‹ Lévy, premier livre de contesChapitre 4 sur 8 · NOUVEAUX DIEUX · texte numérisé non relu

NOUVEAUX DIEUX

On rapporte que les eunuques ont le désagrément de n'être pas soulagés, par le petit traitement qu'on leur fait subir, de certaines incommodités inhérentes au tempérament de leur sexe. De même si le mollet a pris la détestable habitude de vous démanger et qu'on vienne, d'aventure, à vous le couper, votre jambe de bois continuera à vous démanger et vous à la gratter. On dit aussi que l'ablation du nez ne dispense pas le sujet du besoin de porter le mouchoir à son visage ; que le sourire de coin survit à la beauté éteinte, le sourire de face à l'émail de la seconde dentition, le goût des perdreaux truffés à la clôture du dernier compte courant. Mais l'exemple des eunuques est le plus certain. Ce sont là des vérités d'expérience, et nul n'est censé ignorer l'expérience.

S'il s'en fût souvenu à temps, l'archevêque de Paris n'eût pas laissé voir autant d'agitation quand naquit la grande Hérésie des robinets de bains. Ni lui, ni le Consistoire des ministres de l'Eglise réformée, ni le grand-rabbin de France. Car la contagion commença par les quartiers de l'Ouest ce qui aurait dû ouvrir les yeux à plus d'un naïf.

Encore que l'Hérésie ait fait grand bruit et que la propagation n'en soit pas ralentie, elle fut unanimement méjugée. Les plus perspicaces battirent à ce propos la campagne.

Voici comment l'événement m'en fut raconté par le petit rabbin Israël Cohen, qui desservait alors sans gloire, et à nul profit de ménage, l'oratoire de Trocadéro-Passy. Le petit rabbin Israël Cohen était modeste, et sans tristesse de sa modestie. Il me raconta cela tout uniment, sous l'arc arrondi de ses sourcils blonds ; nous buvions un bock de bière Zimmer ; le breuvage noir entrait dans le globe rose et étonné de ses joues, dans le même temps où le merveilleux récit en sortait avec cet aspect de pomme bien mûre qui est celui de la candeur.

" Il y a longtemps, me dit-il, que la foi n'est plus en rapport avec les biens qui ont été accordés par la volonté divine. La foi peut se mesurer au nombre des enfants, et vous n'ignorez pas que les familles se soucient d'autant moins d'être prolifiques qu'elles se préoccupent davantage de l'avenir de leurs biens. Préoccupations qui ne peuvent évidemment leur venir qu'avec la réussite de leurs affaires.

C'est ce qui explique que j'aurais librement pu faire un tour à la Muette, le vendredi soir, sans que personne s'en soit soucié. S'il m'arrivait par hasard un vieux schnorer ^ alsacien en panne dans

* Mendiant.

le quartier, il s'en allait bientôt après avoir craché par terre en signe de mépris et m'avoir emprunté quarante sous et un taleth ^ laine et soie que je ne revoyais jamais plus.

Etes-vous jamais entré dans mon petit oratoire ? C'est une copie parfaite du Hamman, avec cette différence en faveur de l'établissement de bains, que chez moi le calorifère n'est jamais allumé. Ce bout de synagogue, grand comme un pain à cacheter, parvient à être glacial comme toutes les catacombes d'Europe et d'une résonance épouvantable pour la voix humaine.

On m'avait tout d'abord donné un hazen ^ qui résista trois mois et tomba finalement dans une frénésie compliquée de bronchite suraiguë. J'en fus réduit à faire des bûchers de mes vieux journaux, dans la nef, avant de quitter mon pardessus. Mais je renonçai à ce système un jour que je faillis mettre le feu au Temple. D'ailleurs ma provision de vieux journaux était épuisée.

Je pris l'habitude de réciter mes prières en astiquant les banquettes de chêne verni avec un chiffon de flanelle douce, et en maudissant à part moi la sotte munificence du banquier Raphaël Weill qui fonda et dota cet oratoire inutile huit jours avant de mourir, dans le seul but de faire enrager ses trois noceurs de fils. Songez aux ser-

' Voile rituel dont les Juifs se couvrent les épaules, à la Synagogue pendant les prières.

