LIV INTRODUCTION
« A peine de leurs lacs voi-je sauver personne. » (D'AuBiGifé
Vois-je sauver, et non pas vois-je se sauver,
« J*en vis enfler la vague; vof^ntriumr toute la faroille royale. • (P. Corn.)
Vis enfler^ et non pas vis s'enfler; voyant réunir^ et non pa voyant se réunir,
« Il pense voir en pleurs dissiper cet orage. » (Racine
Voir dissiper, et non pas voir se dissiper,
• Àvu briser son vaisseau. » (Fén.)
A vu briser, et non pas a vu se briser.
Nous renvoyons au Lexique pour les exemples des autres cas et pour tous les autres détails où nous entrons sur cette construc tion que^Ménage n'avait pas comprise, où La Harpe a vu un sole cisme^, et dont le secret a échappé à des philologues commi M. Génin, dans son Lexique de Mohère, et semble même n*avoi pas été aperçu par les rédacteurs du Dictionaire historique de TA cadémie française, ainsi qu'on le verra par le fait rapporté dan notre livre.
Après avoir montré que les écrivains de la fin du dix-huitièm siècle et ceux du dix-neuvième ne suppriment pas généralemen le pronom personnel, notre conclusion, — et nous aimons à 1 répéter, — est que, dans la généralité des cas, et quand la clart est parfaite, la manière de notre grande ère littéraire nous pa raît préférable à celle qui y a été substituée par scrupule gram matical.
Très-souvent les verbes qui suivent sentir, voir, laisser, menet ont une signification passive, que sentir et voir soient employé d'une manière active ou réfléchie. Ce gallicisme était autrefoi bien plus fréquemment usité qu'aujourd'hui :
«... Sentirait, me voyant, blesner sa conscience. » (Théoph
« 0 double désespoir dont je me sens poursuivre. » (Sghblandrb
« fit selon qu'on se sent trop emporter vers l'une, se pencher vers Tautre. (Pasg.) — € Se sentit saisir d'un excès de joie. » (P. CoaN.)
' Rapportant ces vers de Corneille [Imit. d'une ode lat.) :
Et sans craindre le brait qui gronde sur sa tète, Voit briser à ses pieds Teffort de la tempête,
il dit qu'il faut absolument mU se briser, (Lyc., 3* p., 1. 1, ch. i, sect. 2.)
INTRODUCTION. ir
€ Par d'inquiétants transports me sentant émouvoir. » (Id.)
€ Ce qui désespéroit le plus de si braves hommes, c'étoit de te voir auommer comme des bêtes prises dans un piège. » (Yaugelas.) € Que Ton voye ébranler par la fureur de l'onde
Les fondements du monde. » (Raqan.)
c J'ai mis fin à tous ces discordt Par qui la Loire en ses deux bords
Voyoit ensanglanter son onde. » (Id.)
« Ton bonheur n'est couvert que d*un peu de nuage, Et ta n'as rien perdu pour le voir différer, >» (P. Corn., Le Cttf, ii, 3.) « L'antre tout débonnaire, au milieu du s^at
A vu trancher ses jours par un assassinat. » (Id., Cinna^ ii, 1.)
« Ayant fait la matière , il la laisse mouvoir et arranger au gré de quelque autre. » (Boss.) — « Mais beaucoup plus de modération pour les lais\er borner (les conquêtes) par la justice. » (Huet.)
€ On te mène égorger^ innocente victime. » (Tbistan.)
Dans tous ces exemples, que nous n'avons pas voulu trop multiplier, la signification passive est très-sensible.
Indépendamment de l'intérêt qu'offrent ces études, au point de vue de la grammaire historique et philosophique, tous ceux qui s'occupent avec soin de l'art d'écrire y reconnaîtront, nous Tespérons, une véritable utilité pratique. Le plus grand nombre des lecteurs seront peut-être plus frappés de certaines autres différences entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre, parce qu'elles ne demandent pas, pour être bien saisies^ une aussi grande attention.
Ils verront, dans de nombreux articles, combien de mots des plus usuels se prenaient autrefois dans des acceptions différentes de celles qui sont restées.
Blâme, qui ne se dit plus que d'un sentiment ou d'un discours par lequel on condamne une personne ou une action, a signifié déshonneur, mauvais renom, honte, turpitude.
Êtonnement, aujourd'hui, n'exprime plus que la surprise. Il se Panait dans le sens d'épouvante, d'abattement, de consternation. Etude, qui, dans le sens de cabinet d étude, ne se dit plus que du bureau d'un notaire, d'un avoué, se prenait dans la langue générale pour chambre, cabinet où Ton étudie, où Ton compose. Quand Corneille, quand Saint* Amant, quand Boileau parlent des ^iU de leur étude, ils désignent les productions de leur cabinet d*étude, selon l'expression de Racan :
« Cês vers, produits dans mon estudê, Récitent tes commandements.
LVi INTRODUCTION,
Et j'en fais de ma solitude
Les plus doux divertissements. » (P«. civi
Impression se prenait pour édition.
Secrétaire, comme l'italien secretarioy voulait dire, celui à c l'on confie ses secrets, confident :
« Tu seras de mon cœur l'unique ncritaire
Et de tous mes secrets le grand dépositaire. » (P. Corn., Le Menu^ ii
Cette signification si naturelle datait au moins du quatorzîèi siècle, et nous en citons de nombreux exemples, tirés du Ron de Perce forest^ de Froissard, des Cent Nouvelles du roi Louis XI ^ Ronsard, de Joachîm Du Bellay, de Passerat, de Malherbe, Gombeau, de Ménage.
Secrétaire voulait encore dire quelquefois écrivain public :
« Proche Saint-Innocent, il se fit secrétaire; Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. »
(P. Corn., L'IHus. com.^ i,
Tel mot, toujours pris maintenant au sens actif, s'emploj également au sens passif. Par exemple , hôtesse ne voulait ] dire seulement celle qui donne ITiospitalité, mais aussi celle < la reçoit, comme dans ces vers :
« Humevent*, n'a ce pas esté
Toy, grenier de méchanceté
Qui tantost devant ma maison
As, sans propos, et sans raison
Si mal mené ma pauvre hosiesse. • (J.-A. de Baîf, Le Brave, n
« Toi qui as vu faire caresse
A mon host avec mon hosiesse. » (Id., U
« L'honneur de recevoir une si grande hôtesse, • (P. Corn., Méd., iv Recueillir signifiait souvent résumer, condenser, ramasser
« Pour recueillir ce discours. » (P. CoRir.) — « Pour recueillir en peu de i toute la doctrine que... » (Righbl.) — « Pour recueillir mon raisonnemei (Boss.) — « Pour recueillir tout mon dessein. » (Fléch.) — « Une récapitula qui recueille en peu de mots toute la force de l'orateur. » (Fén.)
Le dix-septième siècle, comme le seizième et l'époque ai rieure, ne connaissait pas la distinction établie, depuis une c taine d'années par les grammairiens entre en imposer, ce mettre une imposture, mentir, et imposer y inspirer du respect, l'admiration, de la crainte : selon nous, cette distinction ton au profit de la clarté du sens.
INTRODUCTION. lvii
Ressentiment se prenait très-souvent dans le sens de reconnaissance, de souvenir reconnaissant ; se ressentir y dans celui de témoigner sa reconnaissance ou son ressentiment.
Nulle part on ne trouve d'explication capable de bien faire entrer dans Tintelligence de nombre de ces termes dont la signification a changé , et qui ne sonnent plus la même chose (pour emprunter une expression du dix-septième siècle). Nous les avons approfondis avec un soin qui sera peut-être apprécié. Indiquons en particulier le grand article COURAGE, dans le sens de cœur^ ou dans le sens d'animus^ spécifié et déterminé en bien ou en mal parle contexte ou par une épithète ; et le grand article OMBRAGE, dans le sens d'ombre, de nuage, d'obscurité, signification trèsancienne, très-longtemps conservée, au propre et au figuré, et dont romission dans les dictionnaires rend les définitions qu'on y donne obscures et illogiques.
Pour expliquer les vers où Corneille se sert d'ombrage pour owôre, au figuré, où il parle de
« ... cent nuages Qui jeUent mille ombrages Dans l'œil mal éclairé, » {ïmit.^ i, 3.)
6t ceux où il fait dire à Laodice, au sujet d'un raisonnement où elle « ne voit goutte : »
• J'ai devant les yeux toujours quelque nuage Qui m'offusque la vue et m'y jette un ombrage, »
^ons sommes remonté jusqu'au quinzième siècle, et nous avons suivi la trace de cette signification jusqu'au commencement du dix-huitième.
Nous avons vu, — pour rappeler seulement quelques phrases,— îu'on disait, au propre : « Être au soleil ou à Vombrage, » (Grin- 60RE.) (( Les ombrages de la nuit. » (Blaisb d'Acriol.) « Vombrage du cadran. » (J. de Schelandre.) « Un nuage qui cache le ciel par son ombrage. » {La Faiseuse de mouches.) a Voir œil à œil sans Ofnbrages. » (Le Miserere du reclus de Molicns.) « Relever les omirage% par des couleurs vives. {Inventaire universel des Fantaisies 4 Tabarin.) « Bien observer l'art de la peinture aux raccourcissements, aux ombrages et aux proportions. » (D'Urfé.) « Le jour efface les ombrages des nuits. » (Sénecé.)
Et au figuré : « Un ombrage qui s'évanouit, » en parlant d'un vain raisonnement. (Calvin.) a Les ombrages de conceptions in-
LHii INTRODUCTION.
formes; les ombrages et les vained images de la fantaisie. » (MOH- TAiGNE.) « Vombrage de l'apparence. » (Lâriyet.) « Les ombragei de la matière, » opposé à la clarté de l'entendement. (Ghapeuii*' « Ne laisser aucun ombrage ni aucun scrupule dans les esprits sur une question. » (Brdets.)
Pour donner encore plus d'évidence à notre preuve, nous mon irons ensuite qu'on a dit aussi ombrager pour ombrer ^ et ombrageu:^ pour ombretix y sombre.
Mais le plus curieux, assurément, de ces mots dont la sigoift cation s'est successivement transformée, est le y erhe dispenser ^qu est arrivé , dans plusieurs de ses acceptions, à signifier abeola ment le contraire de ce qu'il voulait dire autrefois , et de c< qu'exprime son étymologie. Nous ne pouvons pas transcrire ic notre grande étude sur ce mot important qui a été bien souven pris à contre-sens , même par d'estimables philologues ; à peia< en pouvons-nous indiquer les résultats principaux.
Dispenser^ dans l'ancienne langue, s'employait très-fréqueoa ment avec un nom de personne, pour signifier autoriser. Aias l'on disait, dispenser quelqu'un à, l'autoriser à :
a Accueilli d'autre n'en sera
Que mon mary dans ma pensée.
Ce qu'on vouldra l'on pensera;
D'aultre ne seray compensée.
Car à ce ne suis dispensée.
Quelque mal que j'aye ou souffrance. »
[Colin qui loue et despiie Dieu en un moment à cause de sa femme'
a Quoi ! s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée
A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? » (P. Corn., PoLfiih^'
De même sans régime indirect :
« Or donc puisqu'il a commeneé Sans avoir été dispensé, Sagon n'a eu tort de respondre Pour telles injures confondre. »
{Besp. à VÈpist. de celluy qui ne s'est point nommé, adressée à Marot, à Sagon et La Hueterie, à la suite des CEuv. de Cl. Marot, édit. de Le Duchat,-n91)
Dispenser à, avec un nom de chose pour sujet, autorisera , livrer à ; faire qu'on s'abandonne à :
« Je ne suis plus à moi, quand je vient à penser
A quoi roccasion me pourra dispenser, » (P. Couf., Clit,^ ih 9'
« A trop d'emportement ton zèle te dispense, • (T. Corn., SHUeon, Ui^*
INTRODUCTION. • ux
Et avec à, snivi d'an infinitif :
t n n'y a rien qui dispense pins à parler qne la méfiance recogneue. » (DTrfi^, VAttrie, i, 4.)
Dispenser de, suivi d'un substantif, ou d'un mot en tenant la place, autoriser à :
« Sortz de Rouen, je t'en dispense.
Pour voir Sagon quelque matin. »
(Math, de BoutignT| Le Rabais du Caquet de Marot,)
Dispenser de, suivi d'un infinitif, accorder la permission de, autoriser à :
« El vous dispencera De faire ce qu'il vous plaira. »
(Gringore, Le Jeu du Prince des SotZj Sottie.)
Je vous dispense et permets de favoriser en ceslo eslection tels des autres car-
dinaai... que... » {Lett. miss, de Henri IV, 28 oct. 1604.) — «Enfin le mary dis-
poue sa femme de s'accommoder à la volonté du roy. » (Louis GinroN,Div. leçons.)
Etre dispensé de^ être autorisé à :
« GoDstance, fille de Roger de Sicile, fut tirée d'une abbaye de nonnains de la ville de Palerme, et dispensée de se marier. » (Bouchet, Seréy» v.)
Oa trouve en outre être dispensé pour^ suivi d'un infinitif, dans le sens d'être autorisé à :
« Que le caresme et jeusnes viennent, je suis dispensée pour manger de la cbair. b [Caquets de V Accouchée, 1" journ.)
Coraeille emploie aussi dispenser absolument, toujours dans le sens d'autoriser :
t L'occasion convie, aide, engagé, dispense. » [Suite du Ment., m, 5.)
Se dispenser à f suivi d'un substantif, s'abandonner, se livrer à, se donner la liberté de faire une chose :
« ... $e dispenser à un amour parjure. » (P. Corn., Perth.)
« ... Se dispenser à mille impiétés. » (Id., La Suiv.)
• ... Se dispenser à trop d'emportement. » (Th. Corn., Timocr.)
^Sedispenser à la raillerie. » (Cyrano.)— « 5e dispenser à une liberté trop grande.» (!•• DE ViLLED.) — « 5e dispenser à des extravagances. » (Id.) — « 5e dispenser i de honteux soupçons. » (Crér.)
Se dispenser d, suivi d'un infinitif, se licencier à, prendre la licence de, se laisser aller à :
« Quand je me dispensais à lui mal obéir. » (P. Corn., Bodog,, i, 5.)
Lx • INTRODUCTION.
« Se dispenser à s'écarter de son sujet. » (Batlb, LetL) — m Se dispenser dfaii des digressions. » (Id., ibid.)
Se dispenser de^ suivi d'un substantif, se permettre telle chose > Je me dispenseray de ce mot. » (Pasq., LeU.)
Et se dispenser rfe, suivi d'un infinitif, s'accorder la licence de prendre la liberté de :
« Se dispenser de faire une chose ; se dispenser de parler. » (Pasq.) — « Sedi penser de prendre un long délai. » (Malh.)
Se dispenser^ absol., prendre une liberté :
« Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure
5'osera dispenser,.. » (P. Corn., MiL^ m, 6
Nous établissons également que le substantif dispense s'est ea ployé pour dire permission, autorisation en général.
Comment s'est fait ce changement si complet dans la signifies tion de dispense et de dispenser? Dispense a voulu dire, d'abord autorisation quelconque, puis l'autorisation spéciale de ne pa faire une chose, signification elliptique qui a fini par prendre 1 dessus. De môme le mot dispenser a signifié d'abord autorisai puis on l'a employé pour dire autoriser à ne pas faire, d'où l'ac ception actuelle.
Par un pareil procédé de l'esprit, quantité d'autres mots fraD çais, comme n'en, personne, aucun^ ont passé du sens positif a sens négatif.
Certains mots , dont le sens n'a pas changé depuis le (& septième siècle, ont néanmoins été de notre part l'objet d'un étude sérieuse. Tel est le substantif avis, dont nous croyons avoi éclairci la signification, en en donnant, à l'aide du vieux fran çais, la véritable étymologie. On verra, dans le SupplémeiU qu'avis ne vient pas de l'italien, comme on l'a prétendu, mais d la préposition à et de l'ancien substantif vw, signifiant vue,ap parence, ce qu'on vpit, ce qu'on croit voir, de sorte qu'avis vet dire proprement vue de l'esprit.
Nous avons encore étudié certains vieux mots qui se rencou trent dans divers écrivains du dix-septième siècle, comme la pai ticule affirmative mon, sur laquelle nous avons écrit un véritabl mémoire : il n'avait jusqu'ici rien été dit que de très-incomple sur cette locution; l'occasion s'en offrant, nous avons voulu épm ser le sujet.
INTRODUCTION. LXi
Tel mot, aujourd'hui vulgaire, a été noble; exemple, /70t7, qui, jusque vers la seconde moitié du dix-septième siècle, se disait dans le style élevé aussi bien que cheveu^ chevelure :
c Par les lis de vos mains, par vostre poit doré. »
(Pb. Desportes, Amour» de Diane, i, S5.)
c Au lieu d'orner son poit^ déshonores sa main. »
(P. Corn., Clit.f v, 4, 1" édil.)
Artisan ne désignait pas seulement celui qui exerce un art mécanique, un métier; il s'appliquait à ceux que nous appelons des artistes, soit peintres, comme dans La Fontaine, soit sculpteurs, comme dans Boileau, soit même poètes, comme dans Coi> neille; et cette signification s'est conservée jusque dans la première partie du dix-huitième siècle :
< Parrhasius étoit un artisan d'un vaste génie et d'une fertilité d'inventions oniverselle. » (Rollin, Hist. anc.^ 1. XXII, c. v, art. 2.)
Certains mots se prenaient indiflféremment l'im pour l'autre en style figuré, tandis qu'aujourd'hui leur usage est beaucoup plus restreint et déterminé. Par exemple, on disait un cceur de rocher, comme un cœur de roche :
« Ce n'est pas que ce cœur soit un cœur de rocher ^ C'est que malaisément il se laisse toucher. »
(L'abbé de Torche, Le Démêlé de V esprit et du cœur.)
Cette locution se rencontre plusieurs fois dans le Recueil de Pièces galantes de madame de La Suze, et nous en citons d'assez nombreux exemples dans notre livre.
Tel autre mot, qui ne s'emploie maintenant que dans un sens défavorable, se prenait dans un sens favorable. Le verbe débiter en fournira un exemple dans le Lexique.
Il en est de même d'étaler, qui n'est plus guère usité qu'avec l'idée d'ostentation, d'affectation, et qui s'employait dans le sens général de faire voir, avec idée de l'intensité de l'action. Si l'on veut bien lire notre article, on verra qu'étaler se pourrait prendre encore dans cette signification favorable.
Nous avons eu, en outre, l'occasion de constater qu'un certain nombre de mots, de significations, ou de locutions, à peu près ^andonnés pendant un certain temps , avaient repris faveur à •afin du dix-huitième siècle ou de nos jours.
Voltaire déclarait qu'épandre était vieilli : des poètes, comme
LXii INTRODUCTION.
Lamartine et Victor Hugo, le reprirent avec raison et avec succès au sens propre et au figuré.
Le commentateur de Corneille regrettait encore la proscriptioc du mot exoraôle. Ce terme sonore ^ intelligible ^ nécessaire, comme l'appelait Voltaire, a été employé, au dix-huitième siècle, psu Montesquieu :
« QvL^exorable à la prière (le prince) il soit ferme contre les demandes. »
L'usage, alors, en était encore exceptionnel, mais à la fin di. siècle il commence à s'accréditer; Mirabeau l'adopte, et le fai retentir à la tribune, où il dit, en parlant du peuple en insurrection, «qu'il est violent, mais exorable, » Mercier l'enregistre danî sa Néologie; enfin il devient plus commun au dix-neuvième siècle ; Victor Hugo s'en sert dans Cromwelly et Chateaubriapd dans ses Études historiques.
Outrageux, dont Voltaire constatait encore la désuétude , toat en ne faisant pas scrupule de l'employer, a été depuis repris universellement.
Mercier remarquait dans sa Néologie que le c vieux mot étreinte » avait été presque entièrement banni. Il est redevenu, à notre époque, d'un usage très-fréquent, au propre et au figuré.
Nous aurions pu étendre ces remarques à plusieurs autres mots. Nous nous contenterons d'en ajouter une.
Louis Racine, dans le Discours préliminaire de ses Remarques sur les tragédies de son père, observait que le mot fallacieux n'avait pu se soutenir, quoiqu'il fût très-sonore, que Corneille l'eût employé , et que Bossuet s'en fût servi dans son Histoire univer^ selle. — L'aigle de Meaux parle, en eflfet, dans son Second Discours sur V Histoire universelle, des dangereuses insinuations et des discours fallacieux de l'esprit malin, et on lit dans une admirable scène d'un des chefs-d'œuvre de P. Corneille :
« Serments /aZ/acteux, salutaire contrainte,
Que m'imposa la force, et qu'accepte ma crainte !
Heureux déguisement d'un immortel courroux.
