M VU
1 Rem. sur Polyeucte, i, 3.
2 Leif. philos, sur le* Acad.
2 Rem. sur Nicom., vf 9.
xcvi INTRODUCTION.
lité, à mesure que la langue se polissait, Corneille mettait toujoi
i plus de barbarismes daus ses rers ' : » c'est au fond l'impressi
générale que laissent les dernières pièces de ce poëte inégal. M
quand le commentateur va jusqu'à soutenir, « sans balancer, q
les Pradon, les Bonnecorse, les Coras, les Danchet n'ont rien 1
de si plat et de si ridicule que toutes ces dernières pièces de C
neille *, » il dépasse la mesure et tombe dans l'injustice, insp
w ù* J *• | peut-être par le désir secret qu'on dise, avec un critique du tem
1 r»\t*ui« . s « qUe la vieillesse de M. de Voltaire fut bien différente de celle
; Pierre Corneille 8. »
i Ce n'est pas ici le lieu de citer ni même d'indiquer quart
ru^i/ *» Â> de morceaux tres-poétiques , et remarquables pour la peu »Mi^f jfv.&w • comme pour le style, répandus dans les œuvres de la vieille imiim * JMfi'!Jr" de Corneille. Nous remettons à le faire dans un autre ouvrag Ai>miMtr loim^ jj suffit, dans cet aperçu, de grouper quelques-unes des p m ut *»^.* •< \ belles locutions appartenant à des tragédies trop décriées qu *i*»t^o f-i-t- rencontrera en divers lieux de notre Lexique. •it'.'Ui.* ^-v^c" ^n trouve dans la Toison d'or une des plus pittoresques expr Vr^tv.* '■ -*\'[Ij ». sions qu'offre la langue de Corneille, découper les airs, pourd U ,^««" ' '■ •* les fendre en divers sens :
« Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau (un trône), Et, découpant les airs par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. •
Corneille a dit d'une manière encore plus poétique, dans Traduction du cantique des trois enfants dans la fournaise :
« Hôtes vagues des airs qui découpez leur vide, Exaltez sa grandeur!.. •
Avouons, pour rendre l'bonneur à qui il appartient, que Sa Amant a dit :
« Découpons l'air humide et sombre, •
en parlant de ebauves-souris et de fresaies. Or, le Caprice intiti le Mauvais Logement, d'où ce vers est tiré, est antérieur au m< de quelques années à la Toison d'or, donnée en 1659.
1 Rem. sur Sert., i, 1.
2 Rem. sur Pulch., préface du commentateur.
3 Grimm, Corresp. /in., janv. 1767.
* Dans le V volume de notre Histoire de la littérature française, qui traite la poésie au dix-septième siècle.
INTRODUCTION. xcvu
Quoi de plus pompeux que ces vers de Pulchérie :
« L'empire est à donner, et le sénat s'assemble
Pour choisir une tête à ce grand corps qui tremble,
Et dont les Huns, les Goths, les Vandales, les Francs,
Bouleversent la masse et déchirent les flancs. • (A. i, se. 1.)
C'est dans Attila qu'on lit ces vers magnifiques déjà cités par i &*~ i nous : ' kt #•* «
L'empire est prêt à choir et la France s'élève. •
Cette tragédie ne renfermàt-çlle de beau que ces deux vers, c'en était assez pour ne pas lui faire l'injure de la mettre audessous des pièces de Danchet.
c Que l'on compare, a dit Voltaire, la Bérénice de Racine avec Relie de Corneille, on croirait que celle-ci est du temps de Tristan1. » Assurément la tragédie de Tite et Bérénice parait bien faible , bien terne , bien froide , quand on la compare à la chaînante et tendre Bérénice de Racine. Cette pièce, où le vieux poète »t resté si fort au-dessous de son jeune rival , offre cependant le très- beaux vers dont plusieurs sont consignés dans notre Lexique, et des expressions, des images, qui auraient fort bien trouvé leur place dans les chefs-d'œuvre de Corneille.
Enfin , on a justement signalé , jusque dans Suréna , des vers nagnifiques qui rappellent le souvenir de cette grandeur ferme st imposante que Corneille avait su donner à notre tragédie, en particulier ce vers d'Euridice apprenant la mort de son amant» rictime de ses opiniâtres rigueurs :
« Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs *. » ;
Après ces observations générales sur les erreurs et les in jus- ; % /«r'*'» Ices du Commentaire de Voltaire , venons à des détails de divers genres sur la langue. Ils sont nécessaires pour faire connaître lux lecteurs combien de sortes de reproches doivent être adressés an censeur de Corneille.