' Chantre.

vices que j'aurais pu rendre dans le Marais, où dix mille familles israëlites et croyantes s'entassent sans air et sans culte.

Les vingt-quatre heures consécutives que j'étais forcé de passer dans cette solitude, les jours de grande fête, étaient des espèces de retraites plus affreuses que tout ce qu'ont inventé les moines catholiques. Je ne les voyais jamais venir sans terreur. Et quand je sortais de là, sans forces, sans voix, sans chaleur, les autos fleuries où se prélassaient mes coreHgionnaires, éclaboussaient les habits décents dont se vêtaient mes cent quatrevinet-dix francs du mois.

Je communiquai au Consistoire Central ces observations et des demandes réitérées de déplacement. On me répondit que je ne manquais pas d'une certaine intatuation de croire que c'était affaire au Consistoire de faire la retape des fidèles aux lieux et places de MM. les rabbins, et que M. de Rothschild s'en irait sans doute battre le tambour de ville tout le long de l'avenue Henri- Martin pour le compte du petit desservant de première année Israël Cohen. On n'allait pas jusqu'à affirmer que j'étais entièrement responsable de cette désaffection, mais on savait s'y prendre pour insinuer qu'il y a diverses fiçons de donner aux offices une tournure moins austère, dont je n'avais qu'à user sans rien demander à personne.

C'était le moment où venait de débarquer sur

le pavé de Paris ce gros rabbin de l'Est, à la hâblerie si effrontée et à la nuque si violette, vous souvenez-vous ? Il apportait un plan complet de réfection du vieux culte, en soixante-dix articles, qui allaient depuis la récitation du Pentateuque en français scandé, jusqu'à la disposition des stalles réservées aux femmes, vis-à-vis de celles que devaient occuper les hommes.

Les bureaux du Grand-Rabbinat, ayant fermé les yeux avec moins d'horreur que de complaisance, il installa sa boutique à trois cents mètres de mon petit oratoire, dans la rue Galilée, et fit salle comble pendant six mois, avec son office à musique du dimanche matin, à l'heure de la messe, et sa première communion en blanc pour les petites bourgeoises riches de douze ans. Une vraie calotinade, quoi, une dégoûtation !

Ce détail que je vous donne là n'est qu'un indice de l'altération croissante des mœurs religieuses dont allait sortir l'Hérésie des robinets de bains. Le 17 mai, je remontais vers le Trocadéro en faisant des moulinets avec ma canne parce que — si vous me permettez une comparaison professionnelle, — l'avenue Kléber m'apparaissait comme Sion couronnée de fleurs et chantant dans la lumière d'un printemps d'argent liquide.

J'étais content aussi, d'avoir remplacé, sur ma tête le tube officiel par un canotier en paille noire. Je savais qu'on aurait pu me chicaner là-dessus, mais je tenais, toute prête, une réponse qui me

chaufFait la poitrine quand j'y pensais : "Est-ce '*, aurais-je dit, " un manquement plus grave aux traditions, que de faire descendre — comme cela se pratique rue Galilée — les femmes au rez-dechaussée de la maison de Dieu ? "

C'est à ce moment — je prendrais volontiers une nouvelle chope de cette bière foncée — à ce moment que je vis venir à moi, en biais à travers l'avenue, une redingote noire plaquée d'un plastron cravate de toile blanche bien gommée. L'individu qui habitait là-dedans semblait me connaître. 11 m'aborda sans une hésitation, en me tendant la main. C'était un homme entre les deux âges, assez bouffi et très proprement rasé. Il était coiffé d'un canotier de paille noire semblable au mien, qu'il prit dans sa main en m'abordant. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais rencontré.

Il dit :

— Monsieur le rabbin Israël Cohen, je crois ?

— Lui-même, répondis-je en me découvrant. 11 se présenta :

— Le pasteur Thomas Morin, ministre de l'Eglise réformée de la rue Boissière. Enchanté de faire votre connaissance, mon jeune et cher confrère.

Il dit ces mots avec un sourire un peu ambigu. Je lui rendis poliment son salut et j'attendis ce qu'il pouvait bien avoir à me raconter. Il se recoiffa, se frotta les mains et se rangea à mon côté gauche.

