‹ Lévy, premier livre de contesChapitre 2 sur 8 · rais. Le Comité s'était mis debout. Et le fer · texte numérisé non relu

rais. Le Comité s'était mis debout. Et le fer

grinçait plus que jamais sur le ciment, coupé du ronflement plus sourd que faisait la fonte des tables.

La nuit venait ; on relevait le store de la terrasse. Des mots émergeaient du tas : " République — liste — majorité — contiance — succès — démocratie croissante.

Le voyageur trouva Davidowitsch à ses côtés. Deux grands diables, également décharnés, se tenaient derrière lui.

— " Mes fils : Elie, Abraham. Vous avez vu Lévy .? Hé ? "

Mais Loubatié n'était plus disposé à perdre du temps. 11 allait comprendre. 11 prit machinalement la longue lévite tachée du fourreur par trois fils qui jalonnaient l'emplacement ancien d'un bouton.

— ** Vous n'êtes donc pas parti, mon cher Monsieur ?

— " Parti ?

— "A Buenos-Ayres ? "

Le Russe fit un geste vague de supériorité satisfaite.

— " Je suis naturalisé français. Lui aussi, Elie. Et Abraham a fait son service. Elie va se marier, à Paris, dans un mois.

— " Alors vous restez, définitivement ? " Davidowitsch ne jugea pas utile de répondre à

une question qui portait sur le définitif. C'était une catégorie pour laquelle son cerveau n'avait point de case.

Mais sa face de vieil aigle, brune comme de l'ivoire culotté, s'épanouit dans une gaîté narquoise et enfantine ; ses yeux vifs suivaient un groupe sur la place. Le voyageur se retourna.

Encadré par les deux sénateurs républicains du département, qui se penchaient avec attention pour suivre ses déductions, Lévy se dirigeait vers l'Hôtel de Ville. Toute la foule refluait avec eux vers le faux Renaissance second Empire du monument public.

Abraham Davidowitsch regarda la pendule gouvernementale ; et dans une langue irréprochable, un peu lente, il dit :

— " Sept heures trois quarts, les scrutateurs achèvent le dépouillement. Les nouvelles des sections sont excellentes.

Très allumé, le vieillard agrippa le voyageur par la manche.

— " Je vais manger un morceau avant le résultat. Et je préviens Sarah que vous déjeunez demain avec nous, n'est-ce pas ? n'est-ce pas ? "

Loubatié serra évasivement la main du fourreur. Il avait hâte de se perdre dans le public pour réfléchir à son aise. A huit heures la municipalité réactionnaire était balayée de l'Hôtel de Ville par deux mille voix de majorité. Et comme le voyageur, flatté dans ses instincts démocratiques, levait le nez, ébahi, vers les fenêtres éclairées du bâtiment communal, une voix un peu humble lui parvint distinctement à travers les braillements de la foule :

— " Quelle difl^èrence avec quatre-vingt-dixhuit, Monsieur Valentin ! Mais, voyez-vous, si nous étions partis, il nous aurait fallu taire ailleurs ce que nous avons tait ici.

Indigné, Loubatié perdit toute mesure ; il ne daigna pas honorer l'Homme d'un regard :

— " Vous n'allez pas prétendre que sans vous rien n'aurait été fait ? Ce serait un peu fort !

— " On ne prétend rien de semblable.

— " Qu'est-ce que vous avez fait alors — vous ?

— ** Souvenez-vous ! Nous nous sommes contentés de durer. Vous, vous êtes très forts et très nerveux, mais nous autres, nous savons subir, et nous durons. Je vous garde à dîner. "

Le voyageur vit danser devant ses yeux un petit Browning bronzé à dix-neuf quatre-vingt

quinze et diverses autres images moins guerrières. C'est pourquoi il tourna lentement la tête vers le petit marchand de cycles, et lui répondit avec un ton de voix dont la gravité le saisit brusquement lui-même :

— " Allons, Monsieur Lévy !

Mais comme il se mettait en marche, l'autre le retint doucement avec la main, en souriant.

— " Plus par là. Monsieur Valentin. J'ai repris la boutique de Couillault. "

Cl Gaston Thiesson.

Trois gratte-papiers en étaient responsables, ainsi qu'un pacifique capitaine aux écritures, coiffé d'une calotte de soie. Et tout était sorti d'un bureau en désordre de six mètres de côté, très mal peint, encombré de registres, de cartonniers et de tables souillées.

La veille au soir, le département était encore une masse molle et nonchalante : de nombreux individus y vaquaient sans ensemble à des occupations privées. Une multitude de gens cherchaient à y duper leur semblable en leur vendant cher ce qui valait peu ; mais ce. peu était obtenu au prix de nombreuses fatigues et d'un effort persistant de prévision. Puis cette même multitude de gens s'en allait acheter cher des plaisirs trelatés; mais ces plaisirs étaient l'objet de longues convoitises, et formaient leurs seules haltes de joie au cours d'une vie peineuse et privée de but.

Des hommes attablés face à face avaient bu des verres de vin rouge :

" Ils joignent leurs paroles et joignent leurs yeux

Et font rire leurs joues ^ leurs voix et leurs yeux

Par-dessus la table

En se racontant de bonnes histoires. "

D'autres étaient allés chez des notaires pour des procès, d'autres avaient aligné leurs comptes jusqu'à une heure avancée ; certains alors avaient ri, certains blanchi en relevant le regard anxieusement par-dessus la lampe.

Des voyageurs, ayant absorbé de vieux marcs dans des salles de table d'hôte, étaient partis sur les banquettes des derniers trains, leur serviette de chagrin noir sous leur tête lourde de cauchemars, et les jambes serrées dans le rouleau de leur couverture à franges.

Dans un pays il y avait eu l'assemblée, on s'était saoulé de danse, d'alcool, de chaleur et du contact trop étroit des hanches humaines.

Des femmes, un peu partout, avaient pensé à leur marmot, à leur linge, aux poules qui ont cessé de pondre, d'autres à la paye du mari, d'autres à leur fille partie en condition, d'autres à faire reluire le lendemain la bassine de cuivre bosselée qui se ternit au-dessus de l'atre.

Un avait eu l'Idée qui fait faire fortune.

Un autre avait erré, le soir tombé, à travers son bazar, avec l'espoir aigu que sa chandelle mettrait, sans qu'il y fût pour rien, le leu à sa boutique rongée d'hypothèques.

Un, quelque part, avait récité de vieux charmes

qui évoquent les morts, et attendu dans le tremblement que minuit sorte de son cartel.

Au chef-lieu, quelques-uns avaient été à une réunion corporative ; une âme musclée, disposée à la violence et au sacrifice, les avait envahis. De retour chez eux leur nature servile. s'était effarée devant les actes commis et les engagements pris.

Un homme triste, qui ne sortait jamais de sa maison, avait forcé la cage de ses habitudes, et, sans savoir pourquoi, lui qui possédait une femme et des enfants, il était allé coucher avec une fille ; puis il passait le reste de sa nuit, assis sur son séant, les yeux cloués à l'obscurité, à se demander ce qui adviendrait de lui au cas où elle l'aurait pourri.

D'autres avalent lu les feuilles et raisonné sur la marche des affaires politiques en songeant à part soi que les saints de glace étaient passés, sans nuire à la viorne, aux fruits des arbres et aux lé^rumes.

Puis le département s'était peu à peu endormi ; quelques consciences, comme des vitres éclairées qu'on aperçoit de loin sur le plateau, avaient veillé plus longtemps. Des plans encore avaient été ourdis par des individus contre le salaire d'autres individus ou contre le repos de la collectivité. Et des fermiers avaient attelé, à la lueur d'une lanterne, dès deux heures de la nuit, pour conduire leurs écus à la foire du lendemain.

Enfin, peu de temps avant l'aube, le rouleau feutré du silence était passé sur le pays.

C'est à ce moment précis que les trains-poste étaient partis de la Capitale de l'Ouest. Les petites cabanes vitrées s'étaient engagées en cahotant sur les lignes secondaires, derrière les deux antennes de feu qui palpent l'espace. D'autres avaient filé sur les grandes directions, accrochées à des express qui coupent l'air, au sortir des tranchées, avec la netteté stridente d'uncf faucille dans les herbes. Et sur le quai des gares, bronzé par la rosée, les paquets postaux avaient roulé, plus lourds que d'iiabitude.

Trois gratte-papiers et un officier de recrutement étaient seuls au point de départ. Par leur fait, un mille et demi de cartes doubles non timbrées, rédigées au nom de la République, s'abattirent en ce matin de mai, comme une fleur de colère, sur un mille et demi de maisons éparses.

Et la i^âte diffuse du département se trouva, de par leur volonté machinale et cauteleuse, traversée, ce jour-là, d'un mille et demi d'ordres impératifs, semblables à des fils d'acier ; à l'un des bouts ruaient individuellement quinze cents " vingt-trois jours " pourpres ele colère et sacrant le nom de Dieu ; et un César tranquille à trois mille sept rassemblait à l'autre bout, dans sa main grasse de paperassier, le faisceau de ces obligations souveraines. L'homme libre sentit la première secousse de la coercition.

Depuis ce matin de mai, les jours étaient passés

UNE SECTION DINFANTERIE 85

les uns après les autres, épaississant les moissons et gonflant les feuillets des livres de caisse. Chacun d'eux avait entraîné son soin ; les desseins particuliers s'y étaient développés et nourris.

Le feu avait détruit le bazar que l'assurance pleine de soupçons n'avait payé qu'à la suite d'un procès.

Un gars et une fille s'étaient mariés après l'assemblée et la noce s'était fleurie d'acacia.

L'homme triste avait attendu quarante jours, et, s'étant réveillé, le quarante et unième, sain, mordait maintenant en secret après la débauche, comme un vagabond plante ses dents dans un quignon de pain volé.

Une grève avait éclaté chez les ouvriers du cheflieu ; les patrons s'étaient divisés dans leur action ; les plus acrimonieux avaient dû céder; ils accusaient les plus honnêtes de trahison.

Des débiteurs, plies sous les échéances, s'étaient redressés avec les gains de la bonne saison ; ils riaient en grelottant au souvenir des heures troubles, et respiraient à poumons ouverts l'air du printemps.

Des hommes et des femmes, qui s'aimaient, assouvissaient furieusement leur besoin de se détruire eux-mêmes ; les heures de cette destruction marquaient pour eux les seules étapes du temps.

Mais chaque jour qui passait avait resserré d'une saccade les fils d'acier. Le galonné boufifi qui avait

installé son bouge au cœur du département regardait, en mâchant des cure-dents, les hommes rappliquer invinciblement vers sa tanière. Le jour approchait où son ordre involontaire disperserait sur les routes, à la chasse des insoumis, le trot sec des gendarmes à cheval. Le calendrier travaillait avec lui.

Puis l'été passa et ce fut la date qui était portée sur les appels. De même que les cartes silencieuses avaient tait, une fois, le trajet au cœur des sacs postaux, de même, en sens inverse, le fil d'acier se tendant à casser, les réservistes sortirent de chez eux et prirent le chemin du chef-lieu.

Ce fut une marée tapageuse qui gagna de station en station, conflua progressivement vers les bifurcations, et se déversa dans le hall de la gare. Il en descendit sur tous les quais, en blouse ou en veste, un foulard quadrillé autour du cou, ou la glotte saillante au-dessus du bouton de la chemise. Des chapeaux melons traversèrent la moisson des canotiers de paille. Des centaines de semelles terrées roulèrent sur le macadam. Des valises de carton se prirent de travers dans les portières et coupèrent le flot.

Les yeux, vagues du vague de l'espace, rongés par la poussière et la boisson, s'agrandissaient avec le soir. Les joues creuses au poil râpeux portaient l'estampille de la trentaine. Les soucis domestiques avaient cisaillé les fronts. L'habitude des respon-

sabilités, qui frappent de biais où on ne les attend pas, avait arrondi les échines.

Toutefois, sentant qu'on allait taire d'eux quelque chose qui ne dépendait pas d'eux, qui était différent d'eux tous, ce troupeau flottait. Les hommes savouraient avec une sorte de folie ce hiatus entre deux disciplines. Il s'ouvrait pour un instant dans leur vie une sorte de bâillement bienveillant, — une heure pure de tout souci, où coulait une joie d'homme primitif. Ainsi l'absence de contrainte naissait de la contrainte.

Mais, sur une injonction rapide, les postes qui gardaient les issues se couronnèrent de baïonnettes. Elles surgirent, luisantes et droites, de la foule, en soulevant quelque chose de rigide au bout de leurs pointes ; elles semblaient rallier les volontés contradictoires autour de leur commandement, aigu comme un coup de sifflet. C'était l'armature métallique de l'ordre qui se dressait.

Elle fit peur. La masse de réservistes houla et reflua. Ils souhaitèrent sauver leur joie. D'autant plus ardemment qu'ils savaient que cela n'était pas possible. Trop d'insouciance dans un groupe prouve qu'il n'est pas viable.

Les casquettes blanches sillonnèrent la marée en hurlant des ordres que les employés feignirent, par confraternité, de ne pas entendre. Des cornes signalèrent désespérément aux machinistes l'interruption du trafic ; des drapeaux rouges se déployèrent aux extrémités du hall dont la

verrière vibrait comme une peau de tambour. La foule fit parade de sa discipline spontanée en se pliant tapageusement aux ordres des employés. Des meneurs improvisèrent, à grands coups de gueule, une espèce d'ordre martial et sommaire le long des voies. Des express, alignés derrière leurs lourdes compounds, rangèrent au petit pas ce bétail qui s'ouvrait avec bonne humeur. Des faces d'étrano^ers apparaissaient derrière les carreaux des sleepings, et contemplaient avec stupeur cette image d'un peuple qui avait su imposer une loi au monde. Des sergents rengagés roulaient de-ci de-là, d'un air faussement cordial ; ils repéraient les fortes têtes à petits coups d'oeil. Une vocifération d'émeute déferlait par là-dessus. Il semblait qu'aucune autorité n'arriverait jamais à cristalliser ce chaos.

Mais les sous-officiers n'étaient si bons hommes que parce qu'ils sentaient approcher leur heure. Il faudrait bien que ces sauvages y viennent, comme y étaient venus leurs aînés. Comme y viendraient leurs cadets.

Dans un coin, devatit les faisceaux du poste principal, un lieutenant à lorgnon appréciait froidement ce tumulte. Ses deux mains se joignaient sur le pommeau de son sabre. Son teint très basané, sa peau d'un grain sec et une torte paire de moustaches noires aidaient son immobilité à prendre un caractère de résolution tranquille et

délibérée. La jugulaire vernie, ourlée d'un double galon d'or, accentuait la sculpture du menton: elle brunissait la peau mate. Le front était mangé par la visière abattue sur les sourcils. Les vitres du binocle faisaient paraître plus sombres et plus grands des yeux jaunâtres abrités sous des paupières lourdes. Il regardait par-dessus les têtes, et, quand un individu attirait son attention, il le fixait d'abord en haut du front, avec une expression indifférente et ennuyée.

