HONORER. — HONTE
HONORER DE [un subst.) , avec une ellipse hardie :
Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix. (Le Ment., ii, 1.
HONTE , avec le pluriel :
Les soins que cette amour nous donne en cette vie Ne peuvent aussi bien nous élever si haut, Que la perfection la plus digne d'envie
N'y soit toujours suivie
Des homes d'un défaut. [Imii., i, :i.;
Arrachez Théodore aux Jionies d'un arrêt,
Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt. {Théod., m, 5.)
Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes. Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes, (D. Sanc, ii, 1.) Non, mais vous avez dû garder le souvenir Des houles que pour vous j'avois su prévenir. [Rod., iv, 3.)
« La honte n'a point de pluriel , du moins dans le style noble, » dit le célèbre commentateur.
Son esprit alarmé les croit un artifice
Pour réserver sa tête aux homes du supplice. [Pomp., v, 3.)
« On ne dit point les hontes, » affirme encore Voltaire. H avait déjà fait la même critique à propos de ces vers de la scènr première de l'acte deux de la même tragédie :
Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris N'oseroient l'exposer aux honiea d'un mépris.
« Soit épris, dit-il, est un solécisme; mais, de beaux feux qui exposent à des hontes, sont pis qu'un solécisme. » Nous avons montré, au mot éprendre, que ce que Voltaire trouve pis qu'un solécisme était d'excellent français. Éprendre, épris, s'employait au dix-septième siècle d'une manière générale pour signifier saisir, saisi. Quant à honte, son emploi n'était pas davantage particulier à Corneille, et pourrait, ce nous semble, être parfaitement osé encore aujourd'hui, au moins en poésie. On le trouve dès les temps les plus anciens de la langue, en prose comme en vers et avec ses diverses nuances de signilication :
Tant m'avés fait et homes et anuis, Les mix vaillans de mes homes ocis.
(Raimb. de Paris, 0(jier de Daii., v. G916.)
Peust veintre ne abaissier, Ses torz ne ses humes venger.
(Benoît, Chron. des ducs de Nonn., ii, 4-247.) Les autres se prenoient au nez et baissoient les visages, et recevoient de grans homes et de grans vergoingnes. (le Livre du Cheval, de La Tour, c. 118.)
HONTES. — n.i riALisAiioN df.s termks AnsrnAiTS. ;{'rl
Sont conliiiiniz dire en public auditoire
C'ue dames sont sans hontes ne dilTames
Plus que jamais. (Cl. Marot, La Yray-Ditam.)
Pour ceux-là n'y a point de finance en nos comptes,
Mais bien les liochenés, les opprobres, les houien. (D'Aub., LeiTruij..\i.)
Honteuses veritez, trop véritables hontes. (Id., ibid.)
Cliacun des esprits saincts ayant fourni sa tasche,
Et retourné au ciel comme à prendre relasche,
Rcpresenloit au vif, d'un compas mesuré,
Dans le large parvis du baul ciel azuré,
Au\ yeux de l'Eternel, d'une science exquise,
Les hontes de Satan, les combats de l'Eglise, (Id., ibid., v.)
Je vous conjure que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans doute il me ferait cent hontes, cent opprobres devant tout le monde. (MoL.^ Le Médecin volant, se. xv.) — .Moi qui n'ai rien de louable, mémo selon le monde, que le bonheur de lui avoir caclié mes hontes et mes faiblesses. (.Mass., Senn. potir le vendredi après les Cendres, ii.)
On a dit de mêiue de nos joui's :
Il aurait fallu prévoir les écueils d'un tel succès et empêcher les méfaits et l,.'s hontes dont le monarque délivré allait charger sa couronne, et, jusqu'à certain point, la responsabilité de ses libérateurs. (Villemai.n, La Tribune franc., M. de Chateaubriand, c, xiv.) — .... leur demander compte de leurs hontes. [GuizoT, J/°" Uicamier , Rev. des Deux Mondes, 1" décembre 1859.) — Sa voituje le conduisit dans la rue Pierre-Lescot, une de ces voies étroites et lépreuses qui ont ouvert toutes grandes les portes de leurs masures pour recevoir les/(o/»f.$ du Palais- Royal. P. FÉVAL, Le Fils du diable, m, 17.)
L'erreur que commet Voltaire à propos du mot /lonks, (|u'il a déjà commise à propos du mot éteniiti's, et que nous lui verions rtqx'ter rncoiv à propos (\c passion, au pluriel, dan^ h' sens d'amour, nousotlVc l'occasion dont nous croyons bon de prnliter, d'étudier un des points les plus curieux et les plus prati((ues de la langue tVaiiçaisf, remploi pluriel des termes abstraits.
Eiuplui pluriel (li-H ((*i-iiiei> alisIraitN.
Rien n'est plus IVéquent (jue l'usage de pluraliser un eertaiii nomltre de termes abstraits. La théorie que l'on doime habituellement de cette pratitpie se réduit i\ceci : Que les substantifs i|ui mar(iuent une habitude ou disposition à (piebpie chose prennent généralement, vn passant au pluriel, un autre sens (pi'au singulier, connue nin fnUdesse et mes faiblesses, votre bonté et vus baillés, i-<ttrccru(iaté ci vos rruatitrs; (jue le singulier exprime l'état on le penchant de ITime, qui est simple en liii-mème. ei que le pluriel désijjne les faits produits parce penchant, les-
352 HONTES. — i'llualisatio.n dks termes ahstuaits.
quels sont multiples. Cette règle, rigoureuse aujourd'hui, nous paraît, d'après de très-nombreux exemples, n'avoir pas existé pour la vieille langue non plus que pour le dix-septième siècle, ou du moins avoir été sujette ;\dc très-fré(iuentes exceptions. Nous allons le prouver par des autorités convaincantes. On verra, par une multiplicité de faits puisés chez toutes sortes d'écrivains , combien fréquemment ces termes abstraits pluralisés s'employaient pourmarquer l'état, la disposition, seulementavec augmentation de force dans la signification, et avec l'idée nécessairement d'un état, d'une disposition qui se reproduisent plusieurs fois. On verra aussi que (juantité de ces mots abstraits, qui ne sont jdus usités qu'au singulier, s'employaient au dix-septième siècle trèssouvent au pluriel, pour marquer la répétition des faits et des actes. « Il est à remarquer, a dit Ménage, ([ue comme la poésie est hyperbolique, elle aime les pluriers, et que les pluriers ne contribuent pas peu à la sublimité de l'oraison. » [Obs. sur la langue franc., i, 1 46.) Il n'y a en effet qu'à ouvrir les poètes des seizième et dix-septième siècles pour voir combien ils aimaient à pluraliser des mots qui de leur nature sont essentiellement singuliers. Les prosateurs, on va s'en convaincre, ne le faisaient guère moins souvent ni moins heureusement.
ABAISSEMENT. V. cct article.
ABATTE.ME.NT. V. Cet article.