‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en général (volume 3)Chapitre 2 sur 366 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

connattre à quelle occasion, dans quelles dispositions d'espô^ et dans quelles intentions secrètes ou avouées, Voltaire entre^ prit, écrivit et refit à plusieurs fois son fameux Commentaire; enfin, d apprendre comment cette censure du grand poète fut jugée à l'époque, comment elle la été depuis, et comment die doit l'être par un esprit impartial et éclairé.

Cet ouvrage, auquel nous ne pensions pas d'abord donner une si grande extension , est terminé par un Supplément important, qui demande à être rapproché des diverses études auxquelles il se rapporte. Du reste, il oSre plusieurs articles essentiels dont il n'avait pas été question dans le livre.

Je voudrais bien n'avoir pas à recommander de consulter avec un égal soin Verrata placé à la fin de chaque volume. Malgré l'extrême application que j'ai apportée à relire les épreuves d'un travail si délicat, je me suis aperçu trop tard de quelques fautes plus ou moins graves; et un plus grand nombre encore aurait échappé à mon attention fatiguée, sans le secours que j'ai reçu, pour la révision de cet ouvrage, de la part de mon frère Eugène, qui, depuis plusieurs années, m'aide dans mes longs et pénibles travaux avec un zèle intelligent, amical et dévoué, dont je parlerais plus à l'aise s'il ne s'agissait pas d'une personne qui me touche de si près. '

IMI mmrmeîérem parlleiillers de laiiaiisite ^ Corneille, et de la lMig«e ûu dls-0epllèBie •lècle en général.

C'est une vérité triviale que chaque écrivain de marque a son style, expression particulière de sa manière de penser et de sen* tir; mais le plus grand génie n'a pas une langue à lui. Toute l'originalité du poète et du prosateur consiste à mettre diversement en œuvre, suivant la trempe de son talent» le fonds commun de la langue de son temps.

De tant de comparaisons et de rapprochements qu'offre notre Lexique^ il résulte que Corneille n'a pas eu une langue à part non plus que Molière, non plus que Bossuet, ou tout autre du nos grands écrivains ; il n'y a pour ainsi dire pas chez lui trace de langage néologique, à peine a-t-il créé quelques mots et quelques expressions. La locution dont l'honneur lui revient le plus sûrement est peut-être celle de donner ta main, pour épouser, que, suivant Ménage, il a empruntée des Espagnols et osée le premier en français.

Nombre des plus frappantes expressions de Corneille se trouvent également chez les auteurs secondaires ou inférieurs qui balancèrent la réputation naissante du fondateur de notre théâ-

tre,cliez les Mairet, les Tristan rHerraite, les Scudéri, les Rotroa. Peu d'écrivains ont eu une individualité de génie comparable à celle de Corneille; un grand nombre ont eu, si Ton nous permet cette expression, plus d'individualités de langage.

Le grand tragique ne chercbait pas à faire des mots , ni même des locutions, et n'affectait pas non plus la nouveauté des images; il embellit les figures d'usage qui appartiennent à la langue; il recherche très-peu ces figures d'invention qui appartiennent à l'écrivain.

Cependant sa langue est d'une incomparable variété, et d'une richesse que les lexicographes sont le mieux à même d'apprécier : aucun écrivain ne leur fournit autant d'exemples des manières de dire les plus diverses. Personne ne se sert avec une plus admirable aisance de tous les mots de notre idiome : termes nobles, expressions familières, vocables scientiflques et techniques, le dictionnaire entier entre dans ses vers. S'il emploie tant de termes spéciaux, ce n'est pas qu'il ait étudié les arts, les métiers, la chasse, ni l'escrime. 11 parlait de toutes ces choses en homme du monde qui a beaucoup écouté ^ beaucoup observé, et qui, à l'occasion, est en mesure de s'exprimer en termes appropriés sur les sujets les plus divers.

Telle expression vous paraît-elle tout à fait singulière chez Corneille, soyez sûr qu'elle se trouve dans les écrivains de son temps et dans ceux qui l'ont précédé. Par exemple, lisez-vous :

< Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin

Du soldat insolent est l'indigne butin ^ » (Théod,, iv. 1.)

cet emploi du mot butin pour proie vous étonne, vous êtes disposé à croire, surtout le rencontrant dans ThéodorCy que c'est une de ces impropriétés et de ces négligences si reprochées à ses dernières pièces. Cette acception ne serait assurément pas recevable aujourd'hui, mais elle a été employée avant Corneille, témoin cet exemple d'une date antérieure à la représentation de Théodore :

< Et si quelqu'un de nous se trouve criminel, S'il a fait à son sang cet opprobre éternel,

Que, sans miséricorde, il soit, comme un infâme, L'exemplaire butin d'une honteuse lame, Qu'il périsse à nos yeux... »

(St-Amant, Fragment d*un poime de Joseph et de tes frèrêt*)

INTRODUCTION. m

Elle Ta été aussi après lui, puisqu'on lit dans une pièce de Molière, représentée en 1661 :

c Aa moins est- il en moi de proroeltre à ses vœux

Qu'on ne me verra point Je butin de vos feux. » {Don Garder m, 3.)

Manière de parler que l'auteur du Lexique de Molière aurait moins reprochée à notre grand comique, s'il avait su qu'il n'était pas le premier qui l'eût hasardée. Assurément, dans une métaphore consacrée, on n'a pas le droit, comme le dit M. Génin, de substituer un synonyme au mot qui fait la figure ; mais il est probable qu'alors être le butin de était reçu, au moins envers, comme être la proie de.

Corneille dit commander quelqu'un^ pour commander à quelqu'un :

« (In roi que je commande ose se dire roi! » {Au., i, 1.)

Alexandre Hardy avait dit avant lui, dans Alceste: « Puisqu'un entrepreneur te commande, te brave. »

Si vous rencontrez deux genSj pour dire deux personnes^ ne croyez pas que cette expression soit particulière à Corneille; elle a été employée dès le quinzième siècle : « Et certes ce furent deux gens qui firent grande chère ensemble » (Oliv. de La Marche, Mém,, I, 22) ; et elle se retrouve assez souvent depuis, surtout dans les auteurs de Coutumes.

Il en est de même pour certaines constructions qui sembleraient être des singularités chez Corneille. On lit dans la Suite du Menteur :

« Et je me viens de voir arbitre de son sort. >*

Eh bien, un auteur du seizième siècle avait dit :

« Courage , sire Lazare . réjouissez-vous , je me vien de souvenir qu'il y a moyen... » (Lârivkt, Le Morfondu, m. 5.)

Du reste, si une expression, employée plus ou moins fréquemment avant Corneille, lui est attribuée à tort, il ne faut pas trop blâmer ceux qui commettent cette méprise. Les œuvres de ce poète fécond présentent des acceptions rares qui peuvent paraître nouvelles et inusitées, même aux philologues les plus accoutumés à tOQt retrouver dans nos anciens auteurs.

Ainsi nous, qui avons lu et relu avec la plus minutieuse attention, et toujours la plume ou le crayon à la main, nous ne sau-

rions dire combien de milliers d'ouvrages imprimés ou maniu* crits de toute date et de tout genre, nous n'avons pas rencontré, ou nous n'avons pas remarqué un seul exemple de Tadjeetif amatrique, sans mesure , désordonné , probablement du grec afitTpoç, employé dans cette pbrase de la Lettre apologétique: «Il suffît qu'ayez fait une folie amatrique^ sans que j'en fasse une à* vous répondre^ comme vous m'y conviez. » Néanmoins nous jurerions que ce terme n'a pas été fabriqué par Corneille ; s'il eût voulu créer des mots, il en eût fait de plus harmonieux, de plus poétiques, et surtout de plus intelligibles.

La langue de Corneille est sortie du même courant et de la môme source que celle de tous ses contemporains; mais il la

I manie avec autant de fécondité que d'originalité. Il possède à nn très-haut degré cette faculté des écrivains de génie de présenter sous une expression nouvelle les objets dont ils s'occupent, parée qu'ils savent toujours y découvrir de nouveaux aspects. Dans ses moments d'inspiration, il rend les mots tout neufs par l'usage qu'il en fait, et par son habileté à les enrichir de sens plus étendus. Il ne se sert que des expressions de tout le monde, et souvent il les choisit peu, mais quand il a de grandes pensées ou de beaux sentiments à rendre, il se les approprie^ il les change, il les varie, il les place, nous ne dirons pas avec un tel art, mais avec tant de bonheur, qu'il parait les inventer. Et ces incomparables beautés de diction ne brillent pas uniquement dans les six ou sept pièces sur trente-trois jugées par Voltaire seules dignes de la représentation, mais encore, au moins par éclairs, dans les productions les plus dédaignées de notre Eschyle.

Cependant on ne peut pas dire que Corneille ait excellé dans la science du style autant que son glorieux successeur. L'inégal auteur du Cid et A' Attila n'est grand ou n'est original par l'expression que lorsque le sujet inspire sa veine, et que la force de la pensée lui fait créer, tout d'une pièce, un style qu'on ne peut

\ appeler que le style cornélien. A l'exception de ces moments où il est sous la puissance du dieu, il demeure inférieur, comme artiste, à l'auteur de Phèdre et d'Athalie. Celui-ci captive ou charme toujours par la beauté ou par la grâce d'un style dont les Sophocle, les Platon, les Virgile offrent seuls l'analogue. C'est loi, qui possède éminemment le secret de ces expressions tournées qui relèvent et embellissent les moindres détails, de ces rapprochements nouveaux, de ces alliances de mots qui révèlent des

INTRODUCTION. . v

rapports inattendus, de ces locutions de génie qui peignent une masse d'idées, de ces figures naturelles et frappantes, de ces transpositions qui aident à Télégance sans nuire à la clarté, de ces ellipses qui transforment les locutions et donnent .des ailes au vers.

Racine a pris à Corneille des expressions en grand nombre, comme il lui a pris des situations, des mouvements, des traits ; mais, incontestablement, il a beaucoup plus inventé qu'il n'a emprunté, et il est peut-être de tous les écrivains du dix-septième siècle celui qui, en produisant ces pensées immortelles et consacrées à l'admiration de tous les siècles, fit faire le plus de progrès à la langue proprement dite. Aussi, a la lecture. Racine plalt-il plus généralement aux esprits délicats et cultivés. Mais, à la représentation. Corneille reprend sesavant âges. Ce génie hardi, et quelquefois inculte et inégal, est fait pour être entendu bien plus que pour être lu. On ne peut pas le bien juger en dehors de l'audition. Un poète si éminemment théâtral a besoin d'être mis dans sa perspective, qui est le théâtre.

Nous avons, dans quantité d'articles particuliers et dans quelques-uns des articles généraux, comme aux articles inversion^ article supprimé^ emploi du subjonctif y participe^ latinisme^ etc., etc., indiqué les caractères principaux du style de Corneille. Nous devons ajouter ici quelques développements et quelques détails nouveaux, glissant sur les points rebattus et usés par les maîtres de la critique. Nous parlerons d'abord des latinismes que pré- > sentent à chaque instant la prose comme les vers de notre grand tragique.

Le [atinigme est le fond môme de la langue française. Nous sommes moins que personne disposé â méconnaître l'influence du grec sur le français. La langue des Hellènes, nous le sa* vous, fut usitée dans la Gaule narbonnaise longtemps avant l'ère chrétienne, et continua d'y être cultivée dans les siècles suivants. C'est en grec que les premiers ministres de l'Évangile y vinrent annoncer la foi à des populations dont le plus grand nombre les comprenait. La langue grecque s'entretint par l'enseignement des écoles publiques, et par les relations des premiers rois de France avec les empereurs d'Orient, tantôt leurs alliés, tantôt leurs ennemis. Familière pendant des siècles dans le Midi, sortoQt dans le royaume d'Arles , elle pénétra moins avant dans les provinces du Nord, cependant elle y marqua la langue gêné-

raie de son empreinte; elle Tenrichit de locutions comme de mots. Le grec eut donc, dès l'origine, une puissante influence sur le français ; mais, en dépit de l'assertion de Henri Estienne et de ses échos^ elle ne fut pas comparable à celle du latin. C'est la civilisation latine qui. d'abord transforma la Gaule, et la fit rapide* ment briller d'un éclat dont le tableau nous étonne quand nous le voyons dans Quintilien, dans Suétone, dans Cassiodore, dans Symmaque,dans Ausone,dans Sidoine Apollinaire. C'est la langae latine qui a servi de racine à la plupart des mots dont notre vocabulaire est aujourd'hui composé ; c'est la grammaire latine qui a été le fondement de la grammaire française; entre les deux idiomes, même génie en tout, même caractère, sauf la différence notable que constituent les verbes auxiliaires et l'emploi de Tar^ ticle. En pouvait-il être autrement, le latin ayant été si longtemps la seule langue usuelle pour tout ce qui était d'un ordre élevé, alors que le français^ non plus que les autres langues nationales de l'Europe, n'était capable de rendre ni la loi, ni te droit, ni les sciences, ni la philosophie, ni la rehgion?

Les maîtres de la langue française se sont tous pénétrésjirofondément de l'élément latin, et en ont coloré leur discours, po«f nous servir de la belle expression de Cicéron : Sentio orationem meam illorum tactu quasi colorari '. Mais aucun peut-être n'en a gardé une aussi forte empreinte que Pierre Corneille, ce génk éminemment romain. On a pu douter si les Romains ont plus firit pour Corneille que Corneille n'a fait pour les Romains ; car, comme Ta dit La Bruyère : « Les Romains sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire ^. » Les sujets romains eurent toujours sa prédilection. Il a fait voyager sa tragédie chez toutes les nations du monde, les Espagnols^ les Grecs, les peuples de l'Arménie et de la Syrie, les Bithyniens, les Lombards, les Carthaginois et les Huns ; il avait même pensé à finir sa carrière en traitant un sujet puisé dans les annales chinoises. Malgré toutes ses explorations en sens divers , Rome était ton* jours le point central auquel il revenait et se fixait avec amour. Dans sa longue carrière dramatique, il a parcouru toutes les vicissitudes de l'empire romain. Il a montré Rome républicaine dans les Horaces, impériale dans Cinna, chrétienne dans Polyeudtt

' De Oratore, li, 14, 00.

' Les Caractères.

INTRODUCTION. vu

triomphante dans Pompée^ humiliée, quoique menaçante encore» dans Nicomède, enfin dans Attihy vaincue et prête à (^éder la place à un empire nouveau :

c Un grand destin commence, un grand destin s'achève, L'empire est prdt à choir, et la France s'élève. »

Certes^ le peintre de ces grands tableaux expliquant, dans une Épitre â Mazarin, Tidéal qu'il poursuivait, a eu le droit de dire :

c J'en porterai si haut les brillantes peintures, Que ta Rome elle même, admirant mes travaux, N'en reconnoltra plus les vrais originaux. >

Dans les patientes études auxquelles se soumit le génie de Corneille pour se préparer à ces fortes créations, il se pénétra intimement dejajangu^ comme des idées des grands écrivains latîns7pbëles et prosaîëurs. De iSjdans son style ces latinismes si fréquents, qm té'caractérisent plus encore que TheÛénisme ne ca- / ractérise le style de Racine. |

Nons grouperons quelques exemples de ces latinismes de Corneille, l^UnisjToes de si^ifio^tift^-'^ ^t lat^nismeg jj^ cpnAtnipUnna,

11 met aconit comme Vaconiium latin, pour dire poison en général.

Il prend assiduité, dans le sens de continuité, de durée non interrompue : ((Ce qui n'étoit point une règle autrefois Test devenu p«r Vassiduité de la pratique. » {Trois, dise) Un auteur de la première moitié du dix-septième siècle, Gomberville , dit de même, Vassiduité de nos sacrifices.

Il emploie également assidu^ dans le sens de continuel, comme assiduus : n Les répétitions assidues qui se trouvent dans l'original. » {Préf. de l' Irait., édit. 1670.) *

n donne à louange le sens de laus, gloire :

« Couvert ou de louange ou d'opprobre éternel. » {Hor.^ iv, 4.)

Ce latinisme, que Voltaire n'a pas compris, se rencontre, nous Tavons montré, depuis Gerson, dans Vlntemelle Consolation^ jusqu'à M. Villemain, dans le Tableau de la littérature française au Hx'hmtième siècle. Le siècle dernier en avait abandonné l'usage.

Comme nos anciens écrivains, depuis Bouteiller, les rédacteurs des Chroniques de France, et l'auteur du roman de Percefortsty jusqu'à Pasquier; Corneille donne à neveu l'acception de nefosy petit-fils.

n offre autant de latinismes d'adjectifs que de latinismes de substantifs.

Il prend célèbre dans le sens de public, solennel, éclatant :

c Je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages que la voix publique vous rend.» {Pompât Au cardinal Mazarin.)

Nous rapportons des exemples analogues, comme ceux-ci :

« Loroi ne songeoitqu a rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire parottre l'adresse et la magnificence de sa cour. » (M"* db La Faybtti.) « Et Tauroit percé de mille coups s'il ne l'eût réservé à une vengeance plus célèbre,* (Rbgnard.)

Honnête^ cbez notre poëte, signifie honorable, glorieux, comme liilaûn honestus. Il dit: «Un trépas plus honnête)) [Ot/ton)^ pour, un trépas plus honorable.

Il emploie content dans la sévérité de son étymologie latine, contentus^ qui se contient, qui se renferme dans ce qu'il a, qui se résigne sans peine, comme l'explique Forcellini :

« Périssant glorieux, je périrai content. » (Pol.^ iv, 6.)

Il donne à funeste l'acception première de funestus, dérivé de funus^ funèbre, lamentable : « Funeste spectacle, funeste état, péril funeste. »

Il emploie imbécile^ imbécillité, dans le sens d*imbecillus^ imbecillitas^ faible, faiblesse.

n donne à sublime la signification primitive et toute latine d'élevé :

« Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime, » {Sert., i, 3.)

H dit être récent de son latin, pour signifier sortir de l'étudier, et en avoir encore la mémoire toute fraîche, comme Fronton a dit : « Tu, qui a grœcis litteris recentior es. »

Que de verbes aussi sont employés par Corneille d'une manière tonte latine I U dit céder, pour le céder, comme le cedere latin :

< Et si le sang des dieux cède à celui des rois. » {Àndrom,, ni, 3.)

« On ne peut plus rien faire Dont la gloire ne cède à celle de Sévère, »

dit de même Thomas Corneille, dans Maximian, i, 1. Ce latinisme a, du reste, été conservé, môme en prose, après

INTRODUCTION. ix

Corneille. C'est ainsi que l'historien de la Conjuration des Gracques a dit : »

c Ses vertus personoeiles ne cédoient ni à celles de son père, ni à celles de sa mère. »

Obliger^ dans l'auteur à' Horace, a la force du latin obligare, et veut dire lier par un devoir, mettre dans une certaine dépendance morale à l'égard de quelqu'un :

< Envers un ennemi qai noas peut obliger? > [Hor., i, 3.)

Construisant éprouver comme le latin experior, il le fait suivre d'un qualificatif :

< Toujoars de plus en plus je réprouve cruelle. » (UlUut.^ ii. 1.)

Crébillon a dît d'une manière toute semblable :

« Cruelle ! si l'amour vous éprouve inflexible,

A ma triste amitié soyez du moins sensible. > {Rhadam., i, 1.)

Suivant La Harpe, tramotir vous éprouve inflexible n'est pas français ^ » 11 aurait mieux valu observer que c'est un latinisme peu usité en français moderne. Crébillon, d'ailleurs, affectait cette eonstruction ; on la rencontre jusqu'à trois fois dans un seul acte d'une de ses pièces :

c Si ma triste douleur vout éprouve inflexibles ;

Du moins ne laissez pas succomber ma vertu

Sons les divers transports dont je suis combattu. » [Pyrrhus, i, 1.)

« Je lui dois d'un ami le secours et la foi :

Il ne réprouvera lé/jère, ni perfide. » (Ibid.)

« Mes pertes, mes périls n'ont rien d'assez terrible

Pour un roi que l'honneur éprouve seul sensible. » (Ibid., \, 2.)

Corneille dit s'oublier de, avec un substantif, par imitation du latin obliviscor^ avec un génitif, « s'oublier de son néant. »

Les adverbes, les prépositions, les conjonctions nous donneraient lieu de relever bien des latinismes de Corneille. Pour le moment, nous nous contenterons de signaler une manière trèscurieuse d'employer l'adverbe ainsiy à Timitation du Sic te diva potens Cypri, d'Horace :

« Ainsi vienne bientôt cette heureuse journée

Qui nous donne le reste en faveur d'byménée. » {Mél., i, 4.)

* hgeée, 8* p., 1. i, ch. iv, sect. 1.

Du reste, ce latinisme n'a rien de particulier à Corneille. Il a été fréquemment employé au seizième siècle, notamment par Joacbim du Bellay, par J.-A. de Baïf , et on le retrouve au dixseptième siècle dans Mairet, dans Rotrou, dans La Fontaine, dans madame Deshoulières, dans Fénelon.

Corneille a aussi beaucoup de latinismes de syntaxe. Comme les latins^ il emploie volontiers le comparatif pour le superlatif, mieuXy pour le mieux :

«c Et je tiendrois des deux celui-là mieux épris

Qui... » {Don Saneht, ai, 4.)

Plus, pour le plus :

« Ton sexe qui défend ce que plus il désire. » {CUi.j \, 3.)

On verra dans le Lexique combien ce latinisme était fréquent au seizième et au dix-septième siècle.

Il aime à employer plus sans négation, dans le sens de davantage, encore :

« Tais-toi, si jamais plut tu me viens avertir... » {Le Ment,, i, 5.)

Le latinisme se retrouve également dans le genre que Corneille donne à certains noms , comme épigramme, épitaphe^ idole, msuite, limite, voile, qu'il fait masculins, et âge qu'il fait féminin.

Il se retrouve aussi dans la préférence qu'il accorde à certaines formes, comme intrique , qu'il préfère à intrigue, parce que le premier se rapporte davantage à Tétymologie latine intricœ.

On vient de voir combien, dans la langue de Corneille, le latinisme est dominant. L'arcbaïsme ne l'est pas moins. La diction de ce poète réformateur et créateur, qui contribua tant à fixer le génie de notre langue, se rattache par quantité de points à la langue et à la littérature qui finissaient quand il débuta. Il aime certains vieux termes qui commençaient à n'être plus guère usités, et quelquefois il en fait l'usage le plus poétique. Nous ne les avons pas consignés tous dans notre Lexique parce que plusieurs sont très-connus, et qu'ils ne donnaient lieu à aucune observation particulière, par exemple^ coupeau pour sommet, cime :

« Tieus-y toi solitaire, et tel qu'un passereau

Qui d'un arbre écarté s'est choisi le coupeau. j» {Imit.f iv, IS.)

n emploie dosage pour enclos :

« Un bœuf piqué du taon, qui, brisant nos closageê.,, »(C/i(., ii, 7, l'* éd.)

INTRODUCTION. xi

B dit encore, avec Brantônfie, suasian pour persuasion. Il se sert d'allégeance pour dire soulagement : foible allégeance, vaine et fausse allégeance, donner une fausse allégeance, pour mon allégeance.

Comme Etienne Pasquier, comme Malberbe, il se sert de couche, au singulier, pour signifier enfantement, couches :

< Vierge devant ta couche, et vierge après ta couche. »

{OEuvr. div.f Louanges de ta Vierge.)

Dans la préface de Clitandre, dans Vlllusion comique, dans le Menteur, dans les Discours sur le poème dramatique, Corneille donne à occasion le sens de raison, motif, sujet, comme on le fit jusqu'à Voilure, un des derniers chez qui on trouve des exemples de cette signification propre au seizième siècle.

A l'exemple de Montaigne, et par latinisme^ il donne à conférer^ dans l'Imitation, le sens d'être utile à, de contribuer, de servir à :

< A son avancement l'un et l'autre confère. > (Imit., i, 19.)

U emploie au figuré, et avec le pronom personnel, le vieux verbe déglacer, qu'on rencontre dans les Poésies de Loys le Caron, et qui est inséré dans les dictionnaires de Cotgrave et d'Oudin. Il dit :

fc Tout mon corps se déglace... » [L'illus. eam.)

U se sert du verbe épartir, avec le pronom personnel, pour signifier se répandre, se distribuer :

c La bruine à son choix s'épart sur les humains,

Comme s'épartiroii la cendre..., > (Trad. du Ps. 147.)

employant ainsi une expression qui se trouve non-seulement dans Vauquelin de la Fresnaye, dans Théophile, mais dans un de nos plus anciens et de nos plus célèbres trouvères :

« Vil la porriére (poussière) qui s'espart contremont Que font saillir li destrier arragon. i.

(Raimbbrt de Paris, Ogier de Danemarche, v. 6461 )

0 dit posé que, pour supposé que, ancienne locution qu'on trouve, dès le quatorzième siècle, dans Jehan d'Arras. . Il emploie plusieurs fois comme pour comment, avec ou sans interrogation.

Un siècle manie et conduit ses pensées tout différemment d'un antre siècle. La succession des temps, le changement des mœurs, mille causes graves ou légères, amènent dans la langue^ comme

dans tout le reste, des mutations qu(il faut accepter et contre lesquelles personne ne peut rien. Des mots tombent, d'autres naissent; les acceptions des termes se remplacent les unes les autres. Tous les esprits sensés se plient à ces variations de l'usage, mais ils les trouvent quelquefois très-malheureuses.

Certes, sans être un défenseur systématique de l'archaïsme, il est permis de désirer et de conseiller la reprise de quelques-uns de ces anciens mots qui, employés avec jugement, donnent de la dignité et de la majesté au style : grandiorem reddunt orationem, comme parle Cicéron, ou bien lui communiquent de la grâce, de l'aisance et de la variété, t II serait à souhaiter que la plupart des termes dont Corneille s'est servi fussent en usage. Son nom devrait consacrer ceux qui nn sont pas rebutants, » a dit Voltaire *, dans un de ses moments de parfait bon sens et d'intelligente justice.

Le commentateur du grand tragique a lui-même indiqué quelques-uns des termes et quelques-unes des locutions de Corneille dont on aurait dû garder l'usage. Ainsi exorable^ hostie^ dans le sens de victime, invaincu, ce que, pour autant que :

« Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'èire ici. » {Pomp., v. 4.)

c N'est-ce pas dommage, demande avec raison Voltaire, que cette expression ait entièrement vieilli? On dirait aujourd'hui : « autant qu'il peut l'être; » mais « ce qu'il peut l'être » n'est-il pas plus énergique ? »

Corneille dit mes flammes, et non pas seulement ma flamtoe^ comme on dit mes feux, en parlant d'amour :

K Qae Tardear de Clarisse est égale à vos flammes, » (Le Ment., m, S.)

Voltaire est d'avis qu'on l'imite, en dépit de la décision des grammairiens et des lexicographes.

Comme le célèbre commentateur, nous voudrions voir rajeunir toutes ces expressions, mais quelques autres nous paraissent particulièrement regrettables, comme

Charmeur, adjectif ou substantif :

« Que de ses tons charmeurs lamoureuse tendresse. » {Imit., it, 17.) « S'il est civil ou rude, importun ou charmeur. » {La GaL du Pal,, i, S.) c Éloignez quelque temps ce dangereux charmeur, » {La Veuve, n, 3.)

* Rem, sur H or,, i, 1.

INTRODUCTION. xiii

Déceptif, trompeur, dont l'objet est de tromper, mot qui est appelé par déception et décevoir, et dont nous citons d'excellents emplois de Corneille, et de divers auteurs depuis le quinzième ûkAQ^ présent déceptif^ langage déceptif, langue déceptive^ mots déceptifs^ actions déceptiveSy intention déceptive, image déceptive^ mets déceptif, etc.

Instruisant, adjectif, parole instruisante, mot expressif et nécessaire qui a été employé par Pascal, par Malebranche, par Charles Perrault.

Pipeur, trompeur, dont Montaigne, Tahureau, d'Urfé montrent, avec Corneille, l'utilité et la grâce.

Hantise, dérivé de hanter, pour fréquentation, dont le président Hénault s'est encore servi dans ses Mémoires»

Martel, qui n'est plus d'usage qu'en celte phrase figurée, martel en tête, et qui s'employait autrefois dans des alliances de mots extrêmement variées : donner tant de martel; ô combien de martels fai donnés! prendre quelque martel d'une chose; le martel (f amour; ôter le martel à quelqu*un; mettre en martel, etc.

Parentage, pour parenté, qu'on trouve depuis Lancelot du Lac jusqu'à Delille.

Incontestablement, tous ces mots et toutes ces locutions sont autant de richesses perdues.

Quelques-unes des vieilles manières de parler que Corneille employait comme tous les auteurs de sa date n'ont rien pour l'élégance ni pour l'énergie qui les puisse faire tant regretter, mais cependant elles facilitaient et variaient la diction. Telle est la locution fournir de, employée comme servir de, ou fournir activement : t Cet amour paternel qui te fournit d'excuses... Alost n'eût point fourni de matière à ta gloire, » etc., dont noil^ avons présenté tant d'exemples du seizième et du dixseptième siècle, de Larivey, de d'Aubigné, de Bouchet, de Malherbe, de SainVAmant, de Guy Patin, de La Rochefoucauld, de Perrault, de Racine, de madame Deshoulières, de madame de Villedieu, etc. Yaugelas et Ménage avaient frappé de leurs censures cette locution. Elle n'eu continua pas moins, jusqu'à la fin du siècle, d'être fréquemment employée.

Quelquefois les archaïsmes de Corneille sont en même temps des provincialismes contractés dans sa Normandie. On sent un peu le provincial dans P. Corneille. Il passa toute sa jeunesse en Normandie, à Rouen, y résida ensuite presque constamment , et

ne fit que de rares et assez courtes apparitions à Paris, où il ne se fixa qu'à la fin de 1662, longtemps après avoir donné tous ses chefis-d'œuvre, et quand il avait déjà, dans l'édition de 1660, arrêté presque définitivement son texte. La langue de son eon* temporaîn Pascal parait moins vieillie ; c'est, indépendamment du tour naturel de ce noble esprit, qu'il avait davantage ressenti l'influence de la capitale.

Malgré ses prédilections et surtout ses habitudes d'éducation, Corneille ne s'obstina pas systématiquement dans l'archaïsme, et, dans ses révisions, il abandonna quelques vieux termes passés de mode.

Ainsi les premières éditions de Milite , depuis 1633 jusqu'à 1654 inclusivement, donnent ce vers :

< Ne le contre point contre mon insolence. > (A. it, se 6.) Dans les dernières, il a été changé ainsi :

« K'entre point en coarronx contre mon insolence. >

Corneille ne garda que jusqu'à 1654 le vieil adjectif bigearrt pour bizarre f qu'il avait d'abord employé dans la Galerie du palais: c Cette bigearrt hamear n'est jamais sans soupçon. » Il avait dit d'abord, dans Cinna, ii, 2 :

c Auguste aura soûié ses damnables envies. >

Ce vers se lit ainsi jusque dans l'édition de 1654. Mais, le verbe soûler ayant été banni du style noble, le poète fit cette correction :

« Octave aura donc va ses fureurs assouvies. >

Dans les premières éditions de la Veuve^ jusqu'à 1654 inclusivement, il avait mis :

c Vain et foible soûlas eu un coup si funeste. » *

Le substantif soûlas ayant vieilli, il fit ce changement :

« Foible soulagement en un coup si funeste. «

Dans la première édition de Mélite^ i, 6, on lisait :

< ... Adieu, des raisons de si peu d'importance

• N'ont rien qui soit bastani d'ébranler ma constance. »

AUX éditions suivantes, Corneille supprima le vieux mot bastant, capable , et mit :

< Ne pourroient en un siècle ébranler ma eonstanee. »

INTRODUCTION. xv

Cet adjectif, d'an usage si fréquent au seizième siècle, se trouvait encore dans la première édition de V Illusion comique, (ii, 7) :

€ Me croyez voas battant de nuire à votre feu? »

Dans les éditions postérieures à 1654, Corneille fit ce nouveau changement :

<c Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu? »

En effet, ce mot, encore indiqué dans le Triumphus linguœ gailicoSy de Raillet (1664), vieillissait décidément, et, passé la seconde moitié du dix-septième siècle , on ne le voit plus guère employé, si ce n'est par La Fontaine, dans ses Contes, ou par quelques partisans déclarés de l'archaïsme, comme Saint-Simon.

Dans les premières éditions de Méliée^ il s'était servi de consommer pour consumer^ conformément à l'ancienne pratique de la langue :

c Un feu qui la consomme... >

Dans l'édition de 1660, cédant à la réclamation de Vaugelas contre la confusion de consommer et consumer, il substitua consumer à consommer, qui était la vraie forme gauloise, mais dont Molière, presque seul parmi les bons écrivains, continuait de faire usage.

Après avoir employé le vieil adverbe possible, dans les premières éditions de Mélite, de 1633 à 1654, il finit par l'effacer et cessa de l'employer : Vaugelas l'avait censuré, et il ne passait plus pour être du beau style.

Pour certains mots et pour certaines locutions. Corneille se montra donc docile aux caprices de l'usage. Mais il est loin de s'y être soumis, dans sa longue carrière et dans la variété de ses productions, comme l'ont fait d'autres auteurs de cette belle époque de l'art d'écrire, Bossuet, par exemple, dont le style offre de si curieuses et de si importantes transformations aux diverses périodes de sa brillante et féconde vie d'écrivain. P. Corneille, pour le mot et pour le tour, resta bien plus l'homme de ses débuts ; la langue de sa vieillesse tranchait assez vivement avec la langue nouvelle de la cour, avec la langue épurée de Racine et de Boileau.

Jusque dans ses derniers ouvrages, il conservait des mots de

|XTi INTRODDCnON.

^ 1 l'antre siècle ; il disait reehanié^ pour signifier qni a été l'objet de I beanconp de chants, célébré. Tante : « Ces murs si rechaUés^ i (parlant de Troie); évader^ ponr s'évader; rapporter è, ponrse rapporter à, avoir dn rapport avec : Dont vous verriez rkumewr rapportant à la vôtre, etc.; défaire^ ponr se défaire ; roffprocher, ponr se rapprocher : S'il ne faut qu^empêcher qu'un si fidèle amant n'ai puisse rapprocher ; séjour, ponr retard, délai.

n fardç^anssi de vieilles formes ortho^pbiqnes qni n'étaient pins de mode *. Il écrit vefve^ qnand Malherbe et Vauf^las écrivaient veuve, n continue à dire suhmission, qnand soumission avait déjà prévalu.

Un fait sert, avec beaucoup d'antres, à montrer quels changements s'étaient opérés dans la langue en quelques années du régne de Louis \l\\ et sous l'inûuence des purs et brillants écrivains de la nouvelle période, qui date de 1660. Ce fait, c'est que Thomas Corneille, qni vécut toujours avec son frère dans une parfaite conformité de sentiments et d'idées, écrivant des notes sur les Remarques de Vaugelas, se prononce très-souvent contre des expressions et des manières de parler employées par le grand tragique, et les déclare vieillies, impropres ou dépourvues d'élégance.

Pierre Corneille emploie souvent estime ponr dire gloire, réputation. Ce sens passif est condamné par Thomas en ces termes :

c Je ferois difficulté d'employer esime anu-ement que dans la signification active, comme ton estime est une chose que tout le monde recherche avec soin, pour dire Ve*time quil a pour ceux qui ont du mérite est recherchée de tout le mtonde, mais il me semble qu'on ne diroit pas fort bien, dans la signification passive, son etiime diminue de jour en jour , pour dire Cestnme qu'on avoit pour lui. £«ftaie est un mot qui approche de considération; on dit fort bien : tous les honnêtes gens ont beaucoup <f estime et de considération pour lui , mais comme on ne sauroit dire , M considération diminue, pour dire la considération qu'on avoit pour tei, je

* On sait, d'ailleurs, et nous n'avons pas besoin de répéter avec détails que Corneille avait des habitudes orthographiques particulières, qu'il eut un système d'orthographe à lui, et que nombre de ses innovations, plus ou moins promptement adoptées, ont triomphé définitivement. Ainsi, on l'a déjà remarqné, c'est lui qui, le premier, proposa d'écrire éblouir, ébranler, il était, au lieu d'etblùuir, esbranler, il esioit, et d'accentuer hévérité^ qu'on écrivait sévérité. Dans la dernière édition de ses œuvres, faite par loi avec le soin le plus attentif on 1682, deux ans avant sa mort, il a ramené à l'orthographe étymologique beaucoup de mots comme intriques, ambrosie, funciions, préiennons, dissintion, suà» mission, 11 a ramené plusieurs autres mots à l'orthographe française, tel que comrierj qu'il écrit avec un seul r, comme courir.