Son silence s'imposait en contraste avec l'allure jubilarde du demi-peloton de l'active, rangé au repos en arrière de lui. Les têtes tondues viraient comme des boules sur des cous trapus, oxydés par le plein air. Les oreilles en anses de pots débordaient les képis de drap à-la-classe. Les pouces dans le ceinturon, et roulant d'un pied sur l'autre, ils goguenardaient devant les pékins affolés. C'étaient des paysans aux cuisses courtes, avec des carrures pour le labour, élargies par la capote aux basques retroussées, et des figures déployées d'enfants. Tout en eux tutoyait.

Le chef était droit sur des leggins serrés. Grand pied allongé de marcheur, jambes effilées, épaules tombantes. Le drap de sa vareuse mettait en relief la cambrure de son dos, la pèlerine roulée amplifiait le torse. Cet homme n'était point de là.

Quand il eut jugé que cela avait assez duré, il rejeta le pommeau de son sabre sur l'avant-bras

gauche, se tourna vers un gradé et commanda à mi-voix :

" Rompez les faisceaux ! "

Un bruit de harnais et de métal sonna curieusement sur ce quai de gare. Il donna à quelques-uns, qui l'avaient entendu ailleurs, le pincement de la nuque qui accompagne les manœuvres préliminaires aux trois sommations.

Un corps en armes n'a rien à faire dans le tissu lâche d'une foule. Il y entre trop facilement. Il n'a pas de mérite à le trancher. Il sent trop que la régularité de ses formations peut tout sur la puissance et sur l'émotion de l'autre. Si l'autre savait, elle n'en ferait qu'une bouchée. Mais le cœur de la pire ou de la plus belle révolution est avec la troupe, quand celle-ci développe devant elle ses dispositions automatiques. Car c'est l'harmonie jetée dans le tumulte. Comme une danse grave, réglée, implacable et sourdement meurtrière, que danseraient, entourés du plus solennel des silences, mille hommes animés d'une passion unique. Jamais ballet n'a su atteindre à la beauté virile de l'école de régiment.

La police a le désordre de la foule, elle n'a pas sa grandeur ; elle se moule à sa surface et cogne. Le peuple la hait. La cavalerie porte le désarroi en elle; les sabots font peur, et ces grands diables allono-és de lattes vous rco^ardent de bien haut. Mais qu'un cheval s'abatte ou se cabre, c'en est fait du prestige. Elle épouvante et on s'en moque.

Alors l'infanterie vient et prend ses formations rectilignes ; c'est la force contre laquelle rien ne peut ; elle arrive, et dès ce moment elle est l'idéal de l'émeute.

L'infanterie n'est pas une puissance composée d'individus avec lesquels on va avoir à faire, face à face, homme contre homme. Sa discipline méthodique en fait un maître qui vaut par la seule présence d'une âme de masse ; elle n'a pas de visage ; elle tient à distance ; ses gestes sont irréparables.

C'est pourquoi il est mauvais d'introduire sans raison une troupe en armes dans le tissu lâche d'une foule. La toule a l'épidermc chatouilleux au maniement des Lebel et aux sonorités trop précises des baïonnettes. Le lieutenant à lorgnon le savait bien. Il eût donné un mois de solde pour être à cent lieues de ce quai.

Le peloton se porta, en fendant la cohue, devant une baie qu'on ouvrit. Les sous-qfficiers se disposèrent en arrière, le long du couloir qui menait à la cour, et se mirent à vociférer le numéro de leur compagnie. Comme une caricature grossière d'embauché. La foule, disloquée et lasse, trouva cette issue, et, après un flottement, s'y engouffra, tête baissée.

Le peloton avait pris une disposition d'entonnoir. A mi-voix, les gas de l'active flattaient au passage les " vingt-trois jours " hâves. Le lieutenant,

avec un sérieux d'apparence méprisante, faisait la sourde oreille ; il regardait ces hommes plus âgés que lui, qui défilaient devant lui en baissant la voix, en pliant légèrement le dos et en le saluant d'un air gauche et inquiet. Une sorte de sourd désir " d'en être ", qui pouvait être une fatigue, perçait chez eux. A peine rangés derrière le sergent de leur compagnie, ils posaient leur valise devant leurs deux pieds joints, et, tout à la sécurité d'avoir trouvé un cadre, ils blaguaient la procession ahurie des derniers venus.

Ee retour à la caserne fut une corvée cruelle pour l'officier. C'était l'heure paresseuse de l'Ouest où les bureaux et les magasins se vident dans les cafés. Les rues abjectes se transforment en canaux de lumière dorée. La poussière prête au soleil un embu roux qu'il lui restitue en étincellement vaporeux. Les gens ont l'air heureux, ou, pour mieux dire, ils ont un air, — chose qui leur manque tout le reste du temps.

Les fenêtres opposées à l'occident miroitent. Une odeur acre de foin, de rose et de crottin court au ras des trottoirs. Les verdures épaisses sur[)lombent les vieux murs envahis de ravenelles et de pariétaires, soulignés d'un étroit pavement d'herbe verte. Les hommes se sentent uîiis dans la satisfaction commune d'une belle chaleur aérienne et de l'apéritif.

Les toits de tuile creusent de leur ton franc le bleu déjà méridional du ciel. Les vendeuses sortent

des bazars, en jupes courtes et en blouses de satinette noire. Les commis qui font les cent pas tournent vers elles leurs figures exsangues, pardessus les angles des faux-cols démesurés. Les gandins de préfecture posent négligemment un soulier jaune à semelle débordante sur le marchepied des autos arrêtées devant les terrasses garnies d'officiers, et tendent leurs mufles mous, mais rasés à l'américaine, vers des femmes environnées de gazes mauves. Les compagnons qui reviennent des chantiers, munis de leur musette blanche, oublient leurs rancunes de salariés en buvant un petit blanc de Loudun. Un jacassement confus traverse le silence et le nourrit. L'apaisement d'une sorte de grâce incomparable, qui est celle de l'heure et de ce pays, domine les groupes.

C'est par là-dedans, et à ce moment-là, qu'il subit l'humiliation rageuse de remonter son troupeau. Le défilé incohérent s'étirait sans épouser la forme définie des carrefours. Les pantalons rouges des serre-files et les valises jaunes mettaient une uniformité risible de taches dans ce disparate. L'oreille exigeante du chef était' suppliciée par le clapotement du cortège. La troupe rendait un son veule, noyé de bavardages.

Le peloton qui fermait la marche pour cueillir les retardataires perdait lui-même son bel ajustage intérieur de machine équilibrée. Un air de libération circulait entre les hommes ; il y glissait un espace qui le faisait flotter. L'officier renonça à se

retourner, et, le visage brique, incapable d'activer l'allure de cette procession débandée, il progressait en tête, d'un pas rigide qui faisait dire aux ménagères et aux fils de bonne famille :

— " Voilà un grand lieutenant qui n'a pas l'air commode !

Mais les hommes avaient vite fait de comprendre et se gardaient de parler.

Le porche de la caserne engloutit enfin le tout. Une clameur accueillit les réservistes ; elle jaillit de chaque fenêtre comme un rectangle de rumeur. Ils répondirent d'en bas avec moins d'ensemble. Quelques-uns, courbaturés et pleins d'appréhension, s'asseyaient sur leurs valises. Mais les bâtiments bâillèrent, leurs bouches vinrent s'ouvrir au niveau du sol, le flot humain s'y absorba. La cour se retrouva brusquement vide et silencieuse comme un plancher de plomb.

Ce qui se passa à l'intérieur des bâtiments est encore mal éclairci. Les hommes entrèrent. Une sorte de grand damier sombre et poisseux s'abattit sur leurs épaules, et ils furent pris.

Le seuil de l'obscurité avait fait hésiter les premiers. Mais le flot qui suivait les poussa ; ils y plongèrent, leur instinct tendu en avant, et leur instinct ne s'y trompa point.

Il les mena droit au corridor qui s'étirait sur toute la longueur des bâtiments.

Et, par l'escalier raviné, sans marquer un temps,

ils montèrent aux chambrées qui s'allongeaient, au-dessus de leurs têtes, dans un sens perpendiculaire à ce couloir central, comme les barres d'un gril. Embouchées de fenêtres à chacune de leurs extrémités, elles appelaient contradictoirement la lumière. La crudité de la chaux répartissait une clarté indifférente, nue, pauvre et impitoyable, sur laquelle aucune intimité ne parvenait à gagner son coin d'ombre.

Comme si le grand jour n'avait pas suffi, on y avait ajouté le pouvoir disciplinaire de la Symétrie. Les lits et les paquetages distribuaient l'espace en petits rectangles minutieux. De sorte que, dès qu'ils furent pris dans le compartimentage sordide de ces alignements, les hommes qui arrivaient par l'escalier, sentirent sur eux la double hostilité de ce qui est trop clair et de ce qui est trop ordonné.

Mais quand un grand garçon de charrue, battant des narines pour chercher un peu d'air à respirer, et n'ayant trouvé qu'une âcreté douceâtre et pois-

seuse, s'écria :

— Bon sang de sort î ça fouette rien là-dedans !

chacun s'en avisa et l'Odeur prit possession d'eux. Ce fut peut-être le premier des instants qui décidèrent de tout.

Un bain de vapeurs stagnantes, fait de goudron, de graisse d'armes, et de cuir échauffé, s'épaisissait autour d'eux. Et, par là-dessus, le relent équivoque des mâles de vingt ans, suant sous cloche et privés d'eau. Qui a respiré une fois cet air est désormais.

et à jamais, couché sur l'état des présents. C'est un stigmate plus indélébile que la marque sur le front. Si les narines sont prises, le cœur et la tête son bien près de l'être.

Lorsqu'une colonne passe, le bon paysan de Limousin ou de Poitou qui la regarde défiler du fond de son labour, sent tout à coup quelque chose qui ondule autour de sa tête et le tire en avant. C'est l'Odeur qui arrive ; elle suit la troupe, elle se répand sur les côtés, et c'est elle qui fait se lever les hommes dans la poussière des derniers talons.

Elle attendait les réservistes. Devant la porte du Magasin veillait un relent de drap mouillé et de désinfectant. De celle du Bureau montait par respirations sourdes le goût chaud des boules de son, assaisonné d'une aigreur excitante de tabac noir. Le lavabo soufflait la lessive, l'armurerie mettait sous la langue une fadeur de métal blanc ; d'une chambre de sous-officier, rarement aérée, surgit un parfum perçant de réséda et de cigarette égyptienne. Mais ce qui dominait, c'était le suint d'homme, que la chaleur de septembre taisait mousser entre les murs blanchis.

Toutefois derrière la chambrée, il y avait la can4:ine, derrière les gradés, il y avait les bonnes histoires et l'Internationale. La nuit allait venir avec son intimité tactice. Et le miel de l'air n'était pas, après tout, plus poisseux que celui de par chez eux.

Même l'habillement n'y put rien. L'uniforme n'est pas seulement une banale marque de corps; il est une discipline ajustée autour des poignets, du cou et des reins ; il traque le caractère personnel. Seules surnao^ent les caricatures vivantes à force de bouffonnerie.

Or l'extinction des feux trouva les réservistes enveloppés de quelque chose qui ne leur tenait au corps que d'assez loin et qui singeait l'uniforme avec assez de puissante fantaisie pour éviter la confusion des caractères. Les cous longs sortaient du bâillement des cols comme des mâts de fêtes foraines. L'homme de trente ans a perdu sa gangue de chair rose et grasse. L'encolure s'est desséchée autour de son bâti de vertèbres et de muscles. C'est d'un usage ouvrier garanti ; mais cela ne gagne pas à la mise en valeur. Les dos courbes, suspendus à de grandes omoplates planes et rivés autour d'une puissante arête ossifiée, lâchaient dans tous les sens les plis flasques des capotes trop lavées.

Où manque le ventre rien ne tient au corps. C'est un axiome de tailleur que douze cents gaillards voûtés, la peau bouillie jusqu'à la couleur de la vieille écaille, vérifiaient pour la plus grande honte de la Coupe militaire. Les ceinturons craquelés, aux cuivres roussis et ternes, tombaient sur le devant ; les montagnes d'étoffée qu'ils accumulaient sur les flancs ne compensaient pas la retraite de la bedaine.

Un gaillard étonnant d'embonpoint, Grosbois

le rôtisseur, à qui la vie n'avait encore montré que ses sourires, passa, astiqué de frais, le long des couloirs bandés de lumières jaunes. 11 portait dans sa masse épanouie le sentiment de son exubérance. La gaîté circulait dans les propos de sa voix de gorge, comme le sang rouge dans les couperoses de ses joues pleines. Sa jovialité était élastique et ronde ; elle sautait sur les gens et rebondissait vers lui à la façon d'une balle attachée à un caoutchouc qui retourne fidèlement s'appliquer au creux de la paume, avec une claque de chair saine et drue. Il pétait dans ses sangles. Sa sousventrière avait peine à contenir la marée de son rire. Cinq gas de l'active l'avaient poli et verni. Il avait campé un képi trop étroit sur le côté de son crâne, et traversait les chambrées pour le seul plaisir d'y faire lever en tempête les boule de graisse ! les mal nourri l les boit-sans-soif ! Un sillage de bonne humeur encombré de parasites coupait derrière lui les carrées. Ils étaient, sur son modèle, une demi-douzaine de liquoristes et de cuisiniers qui luttaient de vermillon, — salués par les pauvres diables qui vénéraient en eux des ventres toujours combles.

Les autres étaient des taces rasées de domestiques qui s'arrêtaient en chuchotant aux angles des portes ; un d'eux s'occupait soupçonneusement à édifier en paquetage des caleçons de satin vert plies sur des conserves de choix, des chemises de fantaisie et des cravates de mousseline de soie

crème, sous le couronnement d'un petit feutre marron. Puis ils disparaissaient sans bruit, avec un frôlement glissé des semelles, vers des coins isolés de la cantine où ils buvaient, sans ostentation, des alcools peu communs.

Il y avait enfin les intellectuels angoissés de comme-il-faut. Pour la plupart gradés, ils formaient des cono^rès dans les chambres des sousofficiers. Et les simples deuxièmes-classes d'entre eux mettaient toute l'attention de leur vanité à se joindre sans gènQ, d'un geste aisé, à ces groupes encore privés d'autorité, comme des cages vides.

Des associations de pays, d'humeurs et de professions se nouaient en ondoyant. Sur la trame du bataillon et des chambrées, se jetait ainsi un clayonnage nouveau qui croisait le premier et le contrariait. Des invectives énormes et paisibles commençaient à s'élever avec lenteur. Tout tourbillonnait dans un mouvement décentré.

La nuit qui dénoue n'eut pas à dissoudre ce qui n'était pas. Le lendemain se leva sur cette jonchée de volontés rompues. Le sommeil les avait saisis en pleine saoulerie et en plein effort d'inquiétude. Il avait effacé les souvenirs trop frais. Le réveil les tira, chacun, de sa vigne où chantait le criquet, de son atelier encombré de chêne en grume, de son comptoir de mercier parfumé par la cotonnade et la colle des apprêts, de sa cave à vins, de son bureau, de son jardin fleuri d'héliotropes.

loo PREMIER LIVRE DE CONTES

Les glapissements des gas de l'active éclatèrent en fanfare narquoise.

