‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du 17e siecle en généralChapitre 158 sur 344 · II. K · texte numérisé non relu

II. K

— FAIRE LA RAISON DE, au licu dc faire raison de :

Que ma froideur lui semble injuste ou légitime, La raison que vous peut en faire sa bonté,

Je consens qu'elle vous la fasse. {Agés., i, 2.)

Corneille a fréquemment employé cette locution dans le sens de réduire, gagner, venir à bout de; d'abord dans ses comédies :

Mais deux ou trois baisers t'm feront la raison. {Mél., v, 5, 1" éd.)

Nous pourrons feindre alors que par ma diligence

Le concierge, rendu de mon intelligence.

Me donne un accès libre aux lieux de sa prison,

Que déjà quelque argent m'en a Jaic la raison (La Veuve, v, 3.)

Le temps de cet orgueil me fera la raison. [La Gai. du Pal., ii, 2.)

Puis, plusieurs fois aussi dans ses tragédies :

Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison,

Que des bourreaux soudain m'en fassent la raison.

Ta tête répondra de tant de barbaries. (Méd.. v, 7.)

Non, l'échafaud bientôt m'en fera la raison. {Penh., ni, 5.)

On a dit de même très-anciennement et jusqu'après Corneille, avec des nuances de significations faciles à saisir :

Et, pour bien entendre son cas.

Quand il vit qu'il estoit saison

A bien jouer ne faillit pas,

Pour /aire aux seigneurs la raison. (Poés. attrib. à Villon, La Repue.)

Si elle te triche, voicy Martin bâton qui en fera

La raison. [Farce du Badin.)

Pour en faire la raison comme il appartiendra. (Le Roman de Jehan de Paris.) — Les biens que je te laisse viennent de mes grands-pères et bisayeuls, et profiteront à tes enfans, s'ils sont gens de bien et qu'ils faceyit la raison à la vefve et à l'orfelin. (Caquets de l'Accouchée, V^ journ.)

On peut tenir mon corps, non mon ame, en prison ; Une corde, un couteau, m'enjeroni la raison!

(ScHELANDRE, Tyr st Sid., P* journ., ii, 2.)

— Corneille, cariant cette locution, a dit faire un peu de RAISON, pour signifier tirer quelque vengeance :

Et quand vous aurez vu toute celle injustice,

Faites-m'en un peu de raison. {Agés., i, 1.)

Un contemporain de Corneille a dit d'une manière approchante :

Je ne me trompay pas dans l'opinion que j'eus de l'arrivée de ces Turcs et de la trahison du janissaire, qui, se doutant bien que nous ne manquerions pas

RAISON. 24;j

d'aller manger au retour sur le perron, fut en donner avis au cadi, pour se vanger par l'avanie qu'il nous suscita du peu de raison qu'on luy avoitfaii du valet dont il s'estoit plaint avec justice. (Tavernier^ Voyage de Perse, \, 7.)

On trouve d'autres modifications tout à fait analogues, comme celles-ci :

J'ay encore commandé au sieur de la Varenne vous en faire instance de ma part, et vous prier, en conformité de nos traictez, luy faire si bonne raison en ses justes prétentions, qu'il ayt occasion de se louer de vostre justice. (Leti. miss, de Henri IV, 9 mars 1604, t. vi, p. 211.)

Ma famille outragée, Sur le tombeau d'un seul, n'est qu'à demi vengée. Si je veux donc m'en faire une entière raison. Ta tète, pour victime, est due à ma maison.

(Cyrano, Mort d'Agripp., v, 7.) Vous ne daignâtes me faire cnicune raison sur les plaintes que je vous avois faites des manières injurieuses dont vous m'aviez traité dans \o\ïe Réponse à mon livre des Idées. (Aunauld, Quatre leli- au P. Malebr., d*" lett.)

On disait aussi se faire la raison, comme se faire raison :

Je veulx desaccoustumer mes subjects d'entreprendre de se faire la raison d'eulxmêmes, et leur apprendre à la requérir de ceulx qui la leur doivent rendre. (Lett. miss, de Henri IV, t. 5, p. 218.)

Faire faire la raison, comme faire faire raison :

Qu'il me faisoit tort et que je m'en plaindrois à tel qu'il m'en ferait faire la raison. (Larivey, Les Esprits, m, 5.j — Je serois bien aise de sçavoir q«e//e raiso)i le dict roy mon dlct frère attra faict faire aux Estais de leur vaisseau arrêté par le vice-amiral Mousson. {Lett. miss, de Henri IV, 6 mars 1605, t. vi, p. 361.)

Nous observerons que de même qu'on disait faire la raison pour faire raison, on a dit aussi faire la justice -pour faire justice :

Et de ma part, je voudrois moy-mesme faire la justice de celuy qui te voudroit oster ton bonneur. (Larivey, Facét. Nuicts de Strap., n, 3.) — Le roy commanda que la justice en fust faite. (D'Urfé, l'Astrée, n, 6.)

— Du reste, Corneille dit également, sans article ni pronom

possessif, TIRER RAISON :

Demain je suis Médée, et je tire raison

De mon bannissement et de votre prison. [Méd., iv, 5.)

La comédie de la Veuve offre encore un exemple semblable.

— FAIRE RAISON, rendre justicc :

L'armée à son mérite enfin a fait raison. (Oth., v, 6.)

— SE FAIRE RAISON, se rendre justice :

Qui ne vous craindra point, si les reines vous craignent? CARLOS. Elles se font raison lorsqu'elles me dédaignent. (D. Satiche, iv, 4.)

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