— Ne vous déplairait-il pas que nous fassions quelques pas de compagnie ?

demanda-t-il en se mettant en marche. Je lui répondis que je n'y voyais aucune objection. Et nos deux redingotes noires avancèrent de conserve sur le trottoir. 11 entra aussitôt dans le vif de son sujet, en roulant sa canne d'ébène entre la paume de ses deux mains et en me jetant des coups d'oeil obliques.

— Mon jeune et cher confrère — confrère en Dieu (ajouta t-il avec un nouveau sourire d'intention assez narquoise, à ce qu'il me sembla), nous avons charge commune, tout au moins parallèle. Ah ! laissez-moi vous manifester tout le plaisir qu'éprouve le Nouveau Testament à se rencontrer avec l'Ancien. Vous êtes un jeune et un modeste. Nous avons entendu quelque chose de votre valeur. Vous connaissez l'hébreu et je ne sais combien d'autres jargons syriaques et arabes. Mais avouez que tout cela ne vous a pas donné grande ouverture auprès de vos fidèles de cette paroisse :

Je ne crus pas devoir répondre à cette trop claire insinuation. Ce gros homme me gênait passablement. 11 reprit, en se frottant les mains de plus belle.

— Avouez-le, Monsieur le rabbin Israël Cohen ! je le reconnais bien en ce qui me concerne, et l'abbé Joseph Patard vous en fera lui-même l'aveu, dans un instant, pour ce qui regarde ses ouailles.

Du coup je restai planté sur mes deux jambes.

— L'abbé Patard ?...

— 11 nous attend dans la petite salle du musée d'ethnographie comparée,

déclara sans ambages, le ministre en accompagnant son dire d'une multitude de coups d'oeil qui m'arrivaient dans le côté comme autant de coups de coude.

— Il compte bien que vous nous ferez l'honneur de nous consacrer quelques instants, Monsieur le rabbin Cohen.

Vous concevez que l'affaire me prenait au dépourvu. On nous avait décidément appris toutes choses, au séminaire de la rue Vauquelin, sauf la manière de ranimer la foi dans le monde et la conduite à tenir en présence des autres cultes. Je crus m'en tirer en affectant la plus grande crànerie. Au reste je sentais que je devenais très rouge ; — c'est une faiblesse de mon teint ; je ne suis pas encore parvenu à m'en débarrasser ; et il n'y a pas de sottise qu'un homme ne consente à commettre pour taire excuser la couleur de ses oreilles.

— Je vous suis, Monsieur le... Monsieur Morin.

— A la bonne heure. Je le disais bien à ce grand abbé Patard qui ne voulait pas me croire. Mais ces prêtres de l'Eglise catholique voient des difficultés partout.

Le Nouveau Testament se débinait devant moi. En revanche je venais d'acquérir la conviction qu'il n'eût tenu qu'à moi de mettre plus de délai

dans mon adhésion. La leçon, toutefois, ne fut pas perdue. L'année suivante, quand je partis enfin pour Smyrne, je me rappelle que sur le même paquebot il y eut un Père des Missions qui prit passage à Naples... Mais ceci est une histoire que je vous raconterai un autre jour.

Nous entrions au Trocadéro que ce pasteur rondelet n'était pas sorti de ses compliments et moi de mon ébahissement. Un grand curé maigre nous attendait en effet, en examinant les antiquités du Yucatan. Les contours de ses omoplates accrochaient sa soutane après leurs angles. Il se retourna, nous donna un coup de chapeau solennel, puis baissa son nez pointu vers les bouts de ses souliers.

Je crois que le ministre de Calvin s'amusa une bonne minute de notre malaise, car il se caressait le gras du ventre avec une certaine lenteur savoureuse. Il rompit enfin les chiens. 11 fut établi qu'il serait notre truchement.

— Monsieur le rabbin Israël Cohen (il n'en manqua pas un) a bien voulu m'accompagner ici, Monsieur Patard, sur l'assurance que je lui ai donnée que nous avions à nous entretenir de sujets susceptibles d'intéresser l'avenir des trois confessions que nous représentons dans ce quartier pour le bien des âmes, espérons-le, et la plus grande diffusion des doctrines d'amour, de concorde, de... grâce, et de... salut.