Il y eut un appel effaré des consciences que suivit un débordement de malédictions. Il surgit, hors des sacs à viande, des visages bouffis par le rêve et congestionnés par la courbature. La stupeur les noyait un instant, puis la colère les saisit. L'alcool avait aigri sur l'estomac. La langue pesait jusqu'à la nausée dans l'arrière-bouche. Une goutte de gomme collait les paupières. Ils avaient trop bu et trop peu dormi. Un souffle de désespoir courut. Il sembla aux dormeurs qu'il ne leur restait plus qu'à mourir. Ils ne se sentaient plus le courage d'endurer le jour et de le conduire à sa fin.

Les jurons, où le Français met tout son génie de création verbale et qui sont le sel indispensable de son activité, ne parvenaient pas à percer ce brouillard au fond duquel chaviraient les têtes encore pleines de songeries. Le clairon, aigu et insinuant comme une vrille, n'y put rien non plus.

L'active se sentit enfin un cœur maternel. Les enfants de vingt ans, abreuvés la veille au compte des réservistes, mais dressés à cuver vite, sautèrent à bas de leurs lits : les pieds nus coururent sur le parquet avec un clapotement mat. Les gas démolirent les paquetages et montèrent les sacs en affectant une agilité de prestidigitateurs. Les caporaux plièrent leurs draps sans desserrer les dents, se mirent rapidement en veste, et s'en vinrent enfin aux pieds des lits, s'amusant à faire contraster la

UNE SECTION D'INFANTERIE loi

bonhomie de leurs sourires à demi imberbes avec le pouvoir de leurs deux galons rouges où pouvaient se lire le Conseil de guerre et Biribi.

Des irréductibles enfouissaient encore leur tête dans le traversin ; les enfants leur posaient la main sur l'épaule et leur criaient doucement dans l'oreille :

— Mon pote! Hé, mon pote! Faut s' lever à c't' heure ! Debout, mon pote ! Tu vas te faire punir î

Enfin la réserve s'ébranla. Un cultivateur sortit des draps râpeux une paire de longues jambes maigres, d'une teinte iblafarde sous les poils. Les enfants de l'active l'acclamèrent.

Le rassemblement de la section dans la cour fut une belle chose. Commandé pour six heures, il était sept heures moins vingt que seuls étaient descendus de bons naïfs torturés de scrupules. Ils se réendormaient contre le mur, le cul sur le pavé, le dos repoussé en avant par le sac, la tête envahie de bourdonnements. Le soleil de ce matin de septembre leur brûlait les yeux.

Enfin les sergents arrivèrent : ils achevaient de boutonner leurs vieilles tuniques réformées, à col jaune et à basques. Ils avaient les paupières acides et les joues mâchées. Derrière eux l'adjudant sortit du bâtiment, un papier en main. Il donna tout de suite de la gueule en se congestionnant de colère inoffensive sur le pivot trop court de son col rouge.

L'escalier rejeta une bande éperdue qui l'en-

gorgeait depuis un moment. Deux serre-files se placèrent au garde à vous, les pieds dans le sol, et lentement, de l'un à l'autre, la section prit sa formation sur deux fois deux rangs. La machine subit un premier montage de fortune auquel les gradés assurèrent un rivetage sommaire.

On les distribua vaguement par rang de taille. Des coudes inconnus vinrent au contact. Les voisins se jaugèrent du coin de l'œil. Et plus d'un, encadré au hasard de cette loterie, entre deux visages nouveaux, sentit l'isolement se refermer sur lui. Le domestique de bonne maison se contractait pour éviter le toucher d'un garçon de ferme. Le rôtisseur faisait des grimaces au profil mafflu et endormi d'un employé de magasin. Un intellectuel pinçait le nez aux bouffées de remugle humain que dégageait sous ses narines le dos gras de son chef de file.

Du fond de la cour le lieutenant A lorg^non arriva, comme s'il eût attendu son moment, au trot d'une petite jument tarbaise à longue queue. IvCS paysans remarquèrent qu'il montait bien. L'adjudant se porta à sa rencontre et lui parla entre ses joues d'une voix pâteuse. L'officier lui répondit d'en haut avec une intonation nasale qui entra dans le silence épais, comme le sifflement d'une scie qui attaque une planche.

D'une pression de ses longues jambes, il fit avancer sa jument et regarda attentivement ses

hommes. Quelques-uns gonflèrent la poitrine, joignirent les doigts sur le bois du fusil. Mais son attention se leva de dessus eux au moment où elle leur devenait pesante. Il tourna bride, d'un air indifférent, en lâchant un ordre. Les gradés prirent la section par les épaules et la pétrirent. 11 y eut une minute de chaos, pendant laquelle les poitrines se rencontrèrent, puis les réservistes se trouvèrent, l'arme au pied, en colonne par quatre, face à la grille, sans comprendre quelle magie avait tiré cette conversion du désordre.

Et tout à coup la section se vit en train d'emboîter le pas à la jument tarbaise au long d'une rue en pente. Depuis le commandement bref du lieutenant, il s'était assurément passé quelque chose en elle, mais elle n'aurait su dire quoi. Les fusils s'étaient levés d'eux-mêmes entre les doigts; sur une détente en ressort du poignet, ils avaient rejoint l'épaule, et les pieds avaient porté en avant leur lourde armature de cuir et de fer.

La voilà qui s'allongeait à présent, maigre et indécise, le long des trottoirs. Les sous-officiers renoncèrent vite à scander la marche. Le pas des laboureurs fatiguait la petite allure courte des employés. Le rôtisseur se mit à boiter au bout de cinq cents mètres ; sa corpulence, prenant du retard, creusa au milieu de son rang une encoche qui se répercuta fidèlement jusqu'à la queue de la colonne. Dubois marcha sur les talons de Lepetiton, Robin jura contre le sac d'Orillard qui stationnait

traîtreusement pour lui assommer le nez. Morillon prit la corde d'un tournant, les numéros impairs des ran^s qui suivaient adoptèrent son itinéraire qui lit bâiller les files comme un jeu de cartes et mena droit Carpentier s'emmêler dans les jambes du sergent Morice. Les canons de tusil commencèrent au bout des épaules une danse sautillante, sur un rythme contrarié et plein d'imprévu qui ne manquait pas de préciosité, s'il lui manquait la vigueur mâle.

On serpenta ainsi, au hasard des à-coups et des virages inopinés ; l'insecte aux élytres bronzés se plissait en butant sur sa tète de cuivre, d'acier et de corne, puis s'étirait en crachant dans la poussière; il fouit, à torce d'endurance et d'entêtement, sa galerie tortueuse de la caserne jusqu'au pont, du pont jusqu'au plateau où se trouvait le champ de manœuvre. 11 ne progressait qu'à torce de mouvements convulsifs. Il parvint au but dans une sorte d'effort épuisé et extrême ; il s'était allongé du double ; sa carapace rouge et bleue disparaissait sous une épaisse couche de poudre que mouchetait la chute des gouttes de sueur. Il abandonna ses armes et se coucha en désordre sur le sable rouge du terrain.

Le vent frais de septembre courait entre les herbes. Le lieutenant laissa une demi-heure aux réservistes pour se refaire, et prit soin d'éviter qu'ils en eussent le soupçon. Il savait, cet homme, ce qu'il faut donner à la bête et retuser à l'esprit. Il

les tint attachés à son coup de sifflet vingt minutes de plus qu'ils ne s'y attendaient, et, lorsqu'il leva le bras, les réservistes étaient reposés et inquiets.

Il rassembla les sous-officiers et fit mine de leur donner des instructions minutieuses. Pendant qu'il parlait, son regard jaune que le verre du binocle rendait plus distant, considérait ces mines allongées d'instituteurs et d'employés qui ne pouvaient rien avec lui que de croire qu'ils pouvaient. Ils étaient de la même pâte que les autres ; il avait à les brasser en même temps que le reste, et n'avait pour lui, dans cette besogne, que l'instinct du sang et le secours efficace du vent matinal.

Ils rompirent les taisceaux et s'alignèrent tant bien que mal en file sur deux rangs. Il suivit lentement leur front, plus lentement leur dos. Ils le sentirent individuellement passer chacun derrière soi, venant de la gauche et s'écoulant à leur droite; chacun se demanda, pendant un espace de temps appréciable, s'il allait s'arrêter à cause de son propre sac ou de sa propre cartouchière. Menus objets qui revêtirent dès lors une importance insoupçonnée.

Il reparut sur leur côté comme un soulagement. Les gradés l'épiaient, avec une certaine angoisse de ce que cet homme basané et muet allait bien exiger de leur initiative. Le silence s'était établi sans qu'il eût fait une recommandation. Et, machinalement, les maxillaires inférieurs s'étaient raidis en dessinant des profils surplombants au-dessus des cols.

io6 PREMIER LIVRE DE CONTES

Alors son premier commandenient de manœuvre éclata et le for intérieur de chacun sut à qui il avait afFliire. Ce fut inattendu et très bref, comme un coup de hache, mais la voix eut un certain roulement sur elle-même qui enleva à l'ordre la détonation sèche de l'injonction comminatoire. Chacun le reçut distinctement et sur un timbre assez voilé pour qu'il le prît en manière de conseil personnel. Les soixante hommes firent le mouvement, chacun pour son compte, et chacun jeta furtivement les yeux sur le cavalier pour s'assurer que cela avait été fait comme il fallait.

Le lieutenant à lorgnon avait passé, en son temps, par Saint-Cyr, mais il n'ignorait pas pour cela certains des principes qu'on ny enseigne pas, et qu'on chercherait aussi vainement dans les cahiers de cours de Saint-Maixent ou de la Flèche. Ils ne se trouvent même pas consignés aux pages du réellement consacrées à l'école de compagnie. C'était, par exemple, de ne pas ignorer les égards que l'obéissance peut légitimement exiger. Car cela, c'est l'école de l'homme ; il y a des cantonniers qui ont suivi ces classes-là et en remontreraient là-dessus à plus d'un divisionnaire.

Lorsque la section eut fait demi-tour, elle n'eut pas la mauvaise surprise de ne voir personne devant elle. La jument noir et blanc avait eu le temps de doubler la ligne; le lorgnon scrupuleux de l'officier attendait les réservistes, tandis que

les serre-files s'éparpillaient en courant, l'arme au bras, pour reprendre leurs nouveaux postes. Tout le monde pensa que les choses se passaient d'une façon convenable.

Le lieutenant s'assura que sa troupe présentait bien son front au levant. Il n'eut pas à attendre longtemps le résultat qu'il cherchait. L'un après l'autre, d'un geste irrésolu et dépéché, les hommes tirèrent leur képi en avant et ramenèrent la visière sur les yeux. En moins de deux minutes la section était " coiffée ". Il y eut autre chose sur les têtes que de risibles chapeaux lie de vin. Du menton au front, les faces se trouvèrent enfermées dans un ordre de plans exacts. Et quand il eut commandé, de sa voix qui savait persuader :

— Levez la tête 1

il s'en suivit une certaine assurance générale sur les visages dont chacun sentit l'importance.

Il n'y avait pas devant eux que le levant. La section se trouvait aussi faire face au terrain de manœuvre. L'espace était devant eux. Il commençait à la pointe de leurs godillots et ne finissait même pas à l'horizon. Il revenait à eux du fond du ciel, où montait, en crachant et en roulant, un soleil frais éclos déjeune automne. Il leur entrait à plein les yeux, à plein les bronches, qu'il gonflait de sa clarté et de sa fraîcheur. Les réservistes le touchaient de toute la largeur de la poitrine, et vous noterez qu'il n'y a pas de formation qui vaille un front de section déployée pour don-

io8 PREMIER LIVRE DE CONTES

ner à Thomme le sentiment d'une poitrine large. Il les mit en marche. Une impulsion unanime fit avancer les torses. Chacun vit ceux de ses voisins progresser du même mouvement et sur le même plan que le sien propre ; ceux du centre constatèrent que les ailes maintenaient l'alignement, en dépit des buttes et des ravinements, comme s'ils leur avaient passé les bras derrière le dos pour les pousser. Subitement le lieutenant désigna l'un d'eux comme homme de base, et celui-là, étant préalablement devenu cramoisi, adopta une marche solennelle, comme il convenait à l'individu qui rassemble sur soi la responsabilité d'un tel ensemble concertant.

Ils changèrent de direction. La file qui devint pivot vit la section la choisir pour centre. Elle sentit que de sa prudence dépendait le succès de l'évolution. Pendant ce temps l'homme qui traçait, en allongeant le pas, la circonférence extrême, et qui avait le vide comme voisin de gauche, prenait conscience que son avancée hâtait le cercle tracé par le long cordeau vivant.

11 suffit de trois ou quatre mouvements de cette espèce pour faire naître en plus d'un cette sensation diffuse qu'il y avait peut-être là une puissance qui les dépassait, et qui pourtant, sans eux, n'était pas. Lorsqu'ils firent halte, l'homme basané les regarda et sourit.

— Vous voyez que ce n'est pas le diable !

Cinquante-neuf faces s'épanouirent sous la bouffée de l'éloge. Seul le rôtisseur, passé pivoine, fronçait les sourcils en remâchant des blasphèmes contre le Nom de Dieu et la vertu de leurs diverses mères à tous.

Et comme, les yeux suspendus à la lèvre inférieure du chef, ils s'apprêtaient à repartir, il les fit démarrer en colonne par quatre, ce qui procura à la section en ligne l'étonnement de voir se dérouler le ver qu'elle renfermait sans le savoir.

Un demi-tour fit rebrousser chemin au ver. Les gas de haute taille piétinèrent derrière l'enjambée des plus petits. Quand ils se déployèrent de nouveau vers la gauche en ligne, la droite était devenue la gauche, les voisinages étaient invertis et les rangs retroussés.

Il s'en suivit un mastic selon toutes les règles du genre. Du haut de sa jument, l'homme au lorgnon les regarda calmement se dépêtrer et s'injurier. Dubois affirmait que Robin devait se trouver à sa droite et Carpentier derrière lui. Or Robin s'agitait cinq pas plus loin derrière Walter et Lecousinet ; ils cimentaient sous son nez le mur de leurs épaules de drap, sans arrêter de marcher, et le traitaient de couillon avec un air de conviction tel, que Robin, pénétré, partit en courant, à la façon d'un chien de berger beauceron qui fait le décompte de son troupeau.