Vains fantômes d'Ëtat, évanouissez -vous, n {Rodog., ii, 1)
•Voltaire, répétant Tobservation de Louis Racine, a dit à son tour : « L'éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après Corneille de cette belle épithète, fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossnet peut-il être abandonné?:»
INTRODUCTION. lxiii
Le célèbre commentateur n'est pas ici tout à fait exact. S'il n'avait pas été un ennemi si acharné de Tabbé Des Fontaines, il aurait pu lire dans son Dictionnaire néologique^ dont la première édition est de 1726 :
« Fallacieux. Vieux mot qui signifioit trompeur. On commence a le remettre en usage. « Un raisonnement oblique et fallacieux, » {Relig. prouv. par les faits.)
La phrase alléguée est de l'académicien Houteville; son ouvrage fut publié en 1722, et réimprimé en 1741, un an avant sa mort.
Du reste, on le sait. Des Fontaines ne citait ces locutions peu usitées que pour critiquer les auteurs qui s'en étaient servis.
Roubaud, dans ses Nouveaux Synonymes français^ publiés en 1785, en déclarant que fallacieux est un mot autorisé , qu'il est beau, qu'il est nécessaire, constatait aussi qu'il n'était pas entré dans l'usage. H a depuis été adopté. L'Académie, en le donnant dans la cinquième édition de son Dictionnaire (1811), dit bien qu'il est vieux; mais la sixième édition (1835) se contente d'observer qu'il ne s'emploie guère que dans le style élevé. Plusieurs écrivams de notre siècle en offrent de beaux exemples, comme le suivant :
« Et Tenfant hésitait, et, déjà moins rebelle, Ëcoulait des esprits V&ipipel Jallacieux. »
(V. Hugo, Ballades, La Fée et la Péri.)
Un certain nombre de mots ont changé de genre. Il suffira de rappeler : épitaphe^ idole ^ insulte^ voile de vaisseau, qui étaient souvent masculins.
D'antres, que nous faisons toujours masculins, pouvaient être féminins, comme âge^ échange^ risque.
Il y a encore d'importantes différences à constater pour le nombre des substantifs. Ainsi certains mots s'employaient au pluriel avec des significations qu'ils n'ont plus. On disait, en prose et en vers, les beautés d'une femme, pour signifier ses charmes, ses appas :
« Elle dont les beautés captivent mille amants. »
(P. Corn., La Veuve, i, 5.)
• Hais Tempire certain qu'exercent vos beautés
Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. » (Id., Cinna, m, 4.) * Ses vertus ne la font point régner plus sagement que ses beautés la font régner d« boDoe grâce. » (Malb., Leti.y à la princesse de Conti, 39 mars 1614.)
Lxiv INTRODUCTION.
« J'entends de tous côtés Pabliei vos vertus, seigneur, et ses beautés, » (Rac, Bir„ ii, 2.
On disait aussi, en prose et en vers, mes passions, pour signifie: mon amour :
« Elle remarque en lui tant de perfections,
Que les moins éclairés verroient ses passions. » (P. Corn., Mil.jïit 1
« Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes. » (Id., Pomp,^ iv,3
m Je commençây à lui remonstrer combien grande estoit l'amitié qne je lu
portois , et comme à son grand honneur elle pouvoit soulager mes passions,
(Larivey, Les ÊcoL, y, 10.)
« Lorsque devant vous je soupire, Qu'est-il donc besoin de vous dire « De combien de soins ennuyeux
Mes passions sont traversées? » (Racan, Ode
« Elle me doniia tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes pre roières passions, » (Sorel, Francion, v.)
Voir encore, dans le Lexique^ les articles captivité, colère^ cour roux, désespoir, éternité, ostentation, pureté, dans le sens de senti ment pur, rage, etc.
Cet usage de pluraliser un grand nombre de termes abstraits qui sembleraient devoir toujours garder le singulier, peut comp ter parmi les caractères les plus frappants de la langue du dix septième siècle. On voit, par les critiques de Voltaire sur Corneille qu'il était déjà bien oublié au dix-huitième siècle. Nous avon cru fort utile de consacrer un de nos articles les plus étendus Tarticle HONTE, à Tétudier sur un grand nombre de mots, et d'à près des exemples multipliés. Nous établissons ainsi qu'au sei zième et au dix-septième siècle quantité de termes abstraits s'en) ployaient au pluriel, non-seulement pour marquer la répétitioi des faits et des actes, mais encore pour marquer l'état, la dispo sition, seulement avec augmentation de force dans la signification et avec l'idée, nécessairement, d'un état, d'une disposition qui s reproduisent plusieurs fois.
■le Commentaire sur Corneille, par IToUalre.
Dans cet aperçu sommaire et limité, nous n'avons pu qu'indiquer et esquisser un petit nombre des caractères distinctifs de la langue du dix-septième siècle. Peut-être en aurons-nous dit assez pour donner une juste idée des changements et des vicissitudes subis par la langue dans l'espace d'un siècle. Que de diiOférences l'on a pu remarquer entre la diction de Corneille et de Bossu et et celle de Voltaire I Quand ce brillant poète, tout pétri de l'esprit moderne, entreprit, en commentant Corneille, déjuger le style de l'autre siècle, il était bien difficile que tant de manières de parler vieillies et oubliées ne lui parussent pas des étrangetés et des incorrections. Ainsi s'expliquent déjà les injustices du fameux CmmentairCy dont nous voulons maintenant parler avec étendue, ayant consacré une partie si considérable de notre livre à 1(î
Rappelons d'abord, pour le commun des lecteurs, quelques faits Wstoriques, et, par des détails précis, puisés principalement dans la correspondance de Voltaire, dans celle de d'Alembert, et de plusieurs autres amis du patriarche, ainsi que dans les mémoires et journaux du temps, faisons connaître quelle fut l'occasion du (^mmentaire de Voltaire sur Corneille ^ pour quel objet et dans quelles dispositions d'esprit l'auteur de Mérope et de Zaïre se fit éditeur et critique.
Titon du Tillet, ancien maître d'hôtel ordinaire de la reine, s'était généreusement chargé d'élever une nièce du grand Corbeille, fille de Jean-François Corneille, le seul mâle qui restât de <^e nom, et fils lui-même d'un cousin germain de Piene Corneille. ^' du Tillet était un homme passionné pour les beaux-arts. II
Lxvi INTRODUCTION.
publia, en 1734, des Essais sur les honneurs çt sur les monuments accordés aux illustres savants pendant la suite des siècles, où il donne ^ en un style dénué d'agrément, une légère idée de l'orir gine et des progrès des beaux-arts; mais il se distingua principalement en faisant construire à grands frais un Parnasse en bronze, où Ton voyait les figures de quelques poètes et de quelques musiciens français; en le faisant peindre et graver par des artistes distingués ; en en faisant la description qu'il distribua é diverses personnes dont il espérait que le concours pourrait l'aider à faire exécuter ce monument en grand dans un jardir ou sur une place publique; enfin, ce généreux citoyen dont le nom mérite un long souvenir fit frapper à ses dépens une suite de médailles dont vingt-huit représentaient les poètes et six les nausiciens les plus célèbres du siècle, de Louis XIV.
Cependant, parvenu àTàgede quatre-vingt-cinq ans, il se trou vait avoir perdu presque tout son bien, qui avait toujours été très^ modique. Il lui devenait impossible de suffire aux besoins de s) pupille. Voltaire était alors dans tout l'éclat de sa renommée il avait maintes fois pris la défense des malheureux, et leur avai accordé des secours; enfin, tout le monde déjà vantait son huma nité. Le malin philosophe avait dans le temps lancé contre 1< bon du Tillet une assez sanglante épigramme, pour le puni d'avoir trop facilement accordé les honneurs de l'apothéose i des littérateurs obscurs; ce n'en fut pas moins à lui que l'auteu: du Parnasse français songea à s'adresser pour trouver un non veau et plus puissant protecteur à la descendante du grand poët0 Il fut secondé dans ce dessein par M. du Mollard, membre d plusieurs académies, et connu par une savante dissertation su toutes les tragédies anciennes et modernes qui avaient eu Électr pour objet. Un poète. Le Brun, secrétaire des commandement du prince de Conti, unit sa voix à celle de l'ami dévoué de beaux-arts. Ce lyrique célèbre écrivit une ode à ^. de Voltaire ei faveur de mademoiselle Corneille. Flattant l'orgueil de son illustr confrère en Apollon , il lui disait :
• S'il était un mortel, qui, du nom de Voltaire, Portât chez nos neveux l'honneur héréditaire, Ce nom serait alors son immortel appui ; Et Mérope, ei BrutuSj Sémiramis, Àlzire,
Et la tendre Zaïre, Élèveraient leurs voix, et parleraient pour lui.
INTRODUCTION. lxvii
£b ! cependanl aux yeux de sa patrie entière, Du grand nom de Corneille une jeune héritière Voit couler dans roui)li ses destins et ses pleurs! Et d'un astre jaloux l'inflexible vengeance,
Lui versant l'indigence, Épuise sur ses jours la coupe des malheurs ! a
Et il peignait, avec toutes les couleurs de sa brillante poésie, la misère de la descendante d*un si grand homme , languissant dm les horreurs d'un indigent oubli; puis, recourant à la pompe de la prosopopée , il prêtait la parole à Corneille lui-même qui consolait sa petite-fille , et lui promettait un protecteur dans un rival de son nom y dans Voltaire, ce poëte glorieux dont les plus illustres morts avaient droit d'être jaloux, ce mortel bienfaisant par qui tant d'infortunés avaient déjà été secourus. C'est à lui qu'il faut s'adresser, ma fille, disait l'auteur du Cid à sa malheureuse descendante :
« Dis-lui que si Mérope eût devancé Chiméne, De son chaos obscur dégageant Melpomène, Sans doute il eût brillé de l'éclat dont j'ai lui; S'il eût été Corneille, et si j'étais Voltaire,
Généreux adversaire, Ce qu'il fera pour toi, je l'eusse fait pour lui. »
Voltaire saisit cette occasion comme la plus excellente aubaine. Avec son admirable instinct, il y vit aussitôt un moyen d'augmenter sa renommée , non-seulement en France , mais chez les étrangers. Il s'empressa de répondre à Le Brun que, vieux soldat fcgraud Corneille, il serait trop heureux d'être utile à la petitefille de son général. « Quand on bâtit des châteaux et des églises, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, ajoutait-il, il ne reste gnère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne Wêtre secourue que par les plus grands du royaume. » Cependant il offrait à la petite-fille de Corneille l'asile de son château. 5a nièce, qui aimait les beaux-arts et réussissait dans quelques-uns, lui donnerait l'éducation la plus honnête. Une partie de cette éducation serait de voir jouer quelquefois les pièces de son grand- P«re^ et de broder les sujets de Cinna et du Cid. Madame Denis aurait soin d'elle comme de sa fille , et lui-même chercherait à lui servir de père * .
Quelques jours plus tard, le 22 novembre 1760, il écrivit aussi,
' Leitre du 5, ou du 7 novembre 1760.
Lxviii INTRODUCTION.
des Délices^ à mademoiselle Corneille, pour lui témoigner combien lui et madame Denis, sa nièce, seraient heureux de la recevoir.
Voltaire se rappela que, pendant son séjour en Angleterre, il s'était passé un fait qui lui pouvait servir d'exemple. Il existait une fille de Milton , et cette descendante du sublime auteur du Paradis perdu était réduite à la dernière pauvreté. On le sut à Londres , et incontinent elle fut riche. Voltaire voulut faire de même la fortune de la nièce de Corneille, en rééditant à son profit les œuvres du grand poëte.
« J'ai mis dans ma tête, écrivait-il, de faire voir aux Anglais que nous savons comme eux honorer les beaux-arts et le sang des grands hommes. J'ai imaginé de faire une magnifique édition des tragédies de Pierre Corneille ^, etc. »
Quand Voltaire avait conçu une idée, il fallait qu'elle fût vite réalisée, ou du moins mise en train d'exécution. Quoi qu'il arrivât, il était décidé à « donner son temps et son argent pour le succès d'une entreprise qu'il croyait honorable et utile à la nation ^ » Mais son bonheur ordinaire l'accompagna dans cette circonstance. Deux personnes qu'il n'avait jamais eu l'honneur de voir, à qui même il n'avait jamais écrit, madame la duchesse de Grammont, et M. de La Borde, banquier de la cour, a comnaencèrent seules cette entreprise, avec un zèle, disait-il, sans lequel elle n'aurait jamais réussi ®. » La duchesse de Grammont s'en montra la protectrice déclarée et fit souscrire un nombre considérable d'étrangers. M. de La Borde procurait, de son côté, plus de cent souscriptions.
Cependant Voltaire faisait supplier le roi de permettre qne son nom fût à la tête des souscripteurs , et de daigner encourager la souscription pour la valeur de cinquante exemplaires; et Louis XV en prenait deux cents. L'infant, duc de Parme, souscrivait pour trente au lieu d'une douzaine qu'on lui demandait. Presque tous les princes du sang souscrivaient. Le duc de Choiseul se faisait inscrire pour vingt. La marquise de Pompadour, à qui Voltaire n'avait pas môme écrit, en prenait cinquante, et son frère douze. Les académiciens se signalaient à l'envi, et, l6S premiers de tous , le comte de Clermont , le cardinal de Benûs»
i Volt, et le prés, de Brosses, Lelt, inéd., à M. de La Marche, 26 juin 1761. « Leii. inéd.de Volt,, à M. de La Touraille, 14 auguste 1761. 5 Leure du ^1 auguste 1761, du château de Ferney.
INTRODUCTION. LXix
le maréchal de Richelieu, le duc de Nivernois; Watelet, non content de prendre cinq exemplaires , se chargeait de graver et de dessiner le frontispice; M. Bouret, bien qu'il connût à peine Voltaire, souscrivait pour vingt-quatre exemplaires. Et tout cela se faisait avant qu'il y eût la moindre annonce imprimée, avant qu'on sût de quel prix serait le livre. La compagnie des fermiers généraux souscrivait pour soixante , et plusieurs autres compagnies suivaient cet exemple. Cette noble émulation devenait générale. A peine le bruit de cette édition projetée s'était-il répandu en Allemagne, que l'Électeur palafin, la duchesse de Saxe-Gotha et d'autres princes et seigneurs s'empressaient de la favoriser. L'empereur et l'impératrice souscrivaient pour deux cents exemplaires, le roi de Prusse pour cinquante, le roi de Pologne pour vingt-cinq, l'impératrice de Russie ponr deux cents ; enfin la souscription était aussi bien accueillie partout, et notamment en Angleterre , où les plus nobles lords , les hommes d'État etles riches négociants rivalisaient de générosité.
Voltaire avait bien raison de voir dans ce succès le plus bel éloge des arts, et la preuve du respect de l'Europe entière pour Corneille*.
Cependant le résultat matériel était considérable. L'édition produisit cent mille francs de bénéfice, partagés entre le libraire et madenioiselle Corneille, dont la dot s'éleva environ à quarante mille écus. Le patriarche, qui fit lui-même sa part de sacrifices, put ainsi établir convenablement « la cousine de Chimène , de Cornélie et de Camille. » Il maria mademoiselle Corneille à un gentilhomme de son voisinage, dont les terres touchaient l<^s siennes, qui avait environ huit mille livres de rente , et qui était «sage et doux, fort aimable, fort amoureux et fort aimé *. »
Tel fut donc le premier objet et le premier résultat de l'édition de Corneille entreprise par Voltaire ^ Mais quand il eut formé le projet de cette édition, une autre idée s'offrit promptement à son
' Lettre du 20 auguste 1761.
' Lettre au comte de Cheneviéres. 1763.
' C'est en 1764 qu'on vit enfin paraître cette édition impatiemment attendue, ^^<ia'aDe maladie de Voltaire avait fait craindre de n'avoir jamais, v Le grand ^mme qu'il s'agit de commenter, l'excellence du commentateur, les pompeux ^^68 que l'on fait du commencement, tout, disait Bachaumont, à la date du ^ mai 1762, contribue à piquer la curiosité.» La nouvelle s'étant répandue, à cette •Qéme époque, que Voltaire était gravement malade, la crainte d'être privé de
Lxx INTRODUCTION.
esprit et le domina bientôt ; ce fut de joindre aux œuvres du grai poète un commentaire historique et critique. L'étude assidi qu^il avait faite toute sa vie de Tart dramatique le mettait en droi pensait-il, de commenter les tragédies d'un grand maître». Néai moins sentant combien était délicate une entreprise qui regards l'honneur de la nation, et où il s'agissait d'avoir « raison sur tren pièces %)) il voulut tout d'abord intéresser l'Académie français dans son projet, pour donner ainsi à l'œuvre d'un académicien pja ticulier l'autorité de l'Académie tout entière ; non pas qu'il pr tendit la rendre responsable de son Commentaire^ mais il voulai disait-il, profiter de ses lumières/et qu'on sûtqu'ilen avait profité D soumit son plan à cette compagnie et le fit aisément approuve ainsi que la dédicace qu'il adressa le 8 août 1761, par l'interm diaire de Duclos, secrétaire perpétuel. Il désirait plus, il vouli que l'Académie fût de collaboration avec lui, et qu'elle fît( Commentaire sa propre affaire : rien pouvait-il l'intéresser dava tage? Pour exciter ses confrères à ne pas manquer les jours d assemblées , à être bien assidus , il leur disait : « Y a-t-il rien < plus amusant, s'il vous plaît, que d'avoir un Corneille à la mai de se faire lire mes observations , mes anecdotes , mes rêverie d'en dire son avis en deux mots, de me critiquer, de me fai faire un ouvrage utile, tout en badinant*? »
Il écrivait à Duclos, environ deux mois plus tard : a Je répè encore que mes iraportunités ne doivent pas lasser la patiem de mes confrères, que c'est un amusement pour eux dansl séances , que deux mots en marge m'instruisent , non-seulemei pour la pièce qu'on examine, mais pour les autres, que je do
l'édition de Corneille ne fut pas une des moindres causes de la consternati( dont toute la littérature fut frappée.
L'édition donnée par Voltaire forma douze volumes grand in-8», contenai outre le Théâtre de P. Corneille, les deux pièces de Thomas restées au théâti V Ariane et le Comie d'Essex, que le commentateur enveloppa dans sa critiqn qu'il disséqua, pulvérisa, et réduisit à rien, suivant l'expression de l'auteur d Mémoires secrets (6 mai 1764) ; la Bérénice de Racine, et plusieurs pièces étrai gères que Voltaire avait traduites pour servir d'objet de comparaison à certain tragédies de Racine, c'est-à-dire une traduction de VHéracUus de Caldcron, av des noiLiS, et une traduction littérale en vers blancs du Jules César de Shakespeai
' Comment, sur Corn,^ Réponse à un académicien.
' Leit. inéd, de Volt., Lett. à M. de Cheneviéres, lOoct. 1761.
* Lett, inéd,, Lett. à Duclos, 7 oct. 1761.
< Lett. à d'Âlembert, 31 auguste 1761.
INTRODUCTION. lxxi
me conformer aux sentiments réunis des personnes éclairées , et qu'enfin mon ouvrage ne peut être utile qu'après avoir passé par vos mains ^. »
Il demandait qu'on nommât des commissaires pour examiner chacun de ses commentaires, et indiquait M. Saurin comme pouvant rendre de grands services ^. Dans sa dévorante impatience, il voulait qu'il n'y eût pas un moment de perdu. « Songez, disait-il uses confrères pour activer leur zèle, songez que j'ai soixante- Imitans, que je n'ai qu'un souflDie de vie, et que, si je mourais iïïteropus, l'ouvrage irait comme moi à tous les diables. »
A mesure qu'il avançait dans son travail, conçu à peu près suivant le plan des Remarques do Louis Racine sur les tragédies de Jem Racine^ il en envoyait des cahiers, ou, comme il disait, « des recueils de doutes ^ » à l'Académie pour avoir son sentiment, et quand il l'avait, disait-il, il « marchait à son aise et d'un pas sûr*.')) Il écrivait encore à un de ses amis, homme du monde : «Je consulte l'Académie toutes les postes, et je soumets toujours mon opinion à la sienne. J'espère qu'avec cette précaution l'ouvrage sera utile aux Français et aux étrangers*^. »
lien référait à l'Académie sur toutes les difficultés qu'il rencontrait dans la lecture du poète, sur la grammaire, sur le style, sur kgoût, sur les règles du théâtre^. Il recourait surtout à l'avis et aux instructions de ses confrères pour ce qui concernait les chefsd'œuvre de Corneille. « L'on peut impunément , disait-il , se tromper sur la Galerie du Palais et sur Agésilas; mais je ne hasarderai rien sur les pièces que l'admiration pubUque a consacrées, sans avoir demandé plusieurs fois des instructions ^. »
Duclos et d'Alembert, d'Alembert surtout, lui transmettaient l'avis de l'Académie. Ainsi, d'Alembert lui mande, à la date du 8 septembre 1761, qu'oiî a reçu ses Remarques sur les Horaces^ sur Cinna, et sur le Cid^ la préface du Cid et l'épître dédicatoire; îne tout cela a été lu avec soin dans les assemblées ; qu'on a été très-content de ses Remarques sur les Horaces, et beaucoup
' lew. inéd., à Duclos, 5 nov. 1761.