INTRODUCTION. xvii

ne crois pas qae l'on paisse dire, son estime diminue, dans le même sens qu'on n dit, sa réputation diminue. » (Not. sur les Remarques de Vauyelas, DXLl.)

n déclare aussi que le mot discorde qui se trouve dans le Cid. est tout à fait hors d'usage.

Pierre Corneille a employé d'une manière absolue période, substantif masculin, pour signifier le point le plus élevé, apogée, n dit : (( Les sciences et les arts ne sont jamais à leur période^ n comme Vaugelas dit.: a monté au période de la gloire ; » Thomas Corneille condamne cette manière de dire quand il fait 'cette note:

c On ne dit point monté au période de la gloire, 11 faut dire au plus haut période de la gloire, comme on dit jusqu*au dernier de la vie, »

Pierre Corneille emploie auparavant avec un régime. Thomas, à propos de la remarque CCCCXLVIII de Vaugelas, proscrit formellement cette manière de parler :

c Non-seulement, dit-il, auparavant lui et auparavant que vous soyez venu, ne »nt point du bel usage, mais ce sont des fautes contre la langue. Il faut dire OMNI lui et avant que vous soyez venu, auparavant ne pouvant être qu'adverbe. »

n condamne également dedans, employé avec un régime pour dans :

c On a rendo la langue française si pure, dit-il, qu'il n'est plus permis aux poètes, non plus qa*à ceux qui écrivent en prose, de mettre les prépositions composées pour les simples. Ainsi il faut dire, sur, sous, dans et hors en vers, «tnon pas, dessus, dessous, dedans, dehors, lorsqu'il suit un substantif, et que ces prépositions ne peuvent tenir lieu d'adverbes. » {Note sur la Remarque CXXVIII.)

Devers, dans Pierre Corneille, est très-souvent suivi d'un nom de personne^ comme vers. Cependant Thomas déclare que « devers est une préposition qui a vieilli, et dont il n'y a plus que le peuple qui se serve. » Il proscrit encore plus fortement la lourde et vicieuse locution du depuis, pour depuis, qui se trouve employée dans le Menteur. « Non-seulement, observe l'annolateur de Vaugelas, on n'écrit plus du depuis, mais même ceux qui parlent bien ne le disent point dans la conversation la plus familière, n (Note sur la Remarque CLXXXin.)

Il n'aime pas davantage cependant que, pour pendant que, employé par son frère dans Polyeucte, dans Pompée, dans Andromède:

« Nous avons de très-beaux ouvrages, dit-il, où cependant que est employé,

xviii INTRODUCTION.

c'est assarément une faute, et il faut dire, en vers aussi bien qu'en prose, peu- (tant que je faisois^ et non pas cependant que je faisais, » {Natee sur les Remarques de Vaugelas, CCXVI.)

Pendant que prévalut, mais, nous l'avons observé, cependant que ne fut pas tout à fait rejeté, et on en trouve des exemples en vers jusqu'à nos jours.

Thomas Corneille condamne encore l'emploi de comme, pour que, dans une phrase comparative :

« Autant^ comparatif, dit-il, est la même chose qu'ati«st et si pris pour adeo^ et tous les trois demandent que après eux et jamais comme. > (iVo(. sur les Remarques de Vaugelas, CCXXXI.)

Avec Vaugelas et Ménage, et contre l'avis de Chapelain, il rejette du style élevé possible , pour peut-être. Il prononce, avec Chapelain , que l'expression des mieux, pour le mieux, au mieux,

tf Je n'entends pas des mieux » {Agés., iv, 4.)

« Je m'acquitte des mieux de la charge commise, » (La PI. Roy., i, 3.)

«n'est point reçue par ceux qui ont quelque soin d'écrire correctement. »

On verra dans le Lexique beaucoup de phrases de Corneille comme celles-ci :

* Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir. » {La Suit., m. 10.)

« Nous n'avons désormais que craindre de sa part. » (Méd., ii. 4.)

Voltaire y a vu des barbarismes. Avant lui, Thomas Corneille avait condamné ces sortes de phrases. 11 s'exprime ainsi au sujet de la Remarque CCCCXCII de Vaugelas :

« On dit fort bien, il ne sait que faire, il ne sait que dire; mais il semble que cela doit être absolu, et que quand il suit quelque chose, il est mieux de se servir de rien à. Ainsi je dirois, n'ayant rien à répondre à ses reproches, n'ayant rkm à dire à ceux qui Vinterrogeoient, plutôt que, n ayant que répondre à ses reproches, n'ayant que dire à ceux qui tinieirogeoient. »

Cependant cette forme facilitait la versification. Selon nots, Pierre Corneille a bien fait d'en profiter, et rien n'empêcherait encore les poètes de l'imiter à l'occasion.

Thomas Corneille condamne aussi dans plusieurs substantifs le genre adopté par son frère. D'accord avec Patru, il veut qu'on fasse toujours rencontre féminin. Cette fois, l'usage a donné raison

INTRODUCTION. xix

à Pierre Corneille, et Ton a continué de faire rencontre masculin dans certains cas.

L'annotateur de Yaugelas, d'accord en cette circonstance avec l'auteur des Remarques, comme avec l'usage établi, censure encore indirectement ce vers de son frère :

« Il veDoit à plein voile.., j • [Pomp., m, 1.)

en prononçant qu'il faut dire « caler la voile, et non pas le voile; les voiles enflées par le vent y et non pas enflés , et qu'en ce sens, mie est toujours féminin. »

Notre poète, dans sa révision générale, adopta définitivement la forme intrique j pour intrigue qu'il avait d'abord employé, en 1637, dans l'épltre dédicatoire de la P lace-Boy aie ; de plus, dans la scène vi de l'acte premier du Menteur, il a fait ce substantif masculin :

c . . . Mais enfin ces pratiques Vous peuvent engager en de fâcheux intriques, •»

Thomas Corneille condamne et la forme et le genre adoptés par son frère :

c Intrigue, dit-il, est présentement toujours féminin. Ceux qui ont écrit intrique l'ont fait pour faire rimer ce mot avec pratiqtu. C'est une licence que la poésie ne saoroit excuser. » {Not. sur les Remarques de Vaugelas, CXXIX.)

Et dans l'édition qu'il donna, en 1692, des œuvres de Pierre Corneille, il changea les deux vers du Menteur ci-dessus rapportés, pour faire disparaître le mot intriques.

D ne fait pas davantage grâce aux vieilles formes orthographiques , comme submission pour soumission, et aux licences poétiques qui contrarient la grammaire, ainsi qu'on le verra par plusieurs articles du Supplément de notre Lexique.

On s'expliquera cette différence dans la manière dont Pierre Corneille écrivait et dont Thomas jugeait le style, si l'on se rappelle que ce dernier, plus jeune de dix-neuf ans que sou frère, avait plus que lui vécu à Paris, avait davantage fréquenté les bons écrivains de la seconde moitié du siècle^ et surtout avait beaucoup lu Racine, dont il a imité la manière dans Ariane, son chef-d'œuvre, et son seul titre incontestable à la gloire de poëte tragique.

Pierre Corneille voulut aussi modifier son style d'après le changement de l'usage. Nous l'avons vu renoncer à certains archaïsmes

tombés en désuétude. Il fît aussi bien des retouches de diverse nature dans le détail du style. Un seul exemple montrera combien elles étaient quelquefois minutieuses et scrupuleuses. £n 1645, il avait écrit dans la Suite du Menteur :

< Laissez-les s'écouler^ je vous dirai qui c'est. » (A. m, se. 4.)

En 1682, il corrigea pour mettre :

« Laissez-les s'échapper j je vous dirai qui c'est. >

Mais généralement ces retouches ne furent pas très-heureuses. Corneille était essentiellement un écrivain de jet. Il ne savait guère chercher ni travailler ses corrections, et souvent quand il voulait ainsi modifier de sang-froid ce qu'il avait écrit de verve, son instinct l'abandonnait, et à des beautés de premier ordre censurées peut-être par une critique infime ou timide, il substituait des expressions beaucoup plus communes. C'est ainsi qu'il supprima la poétique expression :

« Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers, >

et la remplaça par ce vers :

c Du sang des Africains arroser ses lauriers ; »

parce que Scudéry, l'Académie et Ménage avaient déclaré qu'on ne peut pas dire arborer un arbre.

11 avait d'abord dit dans Pompée, iv, 4 :

c Je n'irai point chercher sur les bords africains Le foudre puuisseur que je vois en tes mains. »

Dans une révision, il afifaiblit le vers en mettant le foudre souhaité^ au lieu du foudre punisseur, que Molière saura reprendre et s'approprier très-heureusement. Ah! que le poète garde ses archaïsmes, ses hardiesses, et môme ses incorrections, plutôt qae de nous priver d'aucune de ces originalités et de ces créations de génie qui feraient tout pardonner.

Le père de la tragédie française ayant si peu innové dans le mot et dans l'expression , un Lexique de Corneille n'aura donc à étudier qu'un bien petit nombre de faits de langue particuliers à ce poète, mais il offrira l'occasion d'expliquer une multitude de termes et de manières de dire très-usités au dix-septième siècle, et dont cependant aucun dictionnaire n'a coutume de s'occuper.

Notre livre offrira un grand nombre de ces études toutes

INTRODUCTION. xxi

neuves sar la diction des grands écrivains qui ont fondé ou perfectionné la langue classique, et en ont étendu le domaine par des alliances nouvelles et heureuses. Nous indiquerons quelquesunes de ces espèces de monographies philologiques, et nous insisterons même sur des détails dont beaucoup de lecteurs pourront profiter. A l'occasion, nous compléterons notre Lexique au point de vue de la langue générale du dix-septième siècle.

Corneille emploie très-souvent avancer dans le sens de faire réussir, de servir :

c Votre fourbe inventée à dessein de nous nuire,

Avance dos amours au lieu de les détruire. » [MéL, v, 6.)

« Et ma timidité s'efforce A^avancer

Ce que hors du péril je voudrois traverser. » {Mid., m, 1.)

« Pour avancer l'effet de ce discours fatal. » {Pol.f i, 3.)

« Les intérêts du prince avancent trop les miens

Pour... » [Jiie cl Bér„ m, 3.)

On peut voir au Lexique les autres exemples, et le texte complet de ceux que nous ne faisons qu'indiquer ici. Corneille emploie encore avancer dans le sens de gagner :

c Et jamais sur ce cœur on n'avancera rien,

Qu'en me donnant un sceptre ou me rendant le mien, a {Œd.f i, 1.

« Je parle, promets, prie, et je n'avance rien. » {Sur., ii, 3.)'

Enfin, il s'en sert dans le sens de mettre à exécution :

< Il est temps d'avancer ce qu'il faut que je fasse. » {Rodog., v, 3.)

Toutes ces significations si curieuses se rencontrent partout dans les écrivains de la fin du seizième siècle et dans ceux du dixseptième. Nous ne pouvons pas reproduire ici tous les exemples dtés dans notre Lexique^ pour établir une acception connue de ri peu de personnes. Il suffira d'en présenter en abrégé quelques-uns, d'autant que nous espérons qu'on les voudra lire tous dans le livre :

< Lear rage a mis au jour ce qu'elle avoit de pire ;

Certes, je le puis dire.

Mais je pois dire aussi qu'ils n'ont rien avancé. »

(Malh., Trad. du Pi. cxxvii.)

< Avancer l'oeuvre, avancer le traité. (Henri iv.)— Ce que l'on avança fut que... (Kalb.) — Avancer une conquête. (Boss.) — Avancer une entreprise. (St-Réal.)— Àwùncer les intérêts de la religion. (Mass.) » Avancer un projet. (Boss.) — Avan-

cer un dessein. (La Rochbf.) — Tout ce qui avance notre élévation. (Boss.) — Us n'avoten/ pas beaacoap avancé de s'être défaits de Ferdinand. » (Flécb.)

D'une manière analogue, avec le pronom personnel :

< Notreheurue peut «*ût«ancer qu'en... » (P. Cobn., JLa Veuve,)

Le verbe rompre se prenait aussi dans plusieurs acceptions remarquables qui ont maintenant besoin d'être expliquées. Ainsi il avait fréquemment le sens d'empêcher d'avoir lieu : « Rompre un coup^ des coups^ rompre des spectacles, rompre des effets, des projets, des succès, une entreprise, un obstacle. » (P. Corn.) — € Rompre des plaisirs. » (Lariv.) — € Rompre un malheur. » (DTrfé, Th. Corn.) — « Rompre une partie. > (M"' de Villed.) — « Rompre un dessein. » (Brant., P. Corn., Boss., M"* de Villed.)

Rompre un coup est une expression prise du jeu de paume, çt toutes les locutions analogues que nous avons citées sont de légitimes extensions de la signification première, quoi qu'en ait dit Voltaire en critiquant rompre des spectacles,

A propos du vers de Corneille,

c Et ce n*est pas pour être aux termes d'en mourir, » {Pulch., m, 3.)

nous avons encore fait une étude approfondie sur des manières de parler fréquentes au seizième et au dix-septième siècle. Nous avons montré qu'on disait souvent être aux termes (fc, ou être en termes de, ou bien encore être en terme rfe, suivi d'un infinitif, pour signifier être au point, être sur le point de; qu'on trouve également être sur les termes rfe, pour signifier être sur le point de, ou être en position, être en mesure de; et dans des sens analogues, être en grands termes de; qu'enfin on disait me^^rf aux termes de^ réduire à telle ou telle extrémité, ou mettre en état de, et réduire aux termes que, réduijre à un tel état que.

Il y a encore trop d'hommes qui croient que, hors le Dictionnaire de VAcadémiCy — nous parlons de l'ancien, — il n'y a pas de salut. Ils pourront être désabusés par beaucoup d'articles semblables à plusieurs de ceux que nous venons de mentionnei": quelques-uns rappellent des faits de langue décidément vieillis, mais les autres devraient encourager à d'heureux rajeunissements.

Cette grande et belle langue du dix-septième siècle, qui possé- ' dait tant de richesses et de ressources, avait une aisance de varier

INTRODUCTION. xxin

les locutions que nous avons perdue. Nous prouverons ici par quelques exemples un fait dont notre livre tout entier est la démonstration.

On dit habituellement donner lieu, laisser lieu de; au dix-septième siècle cette locution se modifiait en mettant un adjectif de* ▼ant lieu :

« Ce soDt des termes qu'il a si peu expliqués, qu'il nom laisse grand lieu de doater de ce qu'il veut dire. » (P. Corn., Prem, Disc)

< Ne donnerez-yons point quelque lieu de vous dire...? »

(Id., Pu/cA., III,].)

On mettait aussi un adverbe de quantité devant lieu :

< Carlos a tant de lieu de vous considérer. *

(P. Corn., D. Sanchf, v, 1.)

< Qui voas avoienl donné tant de lieu de vous plaindre. »

(Id..^9é«.. v.7.)

La locution un peu vieillie rendre combat, rendre le combat, se variait de vingt ou trente manières, au propre ou au figuré : ne rendre point de combat , ne rendre aucun combat, rendre plm de combat, rendre tant de combats, rendre des combats superflus, rendre de grandi combats, sans presque rendre de combat, rendre un combat trhhfkrieux, rendre de beaux combats, ne rendre quun combat trèscourt, rendre des cmnbats faibles.

Il est en votre main, pour signifier il est en votre pouvoir, il dépend de vous, est une locution toute faite et très-ancienne. Corneille la modifie en la faisant suivre de de et d'un infinitif:

c S'î/n'e«ipas en sa main <fe m'arréter au jour. » {Œd„ iii« 1.)

« Mais il est en ta main de le rendre impuissant. • [ïmit., iv, 10.)

Une des locutions où apparaît le mieux T^aisance heureuse qu'on avait dans la vieille bonne langue de varier et de nuancer l'expression, c'est la locution tirer raison, et faire raison. On disait, comme aujourd'hui, tirer raison, mais on disait encore, avec Tadjectif possessif, tirer sa raison :

< Mourir sans tirer ma raison! > (P. Corn., Le Cid.)

On disait, d'une manière analogue, avoir sa raison, avoir sa raisonde :

< Qne li papes sa raison ut. » (6. Guiart.) — « J'en auray tousjours ma raison. » (B. Bbllbau.) — c Ha! }*enaura^tna raison. » (Lârivet.)

rxiv INTRODUCTION.

Plus habituellement on disait, sans l'adjectif possessif, tirer la ration de :

c Pour tirer la raison de U mort d'Encelade. » (Racan.)

Et Ton pouvait modifier celte locution de diverses manières» comme ne tirer aucune raison de , etc.

On trouve de même, surtout au seizième siècle, avoir la raison <fe, pour avoir raison <fe, et, avec diverses modifications, ne pouvoir avoir autre raison, etc. /

Au lieu de faire raison <fe, on disait également faire la raison de:

« La raisofi que vous en peat faire sa bonté,

Je consens qu'eUe vous la fasse. » (P. Coiui. Agis., i, 2.)

Corneille, dans ses comédies ou ses tragédies, a fréquemment employé cette locution dans le sens de réduire, gafçner, venir à bout de, et on la trouve très-souvent chez des écrivains antérieurs ou postérieurs, avec diverses nuances de signification.

Elle pouvait toujours se modifier au gré de l'écrivain. Corneille dit : a faire un peu de raison de^ » pour signifier tirer quelque vengeance de ; et Tavernier : « L'avanie qu'il nous suscita du peu de raison qu'on lui avait fait de. » On trouve encore : « Lui faire si bonne raison^ » dans les Lettres manuscrites de Henri IV; fjjPItu veux m'en faire une entière raison^» dans Cyrano de Bergerac; « Vous ne daignâtes me faire aucune raison sur, » dans Arnauld.

On disait aussi se faire la raison^ comme se faire raison, faire faire' la raison, comme faire faire raison.

Dans la langue du dix-septième siècle, les verbes changeaient d'espèce beaucoup plus aisément et plus fréquemment qu'aujourd'hui.

Les neutres devenaient souvent actifs, nous en donnons un exemple à l'article GERMER, pour faire germer :

< Et c'est une semence illustre, vive et forte,

Qui de nouveaux uitulyrs germe une ample moisson. »

(P. Corn., Vers, des Hymnes de S. Vieior.)

* Emploi excellent, imité du latin, et dont, malgré l'omission des dictionnaires, on trouve de fort bons exemples jusqu'à nos jours. Consentir, qui n'est plus guère d'usage à l'actif qu'au palais et dans le langage diplomatique , s'employait à cette voix dans la langue générale, en prose et en vers, et nous en donnons de très-nombreux exemples, depuis les poèmes chevaleresques de

INTRODUCTION. xxv

Garin le Loherain et de Guy de Bourgogne jusqu'à M. Alexandre Dumas. — Attenter^ criera contribuer^ moquer ^ étaient aussi actifs dans beaucoup de cas.

D'autres verbes, qui aujourd'hui s'emploient toujours à l'actif, se prenaient très-souvent d'une manière absolue. Ainsi, on disait neutralement, affaiblir^ comme faiblir^ en parlant de talent :

< rajfoiblii, oa du moins ils se le persuadent. *

(P. Corn., Remerc, au roi en 1667.)

Et de même, en parlant de la santé, de la parole, etc. :

cTenesis, cependant, ajfoibtusoit à vue d'œil. » (Gohderville.]— < Nous sommes tons faits pour affaiblir, vieillir et mourir. » (M"« de Lambert.)

< Sa parole affaiblit, à peine elle profère... » (D'Aubignb.)

Entreprendre^ pour dire faire, former une entreprise :

c On fit/reprentf assez, mais aucun n'exécute. » (P. Corn., Cinna^ \i, 1.)

Et, entreprendre contre^ faire des entreprises, se soulever, conspirer contre :

€ Et lorsque contre vous il m'a fait entreprendre,

La nature en secret auroit su m'en défendre. » {HiracLy iv, 3.)

rc a prétendu, à tort, qw' entreprendre « veut ici absolument on lagune.» Plusieurs excellentes sources, et en particulier les Lettrès missives de Henri IV^ nous ont fourni de nombreux exemples d'entreprendre f sans aucun complément, et d'entreprendre aussi employé neutralement avec contre ou avec sur. Corneille présente un exemple de cette dernière construction :

a Votre haine tremblante est un mauvais appui

A quiconque pour vous entreprendrait sur lui. » {Perth., ii, 1.)

Plaindre pouvait aussi être pris neutralement :

« J'ai beau plaindre et beau soupirer. » (Halh., Sonnet,)

€ Mais, 6 nouveau sujet de pleurer et de plaindre ! »

(P. Corn., Méd., v , 1.)

Certains verbes avaient des acceptions conformes à l'étymologie qui ne sont plus en usage. Ainsi seconder voulait assez souvent dire suivre, venir après, au physique et au moral, de sequor^ comme on le verra par les nombreux exemples que nous citons de Pasquier, d'Henri Estienne, de Grevin, de Passerat, d'Alexandre Hardy, des deux Corneille.

Le participe donne lieu, comme le verbe, à constater bien des différences entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre.

D'abord Corneille, comme ses contemporains et ses devanciers, emploie le participe présent dans beaucoup de cas où il ne se rapporte pas au sujet de la phrase, ce que la grammaire interdit aujourd'hui, et ce que Voltaire a signalé comme un solécisme dans notre poète, bien qu'il ait lui-même employé la même construction dans ïOrphelin de la Chine.

< Il n'a voit que six ans, et, lui perçant le flanc. On en fit dégoutter plus de lait que de sang. >

(P. Corn., HàacL, i,l.)

Lui perçant le flanc, c'est-à-dire lorsqu'on lui perça le flanc.

Nous citons nombre d'exemples analogues où le participe présent, avec ou sans en, ne se rapporte pas au sujet de la phrase, et équivaut à quand, lorsque, pendant que, avec l'indicatif. Nous nous contenterons ici de rappeler quelques exemples de en naissont, in nascendo, pour signifier quand je naquis, quand il naquit, au moment qu'ils naissaient, dans leur naissance :

I Les peuples sont heureux que ce Dieu tout-puissant

Illumine dés en naûsant ^*

De sa lumière intérieure. » (Racan, Ps. xxxii.)

c Si mon père en naittant m'avoit pu faire don De son esprit poétique, ainsi que de son nom... >

(Id., Épigr., madrigal à Anne d'Autriche.)

Voilà la prétendue faute tant reprochée à Boileau : « Si ton astre en naissant ne t'a formé poète. »

« Ces derniers mots tirèrent de secrets soupirs du sein d'Aroasis et de Calisthene, mais ils les estoufferent en naissant. » (Gohb., Cythérée, i, 6.)

« Peut-être le destin voulut vous faire naître Pour fléchir un vainqueur, pour captiver un mattre, Pour adoucir en mol cette âpre dureté Des climats où mon sort en naissant m*a jeté. »

(Volt., VOrphel. de la Chine, iv, 4.)

Corneille emploie aussi le participe présent précédé de en , dans le sens de si avec l'imparfait de l'indicatif :

c POLTEUCTB. Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

NBARQUB. Par une sainte vie il faut la mériter.

POLTBUCTE. Mes crimes en vivota me la pourroient ôter. * i^oL, u, 6.)

INTRODUCTION. xxvii

Le participo présent s'employait encore très-fréquemment pour le gérondif :

< Hélas I ta m'as perdu me voulant obliger. * (P. Corn., La Veuve^ m, 1.)

n est inutile de rapporter vingt exemples semblables, et de nous étendre sur ce fait dont d'autres se sont occupés.

Très-souvent le participe présent s'accordait ; ce fut seulement vers 1680 que l'Académie française se détermina à ne plus le décliner. Nous montrons qu'après même que la règle de l'indéclinalnlité du participe présent eut été proclamée, plusieurs écrivains, et surtout des poètes, continuèrent à le faire accorder, au moins dans certains cas, comme Voltaire dans ces vers de la comédie du Dépositaire :

« Ah 1 j'aime à voir les gens Dans leur vrai caractère à nos yeu\ se moutranu. >

Notre article ÉVADER^ ou plutôt notre mémoire à propos de ce mot, montrera combien de verbes, que l'usage actuel fait pronominaux, pouvaient, au seizième et au dix-septième siècle , ou dans les époques antérieures, s'employer au neutre avec la même signification. On y verra, avec évader^ pour s'évader^ abaisser ^ ùOÊOUïe s'abaisser ; abâtardir, comme s'abâtardir; abattre, comme s'abattre; accorder y comme s'accorder; accroître, comme s'accroître; amuser f comme s'amuser; appauvrir , comme s'appauvrir; assembler, comme s'assembler ; attendrir ^ comme s'attendrir; baisser ^ comme se baisser; briser, comme se briser; consumer, comma se consumer; courroucer, comme se courroucer; déplacer, comme se déplacer; désaccoutumer de, comme se désaccoutumer de ; ébattre , comme s'ébattre; échapper, comme s'échapper-,. éclipser, comme s'éclipser; émouvoir, comme s'émouvoir; endormir, comme s'endormir; évanouir, comme s'évanouir; fâcher, comme se fâcher; familiariser, comme se familiariser ; fermer, comme se fermer, être fermé; flétrir, comme se flétrir; gaudir, comme se gaudir; hâter, comme se hâter; hérisser, comme se hérisser; jouer de, comme se jouer de; lamenter, comme se lamenter ; lever, comme se lever on se relever; maintenir, comme se maintenir; moquer, comme se moquer; multiplier, comme se multiplier; plaindre, comme se plaindre; prendre à, comme se prendre à; relever, comme se relever ;

« Voir 1. 1, p. 41-51.

xxviii INTRODUCTION.

repentir^ comme se repentir; réveiller, comme se réveiller; roidir^ comme se roidir; serrer^ comme se serrer; taire, comme se taire.

On verra, d'un autre côté, qu'il était très-fréquent, dans Tancienne langue, d'employer le pronom personnel devant certains verbes neutres, dont l'action se réfléchit en quelque sorte sur le sujet. On disait s'accoucher^ comme accoucher; s'aimer à, comme aimer à ; ^apparaîtrez comme apparaître; se chanceler^ comme chanceler; se combattre^ comme combattre; se commencer^ comme commencer ; se communier , comme communier ; se condescendre , comme condescendre; se consentir^ comme consentir; se courir ^ comme courir; se craindre, comme craindre ; se déchoir, comme déchoir au sens matériel ; se dédaigner ^ comme dédaigner; se déjeuner, comme déjeuner; se délibérer^ comme délibérer; se deviser, comme deviser; se dîner^ comme dîner; se disparaître^ comme disparaître ; se dormir ^ comme dormir ; s'échapper à^ comme échappera; s'éclater^ comme éclater; s'encourir ^ s'en aller, s'enfuir en courant ; s'entrer, comme entrer ; s^essayer^ comme essayer; se feindre, comme feindre; se for faire, comme for faire; se gésir, comme gésir; se larmoyer, comme larmoyer; se marcher, comme marcher; se mé faire, comme mé faire; se mousser, comme mousser; se mûrir, comme mûrir; se naître, comme naître ; se pâlir, comme pâlir; se partir, comme partir; se penser, comme penser ; se périr, comme périr; se pourpenser, comme pour penser; se prendre garde, comme prendre garde; se rentrer, comme rentrer; se reverdir, comme reverdir; se soupçonner de, comme soupçonner de; se souper, comme souper; se sourire de, comme sourire de; se souscrire^ comme souscrire ; se tarder, comme tarder; se tempêter, comme tempêter; se transir, comme transir; se verdir, comme verdir ; se vivre, comme vivre.

Renouveler, qui ne s'emploie plus neutralement qu'avec la préposition de, et dans un petit nombre de locutions, comme renouveler de courage, renouveler de jambes, s'employait, depuis les plus anciens temps de la langue, comme verbe neutre dans quantité de cas, pour signifier se renouveler, prendre une nouvelle force : « Le deuil renouvelle,)} (J. Bodel et Herbers.) « Ma joie renouvelle. » [Jehan Lescurel.) « La fièvre de Philis renouvelle. » (Racan.) « Ma confusion renouvelle et croit. » (P. Corneille.) Etc., etc.

Quelques verbes, toujours réfléchis dans la, langue actuelle, s'employaient aussi à l'actif.

INTRODUCTION. xxix

On disait éprendre, pour signifier rendre épris de. Outre le vers de la Mélite de Corneille :

« Et l'amour qui pour lui nCiprit si follement, »

notre Lexique présentera des exemples de cette locution depuis J. Bodel, Qnesne de Béthune et Jehan Lescurel, jusqu'à Saint- Simon et Sénecé.

Nous n'avons encore rien dit des diverses classes d'adjectifs et de pronoms. Cependant ces parties du discours fournissent aussi bien des remarques. Bornons-nous à quelques exemples.

Prêt de, prêt à, qui aujourd'hui signifient toujours préparé à, étaient d'un usage universel au dix-septième siècle et pendant une grande partie du dix-huitième^ avec un nom de personne ou de chose, pour dire sur le point de. Et l'on ne voit pas la raison qu'ont eue les grammairiens de rejeter et de condamner cette signification. La logique, ce nous semble, ne s'opposait aucunement à ce que les locutions prêt de, prêt û, surtout avec un nom de personne, eussent les deux sens si voisins de préparé à, et de 9ur le point de : quand on est prêt à une chose, on est naturellement sur le point de la faire.

Tel mot, toujours adjectif maintenant, devenait substantif dans certains cas. Par exemple, généreux s'employait substantivement, pour dire un homme ma^^nanime :

« En vain d'an sort si triste on veut les garantir.

Ces cruels généreux n > peuvent consentir, > (P. Corn., IJor,, m, 2.%

etc., etc.

Corneille emploie encore humain substantivement, pour dire

la nature, les forces de l'homme : « quelque chose qui surpasse

Vhumain;i^{PoL) impur ^ pour dire ce qui est impur, impureté :

< Par là de tout Y impur la souillure s'efface. > {Jmi., ni, 2.)

Quelque, qui aujourd'hui se prend adverbialement devant un adjectif, dans le sens de «t, s'accordait pendant le seizième siècle, et continua de s'accorder pendant une grande partie du dixseptiéme :

cH se trouve peu de gens aisez, quelques ignorans qu'ils soyent... » (Faucuet.) — • Quelques foibles qu'ils soient. » (Henri iv.)

« ... Et n'oser de ses feux, Quelques ardents qu'ils soient, se promettre autant qu'eux. »

(P. Corn., Pulch., ii, 1.) c n y a peu d'ordres religieux, quelques austères qu'ils soient... » (Bourd.)

Vaugelas s'était prononcé pour rinvariabilité de quelque employé ainsi avec la signification du quantum libet des Latins. Thomas Corneille, dans ses notes sur le livre des Remarques^ se déclare aussi pour Tusage actuel, mais avec une hésitation qui montre que la règle n'était pas encore bien établie. Du reste, lui-même a fait accorder quelque dans des cas où il a bien la signification adverbiale : « Quelques belles que puissent être les choses..., » dit-il dans l'Avis au lecteur de sa tragédie A'Antiochus.

Quelque, pris dans le sens d'environ, recevait aussi la marque du pluriel : « Ils n'avoient que quelques deux ou trois cents hommes de troupes réglées. » (Pellisson.) « Il peut y avoir quelques huit jours. » (P. Corneille.)

A notre avis, cette orthographe était très-logique. Quand on disait il y a quelques huit jours^ cela signifiait : il y a quelques jours, qui montent au nombre de huit, etc.

Tout s'accordait également devant un adjectif masculin ou féminin, ou devant un participe passé , au Heu d'être employé comme adverbe, et invariable. Nous avons montré la généralité de cet usage, depuis le trouvère CuveUer, le chantre de. Bertrand Duguesclin^^squ'à Vaugelas. L'auteur des Remarques formula bien la règle qu'on suit aujourd'hui, mais il y eut partage entre les écrivains : les uns l'adoptèrent, les autres s'en tinrent à la pratique ancienne de faire accorder tout, en lui donnant le sens de totus, tout entier; tels furent Ménage, Mézeray, PelUs- SOD, Bourdaloue, Malebranclie, Massillon, et même Fontenelle, dans ses Éloges des Académiciens y ce qui montre qu'il fallut près d'un siècle^ la règle de Vaugelas pour se bien étabhr.

Parmi les pronoms, le relatif que est celui qui nous a fourni le plus de sujets d'études. Nous signalons d'abord que, suivi d'un iufinitif, et précédé d'une négation, équivalant à rien à :

«Nousu'avonsdésormaisguecraindrede sapart.»(P. CoRN.,itf^., u, 4.)

Voltaire y a vu un barbarisme. Mais nous montrons ce prétendu barbarisme dans tous nos auteurs , depuis le trouvère Benoit, cLez qui l'on trouve :

• N'unt que beivre ne que mangier, »

jusqu'à La Fontaine, qui dit, dans ses Amours de Psyché:

< Les traits du visage très-beaux, et si bien proportionnés qu'on n'y trouvoit que reprendre. »

INTRODUCTION. xxxi

Nons signalons aussi Teraploi elliptique de qucy pour ce que, à la manière du quid latin, et du che des Italiens, que le célèbre commentateur trouve encore incorrect ;

« Elle meurt de savoir que chante le poulet. • (P. Corn., Le Bleni,)

Manière de dire essentiellement française, puisque nous en montrons Tusasçe ininterrompu depuis le trouvère Renau de Beaujeu jusqu'à Corneille.

Mais la partie du discours qui présente les différences les plus frappantes entre la manière de parler du dix-septième siècle et la nôtre, c'est la préposition.

Les prépositions sont ce qu'il y a de plus compliqué dans toutes les langues, et elles en constituent toujours une des principales difficultés, parce que, dans toutes, un même rapport est marqué par plusieurs prépositions, et qu'une même préposition marque plusieurs rapports, souvent de nombreux rapports. Notre langue n'est peut-être comparable à aucune autre pour l'étonnante multiplicité de significations de ces mots si simples ctsi peu saillants. On croirait que le système des prépositions est, en français, ce qu'ily a de plus inconséquent, si la logique n'apprenait à en ramener à une valeur primitive les sens les plus divers, à en xéduire sous un point de vue unique et général les usages en apparence les plus opposés ; enfin, si la réflexion ne faisait voir que chaque préposition a une valeur propre et déterminée, que c'est l'analogie qui l'a étendue à tant d'usages différents, et que ce sont les divers compléments qui la modifient si profondémedl.

Deux de ces particules, à et de, se distinguent entre toutes les autres; comme l'a très-bien ditd'Olivet, elles «soutiennent presque tout l'édifice du langage français '. » Ce sont aussi celles qui nous ont fourni le plus de remarques. En voici quelques-unes qui serviront à montrer qu'un des caractères les plus distinctifs de la langue du dix-septième siècle est la liberté qu'on avait d'employer diverses prépositions pour exprimer le même rapport. On mettait souvent à au lieu de pour devant un substantif ou un infinitif :

« Réserve ton courroux tout entier au besoin. » (P. Corn., CUl, i, 4.) « Cherche la solitude à cacher tes soupirs, » (Id., Hor., i, 2.)

Etc., etc.

* Remarques tur Racine , XL>iii.

A s'employait aussi pour en devant un infinitif :

« A raconter ses maux souvent on les soulage. > (P. Corn., VoU^ i, 3.) « À remonter encore plus haut, on voit... » (Boss.)

Etc., etc.

Et aussi devant un substantif, comme on le verra, notamment par notre article à gui%e de pour en guise de.

