XII , INTRODUCTION
dans tout le reste, des inulatious qu'il faut accepter et contre lesquelles personne ne peut rien. Des mots tombent, d'autres naissent; les acceptions des ternies se remplacent les unes les autres. Tous les esprits sensés se plient h ces variations de l'usage, mais ils les trouvent quelquefois très-malheureuses.
Certes, sans être un défenseur systématicjue de l'archaïsme, il est permis de désirer et de conseiller la reprise de quelques-uns de ces anciens mots qui, employés avec jugement, donnent de la dignité et 'de la majesté au style : grandiorem reddunt orationem, comme parle Cicéron, ou bien lui communiquent de la grâce, de l'aisance et de la variété. « Il serait à souhaiter que la plupart des termes dont Corneille s'est servi fussent en usage. Son nom devrait consacrer ceux qui ne sont pas rebutants, » a dit Voltaire ', dans un de ses moments de parfait bon sens et d'intelligente, justice.
Le commentateur du grand tragique a lui-même indiqué quelques-uns des termes et quelques-unes des locutions de Corneille dont on aurait dû garder l'usage. Ainsi exorable, hostie, dans le sens de victime, invaincu, ce que, pour autant que :
« Et Pompée est vengé ce qu\\ peut l'être ici. » [Pomp., v, 4.)
« N'est-ce pas dommage, demande avec raison Voltaire, que cette expression ait entièrement vieilli? On dirait aujourd'hui : « autant qu'il peut l'être; » mais « ce qu'il peut l'être » n'est-i! pas plus énergique? »
Corneille dit mes flammes, et non pas seulement ma flamme, comme on dit mes feux, en parlant d'amour :
'< Que l'ardeur de Clarisse est égale à vos flammes. » [Le Ment-, ui, -l.)
Voltaire est d'avis qu'on l'imite, en dépit de la décision des grammairiens et des lexicographes.
Comme le célèbre commentateur, nous voudrions voir rajeunir toutes ces expressions, mais quelques autres nous paraissent particuUèrement regrettables, comme
Charmeur, adjectif ou substantif:
« Que de ses tons charmeurs l'amoureuse tendresse. » [Imii., iv, 17.) « S'il est civil ou rude, importun ou charmeur. > [La Gai. du Pal., i, 8.) « Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur,-,) (La Veuve, il, 2.)
' Rem. sur II or., i, 1.
INTRODUCTION. xiii
Dikeptif, trompeur, dont l'objet est do tromper, mot qui est appelé par déception et décevoir, et dont nous citons d'excellents emplois de Corneille, et de divers auteurs depuis le quinzième ?\'qq\o., présent déceptif^ lanrjage déceptif, laïKjne déceplivc ^ mots déceptifs.iictions dérrpliccs, intention déccptire, image déceptive, mets dcceptif, l'tc
Instniisiint, aâ']oc[\i\ parole instniismi/e, mot expressif et nécessaire qui a été employé par Pascal, par Malchranche, par Charles Peri'aiill.
Pipciir, tronipi'ur, dont INIontaiuiii', Talnireau, d'Urfé montrent, avec Corneille, l'utilité et la ^râcc
Hantise, dérivé de hanter, pour fréquentation, dont le piésident llénault s'est encore servi dans ses Mémoires.
Martel, qui n'est plus d'usap^e qu'en celte phrase fitrnrée, martel en tête, et qui s'employait autrefois dans des alliances de mots extrêmement variées : donner tant de martel; ô combien de martels j'ai donnés! prendre quelque martel d'une chose; le martel d'amour; ()ter le martel à quelqu'un; mettre en martel, etc.
Parentage, ])Our parenté, qu'on trouve depuis Lancelot du Lac jusqu'à Delille.
Incontestablement, tous ces mots et toutes ces locutions sont autant de richesses pei'dues.
Quelques-unes des vieilles manières de parler que Corneille employait comme tous les auteurs de sa date n'ont rien pour l'élégance ni pour l'énergie qui les puisse faire tant regretter, mais cependant elles facilitaient et variaient la diction. Telle est la locution fournir de, employée comme servir de, ou fournir activement : « Cet amour paternel qui te fournit d'excuses... Alost n'eût point fourni de matière à ta gloire, » (.'te, dont nous avons présenté tant d'exemples du seizième et du dixseptième siècle, de Larivey, de d'Aubigné, de Bouchet, de Malherbe, de Saint-Amant, de Guy Patin, de La Rochelbucauld, de l*i'rrault, de Racine, de madame Deslioulières, de madame de \ illedieu, etc. Vaugelas et Ménage avaient frappé de leurs cen- -Nures cette locution. Elle n'en continua pas moins, jusqu'à la fin du siècle, d'être fréquemment t-mployée.
Quelquefois les archaïsmes de Corneille sont en même temps d(!S proviucialisuies contractés dans sa Normandie. On sent un peu le provincial dans P. Corneille. Il passa toute sa jeunesse en Normandii', à Rouen, y résida ensuite presque constamment, et