' Ua, inéd,, an même, 21 auguste 1761.
' Uu, inéd.f au môme, 7 oct. 1761.
* Lettre à d'Alembert, 15 sept. 1761.
* LeU. inéd,, à M. de Chenevières, 10 oct. 1761.
* Ibid., Lett. à Duclos, 5 nov. 1761.
.' Ibid., au même, 7 oct. 1761.
Lxxii INTRODUCTION.
moins de celles sur Cinna, qui ont paru faites à la hâte ; que li Remarques sur le Cid semblaient meilleures, mais avaient er core besoin d'être revues. Enfin d'Alembert, après avoir reprocl à son ami quelques appréciations trop sévères, finissait en I disant qu'il ne saurait apporter dans cet ouvrage trop de soi] d'exactitude, et même. de minutie; qu'il fallait que le monumei qu'il élevait à Corneille en fiit aussi un pour lui.
Voltaire, pour diverses raisons que nous aurons lieu d'expl quer, était assez disposé à se montrer fort sévère dans l'appri ciation des œuvres de Pierre Corneille. Il fut entraîné jusqu'au plus regrettables excès de violence, d'injustice et de dénigremei par la colère qu'il ressentit du bruit répandu à l'avance, qu'il n'£ vait entrepris de commenter Corneille que pour avoir Toccasio d'outrager la mémoire et d'insulter le génie du grand poëte\ Lé efforts mêmes que tentèrent des amis pour modérer ses fougue ne servirent qu'à aigrir sa bile. Il lui semblait qu'on voulait of primer la liberté de son esprit, et il s'écriait :
m Quoi ! Meslier en mourant aura dit ce qu'il pense de Jésus, et je ne dirai pi la vérité sur vingt détestables pièces de Pierre, et sur les défauts sensibles d( bonnes? Oh! pardieu, je parlerai ; le bon goût est préférable au préjugé. Sait revereniiâ '. »
D'AJembert, à l'origine, était un de ceux qui recommandaient 1 plus à Voltaire la modération, et surtout les égards. Dans un lettre du 31 mars 1762, se plaignant de ce qu'on n'avait pas reç depuis longtemps de ses notes à l'Académie, il lui disait :
« Où en est l'édition de Corneille? Il y a bien longtenops que nous n'avoo reçu de vos notes. Au nom de Dieu, soyez sur vos gardes ; ayez raison aatai qu*il vous plaira, mais soyez poli; c'est où vos ennemis vous attendent; ilsvot déchireront pour peu que vous maltraitiez Corneille , et quand vous n'y seri plus, il ne leur en coûtera rien pour dire que votTs aviez raison : ne serez-vot pas bien avancé? »
Il l'avertit encore que ses adversaires verraient en lui un ZoïIé
' Ce bruit avait pris tant de consistance dans la bonne société de Paris, qa'a' moment où l'on annonçait enfin qu'il ne serait plus mis de retard à la pabHca lion de cette édition, depuis plusieurs années promise, Bachaumont écriva: dans ses Mémoires secrets : « Bien des gens prétendent que M. de Voltaire moins voulu donner une dot à mademoiselle Corneille, que faire .un libelle dil famatoire contre son aïeul : il a déjà jeté des pierres d'attente de son systém' en plusieurs occasions. ■ {Mém. secrets, 23 avril 1763, t. I, p. 210.)
' Lett. à d'Alembert, 25 fév. 1762.
INTRODUCTION. lxxiii
s'il laissait subsister dans ses Remarques le ton sévère qui se montrait surtout dans celles sur Rodogune, et qui avait paru offenser quelques-uns de ses confrères de T Académie.
Voltaire se fâcha un peu des remontrances de d'Alembert, il lui répondit d'un ton à demi piqué, mais en des termes qui marquaient un parti pris de sévérité et de rigueur :
«Le nom de Zoïle me pique, mon cher philosophe, il est trés-injaste. Je vais an delà des bornes quand je loue Corneille, et en deçà quand je le critique. Je crois, d'ailleurs, faire un ouvrage très-utile, et que la comparaison des pièces de Shakespeare et de Calderon avec Corneille, sur des sujets à peu prés semblables, est un grand éloge de Pierre, et un service à la littérature. Je ne me relâcherai en rien, parce que je suis sûr que j'ai raison : j'en suis sûr, parce que j'ai cinquante ans d'expérience, parce que je me connais au théâtre , parce que je consulte toujours des gens qui s'y connaissent, et qui sont entièrement de mon avis. Est-ce à vous à vouloir des ménagements, et à conseiller la faiblesse ? Que m'importe que le préjugé crie, quand j'ai pour moi la raison? Je ne songe qu'au vrai et à l'utile ' . »
Et il invitait son cher philosophe à prendre lui-même le parti dé la Yérité, et à n'avoir point de faiblesse humaine. D'Alembert répliqua; il repoussa bien loin la pensée d'avoir voulu comparer son maître à Zoïle ; mais il persista dans ses conseils de modération, surtout dans ses recommandations d'observer des formes. S'il y a des coups de bâton à donner à l'auteur de Bodogune, que ce soit, lui disait-il, « comme Alcidas à Sganarelle, dans le Mariage forcée avec de grandes protestations de respect et de désespoir d'y être obligé^. »
A toute occasion d'Alemberl s'efforçait de retenir les emportements de Voltaire contre Corneille : au fond, il lui conseillait principalement de mettre moins de franchise dans son procédé, fl voulait que Voltaire fît pour le Commentaire ce que lui, d'Alembert, avait fait pour l'histoire de la Destruction des Jésuites, « N'oulïliez pas, lui répétait-il sans cesse, de le louer beaucoup quand 2 est sublime; et quand il est rabâcheur y faites-le sentir sans le &e : vous y gagnerez et l'art y gagnera , parce que vous direz ^ai et ne blesserez personne*. »
Dans une autre lettre, écrite après un long silence qui faisait craindre à d'Alembert que Voltaire n'eût été mécontent de la h-
•Lett. dul2juill. 3762.
' Lett: du 31 juill. 1762.
' Lett. du 17 nov. 1762.
Lxxiv INTRODUCTION
berté avec laquelle il lui avait dit son avis sur le Corneille, le rusé Bertrand conseillait à Raton de faire plus de révérences en donnant des croquignoles, et de multiplier les croquignolçs et les révérences^.
C'était dire poliment au patriarche qull était un peu grossier. Mais si on Taccuse d'insolence, celui-ci prétend qu'il use de toute la réserve compatible avec la vérité :
« On me trouve un peu insolent, dit-il, et je pense que vous me trouvez biei discret ; car, entre nous, je n'ai pas relevé la cinquième partie des fautes : il n< faut pas découvrir la turpitude de son père. Je crois en avoir dit assez pourôir* utile; si j'en avais dit davantage, j'aurais passé pour un méchant honîme^ »
Cependant il ne tarda pas, en publiant de nouvelles éditions d'en dire bien davantage. Et il y fut excité par celui même qaî au commencement, l'avait le plus engagé à la modération et ail ménagements. D'Alembert était un homme sans consislanc dans ses jugements, surtout qyand ils étaient opposés à ceuxd Voltaire. Après avoir d'abord taxé son maître d'un excès de se vérité contre Corneille, il finit, en habile flatteur qu'il était, pa lui reprocher son trop d'indulgence. Il voulait que la nouvell édition du Commentaire que Voltaire préparait fût beaucoup raoin douce que les précédentes :
4c On dit, lui écrivait-il, que vous réimprimez le Commentaire de Corneille foi augmenté. Vous ferez bien. Je ne trouve de tort que de n'en avoir pas assez di Les pièces de Corneille me paraissent de belles églises gothiques^ »
Grandeur de l'art chrétien, sublimité de la poésie cornélienne le sec géomètre ne savait pas mieux comprendre l'une que l'au tre. Voltaire, au moins, n'était pas incapable de goûter la belle < grande poésie. Cependant il aurait fini par le faire croire, si l'o n'avait su que le dépit et mille petites passions étaient en parti cause de ses violences et de ses injustices à l'encontre du premi( restaurateur de la tragédie parmi les modernes.
Dans le Commentaire même, Voltaire laisse percer, aussi bie que dans sa correspondance, combien les critiques qu'on h avait adressées sur les premières pièces l'aigrissaient et augmei talent sa disposition à la sévérité : il tenait à montrer « qu'aucui cabale ne l'avait jamais intimidé *. » Dans les Remarques sur Sert
^ Lett. du 9 juin. 1764.
^ Lett. à d'Alembert, 8 mai 1764.
» Lett. de d'Alembert à Voltaire, !•' fév. 1773.
* Rem. sur Seriorius, ii, 5.
INTRODUCTION. lxxv
m5, il avoue que s'il est entré dans presque tous les détails des deux premiers actes de cette pièce, c'est non-seulement « pour éviter le reproche qu'on lui a fait de n'en avoir pas assez dit, » mais encore « pour répondre au reproche ridicule que quelques gens de parti, très-mal instruits, lui avaient fait d'en avoir trop dit. » Il se fit donc un point d'honneur, dans les dernières éditions, de redoubler de sévérité et de dureté; il y « reprend quatre fois plus de fautes, nous dit-il lui-même, parce que des gens qui ne savent pas le français ont eu le ridicule d'imprimer qu'il ne fallait pas s'apercevoir de ces fautes ^. » L'humeur que lui causait la contradiction rejaillissait ainsi sur Corneille môme.
Quelques lignes plus loin, à propos de certains vers un peu familiers-ou négligés, il s'écrie avec colère et ironie :
« Quels vers I quelles expressions ! et de petits écoliers oseront me reprocher d'être trop sévère I » Lui, trop sévère I II se « repentira toute sa vie d'avoir été trop indulgent ^ »
Mais où il laisse surtout éclater la rancune et la bile qui l'animent, c'est dans la préface des Remarques sur Siiréna. Après avoir parlé du « style ridicule dans lequel Corneille fait l'amour dans ses vingt dernières tragédies , et dans quelques-unes des premières, » et avoir déclaré que quiconque ne sent pas ce défaut est sans aucun goût, que quiconque veut le justifier se ment à luimôme, il ajoute :
• Ceux qui m'ont fait un crime d'être trop sévère m'ont forcé à l'être vérita- Wement, et à n'adoucir aucune vérité. Je ne dois rien à ceux qui sont de mauvaise foi. Je ne dois compte à personne de ce que j'ai fait pour une descendante dejlorneille, et de ce que j'ai fait pour satisfaire mon goût. Je connais mieux les Wux morceaux de ce grand génie que ceux qui feignent de respecter les mauvais. Je sais par cœur tout ce qu'il a fait d'excellent. Mais on ne m'imposera silence en aucun genre sur ce qui me paraît défectueux.
« Ma devise a toujours été, /art quœ seniiam^, »
Si, malgré son habitude de parler conformément à cette devise, il retint encore quelque chose sur le cœur, même dans les dernières éditions du Commentaire, il s'en dédommage amplement dans sa Correspondance. Dans ses lettres intimes, il traite souvent l'auteur d* Horace ^ de Polyeucte et de Rodogune^ à peu près comme 3 ferait Alexandre Hardy ou Pradon. Il y ridiculise sans vergogne
' flcin. sur Serlorius, ii, 5.
' Lelt. à d'Alembert, 19 ocl. 1764.
' ficm. sur Serlorius y iv, 2.
Lxxvi INTRODUCTION.
« les détestables pièces et les détestables sujets du raisonneur ampoulé, qui ne fut jamais tragique que dans .trois ou quatre pièces, quand il fit un petit voyage en Espagne ^. » — «Plus je lis ce Corneille, écrit-il encore à un de ses particuliers amis, plus je le trouve le père du galimatias, aussi bien que le père du théâtre ^ »
Voltaire acheva donc et refît ainsi plusieurs fois son Commentaire^ tantôt retenu, tantôt aiguillonné par ses confrères et ses amis, s*abandonnant par moments à sa fougue de critique et à ses impressions d'homme de goût un peu timide, et dans d'autres moments se' laissant emporter à son admiration pour les beautés si neuves et si originales du grand poète qu'il interpré*tait.
Après avoir donné son édition de Corneille, il fit imprimer séparément les notes, à l'usagî de ceux qui avaient le théâtre de ce poëte. Suivant Bachaumont, cette nouvelle répandue à l'avance jeta beaucoup de discrédit sur l'ouvrage, qui avait « peu de considération dans le monde littéraire ^. » Peu importait à Voltaire. La critique était assurément le premier objet qu'il avait eu en vue, et il voulait la répandre le plus possible.
Ceux qui s'attendaient à voir Corneille maltraité par son commentateur furent néanmoins stupéfaits quand ils virent de combien de fautes, et de quelles fautes énormes, le grand écrivain était accusé, et sprtout avec quel mépris il était insulté.
Voltaire disait, en 1778, dans la Lettre à l'Académie française, placée en tête à' Irène:
c Lorsque je commentai le grand Corneille, j'envoyai toutes mes remarques à M. Ducios, qui vous les communiqua. Vous les examinâtes ; et cette édition de Corneille semble être aujourd'hui regardée comme un livre classique pour les remarques que je n'ai données que sur votre décision. »
Cependant l'Académie n'avait pas approuvé tout dans le Cowimentairej et elle fut la première à le trouver trop sévère à l'égard de Corneille. D'Alembert écrivait à Voltaire, le 8 septembre 1761 :
« Il nous a semblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de Tautêur, et quelquefois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tou| le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, U faut que vous ayez si évidemment raison que personne ne puisse être d'un avis contraire; dans les a^"
« Lett. à La Harpe, 27 juill. 1770.
^ Lett. à d'Argental, sept. 1751.
3 Mém. secrets, 1" mai 1764.
INTRODUCTION. lxxvii
Tes, il faut, ou ne rien dire, ou ne parler qu'en doutant. Excusez ma franchise, ajoutait le géomètre littérateur, vous me l'avez permise, vous l'avez exigée; et il istde la plus grande importance pour vous, pour Corneille, pour l'Académie et lour l'honneur de la littérature française, que vos remarques soient à l'abri même les mauvaises critiques. »
Beaucoup d'hommes du inonde partagèrent le sentiment des icadémiciens qui avaient trouvé que Voltaire dépassait les bornes e la justice et de la convenance. Bachaumont, excellent juge, t nullement ennemi du fameux philosophe, témoigne qu'on était idigné^ et se montre lui-même très-mécontent « de la critique mère et dure que M. de Voltaire fait de Pierre Corneille ^ » se plaint à plusieurs reprises de « son acharnement à rabaisser î graod homme ^. » Suivant le rédacteur des Mémoires secrets^ le élùbre commentateur « a moins prétendu faire voir le grand ue le vieux Corneille. » 11 a positivement voulu le dégrader, et
emploie souvent à cette fin les moyens les plus perfides ^ lachaumont, dans son mécontentement, va jusqu'à se ranger vecFréron, et à trouver ses critiques justes; il souhaiterait seuiment « que la défense de Corneille fût entre les mains d'un lus honnête homme ^ »
Galiani était un des amis, et des admirateurs de Voltaire. Ceendant il fut, lui aussi, vivement choqué du Commentaire. Il vait été longtemps sans le lire, bien qu'il le vît sur toutes les beminées de Paris ; mais enfin, écrit-il, « il m'a fallu ouvrir i livre deux ou trois fois, au moins par distraction; et toutes les )is, je l'ai jeté avec indignation, parce que je suis tombé sur des otes grammaticales qui m'apprenaient qu'un mot ou une phrase e Corneille n'étaient pas en bon français : ceci m'a paru aussi bsurde que si l'on m'apprenait que Cicéron et Virgile, quoique aliens, n'écrivirent pas en aussi bon italien que Boccace et Arioste. Quelle impertinence! Tous les siècles et tous les pays Qt leur langue vivante, et toutes sont également bonnes. Chacun crit la sienne*. »
Parmi les bons esprits qui osèrent, dans l'intimité , protester
' Mim. secr., 6 mai 1764, t. II, p. 51.
* Ibid., 16 mai 1764, t. U, p. 57.
^ Ibid. Bachaumont a particulièrement en vue la protestation empreinte d'une 0886 modestie que Voltaire fait à la fin de Seriorius.
* Mém, secr., V mai 1764, t. II, p. 51.
Corresp. inéd, de Fera, Galiani avec M»» cf JSpinay.etc, Lett. du 23 avril 1774.
Lxxviii INTRODUCTION.
contre les injustices du Commentaire sur Corneille, on distingu encore madame du Deffand. Dans sa correspondance avec le ce lèbre philosophe, elle prend plusieurs fois contre lui la défens du grand tragique.
L'immodéré vieillard avait donné trop beau champ à ses er nemis. Ils profitèrent avidement de cet avantage. Le plus ai dent, et non pas le moins spirituel de tous, Fréron, ne pouva manquer une si favorable occasion de tomber sur Thomme conti lequel il aimait tant à guerroyer. Il se fit écrire une Lettre àM.c Voltaire sur son édition de Corneille. C'est un des meilleurs arl clés du rédacteur de V Année littéraire, et Bachaumont en a pari dans les termes les plus élogieux :
« C'est, dit-il, une plaisanterie facile et légère sur raffectation avec laquel H. de Voltaire oppose sans cesse RaciDe à Corneille, pour le déprimer» ledégr: der, le mettre au-dessous de rien. Quant au style, cette fiction ingénieuse va toutes les dissertations qu'on pourrait faire sur celte matière. On y donne, * passant, différents coups de patte aux écrits les plus répréhensibles de l'aatea Celui d'une pareille facétie paraît avoir du talent pour ce genre d'ouvrages*. »
Fréron, sous le nom de son correspondant anonyme, reprocha à Téditeur de Corneille de « réimprimer ce grand homme pot rabaisser sa gloire , pour relever ses défauts , pour faire de se écrits une critique injuste, ou plutôt une satire amère. »
L'apostrophant sur le haut ton , il lui disait :
« Vous nous prenez apparemment pour des Visigoths avec vos remarque Est-ce que nous ne savons pas aussi bien que vous que le style de Corneille vieilli ; que des tours, des expressions, des constructions qu'il a employés so proscrits par l'usage, et seraient aujourd'hui des solécismes? Vous avez beau r péter fastidieusement que c'est pour les étrangers et pour les jeunes gens que voi écrivez. Est-ce que les étrangers et les jeunes gens ignorent qu'on n'écrit pas ai jourd'hui en français comme on écrivait il y a plus de cent ans? Votre intentic perce à travers le masque dont vous vous couvrez. Vous avez voulu, parv« remarques, écarter de la scène les chefs-d'œuvre de notre théâtre, persuaderai coihédiens et au public que ce sont des écrits informes et barbares...
« Votre dessein se découvre surtout par l'affectation que vous avez d'accabl de notes critiques les plus belles pièces, les plus belles scènes, les plus beai endroits de Corneille, et de laisser sans observations ce qui ne vous cause poi d'ombrage, c'est-à-dire les pièces qu'on ne joue plus, et dont souvent une scéi vaut mieux que tout ce qui s'est fait depuis, en exceptant Racine ^. »
» Mém. secr., 29 avril 1764, t. II, p. 48.
2 V Année littéraire, 1764, Lett. iv, t. III, p. 97-100.
INTRODUCTION. Lxxix
Et après être entré dans quelques détails, le fougueux critique concluait ainsi :
« Je ne vous ai donné qu'une très-légère idée de ce recueil bassement satirique, où M. de Voltaire outrage le goût, l'honnêteté, sa nation, ses maîtres, tous ses compatriotes, les Anglais, la terre entière. Que signifient toutes ces fureurs ? C'est qae M. de Voltaire est le premier des hommes pour le talent, l'esprit, le génie; c'est qu'il est fait pour donner des leçons à sa patrie , au genre humain; c'est que son poëme est au-dessus de tous les poëmes^ ses tragédies au-dessus de toQtes les. tragédies, ses contes au-dessus de tous les contes, ses histoires audessasde toutes les histoires; c'est qu'il faut briser toutes les images des prétendus grands écrivains qui ont paru avant lui, et sur cet amas de marbres mutilés élever la statue du sublime^ de l'immortel, de l'honnête^ du bienfaisant, ((u sensé, du judicieux Voltaire » . »
n y a là bien de la passion ; on sent non-%eulement Tadversaire, mais Tennemi; et on s'explique, sans les excuser, les colères impétueuses et les vengeances de Tauteur irrité qui porta son ressentiment jusqu'à exposer en plein théâtre le rédacteur à&V Année littéraire k la risée et à l'indignation publique, sous le nom de Wasp, ou Frelon, dans la trop fameuse Écossaise,
H faut pardonner à Fréron un peu d'animosité contre un homme çui l'avait si souvent outragé d'une manière sanglante, et l'excès îu'ilmet dans ses récriminations ne doit pas empêcher de rendre justice à ce qu'il a dit de raisonnable et de sensé pour la défense de Corneille. Mais ce qui diminue beaucoup son mérite, c'est que pendant vingt ans il a déployé encore plus de zèle à soutenir et à exalter Grébillon^ non pas seulement pour son chef-d'œuvre de f^hadamiste, mais pour des pièces généralement médiocres comme Jélectre, Sémiramis, XercèSy Pyrrhus^ Catilina, et que, prodiguant ^ tort et à travers ses éloges, il a vanté jusqu'à Dorât et Poinsinet.
