Lévy, premier livre de contes
La Vie heureuse, formée pour la plus libre action sous Fempire des lois divines.
V Homme moderne, voila ce que je chante. Walt Whitman.
à Romain Rolland
Le voyageur arriva dans la Capitale de l'Ouest par l'express du soir. Le soleil sombrait dans la buée comme un œil poché et sanglant qui se ferme. Il avait fait très chaud dans la journée. Le grand wagon sentait le charbon, la sueur, le tabac et le jus d'orange. Comme il y avait un fort contingent d'Espagnols dans le train, l'odeur douce de la sueur humaine traînait sur le reste.
Cela sentait aussi le vin rouge — avant et après. Un éclaboussement en éventail coagulait la poussière sur une des longues glaces, en traînées non douteuses.
L'express pénétra, freins bloqués, sous le hall de la gare. Un frisson de glacière parcourut le wagon qui tanguait doucement en glissant.
Le voyageur descendit, les narines noires, en rêvant d'un appareil à douches bien nickelé et d'un café froid. Le hôurvari d'une course de vingthuit heures, au long de laquelle il avait pris les plaines du Midi en brochette, de Marseille à Bordeaux, se démenait au fond de ses oreilles.
Il faisait le Midi depuis vingt ans. Il en avait eu
assez. Il était allé trouver le patron et lui avait dit:
— " Je m'ennuie. Donnez-moi l'Ouest.
L'autre avait fermé un œil :
— " On n'est pas idiot à ce point-là.
— " Monsieur...
— " Cinq louis par mois et un du cent sur la vente en plus, mais vous garderez le Midi.
— " Monsieur...
— " Quand on a chauffé son lit on ne se relève pas. Vous garderez le Midi. "
Voilà comment il avait plaqué le patron, vingt ans de voyage pour le même article et pour la même maison, un chiffre d'affaires, une situation dans la boîte et une clientèle qui l'appelait Valentin.
C'était une bêtise. Mais le tempérament ne se commande pas. Vingt ans de cuisine à l'huile, d'ail, d'accent, de filles brunes, de tutoiement, de vent, et de soleil, — quand il remontait une fois par an dans le Nord, qu'il retrouvait la pluie, et les bestiaux dans les herbages, il appuyait le front sur la vitre du compartiment et soupirait. Il était né à Alençon. On ne se refait pas.
On lui avait dit : " L'Ouest est bon pour les cycles. (Il voyageait depuis vingt ans pour la bonneterie.) Belles routes, de l'argent et du monde qui ne sait pas travailler. Il y a une clientèle à se faire. "
Et puis on lui avait parlé des petites villes mortes et vieilles où il pleut beaucoup, où on cause peu, où chacun vit dans sa maison.
Tout de suite en sortant de la gare, l'endroit lui avait plu. C'était bien l'Ouest. Les gens se quittaient sans rien se dire et marchaient mal. Les hommes étaient grands avec de longues têtes ; les femmes étaient pâles ou grises, avec des bonnets blancs sur des cheveux gras ; ils chantaient en mangeant les voyelles à la fin des mots. Cela lui faisait battre le cœur. Il pensait à Alençon.
Un vieux tramway électrique des premiers temps de la dynamo attendait pour monter, parce que la ville était en l'air. On n'en aurait pas voulu à Bornéo. Cela sanglotait, reniflait, pannait à toutes les aiguilles et se remettait en marche avec des petits bonds de poney mal dressé. L'archet s'échappa deux fois en route. Les gens ne s'étonnaient pas. Ils regardaient leur tramway comme une sorte d'antiquité supplémentaire introduite dans leur ville ; sans doute, après s'être bien assurés que cette innovation ne tranchait par nul confort sur leurs habitudes, ils l'avaient tolérée avec indifférence. Tout le monde causait avec le wattman, et les portes n'avaient plus de loquets.
Il avait à visiter trois clients dans la " Capitale ", avant de commencer la tournée minutieuse des chefs-lieux de canton : Chartier, Couillault, Lévy. Il se répétait les deux premiers noms sur la plateforme du tramway, en tâchant de conserver son équilibre — à cause des petits bonds.
Ces noms tintaient gris et doux, voilés comme tout l'Ouest. Il se sentait de bonne humeur de
n'avoir plus affaire avec des Cahuzac, des Cadillac, des Vitalis, des Marchetti.
11 y avait bien Lcvy. Mais un Juif de plus ou de moins ne le gênait pas. Il en avait tant vu, des Manuel, des Rodrigues, des Gomès. Un Juif, ça ne s'aime pas, mais ça ne cesse de payer que si ça dépose son bilan. Ça fait un bon client. Le nez busqué aux ailes olivâtres ni les cheveux plats et bleus n'y font rien. Et comme ils se tiennent tous, il y a peu de faillites chez eux. Alors Lévy...
Après avoir bien sangloté en attaquant les courbes des rues défoncées, le gros tramway expira dans un râle en rejetant sa cargaison sur une place. Une immensité et une poussière de désert, comme il y en a dans toutes les cités de l'Ouest, avec un grand Hôtel de Ville dans le fond et des maisons sordides autour.
Au travers d'un nuage acre, le peuple traîne, en tournant. C'est le manège des fins de journée. Jusqu'à cinq heures, le désert rôtit nu sous le soleil. Le premier coup de cinq fait éclater en nasillements éperdus les clairons des casernes, et, là-bas, sur les autres collines, les trompettes de cavalerie. Un quart d'heure plus tard, la troupe déboule lentement par les rues, en colonnes inégales, les pouces dans le ceinturon.
Les réQ:iments de l'Ouest sont mal vêtus. Les capitaines d'habillement doivent écononiiscr sur le drap de troupe car les pantalons nejoigncnt pas le godillot. Les cols bâillent autour des cravates
roulées en ficelle par la sueur. Mais les officiers de rOuest ont tout l'après-midi à eux pour boire l'apéritif à la terrasse des cafés.
A sept heures, c'est un tournoiement grouillant. Le voyageur du dining-car, qui lève le nez au démarrage et jette un coup d'oeil sur les bas quartiers, ne se doute pas que cinq mille hommes, civils et militaires, manoeuvrent ainsi, en plein cœur de la cité, tous les soirs que Dieu fait, sur deux hectares de poussière ou de boue, pour le plus grand bénéfice du commerce local.
Mais au coup de huit tout est redevenu désert et étendue. Un nuage de poudre chaude embue encore les becs Auer municipaux. Chacun est chez soi. C'est l'heure où, s'il n'a pas trouvé une table amie sous une petite suspension de cuivre jaune, l'angoisse de l'isolement s'abat sur l'étranger. L'Ouest sait vous faire comprendre qu'il n'est pas bon de quitter sa demeure pour se lancer dans les aventures, — et il n'a pas son pareil pour vous retirer le goût de vivre.
Mais il ne sait pas que la poussière, la puanteur et la saleté ont cessé, depuis quelques années, de faire partie intégrante de la civilisation. Il ne sent pas son odeur et persiste à se réputer le plus grand peuple de la terre — dans une auge.
Le voyageur et son petit sac couvert de toile grise flottèrent un instant à la surface de la foule, puis, orientés, disparurent.
i6 PREMIER LIVRE DE CONTES
Moins d'une demi-heure après, l'homme sortit seul de l'hôtel des Trois Rois, les narines propres, et se mit en quête d'un refuge contre l'Angoisse. Ce n'est pas impunément qu'on a passé vingt ans, à raison de dix mois sur douze, à traverser les lieux où les autres ont leurs foyers. Cela se reconnaît à de terribles crises qui s'abattent sur les plus résolus, dans le désespoir d'une vie manquée, et l'horreur incoercible de la solitude où le Métier les confine. Les capitaines au long cours et les employés des Wagons-Lits prévoient, paraît-il, à certains signes, que le mal approche. Ils ont alors différentes manières de lutter. Quand par un temps de pluie battante, vous verrez le contrôleur de votre sleeping assis sur son tabouret, les mains entre les genoux, les yeux sur les tampons du wagon voisin, et que vous entendrez une petite chanson du genre de : " broum broum ph ph rrll, " comme le bruissement d'un gros hyménoptère enfermé dans une boîte à réglisse — vous saurez que cet homme assis là est en train de penser à sa femme, à son carré de jardin, à sa canne à pêche, à des nuits pleines, et désire le silence d'un coin de campagne qui ne défilerait pas.
C'est pourquoi Couillault, en blouse et les mains sales, vit tout à coup une grande barbe noire et deux yeux bruns très doux qui se penchaient sur lui tandis qu'il collait une rondelle Michelin sur la déchirure d'un clou à ferrer.
— " Alonsieii)' Couillault, je pense } "
Les deux yeux brillaient d'un éclat engageant,
— " Faitement,
fit l'homme de l'Ouest en promenant sur la sueur de son nez ses doio^ts saluants de dissolution.
— " Valentin Loubatié, de la maison Bertin et O®, cycles et accessoires.
La barbe noire se découvrit poliment.
— " Hon ! "
L'homme de l'Ouest est méfiant.
— " Je me proposais de venir vous faire mes offres de service demain dans la matinée...
ce
— " Mais comme je vous ai vu sur le pas de votre porte...
te
— " Je me suis dit : nous allons faire connaissance tout de suite...
— "A quelle heure puis-je être certain de vous trouver demain ?
L'homme de l'Ouest, dès qu'il est assuré que vous n'avez droit ni pouvoir d'aucune sorte sur lui, aime à faire sentir que vous n'êtes pas grand'chose à ses yeux. Monsieur Couillault revint à sa déchirure. 11 intercala des temps.
— " Hon ! — ça dépend — je sors des fois — on ne peut pas dire —
Le voyageur se redressa et remit son chapeau en parcourant d'un regard indéfinissable le dos bleu de l'homme, de la nuque aux fesses. 11 regarda la
i8 PREMIER LIVRE DE CONTES
grosse horloge de l'Hôtel de Ville, qui se hâtait sur la demie de huit, et la place qui se vidait insensiblement, comme si la foule avait fui par une infinité de conduits capillaires. Il pensa tout à coup avec précision que le Midi avait du bon.
Alors il pivota très doucement sur les talons et s'éloigna, avec une nuance de désespoir dans les épaules. Mais comme la brute restait un client, il prononça, le plus indistinctement qu'il put :
— " Bonsoir, Monsieur.
— " ... soir 1
grogna l'homme de l'Ouest un bon moment plus tard en s'absorbant dans l'intestin reprisé du pneu qu'il faisait couler entre ses deux mains.
Cest un grand abus de croire que toute couleur aille à tout commerce. Autrefois chaque chose était dans l'ordre. L'usage réservait à chaque corps de métier une teinte bien connue; la spécialité se lisait au badigeon des devantures, et tout n'en marchait que mieux. Les cafés étaient peints en noir, les débits en brun, les laiteries en blanc.
Aujourd'hui le bon marché des couleurs d'aniline a fait tomber le prix des teintes claires, d'une fadeur dégoûtante, qui rongent le bois, et prennent en vieillissant des airs pisseux. La règle est devenue la proie de la fantaisie, et tout n'est plus que désordre et confusion.