— Allons, les gradés, tâchez donc de remettre de l'ordre là-dedans !

iio PREMIER LIVRE DE CONTES

Les gradés affectaient une grande curiosité pour les menus accidents du sol. Ils durent relever la figure. Ils ne connaissaient pas le nom de leurs hommes ; leur intervention se borna à des : " Vous, là ! " qui manquaient de netteté. Mais ils furent bien obligés de regarder les " Vous, là ! " en face ; cela eut au moins l'avantage de leur faire faire réciproquement connaissance. Chacun trouva l'occasion de montrer son caractère, ce qui ne tut pas perdu pour un certain observateur attentif

Et Ton commença à savoir qu'il n'est rien de tel, pour sortir d'une salade, que de ne pas perdre son sang-froid et de se rappeler son numéro dans le rang. Finalement Dubois tut forcé d'admettre à son coude gauche Robin qu'on y poussa tout essoufflé, et de laisser la capote décousue de Carpentier lui boucher la perspective.

11 faut croire que les résultats de cette petite expérience furent tout à fait selon le cœur du lieutenant, car il fit faire à sa jument un temps de galop, pendant lequel son ombre, mouillée de rosée, sautait sans s'émouvoir les fossés et les talus creusés par le génie.

La section se mit à bruire comme une porte de ruche. Quand il fut parvenu à une ligne d'arbres qui coupait le plateau, il se retourna et fit quelques gestes. Il y eut du flot tement au sujet de leur signification. Le rôtisseur émit l'avis que c'était la

pose. Le sergent Morice, qui était commis principal dans une administration, prit sa voix de tête et cria : " Couchez-vous ! " pendant que Walter, en haussant les épaules, grognait :

— Voilà le pas gymnastique, maintenant !

— Bon pour crever !

répondait Orillard qui pensa tout à coup à son épicerie et à la fraîcheur pimentée qui y régnait.

— Silence, bon Dieu !

gargouilla à mi-voix un caporal froussard.

— Ça y est ! pas gymnastique !

commanda un des sous-officiers, à la suite d'un violent effort de mémoire dans la direction de sa théorie.

La section s'ébranla après un remous. La terre, travaillée par les fourmis, dallée d'aiguilles de pin et craquelée par la sécheresse de l'été, roula comme une tôle, laissant supposer qu'une brigade fantôme s'ébranlait de son côté, et les suivait par là-dessous, la tête en bas, et les pieds contre l'envers du sol. Des dents de scie se dessinèrent sur le front. Le lieutenant s'en venait maintenant à leur rencontre, au petit trot ; quand il fut à leur hauteur, il commanda un demi-tour qui ne s'opéra pas sans confusion ni dommage pour les fusils, mais eut comme résultat inattendu de remettre toutes choses à leur place ; chacun se retrouva, sans savoir comme, où il devait être.

Visiblement la section tirait la langue. Les taupinées se firent buttes devant les pieds, les nez

prirent du poids. Le lieutenant arrêta court sa jument entre ses longues jambes et cria :

— Couchez-vous !

avec un accent tragique, sans quitter l'horizon du regard. La troupe se replia sur elle-même à la manière d'un chameau de bât. Les plus éreintés se vautrèrent avec des grognements. Les plus solides relevaient la tête pour tâcher de découvrir ce qui retenait fixement l'attention de l'homme à cheval, et à quoi, finalement. Von jouait. Ceux d'entre eux à qui la vie n'avait pas révélé les mille et une façons dont l'autorité doit dissimuler son obéissance passive aux besoins " d'en-bas ", ne virent que du feu.

Mais le lieutenant était déjà sur eux, penché sur sa selle, scrutant attentivement les visages. Il avait un curieux sourire, ce sourire d'homme à homme dont bien des femmes 0!it envié toute leur vie la bonté. Les sabots de sa jument frôlaient les bras, mettant entre lui et chacun d'eux un rapport physique. Il souriait et se taisait. Il arriva au rôtisseur congestionné, une nappe de gaîté éclaircit son teint :

— Eh bien, le gros, là, vous n'êtes pas mort ? Que diable, à votre âge on est bien capable de courir cent mètres, quand bien même le ventre y serait...

11 eut son succès ; le gros se sentit flatteusement désigné à l'attention de tous ; il répondit au lieutenant en engueulant à pleine gorge trois

ou quatre de ses voisins dont l'ironie n'était pas restée dans les bornes du respect dû à la couleur de ses foies.

Le cavalier n'en omit aucun; les plus renfrognés virent passer sur eux sa clairvoyance silencieuse. Quand il eut bien fini, il sentit probablement que l'œuvre était plus qu'à demi achevée, et s'équilibra sur ses reins.

— Debout !

La section rassérénée fut sur ses pieds en moins de temps qu'on n'aurait pu le supposer.

— Tu vas voir si on n'est plus capable d'en mettre, mon gaillard !

dit assez haut le rôtisseur en adressant au chef des clignements d'yeux de connivence.

Un ordre, inattendu comme un coup de fouet, signifia qu'on passait à un autre genre d'exercice. On se mit à quatre pas en tirailleurs. L'individu retrouva son isolement, mais pour mesurer le peu qu'il serait s'il devait effectivement rester seul, " en cas, " se dit Orillard, " que ça viendrait à barder pour de bon".

Ils avancèrent par foulées dans l'herbe jaune. Une drôle de battue qui s'étendait sur un demikilomètre de large. Le fusil à la main, on s'aplatissait et on progressait comme pour une chasse étrange dont le gibier exigeait la concordance urgente de toutes les volontés, et un formidable déploiement de silence angoissé. On vit des échines se baisser, des yeux s'hypnotiser sur une

butte de tir derrière laquelle pouvait bien se dissimuler ce qu'on redoutait. On vit des gauches un peu nerveuses prendre, à la dérobée, l'arme par le canon, dans des intentions singulières. Le sanor chasseur et homicide courut dans les artères pâlies par les petits calculs de l'intérêt privé. Les lobes des oreilles et les tempes brûlèrent. Un besoin d'ennemi naquit chez tous ces hommes.

Et subitement quelque chose tomba sur eux comme une poignée de sable. Tout au milieu du champ de manœuvre, le lieutenant, debout sur ses étriers, à demi retourné sur sa selle et tenant haut les rênes, levait le poing droit ganté de brun en lançant des exclamations nerveuses. On fut un temps sans comprendre. Mais quand un des gradés se fut mis à courir, une passion, irrésistible comme la panique, les saisit tous. Horreur d'être laissé en dehors, besoin désespéré de se sentir en nombre, au chaud des coudes serrés. Les hommes placés aux extrémités prirent le galop, talonnés par un vide démesuré. On se groupa, vaille que vaille, en troupeau haletant, que les sergents, pâles et stupéfaits, mordaient aux jambes.

L'officier s'assura d'un coup d'oeil que tout son monde était là, baissa la tête, cria :

— A genoux !

et en trois foulées de sa bête, se trouva placé derrière eux. Ils commencèrent un feu fictif, qui

crépita d'une manière enfantine. Mais nul ne pensa à en sourire.

— Demi-section de gauche, face à gauche, à quatre cents mètres, sur la ligne des arbres, feu à volonté !

11 fallut un effort de sang-froid afin de ne pas voir quelque chose, infanterie ou cavalerie, qui s'abritait derrière les platanes d'une contre-allée pour tourner la petite section perdue au cœur du champ de tir.

— Cessez le feu i En ligne face à moi !

Il était devant eux. Sa jument encensait en éclaboussant d'écume blanche les hommes du premier rang. Il fit un geste brusque, saisit la poignée de son sabre en croisant son bras droit par-devant sa poitrine, et le tira du fourreau. Une flamme métallique jaillit de son poing ; courant tout le long de la lame, elle se fixa en frémissant au bout de la pointe.

Il ouvrait la bouche que la section se hérissait déjà de ses baïonnettes. A grand renfort de coups de coude, de gestes excessifs et anxieux, les hommes ajustaient au bout de leur arme déjà longue la mince aiguille triangulaire. Ce ne fut plus une troupe, mais une bête dangereuse, allongée de soixante mandibules affûtées ; elles basculèrent toutes les soixante en avant, d'un même mouvement, et s'abattirent sur la cale solide des poignets gauches. Une vibration de ferraille prouva la résistance élastique des ressorts de muscle et de métal.

ii6 PREMIER LIVRE DE CONTES

Le soleil courut transversalement sur le plan de cette nappe d'acier.

Le bruit du commandement se perdit, mais deux éperons solidement fixés envoyèrent la monture et le cavalier dix pas plus loin, avec une saccade des reins chez l'homme, une cambrure désespérée du cou chez la jument. Elle retomba sur ses pieds qui fouettèrent la terre calcinée du champ de tir, tandis que, le sabre nu à la main, et agissant froidement sur les rênes de cuir jaunes, l'officier dirigeait pour ses fins personnelles la rage folle de la béte.

Il ne se retournait même plus. Il entendait. Derrière lui montait le roulement sourd de la section lancée au pas de charge, mentons et baïonnettes en avant, bouches grand ouvertes, la sueur plaquée dans le sillon du nez. Le giilop de la jument ne les distança pas.

Et, tout à coup, un grand cri éclata, un hurlement féroce de carnassier en chasse et en pleine saoulerie de joie adolescente. La section attaquait le talus de la butte de tir; des gencives béantes, émaillées de poussière sèche, sortit unanimement le cri de guerre des races conquérantes.

Les reins se firent chats, les mains se firent singes ; l'un poussant l'autre, le faible accroché aux capotes des forts, plantant la crosse dans les ravinements de l'herbe, enfonçant de rage ivre leurs baïonnettes par le travers des mottes de terre rouge, développant leurs rangs pour les contracter aussitôt.

les réservistes se hissèrent sans biaiser, au droit de la pente accore.

En haut le lieutenant en silhouette maintenait avec peine, en poussant un éclat de rire prolongé et nerveux, sa jument qui dansait sous lui. Saisissant son sabre à pleine lame dans sa main gauche, il fit de l'autre, vers ses hommes, le geste largement ouvert qui apaise. La couture du gant laissa voir les plis qui partageaient la peau assez grasse de la paume.

Mais la section était lancée ; le terrain s'inclinait tout à coup sous la plante de leurs pieds, comme un plancher de wagon sur des montagnes russes. Ils parvenaient au sommet arrondi de la butte.

— Halte !

cria le lieutenant.

— Halte !

reprirent les gradés essoufflés.

— Halte !

répétèrent les hommes en traînée de poudre.

Ils virent devant eux le sol brusquement interrompu. On aperçut l'entablement supérieur, en pierre méthodiquement taillée, du mur de soutènement contre lequel s'adossait le talus ; plus bas, son plan vertical semblait se creuser en rentrant ; il laissait la section en surplomb au-dessus d'un débordement de ronces et d'orties réduites, par la hauteur, à la taille des petites herbes. Ce ne fut ni long ni mélodramatique,

— Halte !

ii8 PREMIER LIVRE DE CONTES

criait le lieutenant.

— Halte !

répétaient à s'égosiller les sergents.

— Bougre de nom de Dieu !... Saute !

fit un des hommes en donnant un brusque coup d'épaule. 11 ouvrit largement les deux bras ; il tenait son fusil dans son poing, droit comme un cierge. Il apparut un instant, recroquevillé dans le ciel, ses jambes ramenées sous lui, le buste rejeté en arrière, un long cri lui sortant de la gorge. L'instant d'après ce n'était plus qu'un tas de drap rouge et bleu en train de se dépêtrer des broussailles avec des bonds de veau dans un champ de blé vert. Mais cela ne prit pas deux secondes. Un éclat de rire aigu monta le long du mur vertical. Et déjà ils étaient dix qui se lançaient, le buste en arrière, un long cri au fond de la gorge.

— Halte !

hurlait le lieutenant, et, se baissant rapidement, il en attrapa un par sa patte d'épaule.

L'homme se dégagea. 11 était rouge et surexcité.

— Saute 1

Il se lança. Mais son geste avait fait perdre l'équilibre à l'officier qui dut se rattraper des deux éperons contre le ventre arrondi et tiède de la jument. J'^lle tressaillit à cet ordre. Il sentit les reins de la bcte qui se creusaient sous la selle. Une bouffée d'air froid lui souffla dans la figure, de bas en haut, et il s'était à peine assuré, dans un geste machinal, de ses étriers, qu'elle toucha terre.

La réaction lui fit vider les arçons. Il reçut un grand choc dans l'estomac et agrippa aveuglément la crinière à pleines poignées, tandis que la bête, tombée sur les genoux, se relevait, les oreilles hautes, et prenait un galop de charge, au bruit cliquetant du tourreau vide qui lui tapait contre les flancs.

Il l'arrêta cinquante mètres plus loin, et se demanda s'il se retournerait jamais. Un bruissement confus le décida. Un groupe de coureurs fourbus et joyeux se tenait au pied du mur. Nul indice de catastrophe. Au reste le talus ne mesurait guère plus de quinze pieds. Mais c'était miracle qu'aucun ne se tût embroché. Restaient les fractures. Il s'approcha en hâte.

— Ah ! mon lieutenant, avec vous on ne connaît pas la flemme. Pas moyen de tirer au flanc. Mais, vingt Dieux ! quel saut !

Un réserviste approchait la poitrine de son étrier. Il dirigeait vers lui une figure ouverte, fouettée de rire et de joie de vivre. L'ofiicier murmura quelque chose de maussade, et passa vite. Il parcourut, en s'efforçant de sourire d'un air naturel, les hommes disséminés dans l'herbe où ils soufflaient. Mais ses regards évitaient ceux des gradés. Tout lui parut en ordre. Il poussa un long soupir. Et quand il put se croire assuré du son de sa voix, il interrogea d'un ton dégagé :

— Pas d'éclopé ?

— Non, mon lieutenant.

— Ça va bien, bon, bon...

Et il s'éloigna au petit pas de sa jument, dont chaque aspiration lui écartait les jambes avec une vigueur de soufflet de forge. 11 inclina son sabre, en posa la pointe sur l'ouverture du fourreau, et l'y refoula avec un lent mouvement du plat de la main droite. La flamme métallique remonta le long de la lame jusqu'à son gant où elle expira. Il mit pied à terre et scruta attentivement le boulet, le canon et le genou de sa monture.

Comme il se relevait, son capitaine arrivait au pas d'un percheron. 11 passa la bride à son bras et lui fit un salut passablement raide. L'autre, comptable excellent, sorti de son bureau pour une heure de promenade hygiénique, examinait le terrain :

— Vous avez mis les hommes à l'ombre pour la pose. Bien. Vous êtes-vous assuré s'ils n'étaient pas en transpiration ?

— Rien à craindre, mon capitaine.

— Bien. Mais en avez-vous tiré quelque chose ? Qu'est-ce qu'ils valent nos réservistes ? Pas fameux, je m'en doute ?

— Vous les jugerez aux manœuvres, mon capitaine.

— Vous connaissez mon opinion là-dessus. Les réservistes, ça se prend surtout par la bonne nourriture. Ne les fatiguez pas sur le terrain, mais ne laissez rien passer dans le service intérieur. Au fond qu'est-ce que nous demandons, vous et moi.^

que ça se tire le plus vite possible et qu'ils foutent le camp d'ici sans que la presse ait eu à s'en occuper. Surtout pas de fluxions de poitrine ni d'accidents à l'exercice. Souvenez-vous ! Vous en garderiez la responsabilité !