Au nombre de ceux qui eurent la louable hardiesse de contredire ouvertement le commentateur de Corneille, il faut encore citer Clément (de Dijon), qui fit à peu près pour l'auteur du Cid et de Polyeucte ce que.Des Fontaines, combattant l'abbé d'OIivet, *vait fait pour l'auteur de Phèdre et d'Athalie, dans son Racine ^é. Dans plusieurs lettres adressées à Voltaire , il entreprit de 'ii montrer à lui-même combien il avait été souvent injuste dans 5es critiques sur le plan des tragédies de Corneille, sur les caractères, sur les sentiments, sur l'expression et sur le style; enfin, de lui prouver qu'il n'était pas plus heureux à corriger qu'à criti-
' Vannée littéraire, 1764, Lett. iv, t. ni, p. 313.
Lxxx INTRODUCTION.
quer Corneille. Tout, dans ces lettres, n'est pas parfaitement pei se ni parfaitement dit, mais les remarques sensées et judicieuse les raisonnements solides n'y sont pas rares. . Si l'auteur du Commentaire rencontra bien des contradicteur il fut d'un autre côté soutenu par un bataillon de défensen déterminés à l'appuyer et à l'admirer même dans ses injustic et ses erreurs. De ce nombre fut La Harpe. L'auteur du Lyc sentit peu ce que les critiques du style de Corneille renfe m aient de faux ou d'excessif. Il n'a que des éloges pour « l'e: cellent Commentaire de Voltaire ^. » A l'entendre, on ne peutlcm Corneille davantage et mieux que ne l'a fait Voltaire , et il n'y que la populace littéraire qui se soit soulevée au moment où Commentaire parut. Il ne parle qu'avec le plus dédaigneux mépr de « ces clameurs insensées , qui , répétées par tant d'échos, £ milieu de la multitude qui n'examine point, produisirent ur commotion si vive et presque universelle, qui ne se calma qu'avi le temps, mais qui n'est plus aujourd'hui qu'un ébranlemei faible et sourd, comme le murmure des flots qui fait souven de la tempête. » Les passions les plus mesquines avaient seuU excité « ce grand soulèvement de tant d'auteurs ou d'aspirants*. Il ne faut pas s'étonner de cette justification excessive et de ce récriminations amères. L'auteur de Warwick, de Gustave Wasa < de Menzikoff était loin de sentir tout le mérite de l'auteur du Ci et de Polyeucte; il ne lui a rendu qu'une très-imparfaite justic dans le Cours de littérature où il le met généralement bien ai dessous de Voltaire, et ne le présente guère que comme un ai teur qui « commet toutes sortes de fautes ^, » tandis qu'il appel) Racine et Voltaire nos modèles les plus parfaits ; enfin, L Harpe a converti son Éloge académique de Racine en plaidoy€ contre Pierre Corneille, ce qui lui attira cette sanglante épi gramme de Le Brun :
« Ce petit homme à son petit compas Veut sans pudeur asservir le génie ; Au bas du Pinde, il trotte à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.
Au grand CorneiHe il a fait avanie,
» Lycéey 2* p., 1. I, c. ii, sect. 2.
» Ibid.
' Ibid , 3' p., 1. 1, c. IV, sect. 4.
INTRODUCTION. lxxxi
Mais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir ce nain mesurer un atlas; Et redoublant ses efforts de pygmée, Burlesquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée! •
lia voulu, lui aussi, critiquer le style de Corneille; mais, dans cette entreprise délicate, il a fait preuve de plus de légèreté et d'ignorance que de goût et de connaissance de la langue cla*?sique. Corneille emploie-t-il courber neutralement , comme dans ces vers de la Toison d'or :
« Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau. »
« Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits. »
L'auteur de Mêlante dira d'un ton tranchant : « Courber n'est point un verbe neutre ; c'est un verbe actif qui demande un régime. Ployer était le mot propre s'il eût pu entrer dans le vers. » Le célèbre professeur de littérature est-il excusable , nous ne dirons point de n'avoir pas pris seulement la peine d'ouvrir les dictionnaires, mais d'avoir oublié le vers de La Fontaine :
« Il cour boit sous les fruits, » {Fabl., x, 3.)
et cette phrase de Montaigne :
« On voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l'un MDs s'esbranler, et courber souz l'autre. » (£w,, i, 1.)
La Harpe , d'ailleurs , est coutumier de ces méprises. Quelque part il reprend l'expression un général déluge, comme prêtant è une mauvaise plaisanterie. Il ne se doute nullement qu'alors on ne disait pas substantivement, comme aujourd'hui, un général, par conséquent qu'il n'y avait pas lieu à ce fade quolibet, et qu'on pouvait dire un général déluge, comme un général étonnement, une 9^ale énumération, etc. :
« Je croy que ce gênerai estonnement cessera quand j'auray dit la raison qu'il dit luy-mesme de cette merveilleuse facilité. » (Du Verdier, Hisl. <f Alexandre, i.) "• Dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la générale ^^finiration de toutes les parties et de tous les cas différents. » {Enlret. de Pose. ^^ Saei sur Êpictète et Montaigne.)
La Harpe s'est montré d'un purisme aussi étfoit en critiquant ^rtaines expressions de Racine. Ce poëte élégant dit, dans Ja première scène de l'acte second de Bajazet :
• Mais je iri assure encore aux bontés de son frère ,- »
Lxxxii INTRODUCTION.
et, en employant ainsi s'assurer à, pour signifier, mettre s confiance dans, il s'exprime comme Corneille, comme Molièr* comme La Fontaine. Cependant Fauteur de Mélanie trouve < vers répréhensible. Il croit important de faire observer « qu'c dit,ye m'assure dans vos bontés, et non pas/e m'assure à vos bontés C'est ainsi qup la critique de Voltaire faisait école.
La Harpe, d'ailleurs, avait des raisons pour ne pas trouver redire aux chicanes par lesquelles Voltaire diminuait tant de haute idée qu'on avait eue jusqu'alors du père de notre tragédi* Lui aussi, il se figurait avoir fait mieux que Corneille, ou du moij il aimait qu'on le lui dît. Il ne croyait pas être flatté, mais sei lement apprécié avec justice, quand cet adulateur Voltaire li écrivait, en parlant du faible drame de Mélanie :
« On va jouer ta Religieuse à Lyon; cela vaut mieux sans doute que vingt-quat pièces du raisonneur, et cependant,... 0 qu'il fait bon venir à propos 'I »
Par reconnaissance, le rédacteur du Journal de littérature i l'auteur du Lycée portait aux nues les pièces du philosophe, e1 examinant cette question : « Quelle est la plus belle tragédie d' théâtre français, » il déclarait qu'à tout le moins (i Zaïre est 1 plus touchante de toutes les tragédies qui existent..., l'ouvragi le plus éminemment tragique que l'on ait jamais conçu ^ » Probablement, dans sa pensée, Mélanie tenait le second rang. Enfifl' passant toute mesure , il proclamait Voltaire « le plus grand tragique du monde entier*. »
Le commentateur de Corneille fut également soutenu par un autre critique fort distingué de ce temps, Grimm, encore timide et un peu asservi au parti philosophique. L'auteur de la Corref' pondance littéraire reconnaissait ** que des esprits cultivés e* nourris des meilleurs ouvrages de l'antiquité et des nations modernes étaient en droit de trouver ces commentaires légers, d'y désirer plus de vues et de profondeur, mais il était d'avis ç[ue néanmoins ils resteraient inséparables des pièces de Corneille, e* qu'après tout ils seraient pour nos jeunes gens la meilleure poétique qu'ils pussent suivre. Loin d'accuser Voltaire d'être
' LycéCt i« 3, sect. 4.
2 Lettre à La Harpe, 27 juill. 1770.
' Lycée, 3« p., 1. 1, cli. m, sect. 4.
< Ibid,, sect 9.
^ Grimm, Corresp. liu.y mai 1764.
INTRODUCTION. Lxxxiii
trop sévère en général dans sa critique, il était plutôt disposé à lui reprocher d'avoir laissé passer beaucoup de fautes , par exemple de n'avoir pas relevé toutes les expressions familières et toutes les négligences de «So/jAonwôe. Il ne peut dissimuler que le commentateur ne garde pas toujours les ménagements les plus respectueux envers son auteur; mais il le juge très-excusable, et estime qu'il répare très-bien ses boutades: « Lorsque, dit-il, ITiomeurle gagne dans cette occupation pénible et dégoûtante; lorsqu'il lui échappe un mot dur ou désobligeant, voyez par combien d'éloges il le répare, combien il craint d'offenser le public en jugeant trop sévèrement un poète à qui il a donné le surnom de grand ! »
Dix ans plus tard , et alors qu'il craignait moins de contredire le patriarche de Ferney, Grimm parlait encore du Commentaire comme d'une œuvre excellente : « M. de Voltaire nous a rendu, ce me semble, disait-il, un assez grand service en faisant remarquer si scrupuleusement tous les^ mots et toutes les phrases de Corneille qui ne sont pas en bon français. Il n'y a souvent que le tact le plus délicat qui puisse apercevoir ces légères taches. Et à quel tact peut-on s'en rapporter avec plus de confiance în'au sien ' ? »
Tous les élèves plus ou moins directs de Voltaire partagaient ressentiments. Tous étaient disposés à trouver plus d'art et de style dans Zaïre et dans Mérope que dans Polyeucte ou dans ^gunej et par conséquent à justifier les plus excessives sévérités du commentateur. Joseph Chénier, après avoir reconnu que kC/rffit pleurer toute la France, que Cinna fixa notre langue, îu'on admira dans Horace des beautés inconnues avant Corneille, û*^*outait-il pas : « Mais ce génie vieillissant produisit une foule *e pièces aussi monstrueuses pour les mœurs que pour la diction : il semblait vouloir replonger le théâtre dans la barbarie dont ses 'liefs-d'œuvre l'avaient tiré ^. »
Voilà les exagérations irrespectueuses et les injustices où avait <îonduit l'exemple de Voltaire.
Cependant, du sein même de ses plus sincères admirateurs, ij partit une protestation sérieuse, il s'essaya une réhabilitation du vieux poète méconnu et une réfutation consciencieuse,
' Corrtsp. lilLt juin 1774.
' Dise. prél. de la tragédie de Charles IX.
Lxxxiv . INTRODUCTION.
sinon complète, du trop présomptueux et trop peu mesuré cou: raentateur. Celui qui entreprit enfin de relever dans le détail k erreurs et les injustices du Commentaire sur Corneille , fut Palis sot, Tauteur de la comédie des Philosophes. A Tédition de Voltaii il opposa une nouvelle édition plus exacte pour le texte , et son Commentaire des notes rectificatives.
Dans une préface soignée, Palissot recherche d'ahord les caus4 de tant de duretés et d'injustices auxquelles Voltaire s*empor contre le père de notre théâtre dans les dernières éditions c Commentaire devenu une véritable satire. Ces outrageuses vi< lences, Pahssot les attribue à un sentiment qui a pu produire d< eflTets ressemblant à la jalousie sans avoir rien de commun an elle. Il s*en explique ainsi :
« Nous nous rappelons parfaitement qu'à cette époque il existait encore u foule de partisans outrés de Corneille qui semblaient avoir hérité de toula prévention de M"» de Sévigné contre Racine, et qui ne plaçaient ce demi poëte qu'à un intervalle immense du pfemier. On peui juger de la distance enec plus grande à laquelle ils reléguaient Voltaire. Selon eux, ce n'était qu'on 1 esprit dont ils respectaient assez peu le jugement, et à qui par conséquent étaient bien loin d'accorder du génie. Quoiqu'il eût déjà fait la Henriaû Œdipe^ Briitus, Zaïre, Alzire, la Mort de César y Mérope et Mahomet, on n*€ osé établir quelque comparaison entre ce bel esprit ei Corneille sans s'expo^ au sourire le plus dédaigneux. Telle était alors l'opinion plus ou moins acci ditée par Fontenelle, La Motte, Crébillon père, Marivaux, Piron, et mise pri cipalement en faveur par tous les amis de J.-B. Rousseau, devenu l'un des pi ardents ennemis de Voltaire, après l'avoir comblé d'éloges. Telle était, à pi forte raison, l'opinion dominante de tous ces bureaux d'esprit présidés par ' vieilles caillettes, qui donnaient le ton à tout ce qui s'appelait exclusivement bonne compagnie.
« Or, on imagine aisément l'efTet que devait produire sur une âme sensil et dévorée du besoin de la gloire un pareil excès d'injustice. On conçoit co< bien Voltaire, admirateur passionné de Racine, à qui d'ailleurs il était bi permis, sans qu'on fût en droit de l'accuser d'orgAeil, de se Juger avec i peu plus de faveur que ne lui en accordaient tous ces prétendus arbitres Ô réputations, devait se soulever contre une cabale jalouse, qui, non contente l'avilir, ne laissait échapper aucune occasion de le persécuter. Ce sentimc d'indignation, porté trop loin sans doute, dut nécessairement lui inspirer, sin quelque malveillance pour Corneille, du moins une disposition secrète à le jii£ bien plus sévèrement qu'il ne l'eût fait probablement, si l'on eût moins abusé ce grand nom pour rabaisser celui de Racine et pour l'humilier lui-même.
« L'esprit humain est fait ainsi, ajoutait Palissot, et la sensibilité délicate ombrageuse de Voltaire devait l'exempter moins qu'un autre de cette loi coi mune.
« Ce fut par des motifs semblables qu'après avoir, dans tous ses premi^ écrits, professé pour Boileau une estime qui allait jusqu'à la vénération, 9pr*
INTRODUCTION. lxxxv
l'avoir franchement loué pendant longtemps dans sa prose, dans ses vers, ainsi qae dans ses conversations les plus intimes, il changea involontairement de sentiment et de langage, lorsque l'abbé Batteux se fut avisé de faire un parallèle de la Htnriade et du Lutrin. Dés lors Voltaire ne parla plus de Boileau qu'avec sécheresse; il lui adressa une épitre chagrine qui commence par ces deux étranges vers:
Boileau, correct auteur de quelques bons écrits, Zoïle de Quinault et flatteur de Louis.
«Le nom même du Lutrin lui devint odieux; et s'il se permit d'en parler une seule fois dans ses questions sur V Encyclopédie, à l'article Bouffon, où le lutrin ne devait guère s'attendre à se trouver, ce ne fut que pour le mettre fort au-des- 80(1^ d'an poème anglais {The Dispensary), qui tient beaucoup plus du burlesque de Scarron que de la plaisanterie de Boileau, toujours avouée de la raison et des gr&ces.
• Ce n'est pas qu'il fût devenu jaloux de Boileau , qu'il avait constamment appelé le législateur du goût... Il devint subitement injuste et dur envers lui» Doiquement parce qu'on s'était servi de son nom pour donner quelque atteinte à l» réputation de la Henriade. Peut-on, d'après ce trait, s'étonner de son humeur contre Corneille? Elle avait le même principe, et devait produire les mêmes effets. Le penchant qu'il eut toujours pour la satire put d'ailleurs contribuer encore aux traits d'ironie qu'il a semés dans son commentaire...
• C'est ainsi que Voltaire, sans éprouver le sentiment de la jalousie, put être beaucoup trop rigoureux envers Corneille, et contracter même pour lui, sans pouvoir s'en expliquer secrètement les motifs, ou peut-être en se les dissimulant, Qne espèce d'aversion fondée sur ce que le nom de ce grand homme avait servi longtemps de prétexte aux ennemis de Racine et aux siens pour les humilier tous deux. )
Ces raisonnements nous paraissent fort plausibles et tout à fait acceptables.
Palissot était un «juge éclairé en matière de littérature *. » Son travail, en général, est bon, et il a été loué par des écrivains peu suspects de partialité contre Voltaire. Joseph Chénier trouvait ivès'judtcieuses ses notes « qui modifient les décisions ou Jes expressions trop sévères du commentateur. Plus d'une fois, ajoutail-il. Voltaire y répond à Voltaire, et Ton y oppose à son *tttorité les principes qu'il a professés lui-même, ou qu'il a suivis hausses chefs-d'œuvre *. » Nous n'avons pas besoin de répéter îtte cette contre-critique est fort incomplète au point de vue de la grammaire historique et du style. Nous avons cité , dans
' M. J. de Chénier, Tableau historique de Véiai et des progrès de la liiUrature f'^aise depuis 1789, ch. m.
' Id., ibid.
Lxxxvi INTRODUCTION.
notre livre, plusieurs des bonnes observations de Palissot. Nous avons rendu la même justice à quelques remarques judicieuses de Lepan.
La critique du dix-neuvième siècle, — nous parlons de celle des maîtres, — tout en gardant de grands et quelquefois d'excessifi ménagements pour le fameux philosophe, a su contrôler ses jugements et en réformer plus d'un. Ainsi les Villemain, les Nisard, les Sainte-Beuve, ont vu avec sagacité et prononcé avec autorité que la critique de Voltaire sur Corneille avait été souvent injuste el outrée. Avant eux, M. de Chateaubriand avait dit : « On se refuse presque à croire que quelques-unes de ces notes soient de Voltaire, tant elles sont au-dessous de lui *. »
Désormais, le chef jadis si exalté des esprits forts n'est plus regardé comme un grand poète ni comme un grand juge de h poésie. Mais on continue de s'en rapporter à son appréciation stu bien des points où il était dans Terreur. On s'est débarrassé d'ai certain nombre de préjugés littéraires ; il reste encore à se détrôna per de beaucoup de fausses idées. Peut-être notre livre contribac ra-t-il à en redresser quelques-unes par rapport à la langue et a* style de Corneille. Essayons, dans cet espoir, de montrer, par W certain nombre de faits précis, combien d'appréciations inexacte ou complètement fausses sont renfermées dans le Commentaif de Voltaire.
Voltaire voulait que son Commentaire « fût à la fois une graflC maire et une poétique ^ » Cette grammaire et cette poétique, les destinait principalement aux jeunes gens et aux étrangers Le but de son Commentaire^ c'est « de tâcher de former des poëtefi et de ne laisser aucun doute aux auteurs sur notre langue*. Voilà ce qu'il redit à chaque instant dans l'examen des diverse pièces. S'il relève des fautes peu importantes par elles-mômefl c'est (( de peur que les jeunes gens qui n'auraient pas la mêoi excuse que Corneille n'imitent des défauts qu'on devait li3 pardonner, mais qu'on ne pardonne plus aujourd'hui*. » Il dU encore, un peu plus loin, toujours en s'excusant de ce que si critique a de vétilleux : « On peut trouver de telles observaliofli
' Chateaub., Génie du Christian., not., xxv. ' Leit. à d'Alembert, 15 sept. 1761.
* Rem. sur Nicom., m, 4.
* Rem, sur Pompée, i, 1.
INTRODUCTION. lxxxvii
minutieuses ; mais elles sont faites pour les étrangers. H ne faut rien omettre '. )>
C'est encore, nous dit-il, dans la pensée du service qu'il rendrait aux jeunes gens, qu'il a puisé le courage d'examiner ces dernières pièces de Corneille, qui montrent « que nul auteur n'est jamais tombé si bas^ après être monté si baut. » Tant de fautes, ajoute-t-il, « feront voir aux étrangers que les beautés ne nous aveulirent pas sur les défauts; que notre nation est juste en admirant et en désapprouvant ; et les jeunes auteurs, en voyant ces cbutes déplorables et si fréquentes , en seront plus sur leurs gardes *. »
C'était aussi en vue des étrangers qu'il demandait à ses confrères de l'Académie de l'aider de leurs lumières :
t Sonvenez-vous, disait-il, que les étrangers doivent apprendre la langue franfiise dans ce livre. Quand j'aurai oublié une faute de langage, ne l'oubliez pas ; c'est là l'objet principal. On apprend notre langue à Moscou, à Copenhague^ à Bide et à Lisbonne. On n'y fera point de tragédies françaises; mais il est essentiel qa'on n'y prenne point des solécismes pour des beautés; vous instruirez riorope en vous amusant ^. »
Uveut former les jeunes poètes, il écrit pour les étrangers. Tel est Targument où Voltaire mettra son fort quand il répondra aux accusations de minutie et d'excès de sévérité.