Le voyageur s'arrêta devant un bleu pâle de sucrerie bon marché. Des timbres de nickel éblouis-
sant reposaient sur un lit de peluche rouge entre des flacons d'huile et les anneaux enroulés d'une chaîne mate. La vitre de la porte lui révéla, dans l'arrière-boutique, un spectacle devant lequel son foie de Hollandais Volant tressaillit.
Autour d'une table ronde, cinq personnes assises officiaient en inclinant la tête devant les flancs d'une grosse soupière fumante. Cinq colonnes de vapeur plus minces marquaient les ciboires régulièrement espacés où reposait la nourriture du soir. Le soleil se couchait, par-delà l'arrière-boutique, sur un petit jardin vert et or, bien ratissé. La vapeur du potage prenait le ruissellement du couchant et l'emportait, en s'élevant, vers l'ombre du plafond. La famille Chartier se mettait à table. Le voyageur, ébloui par le soleil, se perdait, immobile, dans cette vision de calme paradisiaque.
— " Alfred, regarde donc celui-là ! "
dit une voix aigre.
Un homme mal rasé, en bras de chemise, la serviette au cou, se leva de table en faisant grincer les quatre pieds de sa chaise et s'en vint, la bouche pleine, d'un pas pesant. Sans un regard au voyageur, il claqua la porte entre-bâillée et poussa un loquet intérieur. Puis il s'en retourna en roulant sur ses mollets. Sa silhouette cachait et démasquait alternativement le soleil. Monsieur Chartier venait de faire acte de bon père de famille, ce qui est inscrit au premier chapitre des vertus bourgeoises.
Le voyageur s'en fut.
Au bout de la rue, la place apparaissait à moitié vide. Des groupes congestionnés, les pantalons bordés d'un large galon de poussière blanche, dépassaient le voyageur. Un tapage éclatant de discussion les enveloppait. Mais les mots n'avaient pas de sens pour lui. Il regardait autour de soi et sentait le poids de ses paupières ; il sentait aussi sa solitude.
La deuxième rue à gauche, lui avait-on dit. Par une dernière répugnance, il inventa différents prétextes pour traîner.
Assurément il était bien dégagé des préjugés imbéciles. Les bêtises de la Libre Parole ne prenaient plus sur lui. On ne roule pas vingt ans sa bosse sans... et il en avait connu de fort bien, — un Chimène, de Cerbère, entre autres, un grand vieillard osseux, qui faisait tenir trois billes de billard dans sa main, et qui centralisait toutes les affaires de contrebande de la région ; un homme qui n'avait jamais fait tort d'une demi-piècette à âme qui vive, sinon à l'Etat espagnol ; mais celui-là, il prenait une joie âpre à le dépouiller ; une revanche de quinze siècles passait dans les éclats de sa voix décharnée, quand il déclarait, avec son accent catalan, coriace et velouté comme une pèche verte : " Douze milliongs que je lui ai repris, à cette couenne de majesté catholique, douze milliongs en douze angs, ung petit par ang 1 "
Mais de là à s'en aller mendier, ou tout comme, une place à la table d'un youpin — on a beau être
un esprit fort, il y a de vieux levains de suspicions qu'on n'empêche pas de remonter. Il respirait par avance des odeurs mal définies qui lui levaient l'âme. Sait-on quelle cuisine étrange de Galicie ou d'Alsace il allait trouver ?
Il y fut avant de s'être décidé à s'y rendre. Il vit au loin les lettres jaunes de la boutique: "A. Lévy, cycles ". Il se retourna. La nuit venait décidément.
Il entrevit la salle à manger de l'hôtel, un long corridor sous un plafond écrasé, en contre-bas de la rue, sa table étroite dont le milieu s'ornait d'un chauffe-plat de métal blanc livré à une invasion de fleurs artificielles, son vieux lustre piqué des mouches et maladroitement adapté à l'électricité, le souffle aigre et nauséeux du Maggi qui entrait par la porte de l'office.
Il y aurait aussi le grand voyageur chauve qui mélange le vin rouge au potage, et se vide directement le fond de l'assiette dans la bouche et dans la barbe. Il y aurait le petit voyageur qui aspire les vermicelles à la tire en reniflant ; le gros voyageur apoplectique qui lève le coude en épongeant la sauce maître-d'hôtel avec une mie de pain et multipHe sans résultat des saluts maçonniques ; le décharné à la peau terreuse, qui vante les dernières récoltes d'Anjou en buvant un lait chaud ; le vieux qui a le rhume des foins et dont la jaquette s'illustre de roupies sèches ; le grison qui parle de faire sauter la société, mais double ses bénéfices annuels en extorquant aux Compagnies de chemins
22 PRExMIER LIVRE DE CONTES
de fer des indemnités indues; le beau blond au teint rose qui a du succès près des dames, sait son Chaix par cœur et écrase le socialisme entre le pouce et l'index en croquant des mendiants et en montrant ses bagues ; celui qui cause trop haut, celui qui cause dans ses joues, celui qui débarque, tourbu, aphone et l'estomac tourné, après une journée de palabres et de verres vidés sur les tables poisseuses ; et celui qui part par le train, pour une nuit de cahots sur les banquettes des troisièmes et d'attentes interminables aux bifurcations perdues.
Et il se dit — ce qui n'était assurément d'aucune utilité — qu'à cette même heure, et sur tous les points du territoire, une ou deux tables d'hôte collectionnaient de même les différentes variétés illustrées de sa propre misère et du Métier.
Si, à dix-sept ans, vous avez jamais eu la velléité d'entrer dans un mauvais lieu, et si vous avez jamais croisé, d'un air inoffensit, pendant une demiheure, sur un trottoir, devant une porte qu'on guette à la dérobée, vous connaîtrez pleinement les sentiments du voyageur quand il aborda la pente de la rue. Un petit homme gros, sans cou, en veston d'alpaga gris, mettait les volets de sa boutique. Le voyageur constata que ses gestes étaient nerveux. Des gens en passant le bousculaient. On pouvait croire sans trop de peine qu'ils y apportaient de l'affectation. Qu'ils y trouvaient même du plaisir.
Le voyageur fut sur lui avant d'y avoir songé. La déclivité de la rue était forte. Quand il s'en rendit compte, il tenait déjà dans sa main son melon poussiéreux, et commençait d'une voix sucrée :
— " Monsieur Lévy, je suppose ?"
Le petit homme se retourna, effrayé, un volet de bois serré dans les bras ; il ne vit qu'une barbe noire et deux yeux bruns pleins de douceur et de tristesse qui le regardaient.
— " Ha ! Monsieur ! — Qu'y a-t-il pour votre service ^
— " Valentin Loubatié, de la maison Bertin et O®, cycles et accessoires.
— " Ha ! Ha ! vraiment } Enchanté, croyez bien.
Il avait la tête ronde et des sourcils roux ; ses petits cheveux clairs frisaient sur un front massif et étroit ; les lèvres charnues découvraient la honte des dents gâtées ; la peau était dure et tachée de son, les yeux globuleux, vairons ; les narines épaisses s'inséraient à mi-chemin des pommettes, comme des amarres sur lesquelles le nez gras aurait tiré. Les oreilles se décollaient largement du crâne ; l'humidité de la peau glissait partout des petites larmes de sueur en boules.
Il devait être très pauvre. Cela se voyait tout de suite au col ramolli sur sa cravate de bazar, à l'alpaga difforme du veston, et aux brodequins ronds. Le ventre tirait sur les boutonnières du
gilet ; on apercevait la flanelle bleuâtre de la chemise par les fentes.
Et il devait être très bon. Ses yeux vairons, dans leur cercle de paupières rouges presque dénuées de cils, avaient un air craintif. On ne pouvait s'empêcher d'en éprouver de l'irritation ; on leur en voulait d'être si humbles ; et cela incitait à la brusquerie.
— " Je me proposais de venir vous faire mes offres de service demain dans la matinée. "
— " Oui, oui ! "
souffla le petit homme sans cou, en ruisselant d'émotion.
Le voyageur se sentit sourire.
— " Comme je vous ai vu sur le pas de votre porte...
— " Oui, je fermais. "
A ce moment une bande de deux filles et de trois garçons, dont un étudiant au béret de velours, descendit la rue en chantant. Ils tenaient la larcreur du trottoir et la moitié de la chaussée. L'étudiant arriva en plein travers de Lévy et de son volet. O n entendit un bruit sec, puis de gros éclats de rire. Jeté contre la devanture de sa boutique, le petit marchand s'était écrasé les bras à demi. Il recula, les yeux lourds, et posa hâtivement son dernier volet avec des gestes maladroits. Ses mains étaient tuméfiées et violettes. 11 balbutia, comme pour s'excuser de tenir de la place sur ce trottoir et dans ce monde :
— " Vous voyez, je ferme. '*
Le voyageur contemplait avec stupeur le petit marchand et la bande qui s'éloignait au bas de la pente en gueulant : " Mort aux Juifs ! "
— " Les brutes !
fit-il de tout son cœur.
— " Ils sont jeunes, "
dit précipitamment le petit marchand.
Le voyageur se tourna vers lui.
— "À quelle heure puis-je être certain de vous trouver demain ? "
conclut-il non sans un certain dégoût.
La barre était ajustée, le cadenas clos. Lévy leva ses gros yeux vers lui et, très simplement :
— " Vous n'avez pas dîné, sans doute ?
— " Non... c'est-à-dire... je retournais précisément.
— " Vous ne voulez pas dîner à la maison ? reprit le petit marchand avec de la timidité et
de la résignation navrée.
— " C'est que... on m'attend. " —
Le voyageur tira ce mensonge de son gosier avec effraction. Ils restèrent un instant à se regarder, gênés.
Trouvant son niveau trop bas, Lévy était monté sur la marche du seuil ; il se dandinait en faisant craquer ses phalanges humides décorées d'épaisses touffes de poils rouges. Il se tourna vers l'ombre de la boutique, et appela d'une voix de gorge, épaisse :
— " Noémie ! Insiste donc pour que Monsieur,
qui est voyageur pour la maison Bertin, reste dîner avec nous !
Une voix de femme, richement timbrée, répondit :
— " Monsieur, vous ne voulez pas partager notre dîner ? On peut. C'est sans façons ; et puisque Lévy vous le demande...
Un crépitement de cuisine monta. Au loin des clameurs éclatèrent. Elles retentissaient dans le vide de la rue avec une sauvagerie forcenée. La face du petit marchand devint grise.
— "A moins que...
Sans trop savoir comment, le voyageur se trouva dans la salle à manger du Juif; il entendit le bruit d'une grosse chaîne de sûreté qu'on fermait derrière lui. Un instant après, Lévy le rejoignait, triste, mais souriant et toujours craintif.
La table était ronde, comme chez P autre. Toutefois les volets pleins étaient clos, et tout se taisait, sauf un chuchotement de voix qui venait de la cuisine à côté. Dans la suspension en faux bronze, de l'espèce louée au mois par les Compagnies, le gaz dormait en veilleuse avec des saccades. Lévy se souleva sur la plante des pieds vers le robinet, son ventre se hissa le long de la table, puis déborda dessus. La lumière verte du bec Auer se répandit tout à coup dans le globe de porcelaine rose et, de là, inonda la pièce avec un sifflement étouffé.
