EN PARIS, MECQUE DES SCIENCES ET DES PUISSANCES. MCMXIL
S€ vend dix centimes.
2i6 PREMIER LIVRE DE CONTES
Et le petit volume s'ouvrait sur ce cantique tant de fois entendu depuis lors :
O feu je te vénère, ô Feu Tu es soleil et tu es Dieu !
Tu circules dans nos demeures, Privé de toi, ô Feu, je meurs !
Eau, principe de toute chose
O puissance en qui tout repose,
Ablution, ô pureté !
Grand Polymorphe, ombre ou clarté.
Lumière, Force domptée, etc.
Mais vous imaginez si, sur le premier moment, je crus un seul mot de ces histoires. Je me tâtais. Je me demandais déjà à quels fous j'avais à taire. Mes deux confrères ne me laissèrent pas le temps de me retrouver. Ils s'enlevaient la parole avec une chaleur croissante.
J'arrivai à distinguer que le curé avait couru à l'archevêché où ses révélations, confirmées de trois ou quatre autres côtés, avaient soulevé une vive émotion ; on l'avait autorisé à entrer en négociations avec les ministres des confessions pareillement menacées. Il en était de même pour le pasteur, à sa façon de pasteur.
Notre conférence avait pour but de reconnaître l'étendue du mal. Je prévoyais avec effroi le moment où je devrais avouer publiquement mon
incapacité à les fixer, — et en donner la trop excellente raison. Je maudissais déjà l'ignorance où l'incurie du Consistoire Central m'avait laissé, lorsque notre colloque prit subitement une tournure inattendue.
L'abbé prononçait une sorte de harangue violente, au cours de laquelle il avait montré l'idolâtrie de ces hommes et de ces femmes dressant leurs enfants à suivre les fils électriques apposés contre les murs des appartements, en pliant le genou tous les sept pas, et en récitant des oraisons appropriées, ce qui est, j'en conviens, d'un ridicule à pleurer. Mais il eut le malheur de terminer sur une image qui, pour heureuse au point de vue de l'art, nen constituait pas moins une chute fâcheuse. C'était quelque chose dans ce genre — eh, eh ! eh ! — diable de mémoire ! — Voici :
— " Enfin, Messieurs, il n'est que trop urgent d'agir. L'esprit du mal lève une fois de plus la tête — hem ! — Madame de Hauterive née Julius Mayer (j'empochai) veut fonder un schisme — une nouvelle réforme. Contre ce nouveau Calvin, appelons un nouvel Ignace !
Vous reconnaîtrez avec moi que ce propos n'était pas, entre nous, à sa place. Mais ce grand abbé avait l'homélie dans les veines. Alors, voilà mon pasteur qui prend feu. Au mot de réforme, il retient son souffle et s'enfle comme un boudin ; au mot de Calvin, il devient d'une couleur pivoine, au mot d'Ignace, il saute en l'air et se coiffe de son canotier
2i8 PREMIER LIVRE DE CONTES
de paille. J'en fais autant. Mais lui, d'une voix pointue, s'écrie :
— Papiste ! Quoi ? Qu'est-ce que vous avez à faire avec notre grand Calvin ? Allez ! vous et toute votre Eglise n'êtes bons qu'à laver les pieds des héritières juives de Monsieur 1
— Monsieur ! crie le curé.
— Idolâtre ! simoniaque ! cagot !
— Révolté ! blasphémateur !
Je n'en écoutai pas plus long. Le bruit attirait le gardien qui dormait sur une chaise près de la porte d'entrée. Je pris le large ; en me croisant, ce brave militaire me demanda :
— Que se passe-t-il ?
Je me donnai le plaisir, assez gratuit, de lui répondre :
— Rien de grave. Ce sont les Quatre Evangiles qui en ont après les Apocryphes.
Je ne sais ce que ces mots lui représentèrent, car il y courut tout de suite. Je n'ai jamais revu mes interlocuteurs. En sortant de là ie me demandais si je ne venais pas de faire un cauchemar ridicule jusqu'à la nausée.
Mais il a bien fallu se convaincre. Vous vous rappelez les progrès de cette extraordinaire invention ; les quartiers bourgeois contaminés à la suite des quartiers pseudo-aristocratiques ; la Plaine- Monceau et la Trinité derrière le Bois et les Champs-Elysées ; — l'hérésie venant mourir au seuil des arrondissements où l'on ignore le robinet
de bains, mais où on travaille pour le pain quotidien, et où l'eau se paye au compteur.
Vous connaissez comme moi de ces gens qui ont transformé leurs voyages d'agrément en tournées de sanctuaires, les grands Palaces modernes devenant ainsi des temples, où se célèbrent, le lundi, les offices du Chauffage-Central et du Thermo-siphon, où se récite tous les soirs, debout et tête nue, avant de se mettre à table, le cantique de la Lampe-à-filaments-métalliques, où se pratiquent ces mystérieux et peut-être dégoûtants mystères de la Douche-à-basse-pression, dans lesquels la police a vainement cherché à mettre son nez.
Et cette quarantaine publiquement décrétée autour des intérieurs privés de ces lares. L'intolérance cauteleuse de ces idolâtres dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Et ce prix fabuleux atteint, en quelques semaines, par le cuivre, l'aluminium et le nickel — métaux déclarés sacrés au même titre que l'or par les adeptes de la nouvelle religion,— et cette dévotion particulière à Notre-Dame des Quatre-Cylindres, avec le petit autel, érigé il y a deux ans, en pleine avenue de la Grande-Armée, aux demi-déesses, appelées les Soupapcs-commandées.
Et toutes ces écœurantes simagrées qui nous ont révélé la décomposition de l'âme moderne, — ces gestes ambigus destinés à saluer l'ascenseur quand on passe devant la cage de ce nouveau
dieu, — et ces commutateurs électriques en verreries d'art serties d'or, devant lesquels crépite, jour et nuit, la langue d'une petite étincelle électrique.