A remplaçait encore de; à quel droit, pour de quel droit :

c A quel droit gardes-tu l'aimable nom de vie? > (P. Corn., /mit., m, 30.} c . . . i4 quel droit prétends-tu nous juger? » (Fonten., Past,]

Et avec des verbes, s'effaroucher à, comme s'effaroucher de :

€ Qu'il ne $* effarouche point à le voir sur la scène. » (P. Corn., Veux, Disc.) f

Oublier à, pour oublier de; manquer à, pour manquer de; ne pas laisser à , pour ne pas laisser de; conseiller à, pour conseiller de; omettre à, pour omettre de.

On mettait aussi à pour de après certains adjectifs, tel que dissemblable à pour dissemblable de, etc.

Corneille, comme ses contemporains, affectionne encore l'emploi de à pour avec :

« A moins de sang. > {Hor.)'^€ A coiffe abattue. » {Le Ment.) — A vœux redoublés. » [Trad. des Ps,) ^uA communes enseignes. » (Sert.)^ < A communs sentiments. » (Oihon.)

€ ... Charles qui t'attend, mais à portes ouvertes,

A forts démantelés, à travaux démolis. » (Les Vict, du roi en 1667.)

A était mis aussi quelquefois pour envers :

< A moins que d'être ingrau à mon libérateur.» (P. CoKft., Androm,, u, 3.) <c Mais voyant que ce prince ingrat à ses mérites... » (Id., Pomp., ii, 3.)

Le Dictionnaire histotHque de l'Académie française n'indique pas ces e!(emp]es parmi ceux de la préposition à employée dans le sens à* envers. Est-ce parce que Palru a trouvé hardies ces manières de dire, et que d'Olivet et Voltaire les ont critiquées, l'un chez Racine, et l'autre chez Corneille ? Cependant, outre nos grands poètes, des auteurs de toute sorte, depuis Gringore jusqu'à Voltaire lui-même, se sont servis de cette forme excellente.

Corneille dit :

« Je parle seulement de ce qu'a vu le roi,

Seigneur, et qui voudra parle à sa conscience. > (D. Sanche, i, 3.)

C'est-à-dire, parle selon sa conscience. Cette expression est

INTRODUCTION. xxxiii

assez particulière; du reste, elle rentre dans la signification de $el€n qu'on donnait alors plus souvent qu'aujourd'hui à la préposition à. Corneille dit, parler à sa conscience, comme on dit, parler â $a fantaisie.

n était encore très-ordinaire au dix-septième siècle d'employer de pour en, suivi d'un participe présent :

c Que ferois-tu de moi de me laisser la vie? > (P. Corn., BéracLj m, 2.)

Forme rapide où Voltaire a vu, bien à tort, un solécisme, et que nous justifions par d'excellents exemples des contemporains de Corneille.

De^ ainsi placé devant un infinitif, équivalait quelquefois à si avec le conditionnel, comme dans cette phrase :

c Mélîta seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre. » (P. CoKM., Dédie, de Mil)

La préposition de s'employait encore au dix-septième siècle de diverses manières elliptiques qui sont étudiées dans notre Leodque^ et dont nous ne rappellerons ici qu'une seule, de pour que de:

• Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi. > (P. Corn., Uor.^ iv, 2.)

• Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? » (La Font. ) c C'est tout ce que vous pourriex faire de la croire. » (Mol.)

Ste., etc.

Enfin, pour ne pas trop étendre nos observations sur de^ il entrait dans beaucoup de locutions toutes faites où on ne le mettrait pas ai^ourd'hui. On verra, dans le Lexique^ faire de la bète^ comme on dit faire la bête, pour signifier refuser quelque cI)ose mal à propos; faire de Vinsensible, pour faire l'insensible; et de même faire du rodomonty faire du rebelle, faire du malade, faire du prophète^ faire de la petite bouche, etc., etc.

On verra encore, dans Corneille, et dans ses prédécesseurs et 9es contemporains, avoir de coutume, locution qui, suivant Mé* nage, était plus usitée qu'at;oir coutume.

Comme emplois analogues, toujours avec de, que l'usage a rejeté, on trouvera i7 n* est pas de besoin, comme il n'est pas besoin; awdr de besoin, comme avoir besoin, etc., etc.

Nous indiquons encore plusieurs locutions comme n avoir point de lieu, n avoir plus de lieu, pour n'avoir point lieu, n'avoir plus lieu ; ne donner pas de lieu à, pour ne donner pas lieu à.

Enfin^ Corneille dit, d'tme manière plus particulière, ne f)om^

XXXIV INTROBUCTION.

faire de conscience de y comme ne point faire conscience de : ^ Je ny ai point fait de conscience (/'allonger un peu les yingt-quatre heur res. » {La Veuve, au lect.)

On le voit suffisamment, cet usage de la préposition de est une particularité très-curieuse de la langue du dix-septième siècle.

De remplaçait encore plus souvent qu'aujourd'hui la préposition par :

« Je te rends convaincu de ta seule écriture. » (P. Corn., C/t'i., i, 9.) c De force, de ruse.» (Id., PoL) — c De hasard. » (Gombbrv.)— « De bonheur. » (La Font.)

c Seigneur, toutes ces morts dont il vous environne

Sont des avis pressants qaede grâce il vous donne.» (P. Corn., CEd.,i, 1.)

cOn vous donne (ie grâce une heure à vous résoudre. »(Id., TTi^ocf., m, 1.)

On la préposition avec pour marquer la cause, la manière, la matière, Tinstrument, etc. :

< Combattant de rage, y (P. Corn., Le MenL) — « Traiter quelqu'un cTentiére confidence. » (Id., PoL) -^ « Veiller d'un soin infatigable. » (Id., Sonn.)

Etc., etc.

< De puissance absolue. » (Id., MéL ; Perth,)

Locution qu'on retrouve dans les sentiments de l'Académie sur le Cid, dans la Mort dAsdrubalj de Montfleury, etc.

« Les attaquer de toutes ses forces. > (Pellis.) — « De furie. » (Scarron.) ^ c D'une consUnce ferme. » (!!■• D'Adlnot.)

Etc., etc.

Il remplaçait aussi swr, figuré, dans le sens de touchant :

« Et je puis dire enfin que jamais potentat

N'eut à délibérer d'un si grand coup d'Etat. (P. Corn., Pomp., i, 1.) < C'est une chose déplorable de voir tous les hommes ne délibérer que de$ moyens et point de la fin. » (Pasc, Peru.)

Il se mettait encore pour entre:

K Si le cruel donnoit à choisir de deux rois. » (P. Corn., Agit., iv, 2.)

Fn et dans sont également des prépositions dont les acceptions ont beaucoup varié depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours.

Fn ou dans remplaçaient souvent à. On disait sHniéresser «n, dansy comme s'intéresser à :

c Ainsi que moi, Neptune S'inUruu en ton infortune. » (P. Corn., Androm,, iv, 5.)

INTRODUCTION. xxxv

« Eb Tain mon triste cœur en vos manx sUntéreste. > (Id., Puleh.^ m, 3.) « Et que <fan« mon offense Alidor t'inlénm. » (Id., Xa P/. Koy., ii, 7<) « Il t*hitêres9ê dans ma conversation. > (Retz.)

« Votre amitié dam mon sort s'intéresse. » (Quinault.)

Ble., ete.

De même, être intéressé en, comme être intéressé à:

€ Mais ma gloire en lear perte est trop intéressée. » (P. C okn., Pomp., iv, 2.)

On disait aussi prendre intérêt en, prendre intérêt dans^ comme prendre intérêt à, en parlant de personnes ou de choses :

« Et prends tant A* intérêt en ce qui lenr importe. » (P. Corn., MéL, iv, %) < Qne vous daignez en moi prendre quelque intérêi, >

(Id.. D. 5aitcAe, m, 1.) c Ce n'est que dans ses jours qne je prends iniérêê. » (Qum., Astr.^ v, 2.)

Les nombreux exemples que nous citons prouvent que cotte manière de parler était très-fréquente, et s'employait encore quelquefois au dix-huitième siècle.

Nous espérons qu'on ne verra pas sans plaisir dans notre Lexique la suite de manières de dire analogues que nous y indiquons, et qne nous appuyons d'exemples choisis : Penser en, pour penser à ; songer en, pour songer à; il ne tient qu'en, pour il ne tient qu'à; condamner en, pour condamner à; se remettre en, pour se remettre à ; en dessein de, pour à dessein de ; en lieu de, pour au lieu de.

Nous pourrions ajouter ici beaucoup d'autres faits semblables, comme en tête de, pour à la tête de.

En se mettait encore fréquemment pour à devant des noms propres de ville, en Alger, en Alep, en Babylone, en Constantinople, en Lacédémone, en Naples, en Paris, etc.; et cette mad^e de dire, dont M. Génin a donné une si fausse explication, remonte aux plus anciens temps de la langue , puisqu'on la titniTe dans des monuments aussi vieux qa*ffuon de Bordeaux, où on Ht :

« Cil s'en torna, et a tant cheminé

(Ki'eii Aufaieme est .i. matin entré. » . (y. 6961.)

Dans remplaçait souvent sur; dans le trône, pour sur le trône.

hê, préposition pottr nous a aussi fourni l'occasion de relever plusieurs particularités de la langue du dix-septième siècle.

Pour s'employait bien plus souvent qu'aujourd'hui avec le sens d'à €«iir A : « Non pour la crainte des supplices dont il était me*

nacé. ») {Préf. de PoL) Placé devant un substantif, il équivaut fréquemment à quelque^ « pour chose que^ » quelque chose que. Ainsi construit sans article, il ne marquait parfois que la cause. Nous l'avons encore montré suivi d'un substantif ou d'une préposition , avec le sens de pour ce qui est de. Nous avons multiplié les exemples de cette préposition placée devant un adjectif avec le sens de si, pour grand que, si grand que, pour libertin, pour crtminely si libertin, si criminel : il nous a semblé que cette forme, qui n'est pas un hispanisme, ainsi qu'on l'a prétendu, mais un très-ancien gallicisme , et qui fut reprochée à Corneille comme surannée dès la première moitié du dix-septième siècle, pourrait fort bien être remise en usage, à l'imitation de quelques écrivains de nos jours.

Nous en disons autant d'être pour, suivi d'un infinitif, signifiant être capable de, être de nature à, avec un nom de personne ou de chose pour sujet.

Ce ne sont pas les seules manières d'employer pour que nous ayons étudiées. On verra encore, dans ce Lexique de la langue du dix-septième siècle, pour suivi d'un infinitif, dans le sens de quoique, ou de parce que , nuances délicates de signification qu'on n'avait pas remarquées jusqu'ici,

La préposition sur n^ nous a pas fourni tant de remarques. Nous avons seulement noté qu'on la trouve avec le sens de d'après, suivant : « Sur cette maxime. » (P. Corneille); qu'elle est quelquefois suivie d'une indication de date : « Sur le neuvième de janvier; swr le treizième de février;» qu'elle se joignait avec /^résider, pour remplacer le datif latin : «... d'avoir vue une femme présider sur eux. » (Fauchet.) a Sur quels états l'un et Vautre préside. » (P. Corneille.] Enfin, nous avons signalé la locution de sur, du haut de : n De sur une éminence. » (P. Corneille.)

La principale remarque que le cadre daiïs lequel nous étions renfermé nous a permis de faire sur la préposition -^r, c'est qu'elle était souvent régime indirect d'un verbe pronommai :

(Dans le Menteur) « tout rintervalle da troisième an quatrième (acte) vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs^. » [Trois. Disc.)

Nous aurions pu citer beaucoup d'exemples de ce genre, ceux-ci entre autres :

« La guerre ne s'en faisoil pas moins cependant ; et il se prenoit et reprenoU plusieurs cbÂleaux, tant par les deux rivaux de l'archevêque de Reims que par

INTRODUCTION. xxxvii

las gens dn roi, et par ceux de Hugues. » (Mézeray, Abrégé de VHist. de France, an 948.)

Parmi, ^assi bien qu'au milieu de, dans, pouvait régir un nom de chose abstraite, ou un substantif qui n'était ni un pluriel indéfini, ni un singulier collectif, comme la grammaire l'exige au* jourdlini.

Devant, préposition ou adverbe, s'employait souvent comme avant. On dbait de même, et Ton trouve encore dans la seconde moitié dn dix-huitième siècle, au moins en vers, devant que^ pour aoani que.

La particularité la plus curieuse à étudier dans l'usage des prépositions en général, c'est que le seizième et le dix-septième siècle faisaient su|a:£Lde-iij.verses prépositions plusieurs verbes qoi ne s'en accompagneraient pas aujourd'hui, ou qui n'en prennent pas dans un aussi grand nombre de cas. Exemples :

On disait abandonner de , pour signifier priver de, cesser d'accorder:

c Comme un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. » (■oKT.) — c Pour être abandonnés de leurs secours. » (Boss.)

Corneille dit de même, avec un régime indirect de chose :

« Qu'au milieu de toutes mes peines

Ce me soit un soulagement

Wéire abandonné pleinement

Dee consolations humaines. > (/mtf., m, 16.)

n a dit affaiblir un État, avec la préposition de, et un substantif indiquant ce qui cause cet affaiblissement :

« thê meilleurs combattants affaiblit un État. » {Le Cid, iv, 5.)

Et nous en montrons des exemples depuis Raimbcrt de Paris, dans la Chevalerie Ogier de Danemarche, jusqu'à Martin du Bellay, dans ses Mémoires.

Condamner était souvent suivi de la préposition de et d'un infinitiC^nparlant de personnes ou de choses, dans le sens de porter l'accusation de ... contre, reprocher telle chose à, condamner comme.

Nous avons vu dans Corneille :

« Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ( cette narration ) M la font point condamner de trop d'artifice. » {Exam. de Cinna.)

Nous aurions pu rapprocher de cette phrase beaucoup d'exemples analogues, comme ceux-ci :

€ Ce seal aele ponrroit suffire pour condawmer nostre siècle cfun plus grand

Vy \

«xvni INTRODUCTION.

desbordement qae tons les préeëdens. »(H. Estiknnb, ÀpoL pour Hérod», c. 14.)««c Vous nous obligez de suivre une règle, et yous condamnez de témérité ceas qui la suivent. » (Arnauld, Fréq. commun., 2* p., c. 17.)— « Autant que saint Augustin a été sévère pour condamner tout noensonge de péché, autant a-t-il été réservé pour en accuser les anciens justes. » (Sact, Trad, de Judith, Avert.)

On disait de môme condamner quelqu'un de^ avec un infinitif, pour signifier porter contre lui l'accusation de :

4 Calvin e$i condamné par ses sectateurs mesmes de s'estre trompé en l'explicatiOB de ce passage. » (Richelibu, Méih, pour convertir, etc., i, 10.)

Et avec le pjronom personnel, pour dire reconnaître qu'on e$t coupable de, s'accuser de :

« Il aime mieux sgjcffndamner du mal dont on l'accuse (la vérité) que de la condamner parce qu'elle l'accuse. » (Arnaulo, Fréq, commun. t ii, 18.)

On disait trè«-souvent retenir cfc, comme empêcher de, et quelquefois retenir que.,, ne.

Se taire prenait aussi un régime indirect. On disait se taire de quelque chose, pour signifier le passer sous silence.

Z^é^rader ne s'emploie plus guère aujourd'hui avec*, et un régime indirect, et c'est à peine si quelques dictionnaires indiquent, avec VAcadémie, dégrader de noblesse, dégrader des armes. Corneille, et généralement tous les auteurs du seizième et du dix-septième siècle, et môme quelques écrivains du dix-huitième, donnent à dégrader de une nombreuse variété de compléments, soit de dignités, soit de qualités morales, soit d'avantages quelconques : dégrader de la dignité impériale, dégrader de l'empire, dégrader de la royauté, dégrader un homme de ses honneurs, dégrader des cardinaux de leurs chapeaux et rouges capes ^ dégrader un clerc de son ordre, dégrader du titre de citoyen ou d*un titre quelconque , dégrader d'un droit, dégrader d'un rang, d'une dignité^ d'une qualité, etc.

On disait encore éfjtretiÀe^ comme purifier, purger de ;

c Mais qui eonnott, seignevr, les péchés d'ignorance?

Êpure-vûLcn dés aujourd'hui. » (P. Corn., Trad. du P$. vtm.)

Corneille dit ranimer à, comme on dit animera :

c Mais craignez avec ipoi que ce choix ne ranime

Cette haine mourante à quelque nouveau crime. 9 ( Bad., \n, 4.)

Et nous pensons que Voltaire a eu tort de voir \k on aoléciuM. La langue avait alors la plus heureuse souplesse- Les écrivains

INTRODUCTION. xxxix

faisaient bien d'en profiter ponr donner à leur style plus de variété et d'énergie.

. ""^uji^étail souvent suivi, et pourrait bien l'être encore, de la

^prépoftîtÎMi de et d'wi infinitif:

« He/vy jamais de trop sçavoir. »

(J.-A. DB Baïp, Les Mimet, 1. il, f* 90, v«, éd. 1619.) c FWfr <f être son esclave

Et de vivre en prison. » (Malb., Sonn,)

« Fidr de parler à quelqu'un. » (D'Urpé ; Richel.)

c Fuie d'être connu des mortels. > (P. Corn., Imii , i, 8 )

« Fuir de répondre à une question. » (A. Arnauld )— «fViir de se faire voir. > (Boas.)— c FMibr d'être témoin de. y (Th. Corn.)— c Fuir if entendre les vérités.» (BaoBB.)

On disait aussi quelquefois, fuir à :

c Us fuient à m'examioer. » (Théoph.) — « Ta Juù à ta venger. Il fuit à lui parler. Fuis à regarder tout ce que... » (P. Corn.)

An seizième siècle, fuir à pouvait également être suivi d'un sabstantif :

«Qee ne diroit-on, que ne feroit-on pour /t<yr à si griefves douleurs ? » (Mont., «»., II, 6.)

On dit vulgairement, avancer quelqu'un^ pour signifier lui pro* corer de l'avancement dans une administration, dans Tarmée; et c'est tout ce que les dictionnaires donnent sur cette locution. On la variait très-heureusement, dans la langue du dix-septième siéde, à l'aide des prépositions.

Avec dans :

c U awaça dans les charges ceux qui s'attachoient à son service. » (Fuécwbr, fhiod., IV, 80.)— c Des gens avancés dans les honneurs du siècle. > (Boss., Serm, sur tes obtig, de Citai relig.f i.)

Et figurément, pour signifier faire faire des progrès dans :

« Et lui donne une favorable ouverture pour avancer dans la perfection les enfants que Dieu lui a donnés. » (Boss., Leu, aux VrsuL de Meaux^ 20 août 1685.)

Avec à :

« Sa Majesté l'avança d'abord à la charge de Nazar. > (Tavbrn., Voyage de Perse, i, 9,) — c S'ils les avançaient à un ordre supérieur. » (Flbdrt, Disc, sur t Histoire eeelés,, ii, 6.) — • Sans autres dispositions oa les apanee à la prêtrise. > (Nicolb, fis»., lett. Lxxzii.) — < Alegambe fut avancé à la profession en théologie scolastifBt. » (fiAYLB, MhgL crti.)

Corneille dit d'une manière analogue, au figuré : c . . . Souvenez- vo|is que ces mots insensés V avanceront chez moi pins que vous ne pensez. » (Mél., ii, 2.)

Emporter, entraîner^ s'accompagnaient aussi de diverses prépositions qui en modifiaient le sens d'une manière très-heureuse et très-variée :

«c Mais tous deux s^emportant à plus d'irrévérence. (P. Corn., PoL, m. 3.)

< S'emporter à un tel reproche. » (Boss.) — « S'emporter d des imprécations. » (M"* DE ViLLED.)— «Laisser emporter son esprit aux impressions de la surprise.» (Vauvbn.)

< Le souvenir des siens, l'orgueil de sa naissance,

L'emporte à tous moments à braver ma puissance. « (P. Corn., I7^ac/., i^ 1.)

< S'emporter dam l'insolence, s'emporter dans des extrémités. » (P. Corn.) — < S'emporter dans des excès. > (Retz.)

On verra encore dans le Lexique des exemples de s'emporter au delà de et de s'emporter jusqu'à^ avec un infinitif.

Arrêter se construisait aussi avec dans y ou un adverbe de lieu. Voir le Lexique.

Empêcher, prenait un régime indirect de personne, et, quoi qu'en ait avancé Voltaire, Corneille ne commettait nullement un solécisme quand il disait :

< Cet orgueilleux esprit, enflé de ses succès,

Pense bien de son cœur nous empêcher l'accès. » {Nicom., ii, 4.)

On trouve dans de très-bons auteurs du seizième et du dixseptième siècle , empêcher à quelqu'un le passage , lui empêcher les moyens de faire quelque chose, lui empêcher la liberté de ses actions^ lui empêcher le logis, le pillage des recettes, etc., lui empêcher la parôle, les effets de quelque chose, etc., etc.

Causer, dans le sens de converser, pouvait aussi avoir un régime indirect, comme parler :

€ Tandis que ce vieillard me caicie,

Une heure se passe très-bien. » (J.-A. dr Baïf, L* Eunuque, ii, 3.)

« Cette-cy je creignoy Qu'elle ne vous causast de moy. > (Id., i^td., v, 3.)

c Lysis m'aborde, et tu me veux causer, y (P. Corn., La PI. Roff,, u, 5.)

On pouvait dire, souffrir à quelqu'un de, comme permettre à quelqu'un de :

« Quel monarque est si loing d'icy

Qui me vueille souffrir de vivre

Si mon roy ne le veut aussi? » (Tbbop., Au Aoy sur son exU, odf.)

INTRODUCTION. xli

« Je ne vous puis »ùu§rir de dire une sottise. » (P. Corn.) — « Seigneur, eneore iu eonp, soi^res-mot de me taire. » (Tb. Corn.)

0 ^Ùidiêtf dans le sens d'affecter, de rechercher quelque chose, était bien pins souvent qu'aujourd'hui accompagné de la préposition d et d'un substantif :

c S^émdier à brièveté. 9 (Calvin.) — c S étudier au général repos du royaume, iétÊdier A l'embellissement de la langue. % (Pasq.) — c Siiuàitr au mal. > (BmM IV.) — c S'étudier à raequisilion de la prudence. » (La Motbe Le Vater.) — c ^étudier à une extravagante rhétorique. > (Bayls.)— « S'étudier aux moyens de. 9 (Malbbr.) — < S*étudier aux enchantements. » (Rbgnaro.) c Plus elle s'est étudiée A ce noble ravalement. » (P. Corn., /mt(., m, 43.)

Corneille donne encore un régime indirect à fléchir. Il dit fléddrày pour signifier, rendre favorable à, en domptant la résistance :

c Faites qu'd nos désirs je la puisse fléchir, > {Cinna^ m, 3.)

Et en parlant ainsi, il est toujours dans la tradition de la , hngne :

€ Si la raison, le debvoir naturel et les anciennes lois et constitutions de ce royaume n'ont ^eu fléchir vos cœurs à la reconnoissance de nostre légitime vocation à cette couronne. » {Lett, miss, de Henri /V.» 16 juill. 1590, t. ui, p. 217.)

Fléchir s'employait aussi avec à et un infinitif":

cLe courage leur revint quand, à force de supplications, les plus basses qu'on se puisse imaginer, ils eurent fléchi le pape à écouter leurs ambassadeurs. » (UxiR., A^. de raut. de Fr., ann. 1509.)

Corneille donne encore un régime indirect à ravaler. Il dit, ravaler dans^ pour signifier, rejeter dans la bassesse de, faire redescendre dans, à :

c Si dans mon premier rang ton ordre me ravale, » {Sonn^àLouis XIV.)

H construit aussi ce verbe aveco^uivi d'un substantif :

c Qu'i des pensers si bas mon âme se ravale. 9 {PoLf 11, 1.)

Et suivi d'un infinitif :

« n se ravale à craindre sa femme. > {Exam, de Théod.) — « Se ravaler à exprimer des menues actions. » {Trois, Disc.)

n dit en outre, se ravaler jusqu'à, suivi d'un substantif :

c Dols«je me ravaler jusques à cet époux 1 » (OfA., 11, 3.)

%Ui INTRODUCTION.

Il emploie enfin rat^a/er ueutralement avee de, «orame baisser dcy « ravaler de son prix , » expression que Voittrre avait employée avant Corneille.

Nous pourrions allonger beaucoup la liste de ces verbes construits avec des prépositions dont on ne les accompagne plus aujourd'hui.

Le dix-septième siècle employait aussi plusieurs substantifs avec une préposition régime indirect, ou déteroûaatîf, comme on emploie les verbes ou les adjectifs correspondants. Le Lexique de la langue de Corneille présente quelques-unes de ces excellentes manières de dire. On y trouvera :

Chute, suivi de dans^ avec un régime :

« La chute d'un méchant dans le maibear a de quoi noss plaire. » f^ux. XH«c.)

€ Et te laissera faire une chute effroyable

Dam tes pièges du inonde et les filets du diable. » (Imit., i, 24.)

Et comme exemples analogues :

< La chute de Tertullien dans le montanisme, etc. » (Dugoet.)— « Sa chmlM^am le péché. > (RoLLiN.)

Nombre d'adjectifs prenaient un régime qui n'en admettent plus aujourd'hui.

On disait être savant de y comme on dit encore être ignorant de :

« Je me suis fait sçavant de tout ce beau mystère. • (J. os ScHELAMnaK.)

« Quoi qu'il fut irès-sçavant de son humeur et de ses tromperies. • (D'Uspé.) •— - « Sçavanu des arts et des sciences. » (Ragan.) — « L'on estoit bien plus sçavant à Ptris de ce qui se passoit à Saint- Fargeau. » (M>^ mt Montp.)

« Savante à mes dépens de leur peu de durée. » (?. 'Corn.)

On disait encore savant à, avec un substantif, pour signifier qui se connaît à :

« Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de T&me. » (P. Corn.) « Un homme si savant au langage des yeux. » (Id.)

« Au langage des yeux je ne suis pas savasKU. 9{BoïJM„Germmsie., i,4.}

Bt avec un infinitif, pour aigtiifier q«i sait tpès-foien :

• Sçavant à tourner les bandes en fuite. » (Rons.) — « Savante à fourber. » (P. Corn.)

m Sa haine en cent ùiçmu à te perdra Sêl êmmue. • [là,, twnt., ni, 30.)

INTRODUCTION. \uu

Corneille dit, être croyable de quelque chose, pour signi&ei; être croyable sur, concernant quelque chose :

« Si l'humble saint François en peut être croyable. » (ftntC, if, 3.)

Ardent aprèSy pour dire, qui recherche, qui poursuit avec ardeur:

c Ardent après la nouveauté. » [Perth., iv, 1.}— « Ardent après l'estime. » [ÀtHla, I, 4.;

c Je n'ai point un esprit complaisant à sa rage

ittsques à supporter sans réplique un outrage. » (JVéd., ii, 4.)

Opiniâtre pouvait être suivi de la préposition à et d'un infinitif:

c On cesse d'estre opiniastre à maltraiter une personne qui est opiniastre à nous aimer malgré nos mauvais traitemens. » (Lb Maistre, Plaid. ^ xxix.)

« Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs. (P. Corn., OCtf., h, 2.)

Après nous être si longuement étendu sur l'usa^q^e des prépositions, il est temps de dire un mot des conjonctions. Elles présentent aussi un certain nombre de différences remarquables entre la pratique actuelle et celle du dix-septième siècle. Voyons, par exemple, quelques particularités de que conjonction.

Il était souvent précédé de point dans le sens de seulement :

« Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince.» (P. Corn., Hor., m, 6.)

Et cette manière de parler, condamnée par Ménage avant de l'avoir été par Voltaire, n'a tout à fait cessé d'être en usage qu'à la fio du dix^huitième siècle.

Que s'employait souvent sans négation , pour signifier si ce o'est, autre que, autrement que, autre chose que :

ff Si j'ay rien prononcé que saincte vérité. > (D'àubighb.)

c Et lui défend d'agir que sur elle et son père. » (P. Coêm.)

c Si je conçois des vœux que pour votre service. » (Id.)

c Si Rome se pouvoit éviter gu'à ce prix. > (Id.)

/ Comme guet ^i était souvent accompagné de point :

a !• VMis avoM prié de l'attaquer lui-même,

Et de ne mêler poini^ surtout dans vos desseins»

Ni le secours du roi, ni celui des Romains. » (P. Corn., Tficom,^ ui, 6.)

Voltaire a vu là un barbarisme de phrase contre lequel il r^ conunande de se précautionner. Cependant , parmi les noaibgenx. exemples de cette manière de dire, rapportés dans notre

XLiv INTRODUCTION.

I LexiqMf on en trouvera plusieurs où la négation explétive donne \ plus d'énergie à la phrase.

^t^présente également quelques acceptions particulières. Par exemple, nous le voyons employé avec le conditionnel : « Si ton intérieur... ne lui saurait offrir d'agréables victimes. » (P. Corn.) Nous relevons aussi beaucoup d'emplois elliptiques pour lesquels nous renvoyons à notre article.

JSi^ adverbe, est encore l'objet de quelques observations qu'on ne trouve ni dans les dictionnaires, ni dans les grammaires. Nous signalons particulièrement l'emploi de si peu que pour le peu que :

c Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte. 9 (P. Cobn.)

c Deassé-je perdre si peu que j'ay \ aillant en ce monde. > (Toornebd.)

vj Quelques conjonctions qui aujourd'hui gouvernent toujours le subjonctif se rencontrent assez souvent, au dix-septième siècle , avec l'indicatif. Tel est quoique^ dont nous n'avons pas parlée sous ce rapport, dans notre Lexique, Corneille a dit :

< Eh! bien, pour t'arracber ce scrupule de l'&me

{Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme),

J'épouserai Clarice. » (La Veuve, iv, 4, éd. 16^3.)

^yant et a^rès lui, on trouve aussi quoique employé avec le passé détermîiiï?, avecTe passé indéterminé, et môme avec l'imparfait :

« Quoique tous leurs complots ont conspiré ma perte,

Toy seul me peux garder De leur haine cachée et de leur force ouverte. » • (Racan, P«., cxzxix.) « Quoique nous eûmes encore deux conférences, ils ne firent que rebattre les mômes difficultés. » (D'Avaux, Négoc. en HoUande, depuis 1679 juxgu'd 1684.) — c Elle jugea qu'il y avoit plus de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de Sainte-Marie , d'où elle ne sortoit que deux ou trois fois pour aller voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans en ce temps>là me dirent qu'elle alloit tous les soirs voir M. de Nemours toute seule avec une écharpe. » (M'** DE MoNTPBNs., Mim., 1652.)— >c La reine croyoit être bien malade, quo^ qu'elle se portoii beaucoup mieux. » (Id., ibid,, 1664.)

En latin quamquam, licet^ s'employaient de même avec l'indicatif comme avec le subjonctif, quamquam gouvernant habituellement rindicatif, et licet habituellement le subjonctif.

Une autre particularité de la conjonction quoique^ c'est que dans les ouvrages du seizième siècle et de la plus grande partie du dix-septième, elle s'écrivait en deux mots : quoyquey quoi que^ ou quoi-que^ de même qu'on écrivit longtemps puis que pour puisque^

INTRODUCTION. xlv

lors que pour lorsque^ etc. On allait quelquefois jusqu'à séparer quoi de que par plusieurs mots, comme le montrera sufi^amment cet exemple d'un des écrivains les plus corrects de la meilleure époque :

c Quoi, dit-il, que cet homme ne soit pas péri par le scandale que vous lui avez donné, vous ne laissez pas d'être homicide. » (Nie. DécaL, l^ comm., 7« instr., sect. 2, c. 2.)

€ L'ancienne manière d'écrire cette conjonction, avons-nous dit dans le Supplément du Lexique^ est parfaitement justifiable, et peut même paraître préférable à celle qui a été adoptée depuis. En écrivant quoi que^ en deux mots , quoi gardait sa valeur de ' pronom^ et que était seul conjonction. Quoiqu'il soit généreux^ écrit à l'ancienne manière, voulait dire à quelque point, à quelque degré qu'il soit généreux, ce qui offrait une nuance dififérente e^ donnait plus d'énergie à la pensée. Le sens de cette conjonction est devenu plus vague et plus restreint depuis qu'on en a fait un seul mot, seulement la clarté a gagné quelque chose à la distinction établie par les grammairiens entre le pronom et la conjonction. »

Aujourd'hui la locution conjonctive AjUûÙ2s^q3ie régît le subjonctif avec ne. Autrefois, on pouvait ne pas mettre la négation, très-peu nécessaire pour le sens, souvent fort gênante en vers, et qu'on supprime quand on rend la pensée par l'infinitif, au lieu de Texprimer par le subjonctif :

c À moins qu'à vos projets on plein effet réponde. >

(P. Corn., Le' Ment., ii» 1.) c A moins que vous ayez l'aveu de Lysander. » {Agés,, iv, 2.)

c A moins que ton secours me relève le cœur,

À moins que ta bonté ranime ma langueur. > {Imit,, m, 40.)

c A moins que les continuelles assurances du bonheur de Yostre Majesté nous apprennent à souffrir son absence. (M"* de La Sdzb.)

Plusieurs prépositions de temps, ou locutions conjonctives, ont changé de signification. Ainsi, nous montrons, en réfutant une critique de Voltaire, qu'au seizième et au dix-septième siècle depuisque voulait souvent dire dès que, du moment que, dès là que :

« Et depuis çu'une fois il commence à déplaire,

Il ne manque jamais d'occasion contraire. » {Suiu du ilfeni.,iv, 1.)

c II n'est rien qui ne cède à l'ardeur de régner ;

Et, depuis qu'une fois elle nous inquiète,

La nature est aveugle et la vertu muette. » {Nicom., ii, 1.)

jo^n INTRO&UCnOîf.

On verra dans le Lexique les autres exemples de Corneille avec cmx de ses prédécesseurs et de ses contewporams.

Si ékpuis que s'esl dit pour dès^ue^ dès que, an contraire, se Iramve employé, notamment dans les Lettres de saint François de Sales, pour depui&-que.

jyint ftiTj reproché à Corneille comme un solécisme par le rédacteur des Sentiments de l'Académie sur le Cid, et par Voltaire, a été employé assez longtemps comme locution conjonctive pour signifier jusqu'à tant que, jusqu'à ce que, et môme par des écrivains comme fiossuet.

Jusque vers 1630, il était fréquent d'employer paravant pour auparavant f avants adverbe ou préposition, et paravant que pour auparavant que^ avant que.

Le seizième et le dix-septième siècles avaient une excellente focution conjonctive dont nous n'avons pas l'équivalent, soudain que, tout soudain que :

« Soudain que cette défaite est advenue. » (Pasq.) — « Soudain qu'elle m'a vae.> (P. Corn.) — « Tout soudain qu'il en eut avallé une cuillerée. » (Rabkl.)

On disait aussi, soudain après que :

« Soudain aprts que ces gens de bien eurent depesché leurs deux ambassades. » (Pasq.)

On verra, aux articles avec, pour, une remarquable particularité de l'usage des prépositions au dix-septième siècle, celle de séparer la préposition, par un ou plusieurs mots, du verbe auquel elle se rapportait.

Il y avait aussi des locutions conjonctives qui se coupaient en deux; ainsi, bien que :

< Bien, dit-il, que je touche à la fin de mes iours. >

(P. Corn., Pomp.j i, 1.)

Selon que :

c Et «e/oM, bien ou mal, q/ie vous en userez. »

(Th. Corn., Les Engagem, du hasard, n, 3.)

],M y^vp.rhftR donnent encore lieu à constater un certain nombre de différences considérables entre la langue du dixseptième siècle et la nôtre. Ainsi, comme a très-longtemps remplacé que dans les phrases comparatives :

. c Aussi haut comme lui. > (P. Corn., La Suiv.) — « EflVontée autant comme traîtresse. > (La PL Boy.)

INTRODUCTION. xlvH

« Vous en prendrez autanl comme voas en verrez.» {Suite du Ment., 1,6.)

« Tons les rois ne sont rois qu'autant comme il voua platt. »

{Nicom,, m, 2.)