Il s'éloigna, satisfait et plantureux. Le lieutenant restait au garde à vous. Il le suivait avec un regard appuyé que chaque pas rendait plus lourd. Puis il reprit le chemin de sa troupe.

Les gradés avaient fait former les faisceaux. Les hommes revivaient les minutes de leur griserie. Ils se suspendaient à ce moment d'héroïsme. Ils s'en racontaient les phases pour la dixième fois, chacun cherchant à distinguer son rôle personnel et ne parvenant pas à l'isoler dans la folie de l'ensemble. Ils se tutoyaient en se claquant les épaules les uns les autres. Ils partageaient leurs quarts de boule et leurs bidons devin.

Une amertume hautaine saisit l'officier. Il se redressa brusquement dans sa tunique, s'arrêta et se donna un instant pour contempler son œuvre.

Il pensait à son capitaine, à la tristesse persistante et à la vanité de son métier dans une mortelle garnison de l'Ouest.

A ce moment, le sous-officier qui était comm.is dans une administration s'avança sur un signe qu'il lui fit, et s'arrêta militairement à quatre pas de son supérieur.

— Les hommes sont-ils reposés ? Personne de fourbu P

— Mon lieutenant, la section est prête à repartir.

— Faites rompre les faisceaux.

Et quand l'homme se fut éloigné, il se dit :

— La section... ? Elle n'existait pas, ce matin ! Les verres de son binocle agrandissaient le triste

regard de ses yeux jaunes. D'un mouvement familier de l'index et de l'annulaire, le médium replié, il rajusta son lorgnon dont le ressort l'avait légèrement blessé, pendant qu'il sautait. Puis il assujettit hermétiquement la visière de son képi sur ses sourcils et remonta à cheval.

— En voilà pour vingt-trois jours !

fit-il d'un air las.

Mais il était le seul à s'en souvenir.

" Ahaîuerus crept forth from the dark ca've " ofMount Carmel — He shook the dust from " his beard — and takïng iip one of the seuils " heaped there, hurled ït don.vn the emïnence : " it rebounded from the earth in shi-vered " atoms. This was my father ! roared Ahasue- " rus. Se'ven more seuils rolled donjsn from rock " to rock : '-while the infur'tate Jeiv, follo-juing " them nvith ghastly looks, exe lai me d. — And " thèse were my wives ! He still continued to " hurl do-jcn seuil after seuil, roaring in dread- ^^ fui accents. — And thèse, and thèse, and " thèse were my children ! They could die.." Shelley, Queen Mub, (Note 14J.

à André Gide.

C'était une jolie ville en selle sur une croupe de plateau, le nez dressé au-dessus de ses jardins, les pieds dans les étriers des deux ponts qui menaient aux faubourgs. Pierre blanche et toits rouges, clochetons chapeautés d'ardoises, girouettes en ferronnerie Renaissance, et quatre grandes tours romanes, lourdement assises sur leurs cuisses. Un fossé creux de soixante-dix mètres circonvenait la place. 11 Y flânait une larme d'eau vive qui se donnait le luxe de déborder tous les dix ans, pour s'en faire accroire, dans les quartiers bas où elle

ne gâtait que du menu peuple. Puis, quand les armoires à glace, les vaches au ventre enflé, les sabots, les berceaux, les fûts vides et les têtes dépeignées avaient cessé de défiler au gré du courant et de virevolter sous les arches des ponts, les bonnes gens rentraient dans leur marécage, les moulins rabaissaient leurs barrages et il en était comme devant.

C'était une jolie ville toute en grimpées et en descentes brusques avec tournants dangereux, et qui, de loin, vous avait des airs plats comme la main. Vu à l'horizon, le beflroi de l'Hôtel de Ville sortait du plateau nivelé où courait votre route, comme une voile monte d'un canal en Hollande — à même la glaise où vous avez vos bottes.

Mais s'il vous prenait la mauvaise inspiration de vous approcher, tout d'un coup vous vous trouviez en train de glisser au fond d'une sorte d'égout et de chercher le ciel au-dessus de votre tête. Pour remonter au sud, vous tourniez d'abord à l'est, puis à l'ouest, vous dérapiez dans des espèces de couloirs pratiqués à même les loges noirâtres où se retirait pour dormir la population de la ville. Et si, profitant d'une courte désoccultation solaire, au zénith de ce labyrinthe de petits lacis, vous arriviez à faire le point, et parveniez à isseoir de ces pentes cireuses sans être entraîné par les torrents d'eaux résiduaires, alors vous arriviez au cœur battant de la cité qui valait la peine qu'on en parle.

Mieux que par ses grosses tours et ses prés submersibles, le pucelage de cette vieille demoiselle de ville était défendu par la désolante invite de ses accès. Et les gens honorables qui demeuraient sur la croupe du plateau se sentaient véritablement protégés contre toutes choses du dehors par cette épaisse ceinture obsidionale de misère et d'air embu.

Ils s'étaient taillé de grandes places et un parc de tilleuls suspendu au-dessus des quartiers bas. C'est de là-haut que, les soirs d'été, ils allaient contempler, par delà l'entassement des toits plats à tuiles rondes, le vaste monde dont ils ne voulaient pas et qui ne voulait pas d'eux.

Ce jour-là, le Maire était rentré de Paris par l'express de midi,et trente Conseillers, en jaquette, s'étaient réunis derrière les carreaux bicolores d'une grande fenêtre à croisillons, pour s'entendre dire, qu'entre toutes les cités de la République, leur ville était la plus chère au cœur du gouvernement, et qu'il n'y avait pas de municipalité à laquelle le sous-secrétaire d'Etat à l'Intérieur consacrât ses pensées avec une préférence plus attentive.

D'ailleurs, pour ce qui était du régiment de hussards que le Conseil avait demandé, il ne pouvait en être question ; la Défense Nationale exigeait qu'on l'envoyât tenir garnison dans un port de guerre dont les mastroquets menaçaient

de voter mal à cause d'une escadre acharnée à vagabonder en haute mer. Mais les trente Conseillers pouvaient dormir tranquilles en ce qui regardait le grand projet de barrage sur la Creuse, dont les câbles devaient promener la lumière et la force à travers tout l'Ouest, de la Loire à la Charente ; l'avoué, qui sollicitait la concession, présidait un Comité douteux dans son canton et avait combattu l'élu de la circonscription ; la petite usine locale, qui fournissait à ses clients, pour vingt-cinq centimes l'hectowatt, quelques douzaines de volts clignotants, n'avait donc rien à craindre de la concurrence. La Force industrielle attendrait tout au moins jusqu'aux élections prochaines.

Pendant ce temps, à une portée de promenade bourgeoise de là, le Conseil de préfecture s'arrondissait autour du boulingrin d'une table verte ; le Préfet y bénissait d'un ton mourant MM. les Conseillers prêts à lever séance. Dehors, deux grands cèdres étranglaient au passage une survivante lueur de février.

Il était question, datis l'oraison du Préfet, de l'espèce de choses qui s'y rencontrent ordinairement. Le chauffeur du secrétaire Picrron (O. A.), qui s'incrustait dans le mur en jouant l'assemblée sur une banquette, entendait confusément parler de situation prospère pour le département et de courbe décroissante en ce qui regardait les réclamations contentieuses.

Il y avait aussi Texcellent esprit de la population et, non moins, une atmosphère d'affectueuse déférence dont le Préfet s'était senti enveloppé au cours de ses tournées. 11 en parlait en gonflant les lèvres, comme d'une houppelande à col d'astrakan. Puis s'en venaient, à leur tour d'ancienneté, les progrès de l'agriculture et la mise en valeur des terres nouvelles. Mais il n'échappait pas au demisommeil du chauffeur que le gouvernement aurait vu d'un œil désapprobateur un trop brusque déplacement de lafortune publique, qu'un éveil sagement progressif de la prospérité dans les basses couches rurales cadrait mieux avec ses souhaits. Il y eut, dès lors, un contribuable de plus pour savoir qu'il est aventureux d'arracher, avec brutalité, aux classes sociales rompues à la politique, une influence que leur longue habitude des contingences a rendu accommodante et respectable.

Enfin, pour affirmer sa soumission à l'égard de tous les pouvoirs constitués, sans omettre la Fatalité, le Préfet fit : Dieu merci ! — puis rendit grâce avec politesse aux Circonstances, et nommément à l'absence de tous grands travaux publics, de ce que le département ignorât les agglomérations ouvrières avec ce qu'elles entraînent de germes anarchiques dans la population et d'affaires épineuses pour l'Administration.

Et sa conclusion ne dissimulait pas que le territoire administré par le fils de son père aurait dû servir de modèle, pour le plus grand bénéfice

de Tordre, à la sagesse de quatre-vingt-six autres départements.

Le Préfet était grand, maigre et passé à la potasse ; il présentait sous le nez et sur le crâne une sorte de brousse détirée. C'était un homme capable de causer longuement, sans effort apparent ; il possédait la faculté exceptionnelle de paraître retrouver une idée nouvelle au bout de chacune de ses phrases ; de sorte que ses discours étaient formés d'une série de petits réveils étonnés. Le Conseil d'Etat prétendait qu'il improvisait ; cette réputation lui avait valu la première classe.

Sur la place de la République, le commis principal des P. T. T. Jambin, vénérable de la loge " l'Avenir ", aborda, avec une bonne humeur de ventripotant, Couillault, le marchand de cycles, barbouillé de caoutchouc et mélancolique de n'être que simple vingt-deuxième.

— On vient ce soir ?

— Importante, la tenue ?

— Grave. 11 faut que tous les Frères soient là. Duvauchelle accuse encore une fois Bertod de pactiser avec la droite du Conseil d'arrondissement : l'affaire du bureau de tabac de la veuve à Mangin.

— Diable !

Sur les cinq heures, les becs de gaz ronds de la Société des sciences et belles-lettres s'allumèrent les uns après les autres dans leurs faux-cols de faïence, en crachant de l'eau sale. L'ombre courut

le long des poutres du plafond et se nicha dans les trous à rats.

Le docteur Rozé sortit de sa poche de redingote un petit paquet ficelé. Sept crânes pelucheux formèrent un demi-cercle miroitant. Le mystère s'accomplit et le président Florentin crut perdre le souffle quand l'otnciant puisa, au creux des papiers, une pincée de poussière grise. De sa voix pointue de muezzin, le vieux docteur cria : — "Je leur mettrai ce vestige sous le nez, tout à l'heure, en séance, et il faudra bien qu'/7j reconnaissent si, oui ou non, il y a des ruines gallo-romaines dans le champ à Moreau. Je crois que je tiens le père Sylvestre ce coup-ci ! "

Le Saint-Père est fort aise de jouer un bon tour à son fidèle clergé d'Allemagne, en bousculant l'âge de la Communion ; mais pouvait-il prévoir la révolution de fourmilière que son encyclique soulèverait dans la Capitale de l'Ouest ^ Mesdames du 99^ d'artillerie ont réuni le cono^rès de la tasse de thé que président le sourire pincé et les lunettes très miroitantes du grand vicaire. On vient de se décider à abandonner le clergé des paroisses, qui tient pour les treize ans, et de serrer les rangs autour de l'aumônier des Pères Jésuites, qui commande la soumission à Rome. Monseigneur, soupçonné de modernisme, ne sera pas averti. Les curés indociles seront laissés aux petites gens. Les Pères, ainsi que les Sœurs de la Madeleine, se chargent de faire faire les retraites par wagons

complets ; le corps de Dieu sera délivré fin courant à tous les mioches de huit à douze ans.

Le o-rand vicaire sait ménao^er ses effets ; son sourire pincé annonce tout à coup que les chers frères et les chères sœurs de Paris, saisis de détestation envers un clergé réfractaire, insoumis, infecté d'esprit gallican et taible devant les doléances du menu peuple, ont choisi leur ville pour y donner l'exemple de leur obéissance aux ordres du Saint- Siège. Un premier arrivage de soixante et onze garçons de la meilleure société est annoncé. D'autres suivent. Les cellules du collège des Pères (chauffage central) sont retenues jusqu'après Carême. Avis aux fidèles.

Le congrès se rompt sur cette nouvelle. Les lunettes très convexes du grand vicaire dialoguent avec les boucles de ses souliers. Les chuchotements victorieux des pénitentes se répandent dans le salon du lieutenant-colonel. La foi gronde au flanc des croyantes. La petite de Sainte-Croix louvoie, à travers les groupes, vers le jeune de Saintré, qui vient d'entrer et dont la poitrine parfaite assèche ses lèvres. Elle sait que les genoux de la capitaine Dubois la reverront dans moins de six mois, échevelée et désespérée, en train de tordre ses beaux bras de rousse aux pieds de la boiuie dame consolatrice, où deux trahisons déjà l'ont jetée. Le petit de Saintré feint de ne pas la voir venir et joue avec le manchon de cette grande désossée de Claimpontre.

Et la petite Ville, qui est aussi une Capitale, accomplit, dans toutes ses minuties, le rituel de ses après-midi d'oisiveté. Un fantôme d'administration hante un squelette de pierre. Trop lourde de tout son passé, trop ample de toute son enceinte, elle se prépare une fois encore à rentrer avec soulagement dans la nuit qui pourrait être sa dernière sans que le monde s'en émût.

Trop d'invasions ont passé sur les ventres de ses femmes et sur les dos de ses hommes. Une anémie de bessons adultérins alanguit sa circulation. Les comptoirs sont déserts et les débits regorgent. Les grandes routes blanches lui tendent inutilement l'offre de leur larges reins et la compagnie fidèle de leurs ormeaux. La croix des chemins élonge ses bras vides vers des destinations plus actives.

De sorte qu'un piéton qui s*en vient sur une chaussée de l'Ouest est un accident qui prend son importance dans la perspective. Je connais des gens qui passent sans peine une demi-journée à le voir grandir. Les accotements se le renvoient comme des raquettes. On le perd derrière un arbre, il reparaît devant une borne; le pois devient pieu, le pieu devient soldat de plomb, puis gamin, puis homme fait.

C'est ainsi que sans avoir conscience de ce gros-

sissement, le Vieux des routes descendit, un certain soir de février, dans les faubourgs de la Capitale de l'Ouest. Sa mine ne frappa d'abord personne. Quelques jours plus tard, seulement, quand ils rassemblèrent leurs souvenirs, le cordonnier de la rue des Vieilles-Boucheries se souvint d'une paire de demi-bottes en cuir brut que portait un grand vieillard fortement musclé, aux cheveux bouclés et au visage ras ; et le débitant de la porte de Saintes se rappela un cavolantqui entra en ville sur le coup de quatre heures sans marquer une hésitation sur le chemin à suivre et sans dessiner un mouvement vers son comptoir. Il tourna quelques rues qui semblaient lui être familières et entra droit chez la Mère des charpentiers.

11 voûta sa stature pour passer sous le linteau du seuil, descendit trois marches et pénétra dans le débit.

— Bonjour, la Mère,

fit-il d'une voix singulièrement creuse.

— Bonjour mon fils,

répondit celle-ci du haut de sa forte poitrine.