Le voyageur s'aperçut alors qu'il n'y avait pas
de nappe mais une toile cirée écaillée à carreaux rouges et blancs. Il fut très surpris de voir neuf couverts dressés autour d'une si petite table. Puis il sentit des yeux immobiles qui le regardaient quelque part fixement. 11 hésita, chercha, se retourna; deux enfants, assis sans bouger au fond de la pièce, le contemplaient ; les regards humides scintillaient dans l'ombre. Ce n'est pas une mince entreprise que de supporter sans perdre contenance l'attention obstinée d'un enfant. A plus forte raison de deux. Le voyageur en but à ces curiosités pleines de gravité, se démena pour y échapper.
— " Vraiment, je suis confus, mon cher Monsieur Lévy, je n'aurais pas dû...
Le petit homme gras fit un geste si mesuré et si noble de la main que le voyageur s'arrêta court. Il n'avait pas prévu que ce Juif pût bouger sans se couvrir de ridicule. Mais le Juif était chex lui^ hôte, prêtre et maître de maison, et non plus dans la rue où toutes les aventures menacent l'homme et la marchandise. Et, quand on y réfléchit, celasufîit à fiiire une différence.
— " Les charmants enfants !
dit le voyageur, dans la basse intention de se faire agréer par les quatre yeux noirs.
— " David, Julie, un garçon et une fille, répondit l'homme en les regardant. L'orgueil
engraissait le ton de sa voix. Mais il s'abstint de les déranger ; ils ne sourcillèrent pas plus que s'il ne s'était pas agi d'eux.
Alors brusquement il se passa quelque chose d'inattendu et d'affreux. Un sourd piétinement de frelons en colère montait depuis quelques instants dans la rue. Sur un signal, il se déchaîna tout à coup en vociférations. Les volets résonnèrent lourdement. Des injures ignobles sifflèrent. Des coups de cannes fouettèrent les barreaux du soupirail. Un tumulte de foule furieuse battit la petite boutique. Une masse lourde frappait à coups réguliers la porte dont le bois craquait.
— " Salauds ! Salauds ! A mort les Youpins ! A mort les Youtres ! Salauds ! Les cochons ! les traîtres ! vendus ! Mort aux Juifs ! Mort aux Juifs ! On aura les tripes du Lévy et le cul de sa salope de putain ! Youpins ! Salauds ! Prussiens ! A l'eau les mômes ! graine de vendus ! graine de Youpins ! C'est leurs tripes qu'il nous faut... faut... faut... ! " —
Puis, sans transition, la Marseillaise antijuive éclata. Le bruit était enflé et profond ; il disait la grandeur de la foule qui était là devant. La petite boutique résonnait comme l'intérieur d'une caisse à tambour sur laquelle un enragé aurait battu la charge. Des coups plus secs, des sifflements stridents et le choc grêle des cannes contre les ferrures des volets tranchaient sur le grondement massif de l'émeute. Mais sans arrêt, battant les deux secondes, la masse lourde tombait sur le bois de la porte qu'elle broyait peu à peu.
Le voyageur avait mis la main à sa pocherevolver ; le sang lui battait dans les yeux ; il
regarda d'un air hébété autour de lui en retenant son souffle.
La salle à manger s'était remplie de visage pâles; à la porte de la cuisine une femme de petite taille au nez maigre et aux yeux ardents écoutait fixement. Derrière elle une figure épaisse et deux gros yeux ternes d'homme suaient l'angoisse sous la crépelure d'une tignasse laineuse. Un vieillard était tombé sur une chaise, la lumière du gaz se reflétait sur son front élevé ; ses mains maigres passaient en frémissant dans de grands cheveux blancs. Un long albinos voûté clignait des yeux en se rongeant les ongles, et ses épaules remontaient avec des secousses nerveuses. Une voix de vieille arriva :
— " Min gott ! min gott !
puis continua en un jargon incompréhensible, sur un ton de colère pleurarde.
Le voyageur vit cela, et se sentit au milieu d'un autre peuple, par d'autres temps, plongé dans des mœurs étrangères. Il éprouva ce vertige anormal et cette horreur sans racine qui sont nos sauvegardes au long des pires cauchemars ; il reconquit assez de lucidité pour se demander ce qu'il faisait parmi ces gens-là.
Puis un tintement cristallin et grelottant heurta son ouïe. Il eut la notion d'un objet pondérable qui traversait l'air à un doigt de son front, tombait sur la table, brisait net le dessous de plat et s'en allait mourir sur le plancher.
Ce fut le réveil. Il se redressa brusquement.
— " Mais, nom de Dieu, ces animaux-là vont nous tuer ! Qu'est-ce qu'ils ont donc contre vous? "
Lévy se tenait appuyé sur le dormant de la porte qui menait à la petite boutique. 11 supputait la force de résistance des volets sur qui le bélier retombait toutes les deux secondes : boum, boum. Ses lèvres avaient tourné au vert. Il murmura :
— " C'est le suicide du colonel Henry, cette nuit, au Mont-Valérien. Vous ne savez donc pas ^ '*
Le voyageur n'avait pas lu de journal. Il ne connaissait de l'Affaire que ce qu'on en racontait à table d'hôte ou dans les couloirs d'express. Il n'y attachait pas grande importance.
— " Ce n'est pas une raison pour nous assassiner. Qu'est-ce qu'ils ont cassé : "
D'une ébauche de geste, Lévy montra le petit carreau brisé d'une imposte que le volet de la porte d'entrée ne couvrait pas.
Mais un changement manifeste s'était fait dans le bruit de la foule. Un demi-silence où se percevaient des chuchotements particuliers et des rires, mais où la basse grondante du rassemblement subsistait pour signifier qu'ils restaient tous là.
— " Qu'est-ce qu'ils machinent maintenant ? Ce sont donc des sauvages chez vous !
— " Et ailleurs ? "
souffla le petit marchand avec une inexprimable amertume. Le voyageur comprit quelque chose. A vrai dire il commença à le comprendre de chaque côté de la colonne vertébrale où un froid lui
courut. Et il se tourna vers le Juif comme s'il ne l'avait pas encore vu. Avec une sorte d'antipathie respectueuse.
Mais il n'eut pas le loisir de se livrer à des réflexions d'ordre historico-ethniques. Une épouvante passa sur les visages qui remplissaient la pièce. Et cela le fit pivoter sur place aussi rapidement qu'il est donné à un être humain de le faire.
Le demi-silence de la foule s'était épaissi. En haut de la porte d'entrée, par l'imposte brisée, une face ignoble de voyou s'élevait avec précaution. Sans doute grimpé à califourchon sur une courteéchelle de deux camarades superposés, il se hissait en prenant son temps. On vit d'abord, dans la pénombre, sa casquette de cycliste, puis des cheveux en désordre, puis une paire de petits yeux méfiants, puis, d'un coup, toute la figure et les épaules. La bouche ricanait nerveusement.
Il cligna des yeux pour distinguer quelque chose à travers la nuit de la boutique. La porte de la salle à manger devait se découper là-dedans comme un rectangle lumineux.
Le voyou regarda, avec circonspection. Puis il éclata de rire.
— " Ho ! les cochons sont au fond, dans leur turne 1 II n'y a qu'à y foutre le feu. On les aura comme on voudra ! "
La voix retentissait dans la pièce même, étrangement proche. Le regard du drôle s'alluma sur un
guidon de bicyclette qui mettait un reflet de nickel dans la magasin. Il reprit avec fureur :
— " Faut y foutre le feu ! On aura les Youpins et les machines qu'ils ont volées ! "
Les vociférations se levèrent derechef en rafale.
— " Faut y foutre le feu ! Faut faire griller les tripes aux Youtres ! On reprendra les machines! "
Le visage du voyou dansa devant l'imposte. Son échelle vivante devait bouger.
Il hurla :
— " Gare donc, là-dessous, hé, tas de mcrdeux ! " Il perdit l'équilibre, se raccrocha machinalement
aux restes de vitre qui tenaient après le cadre, se coupa, poussa un juron et disparut, à la façon d'un polichinelle de guignol.
Lévy se tourna vers sa femme.
— " C'est le garçon de chez Chartier. Tu as
vu .''
Et il sourit faiblement.
Les coups de cannes, les sifflets à roulettes, le bélier, les pierres reprirent. Mais des lueurs d'une espèce nouvelle dansèrent dans le trou de l'imposte. Les gens de la petite salle se regardaient en blêmissant. Ce devait être les journaux qu'on enflammait.
— " Ah çà, est-ce que j'ai ma tête à moi ? mais c'est qu'ils vont le faire comme ils le disent ! "
s'écria le voyageur. Il dévisagea successivement chacun de ces pauvres diables. II reconnut la ter-
reur, la haine, l'angoisse poussée jusqu'à l'agonie, - — pas un signe de révolte.
Alors il fut secoué par un mépris sans bornes, et posa sur la table, d'un air provocant, son revolver, un petit Browning bronzé de dix-neuf quatre-vingt quinze dont il ne s'était jamais servi.
La vieille femme, dans la cuisine, éclatait en cris stridents. L'homme de haute taille, à la barbe noire correcte, aux yeux bruns et à la peau nette se sentit vraiment d'une race supérieure. Le mot d'aryen lui revint. Il ne savait pas ce que ça voulait dire. Mais il comprenait qu'il ne voulait pas mourir et que ces gens-là se laisseraient égorger comme des moutons.
— " Je suis un aryen, entendez-vous ? un aryen ! voici mon revolver. Faites-la taire. Le premier qui entre je l'abats. "
Des vieux souvenirs de romans militaires agitaient sa nature pacifique. Il avait pris le ton du commandement.
Une seconde figure, éclairée par en bas de reflets cuivrés et dansants, montait devant l'imposte. Une figure de séminariste singulièrement excité. Il était clair qu'il se préparait à jeter les journaux enflammés dans la boutique,
D'une voix brève — son ancienne voix de sergent de réserve — le voyageur ordonna :
— " Ouvrez les robinets. Remplissez les brocs. Moi je vais là. "
11 prit son revolver et pénétra dans la boutique.
La chose se passa vite et avec une grande simplicité. On entendit une voix grave dans la nuit :
— " Le premier qui entre, le premier qui lance quoi que ce soit par cette ouverture, je lui envoie une balle dans la tête. Je ne suis pas un Juif, mais je ne tiens pas à crever ici comme un chien. "
Le séminariste détrrino-ola avec célérité d'une position par trop exposée. Il y eut un remous dans la toule. Alors le voyageur fut visité par une inspiration. Il s'approcha de la porte et en mania le loquet intérieurement.
Puis à haute et intelligible voix :
— " Les gendarmes, avec moi ! Prenez garde aux vélos ! "
Le bruit du loqueteau et la résonance très timbrée de cette voix produisirent une impression prodigieuse. Quelques galops de semelles sonnèrent, en s'éloignant, sur la chaussée. Ce tut le signal de la débandade. Une voix prudente cria :
— " Vive l'armée ! vivent les gendarmes ! " La foule reprit avec d'autant plus de cœur
qu'elle était envahie par la venette. Un malin, qui était peut-être un policier, saisit la situation au bond et ajouta : " A la Caserne ! Allons saluer les petits soldats ! "
Ce fut la vanne levée qui vide un étang. La masse s'ébranla. On en perçut la longue houle contre les volets de la boutique, derrière quinze millimètres de bois. Le grondement des conversations pacifiques se mêlait à la vibration clapotante
des pieds sur le sol. On ne pensait plus à Lévy. Les gens étaient fort contents de s'en tirer honorablement, avant les dernier excès. Un ou deux cris de
— " Mort aux Juifs ! "
sauvèrent, sans écho, l'honneur de la retraite. Le voyageur s'usait le pouce à lever et à abattre le cran de sûreté de son petit Browning.