Pour moi le bonheur a voulu qu'on m'ait envoyé, l'année qui a suivi, à Smyrne.
Quand je suis revenu en France après dix ans d'absence, je l'ai trouvée dans cet état. Je ne parle pas de nous pour qui c'est désormais la portion cono^rue. Et le peuple par là-dessous qui gronde !
Une foi ne doit tomber que pour faire place à une foi. La millénaire habitude de croire se retrouvera longtemps, je pense. Vaille que vaille, il faut qu'elle ressorte par quelque coté. Ainsi le monde a connu à ses dépens, que lorsque des hommes, par ailleurs faibles et privés d'idéal, rejettent toute obligation de croyance, ils en arrivent fatalement à adorer leur bain-de-sièfre.
Mais qu'est-ce que vous dites de cette conversation avec mon curé et avec mon pasteur ? Savezvous bien que rien n'emp.!chait cette entrevue de devenir célèbre dans l'Histoire sous ce nom : Colloque du Trocadèro^ avec mon portrait en gravure sur zinc dans les manuels scolaires }
Il était dit que ce ne serait pas encore là que le nom d'Isratîl Cohen deviendrait fameux. Un beau nom pourtant — et que j'ai rêvé pendant lono;temps d'illustrer comme celui de Maïmonide. Que voulezvous } Je suis né trente ans trop tôt. Notre temps n'est qu'aux vertus indépendantes.
Prenez garde de ne pas manipuler cette sonnette d'un air trop indifférent, et demandez donc encore un peu de cette bière noire. Je suis altéré comme le sable d'Egypte après les sept vaches maigres.
a Marcel Cohen.
Si je VOUS ai bien compris, Monsieur, — prenez donc la peine de vous asseoir ; si, si, j'y tiens, vous me désobligeriez, — vous vous êtes imposé neuf heures et demie de voyage, par ce temps de canard, pour visiter un pauvre reclus. C'est ma foi bien aimable à vous. Je ne soupçonnais pas que mon nom pût encore émouvoir quelqu'un.
Mais vous ne savez pas lire l'Indicateur. Vous avez choisi le mauvais train. — Pardieu ! en prenant le rapide de dix heures et en descendant à Poitiers, vous trouviez là une charrette qui vous cahotait jusqu'à Saint-Saviol où vous tombiez dans la même correspondance sans vous morfondre trois quarts d'heure sur un quai de bifurcation perdue.
Monsieur Robert Dax, si je déchiffre bien }
J'ai de pauvres yeux. Autrefois je lisais couramment une réclame par plein soleil sur un mur blanchi de neuf à trois cents mètres de distance, comme Victor Hugo, Monsieur ! Aujourd'hui, il me faut des binocles et je trouve les cartes de visite bien finement gravées. Tout se rétrécit autour des vieillards. D'autres âges veulent d'autres horizons, à moins qu'on ne soit Gœthe. Vous souriez }
— Hé, nous ne sommes pas Goethe, Monsieur !
Et vous êtes rédacteur à la Revue psychiatrique internaiionale ? Est-ce un bon emploi ?
...Je vous demande pardon. Je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Nous autres, vieux, nous nous informons tout de suite : " Est-ce une fonction bien rémunérée } Quel avenir } " Voyez-vous, il n'y a de spontanéité que dans la jeunesse. Vous allez où votre passion vous pousse. On n'a de génie qu'une fois en sa vie. Passé ce jour, cela n'est plus qu'exercice et habitude. Le prospecteur découvre le filon, la Compagnie l'exploite. Il faut que le prospecteur soit capitaliste et homme d'affaires pour que l'or de son adolescence reste l'or de son âge mûr.
Mais, je vous en prie, quel intérêt peut me porter la Revue psychiatrique internationale? — C'est donc d'une enquête qu'il s'agit } — Bien ! Mais de quoi prétendez-vous vous enquérir auprès d'un pauvre rural qui sème sa doucette avant l'hiver et attend que le printemps lui montre la couleur de ses nouveaux oignons de jacinthe : N'espérez pas trouver ici d'autre conversation que sur le veau du voisin et sur le jour qu'on tuera le cochon, vous seriez déçu.
Mais à quoi est-ce que je vais penser ^ Vous avez vos pieds trempés. Approchez-vous donc du feu et séchez vos bottes. Ce n'est pas de la vieille traverse de chemin de fer, au moins, c'est du bon hêtre écorcé.
Approchez- vous, je vous en prie. Et puis, ma
femme ne sera pas contente de moi, voilà vos semelles imprimées en buée mate sur le plancher. — Ne vous excusez pas ! Je vais essuyer ça et nous n'en parlerons ni l'un ni l'autre.
Vous nous restez à dîner ^ — Bon, je n'ai pas besoin de prévenir. — Bien sûr que vous ne nous gênez pas. Un coup de sonnette à ma porte, c'est un couvert de plus à ma table. Si l'hôte refuse d'être notre convive, tant pis pour nous. On retire le couvert et la table nous paraît plus petite. Les gens qui déclinent notre invitation ne peuvent pas savoir qu'ils nous attristent. On ne devine pas du dehors, n'est-ce pas, ce qui se passe derrière les volets.
Avez-vous chaud ? Etes-vous bien ? Vous manque-t-il quelque chose ? — Bon 1 A présent, je vous écoute. Monsieur. —
Oho, Monsieur ! vous remuez là de bien vieilles histoires ! — Savez-vous que c'est un peu osé à vous et à votre Revue de vous en aller délibérément troubler la paix des vieillards pour satisfaire à je ne sais quelle curiosité ? Du médecin des fous, qui a choisi son métier, ou de l'aliéné, qui est le plus malade des deux ?