Au point de vue de tous les lecteurs en général, comme à celui to étrangers en particulier et des jeunes gens. Voltaire a raison ^ répéter dans Texamen de presque toutes les pièces « que la ^té est préférable à Corneille , et qull ne faut pas tromper les ^ants par respect pour les morts * ; » — « qu'un commentaire ^*^i pas un panégyrique , mais un examen de la vérité , et que Vii ne sait pas réprouver le mauvais n'est pas digne de sentir le kott*; » — « que la meilleure manière de s'instruire est d'observer soigneusement les fautes des bons écrits , parce qu'elles pour- '•ient être d'un exemple dangereux ; et de remarquer les beautés ^pièces moins heureuses, parce que d'ordinaire ces beautés •ont perdues •. »
' Bum. sur Pompée, ii, 4.
* Bem. sur Théod., 1,1.
' Lett. k d'Alembert, 15 sept. 1761.
* Bem. sur Sertorius, v, 6.
* Bem, sur Perihariu, m, 1.
* Bem, sur la Suiu du Menteur, i, 1.
Lxxxviii INTRODUCTION.
Toutes ces observations sontparfaitementjustes.QuelecritiqB ne fasse grâce à aucune des fautes commises par les grands écrivains, leurs innombrables lecteurs en profiteront; mais qu'il ne déprécie pas par de vétilleuses chicanes des vers à Tabri de tout reproche , qu'il ne condamne pas des manières de dire qui ne manquent ni de clarté, ni d'analogie, ni de vigueur, qu'il ne prétende pas réduire la pratique de l'art d'écrire à ses seules théories. Voltaire, qui se met à l'affût des plus imperceptibles fautes de diction, articule à chaque instant contre Corneille l'accusation de solécisme et de barbarisme avec une légèreté dont on pourra juger par quelques exemples :
u Si le moindre du peuple en conserve nn soupçon. » [Nicom., iv, 1.)
« Je l'attends de vous seule et de votre bonté,
Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,
£l dont, sans regarder service, ni famille,
Vous pouvez faire part au moindre de Castille. » (/>. Sanche, i, 3.)
Le moindre du peuple^ au moindre de Castille^ ce sont des barbarismes. Des écrivains comme Racan ont parlé ainsi, et trèrslégitimement ; mais le dix-huitième siècle ne le disait plus, l'expression est donc barbare.
« Que les plus beaux succls qu'ailleurs j'aie emportés... » [Sert., m, ^*
C'est un barbarisme, parce qu'on ne peut dire qu'emporter un place. L'auteur de Zaïre ne s'inquiète pas si l'on trouve daO Clément Marot, dans Amyot, dans Malherbe, dans le cai-dinal d Richeheu, dans Mézeray, dans Mascaron, dans Bossuet, daP Jean-Jacques Rousseau, etc., emporter le prix ^ emporter la victoire emporter un honneur^ emporter le dessus, et vingt autres acception analogues.
Se résoudre de, suivi d'un infinitif, pour se résoudre à, se réscuâ de se perdre, lui paraît un solécisme dans Rodogune. Cependant à l'exemple d'écrivains nombreux et autorisés, depuis le coin mencement du seizième siècle jusqu'à Montesquieu^ il a dit lui même , dans une de ses poésies diverses : « C'est un breuvage affreux... que
« Je me résous de prendre malgré moi. »
Fréquemment , en changeant l'ordre des mots , Voltaire ei change tout à fait la valeur, et il ne se fait nul scrupule de critiquer Corneille, non sur ses propres expressions, mais sur cet ar rangement infidèle.
INTRODUCTION. lxxxix
Perpenna dit, en parlant de Viriate, dans Sertorius (ii, 5) :
t A lai rendre service elle m'ouvre une voie
Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie. >
«Embrasser avec excès de joie une voie à rendre service I — On ne peut écrire avec plus d'impropriété. C'est un amas de barbarismes! » s'écrie Voltaire. Qui reconnaîtrait les vers de Corneille ainsi bouleversés et défigurés? D'ailleurs, les expressions qui ont choqué le commentateur n'ont rien d'incorrect. Voie est employé au figuré comme moi/en, et le poëte dit, embrasser une voie, comme on dit embrasser un moyen ; à est pris dans le sens de pour^ comme on le faisait continuellement au dix-septième siècle; avec excès de joie, offre une suppression d'article très-ordinaire aussi, et certes bien permise en poésie.
Les vers qui viennent d'être cités offrent l'occasion de fainî remarquer que Voltaire ignorait combien de nuances délicates de significations sont attachées à la préposition à.
« A raconter ses maux, souvent on les soulage, »
ditStratonice, confidente de Pauline, dans Polyeucte (i, 3). Nonsenlement Voltaire trouve ce vers un peu familier, mais il y voit «ne incorrection. Suivant lui , « il faut en racontant , et non à foconter. n n trouve encore « un barbarisme » dans les vers suivants où à I est également mis pour en :
« Sache qu'à me suivre Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre. » [ke Ment., h 6.)
Nous avons montré combien les deux Corneille affectionnaient l'emploi de à, avec le sens de en, devant un infinitif. Nous avons prouvé en même temps qu'il se rencontre également dans des ^vains de toute date, comme de tout genre et de tout ordre, jïïsqtt'à nos jours.
« n vous assure, et vie, et gloire, et liberté, »
dit Flamînius à Prusias, dans Nicomède (v, 5) :
^11 vous assure vie! » s'écrie Voltaire, en détachant une partie de la locution.
Ce vers précis et énergique :
« Sans lai voir en la main piquet ni javelotSt » {Sert,, m, 2.)
•8t encore rendu ridicule par ce système de juger d'une exprès-
xc INTRODUCTION.
sion en en changeant la disposition, ce qui ne saurait être pennig même pour la prose. « Il serait à désirer, dit le commentateur avec une bonhomie un peu affectée , que Corneille eût tourné autremeùt ce vers. Voir piques n'est pas français. »
Corneille dit, dans la scène première de Tacte second de Nicomède :
« Et ces grands cœurs enflés du bruit de leurs combats, Souverains dans ^'armée et parmi leurs soldats,
Font du commandement une douce habitude. »
Voltaire s'écrie :
« Des cœurs enflés de bruit sont aussi tolérables que des têtes « au-dessus des bras. »
Mais, comme lui répondait Clément ' : « Corneille ne dit point des cœurs enflés de bruit; il dit : des cœurs enflés du bruit de leun combats. Bruit est là pour gloire, renommée ; et la renommée, la gloire, le bruit des louanges enfle le cœur. D'ailleurs, en/!^'estpri8 métaphoriquement pour ^/onewo:, orgueilleux ou enorgueilli ;t\ À l'on ne dit pas un cœur enorgueilli de bniit , on dit fort bien néanmoins un cœur enorgueilli du bruit de ses combats. »
Nicomède, dans la première scène de la pièce de ce nom,dil à sa maîtresse, au sujet d'Annibal que Prusias voulait livrer anJ Romains, à l'instigation de Flaminius : Je sais
« Que le roi, par son ordre, eût livré ce grand homme,
S'il n'eût, par le poison, lui-même évité Rome. » {Nicom.i i, 1*1
(( Éviter une ville par le poison, remarque Voltaire, est ts^ espèce de barbarisme : il veut dire, éviter, par le poison, la hotttfi d'être livré aux Romains, l'opprobre qu'on lui destinait à Rome.»
Qui ne saisit la différence qu'il y a entre éviter une vtlk ^ éviter Borne, et ne sent qu^éviter Borne présente une figure* pensée d'une grande énergie?
Le censeur de Corneille affirme qn^alentir, employé dans ce vers :
« Non que ma passion s'en soit vue alentiCt » (Sert., ifi ^1
et ailleurs, n'a jamais été français, tandis que c'est un des tot^ appartenant au domaine primitif de notre idiome, et que, aoitf cette forme ou sous celle à'allenter, on le trouve, au douzième A
■ Sixitme Uure à M. de Voltaire.
INTRODUCTION. xci
an treizième siècle, dans les Chansons de gestes d'Huon de Bor- JmXy de Fierabras^ etci , et partout au seizième siècle, en particnlier dans F. Rémi de Beauvais, dans Joachim du Bellay, dans Montaigne.
If aller point sans, était une locution toute faite dont on se servait assez souvent au dix-septième siècle , en parlant de choses morales, pour dire, être toujours accompagné de. Corneille Ta employée dans Horace (v, 1) :
« Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse, »
La Fontaine a dit de même, dans une de ses plus belles fables : c La perte d'un époux ne va point sans soupirs. » [Fab.y vi, 3.)
Voltaire, qui avait probablement oublié le vers du grand fabuliste, critique la phrase de Corneille par la raison que « des plaisirs ne vont point. » C'est à d'aussi pitoyables critiques que le menait stfausse théorie sur les figures. D'ailleurs, il se flattait qu'un bon mot lui suffirait pour faire accepter les plus mauvaises chicanes grammaticales.
Corneille, avec tous les écrivains de son âge, et avec tous ceux itt précédent, emploie-t-il consentir activement, dans l'acception de souffrir, permettre. Voltaire dira : « Consentir à, et non con- ^ir le. Ce verbe gouverne toujours le datif exprimé chez nous par la préposition à. Il est vrai qu'au barreau on viole cette ^gle; mais le style du barreau est celui des barbarismes. »
Après ce trait, il est certain que personne ne contredira sadé- Ô8ion,et voilà Corneille bien et dûment convaincu de barbarisme.
Bans ses critiques puristes, il combat souvent l'Académie elle- •nême, aussi bien que la pratique générale des bons écrivains, P*r exemple, quand il prétend et s'efforce de démontrer que se P^reà ne peut point signifier attaquer, mais veut toujours dire fe contraire, chercher un appui, un secours.
D est facile de trouver paiiout des entassements de barbarismes ^ de solécismes quand on en crée ainsi suivant sa fantaisie.
Voltaire a des rigidités puristes qui rendraient toute poésie ^possible. Par exemple, il se choque en dix endroits de la •oppression de l'article, bien qu'elle soit si souvent nécessaire iins notre poésie, et il trouve moyen, pour cette raison, de crifiquer môme un vers comme celui-ci :
« La vertu trouve appui contre la tyrannie. » (fiicom., ui» 3.)
xcii INTRODUCTION.
(c II faut , prononce-t-il , trouve un appui, ou deTappuî un secours, du secours, et non trouve secours. » Corneille dit encore dans Nicomède (ii, 2) :
« Mais gardez d'oublier votre faute, Et, comme eXlefait brèche au pouvoir souverain^ Pour la bien réparer, retournez dès demain. »
Le timide commentateur est de nouveau scandalisé ; et il établir en règle générale que toutes les fois que le mot /i pas suivi d'un article, il forme une façon de parler prc trop familière. Par ce jugement d'une rigueur scrupi l'excès, il bannit du vers héroïque des locutions très-re dans le style élevé, comme faire éclat, faire outrage, front, faire insulte.
C'est ainsi que Voltaire a grandement contribué > ne ment par sa pratique, mais par sa critique et ses thi établir le style impersonnel, le style terne.
Il s'écrie souvent : « Songez combien nous avons peu dans le style noble M » Ne devait-il pas se faire scrupule nuer encore ce nombre en condamnant tant d'expresî comme vieillies, ou comme trop familières, ou comme bou
Parmi les critiques dont Voltaire harcèle la langue de ( un grand nombre porte sur les images. Certainement tragique en a hasardé de blâmables et de fausses :
« L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine. ■ {Vlllus, i
Il y a ici deux images incohérentes.
« De ce feu turbulent l'éclat impétueux
N'est qu'un faible avorton d'un cœur présomptueux. » {Ti
« Si on assemblait des mots au hasard, il est à présun ne s'arrangeraient pas plus mal, » observe justement mentateur.
Mais Voltaire s'était fait sur les métaphores un sys devait nécessairement le conduire à condamner comme c des hardiesses très-poétiques. Suivant lui, a toute méta| ne forme point une image vraie et sensible est mauva: une règle qui ne souffre point d'exception. Toute métap être une image qu'on puisse peindre \.. Toute métaphi
* Comment, sur Corn., Réponse à un académicien. > Rem. sur HàracL, i, 1.
INTRODUCTION. xciii
être benne, répète-t-il, doit fournir un tablean à un peintre \ »> Les images qu'il reprend sur ce principe, aux endroits mêmes
où il l'établit, sont très-naturelles, très-justes et très-vives. Con-
tentoQs-nons ici d'un seul fait à Tappui de celte assertion, qu'il
nous paraît inutile de prouver longuement. Thimagène, gouverneur des princes Séleucus et Antiochus, dit
imRodogune (i, i) :
t Là nous n'avons rien su que de la renommée Qui, par un bruit confus diversement semée, rTa porté jusqu'à nous ces grands renversements Que sous l'obscurité de cent déguisements. »
Voltaire n'est pas content de cette phrase. Suivant lui, « on ne dit pas, semer la renommée , comme on dit dans le discours familier, semer un bruit. La renommée diversement semée par un bruit, cela n'est pas français. La raison en est, ajoute-t-il sentencieusement, qu'un bruit ne sème pas, et que toute métaphore doit être d'une extrême justesse. »
Toujours le même reifraîn. Nous avons rapporté la contreffitique très-juste de Palissot : nous pensons avec cet auteur que femer se disait très-bien et très-poétiquement pour répandre, et fie, la renommée se répandant comme le bruit , l'expression de Corneille est irréprochable. D'ailleurs , avant le grand tragique, w poète peu connu, mais très-distingué , du commencement du dix-septième siècle avait dit :
« Mais le bruit glorieux que fait ta renommée De climat en climat sn^erbemeni semée... »
(ADAM BiLLADT, Odc à Mgr le card. de Richel.)
Combien peu de figures, d'ailleurs, ne pourraient être trouvées fausses, aies examiner d'après le critérium de Voltaire!
L'excès de familiarité est encore un des défauts que Voltaire '«proche le plus à P. Corneille. 11 est vrai que c'était un des vices du temps, et que Corneille s'y livrait à l'exemple de Maîret '^ quand les grandes images ne le soutenaient pas '. »
Mais bien des vers que le commentateur accuse d'être « du ^miqne le plus négligé ' » ont seulement un caractère de sîm-
' Acm. sur Nieom.t m, 8.
* fiem, sur Horace, i, 4.
* Actr. sur Nieom,, m, 3.
xciv INTRODUCTION.
plicité qui repose du grand style et fait mieux goûter la pompe des morceaux élevés.
Qui trouverait de la bassesse dans ces vers de la tragi-comédie de Nicornède (m, 6) :
« Les mystères de cour sont souvent si cachés Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés? »
Ils ne paraissent pas assez nobles à Voltaire, qui déclare que le mot clairvoyant est banni du style noble , et qu'être empêché i quelque chose est à peine souffert dans le comique.
Nous avons montré que Bossuet et Malebranche, dans un genre de style très-relevé, n'ont pas été si scrupuleux sur l'usage du mot empêché.
Le timide versificateur découvre du style burlesque dans ce» vers :
« Pauline, sans raison, dans la douleur plongée.
Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée. » {Foi, i, 1.)
Un vrai poëte aurait vu une hardiçsse très-louable dans cette expression de songer une mort, employée à la manière des Latins, pour dire, voir en songe.
Cette union du simple et du grand, dont Corneille offre tant de beaux exemples, est la vraie et naïve marque d'un génie supérieur ; union trop rare au dix-septième siècle, où l'idée dominante était la séparation de ces deux éléments essentiels de la vie humaine, le noble et le familier. Corneille, après des vers solennels , ne craint pas de jeter dans sa phrase poétique des façons de parler qui ne sont pas du haut style, comme celle-ci :
« ... Ce jour est encor loin.
Madame; et (luelques-uns vous diront, au besoin, Quels dieux du haut en bas renversent les profanes, » {Nicom., ui, ^»)
Et encore :
« Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée
Veut iien s'embarrasser du rebut de Pompée,
Il ne tiendra qu'à vous que dés demain tous deux,
De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds. » (Sert.f iv, ^O
Quelquefois, il faut le reconnaître, il dépasse la limite, et glisse dans le trivial. Voltaire n'en a pas moins eu tort de vétiller le grand poëte comme il l'a fait sur ce qu'il appelle son style bourgeois. On ne comprend pas qu'un écrivain si libre dans
INTRODUCTION xcv
aombre de ses ouvrages ait eu des idées si étroites en fait de ïragédies, et, pour nous en tenir à Tobjet qui nous occupe, notre itoonement est extrême aujourd'hui de Toir combien de locuions heureuses et expressives, combien de tours hardis, neufs !t animés il bannit du théâtre tragique, et déclare devoir être ibsolument proscrits du style noble. En effet, ces mots et ces ormes qui, selon ce régenteur à la fois beaucoup trop timide îtlrop absolu de la poésie, ne se peuvent recevoir dans la tra- ;édie ni dans Téloquence, que sont-ce habituellement? Ce sont le ces aisances précieuses, de ces locutions, de ces constructions imfavorisai(*nt la netteté, la force du sens, et contribuaient au )laisirde Toreille; richesses autrefois si variées, et qu'il est si «grettable d'avoir laissé perdre ou amoindrir en oubliant cet ivertissement souvent répété par Voltaire lui-même : « Craignons f appauvrir noire langue ^. »
Un reproche particulier qu'il faut encore adresser à Voltaire, î'est d'avoir témoigné un trop dédaigneux mépris pour les douze >u treize dernières pièces de Corneille, dont plusieurs ne lui 'arurent pas dignes du moindre examen. On ne saurait le nier, e grand homme, qui illustra par des pièces immortelles le théâtre [n'il avait tiré du chaos , tomba fort au-dessous de lui-môme vant d'avoir atteint la vieillesse. Vainement prétend-il , en dépit esAo/à/ et des hélas I de Boileau, être toujours le Corneille et du •id et d'Horace; vainement soutient-il, en s'adressaiit au roi ïême, que ses vers n'ont rien qui dégénère^
Rien qui les fasse voir enfants d'un autre père; •^fin, qn'Othon et Suréna
Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
a postérité a prononcé autrement , et Voltaire est là-dessus tt de ceux qui ont préparé son arrêt définitif. Qu'après avoir indu hommage au génie de l'auteur du Cid et de Cinna, il Mare que « non-seulement ses douze ou treize dernières trahies sont mauvaises , mais que le style en est très - raau- Û8'; » qu'il s'indigne de « la profusion de ces irrégularités, î ces termes impropres *; » qu'il se demande « par quelle fata-
' Mem, sur Polyeucte, i, 3.
' tell, philos, sur les Acad.
^ Hem, sur Ntcom., v, 9.
xcvi INTRODUCTION.
lité, à mesure que la langue se polissait, Corneille mettait toujou plus de barbarismes dans ses Ters ' : » c'est au fond Timpressic générale que laissent les dernières pièces de ce poëte inégal. Ma quand le commentateur va jusqu'à soutenir, « sans balancer, qi les Pradon, les Bonnecorse, les Coras, les Danchet n'ont rien f^ de si plat et de si ridicule que toutes ces dernières pièces de Ce neille^ » il dépasse la mesure et tombe dans l'injustice, inspî peut-être par le désir secret qu'on dise, avec un critique du temp « que la vieillesse de M. de Voltaire fut bien différente de celle i Pierre Corneille ^. »
Ce n'est pas ici le lieu de citer ni même d'indiquer quanti de morceaux très-poétiques, et remarquables pour la pensi comme pour le style , répandus dans les œuvres de la vieille» de Corneille. Nous remettons à le faire dans un autre ouvrage Il suffit, dans cet aperçu, de grouper quelques-unes des pk belles locutions appartenant à des tragédies trop décriées qu*o rencontrera en divers lieux de notre Lexique,
On trouve dans la Toison d'or une des plus- pittoresques expreî sions qu'offre la langue de Corneille, découper les airs, pour dir les fendre en divers sens :
a Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau (un trône), Et, découpant les airs par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. »
Corneille a dit d'une manière encore plus poétique, dans 1 Traduction du cantique des trois enfants dans la fournaise :
« Hôtes vagues des airs qui découpez leur vide. Exaltez sa grandeur ! .. •
Avouons, pour rendre l'honneur à qui il appartient, que Sain Amant a dit :
« Découpans Pair humide et sombre, •
en parlant de chauves-souris et de fresaîes. Or, le Caprice intituW le Mauvais Logement, d'où ce vers est tiré, est antérieur au naoii de quelques années à la Toison d^or, donnée en 1659.