Ces deux derniers substantifs parurent le gêner un court moment, mais il en prit son parti et

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dirin^ea vers moi une fio-ure ruisselante d'innocence. Le curé Patard releva la tête d'un geste si sec que je crus entendre crier ses vertèbres. 11 essaya de composer un sourire avec les mille petites rides qui gaufraient sa peau autour de son nez. Je ne saurais dire si le teint de son visante était ordinairement aussi jaune qu'à ce moment.

— Oui, Monsieur Cohen, vous pouvez être étonné de notre réunion. Mais c'est qu'un grand péril menace la foi...

— Les diverses fois de nos divers fidèles, Monsieur Cohen.

J'eus sur les lèvres de leur répondre que ce problème ne pouvait en rien me préoccuper, et pour cause. Je rattrapai ma langue au bon moment et me bornai à m'incliner. Le curé reo-ardait avec inquiétude autour de lui. Alors, à petits pas, il nous conduisit entre le mur du fond et une vitrine massive remplie de bons dieux de la religion mexicaine. C'est là, dans l'ombre, sous la surveillance d'une grande idole Aztèque, que notre conciliabule eut lieu.

— Un nouveau colloque de Poissy !

fit aimablement le ministre. Je crus entendre quelque chose comme le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois ; cette pensée me rendit une assurance de supériorité que cette suite d'événements m'avait enlevée.

Vous savez que je ne suis pas d'une nature bien contemplative ni bien exaltée. Comme la plupart

de mes jeunes confrères, la charité et la philologie me séduisent plus que la légende. Eh bien ! croyez-moi, mon cher ami. A ce moment, mes vingt-deux ans de rabbin se placèrent quelque part au niveau du Sinaï, et je ne pus m'empêcher de sourire, à l'émotion qui agitait ces adorateurs du veau d'or. Je me rappelai involontairement ces paroles d'Isaïe au chapitre dix-neuvième : " Je ferai venir pêle-mêle l'Egyptien contre l'Egyptien, et chacun fera la guerre contre son frère. " Avouez qu'il y avait de quoi s'amuser pour le petit jeune homme que j'étais, convoqué en tiers par les deux grandes confessions ennemies de l'Europe occidentale.

C'est l'abbé qui prit la parole, assez rudement :

— Vous connaissez sans doute Madame la comtesse de Hauterive — tout au moins sa famille ?

J'avoue que j'ignorais l'existence de cette dame. Le pasteur qui me guettait ajouta :

— Vous l'identifierez mieux. Monsieur Cohen, sous son nom de bapt... de... de naissance: c'est la fille de Monsieur Julius Mayer, le banquier, qui possède ce gros hôtel neuf du Ranelagh.

— Et la mère de l'épouse de Monsieur Pelletier, le banquier, qui appartient à votre confession,

reprit sans aménité Monsieur Patard en se tournant vers mon confrère en redingote. Ce fut un trait de lumière. J'avais complètement oublié

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les généalogies entrelacées de cette famille francfortoise, successivement en chasse d'argent et de blason. Je voulus faire le fin :

— Mademoiselle Pelletier sonorerait-elle à contracter une union qui la rendrait à une des confessions de ses ascendants ?

J'en fus récompensé par un regard glacial du ministre de Calvin qui me découragea de plaisanter plus avant.

— Non, Monsieur Cohen. La question pour laquelle nous avoiis pris la liberté de vous déranger est plus grave. Cette famille relève de notre triple juridiction spirituelle. Vous spécialement, Monsieur (il s'adressait à moi), pouvez beaucoup par l'influence que vous devez légitimement exercer sur Madame Mayer, mère de Madame de Hauterive et grand'mcre de Madame Pelletier.

Pourquoi l'aurais-je détrompé ? Je n'avais jamais vu la bonne dame. Il continua après avoir attendu un court instant un signe ou une réponse :

— Or c'est dans cette famille, vous nel'is^norez pas :...

Je fis visage de bois.

— Vous ne l'ignorez pas ? — ... que vient de naître cette mode ridicule autant que blasphématoire qui pourrait bien prendre, si nous n'y veillions, une importance démesurée.

Je grillais de curiosité, vous vous en doutez facilement. Je me contentai de pousser un soupir éloquent.