En vérité, vous êtes là à vous chauffer les pieds à mon feu et j'aime à croire que vous ne vous doutez pas de ce que vous venez de faire ! —
Vous craignez que je ne vous en veuille ? Non, Monsieur, soyez sans peur. Je n'ai pas de rancune
contre vous. C'est à la Jeunesse et au Temps présent que j'en veux. Ce sont eux qui font le mal, parce qu'ils sont, et simplement parce qu'ils sont. A la bonne heure, vous autres, vous n'attendez pas longtemps pour nous fossoyer. On se sent mis en terre par vous avant même de s'être aperçu qu'on a cessé d'être. Vous nous cherchez le dernier souffle au fond du gosier pour n'en rien laisser perdre. A votre aise. Ce sont les mœurs d'aujourd'hui.
Me permettez-vous d'ouvrir cette fenêtre ? Il me semble que ce feu chauffe plus qu'à l'ordinaire. Les briquettes ont ça de bon qu'elles abattent la chaleur en faisant durer le feu. 11 faudra que j'en fasse monter. Dieu, que j'ai donc chaud !
Veuillez excuser. Monsieur, cet accès d'humeur. Il y a longtemps que je n'ai vu de mes semblables, et tout en eux finit par me blesser. Si je vous ai froissé, pardomiez à un solitaire.
Vous allez me relire le questionnaire que vous êtes chargé de me soumettre et je vais faire tous mes effbrts, quoiqu'il m'en coûte, pour vous satisfaire. —
Vous voulez donc tout d'abord savoir de moi pour quelle raison j'ai subitement cessé d'écrire, après des œuvres de début pour lesquelles vous vous montrez trop aimable. — Non, Monsieur, elles n'étaient ni géniales ni triomphales, comme il
vous plaît à dire dans votre vocabulaire d'interview. Elles sont simplement bonnes. Elles auraient été grandes si elles n'avaient été seules. Il n'y a pas de chef-d'œuvre où il n'y a pas de continuité. Mais, passons. Je vais tâcher de vous répondre.
Etes-vous médecin, Monsieur.^ — Docteur en médecine et agréoé de philosophie, dites-vous ? Voilà bien des titres ! Nous nous comprendrons plus difficilement à travers ce fatras.
11 ne faut pas prendre l'air étonné. Je n'aime pas les médecins. Ils ont quelque chose de moins que les autres hommes. L'habitude d'habiller d'un nom les mouvements de notre être leur ferme l'intelligence de ces mouvements. Et à force d'avoir vu des corps nus ou en pièces, ils se figurent comprendre quelque chose aux réactions de ce corps une fois qu'il est assemblé, remonté et vêtu. J'ai besoin d'un docteur, mais il serait inutile que j'essaye de me confier à lui. Nous ne parlons pas la même langue. Je lui demande deux minutes de pénétration humaine, il m'ordonne deux pilules. La philosophie corrigera la médecine en vous, et la médecine excusera la philosophie. Entre ces deux insuffisances, je peux vous admettre pour un homme à peu près complet.
Mais consentez-vous à ce que nous sortions un peu ? Il se fait une éclalrcie ; je vous causerai plus facilement en marchant dans les allées. Je ne pourrai pourtant pas vous faire les honneurs de mon petit bout de terre. Février ne rend pas les jardins glo-
rieux à des yeux de parisien. Donnez-moi votre bras.
Vous m'avez fait du mal, Monsieur ! Les murs flottent comme du papier huilé. Je ne trouverais pas facilement la porte sans vous au milieu de ce labyrinthe de fauteuils.
Bien. Tournez le bouton. — Et refermez la porte, je vous prie. — Distinguez-vous l'escalier à gauche ? N'y a-t-il pas tout de même de la fumée dans la maison ? — Non ? Chose bizarre, je n'y vois goutte. — Oui, montons. Je vous remercie, Monsieur, ici j'ai la rampe.
Arrêtez-vous au palier. Voyez-vous cette porte devant vous ? — Oui, celle-là. Ayez l'obligeance de l'ouvrir.
Ahaha ! Elle résiste ? Poussez ! Poussez encore !
Eh bien, ne comprenez-vous pas qu'elle est barrée ? 11 était inutile d'insister.
C'est tout ce que je voulais vous montrer à l'étage. Nous allons redescendre. Mais à présent j'ai besoin de votre épaule, l'escalier est glissant.
Votre bras frissonne : Pourquoi ? Il n'y a rien de plus simple qu'une porte fermée à clé...
N'ayez pas peur du chien. Il est méchant, mais attaché, aux deux sens du mot. Vous voyez que j'ai encore de l'esprit... et de la vanité littéraire.
Motisicur, vous m'avez pris dans un jour de grande faiblesse intérieure. Sans quoi vous n'auriez rien eu de moi.
Avez-vous jamais été jeune ? — Je n'ai pas dit une bêtise ! Avez-vous jamais été jeune, les muscles souples, la chair douce, le corps maigre, les reins cambrés et les paupières bien ouvertes ? Vous ne m'avez pas l'air d'un gros lourdaud de laboratoire qui n'a de vivant que les doigts, le ventre et la mémoire. Et si par Jà-dessus vous avez une ombre d'honneur, voulez-vous avoir l'obligeance de me dire quel est le souvenir définitif que votre adolescence a légué à votre maturité ? —
Bien, jeune homme ! Nous ne sommes pas loin d'être d'accord. Voulez-vous apprendre de moi, à votre tour, ce qu'est, en vérité, cet âge qu'une littérature rédigée par des eunuques pour des Agnès a chanté sous le nom du Printemps de notre vie ? De l'ordure, de la boue. Monsieur 1 pour ne pas dire le seul mot qui, comme à moi, vous soit venu aux lèvres. Il en monte à mes narines une odeur d'aisselle chaude.