— Assieds-toi et repose-toi de ta route.

Le Vieux tomba sur un banc sans rien dire. Il était de taille élevée et noueux comme un tronc.

— D'où viens-tu, mon fils ?

demanda la bonne femme avec cordialité. Elle pouvait avoir vingt ans de moins que le Vieux. Cette question sembla le réveiller d'une torpeur où il glissait. 11 se leva et fit quelques pas. 11 avait

posé son bâton sur la table. Son grand chapeau, rejeté en arrière, mettait en saillie l'ossature audacieuse de sa face rase, son nez aigu et la barre transversale des gencives privées de dents. Il fit un geste vague et violent.

— De Niort, la Mère.

— Est-ce la Mère de Niort qui t'envoie ? Es-tu de mes fils ?

continua-t-elle en examinant sa tenue qui n'avait rien d'un charpentier.

C'était un pantalon de drap brun étroit et pris au mollet dans des demi-bottes, une sorte de vareuse longue à brandebourgs, ornée de fourrure au col et aux manchettes ; il en sortait, pour l'étonnement des gens, et sans trace de linge, un cou et des poignets d'une couleur que ne seraient pas arrivées à justifier des années de trimardage sur es grand'routes et d'embauché aux chantiers de terrassement. Une ocre jaune sans rien de comparable avec la teinte brique des compagnons que vous envoie le grand va-et-vient de la main-d'œuvre sur les routes de France. Ni gerçure ni crevasse. Un épiderme mince comme une peau de tempe, d'une trame sèche qui rappela à la Mère la texture délicate d'un cou de lézard et qu'exprime assez bien la manière dont le grain de la toile reparaît sous la patine d'un tableau de Rembrandt. Une peau de fille par la finesse, mais rechampie par l'âcreté des temps, et scrupuleusement tendue à la surface du plus farouche système de musculature

que jamais errant des grands chemins ait arboré en souvenir de ses coltinages d'antan.

— C'est nerveux comme un gas de vingt ans et ça en a passé septante,

conclut à part soi la Mère quand elle eut achevé son inspection. Le Vieux se planta devant elle et la regarda. La Mère ne sut pas pourquoi elle restait toute coite d'avoir reçu son coup d'œil.

— Non, je ne suis pas un charpentier, la Mère. Il demeura à rêver une minute, appuyé sur le

comptoir, et soudain partit d'un grand éclat de rire.

— Mais j'étais cordonnier, dans mon temps.

— Ha!

C'est là que se borna la faconde de la Mère, à son habitude plus éloquente.

— Avez-vous de ces rillettes de Tours ? demanda-t-il en achevant de rire. Elle constata

avec horreur que la bouche n'avait plus une dent. Les gencives s'ouvraient sur une caverne noire où se tordait une langue étrangement sèche et blanche, d'apparence racornie.

Et pour la seconde fois, elle rencontra ses yeux ; elle sut alors qu'ils évoquaient pour elle une de ces lames de Tolède, flexibles et aiguës, que les maquignons espagnols montraient quelquefois, quand ils arrivaient pour la Saint-Luc ou pour la Saint-Michel, et qu'ils engaincnt dans des fourreaux de velours grenat. La Mère eut peur et regarda machinalement vers la porte.

Trois compagnons, assis à cinq pas autour d'un

litre, paissaient du pain blanc tartiné de chabichou. Le secours étant à portée, et bien qu'elle se sentît saisie d'un frisson, elle crâna.

— Sans doute que j'en ai des rillettes. Si vous n'êtes de mes fils, vous êtes tout de même le bienvenu. Désirez-vous aussi du pain ?

Le Vieux acquiesça sans mot dire et tendit la main. La Mère se baissa et rentra un instant dans le ventre de son comptoir.

— En voilà pour sept sous,

dit-elle, en lui remettant une petite motte de rillettes brunes roulée sur un large quart de miche.

— Cela suffit-il ?

Elle ne s'attendait pas au toucher. Une sensation de sécheresse inexorable la saisit, et elle retira vivement sa main, comme si sa substance avait été happée par ce frôlement. Elle frissonna de nouveau. Ce qui l'avait le plus fortement surprise, c'était, jointe à cette sécheresse, la tendresse presque veloutée et tiède du contact.

L'homme enfonçait déjà son couteau de poche dans le corps profond du pain. 11 y pratiqua avec sûreté une entaille circulaire qui sépara la mie de la croûte sans en rien perdre. D'un mouvement de la pointe, il fit sauter toute cette chair blanche et spongieuse et la recueillit dans sa main gauche. Saisissant entre les os effilés de sa droite le cadavre vidé de la croûte, il le jeta dans un coin où il alla rebondir comme une calebasse.

La femme restait stupide à considérer cette

opération que, plus de cent fois, de pauvres fils édentés avaient accomplie devant elle. Mais jamais encore elle ne lui avait prêté un sens de peine humaine comme cela s'était produit lorsqu'elle avait vu le Vieux tirer de sa poche un coutelas à manche de corne, l'ouvrir d'une pression de l'ongle et en diriger la pointe ébréchée contre la miche. De fait, il y était allé avec une ardeur farouche qu'expliquait peut-être une grande taim. Elle avait été sur le point de crier et avait reçu, disait-elle plus tard, le couteau dans le ventre.

A présent, il demeurait là debout, l'outil ouvert dans la droite, le pain et les rillettes dans la gauche. Il semblait chercher. Peut-être attendre.

Sous quelle impulsion la Mère prit-elle, sans hésiter, une bouteille de vin rouge, et lui en versat-elle un verre qu'elle poussa devant lui ?

Le bois du comptoir était naïvement peint en imitation de marbre noir et blanc. Le Vieux inclina gravement la tête, trancha d'un mouvement arrondi de son coutelas un morceau de mie blanche, le détacha avec lenteur entre le pouce et l'index droit et le laissa choir dans le verre.

La pulpe asséchée du pain enfla subitement comme une tumeur et prit une teinte foncée. Malgré soi, la Mère se pencha sur le verre ; dans sa hâte à se gorger de la liqueur, la pâte se tordait à la façon d'un être blessé ; puis elle sombra, tandis qu'une bulle large et arrondie comme un soupir montait et s'en venait crever à h surface.

Alors l'homme, avec le sang-froid allègre d'un chirurgien certain de sa puissance sur son œuvre, puisa au fond du verre, et en ramena une sorte de charpie saignante, alourdie par le bas, dont Tcffilochement de chair malade laissait pendre cinq ruisseaux d'un rouge sombre. Il éleva un instant le produit pantelant de cette macération à la hauteur de ses yeux, dans le but apparent de laisser égoutter la bouillie vineuse, puis avança brusquement le menton et lappa le tout avec un grognement vorace. Une réaction irréfléchie rejeta la Mère en arrière.

Pour la suite de son repas, il se conduisit comme il est ordinaire ; il vida d'un trait son verre de vin rouge, s'essuya proprement les lèvres avec le dos de la main, étala les rillettes sur son pain et s'en découpa de longues tranches, effilées comme des lanières, qu'il mâcha avec le même bruit mou qu'on marche, après la pluie, sur un sentier de feuilles mortes. Il refusa de s'asseoir et reprit son bâton.

Pour payer, il tira une bourse en vessie de cochon, fermée par une coulisse où passait un lacet de cuir noirci. Cette bourse parut tort plate à la Mère. Il y puisa par trois lois la monnaie dont il paya son repas. Puis, sans avoir rien ajouté de particulièrement saillant, il salua la société, sortit, prit sur la gauche et laissa l'esprit de la Mère dans un complet désarroi.

On le vit en différents endroits, le reste de la soirée et durant la nuit. On était aux jours gras.

11 n'attira donc pas l'attention d'une foule occupée à se persuader qu'elle s'amusait.

Il erra le long des boutiques foraines, acheta un petit paquet de nougat enveloppé d'un ruban rose croisé ; mais il se borna à humer l'arôme des amandes, des noix et du miel et s'en enduisit la paume des mains en marmottant avec les dehors d'un vif plaisir.

11 s'arrêta à déchiffrer l'affiche du théâtre, contourna, en l'examinant avec un soin particulier, l'Hôtel de Ville, stationna un moment devant les agences de deux ou trois banques et resta planté devant la tour du Bazar avec un ricanement si incompréhensible que des passants se retournèrent pour le considérer.

Un gamin se haussa sur la pointe des pieds et lui jeta à la face une poignée de confetti sales. Le Vieux en reçut dans les yeux et dans la bouche. Il passa un moment à cracher et à s'essuyer les lèvres avec soin ; puis, sans laisser voir de colère, il avisa le gamin qui lui riait au nez, le saisit dans les grandes pinces de ses mains jaunes, le souleva et le regarda entre les yeux comme pour s'assurer de ses traits. L'enfant, un peu effrayé, sentit sur ses joues u!i souffle acre et chaud et rejeta la tête en arrière. L'homme le reposa doucement à terre, en lui mettant deux sous dans la paume ; le gamin se sauva à toutes jambes, pâle d'épouvante. Les mains qui l'avaient tenu le brûlaient au corps sous l'étoffe mince de son petit veston.

On revit l'homme, à la fin de la nuit, autour des bâtiments de la gare. Il adressa la parole à un commissionnaire, moitié endormi, qui lui indiqua la route de Limoges. Et il lui posa une question singulière :

— Qu'y a-t-il dans ces murs ?

Il désignait la ville étagée sur les rampes du plateau.

L'autre écarquilla les yeux et reprit :

— Dans ces murs ?

— Oui.

— Eh bien ! Qu'est-ce que vous voulez qu'il y ait dans ces murs ? Des gens qui dorment ; j'aimerais bien en faire autant.

— Et hors de ces murs, qu'y a-t-il ?

demanda le Vieux au bout d'un instant. Le

commissionnaire le regarda avec méfiance.

— Je sais-t-y moi ? Allez le demander à saint Antoine !

— Personne ne s'en est-il soucié, jusqu'à ces temps-ci ?

— Eh ! foutez-moi la paix. Je suis commissionnaire.

— De ceux qui sont dans ces murs vers ceux qui sont hors ces murs, jamais rien ne s'est-il tendu ?

Le commissionnaire ne l'écoutait déjà plus. Vaguement effrayé, il s'était écarté et examinait à la dérobée cet ivrogne d'une nouvelle espèce. Il le vit se mettre en marche, tourner la façade de la

gare et disparaître. Une bouffée de vapeur, qui montait au-dessus des voies et qu'incendia brusquement l'ouverture d'une porte de foyer, projeta un instant sa silhouette du haut d'une passerelle métallique. Puis il le perdit de vue dans l'enfoncement de la nuit et nul ne sut ce qu'il était devenu.

En revenant à la place qu'il occupait quand l'étranger l'avait abordé, le commissionnaire aperçut à ses pieds, dans la boue froide de février, une bourse fatiguée en vessie de porc. Il appela deux cochers dont les biques stationnaient le long du trottoir ; ensemble tous trois, ils considérèrent l'objet. Un homme d'équipe et le garçon du buffet vinrent les rejoindre.

On ramassa la bourse; l'homme d'équipe défit le lacet qui en maintenait la coulisse termée. Elle contenait vingt-cinq centimes, cinq pièces. Les acolytes se regardèrent et éclatèrent de rire. Puis ils procédèrent au partage, chacun reçut un petit sou et le commissionnaire eut la bourse, au sujet de laquelle ils firent différentes plaisanteries.

Sur le point de la refermer, il y trouva un papier plié en quatre et évidemment arraché à la page d'un calepin. Et ils y lurent, à la lumière d'un bec de gaz, ces mots griffonnés au crayon et dénués de sens :

— " s'informer quelle serait leur conduite s'ils croyaient que cela va finir, et s'ils se sont jamais demandé quel profit le monde a tiré de leur naissance. "

Ce qu'il y a de logique et de parfaitement cohérent en cette relation se termine ici. La suite ne se rattache à ce qui précède que par des liens de simple présomption.

Le lendemain matin, la Mère sentit un froid et se leva très pâle. Elle n'y prit garde, mais l'indifférence des compagnons ne put pas laisser échapper la cernure verte de ses yeux. Vers midi, les tempes se mirent à flamber. Sur le soir, un hoquet alla puiser au plus creux d'elle-même un flot de liquide tiède et d'une saveur fade. Elle se mit la main sur la poitrine, inclina la figure et pensa cracher. Un lac baveux moussa par-dessus ses lèvres gercées et marqua son tablier d'un filet vite brun. D'épouvante, elle voulut refermer cette plaie d'où, sans effort, s'épanchait sa vie, et rejeta le gosier en arrière. La montée du flot continua, l'étouffement la força de desserrer les lèvres de sa bouche. C'est à ce moment qu'une lame de fer rouge s'insinua entre les seins et commença à fouiller, des bronches à l'estomac. Le souffle et le courage lui manquèrent. Elle ouvrit grands les bras et s'affaissa en arrière.

Le premier client qui entra la trouva ainsi. Ses ongles avaient déchiré le corsage et mordu à même la pâte charnue et pâle de la gorge. Des caillots de sang s'étaient pris au filet des cheveux qu'ils

écaillaient de plaques luisantes. Une mince ligne verte disjoignait les larmes des paupières et trahissait l'orbite râpeux et sec. Une des galoches avait roulé au loin, le pied se dressait droit et raidi dans son bas de tricot noir que le pouce avait forcé.

Le client s'enfuit en criant au meurtre. Une même pulsation parcourut la rue qui se leva debout et sortit. Les regards des uns vers les autres se firent les porteurs d'une conscience commune. Une délicieuse exaltation d'être solidaires dans la vie et dans l'émotion du spectacle tragique groupa les gens ; en même temps, le risque que le drame ne fût pas clos les griffait de chaque côté des reins.

Le docteur dut rompre un groupe compact que la curiosité de la mort agglomérait sur le seuil du débit. L'instinct religieux des rites policiers avait fait respecter aux gens la disposition des lieux. De sorte que deux espaces se touchaient du front, l'un où les passions de la foule, gerbées en verge, fouettaient l'air avec un sifflement sensible, l'autre absorbé par le vide, où une grosse femme râlait dans un bain solitaire et visqueux.

Elle sortait de son évanouissement. On l'eut à peine lavée pour chercher la plaie qu'une couperose se répandit derrière sa peau à la manière d'un filigrane sanglant. Une rosée perla, devint une nappe. Un masque rouge se colla sur ses traits dans le temps que le docteur livide mit pour se relever en jetant les mains de côté.

La bonne femme désignait sa poitrine en ouvrant la bouche d'où sortait un vent desséché. L'homme de l'art l'emballa dans tout ce qu'on put trouver de linges, et ayant conclu, au jugé de son inspection, que la Mère était en état de payer, il la fit prestement emporter dans la direction d'une maison de santé où il avait ses intérêts.

Le même jour, quatre cas semblables se déclarèrent en différents points de la ville. Un enfant qui s'était donné beaucoup d'animation pendant la fête de la veille fut pris de fièvre, de convulsions et finalement de suée sanglante. Ses parents s'opposèrent à ce qu'on l'envoyât à l'hôpital ; ils le couchèrent et le retinrent dans leur taudis.