Et c'est ainsi que j'appris les désordres qui se produisaient depuis une quinzaine dans les immeubles aristocratiques des avenues Kléber, Victor-Hugo, Henri-Martin, du Trocadéro, et autres, dont se compose ce charmant quartier. La comtesse de Hauterive n'avait jamais été croyante. Elle affichait tous les dehors de la dévotion la plus rigoureuse, quand l'abbé Patard fut nommé curé de sa paroisse. Ce grand désossé avait le malheur de prendre son ministère au sérieux. Il menaça la comtesse de lui refuser l'absolution, si elle ne conformait pas sa conduite réelle et ses pensées à ses pratiques apparentes. La guerre éclata entre eux, et un jour, —

— Un jour, " me raconta le pasteur, dans ces termes ou à peu de choses près, " que le comte était entré, non sans s'être fait annoncer, dans la salle de bains où la comtesse son épouse se tenait renfermée depuis une semaine, la plus grande partie de ses journées, il la trouva à genoux et en prières, — est-ce bien ainsi que la chose se passa .^"

demanda le ministre en se tournant vers le curé avec un mouvement où la plus noire malice s'habillait de douloureuse condoléance. L'abbé Patard secoua brusquement la tête de haut en bas.

— Il la trouva donc à genoux et en prières devant un crucifix, — vous excuserez ce détail, Monsieur Cohen !

— Du tout, du tout. Monsieur Morin, fis-je, je vous écoute.

— ...qui était appendu au mur de la salle de bains précisément au-dessus du robinet mitigeur — est-ce bien ainsi que Ton dit, Monsieur Patard ? — de la baignoire. Le comte ne put s'empêcher de faire observer à la comtesse, mais en badinant, Messieurs, en badinant, qu'elle semblait adresser ses prières bien plutôt au robinet qu'au crucifix. Sur quoi la comtesse se leva sans répondre, et, dans un geste dont vous voudrez bien comprendre. Monsieur Cohen, que je ne parle qu'avec horreur, elle se leva, décrocha l'image du Sauveur et l'alla porter en souriant d'un air méprisant sur la table de toilette. Cela étant fiiit, elle revint à la baignoire, et se remit en dévotions — c'est bien ainsi que l'on s'exprime. Monsieur Patard ? — les genoux sur le marbre du parquet, devant le seul robinet mitigeur.

Je crois que j'ouvris la bouche grand comme mon canotier de paille.

— Le comte fut scandalisé ; mais, croyant à une plaisanterie de son épouse, il lui faisait observer toute l'inconvenance de ce geste, quand elle se dressa — la comtesse passe pour fort belle encore et très imposante, — quand elle se dressa et lui coupa la parole avec pétulance. Elle lui déclara en bref que les religions dont elle avait l'expérience, l'avaient l'une après l'autre déçue ; que leurs prêtres vivaient dans une trahison perpétuelle des principes qu'ils enseignaient ; que les ministres du culte qui avait eu sa foi avant son mariage n'avaient

— pardonnez-moi si le souci d'être exact me met dans la bouche des accusations que je réprouve, — pas la moindre dignité, n'étaient que de pauvres

— ici un terme de patois hébraïque que le comte entendit mal.

J'ouvris la bouche et lâchai le mot avant d'y avoir pensé :

— Schnorer?

La triomphale satisfaction qui s'épanouit en second plan sur le visage ouvertement contrit du pasteur me fit maudire ma naïveté et cette énorme bévue. Je suppose que je devins écarlate de la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds. Ce diable de pasteur s'incHna :

— Vous devez mieux le savoir que moi. Monsieur Cohen.

(Je l'aurais étranglé.) Et il continua d'un air bonhomme :

— Elle ajouta que les prêtres du culte qu'elle avait adopté, lors de son union avec Monsieur de Hauterive, ne l'avaient pas moins offensée, que les uns vivaient dans la débauche des sens, et les autres ne visaient qu'à la tyrannie fructueuse des esprits. Mais je ne veux même pas relater ces propos, et d'autres encore qu'elle tint à ce sujet,

observa-t-il en remarquant du coin de l'œil l'agitation inquiétante de l'abbé Patard.

— Qu'il vous suffise d'apprendre qu'outre ces raisons, qui n'en sont pas, Madame de Hauterive en allégua d'autres qui ne laissent pas de faire

rêver sur l'état de dissolution où est tombée la morale publique.

Je ne sais pourquoi il me jeta à ce moment un reo^ard sévère.