Le sentiment d'une écrasante supériorité engendre la bonhomie. Il rentra dans l'arrière-boutique avec un sourire qui découvrait ses dents très blanches au-dessus de sa barbe brune.
— " Pas plus malin que ça, vous voyez. Et maintenant, si on dînait ^
La vieille femme, sur le seuil de la cuisine, contemplait le dégât et le voyageur à coups d'oeil rapides. Elle marmottait. Les autres, les regards caves, lui répondaient par intervalles, avec de brèves syllabes sifflantes. Et tous guettaient à la dérobée, sans admiration, mais avec stupeur, cet étranger qui parlait si haut et si clair. Tant de désinvolture mettait entre eux et lui un espace vide.
Valentin Loubatié se sentait un peu gris. Il ne remarquait pas. Il prit un couteau à manche de bois noir et battit un rappel sur le bord fendillé de la toile cirée. Lévy toujours appuyé sur le dormant de la porte qui menait à la boutique, faisait craquer d'un air gêné ses phalanges humides aux touffes de poils rouges, et regardait le plancher. 11 percevait
tout ; tous ces contrastes et toutes ces brutalités se résumaient en une souffrance odieuse.
— Il y a des ponts qui relient deux continents, enjambant un détroit. Avez-vous jamais pensé à l'ingénieur qui le dessina ? C'était peut-être un brave petit " Gâtes-Arts " à deux mille quatre par an, déplacements payés ; ou une bonne tête ronde, tondue à l'allemande, du Polytechnicum de Zurich. Mais il y a des choses qui ne se lisent pas dans le " Résal " et que n'explique pas suffisamment la formule des contreventements, fût-ce à la septième décimale. C'est la poussée diverse, contradictoire, qu'exercent sur un tablier, une poutre droite, une pile et une culée de pile, les semelles de cuir de l'Europe et les sandales souples de l'Asie.
Et lorsque, là-haut, le trottinement grêle des unes contrarie la lourde cadence des autres, sait-on ce qui se passe dans la pensée obtuse du métal ? Il n'y a plus de règle qui tienne. La matière se met à travailler au-delà des formules connues. Et l'ingénieur descend sur la berge du détroit, en se prenant le front à deux mains, et déclare qu'il ne comprend plus rien à ce qui se passe dans son pont. —
— " J'aurais désiré vous offrir un meilleur potage, "^
dit enfin le petit marchand, sans regarder le voyageur.
— " Bast, mon cher Lévy !
répondit l'autre en lui frappant sur l'épaule,
" si vous appreniez à vous servir des petits Browning et à faire un peu d'épaté, tous ces gens qui étaient là seraient les premiers à vous saluer très bas. Vous jouent-ils souvent de ces tours-là ? "
— " Des fois, "
murmura évasivement le boutiquier. Il apprenait la honte.
Mais la vieille femme au caraco de pilou rougeâtre éclata en plaintes criardes:
— " Touchours comme ça, pas une semaine sans crabuche et champard, tout le monte qui fient fous insulter et fous crache à la ficure. Et le coufernement qui est avec eux, et la bolice qui aite aux chens.
Lévy l'interrompit, avec circonspection :
— " Allez donc en Roumanie et en Russie, Sarah, Monsieur vous le dira, c'est encore pire que par ici. Et puis, il faudrait penser à dîner. "
La jeune femme au nez maigre, qui n'avait rien dit, rentra dans la cuisine, en refoulant la vieille. Le voyageur s'assit, carrément. Et de nouveau il sentit des yeux immobiles qui le regardaient, quelque part, fixement. Il ne pensait plus aux enfants. Mais il savait où les retrouver. Il se retourna. Les quatre yeux noirs s!ouvraient toujours à la même place.
— " Hé, les mioches ! On n'a pas eu peur ? " Les mioches ne bougeaient pas. Les yeux ne se
baissèrent pas. [.e petit boutiquier soupira.
— " Ils sont habitués. Quand ils vont à l'école
on leur jette des pierres, on leur déchire leurs livres et leurs habits. C'est un bien grand malheur pour nous que cette Affaire I
— " Attendez ! ne les envoyez plus à l'école 1 ça passera !
— " Il faut qu'ils étudient. Qu'est-ce qu'ils feraient dans le monde s'ils n'avaient pas d'instruction, dites ? Avcz-vous appris vos leçons, les petits ? "
Un des petits, sans parler, inclina la tête. Lévy se retourna vers le voyageur.
— " Je ne vous ai pas présenté ces messieurs. C'est à cause de tout ce tintamarre. — "
Il eut Tair d'hésiter un moment. Puis :
— " Je ne vous ai pas remercié non plus. Vous nous avez tiré d'un ... vous avez été crâne, tout à fait. Pour un . . . un chrétien, c'est bien . . . c'est rare, vous savez ? "
Le voyageur tendit la main en avant avec fatuité. Vraiment ces pauvres gens faisaient peine à voir.
— " Je me suis défendu en même temps que vous. C'est que je tiens à ma peau, moi ! "
Il regarda ses trois autres interlocuteurs avec la suffisance d'un juge d'instruction. Précipitamment Lévy les lui nomma.
— Davidowitsch, l'ouvrier fourreur, (c'était le vieillard) — Salmon le directeur de Caïffa (l'albinos) et Mayer, le tailleur de la rue Gambetta.
" C'est tout. Nous ne sommes même pas en nombre pour former une communauté. Nous
sommes tous les quatre d'un côté, et la ville de l'autre. Si nous étions dix nous formerions une communauté (les trois silencieux se mirent à murmurer en chantonnant avec désespoir, et en agitant doucement la tête, comme s'ils accompagnaient un office, les lèvres serrées). Il faut être dix pour former une communauté. Et nous sommes cinq."
Le voyageur, poliment, leva les sourcils d'un air d'interrogation ; il les recomptait des yeux.
Lévy comprit ; il sourit avec la même tristesse noble qui avait déjà, une première fois, surpris l'étranger.
— " Je sais. Cinq dans la ville, mais quatre ici. L'autre, c'est Weill. (De nouveau les trois silencieux émirent leur bourdonnement nasillard en secouant la tête d'un air de désolation.) Weill, le professeur au lycée. Il ne nous connaît pas. Il ne nous salue pas. On espérait, quand on a lu sa nomination — un professeur au lycée ! avec nous î Ah! monsieur, pire que les autres. Avec le petit qui aura ses treize ans dans dix-huit mois on aurait déjà été six ; avec le fils de Davidowitsch qui fait son service, on aurait été sept. Il n'en aurait plus manqué que trois pour faire la communauté. Mais ce sont toujours les plus distingués parmi les nôtres qui nous abandonnent les premiers. Il n'a rien tant peur que d'être pris pour un des nôtres."
L'albinos dit, d'une voix pâteuse et sourde :
— " Quand on manifeste, il allume une cigarette et passe en souriant. "
Le vieillard leva brusquement la tête. La lumière courut le long de son crâne nu et vint se loger en frémissant dans la cavité des yeux. Le regard flamboyait.
— " Mais il se ment à lui-même. Cela se lit à son âme. Il sera puni, et maudit par Dieu. "
Le voyageur fut réveillé de sa torpeur par l'éclat écorché de cette voix. Elle lui rappelait celle du Juif de Cerbère, mais avec un accent guttural et précipité qui l'emmenait loin d'Espagne.
Mayer ajouta en bredouillant :
— "Il a beau faire, Us le prennent toujours pour ce qu'il est, et Us ne lui parlent pas.
L'épaisse joie de vivre que le voyageur avait rapportée dans l'arrière-boutique cédait peu à peu devant la persistance de ces plaintes. Il eut envie de secouer cette tristesse morne. On se mettait à table. Il déplia sa serviette d'un geste ample et poussa son assiette de manière à faire tinter son verre :
— " Eh bien, qu'il reste où il est et qu'il y crève. Qu'est-ce que ça peut bien vous ficher d'être six au lieu de sept ? Vous ferez votre communauté un autre jour. Les braillards sont partis et ne pensent plus à vous. Bon sang de sort, vous n'allez pas prendre le deuil pour ces deux douzaines d'ivrognes } "
Il diminuait le nombre de ses vaincus; il s'amusa intérieurement de ce sacrifice d'amour-propre.
Mais ces gens n'étaient que des enfants. Les hommes se trouvaient là-bas-, de l'autre côté, quelque part dans le monde. Ici les sentiments normaux n'avaient plus cours. On se diminuait sans risque. Personne ne le saurait. 11 ne put réprimer un sourire en jetant un regard autour de la table. 11 ajouta, par condescendance :
— " Les mauvais jours passeront, vous verrez." Et c'est qu'il le croyait ! 11 fit courir sa main
dans sa barbe. La vieille Sarah apporta la soupière qui fumait. Une odeur d'oseille acidula l'air. Le voyageur s'aperçut qu'il mourait de faim. Tout son être se sentit pénétré de paix et de contentement.
— " Quand ils seront loin, vous trouverez la vie meilleure. La vie, c'est la lutte, la bataille. Moi je ne connais que ça. "
Comme il disait ces mots, il tenait le nez baissé sur son assiette pleine. Une vague inquiétude lui fit lever la tête. Le vieillard, une manche de veston retirée, enlevait sa manchette droite. Il tira sa chemise. Le bras long, maigre et poilu sortit jusqu'au coude du linge douteux. La pâleur blafarde de la peau d'un homme est douée d'une force de répulsion qui va, chez certains, jusqu'à la nausée. Le voyageur reposa sa cuiller fumante. Il vit Davidowitsch tirer de sa poche une vieille calotte de fourrure et s'en coiffer. Les autres passèrent d'un air las leur serviette sur leur tête. Ils restaient assis, mais les deux femmes et les
enfants se tenaient debout, à l'écart. Le vieux prit une sorte de lacet noir, et l'enroula en marmottant autour du pouce, du poignet et du bras. A certains moments les trois autres projetaient le buste en avant tout en proférant avec force deux ou trois syllabes qui s'éteignaient en un murmure indistinct. Il était clair qu'ils suivaient de mémoire et, semblait-il, avec ennui, le texte que le vieillard psalmodiait.
En relevant la tête d'un cran plus haut, le Voyageur croisa le regard de la vieille qui se posait sur lui avec haine. Il ciétourna le sien sur les petits. Le garçon le frappa par son nez épais, ses oreilles décollées et ses dents saillantes. Les yeux étaient beaux. Mais leur éclat humide, qui tout à l'heure l'attirait, le repoussa. La fille avait de longues boucles et des lèvres rouges. Il se rappela avec dégoût une caricature de Forain. Il dut se retenir pour ne pas ricaner.
Qu'est-ce qu'il faisait là ? Etaient-ce là les gens de sa race — de son clan ? Ses mœurs ?
