RIEN
Seigneur, je croirois vous iraliir, Et n'avoir pas pour vous une âme assez royale, Si je vous cacliois rien des justes sentiments Que m'inspire le ciel pour deux rois mes amants. <Jbid., v, 4.)
On a déjà plusieurs fois solidement établi que la vraie signification de rien (du latin res) était et est une chose, quelque chose, et que, lorsque rien est négatif, c'est toujours en vertu d'une ellipse. Cependant il pourra n'être pas inutile de présenter une suite d'exemples où cette signification apparaît plus clairement. Nous supprimerons comme tout à fait superflues les phrases formées avec une négation :
Et une pucele vint ci, li plus bêle riens du monde, si que nos quidames que ce fust une fée. [Aucassin et Nicolette.) — Beau cousin, luy dit le roy, vous soyez le bien venu, voulez-vous rien, y a il aucune cbose de nouveau? (Juv. des Urs., Hist. de Charles VI, 1414.)
Nulle rien impossible n'est
A Dieu. (La Naliv. de !S.-S. J.-C)
Quant est de nioy, sur toute rien
Désormais me veulx resjouyr.
(Roger de Collerye^ Satyre pour les habit, d' Auxerre.) Je ne vous crains en rien quelconques.
[Farcede l' Obstination desjemmes.) Ma femme ayme sur toute rien
A le veoir. [Farce d'un Gentilhomme.)
Deffendez-luy sur toutes riens
De dire que soyez céans. (Ibid.)
Ainsi pareillement je voy
Chascun jour la rien que plus ame. lie Débat de deux demois.)
11 ne seroit rien si dollente. [Le Débat de nature et de jeunesse.)
Et du péché me garderay ;
Car c'est la rien du monde pire. (Ibid.)
Si tel' douceur lui fait rien confesser. (Cl. Marot, L'Enfer.)
Et si rien d'honnesteté leuravoit monstre, il estoit tenu de ce faire. (Rabelais,
I. 50.) — Ils descendirent au prochain rivage, pour voir aussi s'il y avoit rien à
voler. (Amyot, Hist. éthiopique, 1559.)
A l'époque où nos exemples nous mènent, rien ne s'employait plus pour quelque chose que dans certains cas particuliers comme les derniers qui précèdent, et ceux que nous citerons encore. Un témoignage d'Henri Estienne est précieux sur ce point :
« Comme je ne voudrois user des deux autres (mots), aussi ne voudrois-je dire sur toute rien, ou sur tout rien, pour sur toutes choses, comme au premier livre d'Amadis : Toutes fois il est bien deceu, car elle le hait sur tout rien. Je ne voudrois (dis-je), ainsi parler : encore que je sache bien que rien signifie autant que chose : car, je nay rien du monde, et je n'ay chose du monde, valent autant l'un que l'autre. > (De la Précellence du langage français.)