— Elle déclara qu'après tout, les diverses religions se contredisaient; qu'elle n'était aucunement fondée à en croire une de préférence à une autre ; que Dieu, do?it tout le monde parlait, personne ne prouvait son existence, et le désordre du monde établissait bien plutôt qu'il n'existait pas ; que la science avait manifesté bien des choses ; et que la seule induction qui lui vînt de la conduite universelle qu'elle avait vu suivre aux hommes et aux femmes, était la recherche de leur plaisir et de leur aise.

" Quant à elle, déclara-t-clle pour terminer, son plaisir n'était pas où l'on pensait, et ici elle intercala (c'est toujours le pasteur qui parle) diverses remarques fort désobligeantes pour le comte son mari et qui ne sont assurément venues à la connaissance de la malice publique que par une voie détournée (cela était pour le curé).

" Dans ces conditions, elle conclut qu'elle ne considérerait plus rien hors ses aises et n'aurait plus de dévotion si ce n'est pour les surprenants mystères qui lui permettaient de s'entourer de confort. Ce en quoi faisant, elle prétendait même se plier aux mœurs de tous ses contemporains, mais en même temps les dépouiller de l'hypocrisie sous laquelle on avait pris l'habitude de les dissimuler»

"Enfin pour joindre le geste à la parole, elle se remit en oraison devant le robinet de bains, puis passa devant le comte stupéfait, alla au bouton qui sert à ouvrir l'éclairage électrique, joignit les mains, se baissa et l'effleura de ses lèvres. En dernier lieu, se jetant à genoux, elle adressa une prière fervente au radiateur à eau chaude. Quand le malheureux comte sortit de son étourdissement et voulut la contraindre à se relever, elle se retirait déjà avec dignité et donnait l'ordre de convoquer tous ses domestiques. Y a-t-il d'autres détails que vous désiriez connaître. Monsieur Cohen ? "

Vous voyez d'ici l'état de stupéfaction dans lequel ce récit m'avait plongé. Mais je n'eus pas le temps de m'y arrêter, car l'abbé Joseph Patard s'était redressé, et d'un ton foudroyant qu'il essayait vainement d'adoucir, il continuait, en tendant son index vers le pasteur :

— Sachez encore que ces abominations seraient restées à jamais renfermées dans le sein de cette femme impie, si sa propre fille, l'épouse de ce banquier Pelletier, démoralisée par l'abjuration dont SCS parents et elle-même auront à rendre compte devant le tribunal de la Justice divine, ne s'était empressée de suivre son exemple...

— Permettez [ fit le pasteur.

— ... et si cet exemple n'avait trouvé dans son milieu un succès mille fois regrettable pour vous, Monsieur Morin et, je le veux bien, pour le salut de ces âmes pécheresses !

— Cela n'est que trop vrai, mais...

Le pasteur n'en voulait pas démordre. Et ici le curé leva au ciel ses deux grandes mains osseuses largement écarquillées.

— Qu'avons-nous vu, alors ? Le blasphème, l'hérésie, l'outrao^e remontant le cours des Q:énérations et venant atteindre jusqu'aux cheveux blancs de Madame Julius Mayer, à laquelle notre Eglise doit tant, et votre culte non moins, sans doute. Monsieur le rabbin ; de là s'étendant sur les côtés, il va frapper les foyers voisins, tant catholiques, apostoliques et romains que soumis à d'autres fois. C'est par dizaines déjà que les fidèles nous sont enlevés. Les uns rompent brutalement tout lien avec la croyance de leurs pères, d'autres inclinent doucement vers l'hérésie. Partout on ne trouve que complaisance à ces monstruosités. Les plus honnêtes se bornent à sourire. On met déjà en circulation des brochures que le zèle impur de Madame de tiauterive fait imprimer. On les fait traduire en diverses langues, et on assure que de l'étranger, d'Espagne, d'Angleterre, de Berlin même, des adhésions enthousiastes seraient venues à ces folies. L'activité de ces hérésiarques est redoutable.

Il retroussa véhémentement sa soutane et sortit de ses poches un paquet de petits tracts bleu pâle, comme ceux que vous avez pu voir par la suite. C'était le premier qui m'en tombait sous les yeux. La couverture portait ce titre :

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