XXVI INTRODUCTION
Le participe donne lieu, comme le ver])C, à constater bien des différences entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre.
D'abord Corneille, comme ses contemporains et ses devanciers, emploie le participe présent dans beaucoup de cas où il ne se rapporte pas au sujet de la phrase, ce que la cçrammaire interdit aujourd'hui, et ce que Voltaire a signalé comme un solécisme dans notre poète, bien qu'il ait lui-même employé la même construction dans l'Orphelin de la Chine. ■
« Il n'avoit que six ans, et, lui perçant le flanc. On en fit dégoutter plus de lait que de sang. »
(P. Corn., IléracL, i, 1.)
Lui perçant le flanc, c'est-à-dire lorsqu'on lui perça le flanc.
Nous citons nombre d'exemples analogues où le participe présent, avec ou sans en, ne se rapporte pas au sujet de la phrase, et équivaut à quand, lorsque, pendant que, avec l'indicatif. Nous nous contenterons ici de rappeler quelques exemples de en naissant, in nasccndo, pour signifier quand je naquis, quand il naquit, au moment qu'ils naissaient, dans leur naissance :
0 Les peuples sont heureux que ce Dieu tout-puissant Illumine dés en yiaissani De sa lumière intérieure. » (Racan, Ps. xxxii.)
« Si mon père en naissant m'avoit pu faire don De son esprit poétique, ainsi que de son nom... »
(Id., Épifjr., madrigal à Anne d'Autriche.)
Voilà la prétendue faute tant reprochée à Boileau ; (i Si ton astre en naissant ne t'a formé poète. »
« Ces derniers mots tirèrent de secrets soupirs du sein d'Amasis et de Calisthene, mais ils les estoufferent en naissant. » (Gomb., Cyiliérée, i, 6.)
« Peut-être le destin voulut vous faire naître Pour fléchir un vainqueur, pour captiver un maître. Pour adoucir en moi cette âpre dureté Des climats oîi mon sort en naissant m'a jeté. »
(Volt., L'Orphel. de la Chine, iv, 4.)
Corneille emploie aussi le participe présent précédé de en , dans le sens de si avec l'imparfait de l'indicatif:
« POLYEUCTE. Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.
NÉARQUE. Par une sainte vie il faut la mériter.
POLYEUCTE. Mes crimes CH i^iyaHt me la pourraient ôter. » (Po/., ii, 6.)
INTRODUCTION. xxvii
Le participe présent s'fMnployjiit encore très-fréquemment pour le gérondif :
€ Hélas! tu m'as perdu me voulant obliger. » (P. ConN., La Veuve, m, 1.)
Il est inutile de rapporter vin^t exemples semblables, et de nous étendre sur ce fait dont d'autres se sont occupés.
Très-souvent le participe présent s'accordait; ce fut seulement vers 1G80 que l'Académie française se détermina à ne plus le décliner. Nous montrons qu'après même que la règle de l'indéclinabilité du participe présent eut été proclamée, plusieurs écrivains, et surtout des poètes, continuèrent à le faire accorder, au moins dans certains cas, comme Voltaire dans ces vers de la comédie du /)'''j)Osi faire :
<• Ah ! j'aime à voir les pens Dans leui vrai caractère à nos yeu\ se mouirauts. »
Notre article ÉVADERA, ou plutôt notre mémoire à propos de ce mot, montrera combien de verbes, que l'usage actuel t'ait pronominaux, pouvaient, au seizième et au dix-septième siècle, ou dans les époques antérieures, s'employer au neutre avec la même signification. On y verra, avec évader, pour s'évader, abaisser, comme s'abaisser ; abùiai^dir, comme s'abâtardir; abattre, comme s'abattre ; accorder, comme s accorder; accroître, comme s'accroître; amuser, comme s'amuser; appauvrir, comme s'appauvrir; assembler, comme s'assembler ; attendrir , comme s'attendrir; baisser, comme se baisser; briser, comme se briser; consumer, comme se consumer; courroucer, comme se coun-oucer; déplacer, comme se déplacer; désaccoutumer de, comme se désaccoutumer de; ébattre , comme s'ébattre; échapper, comme s'échapper; éclipser, comme s'éclipser; émouvoir, comme s'émouvoir ; ejidormir, comme s'endormir; évanouir, comme s'évanouir; fâcher, comme se fâcher; familiariser, comme se fandliariser ; fermer, comme se fermer, être fermé; flétrir, comme se flétrir; gaudir, comme se yaudir; hâter, comme se hâter ; hérisser, comme se hérisser ; jouer de, comme se jouer de ; ùnncnter, comme se lamenter ; lever, comme se lever ou se relever; maintenir, comme se maintenir; moquer, comme se moquer ; multiplier, comme se multiplier ; plaindre, comme se plaindre ; prendre à, comme se prendre à; relever, comtne se relever ;
' Voir t. I. p. 11-51.
Kxviii INTRODUCTION. •
repentir, comme se repentir; réveiller, comme se réveiller ; roidir, comme se roidir; serrer, comme se seriner; taire, comme se taire.