Moi aussi, j'ai été le reproducteur fringant que ses dix-huit ans lançaient sur la voie publique. On ne laisse pas un taureau courir impunément dans les rayons d'un magasin de calicot. Monsieur, il devrait y avoir une loi et une police contre ces étalons humains lâchés en pleine société. —
La tolérance, dites-vous ? Vous savez comme moi qu'on n'y a recours que par avarice, par fausse honte ou par terreur. S'il est vrai que rien jamais ne dégrade la créature d'une façon plus vile et plus absolue que la concupiscence inassouvie, vous
avez là, pour votre prochain article, une excellente définition du icune homme.
Ce sont les jours de notre âge d'or, à nous. Les femmes ont un autre lot. La jeunesse de l'humanité consiste dans ce concours de misères et de bassesses entre les deux sexes. Les plus faibles succombent, tombent dans l'hypocrisie, la vertu bourgeoise, le notariat, le vagabondage spécial. Les animaux primés s'unissent au contraire pour perpétuer l'image de leur bonheur.
Tournons, nous voici au bout de mon jardin. Si nous étions en mai vous goûteriez de mes fraises Saint-Joseph. Tout ce rectangle n'est que fraisiers.
Vous avez quelque chose sur le cœur depuis un bon moment. Je vous écoute. —
Oui ? A vous entendre, votre jeunesse vous a laissé un autre souvenir pour corriger le premier. — Vous prétendez même qu'il l'anoblit ? Métaphysique ! Littérature !
Hé pardieu ! Moi aussi je brûlais de ce feu intellectuel qui commence par taire tant de fumée avant d'éclairer un peu ! J'étais même né producteur autant que reproducteur. S'il y a eu pour deux sous de sincérité dans les éloges que vous avez accordés tout à l'heure au Duel des RaceSy à Tout est bien qui finit bii'Hy '^ Iphi^ênie,., et enfin à celui qui est resté inachevé... que je n'ai jamais su terminer... vous me dispenserez de tout développement. Passe-t-il vraiment par endroits dans mes drames cette vibration en protondeur qui est
la sensation de la présence réelle d'un être dans une œuvre ? Vous devez alors comprendre par vous-même que je ne me roulais pas ajournées faites dans la bestialité.
J'étais un bon jeune homme, Monsieurj un bon jeune homme ! On me citait en modèle. J'avais des prix au lycée. Je ne faisais pas pleurer ma mère.
Méfiez-vous des bons jeunes gens, des voix chevrotantes et timides, des épaules raides, des yeux doux et audacieux ! Tout cela est mensonge. C'est duperie pour endormir la malfaisante curiosité des tamilles. C'est notre sauvegarde devant l'homme et devant la femme.
L'adolescent est menteur et comédien. Mais ne vous y trompez pas, il joue deux comédies. Celle du public n'est pas la pire. Il y a l'autre, celle des coulisses, la parodie du génie que se mime à soimême tout enfant qui a pleuré sur sa propre misère en déclamant la Nuit de Décembre.
Ah ! nous sommes de pauvres hères bien à plaindre. Monsieur ! Il faut être devenu très vieux et très solitaire pour soupçonner combien nous sommes à plaindre. Monsieur, Wagner a dit (je sais encore mon petit bout d'allemand) Wagner a dit :
Mein Freund, in holder Jugendzeit Wenn uns von macht'gen Trieben Zum sel'gen ersten Lieben Die Brust sich schwellet hoch und weit,
Ein schônes Lied zu singen
Mocht vielen da gelingen ;
Der Lenz, der sang fur sic.
Kam Sommer, Herbst und Winterzeit,
Viel Not und Sorg' im Leben,
Manch' ehrlich Gluck daneben,
Kindtauf, Geschafte, Zurst und Streit,
Denen's dann noch will gelingen
Ein schones Lied zu singen,
Seht : Meister nennt man die !
Voilà qui vous prouve que je n'étais pas le premier venu. Je sais encore plus de douze mille vers de mémoire. Mais comprenez-vous l'allemand ? M'avez-vous saisi ?
Malgré cette doucereuse figure d'Angélique que je revêtais pour la plus grande gloire de mes oncles et tantes, malgré cette sacrée comédie de Ruy Blas, valet de la société et amant de la gloire, que je me jouais dans mon particulier, j'avais, moi aussi, en moi, l'étofFe d'un vrai Maître. Je savais que les enfants, les affaires, la femme ne m'empêcheraient jamais de chanter un beau chant. Et je l'ai chanté. Vous me dénierez ce qu'il vous plaira. Cela me reste. J'ai été un Maître.
...J'ai été un Maître. Il faudra que je fasse installer un banc sous ces trois cyprès. L'allée devient longue pour mes jambes. Voulez-vous me conduire jusqu'à cette chaise ? Merci. Excusez-moi de vous laisser debout. Mais c'est l'hiver, les
meubles de jardin sont serrés. Ce temps mou est bien mauvais pour la culture. Monsieur. Les semences germent, les plantes lèvent le nez et une bonne gelée de Mars brûle le tout.
Qu'est-ce que vous faites avec votre carnet.^ Voulez-vous bien vite me rentrer ça ! Est-ce qu'on cause ou est-ce que je récite une leçon et que vous allez corriger mes fautes ?
Vous me plaisiez. Votre figure est ouverte, vous aviez l'air de me comprendre. Mais il faudrait consentir à perdre un peu de vue ce que vous vous êtes proposé de chercher en venant chez moi. L'homme qui n'oublie jamais son métier n'est pas digne d'un coup d'œil.
Où en étais-je ? — Vous ne venez pas à mon secours parce que vous ne voyez pas où je vous mène. Vous croyez, pardi ! que je radote, comme un vieillard.
Si, si, ne vous en défendez pas. Ça commence à m'arriver. Mais pas aujourd'hui.