' Rem. sur Sert., i, 1.
^ Rem. sur Pulch.^ préface du commentateur. ^ Grimm, Corresp, /iK.,janv. 1767.
* Dans le Y* volume de notre Histoire de la littérature française, qui traitera i la poésie au dix-septième siècle.
INTRODUCTION. xcvii
aoi de plus pompeux que ces vers de Pulchérie :
t L'empire est à donner, et le sénat s'assemble
Pour choisir une tète à ce grand corps qui tremble,
Et dont les Huns, les Goths, les Vandales^ les Francs,
Bouleversent la masse et déchirent les flancs. » (A. i, se. 1.)
'est dans Attila qu'on lit ces vers magnifiques déjà cités par
« Un grand destin commence, un grand destin s'achève, L'empire est prêt à choir et la France s'élève. •
ette tragédie ne renfermât-elle de beçiu que ces deux vers, était assez pour ne pas lui faire Tinjure de la mettre auîons des pièces de Danchet.
Que Ton compare, a dit Voltaire, la Bérénice de Racine avec î de Corneille, on croirait que celle-ci est du temps de Tris- . » Assurément la tragédie de Tite et Bérénice paraît bien e , bien terne , bien froide , quand on la compare à la charte et tendre Bérénice de Racine. Cette pièce, où le vieux poëte *esté si fort au-dessous de son jeune rival, offre cependant rès- beaux vers dont plusieurs sont consignés dans notre que^ et des expressions, des images, qui auraient fort bien vé leur place dans les chefs-d'œuvre de Corneille, ifin, on ajustement signalé, jusque dans Suréna, des vers nifiques qui rappellent le souvenir de cette grandeur ferme ûposante que Corneille avait su donner à notre tragédie, en iculier ce vers d'Euridice apprenant la mort de son amant, me de ses opiniâtres rigueurs :
« Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs'. »
3rès ces observations générales sur les erreurs et les injusdu Commentaire de Voltaire , venons à des détails de divers es sur la langue. Ils sont nécessaires pour faire connaître lecteurs combien de sortes de reproches doivent être adreslu censeur de Corneille.
abord, il arrive assez souvent à Voltaire de ne pas comprend le sens exact des mots ou des locutions employés par Cor-
U, phihs. sur les Acad,
Jmière scène de Suréna, — Voltaire trouvait ce vers extrémement./roid et ;, et se moquait des Cornéliens qu'il avait vus dans sa jeunesse l'admirer. e à d'Argental, 8 mars 1702.)
xcviii INTRODUCTION.
neille. Le poète, dans un passage déjà rappelé, dît en parlan d'Achille : Je sais
« Que le roi par son ordre eût livré ce grand homme,
S'il n^eût par le poison lui-même évité Rome,
Et rompu par sa mort les spectacles pompeux.
Où l'effroi de son nom le destinoit chez eux. » {Nicom., i, 1.
Rompre des spectacles n*est pas français, prétend le censeur qa ajoute gravement :
« Par une singularité commune à toutes les langues, on interrompt des spec tacles, quoiqu'on ne les rompe pas. On corrompt le sang, on ne le rompt pa£ Souvent le composé est en usage quand le simple n'est pas admis. Il y en mille exemples. »
Nous avons montré, nous, qu'î7 y a mille exemples du verb rompre employé non pas pour dire interrompre, mais empêche d'avoir lieu, prévenir. Ce qui justifie pleinement Corneille, >c condamne de contre-sens Tillustre commentateur.
Le poëte dit dans la première scène du quatrième acte d Pompée :
« Et veut tirer à soi, par un courroux accort. L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort. •
« Accorty dit le commentateur, signifie conciliant; il vient d'fl< corder; il ne signifie pas feint. »
Accort ne vient pas à^accorder^ mais de la préposition ad el d substantif cor/ et nous avons prouvé que Corneille, dans Otkif< dans V Imitation, aussi bien que dans Pompée, prend toujoui accort dans le sens de subtil, adroit, comme Henri Estiennc comme Est. Pasquier, comme Régnier; et bien d'autres.
Il emploie de même accortement dans le sens de subtilemen' d'adroitement, que ses devanciers avaient donné et que ses coi temporains donnaient encore à cet adverbe.
De quoi s'avisait Voltaire ? Étymologiste , grammairien , c( rôles allaient peu à ce brillant et vif esprit. Parfois, en voulai faire de la grammaire, il lui échappe des naïvetés risibles. A pr( pos du vers de Corneille, dans Pompée :
« ///uf jusques à Rome implorer le sénat, »
il observe qu'on ne peut pas dire je fus l'implorer, non pli que, je fus lui parler, je fus le voir, par la raison qu'on va pa 1er, qu'on va voir, qu'on n'est point parler, qu'on n'est poii
INTRODUCTION. xcix
voir. Mais, répondons-nous, en raisonnant comme le célèbre commentateur, on pourrait dire que f ai été lui parler, fai été le Toir, ne sont pas des locutions correctes, attendu qu'on n^est point parler, qu'on n'est point voir. Je fus peut être tout aussi bien qiie/at été le passé du verbe aller.
On est vraiment confondu des étourderies où tombe quelquefois un honmie de tant d'esprit. Voulant critiquer ce vers d'ZTorace {i,i):
I Si près de voir sur moi fondre de tels orages, •
il prétendra que près de voir n*est pas français, parce que près de veut un substantif, et pour exemples, il donnera près de la ruine^ près d'être ruiné, ne s'apercevant pas que dans ce second exemple près de est suivi d'un infinitif. Il oubliera encore sa théorie quand lui-même il écrira : « près de faire une grosse sottise ; près de mourir de colère et de faim. »
D'ailleurs, près de, avec un infinitif, ne se rencontre pas seulement dans tous les écrivains des seizième, dix-septième, dixhuitiènae et dix-neuvième siècles ; il est si essentiellement français îu'on le trouve même dans les monuments les plus anciens de notre littérature gauloise :
« Par foi, fait-il, cis est près de morir. » {Huon de Bordeaux^ v. 1040. • Et molt en fui près de morir. • {Floire et Blanchit éd. du Mér., v. 2150.)
Si Voltaire ne met pas de la mauvaise foi à critiquer ainsi chez Corneille les expressions, les tours, les figures, tout ce qui constitue la forme comme tout ce qui tient au fond, il y met du moins bien de la légèreté et de l'étourderie, et il prête le plus gratuitement du monde à son auteur de pures absurdités. 11 suffira, pour en juger, d'un seul exemple que nous n'avons pas cité clans le Lexique, Corneille dit dans Rodogune (ii, 2) :
« S'il étoit quelque voie infâme, ou légitime,
Que m'enseignât la gloire, ou que m'ouvrît le crime... »
Voltaire s'écrie : « Comment une voie infâme est-elle enseignée por la gloire ? elle peut l'être par l'ambition. »
Infâme, ou légitime, ne se rapporte pas seulement à la gloire. S'il était quelque voie infâme que m'ouvrît le crime, ou quelque voie légitime que m'enseignât la gloire. Tel est le sens très-clair par lui-même, et que détermine la particule ou.
c INTRODUCTION.
Autre source d'injustices contre le grand poëte. Cette édition, destinée à être un monument, n'offre pas seulement le mérite d'un bon texte. Voltaire amalgame toutes les éditions de la manière la plus étrange, et très-souvent, quand il reprend Corneille, c'est d'après une leçon que le poëte avait rejetée; quelquefois même il lui impute des fautes dont toutes les éditions parues du temps de l'auteur sont exemptes. Ainsi, au lieu de ces vers :
« Je rends grâces au ciel do ce qu'il a permis
Que je sois survenu pour vous refaire amis, » {Le Meni,, iii,lO
Voltaire, d'après nous ne savons quel texte, a fait imprimer que je suis survenu ^ et en a pris occasion de rappeler très-gravement la règle du que entre deux verbes , qui veut le second au subjonctif toutes les fois qu'on n'assure pas quelque chose.
Puisque nous parlons des légèretés de Voltaire, ajoutons encore que le Commentaire renferme de nombreuses erreurs de faits. C'est ainsi que M. Guizot, dans sa belle étude sur Corneille et m temps *, cite deux exemples bien frappants de l'inattention du commentateur, l'un, dans Œdipe, de prendre pour une femme un Phœdime qui vient de mourir de la peste, et à qui avait été confié le fils de Laïus ; l'autre, dans Polyeucte, d'interpréter tout à fait à contre-sens une réponse d'Albin, et de prêter des sentiments lâches et bas à ce confident de Félix, qui, dans toute la pièce, est représenté comme un homme honnête et sensible, défendant courageusement Pauline et Polyeucte contre son maître.
« J'écris vite, je corrige de même, » disait Voltaire à d'Alembert, le 31 août 1761, en le priant de lui faire connaître son avis et celui de ses autres confrères sur son travail. Malheureusement, on ne s'aperçoit que trop, à tant de fautes de toute nature dont le Commentaire est rempli, avec quelle rapidité il fut écrit et corrigé ^.
Dans la vivacité quelquefois un peu irréfléchie avec laquelle Voltaire maltraite Corneille quand il croit le prendre en faute, 2 lui échappe des expressions dont l'impropriété est égale à l'indécence. Il dit dans l'examen de Nicomède : « Le lâche conseil que
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' L'infatigable vieillard menait de front le Commentaire sur Corneille et CBU' toire de Russie sous Pierre le Grand. li fit paraître Je premier volume de l'éditioo' de Corneille en 1762, et ralentit un peu le travail pour donner, en 1763, la seconde partie de VBistoire de Russie,
INTRODUCTION. ci
donne Arsinoë est petit, indigne de la tragédie; et les expressions sont aussi lâches que le conseil. » Un écrivain aussi correct peut-il oublier qu'il n'y a aucun rapport entre la lâcheté dustyle et la lâcheté d'un conseil ?
Dans les lettres qu'il écrivit à l'époque où il venait de se mettre à commenter pied à pied les vers du célèbre tragique, il parle souvent du monument qu'il élève à Corneille ^ Singulier monument que ce Commentaire où la critique l'emporte si fort sur l'éloge ! Relever cent défauts pour une beauté, faire croire que Corneille, hors deux ou trois pièces, avait fait de beaux morceaux plutôt que de belles tragédies , n'était-ce pas là flétrir les lauriers de Corneille en y touchant ^?
Assurément, si Voltaire avait possédé un génie d'une trempe plus forte, s'il avait été capable d'un plus haut vol dans la poésie, il eût été plus frappé de certaines beautés de Corneille, beautés de diction comme beautés de pensées , et il se fût montré plui* iûdnlgent pour les fautes qui les déparent. Mais pour lui rien n'était comparable à l'élégance. C'est qu'il n'était pas véri^ablement un grand poète.
L'auteur de tant d'ouvrages en prose marqués du cachet de llmmortalité fut, au total, un poète secondaire. Il n'y a pas besoin, aujourd'hui, de hardiesse pour dire que Voltaire tenta s<uis succès le poème épique. U se montra presque aussi inca* pable de la grande tragédie.
Ses partisans les plus déclarés sont obligés de reconnaître que telle même de ses pièces qu'il a composée dans la force de Tâge, comme Adélaïde Duguesclin^ est pleine de termes impropres, de chevilles, de remplissages, de mots déplacés, de vers durs ou feibles, de répétitions, de figures fausses, de traits de déclamation, et que les plus estimées renferment plus de beaux vers îne de bons : il était impossible que Voltaire fût un éminent versificateur, avec la théorie qu'il professe à peu près dans toutes les remarques du Commentaire, à savoir que « les vers, pour être lH)ns, doivent avoir l'exactitude de la prose, et que, pour juger i des vers sont mauvais, il faut les mettre en prose; que, si cette >it)se est incorrecte, les vers le sont aussi ^. »
' YoU, et le prés, de Brosses, Lett, inéd.^ à M. de La Marche, 19'déc. 1761. 'Voir, dans les Leti, inéd,, la lettre à Duclos, du 13 mai 1761. ' Hem. sur PoL, i, 1. — Voir encore les Rem, sur Seri.^ i, 1..
cil INTRODUCTION.
La Harpe ^ dans ses Observations sur le style des tragédies de Voltaire, a relevé les fautes innombrables dont elles four-imlient. n est peu de pièces au sujet desquelles il n'ait lieu de dire : a Ces vers réunissent toutes les sortes de fautes ^. »
Les morceaux les plus forts et les plus purs restent euxmêmes au-dessous du grand style tragique : ces vers détachés et sautillants , ces sentences continuelles , ces phpases brillontées, ces antithèses de pensées et d'expressions prodiguées à chaque instant, toutes ces gentillesses conviennent peu à la tragédie. Chez Voltaire, comme chez La Harpe et chea deBelioy,la poésie française n'était plus reconnaissable de ce qu'elle avait été au dix-septième siècle. On loue l'auteur de Zaïre et de Métope d'avoir contribué aux progrès de l'art théâtral en introduisant plus de rapidité dans l'action, en ajoutant à la pompe du spectacle, en raccourcissant la tirade, en réduisant le nombre des monologues ; enfin, en rendant la scène française plus vivante et pins brillante. Ce sont là des titres honorables, mais ils uq sont pas suffisants pour donner le droit de marcher après Corneille et Racine.
L'instinct un peu raffiné de Voltaire Ta trompé quand il a voulu se faire critique. S'il a si souvent attaqué Corneille à tort et sans cause, c'est que, leurs deux génies étaient trop différents pour que le philosophe comprît et sentit le poëté» C'est parce que Voltaire était peu fait pour comprendre des beauté» d'un certain caractère qu'il s'est tant eflbrcé d'abaisser Coi^ neille au-dessous de Racine, et même au-dessous de Quinault^ A cet esprit si amoureux de l'élégance il manquait des qualités d'un ordre supérieur, celles mêmes que Corneille posséda si excellemment. Ses théories sur le style et sa poétique s'en ressentent déplorablement. Il entendait parfaitement la propriété des termes, mais il y avait une sorte de style qu'il ne savait pa* sentir : il ne possédait pas le goût des beautés mâles et libres. Il n'éprouvait pas tout l'enthousiasme que doit exciter ce qu'il y
* Lycée, 3« p., 1. 1, ch. m, sect. 2.
' Dans la dernière remarque sur Othon, il donne cette Astrate de Quinaolt, àolA Boileau s'est tant moqué, comme la première tragédie intéressante du tbéM^ français, et la première où les passions aient parlé. A l'entendre, c les véritables routes du cœur étaient ignorées avant que V Astrate eût paru. Cette piôce> si mal conduite et si mal écrite qu'elle soit, sut porter dans l'âme des spectateo^s un attendrissement que ne leur avaient pas fait éprouver les chefs-d'œuvre de Corneille. » *
INTRODUCTION. cm
a de plus élevé et de plus sublime dans Tauteur du Cid et de Pdymtey et il se choquait à l'excès des aspérités dans le style» des inégalités dans les pensées qui ôtent souvent aux œuvres de Corneille la perfection classique. Il partageait aussi le sentiment de ceux qui jugeaient que Bossuet aurait dû davantage épurer son style. Il trouvait que les plus belles oraisons funèbres du grand évêque de Meaux sont pleines de fautes ^.
f 11 est remarquable, a dit un excellent juge, que, tout en préférant, jusqu'à l'injustice, Racine à Corneille, il ait plus imité les intrigues compliquées du second que la simplicité du premier, et plus souvent les incorrections et les incertitudes de la langue de Corneille que la pureté et la hardiesse contenue de celle de Racine ^. »
Voltaire avait parfaitement conscience de l'infériorité relative de son théâtre. Mécontent de tant de pièces peu durables échappées à sa brillante facilité, il allait jusqu'à avouer n'être « jamais parvenu à faire un seul ouvrage qu'il ne regardât comme très-médiocre*. » Ailleurs il dit qu'enchanté des chefs-d'œuvre du siècle passé, autant que dégoûté du fatras prodigieux des médiocrités de son temps, il va expier les siennes en se faisant le commentateur de Pierre Corneille *. L'écrasante supériorité de ses illustres devanciers l'humiliait, ill'a souvent confessé; quelquefois aussi elle l'irritait, et quand il se mettait à son rôle de commentateur avec cette mauvaise disposition, les négligences et les plus légères fautes de l'auteur du Cid lui paraissaient des énormités. En appuyant avec une sévérité si vétilleuse sur les extrêmes défauts de Corneille, en les cherchant avec une attention si éveillée, en les étalant avec tant de complaisance, et en les grossissant à plaisir, ae paralt-il pas avoir songé à faire excuser les siens propres , et Qe nous révèle-t-il pas sa pensée secrète quand il dit, avec un ton de commisération qu'on a justement pu trouver comique :
« Je n'ai point de terme pour exprimer la peine que me font les fautes de ce grand homme. Elles consolent, au moins, en faisant voir l'extrême difficulté de ^re une bonne pièce de théâtre. »
Si les fautes du maître incomparable le consolaient, incontes-
' Leu. inéd., à M. l'abbé d'Olivet, l*^ avril 1766.
' D.Nisard, HisU de la liiufranç.^ 1. IV, ch. v, § 3.
' hem, sur Pulch,, préface du commentateur.
* Milang. de liuér. *
civ INTRODUCTION.
tablement ses inimitables beautés excitaient aussi son dépit. Un critique aussi modéré que sagace a parfaitement dit, à propos de la mauvaise humeur de Voltaire contre la Métromanie de PiroD, et contre le Méchant de Gresset : « Il y a deux choses dont il n'était pas incapable : être mécontent de lui, et^ ne pas le pardonner aux autres '. » Le même écrivain a observé avec autant de raison que , dans le Commentaire sur Montesquieu , Voltaire semble plutôt s'impatienter contre la gloire de l'auteur de l'Esprit des lois que contre ses erreurs ^.
Nous avons reconnu en quantité d'endroits du Lexique, et nous répéterons ici que les critiques de Voltaire sont très-souvent justes au point de vue du dix-huitième siècle. Pour qu'elles fussent entièrement irr(^prochables , il fauflrait seulement que lo commentateur eût toujours établi une distinction entre la correction d'une époque et celle d'une autre. A propos de ces vers :
« Et l'eût mise en état, malgré tout son appui.
De se plaindre à Pompée auparavant qu'ai lui, > {Pomp.j iii»^')
Voltaire dit: n Auparavant qu'à lui n'est pas français. Cet adverbe absolu n'admet aucune relation, aucun régime. Il faut avant qvtà lui, » Assurément, auparavant que ne se disait pas au dix-huitième siècle, et ne pourrait pas davantage se dire aujourd'hui. Mais nous avons prouvé ({n' auparavant a été longtemps préposition, et a servi aussi à former des locutions conjonctives. Pour montrer qa' auparavant que se disait très-bien avant Corneille, il suffit de ces exemples non cités dans le Lexique :
« Aujourd'huy je Irouveray bien,
Auparavant que je sommeille,
Là où luy rendre la pareille. > (J.-Â. de BaÏf, L'Eunuque, iv,^'
« Auparavant que de combattre. > (Id., ibid., se. 7*)
Quand Voltaire dit : « Depuis ne peut être employé pour quand, pour dès là que , lorsque. Ce mot depuis dénote toujours un temps passé , » il dit vrai pour son époque et pour la nôtre , mais il a tort de laisser sous-çntendre que dii temps de Corneille cet emploi fiit fautif.
» D. Nisard, Bisi. de la liit. franc., 1. IV, ch. vi, § 3. 2 Id., ibid., 1. IV, ch. x,iii, S 6.
INTRODUCTION. cv
Voltaire blâme Corneille d'avoir dit parler à moi y au lieu de me
parler :
« Qu'il entre. A quel dessein vient-il parler à moi ? » {HéracL, ii, 4.)
La remarque du commentateur était bonne pour son temps, îlle le serait de même pour le nôtre ; mais Corneille , en disant nrler à moi^ suivait Tusage, et Tusage élégant d'alors ; avec tous les contemporains , il remplace encore notre lui datif par à lui, à lie; manière de dire excellente en ce qu'elle permettait de disinguer les genres.
Nous ne voudrions pas nous rendre coupable envers Voltaire le l'excès de sévérité que nous lui reprochons contre Corneille. l aurait dû comprendre qu'il n'est pas d'un esprit suffisamment We de précipiter des sentences contre un poète comme Coreille. Nous sentons, nous, quels égards nous devons, dans notre nodeste rôle de lexicographe et de grammairien , à un écrivain omme Voltaire. Nous ne voulons donc pas trop insister sur ses Preurs de critique, et nous reconnaissons volontiers qu'assez auvent ses appréciations sur la langue et le style du grand poète ant exactes, fines et utiles. Nous lui rendons cette justice dans i Lexique toutes les fois que l'occasion s'en présente , en parti- Qlieraux articles ARBORER, BANQUEROUTE, COLÈRE, DÉ- ART, DÉPIT, GAGNER, JETER.
