II INTRODUCTION
tre,cliez les Mairet, les Tristan l'Hermite, les Scudéri, les Rotrou. Peu d'écrivains ont eu une individualité de génie comparable à celle de Corneille; un grand nombre ont eu, si l'on nous permet cette expression, plus d'individualités de langage.
Le grand tragique ne cherchait pas à faire des mots , ni même des locutions, et n'aflectait pas non plus la nouveauté des imafçes; il embellit les figures d'usage qui appartiennent à la langue; il recherche très-peu ces figures d'invention qui appartiennent à l'écrivain.
Cependant sa langue est d'une incomparable variété, et d'une richesse que les lexicographes sont le mieux à même d'apprécier : aucun écrivain ne leur fournit autant d'exemples des manières de dire les plus diverses. Personne ne se sert avec une plus admirable aisance de tous les mots de notre idiome : termes nobles, expressions familières, vocables scientifiques et techniques, le dictionnaire entier entre dans ses vers. S'il emploie tant de termes spéciaux, ce n'est pas qu'il ait étudié les arts, les métiers, la chasse, ni l'escrime. Il parlait de toutes ces choses en homme du monde qui a beaucoup écouté, beaucoup observé, et qui, à l'occasion, est en mesure de s'exprimer en termes appropriés sur les sujets les plus divers.
Telle expression vous paraît-elle tout à fait singulière chez Corneille, soyez sûr qu'elle se trouve dans les écrivains de son temps et dans ceux qui l'ont précédé. Par exemple, lisez-vous :
« Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin
Du soldat insolent est l'indigne budn, » [Théod., iv. 1.)
cet emploi du mot butin pour p^^oie vous étonne, vous êtes disposé à croire, surtout le rencontrant dans Théodore, que c'est une de ces impropriétés et de ces négligences si reprochées à ses dernières pièces. Cette acception ne serait assurément pas recevable aujourd'hui, mais elle a été employée avant Corneille, témoin cet exemple d'une date antérieure à la représentation de Théodore :
« Et si quelqu'un de nous se trouve criminel, S'il a fait à son sang cet opprobre éternel, Que, sans miséricorde, il soit, comme un infâme. L'exemplaire butin d'une honteuse lame.
Qu'il périsse à nos yeux... >
(St-Amant, Fragment d'un pocme de Joseph tt de ses frères.)
INTRODUCTION. m
Elle l'a été aussi après lui, puisqu'on lit dans une pièce de Molière, représentée en 1661 :
« Au moins est-il en moi de promettre à ses vœux
Qu'on ne me verra point le buiin de vos feux. » {Don Garde, m, ;j.)
Manière de parler que l'auteur du Lexique de Molière aurait moins reprochée à notre ^rand comique, s'il avait su qu'il n'était |)as le prfMuier qui l'eût hasardée. Assurément, dans une méli- [)hore consacrée, on n'a pas le droit, comme le dit M. Génin, de substituer un synonyme au mot qui fait la tigure ; mais il est probable qu'alors être le butin de était reçu, au moins envers, comme être la proie de.
Corneille dit commander quelqu'un , pour commander à quelqu'un :
« Un roi que je commande ose se dire roi ! » {'Ui., i, 1.)
Alexandre Hardy avait dit avant lui, dans Alceste : « Puisqu'un entrepreneur te commande, te brave. »
Si vous rencontrez deux gens, pour dire deux personnes, ne croyez pas que cette expression soit particulière à Corneille; elle a été employée dès le quinzième siècle : « Et certes ce furent deux yens qui firent grande chère ensemble » (Oliv. de La Marche, Mérn., i, 22); et elle se retrouve assez souvent depuis, surtout dans les auteurs de Coutumes.
Il en est de mému pour certaines constructions qui sembleraient être des singularités chez Corneille. On lit dans la Suite du Menteur :
« Et JK vie vicwi de voir arbitrt,' de son sort.
Eh bien, un auteur du seizième siècle avait dit :
«Courage, sire La/are, réjoiiissez-vuus , jt- me ruit de soiiienir qu'il y a moyen... » (LAnivtv, Le Morjondu, ui. .j.)
Du reste, si une expression, employée plus ou moins fréquemment avant Cor/u^ille, lui est attribuée à tort, il ne faut pas trop blâmer ceux qui commettent cette méprise. Les œuvres de ce poète lécond présentent des accejjtions rares qui peuvent paraître nouve|le> et inusitées, môme aux philologues les plus accoutumés à tout retrouver dans nos anciens auteurs.
