‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en général (volume 3)Chapitre 178 sur 366 · DISGRACE. — DISPENSER · texte numérisé non relu

DISGRACE. — DISPENSER

— Oui, ces deux dont je liens et l'honneur et la vie.

— J'en sais tout le discours^ mais dis-moi seulement...

(Rbgnibr, ClorU et Pkil.)

DISGRACE. LA DISGRACE D*UNE PIÈGE, soû iDauvais succès :

Le contraire est arrivé de Théodore t que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis ta disgrâce j mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir. {Eram.de la Suite du ifem.)— J'ajoute ici, malgré ta ditgrâee, que les sentiments en sont assez vifs et nobles, les vers assez bien tournés. {Exam. de Penh.)

DISGRACIER (se) , encourir la disgrâce de quelqu'un :

Voilà le vrai chemin de te disgracier. {Clit,j v, 3. l^^'éd. jusq. 1644 inclus.)

DISPENSER. DISPENSER LES LOIS, être le ministre des lois :

Un mari, qui content d'être au-dessus des rois,

Me donne ses clartés et dispense met lois. (Puleh,, v, 3.)

— DISPENSER, avec un rég. dir. de persoime, autoriser :

Corneille a plusieurs fois employé ce verbe dans cette signification, soit à Tactif, soit au passif ou au réfléchi. Voltaire Ten a repris comme d'une faute de français. C'est qu'il ignorait complètement la valeur primitive et fondamentale de ce terme , à propos duquel des philologues même distingués ont commis de graves erreurs. Nous allons faire voir avec quelles curieuses variations on l'employait d'abord dans un sens positif, et montrer comment il a passé à la signification négative, la seule usitée aujourd'hui.

On a dit diciï\ement dispenser , suivi d'un substantif ou d'un

mot qui en tient la place, pour accorder :

En mon esprit ne puis assez penser

Ne le moyen de vous recompenser,

Dont vous a pieu de moy vous enquérir.

Autre que vous ne quiers me dispenser. (R. de Collrr., Êpistre.)

C'est-à-dire : je ne demande (jue vous m'accordiez autre chose que vous-même, ici le nom de personne équivaut à un nom de chose, et c'est au fond la même signification que quand nous disons dispenser des biens, dispenser des maux , dispenser des grâces, dispenser des châtiments, etc. Mais de môme qu'on employait et qu'on emploie encore dispenser avec un nom de chose pour signifier accorder, anciennement on l'employait avec un nom de personne pour signifier autoriser. Ainsi on trouve :

Dispenser quelqu'un à, l'autoriser à :

Accueilli d'autre n'en sera

Que mon mary dans ma pensée.

Ce qu'on vouidra l'on pensera ; D'aultre ne seray compensée.

Car à cène suis dispensée, Ouelque mal que j'ayc ou souffrance.

C'est quant à la chose pensée;

11 on est prou d'aultres en France. {Colin qui loue et despite Dieu en

un moment à cause de sa femme.)

On a commis un contre-sens dans le Glossaire de Vancien Théâtre français de la Bibliothèque elzevirienne, en traduisant ce dispensée par disposée.

Nous ne croyons pas inutile d'indiquer encore un exemple curieux où dispenser se trouve dans le sens d'autoriser, avouer :

Tu me dois dispenser, saincte ombre de Léonte, Si la force d'amour mon amitié surmonte !

(ScHELANDRK, Tyr et Sid.y 2« Journ., m, 1.)

— ÈTHE DISPENSÉ A QUELQUE CHOSE, y être autorisé :

Quoi ! s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée

A suivrcj à ton exemple, une ardeur insensée? {Pol., m, 2.)

Voltaire s'écrie :

« Dispensée À n'est pas français; elle veut dire, h€tais-je autorisée à. ■>

Pour que cette remarque fût juste , il fallait dire : n'est plus firançais.

Clément Marot offre un exemple semblable de dispensé pour autorisé.

On a dit de même être dispensé de, être autorisé à :

Constance, fille de Roger de Sicile, et sœur de Guillaume, aussi roy de Sicile, fut tirée hors d'une abbaye de nonnains de la ville de Palerme, et dispensée de se marier. (Bouchbt, Serées, v.)

On trouve aussi être dispensé pour^ suivi d'un infinitif, dans le sens de être autorisé à :

Que le caresme et jeusnes viennent, je ^uis dispensée pour manger de la chair. {Caquets de l'accouchée, 1'" journée.)

— DISPENSER A, avcc uu uom de chose pour sujet, autoriser à, livrer, faire qu'on s'abandonne à :

Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser

A quoi l'occasion me pourra dispenser. {Clit., ii, 9.)

A trop d'emportement ton zèle te dispense.

Tu parles de supplice où je dois récompense. (T. Cork., Stilicon, ii. 5.)