Nous devons seulement ajouter une remarque. Les critiques istes que Voltaire a faites à Corneille sur le fond même de ses ièces, sur la froideur de ses 'dissertations politiques, sur son ialogue, qui, à force d'être raisonné, ressemble aux déductions l'un logicien , sur sa pompe quelquefois emphatique, sur le ton •ourgeois qui avilit le ton sublime , sur l'obscurité de quelques- Uïes de ses intrigues, et sur l'embarras de plusieurs de ses expositions ; toutes ces critiques avaient été faites par Boileau, N, sans nommer Corneille, l'avait suffisamment désigné dans livers endroits de Y Art poétique.
Coneliuiloii.
Plusieurs esprits difficiles, au dix- septième siècle, ne trouvaient pas à Corneille une pureté de style suffisamment académique. « 11 n'a jamais parlé bien correctement la langue française, » disait Vigneul-Marville ^, et Corneille lui-même acceptait assez facilement la critique sur ce point. « Étant demeuré pro- (( vincial, dit-il, ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve « quelquefois le caractère ^. » Prévention d'un côté et modestie de l'autre. De l'étude comparée que nous offrons au public il ressort avec évidence que Corneille, qui se forma à une époqne où il n'y avait encore rien d'assuré, riefn de résolu dans la langue, est en général beaucoup plus correct qu'on ne Ta cru longtemps, mais d'une correction libre et hardie, qui s'émancipe de toute règle non nécessaire. Après des preuves si nombreuses et si fortes , tout le monde devra convenir qu'on peut reprocher • Voltaire un excès outré de sévérité dans sa critique, sans être à» ces « petits écoliers » dont les objections le choquaient etTindignaient. Il restera démontré irréfragablement que les « fatras de Pierre Corneille ^ » ont été singuUèrement grossis par son co»^ mentateur.
Pour avoir si souvent défendu, au moins historiquement, U diction de Pierre Corneille, qu'on ne nous soupçonne pas d'avrf^ pris notre parti d'admirer tout dans ce poète. Nous reconnaissons avec les juges les plus sévères tout ce qui lui a manqué »
» Mélanges, t. II, p. 167-168.
Préf. des Œuvres de P. Corneille, 1" part., 1644, pet. m-12. Il dit encore a» même endroit : « Pour les vers, outre la foiblesse d'un homme qui commenfOit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent la province où je suis né. »
Lettre de Voltaire à d'Alembert, 15 janvier 1765.
INTRODUCTION. cvii
regard de la pureté, de Télégance, de l'harmonie, du tour poétique, de toutes les convenances du style. Ses fautes ne sont pas seulement comme ces rares paillettes de cuivre qu'il ne faut point se plaindre de trouver mêlées aux plus abondantes veines de l'or le plus pur. Elles sont nombreuses; elles sont souvent graves. Voltaire dit plusieurs fois dans ses notes qu'il a a passé beaucoup de fautes contre lalangue , et contre l'élégance et la netteté de la construction ; qu'il a craint de faire trop de remarques, et de marquer une affectation de critiquer ^. » En bien des endroits il a souvent reproché à Corneille, comme des solécismes et des barbarismes, certaines manières de dire très-correctes à l'époque; mais, d'un autre côté, il n'est pas une des pièces du célèbre poète où il n'ait réellement négligé de véritables manquements contre la correction et contre le goût. Nous supprimons la plus grande partie d'un travail où nous-même , pour montrer combien la langue bronche fréquemment dans les vers de Pierre Corneille, nous avions relevé un nombre assez considérable de fautes de diverse nature qui ont été passées dans le Commentaire. Nous nous contenterons de rappeler, d'une manière générale, quelquesunes de celles qu'on rencontre le plus dans l'auteur du Cid et de Rodoffune, et dont plusieurs ont droit d'étonner les lecteurs habitués à la perfection si continue de Racine.
Tout en se tenant bien éloigné de l'esprit de Voltaire qui pèse presque toujours les vers av poids de la prose et confond constamment la propriété prosaïque avec la propriété poétique, on doit avouer que, même dans les chefs-d'œuvre, quelque terme inapropre vient çà et là corrompre la pureté de la phrase et la beauté du vers de Corneille. Nous en avons signalé plusieurs dans ce Lexique; ainsi, pour ne citer qu'un exemple , l'expression singulière épancher une grandeur *.
Non-seulement Corneille pèche de temps en temps contre la perfection du style, mais il pèche quielquefois contre l'essentiel de la langue. La langue de la première partie du dix-septième
' Km, tur Rodog,, ni, 6.
' Voltaire a signalé dans Corneille beaucoup d'impropriétés et de disconve- Qftnces de diction dont nous n'entreprendrons certes pas de justifier le poëte. Koas indiquerons en particulier ses remarques sur Pompée, 1,1,71; i, 3, 40; '•4,2; II, 1, 57; V, 5, 9. — Sur Rodogune, ii, 3, 89; ii, 6, 59; ni, 4, 83; m, 5, ^^i25; lY, 1, 39. La plupart des expressions critiquées dans ces remarques ne "ont, à coup sûr, ni du bon français, ni de la bonne poésie.
cviii INTRODUCTION.
siècle avait bien plus d*aisaiices que celle d'aujourd'hui, et le? règles en étaient moins sévèrement obligées. Mais certains préceptes de style sont de tous les temps, etpersonne n*a le droit de les violer.
Nicomède, qui renferme des vers si magnifiques et si fièrement tournés, ofifre des exemples d'incorrections inexcusables et intolérables. Ainsi, dans ce passage de la scène six du cinquième acte :
« LAODicE. Par le droit de la guerre il fut toujours permis D'allumer la révolte entre ses ennemis : M'enlever mon époux, c'est vous faire la mienne.
▲RSINOÉ. Je la suis donc, madame, et quoi qu'il en avienne... >
La mienne est pour mon ennemie, je la suis est ^ourje suis votre ennemie. Nous avons montré que tout le dix-septième siècle, dans des cas semblables, faisait accorder le pronom le. Mais ici, dans;« la suis; la remplaçant la mienne, quand la mienne répond Kennmih le lecteur est choqué de voir l'expression rendre si mal la pensée.
c L'âme doit se roidir plus elle est menacée. » (Méd., i, 5.)
Ce plus njanque d'un relatif. La pensée est, l'âme doit d'autant plus se roidir qu'elle est plus menacée.
a Vois, comme leur orgueil facile à s'ébranler
Tombe d'autant plus bas que haut il crut voler. » [Imit», m, 6*
Après plus bas, la symétrie demanderait plus haut.
Voltaire, tout en vétillant Corneille à l'excès, a lui-même justement signalé dans ses tragédies des incorrections positives, comme il le fait par la remarque suivante.
« Ils combattront plutôt et Tune et Tautre armée, Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois, Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.
Il y avait :
Et mourront par les mains qui les ont séparés, Que quitter les honneurs qui leur sont déférés.
« Comme il y a ici une faute évidente de langage, mourront que quiner, etqi^^ l'auteur avait oublié le mot plutôt, qu'il ne pouvait pourtant répéter parce qu'iJ est au vers précédent, il changea ainsi cet endroit ; par malheur la même faat< s'y retrouve ' . »
* Rem, sur Hor., m, 2.
INTRODUCTION. cix
Les vers suivants offrent encore des constructions vicieuses :
c Hais l'amour de F État j plus fort que de moi-même,
Cherche, au lieu de l'objet ie plus doux à mes yeux,
Le plus digne héios de régner en ces lieux. » (D. Sanche, ii, 2.)
Plus fort que de moi-même ne peut pas se dire pour, plus fort que l'amour de moi-même, ou que celui de moi-môme. Il est également irrégulier de dire, le plus digne héros de régner^ pour^ le héros le plus digne de régner.
Outre des fautes contre la propriété des termes et Texactitude des constructions, les tragédies de notre poëte, admirateur passionné de Sénèque, de Lucain, même de Stace, offrent encore de nombreux exemples de mauvais goiit. Le goût est même plus souvent en défaut chez Corneille que la grammaire proprement dite, swiout dans ses premières et ses dernières pièces. Malherbe se vantait d'avoir dégasconné la cour. Lorsque Corneille parut, elle n'était plus gasconne, elle était italienne. Les affectations et les recherches prétentieuses et mignardes d'outre-mont se sentent principalement dans quelques comédies^. Les conce^^e des ItaUens, les agudeze des Espagnols déparent de nombreux passages des chefs-d'œuvre mêmes de Corneille.
' Voir, en particulier, la Suiv., v, 2 : « Rival, qui que tu sois, etc.; » la Galène du Palais, IV, 3 : «c Je n'en ai que trop vu, » etc.; et v, 5 : « Vous me pouvez ôteriout sujet de me plaindre, etc.; jusqu'à ... vous approcher d'eux ; » et Cli-
""wfrc, 1, 10 :
• Noires divinités, qui tournez mon fuseau. Vous faut -il tant prier pour un coup de ciseau ? •
• Prenez à votre tour quelque pitié des miens... • jus(ju'â :
■ Faites pour m^étouffer de plus puissants efforts. »
l«e Menteur offre aussi plusieurs exemples de mauvais goût que Voltaire n'a pas relevés. Ainsi dans ces vers de la seconde scène du premier acte :
• Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme, D'une main qu*on me donne en me refusant TAme. Je la tiens, je la touche, et je la touche eu vain, Si je ne puis toucher le cœur avec la main, •
Toucher est employé au sens propre en parlant de la main, et au sens figuré ^*^ouvoir en variant du cœur.
ex INTRODUCTION.
Chez cepoëte dont le style est bien plus imagé ^y bien plushai en couleur que celui de Racine, la critique sévère est souvei obligée de relever le mauvais emploi des figures. Les théories d Voltaire qui iraient à détruire le langage de la poésie sont surtoi excessives en ce qui concerne les métaphores, contre lesquelli il exerce une rigueur géométrique. Cependant plusieurs de celli qu'il a reprises chez Corneille sont réellement vicieuses. Des jogi moins suspects en ont également critiqué quelques-unes, comn
* Corneille a conservé jusqae dans Vlmitation ses habitudes de style imag Dès les premiers chapitres dû livre premier, on rencontre cette poétiqne expre sien, porter les couleurs éCune chose pour signifier en avoir les apparences. Dans même livre, laisser attiédir est dit d'une manière également poétiqne, au figoi pour laisser refroidir :
« Noos laissons attiédir son impuissante ardeur, • (i., I
Plus loin on rencontre ces vers expressifs :
c Et combien est puissante à dérouiller le vice
L*ai|teur des tribulations. • (iti, 5
DérouHier le vice, pour signifier enlever la rouille du vice, le déraciner de l'in pourrait paraître une création de Corneille ; mais Ronsard avait dit ai^rava en parlant de Tamour :
c Celuy vous dérouilla la honte de jeunesse. »
{Les Vers d'Eurym. et de Calliréet Élég. du poète à Earyi
On pourrait encore relever, dans nmitation, beaucoup d'expressions neuves poétiques, comme un sommeil croupissant^ dans ces vers :
a Et qu'une lenteur morne, un sommeil croupissant
Tiennent enveloppé de tant de nonchalance,
Qu*à tous les bons effets je demeure impuissant. » {i^t
La mutine insolencCy dans cette belle traduction du latin. Qui sibi ipsi violenii fréquenter facit :
« Et lui-même à toute heure il se fait violence
Pour vaincre de ses sens la mutine insolence, ^ ih ^
Dans l'édition de 1652, Corneille avait mis :
• Pour vaincre de la chair la brutale insolence. • Dans l'édition de 1654, il corrigea :
« Pour vaincre de la chair la coupable insolence, »
Ce n'est qu'à la troisième édition qu'on le voit arriver à cette épithète si nea^ si énergique et si poétique.
Voilà un bel exemple des heureuses corrections d'un poète qui, d'ordinaii réussissait surtout au premier jet.
INTRODUCTION. cxi
celles de ces vers fameux dont Boileau, Racine et Fénelon ^ ont fait sentir le faux :
« Impatients désirs d'une illustre vengeance,
Dont la mort de mon père a formé la naissance, etc. » {Cinna, i, 1.)
Les figures de Corneille pèchent souvent pour n'être pas contmaées, comme dans ces vers :
« Une heure de froidear à propos ménagée,
Pour remtraser une âme à demi dégagée ^
Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris
D'un biei dont cet orgueil fait mieux sentir le prix ; » (Mél., iv, 1.)
OU pour être incohérentes, comme dans ces autres vers écrits à une très-longue distance des premiers :
c Mille autres te diront que pour ce bien suprême. Vainqueur de toutes parts tu t'es vaincu toi-même ; ' Us diront à l'envi les bonheurs que la paix
Va faire à gros ruisseaux pleuvoir sur tes sujets. •
(Au Roif sur la paix de 1678.)
La continuation aflfectée de la même image est encore un défaut où Corneille, obéissant au goût de son époque, tombe quelquefois dans ses tragédies, et qui choque justement, parce que les spectateurs n'aiment pas à être détournés de l'émotion du drame pour suivre une allégorie curieusement préparée et prolongée.
Bien des expressions singulières déparent aussi sa versification, si riche soit-elle d'ailleurs :
« C'est votre foudre, ô ciel I qu'à mon secours j'appelle ;
Œdipe est innocent, je me fais criminelle.
Par un juste supplice osez me désunir
De la nécessité d'aimer et de punir. » {Œd., iv, 5.)
Désunir de la nécessité d'aimer et de punir nous paraît une sin- S'ilarité de style dans le goût de Lucain. Les vers suivants ne sont pas d'une facture plus heureuse :
« Savez-vous ce qu'il aime ? H est hors d'apparence
Qu'il fasse un tel refus sans quelque préférence.
Sans quelque objet charmant^ dont t adorable choix
Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois. » {Sur., m, 3.)
' Voir Fénelon, Leit. à tAcad., vi.
cxiï INTRODUCTION.
Il faut réfléchir quelque temps pour comprendre que
« ... Dont Tadorable choix Fermée tout son grand cœur au pur sang de ses rois, »
veut dire : le choix qu'il a fait de quelque objet adorable empêche son grand cœur d'être touché du mérite de la fille de ses rois; et, indépendamment de Tobscurité, Texpression est bizarre.
Des fautes de cette sorte pourraient être relevées en asseï grand nombre ^
Avouons-le donc, en nous affranchissant de la partialité de Tenthousiasme, la simplicité n'est pas le trait caractéristique di style non plus que du génie de Corneille; on ne peut pas dire que le mot de simphcité embrasse toute la langue de Corneille Par une conséquence nécessaire, on ne peut pas davantage son tenir que son goût ait été sûr. Trop souvent des recherches, do affectations, quelquefois des bizarreries, gâtent ses plus sublime beautés. Aussi n'a-t-il pas droit à être, ne peut-il pas être classique comme Test Racine.
La poésie de Corneille pèche encore assez souvent par la dureté L'auteur de Phèdre et à'Athalie n'aurait jamais commis la caco phonie de ces vers :
« Ces charmes à Carthage autrefois adorés
Ont soudain réuni ses regards égarés, » {Sophon.^ il, 1
« Quelle gloire à Plautine, ô ciel I de pouvoir dire,
Que le choix de son cœur fut digne de Tempire ;
Qu'un héros destiné pour nSaitre à Tunivers
Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers,
Et qu'à moim que d'un ordre absolu d'elle-même
11 auroit renoncé pour elle au diadème ! • {Oik,^ i, 3*
Les tragédies de Corneille présentent nombre de vers ans» durs; on y trouve bien rarement la douceur racinienne, ni cette souplesse , ces nuances , enfin toutes les parties délicates de Tari d'écrire où excelle l'auteur de Phèdre et d'Athalie, Aucun homme, d'aussi loin qu'il ait surpassé les autres, ne fut avantagé de toitf les dons.
• Voltaire a signalé dans Corneille quantité de vers qui pèchent réellemeû' contre la justesse des figures. Voir, en particulier, ses remarques sur Po** pée, 1, 1 ; sur Rodoguue, n, 6.
INTRODUCTION. cxiii
B est hors de dispute que Corneille possède au suprême defçré l'énergie du style, la fécondité des expressions. Personne mieux qiie lui ne sait presser en peu de mots un sentiment ou une pensée; toujours économe de mots et toujours prodigue d'idées.
Coname on Ta excellemment dit : « Corneille parle mieux que tout autre la langue de l'élévation de Tâme, de la dignité du rang, des affections fortes et généreuses , même des grandes pensées de la politique et de Tambition '. »
Malheureusement cet écrivain à la nerveuse éloquence rend çnelquefois sa pensée un peu obscure à force de précision, et peut paraître forcer la langue, comme quand il dit :
I Raffermis-toi, mon âme, ei prends des sentiments
À te mettre au-dessus de tous événements. » {Sopkon., v, 1 .)
Nous n'osons cependant critiquer ouvertement des vers qui renferment une ellipse hardie : Des sentiments à te mettre au^ itim de tous événements y c'est-à-dire, des sentiments qui aillent à te mettre, qui soient capables de te mettre au-dessus de tous événements.
On sait que Boileau citait pour exemple de ce qu'il appelait du ^imatias fin et double y ces (|uatre vers de la tragédie de Tite et Bérénice (i, 2) :
t Faut-il mourir, madame, et si proche du terme Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme. Que les restes d'un feu, que j'avois cru si fort, Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?»
Non-seulement Despréaux, mais Molière et Baron n'entendaient rien à ces vers obscurs. Corneille lui-même consulté, dit-on, par le célèbre acteur qui devait jouer le rôle de Domîtien dans sa pièce, répondit qu'il ne les entendait pas trop bien non plus '.
En plus d'un endroit aussi, Corneille veut pousser trop loin ses effets de style et de pensée , et il oublie que , dans la littérature comme dans les choses de la vie, le tempérament fait la force, fe manque de mesure lui a fait quelquefois forcer la langue par ^es constructions peu naturelles, et violenter son génie par iestoumures trop latines, trop espagnoles ou trop cornéliennes.
le style de Corneille, si fort de pensées, offre cependant de
' Bonald^ Recherches philosophiques, eh. ix. ' Voir le Bolœana.
cxiv INTRODUCTION.
fréquents remplissages, et des tautologies qui surprennent par leur opposition tranchée avec Tidée qu'on se fait du style co> nélien, comme dans ces vers :
« Je sais, comme il est bon, que ses trésors ouverts
Lui seroient tans réserve entièrement offerts. » {Méà.t ui,2.)
« Sa robe dont l'éclat sied mal à sa fortune,
Et n'est à son exil qu'une charge importune,
Lui gagneroit le cœur d'un prince libéral,
£t de tous ses trésors l'abandon général. • (/MO
« Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme.
Des leçons d'Ânnibal, ou de celles de Rome. *
Adieu, pensez-y bien, je vous laisse y rêver. » (iVicowi., i, 3.)
' Corneille est-il porté par son sujet, il s'élève à une hauteur sublime; la pensée ne le soutient-elle plus, il tombe à cent pieds au-dessous de lui-même. Il faut bien reconnaître ces inégalités, quand on relit avec une attention critique tant de vers qu'il est inutile de rappeler ici, parce que Voltaire en a suffisamm©»* montré Tétonnante faiblesse.
Au genre de faute qui vient d'être signalé Ton peut ajouter rbabitude trop fréquente chez ce poëte de reprendre une pensée en plusieurs manières et de la délayer. Le commentateur a eu là un beau champ pour sa critique ; mais il l'a encore outrée, et T* gâtée par des expressions injurieuses, surtout dans sa correspondance, comme lorsqu'il écrit, parlant de la petite-nièce du graad tragique : « M. son oncle me fatigue un peu; il est bien bavardi bien rhéteur, bien entortillé , et vous présente toujours sa peasée comme une tarte des quatre façons ' . »
Nous croyons en avoir assez dit pour montrer combien mofi sommes loin de prétendre voir dans Corneille des perfectioDS ^ n'y sont pas, et aussi de contester la justesse de nombre de»!»* tiques contenues dans le Commentaire de Voltaire. Ce que nflO* y reprenons, ce sont les méprises, c'est l'excès, c'est VachwM' ment, c'est l'insulte.
Nous avons déjà fait connaître en partie les erreurs, les préjugés et les passions qui ont si souvent égaré le jugement i« célèbre commentateur. Si indigné que nous ayons été quelquefctf de sa glose trop souvent maligne et infidèle, nous repoissons l'idée qu'il ait obéi à un parti pris d'exagération et de dé-
« Lettre à Tbibouville, 26 janvier 1762.
