‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du 17e siecle en général (volume 2)Chapitre 6 sur 253 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

raie de son empreinte; elle l'enrichit de locutions comme de mots. Le grec eut donc, dès l'origine, une puissante influence sur le français ; mais, en dépit de l'assertion de Henri Estienne et de ses échos, elle ne fut pas eompara])le à celle du latin. C'est la civilisation latine qui d'abord transforma la Gaule, et la fît rapidement briller d'un éclat dont le tableau nous étonne quand nous le voyons dans Quintilien, dans Suétone, dans Cassiodore, dans Symmaque, dans Ausone, dans Sidoine Apollinaire. C'est la langue latine qui a servi de racine à la plupart des mots dont notre vocabulaire est aujourd'hui composé ; c'est la grammaire latine qui a été le fondement de la grammaire française; entre les deux idiomes, même génie en tout, même caractère, sauf la différence notable que constituent les verbes auxiliaires et l'emploi de l'article. En pouvait-il être autrement, le latin ayant été si longtemps la seule langue usuelle pour tout ce qui était d'un ordre élevé, alors que le français, non plus que les autres langues nationales de l'Europe, n'était capable de rendre ni la loi , ni le droit, ni les sciences, ni la philosophie, ni la religion?

Les maîtres de la langue française se sont tous pénétrés profondément de l'élément latin, et en ont coloré leur discours, pour nous servir de la belle expression de Cicéron : Sentio orationem meam illorum tactu quasi colorari\ Mais aucun peut-être n'en a gardé une aussi forte empreinte que Pierre Corneille, ce génie éminemment romain. On a pu douter si les Romains ont plus fait pour Corneille que Corneille n'a fait pour les Romains ; car, comme l'a dit La Bruyère : « Les Romains sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire ''. » Les sujets romains eurent toujours sa prédilection. Il a fait voyager sa tragédie chez toutes les nations du monde, les Espagnols, les Grecs, les peuples de l'Arménie et de la Syrie, les Bithyniens , les Lombards, les Carthaginois et les Huns ; il avait même pensé à finir sa carrière en traitant un sujet puisé dans les annales chinoises. Malgré toutes ses explorations en sens divers , Rome était toujours le point central auquel il revenait et se fixait avec amour. Dans sa longue carrière dramatique, il a parcouru toutes les vicissitudes de l'empire romain. Il a montré Rome républicaine dans les Horaces, impériale dans Cinna, chrétienne dans Polyeucte,

' De Oratore, ii, 14, 60.

'■' Les Caracières.

INTRODUCTION. vu

triomphante dans Pompée, humiliée, quoique menaçante encore, dans Nicomède, enfin dans Attila, vaincue et prête à céder lu [)lace à un empire nouveau :

€ lu grand destin commence, un grand destin s'aclicve, L'empire est prêt à clioir, et la France s élève. »

Certes, le peintre de ces grands tableaux expli^iuant, dans une Épître à Muzarin, l'idéal qu'il poursuivait, a eu le droit de dire :

« J'en porterai si haut les brillantes peintures, Que ta Rome elle même, admirant mes travaux, N'en reconnoîtra plus les vrais originaux. >

Dans les patientes études auxquelles se soumit le génie de Corneille pour se préparer à ces fortes créations, il se pénétra intimement de la langue comme des idées d<^s si'Jinds écrivains latins, poêles et prosateurs. De là dans son style ces latinismes si fréquents, qui le caractérisent plus encore que l'hellénisme ne caractérise le style de Racine.

Nous grouperons quelques exemples de ces latinismes de Corneille, latinismes de significations et latinismes do constructions.

11 met aconit comme Vaconitum latin, pour dire poison en général.

R prend assiduité, dans le sens de continuité, de durée non interrompue : «Ce qui n'étoit point une règle autrefois Test devenu par l'assiduité de la pratique.» {Trois. disc.)\]n auteur de la première moitié du dix-septième siècle, Gomberville , dit de même, Vassiduité de nos sacrifices.

Il emploie également assidu, dans le sens de continuel, comme assidui/s : « Les répétitions assidues qui se trouvent dans l'original. » {Préf. de V huit., édil. 1670.)

Il donne à louange le sens de laus, gloire :

• Couvert ou de louange ou d'opprobre éternel, r. (Uor., iv, 4.)

Ce latinisme, que Voltaire n'a pas compris, se rencontre, nous l'avons montré, depuis Gerson, dans Vlntemelle Consolation, jusqu'à M. Villemain, dans le Tahleau de la littéroturc française au iix-huitii me siècle. Le siècle dernier en avjiit abandonné l'usage.

Comme nos anciens écrivains, depuis Bouteiller, les rédacteurs des Chroniques de France, et l'auteur du roman de Perceforest, jusqu'à Pasquier, Corneille donne à neceu l'acception de nepas, petit-fils.

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