‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en général (volume 5)Chapitre 5 sur 375 · IV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IV INTRODUCTION

rions dire combien de milliers d'ouvrages imprimés ou manuscrits de toute date et de tout genre, nous n'avons pas rencontré, ou nous n'avons pas remarqué un seul exemple de l'adjectif amatrique, sans mesure , désordonné , probablement du grec aftgrpoç, employé dans cette phrase de la Lettre apologétique: « Il suffit qu'ayez fait une folie amatrique, sans que j'en fasse une à vous répondre, comme vous m'y conviez. » Néanmoins nous jurerions que ce terme n'a pas été fabriqué par Corneille ; s'il eût voulu créer des mots, il en eût fait de plus harmonieux, de plus poétiques, et surtout de plus intelligibles.

La langue de Corneille est sortie du même courant et de la même source que celle de tous ses contemporains; mais il la manie avec autant de fécondité que d'originalité. Il possède à un très-haut degré cette faculté des écrivains de génie de présenter sous une expression nouvelle les objets dont ils s'occupent, parce qu'ils savent toujours y découvrir de nouveaux aspects. Dans ses moments d'inspiration, il rend les mots tout neufs par l'usage qu'il en fait, et par son habileté à les enrichir de sens plus étendus. Il ne se sert que des expressions de tout le monde, et souvent il les choisit peu, mais quand il a de grandes pensées ou de beaux sentiments à rendre, il se les approprie, .il les change, il les varie, il les place, nous ne dirons pas avec un tel art, mais avec tant de bonheur, qu'il paraît les inventer. Et ces incomparables beautés de diction ne brillent pas uniquement dans les six ou sept pièces sur trente-trois jugées par Voltaire seules dignes de la représentation, mais encore, au moins par éclairs, dans les productions les plus dédaignées de notre Eschyle.

Cependant on ne peut pas dire que Corneille ait excellé dans la science du style autant que son glorieux successeur. L'inégal auteur du Cid et d'Attila n'est grand ou n'est original par l'expression que lorsque le sujet inspire sa veine, et que la force de la pensée lui fait créer, tout d'une pièce, un style qu'on ne peut appeler que le style cornélien. A l'exception de ces moments où il est sous la puissance du dieu, il demeure inférieur, comme artiste, à l'auteur de Phèdre et à'Athalie, Celui-ci captive ou charme toujours par la beauté ou par la grâce d'un style dont les Sophocle, les Platon, les Virgile offrent seuls l'analogue. C'est lui qui possède éminemment le secret de ces expressions tournées qui relèvent et embellissent les moindres détails, de ces rapprochements noaveaux, de ces alliances de mots qui révèlent des

INTRODUCTION. ' v

rapports inattendus, de ces locutions de génie qui peignent une masse d'idées, de ces figures naturelles et frappantes, de ces transpositions qui aident à Télégance sans nuire à la clarté, de ces ellipses qui transforment les locutions et donnent des ailes au vers.

Racine a pris à Corneille des expressions en grand nombre, comme il lui a pris des situations, des mouvements, des traits ; mais, incontestablement, il a beaucoup plus inventé qu'il n*a emprunté, et il est peut-être de tous les écrivains du dix-septième siècle celui qui, en produisant ces pensées immortelles et consacrées à Tadmiration de tous les siècles, fît faire le plus de progrès à la langue proprement dite. Aussi, à la lecture, Racine plalt-il plus généralement aux esprits délicats et cultivés. Mais, à la représentation, Corneille reprend ses avantages. Ce génie bardi, et quelquefois inculte et inégal, est fait pour être entendu bien plus que pour être lu. On ne peut pas le bien juger en deliors de Taudition. Un poète si éminemment tbéâtral a besoin d'être mis dans sa perspective, qui est le tbéâtre.

Nous avons, dans quantité d'articles particuliers et dans quelques-uns des articles généraux, comme aux articles inversion, article supprimé, emploi du subjonctif, paî^ticipe, latinisme, etc., etc., indiqué les caractères principaux du style de Corneille. Nous devons ajouter ici quelques développements et quelques détails nouveaux, glissant sur les points rebattus et usés par les maîtres de la critique. Nous parlerons d'abord des latinismes que présentent à chaque instant la prose comme les vers de notre grand ^sigique.

Le latinisme est le fond même de la langue française. Nous sommes moins que personne disposé à méconnaître l'influence ^^ grec sur le français. La langue des Hellènes, nous le savons, fut usitée dans la Gaule narbonnaise longtemps avant l'ère chrétienne, et continua d'y être cultivée dans les siècles suivants. C'est en grec que les premiers ministres de l'Évangile y vinrent annoncer la foi à des populations dont le plus grand nombre les comprenait. La langue grecque s'entretint par l'enseignement des écoles publiques, et par les relations des premiers rois de France avec les empereurs d'Orient, tantôt leurs alliés, ^tôt leurs ennemis. Familière pendant des siècles dans le Midi, surtout dans le royaume d'Arles , elle pénétra moins avant dans les provinces du Nord, cependant elle y marqua la langue gêné-

Page 1