Je vous comprends, du reste; la porte barrée, et ces histoires déjeune homme vous tont perdre votre temps. Vous êtes un savant pressé, comme tous les savants. Vous ne savez pas que la lenteur rentre dans les desseins de la Cause Eternelle. Rien de durable ne se fait sans la lenteur. Voilà pourquoi vos races jeunes ne feront jamais rien de bon que des cuirassés et des automobiles. Le cerveau ne se moule pas comme l'acier. Et depuis les romantiques, vous vous croyez perdu quand
vous n'avez pas produit votre chef-d'œuvre à vingt-trois ans. —
Vous dites ? — J'en avais produit trois à vingthuit ? Vous vous y entendez pour raccorder deux bouts de conversation ! C'est un vrai plaisir de se laisser conduire par vous.
Trois à vingt-huit ans ? Si j'avais perdu trois fils à vingt-huit ans, viendriez-vous me les rappeler ? Vous tireriez votre chapeau et vous passeriez en vous taisant. Mais je me suis fait imprimer, vous avez le droit de me traiter en ennemi. — Oui, en ennemi ! Les amis officieux sont les pires. Quelle magie y a-t-il donc dans un baril d'encre grasse pour que je vous appartienne pieds et poings liés ?
Et que cherchez-vous donc à deviner de si mystérieux ?
J'étais ce que je viens de vous dire. Monsieur. Je me serais fait brûler plutôt que de renoncer à dormir, la joue sur le sein d'une femme, j'aurais vendu mon esprit pour continuer à caresser la saignée d'un bras blanc ; et deux yeux plantés bien droit, dans les miens, en passant, m'arrêtaient net sur mes pieds, le cœur chaviré, en descendant de chez ma maîtresse.
Mais pendant ce temps, j'écrivais le soir, dans ma chambre, /a Joie, qui voulait être aussi dépravé que j'étais chaste, aussi conquérant que j'étais timide, et qui se vendit à quarante-quatre exemplaires chez un éditeur du Quartier. 11 me prit cent cinquante francs, l'imprima sur du papier à
cabinet, fit faillite et tomba les dents sur mon livre. — Vous dites qu'on en cite maintenant des pages dans les anthologies? Vous n'imaginez pas, je pense, me faire plaisir ? Je n'avais pas un coffre à écrire pour les anthologies !
Et puis après !.... A vingt-cinq ans j'ai rencontré une jeune fille, nous nous sommes regardés, nous nous sommes aimés, nous nous sommes mariés ; à vingt-huit, le onze mai, je cessai d'écrire. Voici Rose qui rentre de la poste : je vais vous présenter à elle.
Oui Monsieur, ma femme est très belle. Elle a soixante-quatre ans ; elle ne l'était pas moins à vingt.
Vous avez vu ce regard clair comme de l'eau douce, cette couleur de teint fraîche, cet air de simplicité accueillante et bonne ? A côté de ma trogne labourée et de ma peau cuite, avouez qu'elle vous a fait l'effet d'une propre petite vieille !
C'est tout son caractère. Une enfant grave, silencieuse, ordonnée et heureuse, voilà ce qu'elle était quand je l'ai épousée.
Et heureuse... Je croyais avoir tout remarqué et je n'avais pas pris garde à ce petit détail-là. Elle était heureuse ! Et je l'ai épousée ! Il y avait pourtant là dedans de quoi faire réfléchir.
Dieu bon ! comment peut-on bien s'y prendre pour être heureux là où nous sommes... ? Enfin, c'était écrit.
Son père n'était pas riche. Elle reçut en dot cette petite maison et ce petit domaine. Comme je n'avais, de mon côté, pas le sou, nous sommes venus nous installer ici. Je me remis tout de suite à écrire. C'est ici qu'ils ont été faits, mes... mes... mes... eux^ quoi !
Ah, monsieur! Avez-vous jamais vu une vraie ménagère au travail "^ La bicoque était abandonnée depuis des années. Et vous savez si la nature tarde à faire valoir sa créance quand on se désintéresse de ce qui lui a été emprunté. Tout ce qui a vie dans le bois, la pierre, le plâtre et la tuile, tout ce qui pousse là où il y a un ongle de terre, mange où il y a un grain de farine, gîte où il y a un doigt de creux s'était rassemblé ici.
Au bout de deux mois, les bosses du parquet et les taches de moisi avaient fondu, les reflets étaient ressortis des cuivres, les papiers s'étaient recollés, la cuisinière ronflait, les pênes des serrures jouaient, les fenêtres joignaient, mes livres s'alignaient par rang de taille et les herbes folles du jardin étaient mises en tas pour servir au fumier de l'année suivante.
Nous étions heureux comme des enfants. On vivait sans domestique. On se rejoignait au coin des portes, on s'embrassait comme des fous, on jouait la comédie de se brouiller solennellement à propos de vétilles. Je sifflais, je dansais ; elle ne disait rien parce qu'il n'était pas dans sa nature d'être bruyante ; mais elle s'activait de tous les
côtés, en glissant, avec un sourire sur la lumière de son honnête petite figure.
Elle continuait à être heureuse. Les jours où mon travail n'allait pas, quand je me croyais fichu, elle restait longuement assise à côté de moi à me regarder avec adoration, sans savoir quoi me dire, inquiète d'avoir à entrer, fût-ce sur la pointe des pieds, dans le temple que mon esprit était pour elle.
Elle se faisait de mon cerveau l'idée d'un sanctuaire retiré, sombre et sacré ; l'activité de création qu'elle constatait en moi la remplissait d'une admiration religieuse. Quand elle y voyait du désordre, elle en était plus terrifiée que moi.
Ce n'est pas qu'elle n'eût confiance. Mais sa confiance tenait à son amour pour moi, et non à la connaissance qu'elle avait de moi. Et ces sortes de confiances-là ne nous servent à rien.
La tristesse de ses yeux fidèles et tenaces me faisait alors plus de mal que ma propre déroute. Je ne pouvais la souffrir à côté de moi. Je m'attachais à me montrer cruel, jusqu'à ce que mon injustice l'eût envoyée cacher ses sanglots sur son fourneau de cuisine.