Il ne connaissait pas les rites des Juifs. Non faute d'en avoir blagué dans les cafés ou avec eux. Mais il les croyait morts depuis longtemps. Et les Juifs l'avaient obligeamment enfoncé dans son erreur. Et voilà que ces étrangetés risiblcs prenaient corps autour de lui, dans cette arrière-boutique d'un magasin de cycles, sous les pierres et les insultes.
Mais ce n'est pas impunément qu'on s'est travaillé le cuir à coups d'éperons depuis vingt ans pour faire de soi un brave homme. On part de chez sa mère avec ses pleines valises d'articles de foi. La première nuit de chemin de fer vous remplit la bouche de bouillie et vous retire le goût de la discussion. Le premier client qui vous fait payer sa commission d'un flot d'âneries vous enlève celui de la contradiction. Et les dix premiers mois de conversations politiques transforment — s'il mérite l'expérience — l'intraitable néophyte en ce quelque chose de spécial et de rare qu'aucune philosophie n'enseigne : le brave homme. Une tois que vous êtes devenu ça, vous en avez jusqu'à la fin de vos jours. Quand même toute votre carcasse de sauvage renâclerait devant l'Inconnu, l'habitude vous en restera.
C'est alors qu'il se résigna à ne plus essayer de comprendre, et s'arrêta déjuger. Il endossa l'air de componction sans lequel il n'entrait jamais dans une chapelle. Mais avant qu'il sut comment cela s'était fait, les trois hommes avaient retiré leurs serviettes de dessus leurs cheveux, les femmes s'étaient assises, et le vieux déroulait avec majesté le cordon qui laissait une trace livide sur son avantbras.
Quand il l'eut retiré, il commença à se parler à lui-même :
— " Des villes sans communautés, un peuple de brigands — si j'avais su que c'était tout ça la
France, croyez-vous que j e serais sorti de Cracovie ? " Le voyageur s'irritait tout de même à la longue de constater le peu d'intérêt qu'il suscitait. Toute sa fierté d'homme au revolver s'évaporait.
— " Ces gens-là me teront sortir de mon bon sens ! " se dit-il. " Ils n'ont pas l'air de se douter que je les ai tirés d'affaire.
Et dans une bouffée lui monta le malaise d'avoir été parfaitement ridicule.
— " Vous êtes originaire de Pologne, Monsieur David...
— " Davidowitsch.
C'était Lévy qui venait au secours. Il attachait sur le voyageur des yeux de désespoir. Encore suant de sa peur, il suait maintenant pour son hôte de ressentir, avec tant d'odieuse précision, l'ennui que l'autre éprouvait, et, pour ses coreligionnaires, de les voir si clairement méconnus.
— " Je ne suis pas originaire de Pologne, non. Pas de Pologne,
répondit le vieillard en caressant sa couronne de cheveux blancs.
" Je suis originaire de Kiew, gouvernement de Kiew. La Pologne, je n'y suis venu qu'après, quand on m'a chassé de Kiew. Chassé, comme un gueux, comme un chien. Le progrome ! Et toute ma marchandise confisquée et les deux fils pris à la conscription. Oui, Monsieur. Voilà la Russie.
— " La Sainte Russie
grommela l'albinos en aspirant sa soupe avec un bruit de machine pneumatique.
— " Ce ne sont pas des mœurs... courtoises, dit le voyageur avec flegme. Le vieux haussa des
épaules méprisantes.
— " Et puis mon métier n'est pas un métier du Sud. En Pologne au contraire — C'était à Lodz. Hein, Sarah ? Alors un jour, le chef de police avait une note chez moi, un gueux qui faisait le beau près les dames — il y eut le progrome, l'incendie. On s'en alla à Cracovie. Les deux fils on ne les a plus revus. Sans passeport. Pas un kreutzer. "
— " Vous n'avez pas eu de chance " dit le voyageur.
— " Pas un kreutzer, " continua Davidowitsch sans s'arrêter aux remarques du chrétien. " Mais j'étais du Bundt. Je trouvai du travail chez un des nôtres, un gros fourreur. Et il y eut le fils, le troisième qui partit, pour l'armée autrichienne, comme ça se faisait. Alors il y eut la grève. Le patron me dénonça ; il était un des nôtres pourtant ; quand c'est l'intérêt, il n'y a plus de religion. 11 me dénonça parce que j'étais du Bundt. On me mit à la prison. Et puis on est venu à Paris avec Sarah et le dernier, dans le quartier Saint-Paul ; j'étais toujours du Bundt. Je voulais aller à Londres. Mais on disait : la France, c'est la République, il faut aller dans la France. Je suis allé. Je suis resté. Il y a douze ans. Et me voici ici, parce qu'on n'en trouve pas un meilleur dans le métier que
Davidowitsch. Et le dernier fils est parti pour trois ans dans votre armée. La France, c'est la République ? — aha ! pas de communautés, et un peuple de brigands comme il n'y en a pas dans Cracovie ? Mort aux juifs ? et les pierres ? A Cracovie, douze mille nous sommes, avec la lévite et les locken. Et on fait ce qu'on veut. Je suis toujours du Bundt. Mais ici rien ! nïchs nuiz ! ici le vide. Ça, la République .'' Et ça ^ "
Il se baissa, ramassa le bloc de grès qui avait brisé le dessous de plat et le posa d'un mouvement sec sur la toile cirée. Les verres sautèrent. Lévy épiait avec agitation le visage du voyageur.
Sarah avait desservi et rapportait deux carpes dans une sauce verte parsemée de câpres. Le voyageur fut pris d'indulgence pour des gens qui le nourrissaient si fastueusement. 11 espéra rompre les chiens.
— " Fichtre ! voilà un orditiaire qui dégote le menu de l'hôtel. A quoi sont-elles accommodées ces carpes ^
La jeune temme au nez aigu et aux lourds cheveux frisés se tenait accoudée, la tête dans les mains, depuis le commencement du dîner. Elle sortit de sa méditation tragique, et sourit à cette remarque. Le voyageur vit deux beaux yeux noirs dans une figure fatiguée.
— " Goûtez, " dit-elle simplement. " Ce sont nos recettes.
Sans politesse, il se récria de plaisir. Le petit
boutiquier lui lança de ses yeux vairons cerclés de rouge un regard débordant de gratitude. Puis montrant tour à tour le vieillard tombé dans une rêverie farouche et les enfants muets, il lui dit :
— " Comprenez-vous pourquoi il faut qu'ils sachent ? "
Le voyageur perçut en lui une gêne très légère qui venait il ne savait d'où. Il répondit évasivement, en écartant les arêtes :
— "Bien sûr. Il faut être prêt à tout.
— " A tout ! "
répartit inopinément avec violence le tailleur dont le voyageur avait remarqué la figure épaisse et les yeux ternes.
Le voyageur ne put s'empêcher de penser :
— " Qu'est-ce qu'il veut, celui-là ! "
Sa vue lui était intolérable. L'albinos s'arrêta dans un mouvement,
— " Entendez-vous ? "
Ils s'immobilisèrent. Les ouïes se tendirent vers la nuit du dehors. Ce tut une chasse éperdue d'un instant au travers du silence pour percevoir quelque chose.
Un grondement rythmé leur répondit. Il approchait, sensiblement. D'un geste brusque du bout des doigts, la jeune femme saisit ses deux enfants et leur jeta violemment la tête sur sa poitrine. Lévy se dressait sur place comme un automate, par poussées silencieuses.
Le voyageur n*eut d'abord qu'une ïczt -.. r = précise : " Assez ! "
Puis il préirit, à son corps défendant, que le coup du revolver ne pourrait plus se recommencer. Ses nerfs ne se sentaient d'ailleurs pas en état d'affronter une seconde fois l'épreuve- Il venait de manger la nourriture de ces gens-lL Quoi qu'ils en eussent tous, eux et lui, il était, pour ce scnr, un d'eux.
Il se renversa sur le dossier de sa chaise et arracha avec colère sa serviette de son gilet en grondant : " Encore ! " Il leva les yeux sur le vieux Russe avec une lueur d'espoir épouvanté. Il contempla avec Rarement son grand crâne poli où miroitait le reflet sautillant du gaz. Le fatalisme de ces gens le gagnait. Mais il n'en était, lui, qu'à sa seconde fois.
Le brroum se hâtait. La saccade des pieds se communiqua au plancher. La manifestation s'en venait au pas cadencé.
— " Mort aux Juifs ! Vive Esterfaazy ! Vive l'armée ! " Le bruit se gonfla. Tout entra en vibration. La foule arrivait devant la boutique à Lévy. Après avoir atteint ce qui paraissait être son maximum, la clameur sauta tout à coup à une hauteur terrible. Et un cri adde d'enfant très jeune qui s'égosillait dominait le tout. Mais avant qu'on j eût pensé cela s'écoula. La manifestation platonique s'en allait, en se contentant de gueuler, sans oser le pire.
Cela fut si vite fait qu'on eût dit une poitrine qui s'exhale, et déjà le tumulte, redevenu bourdonnement sourd, s'entonçait au pas accéléré dans le haut de la rue.
Les mâchoires du voyageur claquaient. Il regardait, sans comprendre, ses mains qui tentaient de s'accrocher en tremblant au bord de la table. Une fatigue insoutenable lui amollissait les cuisses. La petite salle à manger, la tumée, les têtes, la lumière circulaire qui tombait de l'abat-jour de porcelaine rose tournoyaient dans ses yeux.
La vieille tendait son poing vers la porte en accompagnant la foule ci'injures gutturales. Le poignet décharné sortait de la manche sale du caraco. Lévy se rassit avec un sourire navré comme si cette frayeur inutile avait eu un côté comique qu'il fallût excuser. Le Russe n'avait pas tressailli. Les deux hommes baissaient les oreilles comme des chiens battus. La jeune femme sanorlotait nerveusement dans les cheveux de ses petits.
Valentin Loubatié entendit sortir de son gosier sec quelque chose qui avait été sa voix, qui y ressemblait encore, de loin. Quelque chose de grelottant et de cassé.
— " Oui, il faut — il faut partir d'ici — tout de suite — ie comprends — vous ne pouvez pas rester ! " —
11 avait hâte de sortir de cette arrière-boutique.
Et pourtant les autres, auxquels il voulait se mêler, lui faisaient peur — et horreur.
Le petit marchand le prit à témoin.
— " Vous avez entendu, n'est-ce pas ? Qu'y pouvons-nous ? Ils ne s'en doutent pas, les nôtres, de Paris et des grandes villes, sans quoi... On commençait à vivre, pourtant !
— "11 faut partir d'ici. Vous ne pouvez pas rester.
Lévy le regarda comme pour s'assurer s'il parlait sérieusement. 11 désigna d'un geste, par-dessus son épaule, la boutique noire.
— " Eh bien, et cela .'' Je n'ai pas commencé à rembourser mon tonds. Je dois tout.
Salmon et Mayer éclatèrent en reproches.
— " On te l'avait bien dit. Tu as été imprudent, Lévy !
— " Ce n'est pas un commerce pour nous autres.
— " 11 n'y a pas dix des nôtres dans cette spécialité.
— " Il nous faut des affaires qu'on puisse réaliser dans les vingt-quatre heures.