Un vieux commissionnaire, un cocher, une marchande foraine furent frappés de même, soit à leur lever, soit après leur repas de midi. Le cocher fut atteint du premier frisson sur son siège et réduit à confier son équipage à un confrère, tant la fièvre lui retira subitement ses forces. Mais les uns et les autres présentèrent les mêmes symptômes ; un incendie intérieur se déclarait vers les bronches, la température montait rapidement au delà de quarante, et le corps du malheureux laissait suinter le sang.

Les journaux locaux, qui paraissaient le soir, n'eurent pas le temps d'instruire leurs lecteurs de ces particularités. Un seul d'entre eux fut assez bien informé pour publier, dans son édition du lendemain, la nouvelle et la description de ces

accidents étranges. De sorte que le fléau eut le loisir de se répandre et de s'enraciner avant que l'autorité eût pu prendre aucune des précautions usitées en cas d'épidémie.

Lorsque le docteur retourna, sur la fin de la journée, à sa clinique, l'état de la Mère avait empiré. L'haleine était devenue fétide ; un pullulement de petits ulcères avait envahi le dos, la poitrine et le ventre. La malade suppliait qu'on la mît nue et qu'on ouvrît les fenêtres à la nuit d'hiver. Bien que le corps parût, au palper, sec et frais, la fièvre le minait. Le lendemain soir, elle mourait après des souffrances atroces, mais sans avoir perdu de sa lucidité. Le docteur était si terrifié qu'il remit à plus tard la déclaration d'un décès qui déjouait tous ses calculs.

L'alarme attendit le troisième jour pour se répandre. Le petit garçon mourut dans la nuit, trois sœurs de la clinique et les enfants du docteur s'alitèrent. Le cadavre du vieux commissionnaire fut ramassé sur la route, où la panique avait poussé le moribond, par un paysan qui ressentit, six heures plus tard, les premières atteintes du mal.

Enfin la préfecture fut avisée. Le commissaire de police se rendit chez le médecin qui avait soigné la Mère. Il le trouva râlant auprès du corps de sa fille et s'enfuit en se couvrant le nez et la bouche avec son mouchoir. Le soir même, la France apprenait que la peste avait officiellement éclaté dans la Capitale de l'Ouest et que vingt-

deux cas authentiques en avaient été signalés, dont sept suivis de décès.

Ce fut répouvante. Par accident, un des secrétaires particuliers du ministre de l'Intérieur était un ancien externe condamné jadis pour complicité d'avortement et qui avait cherché sa réhabilitation aux colonies dans l'exercice de la politique.

En un pays où les artistes eux-mêmes se sont modestement persuadés qu'il n'est possible d'arriver à l'invention qu'en se restreignant à l'imitation indigente de la réalité, il avait ceci de particulier qu'il pensait qu'on ne peut parvenir à discerner le réel qu'en prenant comme point de départ la plus insolente fantaisie créatrice.

Les fonctionnaires s'apprêtaient à combattre le fléau par les Précédents et les petits papiers appelés ordonnances ou communiqués. Il revisa ses souvenirs de Fenimore Cooper et s'en alla froidement proposer à son ministre un plan de défense emprunté à ses rêveries de trappeur à la manque. Le ministre s'ennuyait fort ; il ne savait où donner de la tête; il adopta son projet ; il y trouvait la réputation d'un homme à poigne et le thème de son discours aux Chambres.

Donc, on mit hn au cours des petits papiers ; on traça à la surface du territoire un cercle qui laissait à dix lieues de sa périphérie les localités extrêmes où un cas douteux avait été reconnu ; on commit à la dictature de cette province, ombrée de hachures sur les cartes officielles, un médecin

fameux par son opiniâtreté. 11 n'y a pas de tyran qui aille à la cheville d'un hygiéniste. Dès que cet homme de laboratoire eut sous ses ordres un général et un préfet, il trancha du Napoléon et planta son bistouri dans la Capitale de l'Ouest.

Un cordon sanitaire interdit toute communication entre la zone contaminée et le reste de la République. On put y rentrer, mais on n'en sortit plus. Les fuyards furent repoussés au dedans du cercle fatal à la pointe flambée des baïonnettes. Les gares furent fermées, les routes coupées, la poste supprimée, l'embargo prononcé sur tout être et sur toute chose en provenance des points malades. Le fil du téléphone resta le seul lien par où les deux mondes communiquèrent.

Dans l'intérieur du Cercle, les maisons atteintes furent incendiées, les cadavres incinérés, les survivants badigeonnés au formol, et assujettis à la loi martiale que trente médecins caporalisés promenaient dans les quatre cantons attaqués au roulement du tambour et au nom du Salut Public. Les troupes du cordon sanitaire touchèrent des cartouches de guerre ; quatre exécutions assurées, avec une sauvagerie implacable, par les infirmiers volontaires accourus du dehors, matèrent les vestiges de la résistance.

Un député protestait qu'on ne l'empêcherait pas de porter à Paris les doléances de la popuhition encore indemne ; il fut incarcéré, et, comme il tentait de fuir, délibérément abattu d'un coup de

revolver par un médecin qui se savait atteint de la contagion et succomba le lendemain.

Les Précédents reçurent un coup qu'on crut mortel et dont ils réchappèrent ; le secrétaire ne fut pas décoré, mais connut, un mois durant, les jouissances les plus exquises auxquelles un homme puisse se hausser ; il creva dans la capitale quatre fois plus de personnes qu'il n'en eût été si l'on eût agi différemment, mais le reste du pays fut sauf et le gouvernement de la République désigné à l'admiration des autres puissances pour son esprit d'héroïque décision.

Ce que devinrent les mœurs au sein de l'arrondissement infecté, il vaut peut-être mieux n'en rien dire. Il n'est pas à l'honneur de la nature humaine d'apprendre que la connaissance de la situation et des décisions gouvernementales se manifesta d'abord par un pillage en règle des banques, du bazar et des maisons riches. Jacquerie dont la classe possédante se vengea bientôt sur les faubourgs.

Les payements, les échéances, les recouvrements, les traites, les termes et les effets, toute l'équipe sournoise logée à l'enseigne de la griffe d'argent fut lâchée sur le débiteur avec une âpreté corse ; les protêts prirent leur vol, les huissiers déjà fiévreux se traînèrent en chasse, accueillis à coups de fusil et défendant leurs six dernières heures à coups, de revolvers. La grève des producteurs éclata spontanément.

Comme un chancre, la ville gonfla le suc de ses vices avec les vices de sa banlieue. Le flux des passions inavouées et des longues concupiscences lui fit, deux mois durant, un sang épais de débauches. L'appel sonna vide dans les cours des quartiers. Le sabre au clair, la garnison ivre fit rendre gorge à la ville bourgeoise. On les saoula jusqu'à la mort et on les tua sous les tables, pour s'en débarrasser. Les rues, rendues à l'aventure par faute des quinquets municipaux, révélèrent aux fuyards traqués tout ce que leur alignement tolérait encore de coins étouft^és et livrèrent aux bandes leurs angles rentrants comme postes de guet.

Le stigmate des races condamnées se mit sur ce peuple : il ne sut tirer du péril ni de l'anarchie la conscience d'une volonté unanime ; nul ne se leva pour la fixer en soi ; nul ne sentit ses joues se remplir des paroles sourdement attendues par tous; le geste qui nivelle et devant qui chacun, reconnaissant le vœu de son désir tacite, plie, nul ne le fit ; il ne sortit de ce troupeau ni un chef, ni le besoin d'un chet.

Les coteries se nouèrent et changèrent de forme comme les infusoires des eaux polluées. Les élus furent les plus lâches ; l'épouvante les jeta parmi les premières victimes. Les loges dénoncèrent, jusqu'à l'agonie de leur portier. L'évéquc ne sut que tomber en sortant de bénir une procession. La petite de Saint-Croix fut précipitée dans la même

fosse que le petit de Saintré ; le même pétrole les arrosa ; mais ils étaient morts les dents contre les dents.

Le général, accablé, disparut dans la submersion des fournées initiales. Le préfet avait montré l'héroïsme obligatoire des fonctionnaires qui savent derrière eux les ponts coupés. La peste ne voulait pas de lui. Il se sentait grandir pour une Direction du Conseil d'Etat, et, comprenant que la responsabilité de ce chaos ne pourrait rien contre le privilège de ne pas mourir, il laissait faire.

Seul l'orgueil tenace du dictateur et de ses dix-huit sauveteurs survivants tentait l'instauration d'un ordre. Mais la dissolution des mœurs n'a pas d'importance pour un médecin. Les irruptions de la bête le réjouissent à la manière d'une justification. Le thermomètre dardé au bout d'une pince et la figure tapie dans ses compresses au formol, ces maîtres de la mort, forts d'avoir consenti le sacrifice de leur vie, sillonnaient ce bouge sans un signe visible d'émotion. Les infirmiers masqués et armés qui les suivaient ne frappaient que les révoltes contre la guérison.

Pendant tout ce temps, l'Académie de médecine, siégeant en permanence, fouillait la carte du monde habité pour y suivre le mal à la piste. Comme un rallye-paper de la suée sanglante.

On jalonna son passage de Hong-Kong à Smyrne. Mais là elle culbutait dans la Méditerranée et ne reparaissait pas plus à Marseille qu'à Gênes, à

Barcelone qu'à Trieste. Qui avait comblé ce hiatus et, dans la chaîne orientale, jeté la trame de l'Ouest ?

— Et le ciel se retira comme un livre qu'on roule...

— ...Car le grand jour de sa colère était venu^ et qui peut subsister ?...

— ...Et le fils de r homme jeta sa faux sur la terre et vendangea la vigne de la terre^ et jeta la vendange dans la grande cuve de la colère de Dieu...

— ...Et la cuve fut foulée hors de la ville ; et il sortit de la cuve du sang jusqu'aux mors des chevaux sur l'espace de mille six cents stades.

— La vision de cet homme-là, quel qu'il soit, se recommande par une précision suraiguô. Mais, au reste, depuis Esdras jusqu'à l'halluciné de Patmos, il n'entre dans tous ces cerveaux qu'un petit nombre de mots terribles qui tournoient comme du vent.

Les quatre hommes masques restèrent silencieux à contempler les débris qui entouraient la place. Une boue froide, où s'agglutinait des débris douteux et immondes, frisait sous la rafale et battait leurs brodequins. Une bise de mauvais printemps gâté sifflait entre les couloirs des ruines et dans les poutres calcinées, comme à travers la mâture d'un voilier échoué. Une odeur de

cendre coupée d'eau poivrait l'air qu'ils respiraient. Un des deux, qui n'avaient pas ouvert la bouche, désigna du menton le V inquiétant que dessinaient, sur le torchis du ciel, les restes du grand Bazar ; il dit :

— Quel coup de balai !

— Des enfants, de vrais enfants, Renaut I Qu'est-ce que nous étions avant cette peste ?

— Les trente-cinq ans de ma vie... antérieure ne me semblent plus qu'une récréation. Je suis né il y a cent treize jours.

— Et vous avez fait votre plein de vie, Simon.

— Ne parlons pas de cela. Des enfants ! C'est à sangloter.

— Je ne saurais plus.

— Parce que vous avez perdu plus que tous. — - Je ne le sais plus non plus. Ma femme, mes

deux enfants, mon père, ma maison de commerce, mon chien — tout cela m'aurait coûté à perdre. J'aurais cru que j'y étais attaché, avec passion. A présent...

-- Taisez-vous, Denis, oh ! taisez-vous !

— A présent, je sais qu'il n'y a plus qu'une chose qui a compté, persévérer dans ma vie, à moi, la mienne^ celle qui tient là, entre les côtes gauches et les côtes droites.

— Vous blasphémez à force de dire la vérité.

— Il va falloir revivre.

— A quoi bon. On a vécu tout ce qui était à vivre, — depuis le commencement de la peste.

— Comme on a été lâche et infâme dans le danger.

— On a eu besoin de tant de forces pour s'assouvir de l'Horreur qu'il n'en restait plus pour la combattre.

— Ceux qui ont combattu sont morts.

— Mais ceux qui ont résisté sont marqués au fer, Denis. Ils sont rejetés hors de la communauté. Ils sont aux côtés du bien et du mal.

— Personne ne nous comprendra plus. Nous sommes seuls sur cette terre.

— Ces cent treize jours ont vidé de leur saveur tous ceux qui vont suivre.

— Notre exil commence.

— Comme on a vécu... pendant l'Horreur !

— J'aurais supposé qu'il m'aurait plus coûté de la voir mourir. Elle m'aimait peut-être. Elle a peut-être regretté. Au fait, on nous a mariés par convenance dotale. Qui sait si ce n'est pas elle qui m'a empêché de vivre ?

— Continuez, Denis ; vous dites ce que nous pensons tous. Vous nous armez pour le Retour.

— Elle a été la bonne ménagère qui éteint la fantaisie, l'aventure et le désir, qui les a détournés et engrangés méthodiquement dans ses flancs grêles pour m'en faire deux entants scrupuleux et timides.

— Comme chaque mort nous déliait !

— Comme on dominait tout, en vivant, et par cela seulement qu'on vivait !

— Elle m'aimait peut-être, mais ce fut pour m'assagir et m'ébrancher. Elle a coupé les épines et mangé les fruits. Mon commerce est demeuré chétif. L'espace nous effrayait, lui et moi. Elle nous avait donné l'épouvante de la grandeur. Alors, nous avons fermé les volets et dessiné des comptes au tire-ligne. Nos enfants sont morts une deuxième fois : la première avait été de naître, et la seconde fut la moins grave.

— Qui pourra comprendre notre affranchissement ?

— Ressentir passe comprendre ; qui jamais Ta ressenti ?

— Quand on a mordu au désordre...

— Non, Denis, mais à l'ordre souverain, à l'ordre désespéré et nécessairement consenti.

— A l'indépendance !

— Non, Renaut, mais à une subordination nourrie de responsabilité.

— A la domination !

— Non, Simon, mais à la hiérarchie des valeurs. Nous avons appris comment assujettir les plus faibles en acceptant librement notre soumission à un meilleur.

— Il y aura donc eu un jour où on aura pu être un héros ailleurs que dans la révolte 1

— Qui nous rendra nos rondes avec le thermomètre et la carabine ?

— Et le formol qui rongeait les narines et vrillait les yeux ?

— Et ce pouvoir que chacun de nos actes fondât notre droit ?

— Et cette assurance qu'au pied de chaque droit se dressait un risque ?

— Comme l'existence va se relever creuse et dépouillée !

— Tout ce qui faisait le placage de notre vie précédente est tombé. Tout ce qui a fait l'héroïsme de la suivante, ce dernier prêtre mort que nous avons pétrole hier l'a emporté.

— Comme il aurait été savoureux de mourir le dernier jour et le dernier mort.

— Oh ! cette Légalité du médiocre que la peste et nous nous avions si bien refoulée.

— Elle attend le premier homme qui franchira le Cordon pour engager l'offensive.

