‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en général (volume 5)Chapitre 4 sur 375 · II INTRODUCTION · texte numérisé non relu

II INTRODUCTION

tre,chez les Mairet, les Tristan rHermite, les Scudéri, les Rotrou. Peu d'écrivains ont eu une individualité de génie comparable à celle de Corneille ; un grand nombre ont eu, si Ton nous permet cette expression, plus d^individualités de langage.

Le grand tragique ne cherchait pas à faire des mots , ni même des locutions, et n'affectait pas non plus la nouveauté des images; il embellit les figures d'usage qui appartiennent à la langue; il recherche très-peu ces figures d'invention qui appartiennent à Técrivain.

Cependant sa langue est d'une incomparable variété, et d'une richesse que les lexicographes sont le mieux à même d'apprécier : aucun écrivain ne leur fournit autant d'exemples des manières de dire les plus diverses. Personne ne se sert avec une plus admirable aisance de tous les mots de notre idiome : termes nobles, expressions familières, vocables scientifiques et techniques, le dictionnaire entier entre dans ses vers. S'il emploie tant de termes spéciaux, ce n'est pas qa'il ait étudié les arts, les métiers, la chasse, ni l'escrime. Il parlait de toutes ces choses en homme du monde qui a beaucoup écouté, beaucoup observé, et qui, à l'occasion, est en mesure de s'exprimer en termes appropriés sur les sujets les plus divers.

Telle expression vous paraît-elle tout à fait singulière chez Corneille, soyez sûr qu'elle se trouve dans les écrivains de son temps et dans ceux qui l'ont précédé. Par exemple, lisez-vous :

<( Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin

Du soldat insolent est Tindigne butin, > (Théod., iv. 1.)

'cet emploi du mot butin pour proie vous étonne, vous êtes disposé à croire, surtout le rencontrant dans Théodore, que c'est une de ces impropriétés et de ces négligences si reprochées à ses dernières pièces. Cette acception ne serait assurément pas recevable aujourd'hui, mais elle a été employée avant Corneille, témoin cet exemple d'une date antérieure à la représentation de Théodore :

« Et si quelqu'un de nous se trouve criminel, S'il a fait à son sang cet opprobre éternel, Que, sans miséricorde, il soit, comme un infâme, L'exemplaire butin d'une honteuse lame.

Qu'il périsse à nos yeux... »

(St-Ahant, Fragment d'un poème de Joseph et de ses frères.)

INTRODUCTION. m

Elle l'a été aussi après lui, puisqu'on lit dans une pièce de Molière, représentée en 1661 :

€ Au moins est-il en moi de promettre à ses vœux

Qu'on ne me verra point le buiin de vos feux. » {Don Garde, m, 8.)

Manière de parler que l'auteur du Lexique de Molière aurait moins reprochée à notre grand comique, s'il avait su qu'il n'était pasle premier qui l'eût hasardée. Assurément, dans une métaphore consacrée, on n'a pas le droit, comme le dit M. Génin, de substituer un synonyme au mot qui fait la figure ; mais il est probable qu'alors être le butin de était reçu, au moins envers, comme être la proie de .

Corneille dit commander quelqu'un^ pour commander à quelqu'un:

« Un roi que je commande ose se dire roil » (i4//., i, 1.)

Alexandre Hardy avait dit avant lui, dans Alceste : « Puisqu'un entrepreneur te commande, te brave. »

Si VOUS rencontrez deux gens, pour dire deux personnes, ne croyez pas que cette expression soit particulière à Corneille ; elle a été employée dès le quinzième siècle : « Et certes ce furent deux gens qui firent grande chère ensemble » (Oliv. de La Marche, Mérn,, i, 22) ; et elle se retrouve assez souvent depuis, surtout dans les auteurs de Coutumes.

Il en est de même pour certaines constructions qui sembleraient être des singularités chez Corneille. On lit dans la Suite du Menteur :

« Et je me viens de voir arbitre de son sort. •»

Eh bien, un auteur du seizième siècle avait dit :

«Courage, sire Lazare, réjouissez-vous , je me vien de souvenir qu'il y a moyen... » (Larivet, Le Morfondu, m, 5.)

Du reste, si une expression, employée plus ou moins fréquemment avant Corneille, lui est attribuée à tort, il ne faut pas trop blâmer ceux qui commettent cette méprise. Les œuvres de ce poète fécond présentent des acceptions rares qui peuvent paraître nouvelles et inusitées, même aux philologues les plus accoutumés à tout retrouver dans nos anciens auteurs.

Ainsi nous, qui avons lu et relu avec la plus minutieuse attention, et toujours la plume ou le crayon à la main, nous ne sau-

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