I. — DE LA CONDITION DES FEMMES
Si insuffisamment connues que soient encore les mœurs des animaux, il semble bien pourtant que, dans le monde des vertébrés au moins, la femelle n’est pas habituellement maltraitée par le male. Chez certaines espèces d’oiseaux même, le mâle courtise la femelle avec une sorte de délicatesse. L'amhlyornis inornata de la Nouvelle-Guinée va jusqu’à construire, pour abriter ses amours, un édifice spécial, précédé d’une pelouse parsemée des fleurs ou d’objets aux
LA MORALE BESTIALE
vives couleurs. Dans presque toutes les espèces d’oiseaux, le mâle nourrit la femelle pendant la couvaison, la protège, au besoin la remplace et partage avec elle le soin des petits.
Sous ce rapport, l’homme primitif est bien inférieur aux animaux. Pour lui, la femme est simplement un être faible, dont il use et abuse sans scrupule.
Tous les voyageurs et missionnaires s’accordent à représenter comme affreux le sort de la femme en Tasmanie et en Mélanésie. Nous avons vu, que très souvent elle finissait par être mangée, mais auparavant elle avait fourni une douloureuse carrière.
Chasser et guerroyer étaient dans ces contrées à peu près les seules occupations de l’homme : tout le reste regardait la femme. Elle devait suivre l’homme dans les forêts en portant les enfants et tout le bagage delà famille, savoir : des pierres et coquilles tranchantes de rechange, de la gomme xantorhéa pour les fixer à des manches, des tendons de kangourou servant de ficelles, des peaux de kangourou, dê la graisse pour onctions, de la craie, de l’ocre, des plumes pour se parer, des plaques d’écorce, qui, froncées aux deux bouts, servaient de vases; une grande lame de la même écorce pour former paravent, durant la nuit, ou s’abriter en cas de pluie. Tout cela, le paravent d’écorce excepté, se porte au cou dans un sac de peau de kangourou; dans un autre sac, placé sur le dos, se niche un enfant, et quelquefois un second rejeton est à califourchon sur les épaules de la mère. La main droite de l’Australienne s’appuie sur un long bâton pointu, la gauche porte un tison allumé et qu’il faut maintenir allumé. Ainsi surchargée, la femme erre dans le bois, à la suite de son maître, pendant des journées entières L
1. R. Mémoires sur V Australie. — Souvenirs d'un déporté à la Nou-
velle-Galles du Sud (London Magaûne et Revue britannique, 1826).
Si la chasse de l’homme a été heureuse, la femme n’a plus le soir qu’à préparer le souper, puis elle doit se tenir derrière l’homme pendant que ce dernier se repaît avec la gloutonnerie d’un chien. Quand le maître est de bonne humeur, il jette habituellement à sa ou à ses femmes, pardessus son épaule, des os plus ou moins garnis, des reliefs de son festin. En attendant cette aubaine, la femme reste accroupie et charme l’attente en chantant E
Mais bien souvent l’Australienne n’a pas seulement à préparer le repas ; il lui faut le trouver. Pour cela, elle doit grimper sur les arbres à la recherche de l’opossum ou déterrer les racines nutritives ; sur le rivage, elle entre dans l’eau et plonge pour recueillir des coquillages, des crustacés -, des algues comestibles ^ Il lui faut aussi aller chercher le bois à brûler, l’eau, et elle ne peut songer au repos avant que le vaste appétit de l’homme soit satisfait.
Les jeunes Australiens disaient naïvement à Eyre, qu’ils prenaient femme pour que celle-ci leur procurât « du bois, de l’eau, des aliments, et portât le bagage ^ ».
En compensation des services de bêtes de somme et de pourvoyeuses qu’elles rendent aux hommes, les femmes australiennes sont traitées avec la dernière brutalité. Presque toutes sont couvertes de cicatrices terribles®, traces des coups et blessures qu’elles ont reçus. Pour le motif le plus léger ou sans motif, l’homme transperce les membres de la femme de ses javelots ou lui porte sur la tète de rudes coups de « ouaddie ». Mais le mari, le propriétaire plutôt, n’a pas seul le privilège de blesser ou d’assommer sa femme; dans la