Et quand au contraire le travail rendait, il fallait voir nos séances de lecture ! Les mains croisées sur un genou, la tête légèrement penchée en avant, elle écoutait. Mais je ne parlais pas depuis cinq minutes que je l'avais laissée en arrière.
Il fallait ma joie de créer pour ne pas me faire
observer, à chaque minute, qu'elle n'avait rien remarqué, rien prévu, rien attendu, rien jugé, rien écouté même, qu'elle avait assisté, dans l'adoration de son être féminin, à un défilé de merveilles que rien ne reliait entre elles, si ce n'est ce mot qu'elle eut, un jour, le malheur de laisser échapper, et qui me fit mesurer la profondeur du gouffre : " C'est toi qui as tait tout cela !
Ah ! Monsieur, notez ceci, c'est la seule chose que je vous permette de retenir. Nous sommes trop exigeants avec les femmes. Ag^issait-elle avec moi autrement que son instinct ne le lui enseignait.'' La femme ne va pas, de sa nature, aux faits. Les faits ne sont rien pour elle.
Voilà de nouveau que vous me trouvez sauvage ? Vous sortiez sans doute de chez une poétesse quand vous avez pris le train pour venir me voir, et vos jugements s'étaient empreints d'optimisme pour la valeur du sexe. Comment était son déshabillé du matin ?
Et vous vous dîtes : Voici un vieux qui, à propos de sa Rose, va se mettre à radoter sur Madame de Noailles et sur Madame Tinayre. — Permettez-moi d'achever. Monsieur. Je ne connais ni l'une ni l'autre de ces dames. Elles sont bien douées. Mais ma marchande de lait, qui a un mari infirme et sept entants à élever, ne l'est pas moins.
Et pour l'amour du prochain ne bougez pas comme vous faites, laissez-moi me souvenir en paix !
" C'est toi qui as fait tout cela ! " Oui, Rose, c'était moi !
Elle n'était pas bête, Monsieur ! Je ne pourrais du reste vous le faire croire, vous avez causé cinq minutes avec elle. Elle est très intellig^ente. Mais cela n'a rien à voir avec la question. Non.
Seulement, j'étais un homme et elle n'était que ma femme ; à vingt-sept ans, j'en jouissais, mais je ne l'admettais pas.
Aha ! Et ce n'est rien encore. Vous souvenezvous ce que nous disions tout à l'heure du jeune homme que j'étais ^ — Alors, voilà qui est bien. Mais pourquoi aucune femme ne trouve-t-elle, avant le mariage, une autre femme pour le lui apprendre } Pourquoi fxut-il qu'elles aient toutes, l'une après l'autre, à faire l'apprentissage du corps de l'homme }
Il ne suffit pas d'enlever les feuilles de vigne aux statues. Monsieur. Le corps de la femme a son mystère qui est l'enfant. Mais celui de l'homme est mille fois plus ténébreux et plus redoutable, lui qui porte un élément, le rut !
Pourquoi haussez-vous les sourcils } Le rut mâle a la force et la soudaineté d'un élément. Il est aussi inconnu de qui ne l'a pas éprouvé que le goût de la tomate pour un Norwégien. Et il est irrésistible.
Et la femme, quand elle se marie à l'âge où elle doit, n'a rien en elle qui le lui annonce, rien qui y corresponde, rien qui l'y prépare. —
Qu'est-ce que vous me chantez avec les petites filles vicieuses ? Tout chez elles n'est qu'affaire d'imao^ination et de mauvaise santé. Elles font plus tard les femmes au corps le plus froid.
La vierge qu'approche ce mâle n'a rien en elle qui attende ou qui désire le mâle. Tout ce que l'homme a le droit de souhaiter de plus favorable, c'est que sa femme Taime assez pour le tolérer, c'est qu'elle ait en lui assez de confiance pour admettre que son geste ait une signification. Car les sens de la femme, c'est le mari qui les tait naître ; il leur doit une éducation, comme un père doit une éducation à son fils. Et là-dedans la femme ne peut rien autre chose que fermer les yeux, et subir.
Ah ! ma foi, on ne fait pas de tous ses enfants des premiers prix de thème latin. Il y a des femmes qui restent en route.
Mais en prévision de cet accident, le second précepte que la femme devrait enseigner à la vierge, c'est que le mari nen sache jamais rien. Oui, oui, vous vous dîtes qu'elles ont naturellement assez de malice dans leur sac pour nous rouler et nous mettre dedans ? Cela va bien un temps, mais pour peu qu'un homme ne soit pas une brute épaisse, il vient un jour où il s'en aperçoit. Et malheur à eux !
Enfin, il est une troisième connaissance qui devrait être inscrite, en gros caractères pour myopes, sur la porte de toutes les salles de mariage, c'est que l'homme n'a rien, dans sa constitution, qui le
destine à autre chose qu'à se reproduire ; que du jour où son activité dépasse ce qui est nécessaire à l'entretien de son existence, du jour où se révèle en lui une énergie créatrice, la femme doit s'attendre à le recevoir tôt ou tard dans ses bras. Car c'est à quoi tout aboutit. Amen !
Rose et moi, nous nous aimions donc beaucoup. Mais jamais une femme ne s'était rencontrée sur son chemin pour lui souffler à l'oreille cette science souillée et nécessaire. Et elle aurait eu besoin, la pauvre petite, de se rappeler le second principe par cœur, afin de ne pas se trouver dépourvue le jour où le troisième rencontra son application.
Venez, Monsieur, reprenons notre route. Je me suis assez reposé. Tenez-moi bien. Je ne sais ce qui me pince dans les mollets, mais c'est une douleur assez intolérable. Je me fais l'effet d'avoir toutes les veines gonflées dans une jambe en coton. Nous sommes de pauvres loques, nous, les vieillards.
Pourquoi votre bras faiblit-il comme cela ? Ne vous sentez-vous pas bien ? — Comment ? c'est moi que ne me tiens pas au vôtre ? Quelle idée ! Voyez, je serre la main autour de votre poignet, je... vous avez raison, mon ami ; j'oubliais de plier les doigts ! Voyez donc !