— " Une marchandise qui ne craigne rien.
— " Un Juif ne se met pas dans les cycles. " Lévy tourna de nouveau sa tête courte et
rougeaude vers son hôte.
— " Pouvait-on s'y attendre, dites ? On croyait tellement que c'était pour toujours, cette fois 1
Le vieux Russe sortit de son immobilité.
— " Rien n'est durable pour le peuple de Dieu. Quand il s'est enfui ici, il faut encore qu'il s'enfuie là, et toujours ailleurs, dans la vie qui est une course sans fin. "
Le voyageur ne ressentait aucune honte de son angoisse. Il ne cherchait pas à la dissimuler. Il avait chaud sous les paupières.
— " RéaUsez comme vous pourrez, mais partez ! On ne peut pas vivre dans ces conditions-là.
— Où aller ? "
lui répondit le petit marchand avec une douceur surprise.
— " Je ne sais pas, n'importe où.
Le voyageur n'observait pas que la véhémence de son trouble dépassait celle des autres. Salmon dit, de sa voix sourde d'albinos :
— " Mon frère qui est aux Galeries, à Saint- Quentin, m'écrit que la situation est devenue intolérable pour eux. 11 demande à quitter.
Il parlait avec la précision d'une circulaire administrative. Mayer leva sa face lippue. Ses gros yeux globuleux se remplirent d'eau :
— " J'ai écrit pour Nantes. Samuel m'a répondu de rester. Là-bas on les décervelle.
— " J'étais à Saint-Etienne avant de m'établir à mon compte ici ; c'était pire,
dit Lévy.
Sa femme prit la parole avec une vigueur farouche :
— " Les gamins battaient les petits au jardin public.
Le voyageur fut de nouveau saisi par l'extraordinaire richesse de sa voix. Alors le vieux Russe passa sa main dans la couronne soyeuse de ses cheveux blancs, et interpellant successivement les trois hommes :
— " Toi, avant d'être à Saint-Etienne et de venir ici, tu travaillais à Bclfort où ton père était obligé de cacher son nom. Et toi, le tailleur, tu m'as raconté que tu avais fait des places à Bayonne et à Châlon, et que partout c'était de même. Et toi, tu es rentré chez ton patron d'abord à Paris, et tu as fait Caen, comme tu m'as dit, et d'autres pays encore où nous sommes montrés du doigt et poursuivis. Et moi, je suis né à Kiew, et j'ai tait Lodz, et Cracovie, et Paris, et me voici. Notre vie est une course, les épreuves se lèvent après les épreuves. Mais les confrères du Bundt m'ont parlé de l'Amérique. Là aussi c'est la République. Dès qu'Abraham aura fini le service, s'il veut, on partira pour Buenos-Ayres. A Cracovie, certes j'étais mieux. Les autres fils n'ont pas voulu venir. Qu'ils restent ! C'est partout de même.
Il mania brutalement le grès qui était entré par le carreau de l'imposte. La vieille Sarah apportait un gros plat d'estomac de veau rempli de graisse, de pain, d'œufs hachés et entouré de pruneaux. Un bref soupçon traversa la pensée du voyageur. Lévy aperçut les sourcils qui se rejoignaient ; il comprit.
— " C'est vendredi soir, le jour où l'on reçoit ses amis. Les moins riches font alors ce qu'ils peuvent.
Puis, à l'exemple de tous ses pareils que piétinent les sandales asiatiques et les semelles de cuir de l'Europe, il ajoute, en rougissant, comme peut rougir un petit homme sans cou, au visage taché de son et père de deux enfants frisés :
— " Ce sont de vieilles habitudes, auxquelles nous tenons encore, sans savoir pourquoi.
Mais le voyageur n'écoutait déjà plus. Il fourrageait dans sa barbe brune :
— " Oui, c'est cela. Monsieur Dawido. . . David... a raison. La vraie solution est de quitter la France, de partir en Argentine, pour laisser passer l'orage. Vous reviendrez quand vous pourrez.
Lévy sourit de nouveau comme quand on cause avec un entant et que les mots ne prennent de valeur qu'à force d'être répétés :
— " Eux peuvent partir. Ils ne sont pas à leur compte. Mais moi, avec tout ce tourbi !
11 employa à dessein le mot d'argot qui sonna faux. Tout à coup le voyageur déborda d'émotion et de générosité. Il était à deux doigts d'une crise de larmes. Si le petit marchand avait présenté un aspect plus usuel il se fût abattu dans ses bras, les dents serrées, en sanglotant de toute son âme.
— " Je vous trouverai, moi, un acquéreur, à de bonnes conditions, je vous le jure. Ce n'est pas une affaire. Nous causons entre hommes. Allez-
vous-en, faites-moi signer tout ce que vous voulez, mais je veux vous voir au diable plutôt qu'ici. Partez par le premier bateau. Ne vous souciez plus de rien.
Et pour la troisième fois de la soirée la chose se renouvela.
Et cette fois-là avec une soudaineté implacable. Nul bruit avertisseur. En un moment une bande frénétique se fut annoncée au haut de la rue par ses vociférations, eut dévalé la pente et circonvenu la petite maison. Et la Peur fut là.
Sans préparation la poussée humaine arriva sur les volets. Le voyageur ferma les yeux. Le choc le souleva, les tympans crevés, et le précipita au loin, sur de vao^ues rochers où ses membres brisés roulèrent.
Un bruit particulièrement aigre le ranima. Il regarda, hagard. 11 était toujours là. Mais ce frémissement pointu qui lui vrillait les oreilles ? Il parvint à se mettre debout. Devant lui les six bobèches des appliques de la suspension dansaient éperdument au pied de leurs bougies roses.
Ce détail lui rendit la sensation des événements. Dans le désarroi de ses pensées il chercha des yeux une issue. Des bordées de sifflets à roulettes s'entrecroisaient ; elles montaient les unes par-dessus les autres ; elles couvraient le sens des hurlements.' On ne percevait plus de chocs précis. La seule pesée de la masse faisait plier la devanture, visible-
LEVY ^s
ment. Le fracas venait de partout. La boutique restait seule, comme un cube infime et douloureux au centre d'un univers en clameur.
Les pires attitudes parurent naturelles. Roulés à terre, deux des hommes, poussaient des cris interrompus. La femme avait ressaisi ses enfants. Debout, dans un geste de mélodrame, le vieillard ouvrait les bras en croix et tendait sa poitrine creuse vers les envahisseurs. Ses cheveux faisaient une couronne paisible au visage violacé par la
colère.
C'était la panique. Le voyageur prit son élan. Il vociférait :
— " Buenos-Ayres ! En Argentine ! "
Ce qui n'avait aucun bon sens.
11 perçut d'abord, à un décimètre de ses yeux, le nez anguleux et agressif de la Juive russe. Avant d'avoir retrouvé son équilibre il avait eu le visage grêlé d'une multitude de coups osseux. Il se protégea tant bien que mal, la repoussa pendant qu'elle le couvrait d'un torrent de malédictions suraiguës, et partit, les mains en avant.
Il se retrouva dans un semis de verre cassé au fond d'une petite cour pavée. Les pariétaires des murs bas dentelaient les bords d'un ciel étonnamment pur, sombre et constellé. Comme ferré d'étoiles neuves. Une Grande-Ourse, sans analogie avec aucune autre, s'inclinait devant lui, à portée de la main. Le scintillement anormal d'une des
roues d'arrière reposait sur une découpure de lichen, minutieuse comme un jeu d'ombres. La fraîcheur circulait silencieusement dans la nuit.
11 prêta l'oreille. Ses artères battaient follement. Une nappe de sang en révolution s'étendait entre lui et le monde extérieur.
11 respira à pleines bouffées et comprima les mouvements de son cœur. En même temps le grotesque de sa situation l'envahissait. 11 éprouva le besoin impérieux de pleurer, à force de fatigue et de honte. Enfin le tonnerre de ses tympans s'apaisa. Rien. Il écouta mieux. Rien.
Il se retourna. Derrière lui, un mur gris bleu, sous le reflet de la nuit, et silencieux. A y regarder mieux, le bâtiment faisait un angle rentrant, et sur chaque face il y avait une fenêtre. L'une des deux était barrée de volets pleins. L'autre, béante, s'ouvrait sur du noir.
Il marcha vers elle. Le verre crissait sous ses semelles. Il en atteignit le battant. Des débris de vitres churent avec bruit.
Alors une faible lueur bleue, comme un point de nuit un peu plus colorée, se promena lentement, à hauteur de sa face, dans ce qui devait être l'intérieur de la pièce. Il aurait pu l'atteindre en allongeant le bras. Il le contemplait stupidement.
Ce point bleu hésita, puis se tixa sur un objet que Loubatié ne distingua pas. Mais il entendait à présent très nettement un souffle un peu précipité. Il toussa. Rien ne répondit. Le point bleu se trans-
forma progressivement en une petite flamme jaunâtre qui vacilla, et finalement s'allongea d'un air décidé. L'ombre fondit. Une bougie, un gros bougeoir de cuivre, une main, un bras, une figure rougeaude et, en un clin d'œil, toute la cuisine de Lévy coulèrent dans le cercle de la lumière.
Lévy tourna le visage vers la cour en clignant des yeux, puis fit écran avec sa main pour mieux voir. Ses doigts devinrent transparents comme de la cire rose.
Alors il aperçut le voyageur qui se tenait debout, hébété, et il lui fit signe, doucement, en retirant la main qui faisait écran.
Lui, obéit, enjamba l'appui-fenêtre, vit le dos du petit marchand qui passait par une porte, le suivit, et fut étonné de se retrouver dans la salle à manger. On ne percevait pas d'autre bruit que des reniflements dans l'ombre.
Lévy posa le bougeoir sur la table. Les figures dépeignées et boufîies des pauvres diables apparurent dans l'éclat dansant de la flamme. Ils le regardaient tous d'un air triste. Le Voyageur eut la conviction qu'avant qu'il ne les vît, dès le moment où il était entré dans la pièce, ils le regardaient déjà, tous, avec ces yeux tristes. Lévy s'était retourné et le dévisageait également.
Des billes de plomb et des pierres jonchaient la table. Le globe de porcelaine rose était éventré. Le verre de la lampe couvrait la table de miettes coupantes ; le manchon du bec Auer s'efiilochait
sur son tuteur de métal. Les dégâts n'avaient pas l'air d'être autrement graves.
Le voyageur voulut parler et avança le menton. Il ny parvint pas. Le petit marchand lui tendit quelque chose qu'il saisit machinalement. 11 reconnut son chapeau melon. Puis Lévy reprit son bougeoir et s'enfonça dans la boutique. Après un mouvement d'hésitation, il le suivit, distingua par éclairs les ustensiles de nickel qui brillaient à leur place, les vélos militairement alignés, et l'angle parallèle que faisait l'inclinaison de leur roue d'avant.
Lévy appliqua longuement l'oreille sur la vitre de la porte. Ensuite il la déverrouilla, et ouvrit la chaîne de sûreté dont il garda l'extrémité dans sa main droite, celle qui tenait le bougeoir. Il entrebâilla l'issue, en élevant la lumière pour éclairer le visage du voyageur. Un long pan de pavés bleus se glissa par l'ouverture. Le silence de ce vide était tragique.
