‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du 17e siecle en généralChapitre 63 sur 344 · C. XLl · texte numérisé non relu

C. XLl

On a dit aussi ombrageux pour ombreux :

Umbrageux, obscur. [Gloss. du Boman de la Rose, vers 14971;, édit. Lantin de Danierej".' — Adonc entra le chevalier en la chambre qui estoit umbrageuse. (Perceforesi, fol. 61, r°, col. 2, vol. 3.i — La froide fille de Latone, environnée des claires et resplendissantes estoiles, iliuminoit desjà les obscures ténèbres de la nuict ombrageuse. (Lariv., Facét. Nuicts de Siraparole. 5<- nuict.'

Corneille offre un exemple particulier où ombrage est opposé à clarté, et semble participer à la fois du sens que nous venons d'expliquer et de la signification actuelle :

En vain par politique il fait ailleurs l'amant.

Il s'y réduit en vain par grandeur de courage.

A ces fausses clartés opposez quelque ombrage,

Et je renonce au jour, s'il ne revient à vous.

Pour peu que vous penchiez à le rendre jaloux. [Tiie et Dér., m, 1.)

OMBRE. Corneille, tout en laissant à ce mot sa signification propre, s'en sert pour présenter une image des plus fortes qui se rencontrent dans ses tragédies :

Depuis que son courage à nos destins préside,

Un bonheur si constant de nos armes décide.

Que deux lustres de guerre assurent nos climats

Contre ces souverains de tant de potentats,

Et leur laissent à peine, au bout de dix années.

Pour se couvrir de nous, \' ombre des Pyrénées. [Sert., ii, 1.)

(iI'lNIAïhE. — OPPOSANT. 85

— OMiuiE, pour signifier la mémoire, le souvenir d'un grand homme :

Jouissons, en ilépit de l'envie, Des resles glorieux de son illustre vie. Sa mort me laissera pour ma pioteclion • La splendeur du son ombre el l'éclat de son nom. [Sert., ii, 1.)

— MARCHER DANS i/oMiiRK DE oL'ELQi'i'N, marcher siir ses traces :

(iadediou, ce cocjuin a niuiché dans mon ombre;

il s'est fait tout vaillant d'a\oir suivi mes pas. [l'Illu.s com , m, 8.)

— o.MBRK, pour signifier ce qui ternit, au sens moral :

Mais puisque, pour remplir la dignité royale,

Votre haute naissance en demande une égale,

Perpenna parmi nous est le seul dont le sang

Ne mèleroit point iVombre a la splendeur du rang. [Sert., ii, 2.)

— JETER UiNE o.MRKi: SLR, tîg., ternir :

Cet hymen jelieroit une ombra sur sa gloire. [Nicom., iv, 5.)

— SOUS OMBRE DE, suivi d'un subst., sous prétexte (le :

Vous m'avez voulu faire passer pour simple traducteur, sous ombre de soixante et douze vers que vous marquez sur un ouvrage de deux mille , et que ceux qui s'y connoissent n'appelleront jamais de siiii])les traductions. [Lett. upolog.)

— De même, suivi d'un infinitif :

De notre Fierabras il s'est mis au service, Et, sous ombre d'agir pour ses folles amours, H a su piatiquer de si rusés détours, Et charnier tellement celte pauvre abusée, Que vous en avez vu voire ardeur méprisée.

{L'Jlliis. com., 11, 8.)

OPINIATRE A, suivi d'un infinitif:

Apres s'être emparé des droits de ma naissance,

Sa haine opiniâirt à croître mes malheurs,

M'ose encore envier ce qui me vient d'ailleurs. {Œd., ii, 2.)

On cesse d'estre opiniastre à maltraiter une personne, qui est opiuiasire à nous aimer malgré nos mauvais traitements. (Lemaistre, IHaid., xxix.j

OPPOSANT, subst., celui qui s'oppose à quelqu'un, employé avec un adjectif possessif :

Le poste où est son opposuni est si considérable, que je crains pour lui qu'il ne. fasse revenir bien des voix. [Leu. à M. l'ubbé de Pure, 12 mars 1659.)

«6 OPPOSER. — ORANr.E

OPPOSER QUE, emploi elliptique, pour signifier opposer la pensée que :

Je me suis accusé de trop de violence,

Et ta beauté sans doute emportoit la balance,

Si je n'eusse opposé contre tous tes appas

Qu'un bomnie sans honneur ne te méritoit pas. [Le Cid, m, 4.)

ORANGE, employé comme omnrjer :

Bouquets de jasmin, de grenade et à'ormuje. Le Meut., i, 5.