Mais vous avez tourné au sombre, vous, depuis quelques minutes. Il ne faut pas se frapper pour ce qui repose sous quarante-deux années de silence.
Apercevez-vous cette vieille échelle-là ? —
Oui ! — Eh bien, je m'en vais vous faire une curieuse proposition : Voulez-vous avoir l'obligeance de monter sur cette échelle et de me dire ce que vous verrez par la fenêtre contre laquelle elle est appliquée ? Soyez rassuré, Monsieur. Je ne suis pas dément. Je vous tiendrai le pied de l'échelle de peur qu'elle ne dérape. Vous voyez bien que je ris. Pourquoi êtes-vous si pâle ? Eh bien, montez !
Là ! y ctes-vous ? — Que voyez- vous par la fenêtre .'' — Regardez mieux ! — Un cabinet ? bon ! — Un cabinet de travail ? — En mauvais état ? bon ! — Les papiers pendent après les murs ? Vous avez de l'observation. — Les livres sont couverts de poussière ?... et il y a un grand piano dans le coin ? Bon ! Voulez-vous maintenant jeter les yeux sur la table ? Qu'y voyez-vous ?
— Une rame de papier... jauni... et de l'écriture dessus ?... Bon ! — Un encrier vide... et une plume rouillée après un porte-plume d'os ?...
Non, Monsieur, il n'y a plus rien de remarquable k voir. Je vous attends. Descendez lentement. Non ! non ! à reculons, je vous en prie, et ne vous prenez pas le talon dans les plis de votre macfarlane. Comme c'est incommode, ces lourdes machines-là ! — Merci, Monsieur.
Ce cabinet est celui dont la porte est fermée à clé sur le palier intérieur. — Il y a... quarante-trois ans que la clé s'en est perdue. Personne n'a vu l'utilité de la faire remplacer. —
Oui, Monsieur, c'est là-dedans que j'ai écrit mes... choses, mes drames, et mes... poèmes, oui. Il y en a encore un qui attend. Il n'est pas fini. Il est mieux que les autres. Mais il n'est pas fini...
Ce que c'est ? Un drame. Monsieur. Dans ce drame, il y avait un homme et une femme, et cet homme et cette femme, qui était la femme légitime du frère de cet homme, venaient de se rencontrer par hasard, la nuit, dans une rue, et de se dire des paroles qu'ils traînaient sans doute depuis quelque temps dans la misère de leur cœur, parce que cela avait été fait d'une voix sourde et mauvaise. Et il valait mieux que ce qu'ils se disaient ne fût entendu de personne, c'est pour cette raison que cela se passait la nuit, dans un endroit retiré.
Et moi, j'avais écrit cela la nuit dans cet endroit retiré que vous voyez, et à la place d'encre j'avais du feu, à la place de cerveau un moteur bourdonnant, surchauffé, frappant dix coups à la seconde, et remplissant le monde habité du tapage de son mouvement.
J'allai me coucher parce qu'il était vraiment trop tard. Rose dormait. Elle sourit, et gémit en souriant quand j'entrai dans le grand lit, parce qu'elle avait sommeil.
Et ma nuit fut une nuit héroïque. Elle contint un univers et fut elle-même l'univers ordonné, recréé par l'art et soumis à ma volonté. Les personnages de mes drames devinrent des êtres où se
fondaient des masses entières d'humanité. Ils semblaient n'exister que pour révéler à elles-mêmes des foules anonymes qui attendaient, peureusement, dans le silence et dans l'obscurité, qu'on vînt leur enseigner à elles-mêmes qui elles étaient. Des aspects nouveaux de la nature sortaient de mes phrases et suffisaient à satisfaire le sens esthétique d'innombrables générations. Je donnais l'être à des passions qui germaient dans la nature humaine sans avoir reçu encore leur acte d'existence. Et ce cosmos harmonieux où l'art venait définitivement habiter ma poitrine. Monsieur, se mêlait de détails d'une précision, d'une minutie, d'une acuité, d'une puérilité inconcevables. Tel nasillement, tel tic de la bouche, telle monstruosité physique pour laquelle la créature se commandait des vêtements d'une coupe spéciale prirent vie, l'espace d'un éclair, devant l'un ou l'autre de mes sens, qui aujourd'hui encore en gardent un souvenir plus persistant que de vos réalités.
Je ne dormis pas une minute. J'atteignais à cette maturité de floraison intellectuelle où l'esprit, ramassé en vue d'un effort prodigieux de création, voit, devant ses yeux, dans un éblouissement, sa volonté se dégager de l'énorme inconscient qui vague en nous hors des divisions du temps, voit le présent encore enrobé dans l'éternel, l'actuel dans le futur, le réel dans le possible, le clair dans l'obscur, le voulu dans l'involontaire, ce qui se fait dans ce qui se fera, ce qui est dans ce qui pourrait être.
Mais ce qui domina bientôt, à mesure qu'approchait le matin, ce fut une sensation de fierté physique. Il me semblait que le principe d'ordre qui était chargé d'imposer à ce chaos l'harmonie et la règle, ne reposait sur rien d'autre que sur la force de mon corps. L'émotion m'étreignait, non au cerveau, mais au ventre.
Je fus possédé par une folie d'énergie musculaire. Et mon corps avait raison. Il était le dépositaire de mes facultés. Tous les grands producteurs ont été de puissantes bêtes.
Je faisais jouer lentement mes muscles un à un. J'emplissais ma poitrine d'air. Elle était large et dure. Je pensai à mon agilité. Ma nudité me gonfla d'orgueil. Et quand la première brise qui précède le crépuscule de l'aurore fut entrée dans notre chambre par la fenêtre ouverte, en faisant palpiter le petit rideau de linon blanc que Rose y avait posé, je fus sur le point de rugir d'ivresse et de puissance.