On verra, d'un autre côte, qu'il était très-fréquent, dans l'ancienne langue, d'employer le pronom personnel devant certains verbes neutres, dont l'action se réfléchit en quelque sorte sur le sujet. On disait s'accoucher, comme accoucher; s'aimer à, comme aimer à ; s'apparaître, comme apparaître; se chanceler, comme chanceler; se combattre, comme combattre; se commencer, comme commencer ; se communier, comme communier; se condescendre, comme condescendre; se consentir, comme consentir; se courir, comme courir; se craindre, comxnQ craindre ; se déchoir, comme rfec/io/r au sens matériel ; se dédaigner, comme dédaigner ; se déjeuner, comme déjeuner; se délibérer, comme délibérer; se deviser, comme deviser; se dîner, comme dîner; se disparaître, coamie disparaître ; se do7'mir, comme dormir ; s'échappera, comme échappera; s'éclater, comme éclater; s'encourir, s'en aller, s'enfuir en courant ; s'entrer, comme ent?^er ; s'essayer, comme essayer ; se feindre, comme feindre; se forfaire, comme for faire ; se gésir, comme gésir ; se lannoyer, comme larmoyer; se marcher, comme maixher ; se mé faire, comme mé faire; se mousser, comme mousser; se mûrir, comme mûrir ; se naître, comme naître; se pâlir, comme pâlir; se partir, comme partir; se penser, comme penser ; se fjérir, comme périr; se pourpenser, comme pourpenser; se prendre gard.e, comme pjrendre garde; se rentrer, comme rentrer; se reverdir, comme reverdir; se soupçonner de, comme soupçonner de; se souper, comm.e souper ; se sourire de, comme sourire de; se souscrire, comme souscrire ; se tarder, comme tarder; se tempêter, comme tempêter; se transir, comme transir; se verdir, comme verdir ; se vivre, comme vivre.
Renouveler, qui ne s'emploie plus neutralement qu'avec la préposition de, et dans un petit nombre de locutions, comme renouveler de coujxige, renouveler de Jambes, s'employait, depuis les plus anciens temps de la langue, comme verbe neutre dans quantité de cas, pour signifier se renouveler, prendre une nouvelle force : « Le deuil renouvelle. )) (J. Bodel et Herbers.) « Ma joie renouvelle. » (Jehan Lescurel.) « La fièvre de Philis renouvelle. » (Racan.) « Ma confusion renouvelle et croît. » (P. Corneille.) Etc., etc.
Quelques verbes, toujours réfléchis dans la langue actuelle, s'employaient aussi à l'actif.
INTRODUCTION. x\i\
On disait éprendre, pour signifier rendre épris de. Outre le vers de la Mëlite de Corneille :
« El l'amour qui pour lui m'épril si follement, »
notre Lexique présentera des exemples de cette locution depuis J. Bodcl, Quesne de Béthune et Jehan Lescurcl, jusqu'à Saint- Sitnon et Sénecé.
Nous n'avons encore rien dit des diverses classes d'adjectifs et de pronoms. Cependant ces parties du discours fournissent aussi bien des remarques. Bornons-nous à quelques exemples.
Prêt de, prêt à, qui aujourd'hui signilient toujours préparé à, étaient d'un usage universel au dix-septième siècle et pendant une .urande partie du dix-huitième, avec un nom de personne ou de chose, pour dire sur le point de. Et l'on ne voit pas la raison qu'ont eue les grammairiens de rejeter et de condamner cette signification. La logique, ce nous semble, ne s'opposait aucunement à ce que les locutions prêt de, prêt à, surtout avec un nom de personne, eussent les dtîux sens si voisins ùa préparé à, et de sur le point de : quand on est prêt à une chose, ou est naturellement sur le point de la faire.
Tel mot, toujours adjectif maintenant, devenait sul)stantif dans certains cas. Par exemple, généreux s'employait substantivement, pour dire un homme magnanime :
<: En vain d'un sort si triste on veut les garantir,
Ces cruels (jéncieux n'y peuvent consentir, > (P. Coiin., Uor., m, 2.,
etc., etc.
Corneille emploie encore humain substantivement, pour dire
la nature, les forces de l'honime : u quelque chose qui surpasse
Vliumain;y> {Pol.) impur, pour dire ce qui est impur, impureté :
" Par là de tout Vimpiir la souillure s'elTace. » {[mil., m, 2.)
QiU'lt/ue, qui aujourd'hui se prend adverbialement devant un adjfctif, dans le sons de s/', s'acconlait pendant le seizième siècle, et continua de s'accorder pendant une grande partie du dixseptième :
«Il .>c trouve pt'u de gens aisez, queliiuis ignorans qu'ils soyent... » i^Facchet.) — ■ Qncliiuts foibles qu'ils soient. » (He.mu iv.)
« ... Et n'oser de ses feux, Quelques ardents qu'ils soient, se promeUrc aulanl qu'eux »
(P. COII.N., Pulrh., M, 1.)
c ,11 J a peu d'ordres religieux, quelques austères qu'ils soient... > 'Boubd.)