De myrte el de laurier, de jasmins et de roses,

De lis, de fleurs à'orawje en son beau sein écloses

Germiny se couronne...

(FÉN., Leit. à Boss., sur la campagne de Germiny, 7 déc. 1681 ou 1687.

M. Génin a cru, à tort, suivant la juste observation de M. Gues-

sard. que Corneille n'a pas pu dire bouquet ^orange, comme on

dit bouquet de grenade, et non de grenadier. « Le Dictionnaire de

Trévoux, au mot pomme, observe le critique de l'auteur des

Variations du langage français, eût appris à M. Génin que l'on

disait jadis : des pommes d'orange , c'est-à-dire des pommes on

fruits d'oranger, et s'il avait cherché dans Rabelais d'autres

exemples que ceux qui étaient à sa convenance, il n'eût point

écrit ceci :

« Nos pères, en général, connaissaient bien mieux que nous la propriété des mots; ils savaient très-bien dire fleur d'oranger oîi cela était nécessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais : « Les truyes, en leur gésine, ne sont nourries que de fleurs d'orangiers. y> [Paiiiagruel, iv, 7.)

« Comment se fait-il donc, continue M. Guessard, si nos pères connaissaient si bien la propriété des mots, que ce même Rabelais, invoqué par M. Génin, ait dit pommes d'orange? C'était là le cas ou jamais de placer le mot orangier. Mais peut-être alors oranger était de fraîche date, et Rabelais employait tantôt ce mot, tantôt oronge. Quoi qu'il en soit, on ne saurait douter qn orange et olive aient servi, l'un et l'autre, à désigner à la fois l'arbre et le fruit. Les exemples pour orange sont moins nombreux que pour olive; mais pommes d'orange suffit à lui seul à décider la question; et ainsi ces expressions : fenr d'orange, eau de fleur d'orange, bouquet d'orange, bouquet de fleur d'orange, et toutes autres analogues que l'on pourrait rencontrer, se trouvent expliquées fort simplement.» (Guessard, .Ê'^ram. crit. des Variât. du lang. franc., dans la Bihlioth.de l'École des Chartres, 2^ sér., t. ii, p. 326.^

Un autre philologue estimable a très-bien défendu la locution fleur d'orange :

ORDINAIRK. — ORDONNER. 87

« De nos jours, dit- il, ou s'est avisé de raffiner sur cette expression et d'y substituer (Icu)- d'orarujer; pour cela on a alléj,'ué que ce sont les orangers et non les oranges qui portent des fleurs.

« L'argument n'est pas neuf; le docteur Chaussier, célèbre professeur et grand éplucheur de mots; s'est le premier élevé contre l'appellation eau de fleur d'orange. Il y a de cela quelques trente ou (juarante ans et plus, j'étais étudiant en médecine , et je me rappelle la grande colère du maître quand il entendait prononcer fleur d'orangel — Monsieur, disait-il, dans quelle contrée avezvous vu des oranges, des poires ou des pommes portant des fleurs?... » (EscALLiER, Rem. sur le patois, suivi d'un vocabulaire latin-français inédit du quatorzième siècle, p. iO.)

ORDINAIRE, subst. votre ordinaire est-il de (un infinitif), est-ce votre habitude de :

Votre ordinaire esi-il de rêver en parlant? {Le Ment., i, 6.)

— l'ordinaire, le point, le degré ordinaire :

Et quand la renommée a passé l'ordinaire.

Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire. {Hor., v, 2.)

ORDONNER, ordonner une armée :

Là dans un long tissu de belles actions

Il verra comme il faut dompter des nations,

Attaquer une place, ordonner une armée.

Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. {Le Cid, i, 4.)

L'Académie avait dit :

« Ordonner une armée. Ce n'est pas bien parler français, quelque sens qu'on lui veuille donner, et ne signifie point, ni mettre une armée en bataille, ni établir dans une armée l'ordre qui y est nécessaire. >

Voltaire est avec raison d'un avis opposé :

« Puisqu'on ne peut rendre ce mot que par périphrase, observe-t-il, il vaut mieux que la périphrase; il répond à ordinaire; il est plus énergique qn' arranger, oser. »

— ORDONNER DE QUELQU'UN, ordonner de son sort :

Attendrons-nous, seigneur, que Pison repotissé Nous vienne ensevelir sous l'État renversé, Qu'on descende en la place en bataille rangée. Qu'on tienne en ce palais votre cour assiégée, Que jusqu'au Capitole Othon aille à vos yeux

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