L'aube du onze mai naquit de l'horizon. J'étais assis sur mon séant. Mon crâne battait à coups répétés. Je me remplissais sans retenue d'air froid et d'espérance. Rose à mon côté n'avait pas bougé de la nuit. Elle avait rangé des armoires et le grenier toute la journée de la veille. Elle m'avait tendrement embrassé au front quand le sommeil était tombé sur elle, le soir venu. Je lui avais promis de venir la rejoindre dès que j'aurais achevé ma scène.
Je la regardai. La lumière lavée du matin de mai l'enveloppa. Je me penchai. Je la pris doucement dans mes bras. Je me rappelle brusquement que je me représentai leur torme bossuée de muscles brûlants. Je fis ce geste avec passion bien qu'avec une infinie délicatesse. Mais je n'aimais en ce moment-là que moi, que moi en moi, que moi en elle !
Elle gémit encore. Je l'attirai contre moi. Elle se blottit. Je la pressai. Elle se laissa aller et sourit. Je la couvris de baisers. Elle sourit encore. Je la saisis alors avec fureur. Elle ne répondit pas à ma violence. Je m'arrêtai. Je lui parlai à l'oreille. Elle ne se réveillait qu'à demi, l'œil levé vers moi. Je parlai plus ardemment. Elle sourit, ne dit pas un mot et se blottit de nouveau contre moi. Mais son corps restait inerte et mort.
J'avais trop de tureur de vivre en moi. Elle ne pouvait plus rester en moi. Elle m'aurait tué. J'insistai. Elle rouvrit alors les yeux, sourit avec confiance, hocha légèrement de la tète sur l'oreiller et murmura : Pourquoi ?
Je... je restai, la bouche ouverte, comme un boxeur qui reçoit un direct dans l'estomac et qui attend quelques minutes avant de retrouver son souffle. Mes yeux demeurèrent machinalement fixés où ils étaient posés; mes mains gardèrent entre elles le corps qui s'était rendormi, un quart d'heure, une heure.
Un froid mordant me saisit aux reins, de part et d'autre de la colonne vertébrale, et j'attendis, sans respiration, sans regard, tandis que tout croulait en moi. Quand je sortis de cette torpeur, Monsieur, il n'y avait plus rien en moi. J'étais vide.
Ma première pensée, plus tard, fut pour ma table de travail. La nausée qui m'envahit à la vue de mon papier me renseigna. Je tentai tout de même deux ou trois tois de reprendre mon drame à la phrase où je l'av^ais laissé. Je rejetai tout avec horreur. Je courus les champs, puis je restai tassé dans mon fauteuil.
Comme je me taisais. Rose tourna d'abord anxieusement autour de moi, attendant que je lui confie mes déboires. Elle ne tarda pas à se rendre compte qu'il se passait quelque chose de plus grave. Mon découragement et mon impuissance devaient être atroces à supporter. Elle prit peur. Deux ou trois fois dans la journée et dans celle qui suivit elle vint à moi ; mais elle sentit alors de moi à elle quelque chose de si neuf qu'elle n'osa d'abord y croire. Il fallut bien qu'elle se rendît à l'évidence.
Je ne lui marchandai d'ailleurs pas les occasions de se fixer les idées. Elle reconnut avec horreur que je la haïssais, mais surtout. Monsieur, qu'au travers d'elle, c'était moi-même que je haïssais. Cette femme qui m'aimait m'avait donné la honte et le dégoût de moi ; tout ce qu'il y avait de bon en moi en est mort.
Vous vouliez savoir, — vous savez.
Elle ne s'est jamais doutée, jamais. Monsieur, jamais 1 Et aujourd'hui, après quarante-trois ans, elle ne se doute pas que le signai de cette ruine est un mot d'elle dit au moment où il ne le fallait pas.
Cela vous paraît incompréhensible ? A moi aussi. Je luttai. Après quelques jours d'efforts je pris la clé de mon cabinet, et la jetai de rage au fond d'un puits.
J'allai à Paris, sans elle, je voyageai, sans elle ; elle me regardait partir et revenir avec ses yeux inquiets et tendres. Elle était épouvantée. Mais elle n'osait m'interroger ; elle respectait trop le mystère de ma nature, car elle croyait que c'en était une crise. Elle me plaignait de toute son âme. Pourtant elle ne pleurait pas, parce qu'elle avait en moi une absurde, une irritante confiance.
Enfin je lui déclarai, en termes saccadés et confus, que j'avais contracté une indisposition sérieuse. Je fis mine d'aller consulter un médecin ; elle accepta avec terreur un ordre de séparation. Je l'habituai progressivement à l'idée que je m'étais trompé sur ma vocation. Elle n'y crut pas. Elle n'y croit pas encore. Monsieur ! Mais ces événements ont laissé dans son esprit la trace d'un cauchemar auquel vingt fois la malheureuse a essayé de ne pas croire.
J'ai subi, en fin de compte, les scènes les plus déchirantes. Elle s'est roulée à mes pieds. Monsieur. Mais pouvais-je lui dire ?
Moi de mon côté, cent fois j'ai fait l'appel de mes forces, cent fois mon être intérieur m'a répondu par le silence. J'étais mort, bien mort.
Rose me soigne depuis lors comme un malade. Elle ne connaît pas ma maladie. Elle ne sait pas que ma maladie, c'est elle-même. Elle n'a pas eu une vie malheureuse, parce qu'elle en est incapable et parce qu'elle a mis toutes ses forces à me raccrocher à la vie. C'est une pauvre Rose.
11 ne faudra pas lui dire, Monsieur... il ne faudra pas... Pourquoi m'avez-vous posé cette question ?... Voyons donc !... Est-ce que vous ne saviez pas que j'avais une maladie de cœur... ? Est-ce que... il ne faudra pas... Mais pourquoi, voyons ?... Arrh !