Nous croyons inutile d'indiquer ici, même d'une manière trèsabrégée, les exemples analogues que nous ont fournis les écri- Tains les plus célèbres des quinzième, seizième et dix-septième siècles. Disons seulement que l'auteur le plus rapproché de nous, chez qui nous avons rencontré cette manière de dire , est Te fameux jurisconsulte Pothîer, en particulier dans son Traité du prit â usage, pui^lié vers 1770.

.Quelques grammairiens modernes ont établi une distinction assez subtile entre au moins et du moins, tout au moins et tout du moins. Dans l'ancienne langue, ces deux locutions adverbiales n'offiraient entre elles aucune différence, et de bons écrivains du dix-huitième siècle les prenaient encore, à leur gré, l'une pour Tautire*

Dedans aujourd'hui ne peut être qu'adverbe ; il a été préposition , et ce n'était pas du tout un solécisme , comme l'a cru Voltaire, de lui donner un régime. On s'en convaincra en lisant, avec les exemples de Corneille, ceux de Jean de La Taille, de d'Aubigné, de Théophile, du cardinal de Richelieu, de Racan^ de la marquise de Courcelles, de Charles Sorel, de Montileury, etc.

Dessus, dessous, ont aussi été prépositions, et ont longtemps joué le môme rôle que sur, sous.

L'adverbe de liemuiLse prenait quelquefois pour quand, comme l'ubi des Latins, et aussi pour tandis que. Il s'employait, en outre, et pourrait encore s'employer pour dire dans lequel, dan$ laquelle^ en qui ; auquel, à laquelle, à quoi, sans ou avec interrogation; sous lequel, sous laquelle; chez lequel, chez laquelle.

Enfin cet adverbe faisait fréquemment pléonasme, et se mettait pour que :

< Ce n'est pas là, madame, où je prends intérêt. »

• (P. Corn., Sophon., v, 4.

« Aussi ce n'est qu'en eux où mon espoir se fonde. »

(Racan, Berg., v, 2.)

X'advflrbe presque s'écrivait quelquefois avec une s, non-seulement en vers, mais même en prose, par euphonie :

€ Prtiques au désespoir. » (J.-A. db Baïp, Êclog., xiii.

XLViii INTRODUCTION.

« Et presques entre nous Nous vînmes en on rien des paroles aux coups. > (Id., Antig., ii, 2.)

« J'en eus pretques envie aussitôt que de vous. » (P. Corn., Méd,y u, 4.)

« Dans les occasions presques inévitables de corrompre leur innocence. > (A. GooBAU, Diic. sur les ordres sacrez, ii, 1.)

Même, adverbe, s'écrivait aussi généralement, en prose et en vers, mêmesy mesmes.

Longtemps^ que nous n'employons plus guère que comme un adverbe, et en récrivant en un seul mot, était une sorte de locution substantive qui se prêtait aux modifications les plus variées :

« Avoir un si long temps des sentiments si vains, C'est assez mériter l'honneur de vos dédains. »

(P. Corn., Pois, div.t Sur le départ de la marquise de B. A. F.)

« Son père peut venir, quelque long umps qu'il tarde. » (Id., Le Ment.ji,%)

€ Je n'ay pas délibéré le faire pour un si long temps, » {Lett, miss, de Henri IV.) — « J'ai repris ces études que d'antres occupations avoient interrompues un fort long temps. > (Madcroix.)

Nous renvoyons au Lexique pour voir d'autres exemples, dont plusieurs appartiennent à notre temps. Ils montrent tous que la 4ûcution substantive remplace avantageusement l'adverbe, lequel n'est pas susceptîBTelIès mé&iéTvariétés d'emploi.

Entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre, il n'y a pas seulement des différences de mots et de significations. Les dïSÈ::^ ronces, de-coastniction et de syntaxe ne sont pas moins nombreuses ni moins essentielles: Par exemple, l'infinitif était trèssouvent régime indirect d'un autre verbe :

« Ma guérison dépend de parler à Mélite. » (P. Corn., Mél,, v,2.)

« Votre bonheur dépend de vous aimer toujours. > (QuiN., Bol., ni, 6.)

« Notre salut dépend de tout précipiter,

De n'être point surpris. » (Id., Àstr., iv, 1.)

< L'espoir de votre amour, la paix de vos Ëtats,

Tout dépend d*immoler cette grande victime. » (Id., Thés., v, 3.)

« U vit que son salut Dépendoitde lui plaire, et bientôt il lui plut. (Rac, Baj., i, 1.)

On n'a pas tout à fait abandonné cette manière de dire, mais elle est bien moins usitée qu'autrefois. Par imitation des constructions latines, on employait souvent

INTRODUCTION. xlix

le subjonctif dans des cas où l'on mettrait aujourdliuî l'indicatif:

« Nous D6 noas soucions pas quels nous soyons en effect, comme qaels noui en la connoissance publique. > (Charron.)

On dirait en latin quales simus.

€ Je crois qu'il soit fou. » (Malh.)

Ici le subjonctif est employé parce que la pensée renferme quelque doute, et qu'en latin ce mode était spécialement affecté à l'expression d'une idée dubitative. C'est par la même raison que Corneille a dit aussi avec le subjonctif:

c U croit que nus regards soient son propre héritage. > {MéL, i?, 1.)

c Tous présument qu'il ait un grand sujet d'ennui. > (Ctnna, i, 4.)

Que^ ainsi placé entre doux verbes, exigeait généralement que le second-fât mis au subjpnctif.

Souvent aussi l'on employait l'imparfait du subjonctif pour le pIns-que-parfait :

c Un mol seul, un souhait dût l'avoir emportée. >

{P. Corn., La Tois. d'or^ i, 5.) c Mais puisque son dédain au lieu de te guérir Ranime ton amour qu'il dût faire mourir. » (Id., C/t(., i, 4«)

Dût, c'est-à-dire eût dû.

Notre Lexique établit, par des exemples qui remontent jusqu'au Livre du chevalier de la Tour y combien cette construction est ancienne dans la langue. Elle s'explique, d'ailleurs, parle fait que notre imparfait du subjonctif a été formé du plus-que-parfait latin. ^Uimparfait du subjonctif s'employait aussi fréquemment pour le conditionnel, et parmi les exemples que nous citons^ il y en a d'empruntés à de très-anciennes poésies françaises, comme la Vie du pape Grégoire le Grand. Contentons-nous d'en rappeler un de Pierre Corneille :

« Et toutes vous dussiez prendre, en un jeu si doux,

Comme même plaisir, même intérêt que nous. » (Clii,, v,3.)

Fous dussiezj c'est-à-dire vous devriez.

Enfin l'imparfait du subjonctif se prenait quelquefois pour l'imparfait de l'indicatif :

c Ta croyois que son cœur n'eût point d'autres atteintes. >

(P. Corn., La Cal. du Pal., iv, 4.)

C'est-à-dire, tu croyais que son cœur n'avait point.. •

Nous omettons beaucoup d'autres dififérences de syntaxe et de construction, aûn de pouvoir nous étendre un peu sur la plus importante que nous ayons eu à constater et à étudier, c'est-àdire l'ellipse du pronom personnel après certains verbes. Nous croyons très-utile de reproduire ici, sous une forme un peu différente, la substance de ce que nous avons dit sur ce point de grammaire et sur ce procédé de style demeurés jusqu'à maintenant inexpliqués et même inaperçus. La théorie que nous avons tirée de l'observation d'un nombre immense de faits se réduit à ceci :

Le pronom personnel se supprime généralement après les verbes faire^ laisser^ mènera regarder, sentir, voir^ entendre, écouter^ suivis eux-mêmes d'un autre verbe qui achève le sens. Alors le régime suit les verbes qu'accompagnent faire, laisser, etc., ou bien, s'il les précède, c'est un pronom personnel, un pronom relatif, ou un adjectif indéfini, comme tout.

Nous espérons qu'on lira dans son entier cette étude capitale, qui comprend près de deux feuilles de notre second tome; c'est pourquoi nous nous bornerons à rappeler ici d'une manière abrégée quelques-uns des nombreux exemples que nous avons empruntés à des écrivains de mérite très-divers, afin que la généralité de l'usage fût mieux constatée.

Qu'on observe d'abord comment le pronom se supprime après les verbes que nous avons dits, précédés du régime :

c Seigneur Dieu! tu mgfais ttbahirl » (Labivbt, Le Morf,, ii, 2.)

Me fais ébahir^ et non pas me fais m ébahir.

€ . . . Révolter tous les citadins d'an Estât et les faire entretuer. » (Choukres» Uê àpreê-Dinees, un, f* 137, v*.)

Les faire entretuery et non pas les faire s'entrettter.

€ Voyez à quoy l'amour to /aiioii abaiuer. » (D'URFB,rilMr^tf, i, 1.)

La faisait abaisser ^ et non pas la faisait s'abaisser.

c La peur ne me fera ny taire ny dédire. » (Racan, Berg., iv, 5.)

Me fera taire, me fera dédire, et non pas me fera me taire, me

fera me dédire.

« Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme...

Méfait plaire eu ma peine et m'obstine à souffrir.» (P. Con.^r., Mél., i, 1.)

Me fait plaire, et non pas me fait me plaire.

INTRODUCTION. lï

• Lai procurant do bien elle croit la fâcher,

Et cette yaine peur la fait ainsi cacher, » (Id., La Suiv., m, 6.)

La fait cocker ^ et non pas la fait se cacher,

« Hélas ! mais qu'à propos le ciel ta fait méprendre, »

(Id., La PL Roy., iv, 7.)

Zr'a fait méprendre, et non pas l'a fait se méprendre.

m Voilà cet accident qui le fait retirer, » (Id., ibid,, \, 5.)

Le fait retirer, et non pas le fait se retirer.

c Cela le fit opinidtrer davantage en son entreprise. » (Furet., Le Rom. bourçé^ i.)

Le fit opiniâtrery et non pas le fit s'opiniâtrer.

« Et va errant par un chemin

Qui, le détournant de sa route,

Lefaict eguarer à la fin. • (Lariv., Le Laquais, ii, 2.)

Le fait égarer, et non pas le fait s'égarer,

« Et si du bon chemin on l'a fait écarter. Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. »

(Mol., V École des femm.y ni, 3.)

L'a fait écarter j et non pas Ta fait s'écarter,

m L'honneur qu'il a (le clergé de France ). d'être assemblé presque sous vos yeax UfaUacquiuer avec plaisir d'un devoir qu'il vous rend avec justice. » (Flbch., LeU.)

Le fait acquitter, et non pas le fait s'acquitter,

« Et me fil consumer dans une plainte vaine... » (Sbxbcé, Sot.)

Me fit consumer, et non pas me fit me consumer.

« Ceux que l'opinion /at/ plaire aux vanités. » (Malh.)

Fait plaire, et non pas fait se plaire.

m Le sieur César fit un pas de clerc de s'amuser aux forts, et nous laisser cependant/orif/fer. » (MONTLUC.)

0 Nous laisser fortifier, et non pas nous laisser nous fortifier,

m Let Romains les laissaient consumer par leurs propres forces. » (Mîzbr.)

Les laissaient consumer, et non pas les laissaient se consumer.

m Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre, »

(P. Corn., L'IUus. rom„ m, 3.

Les laissiez battre, et non pas les laissiez se battre.

« Va flatter, si ta veux, la douleur de Flavie,

El me laisse éclaircir de Tétat de ma vie. » (Id., Théod,^ iv, !•)

Me laisse éclaircir, et non pas me laisse rn éclaircir.

• Il vaut mieux qu'ils en aient cette idée, que de n'en point avoir du tout : ce qui arriveroit peu à peu, s'ils la laistoient effacer de leur esprit par un silence pernicieux. » (Malebr.)

La laissaient effacer, et non pas la laissaient s'effacer.

u La plupart des merveilles de Dieu nous échappent et, après les avoir légèrement regardées, nous les laissons effacer de notre esprit. » (Nicole.)

Les laissons effacer, et non pas les laissons s'effacer.

• Bien serois aise que les veisses Bien enirebaiire encore ung coup. »

{Le Débat de la Nourisse et de la Chamberitre.)

Les visses entrehattrCj et non pas les visses s' entrebattre,

« Si j 'a vois un prétexte à me mécontenter, Ta me verrais bientôt résoudre à le quitter. »

(P. Corn., La Gai. du Pal., ii, 6.)

Tu me verrais résoudre, et non pas tu me verrais me résoudre.

« Ne vous étonnez point, vous feu verrez dédire. » (Id., Perth., m, 3.)

Vous l'en verrez dédire^ et non pas vous /'en verrez se dédire.

« Le dépit de les voir multiplier s'éloit tourné en fureur. » (Fleort, Mœurs dits Chrétiens.)

Les voir multiplier ^ et non pas les voir se multiplier.

L'ellipse est aussi fréquente, ou plutôt aussi constante quand le régime suit :

« La grandeur de son amour faisoit esmerveiller tout le monde. » (Harodir. d'Ang.. VHeptam,, 19* nouv.)

Faisait émerveiller^ et non pas faisait s'émerveiller.

« Quel envieux démon, et quel charme assez fort

Faisoit entrc'Choquer deux volontés d'accord?» (P. Corn., La l

Faisait entrechoquer, et non pas faisait s*entrechoquer,

m Ses intrigues firent mutiner leur armée. » (Mbzkr., H\ I, 11, U.)

Firent mutiner, et non pas firent se mutiner

m Ses intrigues firent mutiner leur armée. » (Mbzbr., Uist, de France avant Clovis, 11. II.)

INTRODUCTION. lui

« Ne histoM perdre en vain le temps. » (Ronsard.)

Laissons perdre^ et non pas laissons se pet'dre.

m Si, paryotre négligence, nous taUsiont /oriifier les Espagnols... » (Richkl., Mim.,jx.)

Laissions fortifier, et non pas laissions se fortifier.

m C'est peu de laisser assoupir La ferveur du plus saint désir, Par notre ilcheté nous la laissons éuindre. » (P. Gokn., Imil,, i, 18.)

Laisser assoupir ^ et non pas laisser s'assoupir; laissons éteindre, et non pas laissons s'éteindre.

m Pour laisser affaiblir par la guerre ces deux puissances voisines. » (Pkluss.)

Laisser affaiblir^ et non pas laisser s'affaiblir. « Il laissa séparer son armée victorieuse. » (Mbzbrat.)

Laissa séparer^ et non pas laissa se séparer.

« Brienne s'arrêta court, et laissa évaporer la bile de Colbert. • (Ghoist, Mém,, ii.)

Laissa évaporer j et non pas laissa s'évaporer.

m Laissani emporter son esprit aux impressions précipitées de la surprise. » (Vauvbn., CaracLj xviii.)

Laissant emporter, et non pas laissant s'emporter,

« Je sens, je sens glacer Mon sang, mon cœur, ma voix, ma force et mon penser. » (Jodblli.)

Je sens glacer ^ et non pas je sens se glacer,

« Et j« sens refroidir ce bouillant mouvement,

Quand il faut pour le suivre exposer mon amant. » ,

(P. GoBif., Cinnaj i, 1.)

Je sens refroidir , et non pas je sens se refroidir,

« On se dissipe, et on sent ralentir toutes ses bonnes volontés. » (Fén .)

On sent ralentir, et non pas on sent se ralentir.

• Ce père s'étant fait expliquer tout ce qui me regardoit, sentit lui-même enson zèle. » (Prév.)

Sentit enflammer, et non pas sentit s'enflammer.

« Qu'il attende le temps qu'avecque ma fortune Nous voyons appaiser et les vents et Neptune. »

Nous voyons apaiser ^ et non pas nous voyons s'apaiser,

« A peine de lears lacs vot-jo sauver personne. » (D'Aubionb.)

VoiS'je sauver y et non pas vois-je se sauver,

m Ten vit enfler ia vagoe; voifant rétniir toute la famille royale. ■ (P. CoMf.>

Fis enfler, et non pas vis s'enfler; voyant réunir, et non pas voyant se réunir,

« Il pense voir en pleurs dissiper cet orage. » (Racinb.)

Voir dissiper, et non pas voir se dissiper.

n àtu briser son vaisseau. » (FéN.)

. A vu briser, et non pas a vu se briser.

Nous renvoyons au Lexique pour les exemples des autres cas, et pour tous les autres détails où nous entrons sur cette construction que Ménage n'avait pas comprise, où La Harpe a vu un solécisme S et dont le secret a échappé à des philologues comme H. Génin, dans son Lexique de Molière, et semhle même n'avoir pas été aperçu par les rédacteurs du Dictionaire historique de l'Académie française, ainsi qu'on le verra par le fait rapporté dans notre livre.

Après avoir montré que les écrivains de la fin du dix-huitième siècle et ceux du dix-neuvième ne suppriment pas généralement le pronom personnel, notre conclusion, — et nous aimons à la répéter, — est que, dans la générahté des cas, et quand la clarté est parfaite, la manière de notre grande ère littéraire nous parait préférable à celle qui y a été substituée par scrupule grammatical.

Très-souvent les verbes qui suivent sentir, voir, laisser, mener ^ <mt une signification passive, que sentir et voir soient employés d'une manière active ou réfléchie. Ce gallicisme était autrefois bien plus fréquemment usité qu'aujourd'hui :

< ... Sentirait, me voyant, blesser sa conscience. » (THioPB.)

« 0 double désespoir dont je me sens poursuivre, > (Sobelaiidri.)

« Et selon qu'on s04eni trop emporter vers l'une, se penohar vers l'autre. » (Pasc.) — c Se sentit saisir d'un excès de joie. » (P. Goaii.}

■ Rapportant ces vers de Corneille [Imit. d'une ode iat.) :

Et stnt craindre le bruK qui gronde nir n tèle, Voie brissr à tes pieds Teffort de la tempête,

il dit qu'il faat absolumMit voii m brittr. (Lye., 3* p., 1. 1, eh. i, Mot. %.)

INTRODUCTION. lt

c Par d'inquiétants transports me ieniant émouvoir, » (Id.)

c Ge qui dësespéroit le pins de si braves hommes, c'étoit de se voir attommer comme des bêtes prises dans un piège. » (Yaugblas.)

c Que l'on voye ibranUr par la fureur de Tonde

Les ^ndements du monde. » (Racan.)

« J'ai mis fin à tous ces diseords Par qui la Loire en ses deux bords

Yoyoii entangtanter son onde. » (Id.)

< Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage, Et tu n'as rien perdu pour le voir différer. » (P. Corn., Le Cid, ii, 3.) c L'autre tout débonnaire, au milieu du sénat

A vu trancher ses jours par un assassinat. » (id., Cinna, ii, 1.)

c Ayant fait la matière, il la laiste mouvoir et arranger au gré de quelque autre. » (Boss.) — « Mais beaucoup plus de modération pour les laisser borner Uea conquêtes) par la justice. » (Hdbt.)

« On te mtne égorger, innocente victime. » (Tristan.)

Dans tous ces exemples, que nous n'avons pas voulu trop multiplier, la signification passive est très-sensible.

Indépendamment de Tintérôt qu'offrent ces études, au point de vae de la grammaire historique et philosophique, tous ceux qei s'occupent avec soin de Tart d'écrire y reconnaîtront, nous l'espérons, une véritable utilité pratique. Le plus grand nombre des lecteurs seront peut-être plus frappés de certaines autres différences entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre, parce qu'elles ne demandent pas, pour être bien saisies^ une aussi grande attention.

Hs verront, dans de nombreux articles, combien de mots des plus usuels se prenaient autrefois dans des acceptions différentes de celles qui sont restées.

Blâme, qui ne se dit plus que d'un sentiment ou d'un discours par lequel on condamne une personne ou une action, a signifié déshonneur, mauvais renom, honte, turpitude.

Étofmement, aujourd'hui, n'exprime plus que la surprise. Il se prenait dans le sens d'épouvante, d'abattement, de consternation. ■ Étuiej qui, dans le sens de cabinet (f étude, ne se dit plus que du bureau d'un notaire, d'un avoué, se prenait dans la langue générale pour chambre, cabinet où Ton étudie, où l'on compose. Qaand Corneille, quand Saint-Amant, quand Boileau parlent des fnrits de leur étude^ ils désignent les productions de leur cabinet d'étnde, selon l'expression de Racan :

« Cm vers, produiiê danë mon esiudê.

Récitent tes commandements,

LVi INTRODUCTION.

Et j'en fais de ma solitude

Les plus doux divertissements. » {Pt, cxviii.)

Imprfission se prenait pour édition. ^

Secrétaires comme l'italien secretarioy voulait dire, celui à qui Ton confie ses secrets, confident :

« Tu seras de mon cœur l'unique tecritaire

Et de tons mes secrets le grand dépositaire. » (P. Cobk., LeMem,,u,6,)

Cette signification si naturelle datait au moins du quatorzième siècle, et nous en citons de nombreux exemples, tirés du Roman de Perce forestj de Froissard, des Cent Nouvelles du roi Louis Jf/, de Ronsard, de Joacliim Du Bellay, de Passerat, de Malherbe, de Gombeau, de Ménage.

Secrétaire voulait encore dire quelquefois écrivain public :

« Proche Saint-Innocent, il se fit tecritaire; Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. »

(P. CoR!f., L'IUut, corn,, T, 3.)

Tel mot, toujours pris maintenant au sens actif, s'employait également au sens passif. Par exemple, hôtesse ne voulait pas dire seulement celle qui donne l'hospitalité, mais aussi celle qui la reçoit, comme dans ces vers :

« Humevent, n'a ce pas esté

Toy, grenier de méchanceté

Qui tantost devant ma maison

As, sans propos, et sans raison

Si mal mené ma pauvre ïiosiesse. » (J.-A. db BaIp, Le Brave^ n, 5.)

« Toi qui as vu faire caresse

A mon host avec mon hotiesse. » (Id., ibid.)

« L'honneur de recevoir une si grande hôtesse. • (P. Corn., Méd., iv, 5). Recueillir signifiait souvent résumer, condenser, ramasser :

« Pour recueillir ce discours. » (P. Corn.) — « Pour recueillir en peu de mots toute la doctrine que... ■ (Richbl.) — « Pour recueillir mon raisonnement. » (Boss.) — « Pour recueillir tout mon dessein. » (Flbch.) — « Une récapitulation qui recueille en peu de mots toute la force de l'orateur. » (Fbn.)

Le dix-septième siècle, comme le seizième et l'époque antérieure , ne connaissait pas la distinction établie depuis une centaine d'années par les grammairiens entre en imposer, commettre une imposture, mentir, et imposer^ inspirer du respect, de l'admiration, de la crainte : selon nous, cette distinction tourne au profit de la clarté du sens.

INTRODUCTION. lvii

Ressentiment se prenait très-souvent dans le sens de reconnaissance, de souvenir reconnaissant ; se ressentir^ dans celui de témoigner sa reconnaissance ou son ressentiment.

Nulle part on ne trouve d'explication capable de bien faire entrer dans Tintelligence de nombre de ces termes dont la signi-^ fication a changé, et qui ne sonnent plus la même chose (pour emprunter une expression du dix-septième siècle). Nous les avons approfondis avec un soin qui sera peut-être apprécié. Indiquons en particulier le grand article COURAGE, dans le sens de cosur^ ou dans le sens à^animus^ spécifié et déterminé en bien ou en mal par le contexte ou par une épithète ; et le grand article OMBRAGE, dans le sens d'ombre, de nuage, d'obscurité, signification trèsancienne, très-longtemps conservée, au propre et au figuré, et dont l'omission dans les dictionnaires rend les déûnitions qu'on y donne obscures et illogiques.

Pour expliquer les vers où Corneille se sert d*ombrage pour ombre^ au figuré, où il parle de

« ... cent nuages Qui jettent mille ombrages Dans l'œil mal éclairé, » {Imit.y i, 3.)

et ceux où il fait dire à Laodice, au sujet d'un raisonnement où elle a ne \ç\i goutte : »

« J'ai devant les yeux toujours quelque nuage * Qui m'offusque la vue et m'y jette un ombrage^ »

nous sommes remonté jusqu'au quinzième siècle, et nous avons suivi la trace de cette signification jusqu'au commencement du dix-huitième.

Nous avons vu, — pour rappeler seulement quelques phrases,— qu'on disait, au propre : « Être au soleil ou à Vombrage, » (Grin- GORE.) (c Les ombrages de la nuit. » (Blaise d'Auriol.) « Vombrage du cadran. » (J. de Schelandre.) « Un nuage qui cache le ciel par son ombrage, » (La Faiseuse de mouches.) «Voir œil à œil sans ombrages. » [Le Miserere du reclus de Maliens,) « Relever les ombrages par des couleurs vives. {Inventaire universel des Fantaisies de Tabarin.) « Bien observer l'art de la peinture aux raccourcissements, aux ombrages et aux proportions, u (D'Urfé.) « Le jour efface les ombrages des nuits. » (Senece.)

Et au figuré t « Un ombrage qui s'évanouit, » en parlant d'un vain raisonnement. (Calvin.) « Les ombrages de conceptions in-

LTHi INTRODVCnON.

formes; les ombrages et les vaines images de la fantaisie. » (Montaigne.) « Vombrage de l'apparence. » (Lariyet.) « Les ombrages de la matière, » opposé à la clarté de Tentendement. (Chapelain.) « Ne laisser aucun ombrage ni aucun scrupule dans les esprits, sur une question. » (Bruets.)

Pour donner encore plus d'évidence à notre preuve, nous montrons ensuite qu'on a dit aussi ombrager pour omirer, ei ombrageux pour ombreux^ sombre.

Mais le plus curieux, assurément, de ces mots dont la signification s'est successivement transformée, est le v&rbQ dispenser^ qui est arrivé, dans plusieurs de ses acceptions, à signifier absolument le contraire de ce qu'il voulait dire autrefois , et de ce •qu'exprime son étymologie. Nous ne pouvons pas transcrire ici notre grande étude sur ce mot important qui a été bien souvent pris à contre-sens , même par d'estimables philologues ; à peine en pouvons-nous indiquer les résultats principaux.

Dispenser^ dans l'ancienne langue, s'employait très-fréquemment avec un nom de personne, pour signifier autoriser. Ainsi l'on disait, dispenser quelqu'un à, l'autoriser à :

« Accueilli d'autre n'en sera

Que mon mary dans ma pensée.

Ce qu'on vouidra l'on pensera;

D'auUre ne seray compensée.

Car d ce ne iuU dispensée^

Quelque mal que j'aye ou souffrance. »

[Colin qui loue etdespite Dieu en un moment à cause de ta femme.)

« Quoi ! s'il aimoil ailleurs, serois-je ditpensée

À suivre, à son exemple, une ardeur insensée? » (P. Corn., PoL, ii\, 2.)

De même sans régime indirect :

« Or donc puisqu'il a commenoé Sans avoir été ditpentéj Sagon n'a eu tort de respondre Pour telles injures confondre. »

(Aetp. à VÊpitt, de celluy qui ne t'est point nommé, adrettée à Marot, à Sagon et à La Hueterie, à la suite des CEuv. de Cl. Marot, édit. de Le Duchat, 1781.)

J)Upenser d, avec un nom de chose pour si\jet, autoriser à, livrer à ; faire qu'on s'abandonne à :

« Je ne suis plus à moi, quand je viens à penstr

à quoi l'occasion me pourra ditpemer, • (P. GoBii ., ClU,^ u, 9.)

« À trop d*«mportemeDt um lèle te êiÊpmm. » (T. Cobr., SiUieon, ii,6.)

INTRODUCTION. ux

Et avec o^ suivi d'un infinitif :

« Il n'y a rien qui ditpeme pins à parler qae la méfiance* reeogneue. » (DTaFi, VAêfrie, 1, 4.)

Dispenser de, suivi d'un substantif, ou d'un mot en tenant la place, autoriser à :

« Sortz de Rouen, je t'en dispense.

Pour voir Sagon quelque malin. »

(Math, de Bodtioiit, Le Babais du Caquet de Marot,)

Dispenser de, suivi d'un infinitif, accorder la permission de, autoriser à : ,

« El vous dispencera De faire ce qu'il vous plaira. »

(GaiNGORE, Le Jeu du Prince des SotZy Sottie.) Je vous dispense et permets de favoriser en cestc eslection tels des autres cardinaux... que... » (Leu. miss, de Henri lYy 28 oct. 1604.) — «Enfin le mary dispense sa femme de s'accommoder à la volonté du roy. » (Louis Goton, Div, leçons.) *

Être dispensé de^ être autorisé à :

« Constance, fille de Roger de Sicile, /m tirép d'une abbaye de nonnains de la ville de Palerme, et dispensée de se marier. » (Bouchbt, Séries, v.)

On trouve en outre être dispensé pour^ suivi d'un infinitif, dans le sens d'être autorisé à :

« Que le caresme et jeusnes viennent, je suis dispensée pour manger de la chair. » {Caquets de f Accouchée, V joum.)

- CoFnoillo emploie aussi dispenser absolument, toujours dans le sens d'autoriser :

« L'occasion convie, aide, engage, dispense, • {Suiu du Ment., m, 5.)

^.Sû-dispensetji ^ suivi d'un substantif, s'abandonner, se livrer à, se donner la liberté de faire une chose :

M ,,. Se dispenser à un amour parjure. » (P. Corn., Perth,)

« ... Se dispenser à mille impiétés. » (Id., La Suiv.)

• ... Se dispenser à trop d'emportement. » (Th. Corn., Timocr,)

mSedispenser à la raiUerie. » (Cyrano.)— « Se dispenser à une liberté trop grande.» (M** DB ViLLBD.) — « 5e dispenser à des extravagances. » (Id.) — « 5e dispenser à de honteux soupçons. » (Créb.)

& dispenser a, suivi d'un infinitif, se licencier à, prendre la licence de, se laisser aller à :

« Quand je me dispensais à lui mal obéir. » (P. Corn., Rodog,, .i,4S.)

« Se dUpenter à s'écarter de son sujet. » (Batlb, Lett,) — « 5e diipemer à faire des digressions. > (Id., ibid.)

Se dispenser de, suivi d'un substantif, se permettre telle chose : > Je me ditpenseray de ce mot. » (Pasq., Lett.)

Et se dispenser de^ suivi d'un infinitif, s'accorder la licence de, prendre la liberté de :

« 5e dispenser de faire une chose ; se dispenser de parler. » (Pasq.) — « 5e dispenser de prendre un long délai. » (Halb.)

Se dispenser^ absol., prendre une liberté :

« Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure

5'osera dispenser.,, » (P. Corn., Mil. , m, 6.)

Nous établissons également que le substantif dispense s'est employé pour dire permission, autorisation en général.

Comment s'est fait ce changement si complet dans la signification de dispense et de dispenser? Dispense a voulu dire, d'abord, autorisation quelconque , puis l'autorisation spéciale de ne pas faire une chose, signification elliptique qui a fini par prendre le dessus. De même le mot dispenser a signifié d'abord autoriser, puis on l'a employé pour dire autoriser à ne pas faire, d'où l'acception actuelle.

Par un pareil procédé de l'esprit, quantité d'autres mots français, comme rien, personne, aucun^ ont passé du sens positif au gens négatif.

Certains mots, dont le sens n'a pas changé depuis le dixseptième siècle, ont néanmoins été de notre part l'objet d'une étude sérieuse. Tel est le substantif avis y dont nous croyons avoii* éclaire! la signification , en en donnant , à l'aide du vieux français, la véritable étymologie. On verra, dans le Supplément, qu'avis ne vient pas de l'italien, comme on l'a prétendu, mais de la préposition d et de l'ancien substantifs, signifiant vue, apparence, ce qu'on voit, ce qu'on croit voir, de sorte qu'arts veut dire proprement vue de l'esprit.

Nous avons encore étudié certains vieux mots qui se rencontrent dans divers écrivains du dix-septième siècle, comme la particule affirmative mon, sur laquelle nous avons écrit un véritable mémoire : il n'avait jusqu'ici rien été dit que de très-incomplet sur cette locution ; l'occasion s'en ofirant, nous avons voulu épuiser le sujet.

INTRODUCTION. LXi

Tel mot, aujourd'hui vulgaire, a été noble; exemple, poil^ qui, jusque vers la seconde moitié du dix-septième siècle, se disait dans le style élevé aussi bien que cheveu^ chevelure :

m Par les lis de vos mains, par vostre poU doré. »

(Pb. Desportes, Amoun de Dianet h 950

« Aa lieu d'orner son poi7, déshonores sa main. >

(P. C({RN., ClU.f V, 4, l'* édit.)

Artisan ne désignait pas seulement celui qui exerce un art mécanique, un métier; il s'appliquait à ceux que nous appelons des artistes, soit peintres , comme dans La Fontaine, soit sculpteurs, comme dans Boileau, soit même poètes, comme dans Corbeille; et cette signification s'est conservée jusque dans la première partie du dix-huitième siècle :

« Parrhasius étoit un artisan d'un vaste génie et d'ane fertilité d'inventions universelle. » (Rollin, Hist. anc, 1. XXII, c. v, art. 2.)

Certains mots se prenaient indifféremment Tun pour l'autre en style figuré, tandis qu'aujourd'hui leur usage est beaucoup plus restreint et déterminé. Par exemple, on disait un cceur de rocher, comme un cœur de roche :

« Ce n'est pas que ce cœur soit un cœur de rocher ^ C'est que malaisément il se laisse toucher. »

(L'abbé de Torche, Le Démêlé de r esprit et du cœur.)

Cette locution se rencontre plusieurs fois dans le Recueil de Pièces galantes de madame de La Suze, et nous en citons d'assez nombreux exemples dans notre livre.

Tel autre mot, qui ne s'emploie maintenant que dans un sens défavorable, se prenait dans un sens favorable. Le verbe débiter en fournira un exemple dans le Lexique.

D en est de même d'étaler, qui n'est plus guère usité qu'avec l'idée d'ostentation, d'affectation, et qui s'employait dans le sens général de faire voir, avec idée de l'intensité de l'action. Si Ton veut bien lire notre article, on verra qu'étaler se pourrait prendre encore dans cette signification favorable.

Nous avons eu, en outre, l'occasion de constater qu'un certain nombre de mots, de significations, ou de locutions, à peu près abandonnés pendant un certain temps , avaient repris faveur à la fin du dix-huitième siècle ou de nos jours.

Voltaire déclarait qu'épandre était vieilli : des poètes, comme

%%n INTRODUCTION.

Lamartine et Victor Hugo, le reprirent avec raison et avec succès, an sens propre et au figuré.

Le commentateur de Corneille regrettait encore la proscription du mot exqrable. Ce terme sonore y intelligible , nécessaire y comme l'appelait Voltaire, a été employé, au dix-huitième siècle, par Montesquieu :

« Qu^exorable à la prière (le prince) il soit ferme contre les demandes. »

L'usage, alors, en était encore exceptionnel, mais à la fin du siècle il commence à s'accréditer; Mirabeau l'adopte, et le fait retentir à la tribune, où il dit, en parlant du peuple en insurrection, «qu'il est violent, mais exorable, » Mercier l'enregistre dans s^ Néologie; enfin il devient plus commun au dix-neuvième siècle ; Victor Hugo s'en sert dans Cromwellj et Chateaubriand dans ses Études historiques.

OutrageuXy dont Voltaire constatait encore la désuétude , tout en ne faisant pas scrupule de l'employer, a été depuis repris universellement.

Mercier remarquait dans sa Néologie que le « vieux mot étreinte » avait été presque entièrement banni. Il est redevenu, à notre époque, d'un usage très-fréquent, au propre et au figuré.

Nous aurions pu étendre ces remarques à plusieurs autres mots. Nous nous contenterons d'en ajouter une.

Louis Racine, dans le Discours préliminaire de ses Remarques sur les tragédies de son père, observait que le mot fallacieux n'avait pu se soutenir, quoiqu'il fût très-sonore, que Corneille l'eût employé , et que Bossuet s'en fût servi dans son Histoire universelle, — L'aigle de Meaux parle, en effet, dans son Second Discours sur r Histoire universelle^ des dangereuses insinuations et des discours fallacieux de l'esprit malin, et on lit dans une admirable scène d'un des chefs-d'œuvre de P. Corneille :

« Serments /a//acjettx, salataire contrainte,

Qae m'imposa la force, et qu'accepte ma crainte!

Heoreux déguisement d'an immortel coarroiu,

Vains fantômes d'Etat, évanoaissez-voos. » (Aodoj^., ii, 1.)