Le Voyageur se tenait près de l'huis, le cœur battant dans la gorge et les jambes très lasses. Il marmotta des propos sans signification, allongea la main, rencontra un appendice moite qui se laissa étreindre sans réagir.
C'est ainsi qu'il s'en alla de la boutique du Juif.
Quand il fut à son hôtel, il constata que son faux-col était ramolli comme au sortir d'un bain ; il y observa une marbrure de taches noires ainsi que des petites particularités rougeâtrcs. Puis il
dormit dix-huit heures d'affilée, et, réveillé, prit le premier train par qui l'on pût quitter la Capitale de l'Ouest.
Dix ans font d'un jeune homme un homme jeune, d'une barbe brune une barbe poivre, d'un crâne un genou, d'une bonté une mollesse, et d'un lot d'émotions riche comme un tapis de Perse, une collection de souvenirs plus indigente qu'un recueil d'anas. Mais au bout de dix ans la Peur reste la Peur.
C'est ce qui explique pourquoi, pendant dix ans, tous les circulaires de Valentin Loubatié contournèrent avec une prudence égale la Capitale de l'Ouest, — rappelant les flexuosités qu'affectent les itinéraires des explorateurs autour d'un sultanat mal famé.
Ce fut un corps à corps de dix ans avec le Chaix. Les correspondances les plus déroutantes sortirent de ses colonnes. Les transversales détournées furent mises à contribution avec un esprit de suite qui fit réfléchir le Contrôle sur leur avenir possible. On vit décharger les caisses noires du voyageur dans les petites stations les moins préparées à cette manutention, tandis que l'Exploitation, nerveuse, calculait les minutes de retard dont le Service Central lui demanderait compte. Jusqu'au jour où il fallut bien y revenir.
D'ordre de la Maison. Bertin et C^* firent place
6o PREMIER LIVRE DE CONTES
à Bertin fils qui ignorèrent de propos délibéré les longs états de service, ne connurent plus rien hors la grandeur de la Raison Sociale et ajoutèrent quinze articles au catalogue.
La Capitale de l'Ouest n'était pas chose à négliger. Les bazars et les quincailleries s'y multipliaient ; ces messieurs ne concevaient pas l'entêtement du voyageur à laisser la place à la Concurrence. De pressants, ils se firent impérieux. Il fallut bien y revenir.
Respiration égale du printemps dans les chênes étêtés, vagues moirées du soleil sur les moissons en herbe, bouffées de poussière vite essoufflées sur les grand'routes, rondes sifflantes des feuilles mortes du dernier automne, premières oies grises en panique sur les accotements, première ascension tremblée de l'air sur les croupes chaudes des guérets, première gaîté des bas-fonds affraîchis et reflet vertical des peupliers dans les eaux calmées, — chant monotone des deux haies, vertige des descentes vers les ponceaux ombreux, choc des insectes contre le pare-brise biseauté, bruissement égal des quatre cylindres dans l'espace lumineux, odeur persistante de peinture fraîche et de cuir neuf, — drapeaux tricolores aux mairies, lampions aux bastringues, rassemblements animés de blouses violettes et bien vernies au seuil des sections de vote, — repos hebdomadaire, bonne humeur civique, opinions à vingt-cinq centimes le litre,
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poussée en avant de la République, et Valentin Loubatié, roulé dans un cache-poussière important, qui court au travers du tout, à cinquante à l'heure, dans l'auto d'un client, vers la Capitale de l'Ouest.
Les premiers pavés font ruer la caisse dans ses ressorts. La longue et basse machine bleu-dc-roi s'insinue à petits coups de volant entre les groupes de citoyens. Les gros pneus terrés dérapent contre les rails du tramway. Les quatre cylindres échangent discrètement des claquements de langue égaux et mesurés.
Des petits brouillards de moucherons et de poussière. Le jour tombe. Un gros voile doré arrive de la Préfecture et se jette lentement sur l'Hôtel de Ville, dont les vitres, entre leurs meneaux Renaissance, s'incendient de proche en proche en l'honneur du soleil couchant, comme une rampe de gaz au bout de la perche d'un allumeur.
Pro et contra. Le sort des Municipalités s'amasse dans le flanc des urnes. Les Comités électoraux consomment, en chapeaux de paille, à la terrasse des cafés. Et les télégraphes s'éclaircissent la voix, à petits coups d'appels brefs, d'un bout des fils à l'autre.
Les voyageurs ne votent pas. Les voyageurs n'ont pas de Municipalité à eux. Ils ne servent à rien dans les Comités. Ils prennent poliment les intérêts de leurs clients, et s'appliquent à ne pas
confondre le Morin de Rlbérac qui est réactionnaire avec le Morin de Thouars qui est radical.
La Place d'Armes est un meeting confus. Dix mille convictions politiques y éclaircissent côte à côte leur conscience. Le balcon du Cercle agricole se garnit de vieillards bien mis qui pointent les voix et mettent la liste républicaine en minorité sur la foi des estafettes du collège des Pères.
L'auto s'arrête en pleine foule, avec un gémissement doux des treins. Le voyageur, debout, comme un charlatan sur sa voiture de louage, se dévêt lentement et à gestes amples de son cachepoussière.
Deux foules ne se ressemblent pas. Mais la Bête a un certain reniflement auquel on ne se méprend pas deux fois. Seul de tous les bruits animaux, le grognement d'une porcherie peut se faire prendre pour celui d'une cage à fauves ; et il n'y a pas moins près du porc au tigre royal que du peuple content au peuple irrité.
— " Je ne connais pas bien cette satanée ville, et on ne peut plus taire un tour de roue sans écraser un électeur. Mais vous ne voulez pas que je vous conduise à votre hôtel .'' "
demande le client derrière ses lunettes. Le voyas^eur incline sa haute taille :
— " V^ous ne les croyez pas méchants ?
— " Siouplaît ?
— " Oui... enfin, vous ne pensez pas qu'il se prépare un mauvais coup pour ce soir ?
— " Du grabuge, du... des manifestations?
— " Soir d'élection, je ne prends rien sous mon bonnet.
Et avec un sourire encourageant :
— " Les populations de chez nous sont très douces, vous devriez les connaître — très douces, très pacifiques. Tout se bornera à quelques réverbères cassés, et à quelques coups de poing dans les gueules.
Un drôle de frémissement prend le voyageur de la nuque au coccyx.
— " Etes-vous libre ce soir ? " Le client à l'auto lève le nez :
— " De vagues cousins... vous savez ?
Valentin sait pertinemment Tespèce de cousins
qu'un client de petite ville s'en vient voir au cheflieu, un dimanche soir de fête. Il mesure son sort.
— ** Trop aimable, je m'en irai bien à l'hôtel sur mes pieds. Faites-y seulement porter ma valise. Mes caisses sont arrivées par chemin de fer. Au revoir. Merci.
— " De rien.
Sur une pétarade de gaz, sans embrayer, le client fait le vide devant son capot, puis démarre tout à coup avec une modération inattendue.
Le voyageur reste seul au bord du trottoir, nez à nez avec une figure qui le considère depuis un bon moment.
Il la reconnaît au premier coup d'oeil. Il ne s*étonne pas le moins du monde que le Souvenir l'attende là, où il le fallait. Il ne trouve pas un instant que cela se fasse trop comme cela se devait — en bonne logique. Puisqu'il revient dans la Capitale de l'Ouest, il n'est nullement surprenant que le monde qu'il porte dans sa tête députe au bord du trottoir, pour le recevoir, ce bonnet d'Astrakan rougcâtre, et cette longue capote noire tachée et veuve de boutons.
— " Bonjour !
Lorsqu'on touche le fa d'un piano légèrement désaccordé, tous les fas de l'instrument s'émeuvent. La voix aigre et brusque de la figure coiffée de fourrure fait trembler le passé en Valentin Loubatié.
11 grimace un sourire.
— " Monsieur David — Davido... ?
— " Davitiowitsch, oui, Davidowitsch, aha ! un nom de sauvage, n'est-ce pas. Monsieur Loubatié .^^ Et comme ça, ça vous va à la bonne depuis les fois anciennes ^ "
Privée de la résonance que lui donnait — " les fois anciennes " — l'arrière-boutique du marchand de c)xles, la voix du Juit russe prend un éclat sec qui surprend le voyageur comme une détonation de revolver dans le brouillard. Il ne peut se retenir de jeter un regard circulaire sur les citoyens qui écoutent ; on ne saurait mieux s'arranger pour se faire écharper ; on n'a pas idée de déclamer son état civil sur les toits quand on
LEVY 6 s
porte un nom à la nitro-glycérine. Mais les citoyens contemplent le voyageur avec attendrissement.
Il touche la main que lui tend largement son interlocuteur.
— " Vous nous avez lâchés, hein ? Il y a bien dix ans qu'on ne vous a revu. C'est comme ça qu'on plaque ses amis ? "
Les immigrés ont des mœurs communes qui sont leur marque en tous pays. Ils assimilent l'argot avant la langue. Et comme, pour se dépatouiller au milieu d'inflexions nouvelles à leur gosier, leur accent s'installe dans les sonorités les plus soutenues et les plus criardes, cet argot martelé revêt des airs de bravade. Une familiarité de rustre qui prendrait votre temme à la taille. C'est une sorte de tutoiement national, à l'expérience duquel peu de sang-froids résistent.
L'épiderme de Valentin Loubatié devient douloureux comme celui d'un malade qui monte sur la table d'opération. Il ne peut supposer que toute la foule n'ait pas renâclé avec lui.
Il baisse la voix et le nez. Du bout du pied il attaque le macadam défoncé de la place : — " Que voulez-vous ? — les clients — toujours sur les quatre chemins. "
Et à part soi il gronde :
— " Voilà un bougre de maladroit qui va se faire démolir, et on dirait que c'est moi qui ai la venette. "
Il se redresse. Les jambes écartées, le corps maigre et droit, la tête aux pommettes dures assise très haut sur les épaules, l'autre écarquille sa face d'ivoire jaune dans une grimace de bonne humeur. Le voyageur remarque un petit œil très noir qui le guette, en avant des sirrus soyeux que font les cheveux blancs. Et brusquement le grand vieillard part d'un éclat de rire osseux.
— " Prah ! Loubatié ! C'est plaisir à vous voir. Vous savez que les fils sont là ? "
La mémoire du voyageur dresse péniblement l'arbre généalogique de la famille Davido... witsch. Et prudemment il répond :
— " Tous ?
— " Venez-vous avec moi trouver Lévy ^ " Sans attendre de réponse, le fourreur saisit sa
calotte d'Astrakan, et la promène horizontalement d'un geste large sur ses voisins qu'il domine de la tête.
— " Au revoir, amis ! "
Des grognements sympathiques répondent à son sourire circulaire. Il prend Loubatié par-dessous le bras et, la tête toujours jetée en arrière, fend la presse à grands pas. La barbe brune de l'Occidental se soumet à la compagnie de cette longue capote exotique et de ce bonnet d'un autre âge.