Ainsi nous, qui avons lu et relu avec la plus minutieuse alleution, et toujours la plume ou le crayon à la main, nous ne sau-
IV liNTRUDUCTION.
rions diro combion de milliers d'ouvrages imprimés ou manuscrits de toute date et de tout gonre, nous n'avons pas rencontré, ou nous n'avons pas remarqué un seul exemple de l'adjectif aviatriqne, sans mesure , désordonné , probablement du grec ans-poç, employé dans cette pbrase de la Lettre apologétique: « Il suffit qu'ayez fait une folie am citrique , sans que j'en fasse une à vous répondre;, comme vous m'y conviez. » Néanmoins nous jurerions que ce terme n'a pas été fabriqué par Corneille ; s'il eût voulu créer des mots, il en eût fait de plus harmonieux, de plus poétiques, et surtout de plus intelligibles.
La langue de Corneille est sortie du même courant et de la môme source que celle de tous ses contemporains; mais il la manie avec autant de fécondité que d'originalité. Il possède à un très-haut degré cette faculté des écrivains de génie de présenter sous une expression nouvelle les objets dont ils s'occupent, parce qu'ils savent toujours y découvrir de nouveaux aspects. Dans ses moments d'inspiration, il rend les mots tout neufs par l'usage qu'il en fait, et par son habileté à les enricbir de sens plus étendus. Il ne se sert que des expressions de tout le monde, et souvent il les choisit peu, mais quand il a de grandes pensées ou de beaux sentiments à rendre, il se les approprie, il les change, il les varie, il les place, nous ne dirons pas avec un tel art, mais avec tant de bonheur, qu'il paraît les inventer. Et ces incomparables beautés de diction ne brillent pas uniquement dans les six ou sept pièces sur trente-trois jugées par Voltaire seules dignes de la représentation, mais encore, au moins par éclairs, dans les productions les plus dédaignées de notre Eschyle.
Cependant on ne peut pas dire que Corneille ait excellé dans la science du style autant que son glorieux successeur. L'inégal auteur du Cid et A' Attila n'est grand ou n'est original par l'expression que lorsque le sujet inspire sa veine, et que la force de la pensée lui fait créer, tout d'une pièce, un style qu'on ne peut appeler que le style cornélien. A l'exception de ces moments où il est sous la puissance du dieu, il demeure inférieur, comme artiste, à l'auteur de Phèdre et d'Athalie. Celui-ci captive ou charme toujours par la beauté ou par la grâce d'un style dont les Sophocle, les Platon, les Virgile offrent seuls l'analogue. C'est lui qui possède éminemment le secret de ces expressions tournées qui relèvent et embelUssent les moindres détails, de ces rapprochements nouveaux, de ces alliances de mots qui révèlent des
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rapports inattendus, de cns lociiiions de i^rnio qui pci'^nont une masse d'idées, de ces fitçnres naturelles et fi'a[)[);iiite.s, de ces transpositions qui aident à l'élégance sans nuire à la clarté, de ces ellipses qui transforment 1rs locutions et donnent des ailes au vers.
Ilacine a pris à Corneille des expressions en ^rand nombre, comme il lui a pris des situations, des mouvernfmts, des ti-aits ; mais, incontestablement, il a beaucoup plus inventé qu'iln'a en;prunté, et il est peut-être de tous les écrivains du dix-scptiènK! siècle celui qui, en produisant ces pensées iininortelles et consacrées à l'admiration (.le tous les siècles, fit l'aire le plus de proférés à la lan,i^u(! proprement dite Aussi, à la lecture, Uacine pl;ilt-il plus généralement aux espiils délicats et cultivés. Mais, à la représentation. Corneille reprend ses avantages. Ce génie hardi, et quelquefois inculte et inégal, est fait pour être entendu bien plus ([ui- pour être lu. On ne peut pas le bien juger en dehors do l'audition. Un poète si éminemment théâtral a besoin d'être mis dans sa perspective, qui est le théâtre.
Nous avons, dans quantité d'articles [)artiruliers et dans qui.dques-uns des articles généraux, comme aux articles inversion, article supprimé, emploi du suhjonctif, participe, latinisme, etc., etc., indiqué les caractères principaux du style de Corneilh;. Xotis devons ajouter ici quelques développements et quelques détails nouveaux, glissant sur les points reitatlus et usés par les maîtres de la critique. Nous parlerons d'ai)ord des latinismes que présentent à chaque instant la prose connue les vers de notre gi-and tragi(jue.
Le latinisme (^st It; fond même de la langue fi'amjaisf. Nous sommes moins que personne disposé à méconnaître lintluence du grec sur le français. La langue des Hellènes, nous b; savons , fut usitée dans la Gaule naibonnaise longtenqis avant l'érc chrétienne, et continua d'y être cultivée dans les sièrles suivants. C'est en grec que les premiers ministres de ri<]vanyile y vinieiit aimoncer la foi à des populations dont le plus grand nombre les comprenait. La langue grecque s'entretint par l'enseignement des écoles publiques, et par les relations des premiers rois de France avec bis empereurs d'Orient, tantôt leurs allies, tantôt leurs ennemis. Familière pendant des siècles dans b; Miili, surtout dans le royaume d'Arles, elle pénétra moins avant dans les [irovinces du Nord, cependant elle y marqua la langu(î gêné-