Voltaire, répétant l'observation de Louis Racine, a dit à son tour : « L'éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après Corneille de cette belle épithète, fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné ? »

INTRODUCTION. lxui

Le célèbre commentateur n'est pas ici tout à fait exact. S'il n'avait pas été un ennemi si acharné de Tabbé Des Fontaines, il aurait pu lire dans son Dictionnaire néologique^ dont la première édition est de 1726 :

« Fallacieux. Vieux mot qui signiûoit trompeur. On commeDce à le remettre en usage. • Uq raisonnement oblique et fallacieux, » [Relig. prouv. par Us faUt.)

La phrase alléguée est de Tacadémicien Houteville; son ouvrage fut publié en 1722, et réimprimé en 1741, un an avant sa mort.

Du reste, on le sait. Des Fontaines ne citait ces locutions peu usitées que pour critiquer les auteurs qui s'en étaient servis.

Roubaud, dans ses Nouveaux Synonymes français^ publiés en 1785, en déclarant que fallacieux est un mot autorisé, qu'il est beau, qu'il est nécessaire^ constatait aussi qu'il n'était pas entré dans l'usage. Il a depuis été adopté. L'Académie, en le donnant dans la cinquième édition de son Dictionnaire (1811), dit bien qu'il est vieux; mais la sixième édition (1835) se contente d'observer qu'il ne s'emploie guère que dans le style élevé. Plusieurs écrivains de notre siècle en offrent de beaux exemples, comme le suivant :

« Et l'enfant hésitait, et, déjà moins rebelle, Ëcoulail des esprits l'appel ya/Zacieiur. »

(V. Hugo, Ballades, La Fée et la Péri.)

Uu certain nombre de mots ont changé de genre. Il suifira de rappeler : épitaphe^ idole ^ insulte j voile de vaisseau, qui étaient souvent masculins.

D'autres, que nous faisons toujours masculins, pouvaient être féminins, comme âge^ échange, risque.

Il y a encore d'importantes différences à constater pour le nombre des substantifs. Ain^i certains mots s'employaient au pluriel avec des significations qu'ils n'ont plus. On disait, en prose et en vers, les beautés d'une femme, pour signifier ses charmes, ses appas :

« Elle dont les beautés captivent mille amants. »

(P. Corn., La Veuve, i. 5.)

• Mais l'empire certain qu'exercent vos beautés

Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. » (Id., Cintia, m, 4.) m Ses vertus ne la font point régner plus sagement que ses beautés la font régner de bonne grâce. » (Malb.; LeiLj à la princesse de Conti, 29 mars 1614.)

Lxiv INTRODUCTION.

« J'entends de tons côtés Publier vos vertas, seigneur, et ses beautés. > (Rac, Bér., ii, 2.)

On disait aussi, en prose et en vers, mes passions, pour signifler mon amour :

m Elle remarque en lui tant do perfections,

Que les moins éclairés verroient set passions, » (P. Corn., Met,, ii, 1.)

« Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes. » (Jd., Pomp., iv, 3.)

« Je commençay à lui remonstrer combien grande estoit l'amitié que je luy

portois , et comme à son grand honneur elle pouvoit soulager mes passions. »

(Larivby, Les Écol., v, 10.)

« Lorsque devant vous je soupire, Qu'estil donc besoin de vous dire De combien de soins ennuyeux

Mes passions sont traversées? » (Racan, Ode.)

« Elle me donna tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes premières passions. • (Sorel. Francion, y.)

Voir encore, dans le Lexique^ les articles captivité, colère, cour» roux, désespoir, éternité^ ostentation, pureté, dans le sens de sentiment pur, rage, etc.

Cet usage de pluraliser un grand nombre de termes abstraits, qui sembleraient devoir toujours garder le singulier, peut compter parmi les caractères les plus frappants de la langue du dixseptième siècle. On voit, par les critiques de Voltaire sur Corneille, qu'il était déjà bien oublié au dix-huitième siècle. Nous avons cru fort utile de consacrer un de nos articles les plus étendus, l'article HONTE, à Tétudier sur un grandnombre de mots, et d'après des exemples multipliés. Nous établissons ainsi qu'au seizième et au dix-septième siècle quantité de termes abstraits s'employaient au pluriel, non-seulement pour marquer la répétition des faits et des actes, mais encore pour marquer l'état, la disposition, seulement avec augmentation de force dans la signification, et avec l'idée, nécessairement, d'uB état, d'une disposition qui se reproduisent plusieurs fois.

I<e CommenUiIre sar Corneille , par Woltalre.

Dans cet aperçu sommaire et limité , nous n'avons pu qu 'indiquer et esquisser un petit nombre des caractères distinctifs de la langue du dix-septième siècle. Peut-être en aurons-nous dit assez pour donner une juste idée des changements et; des vicissitudes subis par la langue dans l'espace d'un siècle. Que de différences Ton a pu remarquer entre la diction de Corneille et de Bossuet et celle de Voltaire! Quand ce brillant poète, tout pétri de l'esprit moderne, entreprit, en commentant Corneille, de juger le style de l'autre siècle , il était bien difficile que tant de manières de parler vieillies et oubliées ne lui parussent pas des étrangetés et des incorrections. Ainsi s'expliquent déjà les injustices du fameux Commentaire, dont nous voulons maintenant parler avec étendue» ayant consacré une partie si considérable de notre livre à le réfuter.

Rappelons d'abord, pourle commun des lecteurs, quelques faits historiques, et, par des détails précis, puisés principalement dans la correspondance de Voltaire, dans celle de d'Alembert, et do plusieurs autres amis du patriarche, ainsi que dans les mémoires et journaux du temps, faisons connaître quelle fut l'occasion du Commentaire de Voltaire sur Corneille , pour quel objet et dans quelles dispositions d'esprit l'auteur de Mérope et de Zaïre se fit éditeur et critique.

Titon du Tillet, ancien maître d'hôtel ordinaire de la reine, s'était généreusement chargé d'élever une nièce du grand Corneille, fille de Jean-François Corneille, le seul mâle qui restât de ce nom, et fils lui-même d'un cousin germain de Piene Corneille. M. du Tillet était un homme passionné pour les beaux-arts. Il

LXM INTRODUCTION.

publia, en 1734, des Essais sur les honneurs et sur les monuments accordés aux illustres savants pendant la suite des siècles ^ où il donne^ en un style dénué d'agrément, une légère idée de Torigine et des progrès des beaux-arts; mais il se distingua principalement en faisant construire à grands frais un Parnasse en bronze, où Ton voyait les flgures de quelques poètes et de quelques musiciens français; en le faisant peindre et graver par des artistes distingués; en en faisant la description qu'il distribua à diverses personnes dont il espérait que le concours pourrait Taider à faire exécuter ce monument en grand dans un jardin ou sur une place publique; enfin, ce généreux citoyen dont le nom mérite un long souvenir fit frapper à ses dépens une suite de médailles dont vingt-huit représentaient les poètes et six les musiciens les plus célèbres du siècle de Louis XIV.

Cependant, parvenu àTàgede quatre-vingt-cinq ans, il se trouvait avoir perdu presque tout son bien, qui avait toujours été trèsmodique. Il lui devenait impossible de suffire aux besoins de sa pupille. Voltaire était alors dans tout l'éclat de sa renommée ; il avait maintes fois pris la défense des malheureux, et leur avait accordé des secours; enfin, tout le monde déjà vantait son humanité. Le malin philosophe avait dans le temps lancé contre le bon du Tillet une assez sanglante épigramme, pour le punir d'avoir trop facilement accordé les honneurs de l'apothéose à des httérateurs obscurs; ce n'en fut pas moins à lui que l'auteur du Parnasse français songea à s'adresser pour trouver un nouveau et plus puissant protecteur à la descendante du grand poète. Il fut secondé dans ce dessein par M. du Mollard, membre de plusieurs académies, et connu par une savante dissertation sur toutes les tragédies anciennes et modernes qui avaient eu Electre pour objet. Un poète. Le Brun, secrétaire des commandements du prince de Conti, unit sa voix à celle de l'ami dévoué des beaux-arts. Ce lyrique célèbre écrivit une ode à M. de Voltaire en faveur de mademoiselle Corneille. Flattant l'orgueil de son illustre confrère en Apollon , il lui disait :

m S'il était un mortel, qui, du nom de Voltaire, Portât chez nos neveux l'honneur héréditaire, Ce nom serait alors son immortel appui ; El àlérope, et Brulus, Sémiramis, Alzire,

Et la tendre ZalrCf Élèveraient leurs voix, et parleraient pour lui.

INTRODUCTION. lxvii

Eh ! cependant aux yeux de sa patrie entière, Du grand nom de Corneille une jeune héritière Voit couler dans l'oubli ses destins et ses pleurs! Et d'un astre jaloux l'inflexible vengeance,

Lui versant l'indigence, Épuise sur ses jours la coupe des malheurs ! »

Et il peignait, avec toutes les couleurs de sa brillante poésie, la misère de la descendante d'un si grand homme , languissant dans les horreurs d'un indigent oubli; puis, recourant à la pompe de la prosopopée, il prêtait la parole à Corneille lui-même qui consolait sa petite-fiIle, et lui promettait un protecteur dans un rival de son nom , dans Voltaire , ce poëte glorieux dont les plus illustres morts avaient droit d'être jaloux, ce mortel bienfaisant par qui tant d'infortunés avaient déjA été secourus. C'est à lui qu'il faut s'adresser, ma fille, disait l'auteur du Cid à sa malheureuse descendante :

« Dis-lui que si Mcrope eût devancé Chiméne, De son chaos obscur dégageant Melpoméne, Sans doute il eût brillé de l'éclat dont j'ai lui; S'il eût été Corneille, et si j'étais Voltaire,

Généreux adversaire, Ce qu'il fera pour toi, je l'eusse fait pour lui. »

Voltaire saisit cette occasion comme la plus excellente aubaine. Avec ?on admirable instinct, il y vit aussitôt un moyen d'augmenter sa renommée, non-seulement en France, mais chez les étrangers. Il s'empressa de répondre à Le Brun que, vieux soldat du graud Corneille, il serait trop heureux d'être utile à la petitefille de son général. « Quaud on bâtit des châteaux et des églises, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, ajoutait-il, il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que par les plus grands du royaume. » Cependant il oflrait à la petite-fille de Corneille l'asile de son château. Sa nièce, qui aimait les beaux-arts et réussissait dans quelques-uns, lui donnerait l'éducation la plus honnête. Une partie de cette éducation serait de voir jouer quelquefois les pièces de son grandpère , et de broder les sujets de Cinna et du Cid. Madame Denis aurait soin d'elle comme de sa fille, et lui-même chercherait â lui servir de père » .

Quelques jours plus tard, le 22 novembre 1760» il écrivit aussi,

' Lettre du 5. ou du 7 novembre 1760.

Lxviii INTRODUCTION.

des Délices y à mademoiselle Corneille, pour lui témoigner combien lui et madame Denis, sa nièce, seraient heureux de la recevoir.

Voltaire se rappela que, pendant son séjour en Angleterre, il s'était passé un fait qui lui pouvait servir d'exemple. Il existait une fille de Milton, et cotte descendante du sublime auteur du Paradis perdu était réduite è la dernière pauvreté. On le sut à Londres , et incontinent elle fut riche. Voltaire voulut faire de même la fortune de la nièce de Corneille, en rééditant à son profit les œuvres du grand poëte.

€ J'ai mis dans ma tête, écrivait-il, de faire voir aux Anglais que nous savons comme eux honorer les beaux-arts et le sang des grands hommes. J'ai imaginé de faire une magnifique édition des tragédies de Pierre Corneille ^ etc. »

Quand Voltaire avait conçu une idée, il fallait qu'elle fût vite réalisée, ou du moins mise en train d'exécution. Quoi qu'il arrivât, il était décidé à « donner son temps et son argent pour le succès d'une entreprise qu'il croyait honorable cl utile à la nation -. » Mais son bonheur ordinaire l'accompagna dans cette circonstance. Deux personnes qu'il n'avait jamais eu l'honneur de voir, à qui même il n'avait jamais écrit, madame la duchesse de Grammont, et M. de La Borde, banquier de la cour, a commencèrent seules cette entreprise, avec un zèle, disait-il, sans lequel elle n'aurait jamais réussi *. » La duchesse de Grammont s'en montra la protectrice déclarée et fit souscrire un nombre considérable d'étrangers. M. de La Borde procurait, de son côté, plus de cent souscriptions.

Cependant Voltaire faisait supplier le roi de permettre que son nom fût à la tête des souscripteurs, et de daigner encourager la souscription pour la valeur de cinquante exemplaires ; et Louis XV en prenait deux cents. L'infant, duc de Parme, souscrivait pour trente au lieu d'une douzaine qu'on lui demandait. Presque tous les princes du sang souscrivaient. Le duc de Choiseul se faisait inscrire pour vingt. La marquise de Pompadour, à qui Voltaire n'avait pas môme écrit, en prenait cinquante, et son frère douze. Les académiciens se signalaient à l'envi, et, les premiers de tous, le comte de Clermont, le cardinal de Bemis,

> Volt, et le pris, de Brosses, LeiL inéd., k M. de La Marche, 36 juin 1761. t Len. inid.de VolL, à M. de La Touraille, 14 auguste 1761.

> Lettre du 21 auguste 1761, du château de Ferney.

INTRODUCTION. lxix

le maréchal de Richelieu, le duc de Nivernois; Watelet, non content de prendre cinq exemplaires , se chargeait de graver et de dessiner le frontispice; M. Bouret, bien qu'il connût à peine Voltaire, souscrivait pour vingt-quatre exemplaires. Et tout cela se faisait avant qu'il y eût la moindre annonce imprimée, avant qu'on sût de quel prix serait le livre. La compagnie des fermiers généraux souscrivait pour soixante , et plusieurs autres compagnies suivaient cet exemple. Cette noble émulation devenait générale. A peine le bruit de cette édition projetée s'était-il répandu en Allemagne, que l'Électeur palatin, la duchesse de Saxe-Gotha et d'autres princes et seigneurs s'empressaient de la favoriser. L'empereur et l'impératrice souscrivaient pour deux cents exemplaires, le roi de Prusse pour cinquante, le roi de Pologne pour vingt-cinq, l'impératrice de Russie pour deux cents ; enfin la souscription était aussi bien accueillie partout, et notamment en Angleterre, où les plus nobles lords, les hommes d'État et les riches négociants rivalisaient de générosité.

Voltaire avait bien raison de voir dans ce succès le plus bel éloge des arts, et la preuve du respect de l'Europe entière pour Corneille *.

Cependant le résultat matériel était considérable. L'édition produisit cent mille francs de bénéfice, partagés entre le libraire et mademoiselle Corneille, dont la dot s'éleva environ à quarante mille écus. Le patriarche, qui fit lui-même sa part de sacrifices, put ainsi établir convenablement « la cousine de Chimène, de Cornélie et de Camille. )> Il maria mademoiselle Corneille à un gentilhomme de son voisinage, dont les terres touchaient les siennes, qui avait environ huit mille livres de rente , et qui était « sage et doux, fort aimable, fort amoureux et fort aimé \ »

Tel fut donc le premier objet et le premier résultat de l'édition de Corneille entreprise par Voltaire \ Mais quand il eut formé le 'projet de cette édition, une autre idée s'offrit promptement à son

» Lettre du 20 auguste 1761.

' Lettre au comte de Cheneviéres, 1763.

* C'est en 1764 qu'on vit enfin paraître cette édition impatiemment attendue, et qu'une maladie de Voltaire avait fait craindre de n'avoir jamais. « Le grand homme qu'il s'agit de commenter, l'eicellence du commentateur, les pompeux éloges que l'on fait du commencement, tout, disait Bachaumont, à la date du 8 mai 1762, contiibue à piquer la curiosité.» La nouvelle s'étant répandue, à cette même époque, que Voltaire était gravement malade, la crainte d'être privé de

Lxx INTRODUCTION.

esprit et le domina bientôt ; ce fut de joindre aux œuvres du grand poète un commentaire historique et critique. L'étude assidue qu^il avait faite toute sa vie de Tart dramatique le mettait en droit, pensait-il, de commenter les tragédies d'un grand maître». Néanmoins sentant combien était délicate une entreprise qui regardait l'honneur de la nation, et où il s'agissait d'avoir « raison sur trente pièces %)) il voulut tout d'abord intéresser l'Académie français»^ dans son projet, pour donner ainsi à l'œuvre d'un académicien particulier l'autorité de l'Académie tout entière ; non pas qu'il prétendît la rendre responsable de son Commentaire^ mais il voulait, disait-il, profiter de ses lumières, et qu'on sût qu'il en avait profité \ Il soumit son plan à cette compagnie et le fit aisément approuver, ainsi que la dédicace qu'il adressa le 8 août 1761, par l'intermédiaire de Duclos, secrétaire perpétuel. Il désirait plus, il voulait que l'Académie fût de collaboration avec lui, et qu'elle fit du Commentaire sa propre affaire : rien pouvait-il l'intéresser davantage? Pour exciter ses confrères à ne pas manquer les jours des assemblées , à être bien assidus , il leur disait : « Y a-t-il rien de plus amusant, s'il vous plaît, que d'avoir un Corneille à la main, de se faire lire mes observations, mes anecdotes, mes rêveries, d'en dire son avis en deux mots, de me critiquer, de me faire faire un ouvrage utile, tout en badinant*? »

Il écrivait à Duclos, environ deux mois plus tard : « Je répète encore que mes importunités ne doivent pas lasser la patience de mes confrères , que c'est un amusement pour eux dans les séances, que deux mots en marge m'instruisent, non-seulement pour la pièce qu'on examine, mais pour les autres, que je dois

l'édition de Corneille ne fat pas une des moindres causes de la tonsternation dont toute la littérature fut frappée.

L'édition donnée par Voltaire forma douze volumes grand in-8«>, contenant, outre le Théâtre de P. Corneille, les deux pièces de Thomas restées au théâtre, Vàriane et le Comte d'Essex, que le commentateur enveloppa dans sa critique, qu'il disséqua, pulvérisa, et réduisit à rien, suivant l'expression de l'auteur des Mémoires secrets (6 mai 1764) ; la Bérénice de Racine, et plusieurs pièces étran- ^res que Voltaire avait traduites pour servir d'objet de comparaison à certaines tragédies de Racine, c'est-à-dire une traduction de VHéraclius de Caldcron. avec des nolds, et une traduction littérale en vers blancs du Jules César de Shakespeare.

' Comment, sur Cornet Réponse à un académicien.

^ Uu, inéd, de Voit., LeU. à M. de Chenevières, lOoct. 1761.

' Lett. inéd.y Lett. à Duclos, 7 oct. 1761.

« Lett. à d'Alembert, 31 auguste 1761.

INTRODUCTION. lxxi

me conformer aux sentiments réunis des personnes éclairées, et qu'enfin mon ouvrage ne peut être utile qu'après avoir passé par vos mains \ »

Il demandait qu'on nommât des commissaires pour examiner chacun de ses commentaires, et indiquait M. Saurin comme pouvant rendre de grands services ^. Dans sa dévorante impatience, il voulait qu'il n'y eût pas un moment de perdu. « Songez, disait-il^' à ses confrères pour activer leur zèle, songez que j'ai soixantehuit ans, que je n'ai qu'un souffle de vie, et que, si je mourais inter opuSy l'ouvrage irait comme moi à tous les diables. »

A mesure qu'il avançait dans son travail, conçu à peu près suivant le plan des Remarques de Louis Racine sur les tragédies de Jean Racine^ il en envoyait des cahiers, ou, comme il disait, « des recueils de doutes^» à l'Académie pour avoir son sentiment, et quand il l'avait, disait-il, il « marchait à son aise et d'un pas sûr *. » Il écrivait encore à un de ses amis, homme du monde : «Je consulte l'Académie toutes les postes, et je soumets toujours mon opinion à la sienne. J'espère qu'avec cette précaution l'ouvrage sera utile aux Français et aux étrangers '^. »

Il en référait à l'Académie sur toutes les difficultés qu'il rencontrait dans la lecture du poëte, sur la grammaire, sur le style, sur le goût, sur les règles du théâtre*. Il recourait surtout à l'avis et aux instructions de ses confrères pour ce qui concernait les chefsd'œuvre de Corneille. « L'on peut impunément , disait-il , se tromper sur la Galerie du Palais et sur Agésilas ; mais je ne hasarderai rien sur les pièces que l'admiration publique a consacrées, sans avoir demandé plusieurs fois des instructions ^ »

Duclos et d'Alembert, d'Alembert surtout, lui transmettaient l'avis de l'Académie. Ainsi, d'Alembert lui mande, à la date du 8 septembre 1761, qu'on a reçu ses Remarques sur les Horaces^ sur Cinna, et sur le Cid, la préface du Cid et l'épître dédicatoire; que tout cela a été lu avec soin dans les assemblées ; qu'on a été très-content de ses Remarques sur les Horaces, et beaucoup

* Leii. inéd., à Duclos, 5 nov. 1761.

' Leii. inéd., an même, 21 auguste 1761. ' Lett. inéd., au môme, 7 oct. 1761.

* Lettre à d'Alembert, 15 sept. 1761.

* Lett. inéd.ykVL. de Chenevières, 10 oct. 1761. « Ibid,, LeU. à Duclos, 5 nov. 1761.

^ Ibid., au même, 7 oct. 1761.

Lxxii INTRODUCTION.

moins de celles sur Cinnay qui ont paru faites à la hâte ; que les Remarques sur le Cid semblaient meilleures, mais avaient encore besoin d*ôtre revues. Enfin d'Alerabert, après avoir reproché à sou ami quelques appréciations trop sévères, finissait en lui disant qu'il ne saurait apporter dans cet ouvrage trop de soin^ d'exactitude, et même de minutie ; qu'il fallait que le monument jwi'il élevait à Corneille en fût aussi un pour lui.

Voltaire, pour diverses raisons que nous aurons lieu d'expliquer, était assez disposé à se montrer fort sévère dans l'appréciation des œuvres de Pierre Corneille. Il fut entraîné jusqu'aux plus regrettables excès de violence, d'injustice et de dénigrement parla colère qu'il ressentit du bruit répandu à l'avance, qu'il n'avait entrepris de commenter Corneille que pour avoir l'occasion d'outrager la mémoire et d'insullcr le génie du grand poëte^ Les efforts mêmes que tentèrent des amis pour modérer ses fougues ne servirent qu'à aigrir sa bile. Il lui semblait qu'on voulait opprimer la liberté de son esprit, et il s'écriait :

« Quoi! Meslier en moarant aura dit ce qu'il pense de Jésus, et je ne dirai pas la vérité sur vingt détestables pièces de Pierre, et sur les défauts sensibles des bonnes? Oh! pardieu, je parlerai ; le bon goût est préférable au préjugé. SalvA rêPereniiâ ^ »

D'Alembert, à l'origine, était un de ceux qui recommandaient le plus à Voltaire la modération, et surtout les égards. Dans une lettre du 31 mars 1762, se plaignant de ce qu'on n'avait pas reçu depuis longtemps de ses notes à l'Académie, il lui disait :

c Où en est l'édition de Corneille? Il y a bien longtemps que nous n'avons reçu de vos notes. Au nom de Dieu, soyez sur vos gardes ; ayez raison autant qu'il vous plaira, mais soyez poli; c'est où vos ennemis vous attendent; ils vous déchireront pour peu que vous maltraitiez Corneille» et quand vous n'y serez plus, il ne leur en coûtera rien pour dire que vous aviez raison : ne serez-vous pas bien avancé? »

Il l'avertit encore que ses adversaires verraient en lui un Zoïle,

' Ce bruit avait pris tant de consistance dans la bonne société de Paris, qu'au moment où Ton annonçait enfin qu'il ne serait plus mis de relard à la publicalion de cetio édition, depuis plusieurs années promise, Bacbaumont écrivait dans ses Mémoires secrets : c Bien des gens prétendent que M. de Voltaire a moins voulu donner une dot à mademoiselle Corneille, que faire un libelle diffamatoire contre son aïeul : il a déjà jeté des pierres d'attente de sou système ea plusieurs occasions. » {Mém. secrets, 23 avril 1763, t. I, p. 210.)

* Lett. à d'Alcmben, 25 fév. 1762.

INTRODUCTION. Lxxiii

s'il laissait subsister dans ses Remarques le ton sévère qui se montrait surtout dans celles sur Rodogune^ et qui avait paru offenser quelques-uns de ses confrères de rAcadémie.

Voltaire se fâcha un peu des remontrances de d'Alembert, il lui répondit d'un ton à demi piqué, mais en des termes qui marquaient un parti pris de sévérité et de rigueur :

« Le nom de Zoïlo me pique, moo cher philosophe, il est très-injuste. Je vait /^ au delà des bornes quand je loue Corneille, et en deçà quand je le critique. Je crois, d'ailleurs, faire un ouvrage très-utile, et que la comparaison des pièces de Shakespeare et do Calderon avec Curneiile. sur des sujets à peu prés semblables, est un grand éloge de Pierre, et un service à la littérature. Je no me rch^cherai en rien, parce que je suis sûr que j'ai raison : j'en suis sûr, parce que j'ai cinquante ans d'expérience, parce que je me connais au théâtre , parce que je consulte toujours des gens qui s'y connaissent, et qui sont entièrement de mon avis. Est-ce à vous à vouloir des ménagements, et à conseiller la faiblesse? Que m'importe que le préjugé crie, quand j'ai pour moi la raison? Je ne songe qu'au vrai et à l'utile ' . »

Et il invitait sou cher philosophe à prendre lui-môme le parti de la vérité, et à n'avoir point de faiblesse humaine. D'Alembert répliqua ; il repoussa bien loin la pensée d'avoir voulu comparer son maître à Zoïle; mais il persista dans ses conseils de modération, surtout dans ses recommandations d'observer des formes. S'il y a des coups de bâton à donner à l'auteur de Rodogune^ que ce soit, lui disait-il, « comme Alcidas à Sgauarelle, dans le Mariage forcé j avec de grandes protestations de respect et de désespoir d'y être obligé ^. »

A toute occasion d'Alembert s'efîorçait de retenir les emportements de Voltaire contre Corneille : au fond, il lui conseillait principalement de mettre moins de franchise dans son procédé. Q voulait que Voltaire fit pour le Commentaire ce que lui, d'.Vlembert, avait fait pour l'histoire de la Destruction des Jésuites. « N'oubliez pas, lui répétait-il sans cesse, de le louer beaucoup quand il est sublime; et quand il est rabâcheur^ faites-le sentir sans le dire : vous y gagnerez et l'art y gagnera , parce que vous direz vrai et ne blesserez personne \ »

Dans une autre lettre, écrite après un long silence qui faisait craindre à d'Alembert que Voltaire n'eût été mécontent de la li-

• Lett. du 12 juin. 1762.

' Lelt. du 31 juin. 1762.

» Lett. du 17 nov. 1762.

Lxxiv INTRODUCTION

berté avec laquelle il lui avait dit son avis sur le Corneille^ le rusé Bertrand conseillait à Raton de faire plus de révérences en donnant des croquignoles, et de multiplier les croquignoles et les révérences^.

C'était dire poliment au patriarche qu'il était un peu grossier. Mais si on l'accuse d'insolence, celui-ci prétend qu'il use de toute ^a réserve compatible avec la vérité :

c On me trouve un peu insolent, dit-il, et je pense que vous me trouvez bien discret ; car, entre nouS; je n'ai pas relevé la cinquième partie des fautes : il ne faut pas découvrir la turpitude de son père. Je crois en avoir dit assez pour être utile; si j'en avais dit davantage, j'aurais passé pour un méchant homme ^ »

Cependant il ne tarda pas, en publiant de nouvelles éditions, d'en dire bien davantage. Et il y fut excité par celui même qui, an commencement, l'avait le plus engagé à la modération et aux ménagements. D'Alembert était un homme sans consistance dans ses jugements, surtout quand ils étaient opposés à ceux de Voltaire. Après avoir d'abord taxé son maître d'un excès de sévérité contre Corneille, il finit, en habile flatteur qu'il était, par lui reprocher son trop d'indulgence. Il voulait que la nouvelle édition du Commentaire que Voltaire préparait fût beaucoup moins douce que les précédentes :

« On dit, lui écrivait-il, que vous réimprimez le Commentaire de CorneiUe fort augmenté. Vous ferez bien. Je ne trouve de tort que de n'en avoir pas assez dit. Les pièces de Corneille me paraissent de belles églises gothiques'. »

Grandeur de l'art chrétien, sublimité de la poésie cornélienne, le sec géomètre ne savait pas mieux comprendre l'une que l'autre. Voltaire, au moins, n'était pas incapable de goiiter la belle et grande poésie. Cependant il aurait fini par le faire croire, si l'on n'avait su que le dépit et mille petites passions étaient en partie cause de ses violences et de ses injustices à rencontre du premier restaurateur de la tragédie parmi les modernes.

Dans le Commentaire même. Voltaire laisse percer, aussi bien que dans sa correspondance, combien les critiques qu'on lui avait adressées sur les premières pièces l'aigrissaient et augmentaient sa disposition à la sévérité : il tenait à montrer c qu'aucune cabale ne l'avait jamais intimidé ^. » Dans les Remarques sur Serto-

* Lett. du 9 juin. 1764.

^ LeU. à d'Alembert, 8 mai 1764.

» Lett. de d'Alembert à Voltaire, 1«' fév. 1773.

* Rtm, tur Serioriust ii, 5.

IN

INTRODUCTION. lxxv

riîi5, il avoue que s*il est entré dans presque tous les détails des deux premiers acles de cette pièce, c'est non-seulemont « pour éviter le reproche qu'on lui a fait de n'en avoir pas assez dit, » mais encore « pour répondre au reproche ridicule que quelques gens de parti, très-mal instruits, lui avaient fait d'en avoir trop dit. » Il se fit donc un point d'honneur, dans les dernières éditions, de redoubler de sévérité et de dureté; il y « reprend quatre fois plus de fautes, nous dit-il lui-même, parce que des gens qui ne savent pas le français ont eu le ridicule d'imprimer qu'il ne fallait pas s'apercevoir de ces fautes *. » L*humeur que lui causait la contradiction rejaillissait ainsi sur Corneille môme.

Quelques lignes plus loin, à propos de certains vers un peu familiers ou négligés, il s'écrie avec colère et ironie :

« Quels vers I quelles expressions ! et de petits écoliers oseront me reprocher d'être trop sévère ! » Lui, trop sévère 1 11 se « repentira toute sa vie d'avoir été trop indulgent *. »

Mais où il laisse surtout éclater Ja rancune et la bile qui l'animent, c'est dans la préface des Remarques sur Suréna. Après avoir parlé du « style ridicule dans lequel Corneille fait l'amour dans ses vingt dernières tragédies , et dans quelques-unes des premières, » et avoir déclaré que quiconque ne sent pas ce défaut est sans aucun goût, que quiconque veut le justiGer se ment à luimême, il ajoute :

• Ceux qui m'oni fait un crime d'être trop sévère m'ont forcé à l'être véritablement, et à n'adoucir aucune vérité. Je ne dois rien à ceux qui sont de maavaise foi. Je ne dois compte à personne de ce que j'ai fait pour une descendante de Corneille, et de ce que j'ai fait pour satisfaire mon goût. Je connais mieux les beaux morceaux de ce grand génie que ceux qui feignent do respecter les mauvais. Je sais par cœur tout ce qu'il a fait d'excellent. Mais on ne m'imposera silence en aucun genre sur ce qui me paraît défectueux.

• Ma devise a toujours été, /art quœ seniiam^. »

Si, malgré son habitude de parler conformément à cette devise, il retint encore quelque chose sur le cœur, même dans les dernières éditions du Commentaire, il s'en dédommage amplement dans sa Correspondance. Dans ses lettres intimes, il traite souvent l'auteur à' Horace^ de Polyeucte et de JRodogune, à peu près comme il ferait Alexandre Hardy ou Pradon. 11 y ridiculise sans vergogne

• Rem. sur Sertorius, il, 5.

» Lelt. à d'Alemberl, 19 oct. 1761.

' Rem, sur Seriorius, iv, 2.

Lxxvi INTRODUCTION.

« les détestables pièces et les détestables sujets du raisoiinour ampoulé, qui ne fut jamais tragique que dans trois ou quatre pièces, quand il fit un petit voyage en Espagne ^ » — « Plus je lis ce Corneille, écrit-il encore à un de ses particuliers amis, plus je le trouve le père du galimatias, aussi bien que le père du théâtre -. »

Voltaire acheva donc et refit ainsi plusieurs fois son Commen-, taire^ tantôt retenu, tantôt aiguillonné par ses confrères et ses amis, s'abandonnant par moments à sa fougue de critique et à ses impressions d'homme de goût un peu timide, et dans d'autres moments se laissant emporter à son admiration pour les beautés si neuves et si originales du grand poëte qu'il interprétait.

Après avoir donné son édition de Corneille, il fit imprimer séparément les notes, à l'usag î de ceux qui avaient le théâtre de ce poëte. Suivant Bachaumont, cette nouvelle répandue à l'avance jeta beaucoup de discrédit sur l'ouvrage, qui avait « peu de considération dans le monde littéraire '. » Peu importait à Voltaire. La critique était assurément le premier objet qu'il avait eu en viip, et il voulait la répandre le plus possible.

Ceux qui s'attendaient à voir Corneille maltraité par sou commentateur furent néanmoins stupéfaits quand ils virent de combien de fautes, et de quelles fautes énormes, le grand écrivain était accusé, et surtout avec quel mépris il était insulté.

Voltaire disait, en 1778, dans la Lettre à l'Académie française, placée en tête d* Irène:

• Lorsque je commentai le grand Corneille, j'envoyai tooles mes remarques à M. Duclos, qui vous les communiqua. Vous les examinâtes; et cette édition de Corneille semble être aujourd'hui regardée comme un livre classique pour les remarques que je n'ai données que sur votre décision. »

Cependant l'Académie n'avait pas approuvé tout dans le Commentaire, et elle fut la première à le trouver trop sévère à l'égard de Corneille. D'Alembert écrivait à Voltaire, le 8 septembre 1761 :

c II nous a semblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de Tanteur, et'quelqucfois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, il faut que vous ayez si évidemment raison que personne ne puisse être d'un avis contraire; dans les au-

« Letl. à La Harpe, î7 juill. 1770.

' Lett. à d'Argental. sept. 1751.

* Mim. secreUj V mai 1764.

INTRODUCTION. lxxvii

très» il faut, ou ne rien dire, ou ne parler qu'en doutant. Excusez ma franchise, ajoutait le géomètre littérateur, vous me l'avez permise, vous l'avez exigée; et il est de la plus grande importance pour vous, pour Corneille, pour l'Académie et pour l'honneur de la littérature française, que vos remarques soient à l'abri même des mauvaises critiques. »

Beaucoup d'hommes du inonde partagèrent le sentiment des académiciens qui avaient trouvé que Voltaire dépassait les bornes de la justice et de la convenance. Bachaumont, excellent juge, et nullement ennemi du fameux philosophe, témoigne qu'on était indigné, et se montre lui-même très-méconlent « de la critique amère et dure que M. de Voltaire fait de Pierre Corneille^. » Il se plaint à plusieurs reprises de « son acharnement à rabaisser le grand homme ^. » Suivant le rédacteur des Mémoires secrets, le célèbre commentateur « a moins prétendu faire voir le grand que le vieux Corneille. » Il a positivement voulu le dégrader, et il emploie souvent à cette fin les moyens les plus perfides*. Bachaumont, dans son mécontentement, va jusqu'à se ranger avec Fréron, et X trouver ses critiques justes ; il souhaiterait seulement « que la défense de Corneille fût entre les mains d'un plus honnête homme *. »

Galiani était un des amis et des admirateurs de Voltaire. Cependant il fut, lui aussi, vivement choqué du Commentaire. Il avait été longtemps sans le lire, bien qu'il le vît sur toutes les cheminées de Paris ; mais enfin, écrit-il, « il m'a fallu ouvrir le livre deux ou trois fois, au moins par distraction; et toutes les fois, je l'ai jeté avec indignation, parce que je suis tombé sur des notes grammaticales qui m'apprenaient qu'un mot ou une phrase de Corneille n'étaient pas en bon français : ceci m'a paru aussi absurde que si l'on m'apprenait que Cicéron et Virgile, quoique Italiens, n'écrivirent pas en aussi bon italien que Boccace et l'Arioste. Quelle impertinence! Tous les sièdes et tous les pays ont leur langue vivante, et toutes sont également bonnes. Chacun écrit lasienne*^. »

Parmi les bons esprits qui osèrent, dans l'intimité, protester

• Mém. wcr., 6 mai 1764, t. II, p. 51. 3 Ibid., 16 mai 1764, t. II, p. 57.