— " Hé non, pas tous ; deux : Abraham, Elie. Abraham faisait ses trois ans quand vous étiez là (il semblerait, à l'entendre, que le voyageur eût
demeuré là six mois et que, dans ce laps de temps, ils se fussent fréquentés douze heures par jour); Elie, lui, a servi dans l'armée du petit père Nicolas, vous savez ? (Il éclate de rire.) Guidai est à New-York, et Israël en Egypte.
— " Fourreurs ? " questionne poliment le voyageur.
— " Fourreurs, naturalistes et peaussiers tous quatre. Tous mes œufs dans le même panier. Et la vieille va comme sur des roues. Voici Lèvy. "
Le voyageur reste bec bée. D'une bourrade dans les côtes et d'un clin d'ceil le Juif russe accentue la malice d'un " hé .'^ " passablement goguenard.
A la terrasse de la Rotonde, des messieurs politiques pérorent autour des colonnes de soucoupes en feutre brun ; — "le Comité répoublicain ", souffle Davidowitsch.
Ges messieurs, il y en a de toutes les eaux et de toutes les formes ; mais \homo Doliticus de France est d'un type dont l'uniformité a déjà retenu l'attention de la zoologie. Dans le nombre, quelques bonnes têtes qui disent oui quand les Elus ont parlé.
Ils causent tous en même temps, et avancent la bouche par-dessus les tables pour bien faire valoir leurs discours, à la manière de tous les messieurs politiques. Un petit nuage bleu d'absinthe leur sort des gencives et sucre l'air qui devient
douceâtre et nauséabond comme un sirop tourné.
— " Hé r Lévy ! Prah ! "
Le vieux fourreur ne se sent plus de joie. Il défonce à coups de coude les côtes de Valentin Loubatié. Lévy, rouge toujours, a son verre parmi ceux du majestueux Comité, Le petit homme gras est assis tout droit, une canne entre les jambes. Un panama de cent sous a coulé sur sa nuque ronde où un dernier reste d'équilibre le retient. La calvitie a fait tache d'huile dans les cheveux roux, les piqûres de son ont pâli, le faux-col est blanc. Mais c'est bien là le demi-sourire silencieux dont le voyageur garde le souvenir immuable.
— " Vice-président, lui, Lévy ! Ça tait rigoler quand on a été du Bundt, hé ? Les temps ont changé, dites, Loubatié ! Vice-président il est, prah 1
Devant la terrasse où se désaltèrent les annonciateurs de la démocratie, la foule s'agglomère plus dense. Traîné par Davidowitsch, Loubatié se fraye un chemin. Arrivé plus près, il remarque que, seul au milieu de ces buveurs d'absinthe, Lévy boit de la bière.
La calotte d'Astrakan se démène parmi les chaises de fer serrées comme des strapontins de théâtre, et deux grands bras sémaphoriques s'abattent sur les épaules du vice-président.
— " Loubatié ! prah ! je te l'amène. Vois.
Il crie si fort que la terrasse opère une conversion. La foule forme le cercle. Le voyageur se
trouve seul et se caresse la barbe avec bonne humeur en regardant le monde. On le prend pour un agent électoral.
— " Quelle nouvelle ? "
C'est un gros comitard, le gilet ouvert sur la chemise, la barbe taillée en touffe sous le menton, et les yeux à fleur de front, qui, renversé sur sa chaise et mâchant un reste de cigare, l'interpelle avec importance. Le voyageur fait du plat des mains un geste amusé qui affirme son ignorance ; et le gros comitard détourne la tête avec dégoût vers l'intérieur de l'établissement.
Mais Lévy arrive en bombe et ramasse dans ses mains la main que Loubatié, sans le voir, laisse retomber. Et le voyageur rencontre l'œil vairon, cerclé de rouge et plein de bonté que le petit marchand de cycles lève sur lui.
— " Ah ! Bonjour, Monsieur Lévy !
— " On ne vous voit plus. Pourquoi ^ répond l'autre avec son sourire navré.
— " Oh ! croyez bien que si j'étais repassé par
— " Alors venez vous asseoir. Rien ne vous presse .? C'est qu'il fait déjà chaud pour la saison."
Quelques grincements de ter sur le ciment, et Valcntin Loubatié plonge jusqu'au cou en pleine conversation électorale. Ils sont les uns sur les autres. Les genoux gras du vice-président, assis de champ, lui brûlent les cuisses sous le drap noir et
fatigué de son pantalon. Entre les interruptions Lévy lui glisse son histoire.
— " On attend les résultats. Municipalité sortante réactionnaire. Tout va chez vous ? — Merci, de même. Et nous voici cinq. Trois petits nouveaux depuis votre visite. Deux garçons, une tille. — Ancienne minorité républicaine de dixhuit voix. Mais vous comprenez, les temps ont changé. On espère bien décrocher THôtel de Ville à ce tour-ci. (Un sourire, un silence) — Tenez, voici celui de nos candidats qui sera maire si notre liste passe en tète. On saura ça avant huit heures. Oh ! un malin, vous pouvez m'en croire, et même un honnête homme. Si, si ! (Un sourire) — Bonjour! Rien de nouveau.'^ Merci. Adieu. Adieu. "
Le voyageur reste pétrifié de cette faconde. On lui a changé son homme. Mais la voix rauque et sourde ne le trompe pas. Et le sourire timide qui dément l'autorité des paroles ne trompe pas non plus. Ses étonnements doivent se lire sur sa figure, car, à deux tables de là, Davidowitsch se réjouit sans retenue. Une figure laineuse aux yeux ternes, qui consomme à ses côtés, frappe Loubatié comme une sensation déjà éprouvée.
— " Oui, imaginez, trois petits, ce n'est pas une chose mince. Les affaires vont, merci. Vous devriez me comprendre dans votre tournée. Je comptais sur votre visite. J'ai écrit à votre maison, il y a un an. Le saviez-vous : — Je fais maintenant la motocyclette et la petite réparation d'automobile.
Vous voyez, je suis assez satisfait. — Plaît-il ? — Oui, oui, bien sûr que mon fonds est remboursé, et le matériel amorti, encore. Sans ça !.. — Vous permettez? On me cause. — Ah-^^Ha.? Hhah!.'' Eh bien, mon ami, il faut y courir sans traîner, et me secouer tous ces gens-là pour les faire sortir de chez eux. Est-ce qu'ils attendent qu'on leur apporte l'urne à domicile : — Oui ! — Hé ! dites donc ! Pst ! Prenez une voiture, à nos frais — je m'autorise, n'est-il pas vrai. Messieurs ? — et allez me chercher les vieillards de l'asile qui n'ont pas voté. Allez, grouillez-vous. Bonsoir ! — Les réactionnaires le font bien. Pourquoi ne le ferions-nous pas ! — Vous dîtes ? — Bien sûr !
" Vous m'excusez. Il faut que je m'occupe un peu de tout aujourd'hui. Le président est malade — comme par hasard. — Vous n'allez pas me féliciter, n'est-ce pas ? Je ne voulais pas. Mais ils m'ont bombardé vice-président. Au fond je ne le regrette pas. Parce que, dans ce pays-ci, vous ne trouveriez pas un homme qui ait de l'initiative, un peu d'allant. Et si on veut la République, il n'y a pas trente-six moyens. 11 faut se remuer. Ainsi, vous voyez ! Vous ne vous attendiez pas à me trouver dans les légumes ? Ne dites pas non 1
— "Les amis ? Quels amis ? Ah, mes coreligionnaires ? — Eh bien, ils sont là tous. Davidowitsch, vous l'avez vu ? Et Mayer, là-bas, le reconnaissezvous .'' Saîmon, des Planteurs de Caïffa est parti pour Bordeaux, mais c'est Yung qui l'a remplacé.
Et les Galeries ont un nouveau directeur qui est des nôtres, Gugenheim. — Plaît-il ? — Weill ? Le professeur au lycée? — Oh î je ne le comptais pas, il y a belle lurette qu'il est parti. A la fin il faisait semblant de revenir à nous. Il avait reçu tant d'avanies de l'autre côté ! Mais il a été nommé à Grenoble. On ne l'a pas regretté. 11 y en a un autre, depuis un an, un professeur de philosophie, un Bloch, de Toul, tout jeune, qui est assez gentil. Et Davidowitsch a fait venir ses deux fils. Excusez encore ! — Merci, Moiisieur Vermorel. — Bonne impression, à votre section ? — Allons, tant mieux! A ce soir. Merci. Adieu. — Oui, oui.
" Celui-là, c'est un républicain du quartier Saint-Hilaire où la bataille sera chaude. Les vieilles sections du centre, le Plateau comme nous les appelons, seront dures à la détente. Alors il faut que les quartiers ouvriers marchent. Nous avons formé une liste panachée avec les socialistes. Seulement ces imbéciles du Plateau se préparent à nous faire le coup de rayer les noms d'ouvriers de la liste, alors que les faubourgs vont voter, comme un seul homme, à liste pleine. Cela, j'en suis sûr comme de deux et deux. Et qui sera attrapé dans deux ans, aux élections législatives, quand les socialistes les lâcheront ? J'ai beau le leur répéter, il n'y a rien moyen de leur taire comprendre. Tout cela, des vantards et rien d'autre. Quand ils ont reçu les palmes pour eux et une bourse nationale pour leur fils, ils croient la République sau-
vée. Ils imaginent qu'on peut donner et retenir à la fois. Et ils seront cause que vingt-cinq réactionnaires au moins rentreront à l'Hôtel de Ville. C'est déjà bien heureux que j'aie pu les décider à faire bloc avec les unifiés. Sans moi...
" Aha ! vous y pensez encore ? Quelle mémoire! Eh bien non, Monsieur Loubatié, nous n'avons pas encore pu constituer de communauté. On n'aime guère en causer d'ordinaire. Mais je vous parle franchement de tout cela, parce que vous avez fait pour nous... enfin, — il vaut mieux ne plus rappeler ces souvenirs. — Pourtant il y a des choses que nous n'oublions jamais, nous autres !
" Nous ne sommes que huit. 11 faut être dix.
— Mon garçon ? (Sourire délectable et longuement prolongé à l'intérieur.) Mon garçon n'est plus avec nous. Il est à Normale, mon garçon. — Oui. C'est joli n'est-ce pas ? Ah ! il a bien travaillé, allez. Il a passé l'examen des bourses de licence en juillet dernier, il a été reçu troisième, à dix-huit ans. Il arrivera. Seulement....
" Seulement il n'est plus un bon Juif, Monsieur Loubatié. Evidemment moi je ne pratique plus, mais je reste solidaire. Lui, je ne sais même plus.
— C'est effrayant combien il y en a, parmi nos jeunes gens, qui nous quittent. Et, savez-vous ? Pour ranimer le sentiment de notre race, chez les jeunes, il il nous faudrait peut-être une nouvelle Affaire... "
Si la Stupeur n'avait pas été trouvée, le voyageur l'eût inventée à ce moment-là. Le petit marchand avait glissé cela d'une taçon sournoise, et en mangeant les mots. Mais ils n'en gardaient pas moins leur lourdeur. Le voyageur les reçut d'aplomb sur le crâne. Et il se rendit compte, sans savoir comment, qu'il allait enfin comprendre.
Un brouhaha les avait séparés. Deux sénateurs
du département arrivaient avec une allure affairée;
une masse d'indigènes les escortait, comme des
mouches qui s'attachent après des veaux à l'en-