On a dû l'employer de même, suivi d'un infinitif, et dire aussi, dispenser (/ensuivi d'un substantif, pour signifier autoriser à. Nous

n'avons pu rencontrer d'exemples de ces deux cas; mais nous avons trouvé être dispensé (Tune entreprise, pour signifier obtenir l'objet que Ton poursuit :

11 ne m'enchault d'eslre tenséc Pourveu que de mon entreprise

Je toit à jamais ditpemée, (R. I)E Coller., 3Iouol. d'une dame fort amoureuse d'ung tien amy,)

On trouve des exemples fréquents de dispenser de, suivi d'un infinitif, dans le sens d'accorder la permission de, d'autoriser à :

J'ay telle confiance en vos loyautcz et en l'affection que vous me portés et au bien de mon royaulme, que je vous dispense et permets de favoriser et promouvoir, en ceste élection, tels des autres cardinaux du sacré collège qu'en vos consciences et en la cognoissance que vous aurés du^rogrés du conclave, .vous adviserés et jugerés tous ensemble debvoir estre approuvé et favorisé par Nous. (Leti. miss, de Henri IV, 28 oct. 1604, t. vi, p. 321.)

Louis Guyon, parlant de l'avocat Féron, mari de la belle Ferronière, dit :

Enfin le mary dispense sa femme de s'accommoder à la volonté du roy; et, afin de n'empeschcr rien en ceste affaire , il fit semblant d'avoir affaire aux champs pour huit ou dix jours. {Diverses leç.)

Les exemples suivants, qui appartiennent au dix- septième siècle, offirent encore la même signification :

Il faudra que vous me dispensiez encore pour cette fois de vous entretenir en mon patois ordinaire, tel que je le parle avec mes outirons et mes vendangeurs. (Racan, Leu. à Chapel.t nov. 1656.) — En ce temps-là il n'y a pas d'apparence qu'on dispensât tout le monde, comme on fait aujourd'hui, d'user de lait et de fromage en carême, autrement ce malade, n'aurait pas eu besoin d'une dispense du chapitre. (Maucroix, Além.^ c. vi.)

— Corneille emploie aussi dispenser absolument, toujours dans le sens d'autoriser :

Je ne mens plus, Cliton^ je t'en donne assurance.

Mais en un tel sujet l'occasion dispense» {Suite du Ment.» i, 6.)

L'occasion convie, aide, engage, dispense. {Ibid,, m, 5.)

— SE DISPENSER A, suivi d'un substantif, s'abandonner, se livrer à; se donner la liberté de faire une chose :

Si d'éternels dédains, si d'éternels ennuis.

Les bravades, la haine, et le trouble où je suis,

Ont été jusqu'ici toute la récompense

De cet amour parjure où mon cœur se dispemCf

11 est temps désormais que par un juste effort

J'affranchisse mon cœur de cet indigne sort. (PeriA., iv, 1.)

{in à mille impiétés osant me dispenur, (La Suiv., v, 3.)

Ainsi, doresnavant, après la foy donnée,

Nous ne respirons plus qu'un heureux hyménée.

Et ne touchant encor les droits que du penser

Nos feux atout le reste osent se dupemer. {ClU., l'*'éd.jusq. 1644 inclus.)

Cet emploi était très-fréquent au dix-septième siècle :

Mais comme, quelque effort où ce cœur se dUpeiue,

Aimer quand on le veut passe notre puissance,

Par un contraire effet, qui brave tous nos soins,

On aime bien souvent quand on le veut le moins. (T. Corn., PyrrA., i, 1.)

A trop d'emportement la reine se dispense,

Quand... (Id., Timocr,^ ii, 3.)

Et ceux même qu'on sait que le ciel seul occupe.

Des singes de leurs mœurs sont l'ordinaire dupe ;

À quoi que leur malice ait pu se dispenser,

Leur appui leur est sûr, s'ils l'ont vu grimacer. (Id., Fest.de Pierre, v,2.)

L'effort que je refuse à ma reconnoissance

Par la seule pitié la reine s'y dispense. (Id., Camm., iv, 5.)

La visite où pour vous ici je me dispense.

Peut-être choquera l'exacte bienséance. (Id., Cal. doublé, v, 1.)

S'il éioit permis de se dispenser à la raillerie sur une matière de cette importance, je dirois que... (Cyrano, Ltu. div., cont. les Frond.)— La liberté, peut-être un peu trop grande, où je me suis dispensé dans mes épigrammes, est une suite de mon dépit. ( M»« de Yillbo., Joum, am , 5» p., 8« j. ) — Vous voulez savoir le sujet de leur conversation ; vous mettez tout en usage pour l'apprendre ; et si vous en découvrez la moindre parole, vous vous dispensez aussitôt à la conjecture et au commentaire. (Id., iàid., 6« p. 10* j.) — Il se dispensa à des choses fort contraires au respect qu'il devoit à son père. (Id., Annales gai., \'* p.) — Je ne sais comme il a été possible que ma raison se soit dispensée aux extravagances que j'ai commises. (Id., ibid,, 5* p.) — J'assurerai Porcie que vous ignorez les libertés où elle se dispense, en écrivant à Hortensius, et je lui ferai appréhender qu'elles ne viennent à votre connoissance. (Id., Amours des grands hommes, Caton d'Utique.)

On trouve au dix-huitième siècle .

En effet, à me voir appliqué sans relâche

Aux malheureux complots où mon courroux m'attache,

Qui ne croiroit, seigneur, du moins sans m'offenser,

A de honteux soupçons pouvoir se dispenser? (Crébillon, Sémir., m, 3.)

On a dit d'une manière analogue, se dispenser en :

Il se dispensa en une infinité d'opinions et de libéralités extraordinaires, qui ^ réduisirent ses affaires en un abysme, dont je laisse rin>eutaire uu Suétone qui

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