3 lOid. Bachaumont a particulièrement en vue la protestation empreinte d'une fausse modestie que Voltaire fait à la fin de Sertorius.

* M^m, tecr,, V mai 1764, t. Il, p. 51.

Corresp. inéd, de Perd. Galiani avec M" d^Épinay, etc., Lett. da 23 avril 1774.

Lxxviii INTRODUCTION.

contre les injustices du Commentaire sur Corneille, on distingue encore madaime du Deffand. Dans sa correspondance avec le célèbre philosophe, elle prend plusieurs fois contre lui la défense du grand tragique.

L'immodéré vieillard avait donné trop beau champ à ses ennemis. Ils profitèrent avidement de cet avantage. Le plus ardent, et non pas le moins spirituel de tous, Fréron, ne pouvait manquer une si favorable occasion de tomber sur Thomme contre lequel il aimait tant à guerroyer. Il se fit écrire une Lettre à M. de Voltaire sur son édition de Corneille, C'est un des meilleurs arlicles du rédacteur de V Année littéraire, et Bachaumont en a parlc^ dans les termes les plus élogieux :

« C'est, dit-il, une plaisanlerie facile et légère sur raffcclation avec laquelle M. de Voltaire oppose sans cesse Racine à Corneille, pour le déprimer, le dégrader, le meure au-dessous de rien. Quant au style, cette fiction ingénieuse vaut toutes les dissertations qu'on pourrait faire sur cette matière. On y donne, en passant, différents coups de patte aux écrits les plus répréhensibles de l'auteur. Celui d'une pareille facétie paraît avoir du talent pour ce genre d'ouvrages*. ■

Fréron, sous le nom de son correspondant anonyme, reprochait à l'éditeur de Corneille de « réimprimer ce grand homme pour rabaisser sa gloire, pour relever ses défauts, pour faire de ses écrits une critique injuste, ou plutôt une satire amère. »

L'apostrophant sur le haut ton , il lui disait :

« Vous nous prenez apparemment pour des Visigoths avec vos remarques. Est-ce que nous ne savons pas aussi bien que vous que le style de Corneille a vieilli ; que des tours, des expressions, des constructions qu'il a employés sont proscrits par l'usage, et seraient aujourd'hui des solécismes? Vous avez beau répéter fastidieusement que c'est pour les étrangers et pour les jeunes gens que vous écrivez. Est-ce que les étrangers et les jeunes gens ignorent qu'on n'écrit pas aujourd'hui en français comme on écrivait il y a plus de cent ans? Votre intention perce à travers le masque dont vous vous couvrez. Vous avez voulu, par vos remarques, écarter de la scène les chefs-d'œuvre de notre théâtre, persuader aux comédiens et au public que ce sont des écrits informes et barbares...

« Votre dessein se découvre surtout par l'affectation que vous avez d'accabler de notes critiques les plus belles pièces, les plus belles scènes, les plus beaux endroits de Corneille, et de laisser sans observations ce qui ne vous cause point d'ombrage, c'est-à-dire les pièces qu'on ne joue plus, et dont souvent une scène vaut mieux que tout ce qui s'est fait depuis, en exceptant Racine '. »

I Mém. secr., S9 avril 1764, t. II, p. 48.

s l'Année litUraire, 1764, Lett. iv, t. III, p. 97-100.

INTRODUCTION. Lxxix

Et après être entré dans quelques détails, le fougueux critique concluait ainsi :

« Je ne vous ai donné qu'une très-légère idée de ce recueil bassement satirique, où M. de Voltaire outrage le goût, l'honnêteté, sa nation, ses maîtres, tous ses compatriotes, les Anglais, la terre entière. Que signifient toutes ces fureurs? C'est que M. de Voltaire est le premier des hommes pour le talent, l'esprit, le génie ; c'est qu'il est fait pour donner des leçons à sa patrie , au genre humain ; c'est que son poème est au-dessus de tous les poèmes^ ses tragédies nn-dpssus de toutes les tragédies, ses contes au-dessus de tous les contes, ses histoires audessus do toutes les histoires; c'est qu'il faut briser toutes les images des prétendus grands écrivains qui ont paru avant lui, et sur cet amas de marbres mutilés élever la statue du sublime, dé l'immortel, de Thonnéte^ du bienfaisant, du sensé, du judicieux Voltaire ^ •

Il y a là bien de la passion ; on sent non-seulement l'adversaire , mais Tennemi ; et on s'explique , sans les excuser, les colères impétueuses et les vengeances de Fauteur irrité qui porta son ressentiment jusqu'à exposer en plein théâtre le rédacteur de V Année littéraire à la risée et à Tindignation publique, sous le nom de Wasp, ou Frelon, dans la trop fameuse Écossaise.

Il faut pardonner à Fréron un peu d'animosité contre un homme qui l'avait si souvent outragé d'une manière sanglante, et l'excès qu'il met dans ses récriminations ne doit pas empêcher de rendre justice à ce qu'il a dit de raisonnable et de sensé pour la défense de Corneille. Mais ce qui diminue beaucoup son mérite, c'est que pendant vingt ans il a déployé encore plus de zèle à soutenir et à exaller Crébillon, non pas seulement pour son chef-d'œuvre de Rhadamistey mais pour des pièces généralement médiocres comme ' Electre^ Sémiramis, Xercès^ Pyrrhus^ Catilina^ et que, prodiguant à tort et à travers ses éloges, il a vanté jusqu'à Dorât et Poinsinet.

Au nombre de ceux qui eurent la louable hardiesse de contredire ouvertement le commentateur de Corneille, il faut encore citer Clément (de Dijon), qui fit à peu près pour l'auteur du Cid et de Polyeucte ce que Des Fontaines, combattant l'abbé d'Olivet, avait fait pour l'auteur de Phèdre et d'Athaiie, dans son Racine vengé. Dans plusieurs lettres adressées à Voltaire , il entreprit de lui montrer à lui-même combien il avait été souvent injuste dans ses critiques sur le plan des tragédies de Corneille, sur les caractères, sur les sentiments, sur l'expression et sur le style; enfin, de lui prouver qu'il n'était pas plus heureux à corriger qu'à crili-

* Vannée littéraire, 1764, Lett. iv, t. m, p. 313.

Lxxx INTRODUCTION.

quer Corneille. Tout, dans ces lettres, n'est pas parfaitement pensé ni parfaitement dit, mais les remarques sensées et judicieuses, les raisonnements solides n'y sont pas rares.

Si l'auteur du Commentaire rencontra bien des contradicteurs, il fut d'un autre côté soutenu par un bataillon de défenseurs déterminés à l'appuyer et à l'admirer même dans ses injustices et ses erreurs. De ce nombre fut La Harpe* L'auteur du Lycée sentit peu ce que les critiques du style de Corneille renfermaient de faux ou d'excessif. Il n'a que des éloges pour « l'excellent Commentaire de Voltaire ^ » A l'entendre, on ne peut louer Corneille davantage et mieux que ne l'a fait Voltaire, et il n'y a que la populace littéraire qui se soit soulevée au moment où le Commentaire parut. Il ne parle qu'avec le plus dédaigneux mépris de « ces clameurs insensées, qui, répétées par tant d'échos, au milieu de la multitude qui n'examine point, produisirent une commotion si vive et presque universelle, qui ne se calma qu'avec le temps, mais qui n'est plus aujourd'hui qu'un ébranlement faible et sourd, comme le murmure des flots qui fait souvenir de la tempête. » Les passions les plus mesquines avaient seules excité « ce grand soulèvement de tant d'auteurs ou d'aspirants*. »

Il ne faut pas s'étonner de cette justification excessive et de ces récriminations amères. L'auteur de Warwick^ de Gustave Wasa et de Afenziko/f était loin de sentir tout le mérite de l'auteur du Cid et de Polyeucte; il ne lui a rendu qu'une très-imparfaite justice dans le Cours de littérature où il le met généralement bien audessous de Voltaire, et ne le présente guère que comme un auteur qui « commet toutes sortes de fautes ^, » tandis qu'il appelle Racine et Voltaire nos modèles les plus parfaits; enfin, La Harpe a converti son Eloge académique de Racine en plaidoyer contre Pierre Corneille, ce qui lui attira cette sanglante épigramme de Le Brun :

« Ce petit homme à son petit compas Veut sans pudeur asservir le génie :

Au bas du Pinde, il trotte à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.

Au grand Corneille il a fait avanie,

* Lycée, 2* p., 1. I, c. ii, sect. 2.

» Ibid.

» Ibid , 3* p., 1. 1, c. IV, sect. 4.

INTRODUCTION. lxxxi

Nais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir ce nain mesurer un atlas ; £t redoublant ses efforts de pygmée, Burlesquement roidir sca^ petits bras Pour étouffer si baute renommée 1 •

Il a voulu, lui aussi, critiquer le style de Corneille; mais, dans cette entreprise délicate , il a fait preuve de plus de légèreté et d'ignorance que de goût et de connaissance de la langue classique. Corneille emploie-t-il courber neutraleraent, comme dans ces vers de la Toison (Tor :

« Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau. »

« Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits. »

L'auteur de Mêlante dira d'un ton tranchant : « Courber n'est point un verbe neutre ; c'est un verbe actif qui demande un régime. Ployer était le mot propre s'il eût pu entrer dans le vers. » Le célèbre professeur de littérature est-il excusable, nous ne dirons point de n'avoir pas pris seulement la peine d'ouvrir les dictionnaires, mais d'avoir oublié le vers de La Fontaine :

« Il cour boit sous les fruits, > [FabL^ x. 9.)

et cette phrase de Montaigne :

« On voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l'un sans s'csbranler, et courber souz l'autre. » (^«., i. 1.)

La Harpe , d'ailleurs , est coutumier de ces méprises. Quelque part il reprend l'expression un général déluge^ comme prêtant i une mauvaise plaisanterie. Il ne se doute nullement qu'alors on ne disait pas substantivement, comme aujourd'hui, un général, par conséquent qu'il n'y avait pas lieu à ce fade quolibet, et qu'on pouvait dire un général déluge^ comme un général étonnement, une générale énumérationy etc. :

« Je croy que ce gênerai esionnement cessera quand j'auray dit !a raison qu'il dit luy-mesme de cette merveilleuse facilité. » (Du Verdier, Hist. tf Alexandre, i.) — Dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la générale énumération de toutes les parties et de tous les cas différents. » {Entrei. de Pose. avec Saci sur Êpietète et Montaigne.)

La Harpe s'est montré d'un purisme aussi étroit en critiquant certaines expressions de Racine. Ce poëte élégant dit, dans la première scène de l'acte second de Bajazet :

• Mais je wiatewre encore aux bontés de son frère ; •

Lxxxii INTRODUCTION.

et, en employant ainsi s'assurer d, pour signifier, mettre sa confiance dans, il s'exprime comme Corneille, comme Molière, comme La Fontaine. Cependant l'auteur de Mêlante trouve ce vers répréheusible. Il croit important de faire observer « qu'on àii^je m'assure dans vos bontés, et non pasy<? m'assure à vos bontés^. C'est ainsi qu(^ la critique de Voltaire faisait école.

La Harpe, d'ailleurs, avait des raisons pour ne pas trouver à redire aux chicanes par lesquelles Voltaire diminuait tant de la haute idée qu'on avait eue jusqu'alors du père de noire tragédie. Lui aussi, il se figurait avoir fait mieux que Corneille, ou du moins il aimait qu'on le lui dît. II ne croyait pas être fiatté, mais seulement apprécié avec justice, quand cet adulateur Voltaire lui écrivait, en parlant du faible drame de Mêlante :

« On va jouer la Ileliykuse à Lyon; cela vaut mieux sans doute que vingt-quatre pièces du raisonneur, et cependant... 0 qu'il fait bon venir à propos '! »

Par reconnaissance, le rédacteur du Journal de littérature et l'auteur du Lycée portait aux nues les pièces du philosophe, et, examinant cette question : a Quelle est la plus belle tragédie du théâtre français,» il déclarait qu'à tout le moins i^ Zaïre est la plus touchante de toutes les tragédies qui existent..., l'ouvrage le plus éminemment tragique que l'on ait jamais conçu ^. » Probablement, dans sa pensée,.i!/c7ani*e tenait le second rang. Enfin, passant toute niesur«» , il proclaïuait Voltaire « le plus grand tragique du monde entier*. »

Le commentateur de Corneille fut également soutenu par un autre critique fort distingué de ce temps, Grimm, encore timide et un peu asservi au parti philosophique. L'auteur de la Correspondnnce littéraire reconnaissait* que des esprits cultivés et nourris des meilleurs ouvrages de l'antiquité et des nations modernes étaient en droit de trouver ces commentaires légers, d'y désirer plus de vues et de profondeur, mais il était d'avis que néanmoins ils resteraient inséparables des pièces de Corneille, et qu'après tout ils seraient pour nos jeunes gens la meilleure poétique qu'ils pussent suivre. Loin d'accuser Voltaire d'être

' LycéCf 1, 3, sect. 4.

2 Lettre à La Harpe, 27 juill. 1770.

• Lycée, 3* p., 1. 1, ch. m, bect. 4.

* Ibid,, sect. î).

'" Grimm, Conesp, litl,, mai 1764.

INTRODUCTION. Lxxxiii

trop sévère on gc^néral dans sa critique, il était plutôt disposé à lui reprocher d'avoir laissé passer beaucoup de fautes, par exemple de n'avoir pas relevé toutes les expressions familières et toutes les uéi:}ig;e.nc(is de Sophom'sbe, Il ne peut dissimuler que le commentateur ne garde pas toujours les ménagements les plus respectueux envers son auteur; mais il le juge très-excusable, et estime qu'il répare très-bien ses boutades: « Lorsque, dit-il, l'humeur le gagne dans cette occupation pénible et dégoûtante; lorsqu'il lui échappe un mot dur ou désobligeant, voyez par combien d'éloges il le répare, combien il craint d'oifenser le public en jugeant trop sévèrement un poète à qui il a donné le surnom de grand ! »

Dix ans plus tard , et alors qu'il craignait moins de contredire le patriarche de Ferney, Grimm parlait tmcorc du Commentaire comme d'une œuvre excellente : « M. de Voltaire nous a rendu, ce me semble, disait-il, un assez grand service en f.iisant remarquer si scrupuleusement tous les mots et toutes les phrases de Corneille qui ne sont pas en bon français. Il n'y a souvent que le tact le plus délicat qui puisse apercevoir ces légères taches. Et à quel tact peut-on s'en rapporter avec plus de confiance qu'au sien ' ? »

Tous les élèves plus ou moins directs de Voltaire partagaient ces sentiments. Tous étaient disposés à trouver plus d'art et de style dans Zaïre et dans Mérope que dans Polyeucte ou dans Rodagune, et par conséquent à justifier les plus excessives sévérités du commenlateur. Joseph Chénier, après avoir reconnu que le CidRt pleurer toute la France, que Ctnna fixa notre langue, qu'on admira dans //orace des beautés inconnues avant Corneillo, n'ajoutait-il pas : « Mais ce génie vieillissant produisit une foule de pièces aussi monstrueuses pour les mœurs que pour la diction : il semblait vouloir replonger le théâtre dans la barbarie dont ses chefs-d'œuvre l'avaient tiré ^. »

Voilà les exagérations irrespectueuses et les injustices où avait conduit l'exemple de Voltaire.

Cependant, du sein même de ses plus sincères admirateurs, il partit une protestation sérieuse, il s'essaya une réhabilitation du vieux poète méconnu et une réfutation consciencieuse,

' Corresp. liU., juin 1774.

- Disc. prél. de la tragédie de Charles IX.

Lxxxiv INTRODUCTION.

sinon complète, du trop présomptueux et trop pou mesuré commentateur. Celui qui entreprit enfin de relever dans le détail les erreurs et les injustices du Commentaire sur Corneille , fut Palissot, l'auteur de la comédie des Philosophes. A l'édition de Voltaire a opposa une nouvelle édition plus exacte pour le texte , et à son Commentaire des notes rectificatives.

Dans une préface soignée, Palissot recherche d'abord les causes de tant de duretés et d'injustices auxquelles Voltaire s'emporta contre le père de notre théâtre dans les dernières éditions du Commentaire devenu une véritable satire. Ces outrageuses violences, Palissot les attribue à un sentimt?nt qui a pu produire des effets ressemblant à la jalousie sans avoir rien de commun avec elle. 11 s'en explique ainsi :

« Nous nous rappelons parfaitement qu'à cette époque il existait encore une foule de partisans outrés de Corneille qui semblaient avoir hérité de toute la prévention de M"* de Sévigné contre Racine, et qui ne plaçaient ce dernier poète qu'à un intervalle immense du premier. On peut juger de la distance encore plus grande à laquelle ils reléguaient Voltaire. Selon eux, ce n'était qu'un bel esprit dont ils respectaient assez peu le jugement, et à qui par conséquent ils étaient bien loin d'accorder du génie. Quoiqu'il eût déjà fait la Henriade^ Œdipe, Brului, Zàire^ Attire ^ la Mort de César j Mérope et Mahomet, on n'eût osé établir quelque comparaison entre ce bel esprit et Corneille sans s'exposer au sourire le plus dédaigneux. Telle était alors l'opinion plus ou moins accréditée par Fontenelle, La Motte, Crébiilon père, Marivaux, Piron, et mise principalement en faveur par tous les amis de J.-B. Rousseau, devenu l'un des plus ardents ennemis de Voltaire, après l'avoir comblé d'éloges. Telle était, à plus forte raison, l'opinion dominante de tous ces bureaux d'esprit présidés par de vieilles caillettes, qui donnaient le ton à tout ce qui s'appelait exclusivement la bonne compagnie.

• Or, on imagine aisément l'efTct que devait produire sur une àme sensible et dévorée du besoin de la gloire un pareil excès d'injustice. On conçoit combien Voltaire, admirateur passionné de Racine, à qui d'ailleurs il était bien permis, sans qu'on fût en droit de l'accuser d'orgieil, de se juger avec un peu plus de faveur que ne lui en accordaient tous ces prétendus arbitres des réputations, devait se soulever contre une cabale jalouse, qui, non contente de l'avilir, ne laissait échapper aucune occasion de le persécuter. Ce sentiment d'indignation, porté trop loin sans doute, dut nécessairement lui inspirer, sinon quelque malveillance pour Corneille, du moins une disposition secrète à le juger bien plus sévèrement qu'il ne l'eût fait probablement, si l'on eût moins abusé de ce grand nom pour rabaisser celui de Racine et pour l'humilier lui-même.

« L'esprit humain est fait ainsi, ajoutait Palissot, et la sensibilité délicate et ombrageuse de Voltaire devait l'exempter moins qu*un autre de cette loi commune.

« Ce fut par des motifs semblables qu'après avoir, dans tous ses premiers écrits, professé pour Boileau une eitime qui allait jusqu'à la vénération, aptes

INTRODUCTION. lxxxv

l'avoir franchement loué pendant longtemps dans sa prose, dans ses vers, ainsi que dans ses conversations les plus intimes, il changea involontairement de sentiment et de langage, lorsque l'abbé Batteux se fut avisé de faire un parallèle de la Htnriade et du Lutrin, Dés lors Voltaire ne parla plus de Boileau qu'avec sécheresse ; il lui adressa une épître chagrine qui commence par ces deux étranges vers:

Boileau, correct auteur de quelques bons écrits, Zoîle de Quiaault et flatteur de Louis.

« Le nom même du Luirin lui devint odieux; et s'il se permit d'en parler une seule fois dans ses questions sur V Encyclopédie, à l'article Bouffon, où le lutrin ne devait guère s'attendre à se trouver, ce ne fut que pour le mettre fort au-deasous d'un poëme anglais {The Dupensary), qui tient beaucoup plus du burlesque de Scarron que de la plaisanterie de Boileau, toujours avouée de la raison et des grâces.

« Ce n'est pas qu'il fût devenu jaloux de Boileau, qu'il avait constamment appelé le législateur du goût... II devint subitement injuste et dur envers lui« uniquement parce qu'on s'était servi de son nom pour donner quelque atteinte à la réputation de la Benriade, Peut-on , d'après ce trait, s'étonner de son humeur contre Corneille? Elle avait le même principe, et devait produire les mêmes effets. Le penchant qu'il eut toujours pour la satire put d'ailleurs contribuer encore aux traits d'ironie qu'il a semés dans son commentaire...

« C'est ainsi que Voltaire, sans éprouver le sentiment de la jalousie, put être beaucoup trop rigoureux envers Corneille, et contracter même pour lui, sans pouvoir s'en expliquer secrètement les motifs, ou peut-être en se les dissimulant, ane espèce d'aversion fondée sur ce que le nom de ce grand homme avait servi longtemps de prétexte aux ennemis de Racine et aux siens pour les humilier tous deux. »

Ces raisonnements nous paraissent fort plausibles et tout à fedt acceptables.

Pdissot était un «juge éclairé en matière de littérature \ » Son travail, en général, est bon, et il a été loué par des écrivains peu suspects de partialité contre Voltaire. Joseph Chénier trouvait très-judicieuses ses notes « qui modifient les décisions ou les expressions trop sévères du commentateur. Plus d'une fois, ajoutait-il. Voltaire y répond à Voltaire, et Ton y oppose à son autorité les principes qu'il a professés lui-même, ou qu'il a suivis dans ses chefs-d'œuvre *. » Nous n'avons pas besoin de répéter que cette contre-critique est fort incomplète au point de vue de la grammaire historique et du style. Nous avons cité, dans

* M. J. de Chénier, Tableau hUtorique de Vétat et des progrès de la littérature française depuis 1789, ch. m.

' Id., iMd.

Lxxxvi INTRODUCTION.

notre livre, pinsîeurs des bonnes observations de Palissot. Noos avons rendu la même justice à quelques remarques judicieuses de Lepan.

La critique du dix-neuvième siècle, — nous parlons de celle des maîtres, — tout en gardant de grands et quelquefois d'excessifs ménagements pour le fameux philosophe, a su contrôler ses jugements et en réformer plus d'un. Ainsi les Villemain, les Nisard, les Sainte-Beuve , ont vu avec sagacité et prononcé avec autorité que la critique de Voltaire sur Corneille avait été souvent injuste el outrée. Avant eux^ M. de Chateaubriand avait dit : « On se refuse presque à croire que quelques-unes de ces notes soient de Voltaire, tant elles sont au-dessous de lui K »

Désormais, le chef jadis si exalté des esprits forts n'est plus regardé comme un grand poëte ni comme un grand juge de la poésie. Mais on continue de s'en rapporter à son appréciation sur bien des points où il était dans l'erreur. On s'est débarrassé d'un certain nombre de préjugés littéraires ; il reste encore à se détromper de beaucoup de fausses idées. Peut-être notre livre contribuera-t-il à en redresser quelques-unes par rapport à la langue et au style de Corneille. Essayons, dans cet espoir, de montrer, par un certain nombre de faits précis, combien d'appréciations inexactes ou complètement fausses sont renfermées dans le Commentaire de Voltaire.

Voltaire voulait que son Commentaire t fût à la fois une grammaire et une poétique \ » Cette grammaire et cette poétique, il les destinait principalement aux jeunes gens et aux étrangers. Le but de son Commentaire^ c'est « de tâcher de former des poètes, et de ne laisser aucun doute aux auteurs sur notre lau^ue ^. » Voilà ce qu'il redit à chaque instant dans l'examen des diverses pièces. S'il relève des fautes peu importantes par elles-mêmes, c'est (( de peur que les jeunes gens qui n'auraient pas la même excuse que Corneille n'imitent des défauts qu'on devait lui pardonner, mais qu'on ne pardonne plus aujourd'hui *. » II dit encore, un peu plus loin, toujour3 en s'excusant de ce que sa critique a de vétilleux : « On peut trouver de telles observations

* Chateaub., Génie du Christian., not., xxv. ' Lett. à d'Alembert, 16 sept. 1761.

' item, tur Ntcom., ni, 4.

* Rem, sur Pompée, i, 1.

INTRODUCTION. lxxxvii

minutieuses ; mais elles sont faites pour les étrangers. Il ne faut rien omettre '. »

C'est encore, nous dit-il, dans la pensée du service qu'il rendrait aux jeunes gens, qu'il a puisé le courage d'examiner ces dernières pièces de Corneille, qui montrent « que nul auteur n'est jamais tombé si bas , après être monté si haut. » Tant de fautes» ajoute-t-il, « feront voir aux étrangers que lesbeautés ne nous aveuglent pas sur les défauts; que notre nation est juste en admirant et en désapprouvant ; et les jeunes auteurs, en voyant ces chutes déplorables et si fréquentes , en seront plus sur leurs gardes *. »

C'était aussi en vue des étrangers qu'il demandait à ses confrères de l'Académie de l'aider de leurs lumières :

« Soavenez-vous, disait-il, que les étrangers doivent apprendre la langue française dans ce livre. Qaand j'aurai oublié une faute de langage, ne l'oubliez pas; c'est là l'objet principal. On apprend notre langue à Moscou, à Copenhague^ à Bude et à Lisbonne. On n'y fera point de tragédies françaises; mais il est essentiel qu'on n'y prenne point des solécismes pour des beautés; vous instruirez l'Europe en vous amusante »

il veut former les jeunes poètes, il écrit pour les étrangers. Tel est l'argument où Voltaire mettra son fort quand il répondra aux accusations de minutie et d'excès de sévérité.

Au point de vue de tous les lecteurs en général, comme à celui des étrangers en particulier et des jeunes gens. Voltaire a raison de répéter dans l'examen de presque toutes les pièces « que la • vérité est préférable à Corneille , et qu'il ne faut pas tromper les vivants par respect pour les morts *; » — a qu'un commentaire n'est pas un panégyrique, mais un examen de la vérité, et que qui ne sait pas réprouver le mauvais n'est pas digne de sentir le bon *; » — « que la meilleure manière de s'instruire est d'observer soigneusement les fautes des bons écrits , parce qu'elles poiu>raient être d'un exemple dangereux ; et de remarquer les beautés des pièces moins heureuses, parce que d'ordinaire ces beautés sont perdues *. )>

' Aem. iUT Pompiet n, 4.

' Rem. sur Thiod.^ i, 1.

' Lett. à d'Alembert, 15 sept. 1761.

* Bem. sur Sertorius, Y, 6.

^ Rem. sur PerUiariie, m, 1.

^ Rem. sur ia Suite du Menteur, i, 1.

Lxxxvui INTRODUCTION.

Toutes ces observations sont parfaitement justes. Que le critique ne fasse grâce à aucune des fautes commises par les grands écrivains, leurs innombrables lecteurs en profiteront; mais qu'il ne déprécie pas par de vétilleuses chicanes des vers à Tabri de tout reproche, qu'il ne condamne pas des manières de dire qui ne manquent ni de clarté, ni d'analogie, ni de vigueur, qu'il ne prétende pas réduire la pratique de l'art d'écrire à ses seules théories.

Voltaire, qui se met à l'afifût des plus imperceptibles fautes de diction, articule à chaque instant contre Corneille l'accusation de solécisme et de barbarisme avec une légèreté dont on pourra juger par quelques exemples :

« Si le moindre du peuple en conserve un soupçon. » [Nicom,, iv, 1.)

« Je l'attends de vous seule et de voire bonté,

Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,

£t dont, sans regarder service, ni famille,

Vous pouvez faire part au moindre de Caslille. • [D. Sanche, i, 3.)

Le moindre du peuple ^ au moindre de Castille, ce sont des barbarismes. Des écrivains comme Racan ont parlé ainsi, et trèslégitimement; mais le dix-huitième siècle ne le disait plus, l'expression est donc barbare.

« Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés... » (Sert., m, 2.)

C'est un barbarisme, parce qu'on ne peut dire qa'emporter une place. L'auteur de Zaïre ne s'inquiète pas si l'on trouve dans Clément Marot, dans Amyot, dans Malherbe, dans le cardinal de Richelieu, dans Mézeray, dans Mascaron, dans Bossuet^ dans Jean-Jacques Rousseau, etc., emporter le prix , emporter la victoire^ emporter un honneur, emporter le dessus^ et vingt autres acceptions analogues.

Se résoudre de, suivi d'un infinitif, pour se résoudre à, se résout de se perdre, lui parait un solécisme dans Rodogune. Cependant^ à l'exemple d'écriyains nombreux et autorisés , depuis le commencement du seizième siècle jusqu'à Montesquieu, il a dit luimême , dans une de ses poésies diverses : a C'est un breuvage a£freux... que

« le me résous de prendre malgré moi. »

Fréquemment , en changeant l'ordre des mots , Voltaire en change tout à fait la valeur, et il ne se fait nul scrupule de critiquer Corneille, non mr ses propres expressions, mais sur cet arrangement infidèle.

INTRODUCTION. lxxxix

Perpenna dit, en parlant de Viriate, dans Sertorius (u, 5) :

« A loi rendre service elle m'ouvre une voie

Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie. »

« Embrasser avec excès de joie une voie à rendre service I — On ne peut écrire avec plus d'impropriété. C'est un amas de barbarismes ! » s'écrie Voltaire. Qui reconnaîtrait les vers de Corneille ainsi bouleversés et déûgurés ? D*aiileurs , les expressions qui ont choqué le commentateur n'ont rien d'incorrect. Voie est employé au figuré comme moyen^ et le poëte dit, embrasser une voie, comme on dit embrasser un moyen; à est pris dans le sens de pour^ comme ou le faisait continuellement au dix-septième siècle; avec excès de joie ^ offre une suppression d'article très-ordinaire aussi, et certes bien permise en poésie.

Les vers qui viennent d'être cités offrent l'occasion de faire remarquer que Voltaire ignorait combien de nuances délicates de significations sont attachées à la préposition à.

« A raconter ses maux, souvent on les soulage^ »

dit Stratonice , confidente de Pauline, dans Polyeucte (i , 3). Nonseulement Voltaire trouve ce vers un peu famiher, mais il y voit une incorrection. Suivant lui^ « il faut en racontant ^ et non à raconter, n

Il trouve encore a un barbarisme » dans les vers suivants où à est également mis pour en :

« Sache qu'à me suivre Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre. » [Le Ment., i. 6.)

Nous avons montré combien les deux Corneille affectionnaient remploi de d, avec le sens de en, devant un infinitif. Nous avons prouvé en même temps qu'il se rencontre également dans des écrivains de toute date, comme de tout genre et de tout ordre, jusqu'à nos jours.

« Il vous assure, et vie, et gloire, et liberté, •

dit Flaminius à Prusias, dans Nicomède [\, 5) :

0 II vous assure vie! » s'écrie Voltaire, en détachant une partie de la locution.

Ce vers précis et énergique :

« Sans lui voir en la main piquei ttijawiitli, • (Sert,, m, 9.)

est encore rendu ridicule par ce système déjuger d'une exprès-

xc INTRODUCTION.

sion en en changeant la disposition, ce qni ne saurait être permis même pour la prose. « Il serait à désirer, dit le commentateur avec une bonhomie un peu affectée , que Corneille eût tourné autrement ce vers. Voir piques n'est pas français. »

Corneille dit, dans la scène première de Tacte second de Nicomède :

• Et ces grands cœnrs enflés dn brait de leurs combats, Souverains dans l'armée et parmi leurs soldats,

Font du commandement une douce habitude. »

Voltaire s'écrie :

(( Des cœurs enflés de bruit sont aussi tolérables que des têtes c au-dessus des bras. »

Mais, comme lui répondait Clément ' : « Corneille ne dit point descosurs enflés de bruit; il dit : des cœurs enflés du bruit de leurs combats. Bruit est là pour gloire^ renommée ; et la renommée, la gloire, le bruit des louanges enfle le cœur. D'ailleurs, enflé est pris métaphoriquement pour^/oriewa:, orgueilleux ou enorgueilli; et si l'on ne dit pas un c€Bur enorgueilli de bruits on dit fort bien néanmoins un cœur enorgueilli du bruit de ses combats. »

Nicomède, dans la première scène de la pièce de ce nom, dit à sa maîtresse, au sujt^t d'Annibal que Prusias voulait livrer aux Romains, à l'instigation de Flaminius : Je sais

m Que le roi, par son ordre, eût livré ce grand bomme,

S'il n'eût, par le poison, lui-même évité Rome. » (Nicom,^ i, 1.)

« Éviter une ville par le poison, remarque Voltaire, est une espèce de barbarisme : il veut dire, éviter, par le poison, la honte d'être livré aux Romains, l'opprobre qu'on lui destinait à Rome. »

Qui ne saisit la différence qu'il y a entre éviter une ville et éviter Rome, et ne sent qu* éviter Borne présente une figure de pensée d'une grande énergie?

Le censeur de Corneille affirme qn'alentir, employé dans ce ▼ers :

• Non que ma passion s'en soit vue aUntie, • {SerL, iv, 2.)

et ailleors, n'a jamais été français, tandis que c'est un des mots appartenant au domaine primitif de notre idiome, et que, sous cette forme ou sous celle d'allenter^ on le trouve, au douzième et

* 8i»»mê Uwre à M. de Fo/ftdrf .

INTRODUCTION. îCi

au treizième siècle, dans les Chansons de gestes à!Huon de Bordeaux ^ de FierabraSy etc. , et partout au seizième siècle, en particulier dans F. Rémi de Beauvais, dans Joachim du Bellay, dans Montaigne.

N'aller point sans^ était une locution toute faite dont on se servait assez souvent au dix-septième siècle, en parlant de choses morales , pour dire, être toujours accompagné de. Corneille Ta employée dans Horace (v, i) :

• Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse, »

La Fontaine a dit de même, dans une de ses plus belles fables : « La perte d'un époux ne va point sans soupirs. » [Fab.y vi, 3.)

Voltaire, qui avait probablement oublié le vers du grand fabulist»', critique la phrase de Corneille pîir la raison que « des plaisirs ne vont point. » C'est à d'aussi pitoyables critiques que le menait sa fausse théorie sur les figures. D'ailleurs, il se flattait qu'un bon mot lui suffirait pour faire accepter les plus mauvaises chicanes grammaticales.

Corneille, avec tous les écrivains de son âge, et avec tous cenx du précédent, emploie-t-il consentir activement, dans l'acception de souffrir, permettre. Voltaire dira : « Consentir à, et non consentir le. Ce verbe gouverne toujours le datif exprimé chez nous par la préposition à. Il bst vrai qu'au barreau on viole cette règle ; mais le style du barreau est celui des barbarismes. »

Après ce trait, il est certain que personne ne contredira sa décision, et voilà Corneille bien et dûment convaincu de barbarisme.

Dans ses critiques puristes, il combat souvent l'Académie ellemême, aussi bien que la pratique générale des bons écrivains, par exemple, quand il prétend et s'efforce de démontrer que se prendre à ne peut point signifier attaquer, mais veut toujours dire le contraire, chercher un appui , un secours.

Il est facile de trouver partout des entassements de barbarismes et de solécismes quand on en crée ainsi suivant sa fantaisie.

Voltaire a des rigidités puristes qui rendraient toute poésie impossible. Par exemple, il se choque en dix endroits de la suppression de l'article, bien qu'elle soit si souvent nécessaire dans notre poésie, et il trouve moyen, pour cette raison, de critiquer même un vers comme celui-ci :

• La vertu trouve appui contre la tyrannie. » (Nicom,, lu, 3.)

xcii INTRODUCTION.