INTRODUCTION. cxv
nigrement envieux. Personne n'est moins que nous disposé à croire que Voltaire ait prétendu abattre la statue du ^rand Corneille pour élever sur ses débris la sienne propre; que son intention, en examinant à toute rigueur les tragédies de Corneille, ait été d'abaisser la gloire du père de notre tragédie au-dessous de Racine, pour s'élever lui-même au-dessus de Racine. Non, la rivalité et l'envie ne sont pas des explications suffisantes ni même acceptables de l'acharnement de Voltaire contre Corneille : nous le répéterons après bien d'autres, il eût plutôt dû être jaloux de la gloire de Racine.
La différence d'esprit, l'opposition dans la manière de conce- Toir et de pratiquer l'art de Melpomène, et aussi un peu le dépit çue lui causait le sentiment de son infériorité, tels sont donc, en yjoignant ses préventions ^, les principes déterminants des irrévérentes injustices auxquelles Voltaire s'est laissé emporter avec la fougue sans cesse croissante de sa batailleuse vieillesse. Au-
' Nous tenons à dire notre pensée tout entière. Si nous déchargeons à peu pvès complètement et très-volontiers Voltaire de l'accusation de basse jalousie, MQS soutenons qu'évidemment il a, au moins par moments» cédé à la passion, obéi à ses préjugés, servi ses haines. Et où la passion n'entratnait-elle pas cet ^rit emporté? A quels excès ne s'est-il pas souvent laissé aller? A quelles basasses même ne s'est-il pas plus d'une fois dégradé pour atteindre ses fins, pour GOBteoter sa haine ou sa vanité?
llne des passions auxquelles Voltaire a obéi incontestablement dans le Corn- ■MfaifeMir Corneille, comme dans le Commentaire sur Pascal^ et partout ailleurs, c'Mt l'esprit anticatholique. Indépendamment de ses partialités et de ses haines, ^joars plus vivaces plus il vieillissait, le torrent des opinions coulait alors dans Ut sens si opposé à celui du dix-septième siècle, qu'il ne pouvait pas avoir de fjOlKithie pour un poète dont l'inspiration fut profondément catholique, pour un It^NDiae qui voulut expier celles de ses tragédies qui étaient toutes profanes en ^^Micrant. plusieurs années de sa vie à traduire en vers \ Imitation de Jésus-
Oovoit par plusieurs endroits de sa correspondance avec d'Alembert combien t^bile s'échauffait, combien ses passions s'allumaient, même à propos de tragé- ^i dés qu'une question religieuse était en jeu. W écrivait à son confident, le IS septembre 1761 : « Il ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire Inventé. Je la dirai à genoux, et l'encensoir à la main.
* Il est vrai que, dans l'examen de Polyeucte^ je me suis armé quelquefois de v^ies de cochon, au lieu d'encensoir. »
L'homme parle ici de l'abondance du cœur, et laisse échapper son secret. Il a Rajouter : « Laissez faire, ne songez qu'au fond des choses; la forme sera •<^t autre. • On sent qu'en pareille matière il ne pourra jamais assez se dominer Pi^iir être juste, ou pour sauver du moins l'apparence.
cxvi INTRODUCTION.
cune des productions de génie consacrées par le suffrage des siècles n'a été à couvert de la souveraineté des décisions de cet audacieux esprit; mais, en fait de style, non plus qu'en toute autre matière, on ne saurait assujettir la liberté de son jugement à l'autorité d'un homme qui a cédé si souvent à tant de causes d'erreur, et l'on ne doit respecter ses arrêts qu'abonnes enseignes.
Voltaire lui-même a dit : « On doit, ce me semble, accorder à la poésie plus de liberté qu'on ne lui en donne *. » Et cependani il a condamné chez Corneille, comme chez Molière et chez La Fontaine, quantité d'expressions qui sont du meilleur usage dans b langue poétique; ainsi que tous les auteurs du dix-huitième siëde^ il a trop obéi et sacrifié à l'esprit grammairien, et l'un des pliu grands profits à tirer d'une étude attentive de Corneille et de sei illustres contemporains est d'apprendre à suivre, non pas tant 1^ rigueur de la grammaire dans ce qu'elle a de trop conventionnel que l'instinct hardi et spontané du génie.
Certes, il faut voir dans la grammaire autre chose que l'art d réduire à certaines règles, en apparence arbitraires, le langag des hommes. Elle est une des sciences les plus sérieuses et te plus releyées, quand elle s'applique à trouver la vraie cause d l'usage, à rendre raison de ses singularités, de ses contradictioii et de ses bizarreries apparentes, enfin à établir des principes sur^ précis et généraux. Le corps de la langue ne joue et ne marcb qu'en suivant certaines règles; le véritable esprit grammatic^ consiste à les fixer ou à les expliquer philosophiquement, et montrer que tous ces emplois si multipliés, si variés, quelquefoi' au premier aspect si illogiques, ne sont pas réglés par un usag capricieux, taais par un principe d'institution, et renferment soi vent une raison d'autant plus intime et plus profonde qu'elle e plus cachée; enfin que tant d'anomalies qui ont fait si souvei la croix des grammairiens et des philologues paraîtraient à tôt très-logiquement justifiables, n'étaient l'éloignement des temj où elles se sont établies, et l'oubli de tant de choses qui en a éi une conséquence.
La grammaire n'est donc pas plus un vain système que 1 logique; les finesses de la grammaire sont fondées sur ce quH a de plus délicat dans la logique ; enfin la grammaire est 1 logique même appliquée à l'art d'énoncer correctement ses pei
* Rem. sur Sert. 1 1, 3.
INTRODUCTION. cxvu
sées. Les principes du langage sont le chef-d'œuvre, le necpltis ultra de Tesprit humain; et assurément une étude approfondie et méthodique de ces principes est le cours de philosophie le plus parfait qu'il soit possible à l'homme de suivre. Aussi est-ce avec grande raison que Quintilien a dit de la grammaire que « de toutes les études, c'est peut-être la seule qui ait plus de réalité que d'apparence, plus de solidité que d'éclat. » Et quœ txl $ola omni studiorum génère plus habeat operis^ quam ostentatmii\
La grammaire positive est utile comme la grammaire philosophique. En quoi que ce soit, des préceptes, même donnés d'autorité, et sans entrer dans les raisons, sont très-utiles à l'usage et lui servent de fondement. En quoi que ce soit, les précepte» sont nécessaires pour mettre et confirmer dans les bonnes voies, pour éclairer le chemin, pour préparer les découvertes. C'est donc une fausse prétention de croire, comme on l'a quelquefois soutenu, que l'on puisse parfaitement apprendre les langues par un pur usage et sans aucune règle de grammaire. Non-seulement les règles servent à enseigner promptement la correction , mais le goût même acquiert plus de justesse grâce aux règles qui sont Uen digérées, aux règles qui, suivant une expression de l'abbé Girard, « ne sont que l'usage attentivement considéré et méthodiquement rendu. »
La grammaire est d'une grande, d'une incontestable utilité ; Biais Pabus en est facile et n'est que trop ordinaire. Des règles sont indispensables, mais il les faut bien choisies, bien fondées 6t peu nombreuses. Il faut qu'on n'attende pas tout de ces i^les, qui presque inévitablement ont le vice de ne s'étendre <P'aux genres, de n'aller presque jamais à l'espèce, et encore moins à l'individu ; et que l'on comprenne qu'elles ne peuvent ^ppléer au détail des réflexions produites par l'exercice et la pratique attentive des écrivains. Quintilien , en recommandant aux instituteurs de ne jamais séparer l'exemple du précepte, leur fait justement observer que la voie du conseil est l^^Dgue, et que celle de l'exemple, au contraire, est aussi courte î^e sûre. Longum iter per prœcepta; brève et efficax per exempta. ^^ de préceptes^ et beaucoup d'usage, disait aussi sagement Ramus,
' OoinUl., /fu/ti., 1, 4.
cxviii INTRODUCTION.
qui avait cependant composé trois grammaires, une grecqae, une latine et une française.
Malheureusement nombre de grammairiens, dont l'influence a souvent été considérable^ ont si mal compris leur mission qu'ils ont, chacun pour leur part, tristement contribué à Tappauvrissement, à la décadence du français original, expressif et sagement hardi que parlaient nos pères. La grammaire ne devait être qu'une constatation rigoureuse, on en a fait une législation arbitraire.
Si quelques grammairiens, dont l'Académie a fourni les plus illustres, ont su fixer la langue dans des principes certains, combien la plupart ont-ils gêné la libre vivacité du style I Grâce à quelques-uns d'entre eux, la langue a gagné en rigueur et en exactitude ; mais, grâce à eux aussi, combien a-t-elle perdu en souplesse, en vive allure I En dédaignant de se tenir dans le courant populaire de la langue, combien lui ont-ils fait perdre de sa vigueur, de sa naïveté ! Grâce aux grammairiens , ou plutôt auJ grammatistes, cette hardiesse créatrice qui caractérise nos écrivains originaux a dégénéré en une froide correction grammati* cale, quand correction il y a.
La plupart des règles que les grammairiens ont établies d'uiW façon absolue ont besoin d'être soumises de nouveau au creuse de l'observation de la pratique des grands écrivains. Autant d< règles, souvent autant de démentis donnés aux plus éminent auteurs ; à chaque moment leurs décisions capricieuses frappeU d'incompétence les meilleures autorités : le Commentaire deVo] taire sur Corneille^ malgré son excellence à certains égards, sol firait à le montrer. L'œuvre des grammairiens, en général, a et de contraindre la langue sous des lois aussi étroites que hasardée^ Sur ce pied-là l'on peut déclarer hardiment que les grammairien jurés sont les fléaux des langues. Grand bonheur pour l'origia^ lité«t la richesse de la langue française que la grammaire n'ait pi^ été fixée au dix-septième siècle ! grand bonheur que ceux qui soD devenus les maîtres éternels de l'idiome français n'aient pas et*! avant de produire leurs chefs-d'œuvre, accablés sous un tas de préceptes plus ou moins arbitraires, qu'ils n'aient pas été étroitement asservis à ces formes qui restreignent, qui emmaillotttfit les langues ! Les hommes qui n'obéissent qu'aux lumières directes de leur esprit et à l'excellence de leur goût, voilà ceux qui lo^ le plus pour la richesse des langues.
INTRODUCTION. cxix
Corneille, malgré ses inégalités, est tout au premier rang de ces heureux et bienfaisants génies ; et rappeler à Tétude attentive de ses œuvres complètes, comme Ta fait l'Académie française, est un des plus grands services qui pouvaient être rendus à la langue : il est, avec Bossuet, celui de tous nos auteurs qui pent le mieux corriger nos timidités scrupuleuses, et redonner de l'essor à notre style devenu généralement trop terre à terre.
Celui de P. Corneille respire une énergie, une fierté, une indépendance rares dans notre littérature classique, qu'il doit et à sa nature, et aux inspirations des poètes espagnols, des Calderon, des Lope de Véga, des Guillem de Castro, même des Roxas. La puissance de composition et la grandeur dans la pensée comme dans Texpression le rendent incomparable.
A cette belle ordonnance, à cette force de style, à cette profondeur de peosée, on reconnaît à la fois Tbomme inspiré et l'écrivain laborieux. Corneille laissait souvent aller sa plume au courant de son génie : il en sortait quelquefois des spontanéités sublimes, parfois aussi des vers négligés et faibles. Mais habituelfement il ne se fiait pas à sa rare facilité, il travaillait et retravaillait toutes ses pièces morceau par morceau. On lit dans les aotes manuscrites de Tralage : « M. de Corneille a refait jusqu'à *ioi8 fois le cinquième acte de sa tragédie d'Othon. Cet acte lui wûtoit plus de douze cents vers, à ce qu'il disoit, tant il avoit peine iw contenter. »
Ces soins patients étaient donnés aux délicatesses et aux curiofitésdii style, autant qu'au fond des choses. C'est grâce à cette application persévérante qu'il parvenait à ces formes architectu- ^% qu'il enfonçait la signification des mots, selon l'énergique ^pression de Cicéron',et créait ces vers frappés pour durer <îWûme l'airain.
Tout le monde est d'accord pour rendre hommage à la gran- ^, à la majesté du style de Corneille, à ces qualités fortes et puissantes qui arrachaient de si enthousiastes admirations aux ^temporains, dont Ch. Perrault s'est fait l'écho quand il a dit : « Il seroît malaisé d'exprimer les applaudissements que ses tnvrages reçurent. La moitié du temps qu'on donnoit au spec- **cle s'employoit à des exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux endroits, et lorsque par hasard il parais-
' yerbum procudere, [De Oraiore, m, 3.)
Gxx INTRODUCTION.
soit lui-même sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de tant de gloire ^. »
Et qu^avait été Tart du théâtre aux mains des devanciers el des contemporains des débuts de ce grand homme? Il n'avait devant lui que des modèles du mauvais et du médiocre. Dorant tout le seizième siècle il n'y avait point eu de théâtre véritable: d'assez plates traductions des anciens^ ou des fabUaux distribués en scène, voilà toute la richesse dramatique de cette époqae. Les auteurs les plus recommandables manquaient lourdement aux premières lois de l'art. Très-peu ou point d'originalité, un goût faussé, une révoltante ignorance des convenances, à chaque instant des grossièretés bien capables de choquer ceux mômes qui comprennent le mieux que le respect du langage consiste plus dans le sens des paroles que dans leur euphémisme; un style pitoyable de négligences, fatigant de recherches, d'obsco* rites, de phrases embarrassantes, d'incises multipUées à l'iafim et enchevêtrées en tous sens, comme la plus mauvaise prose d'alors. Cette médiocrité se sent davantage plus on approche de l'époque où Malherbe et Corneille devaient opérer une si grande révolution. Rien de si faible que la poésie des vingt-cinq de^ nières années du seizième siècle ; ce qui faisait dire au cardinal du Perron : « Je crois que la langue française est parveniM à sa perfection, parce qu'elle commence à décliner; tous ceux qui écrivent aujourd'hui ne font rien qui vaille, ils sont tous niais ou fanatiques. » A peine un seul poète dramatique, Jean de Schelandre, l'auteur de Tyr et Sidon^ peut-il échapper, pour quelques parties, à cette juste condamnation.
Ainsi Corneille dut à lui-même tout ce qu'il a été, et il a pa dire : « Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avee les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde qjsfi polie, et de quelques modernes qui commençaient à se produis® et qui n'étaient pas plus réguhers que lui ^. »
La seule grande influence française qui servit puissamment k génie de Corneille, ce fut celle de Malherbe, dont des écrivains plus jeunes que lui, mais poètes déjà connus, les Claude d'Bxpilly, les Vauquelin des Yveteaux, s'étaient empressés d'adopter
* Perrault, Les Hommes illustres, Pierre Corneille. Examen de Mélite.
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et de populariser la manière que firent irrévocablement triompher ses vrais disciples, Coulomby, Touvant, du Moutier, surtout Maynard et Racan, formés dans ces assemblées littéraires où, pendant plus de vingt ans, le poète réformateur professa ses nonyelles doctrines en fait de composition et de style.
Corneille recueillit seulement plus tard les leçons des anciens, gne d'abord il ignorait à peu près complètement. Lorsqu'une fois il eut abordé leur étude, il vit en eux les vrais modèles de l'art ; mais il sut en même temps sentir tout ce qu'ils avaient laissé à ftire à la création libre et originale. « Je leur porte du respect, a-t-il dit, comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver \ » Ce^champ qu'avait remué l'antiquité, il le cultiva si Uen qu'il lui fit produire des fruits d'une excellence inconnue à la Grèce comme à Rome. La tragédie haute, sublime, et cependant naturelle, qu'il inaugura en France à une époque de goût corrompu , cette poésie dont toutes les beautés viennent de la force et de la plénitude du sens ; cette puissance de composition, ce talent de nouer fortement une intrigue et de dégager vigoureusement les situations les plus compliquées; cet art suprême de faire de l'admiration un des plus puissants ressorts dramatiques, etdesubjuguer par le développement de ces grands sentiments îu'il puisait dans son âme et dans son caractère d'une incomparable noblesse ; et avec tous ces hauts mérites, cette magie d'un style qui n'a qu'un nom, le style cornélien : où est le modèle de toutes ces choses transcendantes, à Athènes et à Rome, aussi bien péchez les nations modernes?
Même ses premières pièces, avec tous leurs défauts, même ses comédies les moins estimées, furent un immense progrès. C'est flélite (1629), malgré toutes ses imperfections, qui ouvrit la route ^ style simple et concis regardé alors comme trivial et univer- ^ement méprisé : la préface même de cette comédie en fournit Ja preuve. En la publiant, Corneille témoigne la crainte que, sa ^on d'écrire étant simple et naturelle, la lecture ne fasse prendre ^naïvetés pour des bassesses.
Dans cette carrière de soixante ans de travaux tous glorieux, Mque inégaux, il exerça l'influence la plus puissante et la plus heureuse sur les grands classiques. Il communiqua l'habitude de
* Milite, préface.
cxxii INTRODUCTION.
penser avec noblesse, il ouvrit la voie du beau et du grand ;€ nos plus admirables auteurs Ty suivirent en évitant les écuefl que leur signalaient ses fautes mêmes dont on doit l'exbiistt comme venant d'imitation, tandis que la justice demande qu'a lui fasse honneur de ses plus grandes beautés, comme étant d son propre fonds.
Pour comprendre Tinfluence de Corneille sur les grands écri vains qui Tout suivi, dont il n'y a pas un sur lequel le génie d rUlustre tragique n'ait réfléchi quelques-uns de ses rayons S i suffit de lire les nombreux exemples qui acccompagnent no principaux articles. On verra combien de locutions créées oi mises en crédit par ce puissant génie ont été imitées par les pro sateurs comme par les poètes. Il méritait, à double titre, d'être l maître des uns et des autres, car l'art d'écrire en vers n'est pa le seul où il se soit distingué.
Sa prose se soutient dignement à côté de sa poésie. Voltaip a dit, à propos de l'Épître dédicatoire de Cinna : « Voilà m étrange lettre, et pour le style et pour les sentiments. On n'^ reconnaît point la main qui crayonna Vâme du grand Pompé et Vesprit de Cinna. Celui qui faisait des vers si sublimes n'es plus le même en prose '. » C'est là une de ces injustices queleeeii seiir de Corneille, soit légèreté, soit d'autres motifs, a commise au sujet du poêle commenté par lui. Un bel esprit, contemporaii de l'illustre tragique, a porté un jugement tout contraire. Saint Évremond, parlant d'une lettre où l'auteur du Cid et de Polyevci le remerciait de ses favorables appréciations, s'exprimait ainsi « Je suis fort obligé à M. Corneille de l'honneur qu'il me fait. S^ lettre est admirable, et je ne sais s'il écrit mieux en vers qu*ei prose*. » Plusieurs lettres de Corneille méritent ces éloges; mai ils sont surtout applicables à ses trois Discours sur la poésie drm matique, où tant d'idées justes et solides sur l'art qu'il pratiqua si longtemps et si glorieusement sont résumées dans le style h plus net, le plus ferme et le plus correct. L'auteur du Ced, à*Bo race, de Cinna^ de Polyeucte^ déploie encore un talent de prosa teur du premier ordre^dans ses Préfaces et ses Examens^ qui, ave<
1 Pascal ne sut pas sentir le mérite de la poésie de Corneille, mais il ii^<^^ les pensées fortes semées dans ses tragédies, pour les transporter dans le graD€ ouvrage apologétique dont il avait conçu le projet.
' Comment, sur Corn., Rem. sur Cinna,
^ Lettre à M. de Lionne.
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ksDimurSy prouvent que cet éminent tragique ne fut pas, comme on l'a dit plusieurs fois^ livré au seul instinct du génie, mais qu'il avait profondément médité sur son art, et que personne peutêtre ne calcula plus fortement et plus patiemment ses effets de théâtre. La même supériorité de talent éclate dans des productions moindres et généralement peu connues, comme dans les diverses préfaces de la traduction de Vlmitation. Une seule pièce en prose de Corneille est inférieure; c'est le discours qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie. Cette harangue trèscourte est étonnamment lourde et négligée, et renferme des traits dn plus mauvais goût, comme quand l'auteur peint Tépanouissement de son cœur et la liquéfaction intérieure qui relâche toutes les puissances de son àme. Il faut pardonner à ce fier et mâle génie de n'avoir pas été lui-même dans un compliment de pur appareil, prononcé au sein d'une assemblée dont il n'avait pas à se louer; et un discours de quelques pages, fût-il détestable, ne saurait faire oublier les nobles titres de Corneille à la gloire de prosateur comme à celle de poète.
Homme étonnant et immortel, qui, dans quelques pièces au moins, sut réunir les beautés les plus sublimes de l'une et de l'autre scène, et se montrer grand prosateur en môme temps que grand poète; qui forma Molière et Racine, et mérita d'être étudié etimité par Pascal et Bossuet; enfin dont le génie, comme l'a reconnu Voltaire, a tout créé en France I
FIN DE l'introduction.