‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en général (volume 5)Chapitre 215 sur 375 · ENCENS · texte numérisé non relu

ENCENS

A propos de remploi fait par Molière de la locution en Alger, M. Génin dit dans son Lexique :

« Cette façon de parler est née de l'horreur de nos pères poui rhiatus, môme en prose. A Alger leur paraissait intolérable. En pareil cas, ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques dont Fn était une des principales et disaient aller a(n) Alger. Ûidentité de prononciation a fait écrire par e, en Alger :

« Je serai marié, si l'on veut, en Alger, » (Corn., Le Menu)

« Aujourd'hui que l'euphonie de notre langue a été détruite par l'intrusion des habitudes étrangères, tous les journaux écrivent, et l'on prononce à Alger. Cela s'appelle un perfectionnement logique. »

L'ingénieux philologue a fait ici, comme dans beaucoup d'autres occasions, de l'esprit en pure perte. Tant d'exemples que nous avons cités prouvent surabondamment que en, dans la locution en Alger, n'est pas une corruption de an employé par euphonie pour à, puisque en se mettait aussi bien devant les noms de ville commençant par une consonne que devant ceux qui commençaient par une voyelle : en Paris, en Naples',en Lacédémone, en Constantinople, en Babylone,

En s'emploie encore avec les noms de villes, aussi bien qu'avec les noms de provinces, dans le centre et dans le midi de la France.

— Corneille dit encore d'une manière analogue, en bellecour, pour à la place Belle-Cour :

Je loge en Belle-Cour, environ au milieu.

Dans un grand pavillon. (Suite du Meni., m, 3.)

On dit encore aujourd'hui à Lyon, En Belle^Cour, pour à la place Belle-Cour,

— EN, là-dessus :

N'en délibérons :)lu8... (Cinna, ii, 1.)

ENCENS, avec le pluriel, au propre ou au figuré :

Ce que tu vaux est en toi-même,

Tu fais ton prix par tes vertus ; Tous Useneeni d'autrui sont encens superflus. {ImU,, ii, 6.)

Et ces hautes vertus que de vous il hérite Vous donnent votre part aux encens qu'il mérite. (Ftci. du Roi, en 1667.)

248 EiNCENS.

Adieu ; quelques encens que lu veuilles m'ofifrir.

Je ne me saurois plus résoudre à les souffrir. {La Gai, du Pal,, n, S.)

Les novices de l'art, avec tous leurs encens,

Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissans.

Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies,

Apportent au métier des longueurs infinies. [Lltlat, corn., \, t)

Mais, quoique vos encens le traitent d'immortel,

Cette grande victime est trop pour son autel. (Pomp,, 1. 1>]

« £ncem, dit Voltaire, ne souffre point le pluriel. On offre (le Tencens aux immortels, mais Tencens ne traite point d'immortel. »

Juste pour le traitent d'immortel. Mais Voltaire a tort de repi'endre encens au pluriel dans la tragédie de Corneille, comme il Tavait déjà repris dans une cde de Frédéric : « L'ode à Sa Majesté la reine votre mère, écrivait-il au roi de Prusse, avril 4738, me paraît votre plus bel ouvrage. Je n'y trouve à reprendre que quelques expressions qui ne sont pas tout à fait dans notre exactitude française. Nous ne disons pas des encens au pluriel. »

Encens se trouve avec le pluriel au sens propre et figuré, dans le style le plus sérieux comme dans le genre léger :

L'invention des encms et parfums aux églises. (Montaigne, Ess,, i, 55.)

Tu sauras donc, ô mortel insensé, Que mon courroux, tant de fois offensé Par dB si noires âmes.

Ne reçoit plus les vœux que des cœurs innocens.

Dont les voix et les fiâmes Eslevent ma louange avecque leurs enccmy. ;Kaca>, P^., xlix.)

Et vous, suivez l'auguste frère,

Pour qui désormais nos autels

Fumeront à' encens éternels

Sur l'un et sur l'autre hémisphère. (Chapelle, Leii, à M. dRffiai.)

Hier, à la chasse, près d'elle.

Je vous regardois longtemps ; Et, sans vous donner 6!encens^ Vous me parûtes plus belle. 'Mol., PsifChé, i, 1.)

Cet empire que tient la raison sur les sens

Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens. (Id., Femm, sav., i, 1.)

Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit. (Id., ibid,, h 3.)

Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens

Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens, (Id., ibid,, m, 5.)

Ce soin que vous voulez bien prendre de faire valoir nos bonnes intenlioos et nos services, de porter nos vœux et nos encens aux pieds du trdne, et de répundre sur le public et sur les particuliers le secours de vos bons offices, sont des grâces que vous renouvelez, et que nous ressentons toutes les années. (pLicB., Complim, à M» de Chiiteaun,)

ENCHAINER. 249

Que sa juste colère enfin soit désarmée, Et ne lui faisons plus sentir d'autre fumée

Que celle des doctes encens, (Sénecé, ÉpU., Le Tabac.)

orneille a donc suivi la tradition de la langue et parlé comme e son époque en employant mcens au pluriel.

la remarque dont nous venons de prouver la fausseté, Volj ajoute :

n peut observer ici qu'en aucune langue les métaux, les minéraux, les aroi, n'ont jamais de pluriel. Ainsi, chez toutes les nations on offre de l'or, de ins, de la myrrhe, et non des ors, des encens, des myrrhes, »

ilissot a relevé ainsi l'inexactitude de cette assertion :

'^oltaire se trompe évidemment en disant qu'en aucune langue les aromates, étaux et les minéraux n'ont jamais de pluriel ; ils sont, au contraire, em- 8 de préférence au pluriel par les poètes latins, et les exemples en sont si ents, qu'il parait qu'ils y attachaient de l'élégance On y trouve thura, sut- \, œra, »

)ur l'emploi de thura, ne voulant pas ici faire étalage de citai latines, nous nous contenterons d'indiquer : Virg . , ^n. , viii, Georg., i, 57; Cul., 86. HoR., Orf., i, 19, U; iv, 1, 21, 22; ., 11,51, 52;5a^,i, 5,99.

Si CHAINER a, fig., attacher inséparablement à :

Quel ordre a pu du trône exclure la jeunesse?

Quel astre à nos beaux jours enchaîne la faiblesse? {Vulch,, iv, H.)

ENCHAINER A, Contraindre à, nécessiter absolument à :

Et le seul hyménée Peut rompre le silence où je suis enchaînée, [Sur., ii, 3.)

ENCHAINER LES HASARDS, soumcttrc Ics hasards à sa voé :

Et ne rien hasarder, qu'on n'ait de toutes parts,

Autant qu'il est possible, enchaîné les hasards, {Au., i, 1.)

1 a dit, par imitation :

Nous avons par nos soins et par nos artifices

Du son, autant qu'on peut, enchaîné les caprices. (La Fossk, J/un/., ii, 2.)

ENCHAINER LA TENDRESSE , pour signifier l'empéchcr de se luire, d'éclater :

C'est la gène où réduit celles de votre sorte

La scrupuleuse loi du respect qu'on leur porte

Il arrête les vœux, captive les désirs.

Abaisse les regards, étouffe les soupirs,

Bmis le milieu du cœur enchaîne la tendruêc, (OcA., m, l.

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