« Il faut , proiionce-t-il, trouve un appuis ou de Tappui ; trouve on secours, du secours, et non trouve secours. » Corneille dit encore dans Nicomède (ii, 2) :

« Mais gardez d'oublier votre faute, Et, comme elle /ait brèche au pouvoir souverain. Pour la bien réparer, retournez dés demain. »

Le timide commentateur est de nouveau scandalisé ; et il prétend établir en règle générale que toutes les fois que le mot faire n'est pas suivi d'un article , il forme une façon de parler proverbiale trop familière. Par ce jugement d'une rigueur scrupuleuse à l'excès, il bannit du vers béroïque des locutions très-recevables dans le style élevé, comme faire éclat y faire outrage, faire affront ^ faire insulte.

C'est ainsi que Voltaire a grandement contribué, non-seulement par sa pratique, mais par sa critique et ses théories, à établir le style impersonnel, le style terne.

n s'écrie souvent : u Songez combien nous avons peu de rimes dans le style noble M » Ne devait-il pas se faire scrupule de diminuer encore ce nombre en condamnant tant d'expressions,» ou comme vieillies, ou comme trop familières, ou comme bourgeoises?

Parmi les critiques dont Voltaire barcèle la langue de Corneille, un grand nombre porte sur les images. Certainement le grand tragique en a basardé de blâmables et de fausses :

« L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine. » {L'IUus, com-^ iv, 7.)

n y a ici deux images incohérentes.

* « De ce feu turbulent Téclat impétueux N'est qu'an faible avorton d'un cœur présomptueux. » {Théod.y i, 3.)

tt Si on assemblait des mots au hasard, il est à présumer qu'ils ne s'arrangeraient pas plus mal, » observe justement le commentateur.

Mais Voltaire s'était fait sur les métaphores un système qui devait nécessairement le conduire à condamner comme des fautes des hardiesses très-poétiques. Suivant lui, « toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sensible est mauvaise : c'est une règle qui ne souffre point d'exception. Toute métaphore doit être une image qu'on puisse peindre '... Tonte métaphore, pour

* Comment, sur Corn,, Réponse à on académicien. > Bm. sur HéraeL, i, l.

INTRODUCTION. xciii

être bonne, répète-t-il, doit fournir un tableau à un peintre *. « Les imap^es qu'il reprend sur ce principe^ aux endroits mêmes où il rétablit, sont très-naturelles, très-justes et très-vives. Contentons-nous ici d'un seul fait à Tappuî de cette assertion, qull nous paraît inutile de prouver longuement.

Tbimagène, gouverneur des princes Séleucus et Ântiocbus, dit dans Rodogune (i, 4) :

« Là nous n'avons rien su que de la renommée Qui, par un bruit confus diversement semée, N*a porté jusqu'à nous ces grands renversements Que sous l'obscurité de cent déguisements. »

Voltaire n'est pas content de cette pbrase. Suivant lui, « on ne dit pas, semer la renommée , comme on dit dans le discours familier, semer un bruit. La renommée diversement semée par un bruit, cela n'est pas français. La raison en est, ajoute-t-il sentencieusement, qu'un bruit ne sème pas, et que toute métaphore doit être d'une extrême justesse. )>

Toujours le même refrain. Nous avons rapporté la contrecritique très-juste de Palissot : nous pensons avec cet auteur que 9emer se disait très-bien et très-poétiquement pour répandre^ et que, la renommée se répandant comme le bruit, l'expression de Corneille est irréprochable. D'ailleurs, avant le grand tragique, un poète peu connu, mais très-distingué , du commencement du dix-septième siècle avait dit :

« Mais le bruit glorieux que fait ta renommée De climat en climat superbement ternie.. . »

(Adam Billaut, Ode à Mgr le card, de Riehel.)

Combien peu de figures, d'ailleurs, ne pourraient être trouvées fausses, aies examiner d'après le critérium de Voltaire!

L'excès de familiarité est encore un des défauts que Voltaire reproche le plus à P. Corneille. 11 est vrai que c'était un des vices du temps, et qua Corneille s'y livrait à l'exemple de Mairet « quand les grandes images ne le soutenaient pas '. »

Hais bien des vers que le commentateur accuse d'être « du comique le plus négligé ' » ont seulement un caractère de sim-

* Hem. sur Nieom,^ ni, 8.

' Kern, iur Uoraee, i, 4.

*' Rem. iwr Niecm,, m, 3.

XCiv INTRODUCTION.

plicité qui repose du grand style et fait mieux goûter la pompe des morceaux élevés.

Qui trouverait de la bassesse dans ces vers de la tragi-couiédie de Nicomede (ui, 5) :

« Les mystères de cour sont souvent si cachés Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés? »

Ils ne paraissent pas assez nobles à Voltaire, qui déclare que le mot clairvoyant est banni du style noble, et (\}i'ètre empêché à quelque chose est à peine souffert dans le comique.

Nous avons montré que Bossuet et Malebrancbe, dans un genre de style très-relevé, n'ont pas été si scrupuleux sur Tusage du mot empêché.

Le timide versificateur découvre du style burlesque dans ces vers :

« Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée. » {Pol., i, 1.)

Un vrai poëtc aurait vu une hardiesse très-louable dans cette expression de songer une mort, employée à la manière des Latins, pour dire, voir en songf».

Cette union du simple et du grand, dont Corneille offre tant de beaux exemples, est la vraie et naïve marque d*un génie supérieur; union trop rare au dix-septième siècle, où Tidéc dominante était la séparation de ces deux éléments essentiels de la vie humaine, le noble et le familier. Corneille, après des vers solennels , ne craint pas de jeter dans sa phrase poétique des façons de parler qui ne sont pas du haut style, comme celle-ci :

«... Ce jour est encor loin.

Madame; et quelques-uns vous diront, au besoin, Quels dieux du haut en bas renversent le* profanes. » yNicom., m. t2.)

Et encore :

« Et si dune offre en l'air votre âme cncor frappée

Veut bien s*embarrasier du rebut de Pompée,

Il ne tiendra qu'à vous que dés demain tous deux,

De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds. » {Sert,, iv, J.)

Quelquefois, il faut le reconnaître, il dépassé la limite, et glisse dans le trivial. Voltaire n'en a pas moins eu tort de vétiller le grand poète comme il Ta fait sur ce qu'il appelle son style bourgeois. On ne comprend pas qu'an écrivain si libre dans

INTRODUCTION xcv

nombre de ses ouvrages ait eu des idées si étroites en fait de tragédies, et, pour nous en tenir à l'objet qui nous occupe, notre étonnemcnt est extrême aujourd'hui de voir combien de locutions heureuses et expressives, combien de tours hardis, neufs et animés il bannit du théâtre tragique, et déclare devoir être absolument proscrits du style noble. En effet, ces mots et ces formes qui, selon ce régenteur à la fois beaucoup trop timide et trop absolu de la poésie, ne se peuvent recevoir dans la tragédie ni daus l'éloquence, que sont-ce habituellement? Ce sont de ces aisances précieuses, de ces locutions, de ces constructions qui favorisaient la netteté , la force du sens, et contribuaient au plaisir de l'oreille; richesses autrefois si variées, et qu'il est si regrettable d'avoir laissé perdre ou amoindrir en oubliant cet avertissement souvent répété par Voltaire lui-même : « Craignons d'appauvrir notre langue ^. »

Un reproche particulier qu'il faut encore adresser à Voltaire, c'est d'avoir témoigné un trop dédaigneux mépris pour les douze ou treize dernières pièces de Corneille, dont plusieurs ne lui parurent pas dignes du moindre examen. On ne saurait le nier, ce grand homme, qui illustra par des pièces immortelles le théâtre qu'il avait tiré du chaos, tomba fort au-dessous de lui-môme avant d'avoir atteint la vieillesse. Vainement prétend-il , en dépit des holà! et des hélas! de Boileau, être toujours le Corneille et du Cid et d'Horace; vainement soutient-il, en s'adressant au roi même, que ses vers n'ont rien qui dégénère y

Rien qui les fasse voir enfants d'un autre père; enfin , qu'Othon et Suréna

Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.

La postérité a prononcé autrement , et Voltaire est là-dessus un de ceux qui ont préparé son arrêt définitif. Qu'après avoir rendu hommage au génie de l'auteur du Cid et de Cinna^ il déclare que « non-seulement ses douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises , mais que le style en est très - mauvais ' ; » qu'il s'indigne de u la profusion de ces irrégularités, de ces termes impropres * ; » qu'il se demande « par quelle lata-

' Hem. sur Poiyeucle, i, 3.

' Leit, philos, sur les A cad.

' Rem. sur Nicom.. v, 9.

xcvï INTRODUCTION.

lité, à mesure que la langue se polissait, Corneille mettait toujours plus de barbarismes dans ses rers * : » c'est au fond l'impression générale que laissent les dernières pièces de ce poëte inép^al. Mais quand le commentateur va jusqu'à soutenir, « sans balancer, que les Pradon, les Bonnecorse, les Coras, les Danchet n'ont rien fait de si plat et de si ridicule que toutes ces dernières pièces de Corneille ^ » il dépasse la mesure et tombe dans l'injustice, inspiré peut-être par le désir secret qu'on dise, avec un critique du temps, a que la vieillesse de M. de Voltaire fut bien différente de celle de Pierre Corneille *. »

Ce n'est pas ici le lieu de citer ni même d'indiquer quantité de morceaux très-poétiques, et remarquables pour la pensée comme pour le style , répandus dans les œuvres de la vieillesse de Corneille. Nous remettons à le faire dans un autre ouvrage*. D suffit, dans cet aperçu, de grouper quelques-unes des plus belles locutions appartenant à des tragédies trop déciiées qu'on rencontrera en divers lieux de notre Lexique.

On trouve dans la Toison d'or une des plus pittoresques expressions qu'offre la langue de Corneille, découper les airSj pour dire les fendre en divers sens :

< Quatre nains emplamés le soutiennent sur l'eau (un Uône), Et, découpant les airs par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. •

Corneille a dît d'une manière encore plus poétique, dans la Traduction du cantique des trois enfants dans la fournaise :

« Hôtes vagues des airs qui découpez leur vide, Exaltez sa grandeur !.. •

Avouons, pour rendre l'honneur â qui il appartient, que Saint- Amant a dit :

« Découpans Cair humide et sombre, ■

en parlant de chauves-souris et de fresaies. Or, le Caprice intitulé : le Mauvais Logement^ d'où ce vers est tiré, est antérieur au moins de quelques années à la Toison d'or, donnée en 4659.

* Rem. sur Sert, f i, 1.

' Rem. sur Pulck., préface du commentateur. ' Grimm, Corresp. lia., janv. 1767.

* Dans le Y* volume de notre Uistoirt de la lUtiraturs fronçaUe, qai traitera de la poésie au dix-ieptiôme siècle.

INTRODUCTION. xcvu

Quoi de plus pompeux que ces vers de Pulckérie :

« L'empire est à donner, et le sénat s'assemble

Pour choisir une tête à ce grand corps qui tremble,

Et dont les Huns, les Goths, les Vandales^ les Francs,

Bouleversent la masse et déchirent les flancs. » (A. i, se. 1.)

C'est dans Attila qu'on lit ces vers magnifiques déjà cités par nous :

« Un grand destin commence, iln grand destin s'achève. L'empire est prêt à choir et la France s'élève. »

Cette tragédie ne renfermât-elle de beau que ces deux vers, c'en était assez pour ne pas lui faire l'injure de la mettre audessous des pièces de Danchet.

« Que l'on compare, a dit Voltaire, la Bérénice de Racine avec celle de Corneille, on croirait que celle-ci est du temps de Tristan ^ » Assurément la tragédie de Tite et Bérénice parait bien faible , bien terne , bien froide , quand on la compare à la charmante et tendre Bérénice de Racine. Cette pièce, où le vieux poëte est resté si fort au-dessous de son jeune rival, offre cependant de très -beaux vers dont plusieurs sont consignés dans notre Lexique^ et des expressions, des images, qui auraient fort bien trouvé leur place dans les chefs-d'œuvre de Corneille.

Enfin, on ajustement signalé, jusque dans Suréna^ dés vers magnifiques qui rappellent le souvenir de cette grandeur ferme et imposante que Corneille avait su donner à notre tragédie, en particulier ce vers d'Euridice apprenant la mort de son amant» victime de ses opiniâtres rigueurs :

m Non, je ne pleore point, madame, mais je meurs '. •

Après ces observations générales sur les erreurs et les injus* tices du Commentaire de Voltaire , venons à des détails de divers genres sur la langue. Ils sont nécessaires pour faire connaître aux lecteurs combien de sortes de reproches doivent être adressés au censeur de Corneille.

D'abord, il arrive assez souvent à Voltaire de ne pas comprendre le sens exact des mots ou des locutions employés par Cor^

' LelL philos, sur les Aead,

' Dernière scène de Surina. — Voltaire trouvait ce vers extrêmement froid ei jNUfvrf, et se moquait des Cornéliens qu'il avait vus dans sa jeunesse l'admirer. (Leture à d'Argental, 8 mars 1703.)

xcviii INTRODUCTION.

neille. Le poëte, dans un passage déjà rappelé, dit en parlant d'Achille : Je sais

u Que le roi par son ordre eût livré ce grand homme,

S'il n'eârpar le poison lui-même évité Rome,

Et rompu par sa mort les speciacUs pompeux

Où l'effroi de son nom le destinoit chez eux. » {Nieom., i, 1.)

Rompre des spectacles n'est pas français^ prétend le censeur qui ajoute gravement :

« Par une singularité commune à toutes les langues, on interrompt des spectacles, quoiqu'on ne les rompe pas. On corrompt le sang, on ne le rompt pas. Souvent le composé est en usage quand le simple n*est pas admis. H y en a mille exemples. »

Nous avons montré, nous, qu'iV y a mille exemples du verbe rompre employé non pas pour dire interrompre, mais empêcher d'avoir lieu, prévenir. Ce qui justifie pleinement Corneille, et condamne de contre-sens l'illustre commentateur.

Le poëte dit dans la première scène du quatrième acte de Pompée :

m Et veut tirer à soi, par un courroux accort. L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort. »

« Accortj dit le commentateur, signifie conciliant; il vient d'accorder; il ne signifie pas feint. )>

Accort ne vient pas ^'accorder, mais de la préposition ad et du substantif cor; et nous avons prouvé que Corneille, dans Othon, dans y Imitation y aussi bien que dans Pompée y prend toujours accort dans le sens de subtil, adroit, comme Henri Ëstienne, comme Est. Pasquier, comme Régnier, et bien d'autres.

Il emploie de même accortement dans le sens de subtilement, d'adroitement, que ses devanciers avaient donné et que ses contemporains donnaient encore à cet adverbe.

De quoi s'avisait Voltaire? Étymologiste , grammairien, ces rôles allaient peu à ce brillant et vif esprit. Parfois, en voulant faire de la grammaire, il lui échappe des naïvetés risibles. A propos du vers de Corneille, dans Pompée :

< ///uijusques à Rome implorer le sénat, •

il observe qu'on ne peut pas dire je fus l'implorer ^ non plus que, je fus lui parler^je fus le voir^ par la raison qu'on va parler, qu'on va voir, qu'on n'e*^ point parler, qu'on n'e*^ point

INTRODUCTION. xcix

voir. Mais, répondons -nous , en raisonnant comme le célèbre commentateur, on pourrait dire quêtât été lui parler, fai été le voir, ne sont pas des locutions correctes, attendu qu'on n'est point parler, qu'on n*est point voir. Je fus peut être tout aussi bien que /'ai été le passé du verbe aller.

On est vraiment confondu des étourderies où tombe quelquefois un homme de tant d'esprit. Voulant critiquer ce vers d'iTbrace (i, 1) :

• Si près de voir sur moi fondre de tels orages, »

il prétendra que près de voir n'est pas français, parce que près de veut un substantif, et pour exemples, il donnera près de la ruine, près d'être ruiné, ne s'apercevant pas que dans ce second exemple près de est suivi d'un infinitif. Il oubliera encore sa théorie quand lui-même il écrira : « près de faire une grosse sottise ; près de mourir de colère et de faim. »

D'ailleurs, près de, avec un infinitif, ne se rencontre pas seulement dans tous les écrivains des seizième, dix-septième, dixhuitième' et dix-neuvième siècles ; il est si essentiellement français qu'on le trouve même dans les monuments les plus anciens de notre littérature gauloise :

m Par foi, fait'il, cis est prèi de inorir. ■ {Huon de Bordeaux, v. 1040. • Et molt en fui près de morir. » {Floire et Blanch,, éd. du Mér., v. 2150.}

Si Voltaire ne met pas de la mauvaise foi à critiquer ainsi chez Corneille les expressions, les tours, les figures, tout ce qui constitue la forme comme tout ce qui tient au fond, il y met du moins bien de la légèreté et de l'étourderie, et il prêle le plus gratuitement du monde à son auteur de pures absurdités. Il suffira, pour en juger, d'un seul exemple que nous n'avons pas cité dans le Lexique. Corneille dit dans Rodogune (ii, 2) :

« S'il étoit quelque voie infâme, ou légitime,

Que m'enseign&t la gloire, ou que m'ouvrît le crime... »

Voltaire s'écrie : « Comment une voie infâme est-elle enseignée par la gloire? elle peut l'être par l'ambition. »

Infâme, ou légitime, ne se rapporte pas seulement à la gloire. S'il était quelque voie infâme que m'ouvrît le crime, ou quelque voie légitime que m'enseignât la gloire. Tel est le sens très-clair par lui-même, et que détermine la particule ou.

c INTRODUCTION.

Autre source d'injustices contre le grand poëte. Cette édition, destinée à être un monument, n'offre pas seulement le mérite d'un bon texte. Voltaire amalgame toutes les éditions de la manière la plus étrange, et très-souvent, quand il reprend Corneille, c'est d'après une leçon que 1« poëte avait rejetée; quelquefois même il lui impute des fautes dont toutes les éditions parues du temps de Tauteur sont exemptes. Ainsi, au lieu de ces vers :

<c Je rends grâces an ciel do ce qu'il a permis

Que je sois survenu pour vous refaire amis, » {Le Ment., m, 1.)

Voltaire, d'après nous ne savons quel texte, a fait imprimer que je suis survenu ^ et en a pris occasion de rappeler très-gravement la règle du que entre deux verbes , qui veut le second au subjonctif toutes les fois qu'on n'assure pas quelque chose.

Puisque nous parlons des légèretés de Voltaire, ajoutons encore que le Commentaire renferme de nombreuses erreurs de faits. C'est ainsi que M. Guizot, dans sa belle étude sur Corneille et son temps^^ cite deux exemples bien frappants de l'inattention du commentateur, l'un, dans Œdipe ^ de prendre pour une femme un Phœdime qui vient de mourir de la peste, et à qui avait été confié le fils de Laïus ; l'autre, dans Polyeuctey d'interpréter tout à fait à contre-sens une réponse d'Albin , et de prêter des sentiments lâches et bas à ce confident de Félix, qui, dans toute la pièce, est représenté comme un homme honnête et sensible, défendant courageusement Pauline et Polyeucte contre son maître.

« J'écris vite, je corrige de même, » disait Voltaire à d'Alembert, le 31 août 1761, en le priant de lui faire connaître son avis et celui de ses autres confrères sur son travail. Malheureusement, on ne s'aperçoit que trop, à tant de fautes de toute nature dont le Commentaire est rempli, avec quelle rapidité il fut écrit et corrigé *.

Dans la vivacité quelquefois un peu irréfléchie avec laquelle Voltaire maltraite Corneille quand il croit le prendre en faute, il lui échappe des expression^ dont l'impropriété est égale à l'indécence. Il dit dans l'examen de Nicomède : « Le lâche conseil que

« Page 278.

' L'infatigable vieillard menait de front le Commentaire sur Comeilie et ri7tftoire de Russie sous Pierre le Grand. Il fit paraître le premier volume de l'édition de Corneille en 1762, et ralentit un peu le travail pour donner, en 1763, la seconde partie de VBiitoire de Russie.

INTRODUCTION. et

donne Arsînoë est petit, indigne de la tragédie; et les expressions sont aussi lâches que le conseil. » Un écrivain aussi correct peut-il oublier qu'il n'y a aucun rapport entre la lâcheté du style et la lâcheté d'un conseil ?

Dans les lettres qu'il écrivit à l'époque où il venait de se mettre à commenter pied â pied les vers du célèbre tragique, il parle souvent du monument qu'il élève à Corneille^, Singulier monument que ce Commentaire où la critique l'emporte si fort sur l'éloge ! Relever cent défauts pour une beauté, faire croire que Corneille, hors deux ou trois pièces, avait fait de beaux morceaux plutôt que de belles tragédies , n'était-ce pas là flétrir les lauriers de Corneille en y touchant ^?

Assurément, si Voltaire avait possédé un génie d'une trempe plus forte, s'il avait été capable d'un plus haut vol dans la poésie, il eût été plus frappé de certaines beautés de Corneille, beautés de diction comme beautés de pensées , et il se fût montré plus indulgent pour les fautes qui les déparent. Mais pour lui rien n'était comparable à l'élégance. C'est qu'il n'était pas véritablement un grand poète.

L'auteur de tant d'ouvrages en prose marqués du cachet de l'immortalité fut, au total, un poète secondaire. Il n'y a pas besoin, aujourd'hui, de hardiesse pour dire que Voltaire tenta sans succès le poème épique. Il se montra presque aussi inca* pable de la grande tragédie.

Ses partisans les plus déclarés sont obligés de reconnaître que telle même de ses pièces qu'il a composée dans la force de l'âge, comme Adélaïde Duguesclin^ est pleine de termes impropres, de chevilles, de remplissages, de mots déplacés, de vers durs ou faibles, de répétitions, de figures fausses, de traits de déclamation, et que les plus estimées renferment plus de beaux vers que de bons : il était impossible que Voltaire fût un éminent versificateur, avec la théorie qu'il professe à peu près dans toute» les remarques du Commentaire^ à savoir que « les vers, pour être bons, doivent avoir Inexactitude de la prose, et que, pour juger si des vers sont mauvais, il faut les mettre en prose; que, si cette prose est incorrecte, les vers le sont aussi ^. »

* YolL et le prié, de Brosses, Lett, inéd., à M. de La Marche, 19 déc. 1761. ' Voir, dans les Lett, inid.^ la leUre à Duclos, du 13 mai 1761.

• Hem, sur PoL, i, 1.— Voir encore les ïiem, sur Sert., i, 1.

La Harpe, dans ses Observations sur le style des tragédies de Voltaire, a relevé les fautes innombrables dont elles fourmillent, n est peu de pièces au sujet desquelles il n'ait lieu de dire : « Ces vers réunissent toutes les sortes de fautes ^. »

Les morceaux les plus forts et les plus purs restent euxmêmes au-dessous du grand style tragique : ces vers détachés et sautillants , ces sentences continuelles , ces phrases brillantées, ces antithèses de pensées et d'expressions prodiguées à chaque instant, toutes ces gentillesses conviennent peu à la tragédie. Chez Voltaire, comme chez La Harpe et chez de Belloy, la poésie française n'était plus reconnaissable de ce qu'elle avait été au dix-septième siècle. On loue l'auteur de Zaïre et de Mérope d'avoir contribué aux progrès de l'art théâtral en introduisant plus de rapidité dans l'action, en ajoutant à la pompe du spectac^, en raccourcissant la tirade, enTéduisant le nombre des monologues ; enfin, en rendant la scène française plus vivante et plus brillante. Ce sont là des titres honorables, mais ils ne sont pas suffisants pour donner le droit de marcher après Corneille et Racine.

L'instinct un peu raffiné de Voltaire Ta trompé quand il a voulu se faire critique. S'il a si souvent attaqué Corneille à tort et sans cause, c'est que leurs deux génies étaient trop diflférents pour que le philosophe comprît et sentît le poëte. C'est parce que Voltaire était peu fait pour comprendre des beautés d'un certain caractère qu'il s'est tant efi'orcé d'abaisser Corneille au-dessous de Racine, et même au-dessous deQuinault*. A cet esprit si amoureux de l'élégance il manquait des qualités d'un ordre supérieur, celles mêmes que Corneille posséda si excellemment. Ses théories sur le style et sa poétique s'en ressentent déplorablement. Il entendait parfaitement la propriété des termes, mais il y avait une sorte de style qu'il ne savait pas sentir : il ne possédait pas le goût des beautés mâles et libres. Il n'éprouvait pas tout l'enthousiasme que doit exciter ce qu'il y

1 Lycée, 3* p., 1. 1, ch. m, sect. 2.

' Dans la dernière remarque sur Oihon, il donne cette Astrale de Quinaolt, dont Boileau s'est tant moqué, comme la première tragédie intéressante do thé&tre français, et la première où les passions aient parlé. A l'entendre, c les véritables routes du cœur étaient ignorées avant que VAstrate eût paru. CeUe pièce, si mal conduite et si mal écrite qu'elle soit, sut porter dans l'âme des spectateurs un attendrissement que ne leur avaient pas fait éprouver les chefs-d'œuvre de Corneille. >

INTRODUCTION. cm

a de plus élevé et de plus sublime dans l'auteur du Cid et de Polyeucte , et il se choquait à l'excès des aspérités dans le style, des inégalités dans les pensées qui ôtent souvent aux œuvres de Corneille la perfection classique. Il partageait aussi le sentiment de ceux qui jugeaient que Bossuet aurait dû davantage épurer son style. Il trouvait que les plus belles oraisons funèbres du grand évêque de Meaux sont pleines de fautes ^.

« Il est remarquable, a dit un excellent juge, que, tout en préférant, jusqu'à l'injustice. Racine à Corneille, il ait plus imité les intrigues compliquées du second que la simplicité du premier^ et plus souvent les incorrections et les incertitudes de la langue de Corneille que la pureté et la hardiesse contenue de celle de Racine ^. »

Voltaire avait parfaitement conscience de l'infériorité relative de son théâtre. Mécontent de tant de pièces peu durables échappées à sa brillante facilité, il allait jusqu'à avouer n'être « jamais parvenu à faire un seul ouvrage qu'il ne regardât comme très-médiocre ^. » Ailleurs il dit qu'enchanté des chefs-d'œuvre du siècle passé, autant que dégoûté du fatras prodigieux des médiocrités de son temps, il va expier les siennes en se faisant le commentateur de Pierre Corneille*. L'écrasante supériorité de ses illustres devanciers l'humiliait, ill'a souvent confessé; quelquefois aussi elle l'irritait, et quand il se mettait à son rôle de commentateur avec cette mauvaise disposition, les négUgences et les plus légères fautes de l'auteur du Cid lui paraissaient des énormités. En appuyant avec une sévérité si vétilleuse sur les extrêmes défauts de Corneille , en les cherchant avec une attention si éveillée, en les étalant avec tant de complaisance, et en les grossissant à plaisir, ne paralt-il pas avoir songé à faire excuser les siens propres , et ne nous révèle-t-il pas sa pensée secrète quand il dit, avec un ton de commisération qu'on a justement pu trouver comique :

c Je n'ai point de tenne poar exprimer la peine que me font les fautes de ce grand homme. Elles consolent, au moins, en faisant voir l'extrême difficulté de faire une bonne pièce de théâtre. »

Si les fautes du maître incomparable le consolaient, incontes*

• Leu. inéd., à M. Tabbé d'Olivel, If' avril 1766.

3 D. Nisard, Hist. de la liu. franc,, 1. IV, ch. v, § 3. ' Rem, iur Pulck., préface du commentateur.

* Milang. de lilUr.

civ INTRODUCTION.

tablement ses inimitables beautés excitaient aussi son dépit. Un critique aussi modéré que sagace a parfaitement dit, à propos de la mauvaise bumeur de Voltaire contre la Métromanie de Piron , et contre le Méchant de Gresset : « Il y a deux eboses dont il n'était pas incapable : être mécontent de lui, et ne pas le pardonner aux autres ^ » Le même écrivain a observé avec autant de raison que , dans le Commentaire sur Montesquieu , Voltaire semble plutôt s'impatienter contre la gloire de l'auteur de VEsprit des lois que contre ses erreurs *.

Nous avons reconnu en quantité d'endroits du Lexique^ et nous répéterons ici que les critiques de Voltaire sont très-souvent justes au point de vue du dix-buitième siècle. Pour qu'elles fussent entièrement irréprochables , il faudrait seulement que lo commentateur eût toujours établi une distinction entre la correction d'une époque et celle d'une autre. A propos de ces vers :

c Et l'eût mise en état, malgré tout son appui,

De se plaindre à Pompée auparavant qu'à. lui, » [Pomp.j m, 4.)

Voltaire dit: n Auparavant qu'à lui n'est pas français. Cet adverbe absolu n'admet aucune relation, aucun régime. Il faut avant qu'à lui, » Assurément, auparavant que ne se disait pas au dix-buitième siècle, et ne pourrait pas davantage se dire aujourd'hui. Mais nous avons prouvé qu'auparavant a été longtemps préposition, et a servi aussi à former des locutions conjonctives. Pour montrer qu'auparavant que se disait très-bien avant Corneille, il suffit de ces exemples non cités dans le Lexique :

« Aujourd'buy je trouveray bien.

Auparavant que je sommeille,

Là où Iny rendre la pareille. « (J.-A. de BaÏf, L'Eunuqucj iv, 4.

« Auparavant que de combattre. > (Id., ibid,, se. 7.)

Quand Voltaire dit : « Depuis ne peut être employé pour quand, pour dès la que ^ lorsque. Ce mot depuis dénote toujours un temps passé, » il dit vrai pour son époque et pour la nôtre, mais il a tort de laisser sous-entendre que du temps de Corneille cet emploi fût fautif .

I D. Nitard, Bist. de la Utt. franc., 1. lY, eb. vi, S 3. > Id., i^id.,l.iy, cb.vui,S6.

INTRODUCTION. cv

Voltaire blâme Corneille d'avoir dit parler à moiy au lieu de me parler :

« Qu'il entre. Â quel dessein vient-il parler à moi ? • {HéracL, ii, 4.)

La remarque du commentateur était bonne pour son temps, elle le serait de même pour le nôtre j mais Corneille , en disant parler à moiy suivait l'usage, et l'usage élégant d'alors; avec tous ses contemporains, il remplace encore notre /z/t datif par à lui, à elle; manière de dire excellente en cç qu'elle permettait de distinguer les genres.

Nous ne voudrions pas nous rendre coupable envers Voltaire de l'excès de sévérité que nous lui reprochons contre Corneille, n aurait dû comprendre qu'il n'est pas d'un esprit suffisamment grave de précipiter des sentences contre un poète comme Corneille. Nous sentons, nous, quels égards nous devons, dans noire modeste rôle de lexicographe et de grammairien, à un écrivain comme Voltaire. Nous ne voulons donc pas trop insister sur ses erreurs de critique, et nous reconnaissons volontiers qu'assez souvent ses appréciations sur la langue et le style du grand poète sont exactes, fines et utiles. Nous lui rendons cette justice dans le Lexique toutes les fois que l'occasion s'en présente , en particulier aux articles ARBORER, BANQUEROUTE, COLÈRE, DÉ- PART, DÉPIT, GAGNER, JETER.

Nous devons seulement ajouter une remarque. Les critiques justes que Voltaire a faites à Corneille sur le fond même de ses pièces, sur la froideur de ses dissertations politiques, sur son dialogue, qui, à force d'être raisonné, ressemble aux déductions d'un logicien, sur sa pompe quelquefois emphatique, sur le ton bourgeois qui avilit le ton sublime , sur l'obscurité de quelquesunes de ses intrigues, et sur l'embarras de plusieurs de ses expositions ; toutes ces critiques avaient été faites par Boileau, qui, sans nommer Corneille, l'avait suffisamment désigné dans divers endroits de Y Art poétique.

Coneliuilon.

Plusieurs esprits difiSeiles, au dix-septième siècle, ne trouvaient pas à Corneille une pureté de style suffisamment académique. « 11 n*a jamais parlé bien correctement la langue française^ » disait Vigneul-MarviUe ^ et Corneille lui-même acceptait assez facilement la critique sur ce point. « Étant demeuré pro- « vincial, dit-il, ce n'eM pas merveille si mon élocution en conserve « quelquefois le caractère *. » Prévention d'un côté et modestie de l'autre. De l'étude comparée que nous offrons au public il ressort avec évidence que Corneille, qui se forma à une époque où il n'y avait encore rien d'assuré, rien de résolu dans la langue, est en général beaucoup plus correct qu'on ne l'a cru longtemps, mais d'une correction libre et hardie, qui s'émancipe de toute règle non nécessaire. Après des preuves si nombreuses et si fortes , tout le monde devra convenir qu'on peut reprocher à Voltaire un excès outré de sévérité dans sa critique, sans être de ces « petits écoliers » dont les objections le choquaient et l'indignaient. Il restera démontré irréfragablement que les « fatras de Pierre Corneille ^ » ont été singulièrement grossis par son commentateur.

Pour avoir si souvent défendu, au moins historiquement, la diction de Pierre Corneille, qu'on ne nous soupçonne pas d'avoir pris notre parti d'admirer tout dans ce poète. Nous reconnaissons avec les juges les plus sévères tout ce qui lui a manqué à

> Mitanget, t. II, p. 167-168.

Préf. des Œuvres de P. Corneille, 1'* part., 1644, pet. iD-12. Il dit encore au même endroit : « Pour les vers, outre la foiblesse d'an homme qui commençoit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent la province où je suis né. » Lettre de Voltaire à d'Alembert, 15 janvier 1765.

INTRODUCTION. cvii

l'égard de la pureté, de Télégance, de Tharmonie, du tour poétique, de toutes les convenances du style. Ses fautes ne sont pas seulement comme ces rares paillettes de cuivre qu'il ne faut point se plaindre de trouver mêlées aux plus abondantes veines de l'or le plus pur. Elles sont nombreuses; elles sont souvent graves. Voltaire dit plusieurs fois dans ses notes qu'il a a passé beaucoup de fautes contre lalangue, et contre Télégance et la netteté de la construction ; qu'il a craint de faire trop de remarques, et de marquer une affectation de critiquer ^. » En bien des endroits il a souvent reproché à Corneille, comme des solécismes et des barbarismes, certaines manières de dire très-correctes à l'époque; mais, d'un autre côté, il n'est pas une des pièces du célèbre poète où il n'ait réellement négligé de véritables manquements contre la correction et contre Je goût. Nous supprimons la plus grande partie d'un travail où nous-même , pour montrer combien la langue bronche fréquemment dans les vers de Pierre Corneille, nous avions relevé un nombre assez considérable de fautes de diverse nature qui ont été passées dans le Commentaire. Nous nous contenterons de rappeler, d'une manière générale, quelquesunes de celles qu'on rencontre le plus dans l'auteur du Cid et de RodogunCy et dont plusieurs ont droit d*étonner les lecteurs habitués à la perfection si continue de Racine.

Tout en se tenant bien éloigné de l'esprit de Voltaire qui pèse presque toujours les vers au poids de la prose et confofcd conîstamment la propriété prosaïque avec la propriété poétique, on doit avouer que, même dans les chefs-d'œuvre, quelque terme impropre vient çà et là corrompre la pureté de la phrase et la beauté du vers de Corneille. Nous en avons signalé plusieurs dans ce Lexique; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, l'expression singulière épancher une grandeur *.

Non-seulement Corneille pèche de temps en temps contre la perfection du style, mais il pèche quelquefois contre l'essentiel de la langue. La langue de la première partie du dix-septième

' Kern. $ur Eodog,^ m» 6.

^ Voltaire a signalé dans Corneille beaucoup d'impropriétés et de disconvenances de diction dont nous n'entreprendrons certes pas de justifier le poëte. Nous indiquerons en particulier ses remarques sur Pompée^ i, 1, 77; i, S, 40; 1,4,2; II, 1, 57; V, 5, 9. ~ Sur Rodogune, ii, 3, 89; ii, 6, 59; m, 4, 83; m, 5, 18,25; IV, 1, 39. La plupart des expressions critiquées dans ces remarques ne sont, à coup sûr, ni du bon français, ni de Ri bonne poésie.

cviii INTRODUCTION.

siècle avait bien plus d'aisances que celle d'aujourd'hui, et les règles en étaient moins sévèrement obligées. Mais certains préceptes de style sont de tous les temps, et personne n'a le droit de les violer.