— " O Mort dans la vie^ les Jours qui sont a venir ! *'

— Nous restons huit cents survivants. Hors les douze douzaines de pleutres que l'Horreur a rendus fous, c'est six cents hommes qu'un gouvernement bien conseillé devrait coller au mur, le jour de sa réinstallation.

— Et celui qui vient là, qu'en faites-vous ? Un petit bilboquet composé d'un cylindre noir

épingle sur deux tubes et surmonté d'un ballon blanchâtre, arrivait en sautant d'une façon grotesque sur les poutres, dont les portées enjambaient les caves. Il semblait s'être détaché des décombres et grandissait dans le vent.

De plus près, le cylindre fut une redingote et le ballon une grosse tête emmitouflée de linges où deux petits yeux noirs, cerclés de rouge, mettaient deux taches d'une incroyable vivacité. Il arriva près du groupe des quatre survivants qui le regarda passer avec hostilité ; lui-même leur jetait, décote, des regards méfiants. Il reniflait sous ses linges ; ses poches étaient bourrées de tubes de sérum. Peutêtre d'armes aussi.

Il disparut brusquement au tournant d'une maison déjetée dont un étage persistait encore, tandis qu'en face d'elle l'Hôtel de Ville, incendié jusqu'au pied, creusait une fosse comblée de débris tordus ; au-delà de ces restes, les premières verdures d'avril rampaient sur les collines vers les hameaux subsistants, pavoises d'un drapeau noir, quelquefois coiffés d'un panache tordu de fumée sale qui fuyait bas sous le vent.

— Il va au téléphone.

— Annoncer sa victoire définitive.

— Plus un cas nouveau dans la dernière quinzaine.

— Quel triomphe : deux cents aliénés et six cents irréductibles, voilà ce qu'il rend au Pouvoir.

— Oili est son grand Etat-Major des premiers jours ^

— Ils restent deux qui lui sont dévoués jusqu'à l'os. Tout ce qu'il a amené d'autre avec lui, et qui n'est pas mort, le brûlerait vif avec des hurlements de joie, tant infirmiers que médecins.

— N'importe, il est arrivé ici pour une tâche qu'il s'était choisie. Cette horreur qui nous dépouille marquera le sommet de sa carrière. Ou plutôt un nouveau point de départ.

— Une seconde naissance.

— 11 y a puisé un regain de force. Son discours aux ministres, ses communications aux Académies, la rédaction de son rapport au Président de la République vont lui procurer une survie d'héroïsme. 11 n'y aura plus un congres qu'il ne présidera de droit et il sait déjà, de science certaine, qu'une division de toutes armes l'accompagnera au Père- Lachaise.

— 11 a mis sa gloire en viager. La postérité le discutera et, encore que nous soyons ses certificats, il hait dès maintenant tout ce qui a refusé de périr hors lui.

— Et, habile, il a eu la constance de refuser tous les éloges qui auraient précédé les honneurs décisifs. 11 coupait sèchement la communication dès qu'à l'autre bout du fil on quittait le ton administratif.

— 11 a conscience de son courage et de sa valeur. Mais il sent que le temps presse et qu'il faut se hâter de récolter.

— Nous avons tout récolté, sans avoir rien semé. Tant de volupté ne nous était pas due. Quel sera notre rôle ?

— Verrons-nous cet homme-là tirer double mouture du sac que nous avons rempli ^

Les têtes de linge blanc, vides d'expression et que trouaient des yeux fiévreux, se serraient douloureusement les unes contre les autres. Ces tampons donnaient aux paroles un curieux accent reculé et nasillard. Les survivants déclarèrent, plus tard, que lorsqu'ils eurent été délivrés du masque protecteur, ils ne reconnurent plus leur propre voix.

— " Quelle serait leur conduite s'ils croyaient que cela va finir...

— " ...Et s'ils se sont jamais demandé quel profit le monde a tiré de leur naissance. "

L'incident de la bourse en vessie de cochon avait transpiré.

Et il fiiut dire qu'il s'était rencontré, pour s'y arrêter, une dizaine d'esprits suffisamment disposés à accorder quelque crédit aux associations d'idées les moins logiques.

— " Quelle serait leur conduite ? " — nous savons désormais, Renaut, qu'en penser.

— Un piétinement de troupeau épouvanté devant la dissolution de son propre néant ; pas un maître ; les meilleurs capables tout au plus d'exaspérer leur personnalité au contact de la menace.

— Un peuple en poussière, nulle foi dans la valeur d'une âme de masse. Nulle grandeur, que d'isolement et de mépris.

— Ils avaient bien mérité de mourir.

— Mais nous, avions-nous mérité de survivre ? C'est bon pour le Maître des Sérums... et peutêtre aussi...

i6o PREMIER LIVRE DE CONTES

Ici sa voix se fit cassée et presque dévote :

— ... pour Celui qui s'en va sur les Routes...

— C'est bien, Brice, c'est bien !

interrompit Renaut avec trop de hâte.

— Mais, attendez donc ! Ne serions-nous que quatre à recueillir l'avis tombé de la vessie de cochon, ces quatre-là, s'ils en font leur profit, savez-vous bien que le Maître des Sérums ou l'autre ne peuvent plus rien avec, ni contre eux ?

— Soit. Mais encore faudrait-il...

— Ce qui a manqué, il s'agit de le restituer.

— Une foi ?

— Une foi.

— Battre le tambour à la porte des confessionnaux ?

— Vieux moyen. J'y répugne.

— Nullement. Il y a foi partout où il y a communauté de vœu et communauté d'œuvre.

— Œuvre et vœu ? Vous chargez-vous de les trouver ?

— Dans le travail. Je m'en charge. L'œuvre naît de sa grandeur, le vœu naît de sa souffrance. Créer plus et le créer dans moins de douleur. Ce pays n'a connu que la litière où il s'est couché, il s'est repu de ce qu'il rejetait. Le voilà qui a secoué ses plus lâches et ses plus faibles. Le feu s'est mis après la vermine. Quatre cœurs résolus peuvent tout.

— " S'ils se sont jamais demandés quel profit le monde a... "

— A nous de reconnaître si cette cendre sera

LE VIEUX DES ROUTES i6i

Tengrais ou le drap mortuaire. Ce pays a en lui de quoi être saoulé de richesse.

— Un siècle de concupiscences pécuniaires ne vous a donc pas dégoûté d'héberger votre idéal à la pièce de cent sous .'

— La richesse n'est que le soc de ma charrue ; fût-il d'or foro:é, jamais un soc n'a payé la récolte pour laquelle il a labouré.

— Des ima2:es ! Remplacez-moi mes vieilles cathédrales que vos incendies ont à moitié effondrées. La perte d'un portail roman est une calamité que vous ne réparerez pas.

— Que me chantez-vous avec vos portails .'' Toute œuvre d'art est un acte de foi. Il est plus indispensable de ranimer le mouvement d'âme d'où elle est issue que de conserver ce témoignage d'une vertu que nous n'avons plus.

" Des chefs-d'œuvre sont une leçon outrageante sur une terre qui ne sait plus leur être une matrice. L'enthousiasme qui nous vient de ce vestige n'est pas d'une qualité comparable à l'enthousiasme qui autrefois l'a suscité.

" Quel profit le monde a tiré de notre naissance?" — rien d'autre que de conserver l'héritage anonyme d'un passé plus ardent. Nous sommes las d'être élevés à la dignité de cicérone de musée et de gardiens de banque.

— Ce pays que le feu et la peste ont nettoyé est à nous.

— Eh bien ! l'art n'est qu'une des figures de

i62 PREMIER LIVRE DE CONTES

l'action. Ces champs sont vides, j'y sème de l'art en y semant du travail. Je réalise mes capitaux, les terres sont au premier offrant, j'y fonde la grande culture. Voilà vingt-cinq ans que l'Energie coule en belle désœuvrée entre les rives de notre fleuve; je lui jette un filet dont elle ne se moquera pas. L'usine sera là, et c'est de là que montera le chant de la Force sur la portée des câbles. En face, les ateliers, côte à côte.

" Pour repeupler, nous partons choisir nos races, non parmi les plus méticuleuses, mais parmi les plus visionnaires. Rendons l'espace à l'homme pour qu'il en fisse son habitation. Bâtissons une ville qui mange les hectares en riant et n'ait le souci de se grouper que pour se chercher un centre de fête ou de révolution. Son cœur sera ici. Nous ferons là-bas une entrée d'honneur au rail. La Production est liée au levier des aiguilles.

— Quel bagne votre monde prépare à la beauté !

— Si mon peuple est digne d'une beauté, qu'il commence par la donner lui-même à la forme de ses outils. Celle que ma culture lui imposerait s'étiolerait comme une fantaisie d'esthète maladit. Je plante les piquets de sa grand'rue depuis la gare jusqu'à la Maison du Peuple, de la Bourse de la Circulation à celle du Travail. Que ses charpentiers dressent les charpentes de ses palais. 11 n'a besoin ni de corinthien ni de dorique, mais d'hommes qui sachent le trait et ne l'eifraycnt pas avec des monceaux de pierre taillée.

" Et ne vous faites pas de souci sur le sort de vos cathédrales. Les meilleurs d'entre ceux-là qui se sentiront le cœur de bâtir au nom du vœu commun, reviendront vite aux leçons de la beauté passée. Mais alors un âge héroïque se sera greffé sur un âge héroïque. Tout ce que vous tenterez d'autre, je le compare à une bouture dans le sable.

" Mes compagnons, c'est un enthousiasme à organiser. L'aventure vous tente-t-elle ? Nous y compromettons nos biens, sans doute nos peaux. Mais nous y découvrons enfin une destinée. Et tout ce vide me fascine...

— 11 y a trop à faire avec ce bout de monde calciné.

— Le trop est la loi de la création. Qui ne produit qu'à la juste mesure reste en-dessous de la nécessité. Il faut du trop pour faire de Tassez. Après tout, nous sommes les plus démunis des survivants. Nous ne risquerons jamais autant que nous avons risqué.

— La peste a tout brûlé, jusqu'à nos racines.

— Quoi que devienne ce pays, nous y aurons toujours la figure de gens qui arrivent d'ailleurs.

— Etrangers à notre propre terre, nous en serons désormais les conquérants et des conquérants insatisfaits. Ce désaccord était sans doute ce qui manquait pour faire de nous les héros dont la disette a stérilisé notre jeunesse. Compagnons, mes compagnons, cette œuvre, la voulez-vous ? "

Lorsque cet homme assurément exalté eut fini

de nasiller sur les cendres , il se fit un vent qui chassa quelques nuacjes et découvrit pendant un court instant l'horizon. Un cône de soleil erra faiblement sur un coin de plateau déserté ; un ruban de route palissé d'ormes encore nus s'étirait dans la désolation. Les quatre rescapés crurent distinguer un petit mouvement de poussière qui se déplaçait sur sa ligne. Bientôt un volume épais comme un haricot apparut au pied de cette poussière. Le vide était devenu, pendant la durée du dernier mois, le mode essentiel de leur vie ; l'aspect de cette chose en marche les saisit.

Ils avaient fréquemment discuté sur les circonstances d'où la peste était sortie. Ce point qui progressait vers eux força leur pensée à se fixer en même temps sur le même souvenir, ou, si l'on veut, sur une image qui leur était devenue plus familière qu'un souvenir à force d'avoir été entre eux évoquée et détaillée. Un commencement de désespoir pressant jusqu'à la nausée les prit. Et l'un d'eux allait rompre le silence pour dire plus qu'il n'était tolérable d'en dire, quand un reflet de soleil éclaboussa la silhouette accrue ; celle-ci lança un reflet, strident comme un appel de cuivre. La petite masse apparut morcelée en cinq ; un incoercible gémissement de délivrance leur échappa.

— Une patrouille !

put enfin énoncer l'un d'eux.

— Ils n'ont pas le masque !

s'écria un second avec un accent que, sans trop de peine, on eût pu prendre pour de la colère.

Un groupe de cinq gendarmes à cheval avançait avec précaution vers la ville détruite. On apercevait leurs figures blanches qui se tendaient de côté et d'autre avec timidité ; elles se détachaient sur le gonflement très noir des pèlerines que le vent rebroussait.

— L'avant-garde !

siffla un des quatre survivants. 11 y avait comme de la haine dans sa voix.

— Les autres vont suivre.

— Et ce sera fini de l'Horreur.

— Fini de notre temps.

— Fini de notre volonté.

— Le Cordon a cédé ; c'est l'inondation des demi-vivants, des demi-aveugles, des demi-savants qui commence. Nous seuls contre eux.

— Ils nous apportent une pension de retraite avec les condoléances administratives.

— Le pied dans notre domaine... Les laisseronsnous approcher ?

— Nous restons les gens de la peste, après tout.

— Notre ville a gagné de s'imposer elle-même sa liberté.

— Regardez comme ça s'en vient, en couards sournois.

— Ils seront sur nous dans moins d'une demiheure.

— Et, avec eux, la Formule contre la Création.

i66 PREMIER LIVRE DE CONTES

— Le règne de la Restriction.

— A l'heure où se levait celui de l'effort libre.

— C'est donc la guerre qu'elle cherche, cette race d'hier ? Eh bien ! je la lui déclare ici, au nom du jour présent et du jour de demain, et ce sera une bataille comme il ne s'en sera pas vu beaucoup, je vous en donne ma parole !

Scherzo alla Rudyard Kipling.

à Henri Bâche Un.

Elle fut livrée un matin de sale pluie qui la perçait jusquVux tubulures les plus intimes. Elle avait vaguement la forme d'une boîte à timbres montée sur trois essieux couplés. Mais des tôles vert grenouille lui tombaient pudiquement jusqu'au boudin inférieur des roues, et lui donnaient l'air parfaitement décent de trotter sur ses carters.

Elle pesait onze tonnes cinq, comme en faisait foi, avec modestie, une inscription au minium qu'on lui avait apposée la veille sur le flanc, après son passage sur la balance. Toute fiévreuse du vacarme des ateliers, elle se souvenait avoir frissonné des roues au chapeau de cheminée quand le pinceau fin l'avait caressée, comme frissonne un garçon angineux dont on barbouille la poitrine à la teinture d'iode.

Ce jour-là, elle sentait la peinture rouge mordre après son vernis, et elle en vibrait de joie en songeant à la gloire incontestable que lui vaudrait son tatouage.

Et tandis qu'on la poussait lentement vers la

t7- 7~I^^"Elt UTRZ rZ CONTEi

r ^ dJs: se nfcetiir toot bs ce

c s£re à VaibeeckE^ le c&df

(L&:: c . : tnre pefntae- au iiwimiiMj anr le

longer: . fr ; c'est CHftiute B& inai'i|ur ck

CBBine; ûj± i>L . " ^ SOT £e fifitr dsoi^

aasK dki : .•^iffioBBC' sœt ses

<£ea3: fec^s.

les ri À'is .le 3es r^iserv : iiH m

çuuir I . ::i que le

ircTir i^: . : j.T>ic ranfiOEÎte ^mm

Page 1