Nicomèdey qui renferme des vers si magnifiques et si fièrement tournés, ofifre des exemples d'incorrections inexcusables et intolérables. Ainsi, dans ce passage de la scène six du cinquième acte :

« LAODiCE. Par le droit de la gaenre il fat toujours permis

D'allumer la révolte entre ses ennemis :

M'enlever mon époux, c'est vous faire la mienne. ▲181N0B. Je la suis donc, madame, et quoi qu'il en avienne... >

La mienne est pour mon ennemie^ je la suis est pour j^'e suis votre ennemie. Nous avons montré que tout le dix-septième siècle, dans des cas semblables, faisait accorder le pronom le. Mais ici, dans;> la suis, la remplaçant la mienne^ quand la mienne répond k'ennemis^ le lecteur est choqué de voir l'expression rendre si mal la pensée.

« L'âme doit se roidir plus elle est menacée. » (Mid,, i, 5.)

Ce plus manque d'un relatif. La pensée est, l'âme doit d'autant plus se roidir qu'elle est plus menacée.

« Vois, comme leur orgueil facile à s'ébranler

Tombe d'autant plus bas que haut il crut voler. » [Imit», m, 6.)

'Afrë^plus basy la symétrie demanderait /7/ii5 haut.

Voltaire, tout en vétillant Corneille à l'excès, a lui-même justement signalé dans ses tragédies des incorrections positives, comme il le fait par la remarque suivante.

• Ils eombattront plal6t et l'une et Paatre armée, Et moorront par les mains qui leur font d*autrea lois, Que pas un d*eux renonce aux honneurs d'un tel choix.

U y avait :

Et mourront par les mains qui les ont séparés. Que quitter les honneurs qui leur sont déférés.

€ Comme il y a ici une faute évidente de langage, mourront que quitter, et que Tantcur avait oublié le mot plutôt, qu'il ne pouvait pourtant répéter parce qu'il est an vers précédent, il changea ainsi cet endroit; par malheur la même faute s'y retrouve ' . »

. sur Bor,, m, 3.

INTRODUCTION. cix

Les vers suivants ofifrent encore des constructions vicieuses :

c Mais Vamour de CÊtat^ plus fort que de moi-mêmet

Cherche, aa lieu de l'ohjet Je plus doux à mes yeux.

Le plus digne héios de régner en ces lieux. » (D. Sanchey ii, 3.)

Plus fort que de moi-même ne peut pas se dire pour, plus fort que Tamour de moi-même , ou que celui de moi-môme. Il est également irrégulier de dire, le plus digne héros de régner^ pour, le héros le plus digne de régner.

Outre des fautes contre la propriété des termes et l'exactitude des constructions, les tragédies de notre poëte, admirateur passionné de Sénèque, de Lucain, même de Stace, offrent encore de nombreux exemples de mauvais goût. Le goût est même plus souvent en défaut chez Corneille que la grammaire proprement dite, surtout dans ses premières et ses dernières pièces. Malherbe se vantait d'avoir dégasconné la cour. Lorsque Corneille parut, elle n'était plus gasconne , elle était italienne. Les affectations et les recherches prétentieuses et mignardes d'outre-mont se sentent principalement dans quelques comédies^. Les conce^/e des Italiens, les agudeze des Espagnols déparent de nombreux passages des chefs-d'œuvre mêmes de Corneille.

' Voir, en particulier, la Suiv., v, 2 : c Rival, qui que tu sois, etc.; » la Galerie du Palais, iv. 3 : << Je n'en ai que trop vu, » etc.; et v, 5 : « Tous me pouvez ôier tout sujet de me plaindre, etc.; jusqu'à ... vous approcher d'eux ; » et CUtondre, i, 10 :

• Noires diTinités, qui toamez mon fuseaa, Tous faut-il tant prier pour an coup de ciseau ? »

et, IV, 1

• Prenez à Totre tour quelque pitié des miens... » jusqu'à :

« Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. >

Le Menteur offre aussi plusieurs exemples de mauvais goût que Voltaire n'a pas relevés. Ainsi dans ces vers de la seconde scène du premier acte :

• Jugez par là quel bien peut recetoir ma flamme, D'une main qu'on me donne en me refusafit TAme. Je la tiens, je la touche, et je la touche en Tain, Si je ne puis tow:her le cœur avec la main. •

Toucher est employé au seni propre en parlant de la main, et au sens figuré d'imouvoir en variant du cœur.

ex INTRODUCTION.

Chez ce poëte dont le style est bien plus imagé ^, bien plus haut en couleur que celui de Racine , la critique sévère est souvent obligée de relever le mauvais emploi des figures. Les théories de Voltaire qui iraient à détruire le langage de la poésie sont surtout excessives en ce qui concerne les métaphores, contre lesquelles il exerce une rigueur géométrique. Cependant plusieurs de celles qu'il a reprises chez Corneille sont réellement vicieuses. Des juges moins suspects en ont également critiqué quelques-unes, comme

* Corneille a conservé jusque dans Vlmiiation ses habitudes de style imagé. Dés les premiers chapitres du livre premier, on rencontre cette poétique expression, porter les couleurs if une chose pour signifier en avoir les apparences. Dans le même livre, laisser auUdir est dit d'une manière également poétique, au figuré, pour laisser refroidir :

• Nom laissons attiédir son impaissante etrâewr, • (i., 11.) Plus loin on rencontre ces vers expressifs :

• Et combien est paissante à dérouiller le vice

L*aigrear des tribulations. • (m, 50.)

Dérouiller le viee^ pour signifier enlever la rouille du vice, le déraciner de l'âme, pourrait paraître une création de Corneille ; mais Ronsard avait dit auparavant, en parlant de l'amour : ,

c Celoy TOUS dérouilla la honte de jeunesse. •

{Let Vert d'Eurym. et de Callirée, Élég. du poele à Eurym.)

On pourrait encore relever, dans tlmitaiioiiy beaucoup d'expressions neuves et poétiques, comme un sommeil croupissant^ dans ces vers :

« Et qu*une lenteur morne, un sommeil croupistant Tiennent enveloppa de tant de nonchalance, Qu*à tous les bons effets je demeure impuissant. • (ir, 3.)

La mutine insolence, dans cette belle traduction du latin. Qui sibi ipsi violentiam fréquenter facit :

« Et lui-même à toute heure il se fait TÎolence

Pour Taincre de ses sens la mutine insolence, > 0> 24.)

Dans l'édition de 1652, Corneille avait mis :

« Pour Taincre de la chair la brutale insolence. •

Dans l'édition de 1654, il corrigea :

• Pour Taincre de la chair la coupable insolence. »

Ce n'est qu'à la troisième édition qu'on le voit arriver à cette épithéte si neuve, si énergique et si poétique.

Voilà un bel exemple des heureuses corrections d'un poëte qui, d'ordinaire, réussissait surtout au premier jet.

INTRODUCTION. cxi

celles de ces vers fameux dont Boileau, Racine et Fénelon* ont fait sentir le faux :

« Impatients désirs d'une illustre vengeAnee,

Dont la mort de mon père a formé la naissance, etc. » {Cinna, i, 1.)

Les figures de Corneille pèchent souvent pour n'être pas continuées, comme dans ces vers :

« Une heure de froideur à propos ménagée,

Pour rembraaer une âme à demi dégagée,

Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris

D'un bien dont cet orgueil fait mieux sentir le prix ; » {Mil,, iv, 1.)

ou pour être incohérentes, comme dans ces autres vers écrits à une très-longue distance des premiers :

« Mille autres te diront que pour ce bien suprême, Vainqueur de toutes parts tu t'es vaincu toi-même ; Ils diront à l'envi les bonheurs que la paix Va faire à gros ruisseaux pleuvoir sur tes sujets. >

(Au Roi, sur la paix de 1678.)

La continuation affectée de la même image est encore un défaut où Corneille , obéissant au goût de son époque , tombe quelquefois dans ses tragédies, et qui choque justement, parce que les spectateurs n'aiment pas à être détournés de l'émotion du drame pour suivre une allégorie curieusement préparée et prolongée.

Bien des expressions singulières déparent aussi sa versification, si riche soit-eiie d'ailleurs :

« C'est votre foudre, à ciel ! qu'à mon secours j'appelle ;

Œdipe est innocent, je me fais criminelle.

Par un juste supplice osez me désunir

De la nécessité d'aimer et de punir. » (CE</., iv, 5.)

Désunir de la nécessité d'aimer et de punir nous parait une singularité de style dans le goût de Lucain. Les vers suivants ne sont pas d'une facture plus heureuse :

• Savez-vous ce qu'il aime? Il est hors d'apparence

Qu'il fasse un tel refus sans quelque préférence.

Sans quelque ol^et charmant, dont t adorable choix

Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois. » {Sur,, m, 3.)

' Voir Fénelon, Leit. à tÂcad,, vi.

cxii INTRODUCTION.

Il faut réfléchir quelque temps pour comprendre que

« ... Dont l'adorable choix Ferme tout tpttTfrftad cœur au pur sang de ses rois, »

veut dire : le choix qu'il a fait de quelque ohjet adorable empêche son grand cœur d'être touché du mérite de la fille de ses rois ; et indépendamment de l'obscurité , l'expression est bizarre.

Des fautes de cette sorte pourraient être relevées en assez grand nombre *.

«Avouons-le donc, en nous affranchissant de la partialité de l'enthousiasme, la simplicité n'est pas le trait caractéristique du style non plus que du génie de Corneille ; on ne peut pas dire que le mot de simplicité embrasse toute la langue de Corneille. Par une conséquence nécessaire, on ne peut pas davantage soutenir que son goût ait été sûr. Trop souvent des recherches, des affectations, quelquefois des bizarreries, gâtent ses plus sublimes beautés. Aussi n'a-t-il pas droit à être , ne peut-il pas être classique comme l'est Racine.

La poésie de Corneille pèche encore assez souvent par la dureté. L'auteur de Phèdre et d'Athalie n'aurait jamais commis la cacophonie de ces vers :

« Ces charmes à Carthage autrefois adorés

Ont soudain réuni ses regards égarés, • {Sophon., ii, 1.)

« Quelle gloire à Plautine, 6 ciel I de pouvoir dire,

Que le choix de son cœur fut digne de l'empire ;

Qu'un héros destiné pour maître à l'univers

Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers,

Et quà moins que d'un ordre absolu d'elle-même

11 auroit renoncé pour elle au diadème! » (OfA., i, 3.)

Les tragédies de Corneille présentent nombre de vers aussi durs; on y trouve bien rarement la douceur racinienne, ni cette souplesse , ces nuances , enfin toutes les parties délicates de l'art d'écrire où excelle l'auteur de Phèdre et A'Athalie. Aucun homme, d'aussi loin qu'il ait surpassé les autres, ne fut avantagé de tous les dons.

* Voltaire a signalé dans Corneille quantité de vers qui pèchent réellement contre la justesse des figures. Voir, en particulier, ses remarques sur Pompée, 1, 1 ; sur Rodogwie, ii, 6.

INTRODUCTION. cxui

Il est hors de dispute que Corneille possède au suprôme degré l'énergie du style, la fécondité des expressions. Personne mieux que lui ne sait presser en peu de mots un sentiment ou une pensée; toujours économe de mots et toujonn frodigue d'idées.

Comme on Ta excellemment dit : « Corneille parle n^eux que tout autre la langue de l'élévation de Pâme, de la dignité du rang, des afifections fortes et généreuses, même des grandes pensées de la politique et de l'ambition '. »

Malheureusement cet écrivain à la nerveuse éloquence rend quelquefois sa pensée un peu obscure à force de précision, et peut paraître forcer la langue, comme quand il dit :

« Kaffermis-toi, mon âme, et prends des sentiments

A te mettre au-dessus de tous événements. » {Sophon., V, 1.)

Nous n'osons cependant critiquer ouvertement des vers qui renferment une ellipse hardie : Des sentiments à te mettre au^ dessus de tous événements , c'est-à-dire, des sentiments qui aillent à te mettre, qui soient capables de te mettre au-dessus de tous événements.

On sait que* Boileau citait pour exemple de ce qu'il appelait du galimatias fin et double^ ces quatre vers de la tragédie de Tite et Bérénice (i, 2) :

« Faut-il mourir, madame, et si proche da terme Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, Que les restes d'un feu, que j'avois cru si fort, Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?»

Non-seulement Despréaux, mais Molière et Baron n'entendaient rien à ces vers obscurs. Corneille lui-même consulté, dit- on, par le célèbre acteur qui devait jouer le rôle de Domitien dans sa pièce, répondit qu'il ne les entendait pas trop bien non plus '.

En plus d'un endroit aussi, Corneille veut pousser trop loin ses effets de style et de pensée , et il oublie que , dans la littérature comme dans les choses de la vie, le tempérament fait la force. Ce manque de mesure lui a fait quelquefois forcer la langue par des constructions peu naturelles, et violenter son génie par des tournures trop latines, trop espagnoles ou trop cornéliennes.

Le style de Corneille, si fort de pensées, offre cependant de

* Bonald; Recherches philosophiques, ch. ix.

* Voir le Bolœana.

cxiv INTRODUCTION.

fréquents remplissages, et des tautologies qui surprennent par leur opposition tranchée avec Tidée qu'on se fait du style cornélien, comme dans ces vers :

« Je sais, comme il est bon, que ses trésors ouverts

Lui seroient ions réterve eniihremenl offerts. » [Mid., m, 3.)

« Sa robe dont l'éclat sied mal à sa fortune,

Et n'est à son exil qu'une charge importune,

Lui gagneroit le cœur d'un prince libéral,

Et de 10U9 tes trésors l'abandon général. • ('M'O

• Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme,

Des leçons d'Ânnibal, on de celles de Rome.

Adieu, peusez-y bienj je vous laisse ij rêver. » {Nicom,, i, 3.)

Corneille est-il porté par son sujet, il s'élève à une hauteur sublime; la pensée ne le soutient-elle plus, il tombe à cent pieds au-dessous de lui-même. Il faut bien reconnaître ces inégalités, quand on relit avec une attention critique tant de vers qu'il est inutile de rappeler ici, parce que Voltaire en a sufQsamment montré Tétonnaute faiblesse.

Au genre de faute qui vient d'être signalé Ton peut ajouter l'habitude trop fréquente chez ce poëte de reprendre une pensée en plusieurs manières et de la délayer. Le commentateur a eu là un beau champ pour sa critique; mais il Ta encore outrée, et Ta gâtée par des expressions injurieuses, surtout dans sa correspondance, comme lorsqu'il écrit, parlant de la petite-nièce du grand tragique : « M. son oncle me fatigue un peu; il est bien bavard, bien rhéteur, bien entortillé , et vous présente toujours sa pensée comme une tarte des quatre façons '. »

Nous croyons en avoir assez dit pour montrer combien nous sommes loin de prétendre voir dans Corneille des perfections qui n'y sont pas, et aussi de contester la justesse de nombre de critiques contenues dans le Commentaire de Voltaire. Ce que nous y reprenons, ce sont les méprises, c'est l'excès, c'est Tachameraent, c'est l'insulte.

Nous avons déjà fait connaître en partie les erreurs, les préjugés et les passions qui ont si souvent égaré le jugement du célèbre commentateur. Si indigné que nous ayons été quelquefois de sa glose trop souvent maligne et infidèle, nous repoussons l'idée qu'il ait obéi à un parti pris d'exagération et de dé-

> Lettre ûThibouville, 26 janvier 1762.

INTRODUCTION. cxv

nigrement envieux. Personne n'est moins que nous disposé à croire que Voltaire ait prétendu abattre I& tCatue du grand Corneille pour élever sur ses débris la sienne propre; que son intention, en examinant à toute rigueur les tragédies de Corneille, ait été d'abaisser la gloire du père de notre tragédie au-dessous de Racine , pour s'élever lui-même au-dessus de Racine. Non, la rivalité et l'envie ne sont pas des explications suffisantes ni même acceptables de l'acharnement de Voltaire contre Corneille : nous le répéterons après bien d'autres, il eût plutôt dû être jaloux de la gloire de Racine.

La différence d'esprit, l'opposition dans la manière de concevoir et de pratiquer l'art de Melpomène, et aussi un peu le dépît que lui causait le sentiment de son infériorité, tels sont donc» en y joignant ses préventions ^, les principes déterminants des irrévérenles injustices auxquelles Voltaire s'est laissé emporter avec la fougue sans cesse croissante de sa batailleuse vieillesse. Au-

* Nous tenons à dire notre pensée tout entière. Si nous déchargeons à peu prés complètement et très-volontiers Voltaire de l'accusation de basse jalousie, 00U8 soutenons qu'évidemment il a, au moins par moments, cédé à la passion, obéi à ses préjugés, servi ses haines. Et où la passion n'eniratnait-elle pas cet esprit emporté? A quels excès ne s'est-ii pas souvent laissé aller? A quelles bassesses même ne s'est-il pas plus d'une fois dégradé pour atteindre ses uns, pour contenter sa haine ou sa vanité?

Une des passions auxquelles Voltaire a obéi incontestablement dans le Com' mentaire sur Corneille, comme dans le Commentaire sur Pascal^ et partout ailleurs, c'est l'esprit anticatholique. Indépendamment de ses partialités et de ses haines, toijgours plus vivaces plus il vieillissait, le torrent des opinions coulait alors dans un sens si opposé à celui du dix-septième siècle, qu'il ne pouvait pas avoir de sympathie pour un poète dont l'inspiration fut profondément catholique, pour un homme qui voulut expier celles de ses tragédies qui étaient toutes profanes en consacrant plusieurs années de sa vie à traduire en vers Vlmitaiion de Jésus- CkrisU

On voit par plusieurs endroits de sa correspondance avec d'Alembert combien sa bile s'échauffait, combien ses passions s'allumaient, même à propos de tragédies, dés qu'une question religieuse était en jeu. Il écrivait à son confident, le 15 septembre 1761 : « Il ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire la vérité. Je la dirai à genoux, et l'encensoir à la main.

« Il est vrai que, dans l'examen de Polyeucie, je me suis armé quelquefois de vessies de cochon, au lieu d'encensoir. »

L'homme parle ici de l'abondance du cœur, et laisse échapper son secret. Il a beau ajouter : « Laissez faire, ne songez qu'au fond des choses; la forme sera tout autre. • On sent qu'en pareille matière il ne pourra jamais assez se dominer pour être juste, ou pour sauver du moins l'apparence.

cxvi INTRODUCTION.

cune des productions de génie consacrées par le suffrage des siècles n'a été à couvert de la souveraineté des décisions de cet audacieux esprit; mais, en fait de style, non plus qu'en toute autre matière, on ne saurait assujettir la liberté de son jugement à Tautorité d'un homme qui a cédé si souvent à tant de causes d'erreur, et l'on ne doit respecter ses arrêts qu'abonnes enseignes.

Voltaire lui-même a dit : a On doit, ce me semble, accorder à la poésie plus de liberté qu'on ne lui en donne ^ » Et cependant il a condamné chez Corneille, comme chez Molière et chez La Fontaine, quantité d'expressions qui sont du meilleur usage dans la langue poétique; ainsi que tous les auteurs du dix-huitième siècle, il a trop obéi et sacrifié à l'esprit grammairien, et l'un des plus grands profits à tirer d'une étude attentive de Corneille et de ses illustres contemporains est d'apprendre à suivre, non pas tant la rigueur de la grammaire dans ce qu'elle a de trop conventionnel, que l'instinct hardi et spontané du génie.

Certes, il faut voir dans la grammaire autre chose que l'art de réduire à certaines règles, en apparence arbitraires, le langage des hommes. Elle est une des sciences les plus sérieuses et les plus relevées, quand elle s'applique à trouver la vraie cause de l'usage, à rendre raison de ses singularités, de ses contradictions et de ses bizarreries apparentes, enfin à établir des principes sûrs, précis et généraux. Le corps de la langue ne joue et ne marche qu'en suivant certaines règles; le véritable esprit grammatical consiste à les fixer ou à les expliquer philosophiquement, et à montrer que tous ces emplois si multipliés, si variés, quelquefois au premier aspect si illogiques, ne sont pas réglés par un usage capricieux, mais par un principe d'institution, et renferment souvent une raison d'autant plus intime et plus profonde qu'elle est plus cachée; enfin que tant d'anomalies qui ont fait si souvent la croix des grammairiens et des pliilologues paraîtraient à tous très-logiquement justifiables, n'étaient l'éloignement des temps où eïles se sont établies, et l'oubli de tant de choses qui en a été une conséquence.

La grammaire n'est donc pas plus un vain système que la logique; les finesses de la grammaire sont fondées sur ce qu'il y a de plus délicat dans la logique; enfin la grammaire est la logique même appliquée à l'art d'énoncer correctement ses pen-

* Rem, sur Sert., i, 3.

INTRODUCTION. cxvii

sées. Les principes du langage sont le chef-d'œuvre, le necplus ultra de l'esprit humain; et assurément une étude approfondie et méthodique de ces principes est le cours de philosophie le plus parfait qu'il soit possible à l'homme de suivre. Aussi est-ce avec grande raison que Quintilien a dit de la grammaire que u de toutes les études, c'est peut-être la seule qui ait plus de réalité que d'apparence, plus de solidité que d'éclat. » Et quœ vel sola omni studiorum génère plus habeat operis^ quam osteniationis '.

La grammaire positive est utile comme la grammaire philosophique. En quoi que ce soit, des préceptes, même donnés d'autorité, et sans entrer dans les raisons, sont très-utiles à l'usage et lui servent de fondement. En quoi que ce soit, les préceptes sont nécessaires pour mettre et conGrmer dans les bonnes voies, pour éclairer le chemin, pour préparer les découvertes. C'est donc une fausse prétention de croire, comme on l'a quelquefois soutenu, que l'on puisse parfaitement apprendre les langues par un pur usage et sans aucune règle de grammaire. Non-seulement les règles servent à enseigner promptement la correction, mais le goût même acquiert plus de justesse grâce aux règles qui sont bien digérées, aux règles qui, suivant une expression de l'abbé Girard, « ne sont que l'usage attentivement considéré et méthodiquement rendu. »

La grammaire est d'une grande, d'une incontestable utilité ; mais l'abus en est facile et n'est que trop ordinaire. Des règles sont indispensables, mais il les faut bien choisies, bien fondées et peu nombreuses. Il faut qu'on n'attende pas tout de ces règles, qui presque inévitablement ont le vice de ne s'étendre qu'aux genres, de n'aller presque jamais à l'espèce, et encore moins à l'individu ; et que l'on comprenne qu'elles ne peuvent suppléer au détail des réflexions produites par l'exercice et la pratique attentive des écrivains. Quintilien , en recommandant aux instituteurs de ne jamais séparer l'exemple du précepte, leur fait justement observer que la voie du conseil est longue, et que celle de l'exemple, au contraire, est aussi courte que sûre. Longum iter per prœcepta; brève et efficax per exempla. Peu de préceptes^ et beaucoup d'usage, disait aussi sagement Ramus,

* Qaintil., Instiu, i, 4.

cxviii INTRODUCTION.

qui avait cependant composé trois grammaires, une grecque, une latine et une française.

Malheureusement nombre de grammairiens, dont l'inûuence a souvent été considér|ble^ ont si mal compris leur mission qu'ils ont, chacun pour leur part, tristement contribué à Tappauvrissement, à la décadence du français original, expressif et sagement hardi que parlaient nos pères. La grammaire ne devait être qu'une constatation rigoureuse, on en a fait une législation arbitraire.

Si quelques grammairiens, dont rAcadémie a fourni les plus illustres, ont su fixer la langue dans des principes certains, combien la plupart ont-ils gêné la libre vivacité du style I Grâce à quelques-uns d'entre eux, la langue a gagné en rigueur et en exactitude ; mais, grâce à eux aussi, combien a-t-elle perdu en souplesse, en vive allure! En dédaignant de se tenir dans le courant populaire de la langue, combien lui ont-ils fait perdre de sa vigueur, de sa naïveté I Grâce aux grammairiens, ou plutôt aux grammatistes, cette hardiesse créatrice qui caractérise nos écrivains originaux a dégénéré en une froide correction grammaticale, quand correction il y a.

La plupart des règles que les grammairiens ont établies d'une façon absolue ont besoin d'être soumises de nouveau au creuset de l'observation de la pratique des grands écrivains. Autant de règles, souvent autant de démentis donnés aux plus éminents auteurs ; à chaque moment leurs décisions capricieuses frappent d'incompétence les meilleures autorités : le Commentaire de Voltaire sur Corneille^ malgré son excellence à certains égards, suffirait aie montrer. L'œuvre des grammairiens, en général, a été de contraindre la langue sous des lois aussi étroites que hasardées. Sur ce pied-là Ton peut déclarer hardiment que les grammairiens jurés sont les fléaux des langues. Grand bonheur pour l'originalité et la richesse de la langue française que la grammaire n'ait pas été fixée au dix-septième siècle ! grand bonheur que ceux qui sont devenus les maîtres éternels de l'idiome français n'aient pas été, avant de produire leurs chefs-d'œuvre, accablés sous un tas de préceptes plus ou moins arbitraires, qu'ils n'aient pas été étroitement asservis à ces formes qui restreignent, qui emmaillottent les langues I Les hommes qui n'obéissent qu'aux lumières directes de leur esprit et à l'excellence de leur goût, voilà ceux qui font le plus pour la richesse des langues.

INTRODUCTION. cxix

Corneille, malgré ses inégalités, est tout au premier rang de ces heureux et bienfaisants génies ; et rappeler à Tétude attentive de ses œuvres complètes, comme Ta fait TAcadémie française, est un des plus grands services qui pouvaient être rendus à la langue : il est, avec Bossuet, celui de tous nos auteurs qui peut le mieux corriger nos timidités scrupuleuses, et redonner de l'essor à notre style devenu généralement trop terre à terre.

Celui de P. Corneille respire une énergie, une fierté, une indépendance rares dans notre littérature classique, qu'il doit et à sa nature, et aux inspirations des poètes espagnols, des Calderon, des Lope de Véga, des Guillem de Castro, même desRoxas. La puissance de composition et la grandeur dans la pensée comme dans l'expression le rendent incomparable.

A cette belle ordonnance, à cette force de style, à cette profondeur de pensée, on reconnaît à la fois l'homme inspiré et l'écrivain laborieux. Corneille laissait souvent aller sa plume au courant de son génie : il en sortait quelquefois des spontanéités sublimes, parfois aussi des vers négligés et faibles. Mais habituellement il ne se fiait pas à sa rare facilité, il travaillait et retra- # vaillait toutes ses pièces morceau par morceau. On lit dans les notes manuscrites de Tralage : « M. de Corneille a refait jusqu'à trois fois le cinquième acte de sa tragédie d'Othon. Cet acte lui coûtoit plus de douze cents vers, à ce qu'il disoit, tant il avoit peine à se contenter. »

Ces soins patients étaient donnés aux délicatesses et aux curio- ^ sites du style, autant qu'au fond des choses. C'est grâce à cette apphcation persévérante qu'il parvenait à ces formes architecturales, qu'il enfonçait la signification des mots, selon l'énergique expression de Cicéron',et créait ces vers frappés pour durer comme l'airain.

Tout le monde !est d'accord pour rendre hommage à la grandeur, à la majesté du style de Corneille, à ces qualités fortes et puissantes qui arrachaient de si enthousiastes admirations aux contemporains, dont Ch. Perrault s'est fait l'écho quand il a dit : € Il seroit malaisé d'exprimer les applaudissements que ses .ouvrages reçurent. La moitié du temps qu'on donnoit au spectacle s'employoit à des exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux endroits, et lorsque par hasard il parais-

' Verbum procudere, (De Oratore, m, 3.)

cxx INTRODUCTION.

soit lui-même sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de tant de gloire ^ »

Et qu'avait été Tart du théâtre aux mains des devanciers et des contemporains des débuts de ce grand homme? Il n'avait devant lui que des modèles du mauvais et du médiocre. Durant tout le seizième siècle il n'y avait point nu de théâtre véritable : d'assez plates traductions des anciens, ou des fabliaux distribués en scène, voilà toute la richesse dramatique de cette époque. Les auteurs les plus recommandables manquaient lourdement aux premières lois de l'art. Très-peu ou point d'originalité, un goût faussé, une révoltante ignorance des convenances, à chaque instant des grossièretés bien capables de choquer ceux mêmes qui comprennent le mieux que le respect du langage consiste plus dans le sens des paroles que dans leur euphémisme ; un style pitoyable de négligences, fatigant de recherches, d'obscurités, de phrases embarrassantes, d'incises multipliées à l'infini et enchevêtrées en tous sens, comme la plus mauvaise prose d'alors. Cette médiocrité se sent davantage plus on approche de l'époque où Malherbe et Corneille devaient opérer une si grande • révolution. Rien de si faible que la poésie des vingt-cinq dernières années du seizième siècle ; ce qui faisait dire au cardinal du Perron : « Je crois que la langue française est parvenue à sa perfection, parce qu'elle commence à décliner; tous ceux qui écrivent aujourd'hui ne font rien qui vaille, ils sont tous niais ou fanatiques. » A peine un seul poète dramatique, Jean de Sche- , landre, l'auteur de Tyr et Sidon, peut-il échapper, pour quelques parties, à cette juste condamnation.

Ainsi Corneille dut à lui-même tout ce qu'il a été, et il a pu dire : <c Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde que poHe, et de quelques modernes qui commençaient à se produire et qui n'étaient pas plus réguUers que lui '. »

La seule grande influence française qui servit puissamment le génie de Corneille, ce fut celle de Malherbe, dont des écrivains plus jeunes que lui, mais poètes déjà connus, les Claude d'Expilly, les Vauquelin des Yveteaux, s'étaient empressés d'adopter

* Perrault, Us liommes illiutres, Pierre Corneille. Examen de Milite.

INTRODUCTION. cxxi

et de populariser la manière que firent irrévocablement triompher ses vrais disciples, Coulomby, Touvant, du Moutier, surtout Maynard et Racan, formés dans ces assemblées littéraires où, pendant plus de vingt ans, le poëte réformateur professa ses nouvelles doctrines en fait de composition et de style.

Corneille recueillit seulement plus tard les leçons des anciens, que d'abord il ignorait à peu près complètement. Lorsqu'une fois il eut abordé leur étude, il vit en eux les vrais modèles de l'art ; mais il sut en même temps sentir tout ce qu'ils avaient laissé à faire à la création libre et originale. « Je leur porte du respect, a-t-il dit, comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver *. » Ce champ qu'avait remué l'antiquité, il le cultiva si bien qu'il lui fit produire des fruits d'une excellence inconnue à la Grèce comme à Rome. La tragédie haute, sublime, et cependant naturelle^ qu'il inaugura en France à une époque de goût corrompu , cette poésie dont toutes les beautés viennent de la force et de la plénitude du sens ; cette puissance de composition, ce talent de nouer fortement une intrigue et de dégager vigoureusement les situations les plus compliquées; cet art suprême de faire de l'admiration un des plus puissants ressorts dramatiques, et de subjuguer par le développement de ces grands sentiments qu'il puisait dans son àme et dans son caractère d'une incomparable noblesse ; et avec tous ces hauts mérites, cette magie d'un style qui n'a qu'un nom, le style cornélien : où est le modèle de toutes ces choses transcendantes, à Athènes et à Rome, aussi bien que chez les nations modernes?

Même ses premières pièces, avec tous leurs défauts, même ses comédies les moins estimées, furent un immense progrès. C'est Mélite (1629), malgré toutes ses imperfections, qui ouvrit la route au style simple et concis regardé alors comme trivial et universellement méprisé : la préface même de cette comédie eh fournit la preuve. En la pubhant. Corneille témoigne la crainte que, sa façon d'écrire étant simple et naturelle^ la lecture ne fasse prendre ses naïvetés pour des bassesses.

Dans cette carrière de soixante ans de travaux tous glorieux, quoique inégaux, il exerça l'influence la plus puissante et la plus heureuse sur les grands classiques. Il communiqua l'habitude de

* Milite, préface.

cxxii ^ INTRODUCTION.

penser avec noblesse, il ouvrit la voie du beau et du grand ; et nosjf^os admirables auteurs Vj suivirent en évitant les écueils que leur signalaient ses fautes mêmes dont on doit Texcuser, comme venant d'imitation, tandis que la justice demande qu'on lui fasse honneur de ses plus grandes beautés, comme étant de son propre fonds.

Pour comprendre l'influence de Corneille sur les grands écrivains qui l'ont suivi, dont il n'y a pas un sur lequel le génie de l'illustre tragique n'ait réfléchi quelques-uns de ses rayons *, il suffit de lire les nombreux exemples qui acccompagnent nos principaux articles. On verra combien de locutions créées ou mises en crédit par ce puissant génie ont été imitées par les prosateurs comme par les poètes. Il méritait, à double titre, d'être le maître des uns et des autres, car l'art d'écrire en vers n'est pas le seul où il se soit distingué.

Sa prose se soutient dignement à côté de sa poésie. Voltaire a dit, à propos de l'Épître dédicatoire de Cinna : « Voilà une étrange lettre, et pour le style et pour les sentiments. On n'y reconnaît point la main qui crayonna rame du grand Pompée et Cesprit de Cinna. Celui qui faisait des vers si sublimes n'est plus le même en prose *. » C'est là une de ces injustices que le censeur de Corneille, soit légèreté, soit d'autres motifs, a commises au sujet du poêle commenté par lui. Un bel esprit, contemporain de l'illustre tragique, a porté un jugement tout contraire. Saint- Évremond, parlant d'une lettre où l'auteur du Cid et de Polyeucte le remerciait de ses favorables appréciations, s'exprimait ainsi : « Je suis fort obligé à M. Corneille de l'honneur qu'il me fait. Sa lettre est admirable, et je ne sais s'il écrit mieux en vers qu'en prose'*. ï Plusieurs lettres de Corneille méritent ces éloges; mais ils sont surtout applicables à ses trois Discours sur la poésie dramatique^ où tant d'idées justes et solides sur l'art qu'il pratiqua si longtemps et si glorieusement sont résumées dans le style le plus net, le plus ferme et le plus correct. L'auteur du Cidy à' Horace, de Cinnay de Polyeucte^ déploie encore un talent de prosateur du premier ordre dans ses Préfaces et ses Examens^ qui, avec

■ Pascal no sot pas sentir le mérite de la poésie de Corneille, mais il notait les pensées fortes semées dans ses tragédies, pour les transporter dans le grand ouvrage apologétique dont il avait conçu le projet.

' Commetit. sur Corn., Rem. sur Cinna.

' Lettre à M. de Lionne.

INTRODUCTION. cxxiii

Içs Discours^ prouvent que cet éminent tragique ne fut pas, comme on Ta dit plusieurs fois, livré au seul instinot du génie, mais ou'il avait profondément médité sur son art, et que personne peutêtre ne calcula plus fortement et plus patiemment ses effets de théâtre. La même supériorité de talent éclate dans des productions moindres et généralement peu connues, comme dans les diverses préfaces de la traduction de Vlmitation. Une seule pièce en prose de Corneille est inférieure; c'est le discours qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie. Celle harangue trèscourte est étonnamment lourde et négligée, et renferme des traits du plus mauvais goût, comme quand l'auteur peint l'épanouissement de son cœur et la liquéfaction intérieure qui relâche toutes les puissances de son àme. Il faut pardonner à ce fier et mâle génie de n'avoir pas été lui-même dans un compliment de pur appareil, prononcé au sein d'une assemblée dont il n'avait pas à se louer; et un discours de quelques pages, fût-il détestable, ne saurait faire oublier les nobles titres de Corneille à la gloire de prosateur comme à celle de poète.

Homme étonnant et immortel, qui, dans quelques pièces au moins, sut réunir les beautés les plus sublimes de l'une et de l'autre scène, et se montrer grand prosateur en môme temps que grand poète; qui forma Molière et Racine, et mérita d'être étudié et imité par Pascal et Bossuet; enfin dont le génie, comme Ta reconnu Voltaire, a tout créé en France !

l'IN DE L lIÏTBODUCnON.

DK LA

{Clil.

{Ibid.,

{Veuve,

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