D'abord, il arrive assez souvent à Voltaire de ne pas comprenne le sens exact des mots ou des locutions employés par Cor-
1 Ull. philos, sur les Acad.
2 Dernière scène de Suréna. — Voltaire trouvait ce vers extrêmement froid et mort, et se moquait des Cornéliens qu'il avait vus dans sa jeunesse l'admirer. Lettre à d'Argental, 8 mars 17G2.)
xcvm INTRODUCTION.
neillo. Le poëte, dans un passage déjà rappelé, dit en parlant ,v;{.«v» d'Achille : Je sais
« Que le roi par son ordre eût livré ce grand homme,
S'il nVd/par le poison lui-même évité Rome,
Et rompu par sa mort Us spectacles pompeux
Où l'effroi de son nom le destinoit chez eux. • {Nicom., i, 1.)
Rompre des s}#ctacles n'est pas français, prétend le censeur qui ajout»? gravement :
« Par une singularité commune à toutes les langues, on interrompt des spectacles, quoiqu'on ne les rompe pas. On corrompt le sang, on ne le rompt pas. Souvent le composé est en usage quand le simple n'est pas admis. Il y en a mille exemples. »
V . Nous avons montré, nous, qu'tV y a mille exemples du verbe
■ rompre employé non pas pour dire interrompre, mais empêcher " d'avoir lieu, prévenir. Ce qui justifie pleinement Corneille, et condamne de contre-sens l'illustre commentateur.
Le poëte dit dans la première scène du quatrième acte de Pompée :
« Et veut tirer à soi, par un courroux accort, L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort. »
« Accort, dit le commentateur, signifie conciliant; il vient d'accorder; il ne signifie pas feint. »
■• j Accort ne vient pas d'accorder, mais de la préposition ad et du ,1jkP i substantif cor; et nous avons prouvé que Corneille, dans Othon, im«h't . dans Y Imitation, aussi bien que dans Pompée, prend toujours •t <!.£** accort dans le sens de subtil, adroit, comme Henri Estienne, * comme Est. Pasquier, comme Régnier, et bien d'autres.
D emploie de même accortement dans le sens de subtilement, d'adroitement, que ses devanciers avaient donné et que ses contemporains donnaient encore à cet adverbe. H' De quoi s'avisait Voltaire ? Étymologiste , grammairien , ces
rt rôles allaient peu à ce brillant et vif esprit. Parfois, en voulant
faire de la grammaire, il lui échappe des naïvetés risibles. A propos du vers de Corneille, dans Pompée :
m lljui jusques à Rome implorer le sénat, »
il observe qu'on ne peut pas dire je fus l'implorer, non plus que, je fus lui parler, je fus le voir, par la raison qu'on va parler, qu'on va voir, qu'on n'est point parler, qu'on n'est point
INTRODUCTION. XCix
voir. Mais, répondons-nous, en raisonnant comme le célèbre commentateur, on pourrait dire que fat été lui parler, j'ai été le voir, ne sont pas des locutions correctes, attendu qu'on n'est point parler, qu'on n'est point voir. Je fus peut être tout aussi bien qjiefai été le passé du verbe aller.
On est vraiment confondu des étourderies où tombe quelquefois un homme de tant d'esprit. Voulant critiquer ce vers d'Horace (i , 1 ) :
« Si près de voir sur moi fondre de tels orages, •
il prétendra que près de voir n'est pas français, parce que près de veut un substantif, et pour exemples, il donnera près de la ruine, prit (Fétre ruiné, ne s'apercevant pas que dans ce second exemple près de est suivi d'un infinitif. 71 oubliera encore sa théorie quand j , lui-même il écrira : c près de faire une grosse sottise ; près de mou- cf • * Ç l rir de colère et de faim. »
D'ailleurs, près de, avec un infinitif, ne se rencontre pas seulement dans tous les écrivains des seizième, dix-septième, dixhuitième et dix-neuvième siècles ; il est si essentiellement français qu'on le trouve même dans les monuments les plus anciens de notre littérature gauloise :
« Par foi, fait-il, cis est près de morir. • (Huon de Bordeaux, v. 1040. \ (J ] ù\ • Et molt en fui prêt de morir. • [Floue et Blanch., éd. du Mér., v. 2150.)
Si Voltaire ne met pas de la mauvaise foi à critiquer ainsi chez : *,» ! Corneille les expressions, les tours, les figures, tout ce qui constitue la forme comme tout ce qui tient au fond, il y met du moins j bien de la légèreté et de l'étourderie, et il prête le plus gratuitement du monde à son auteur de pures absurdités. 11 suffira, pour en juger, d'un seul exemple que nous n'avons pas cité dans le Lexique. Corneille dit dans Rodogune (h, 2) :
« S'il étoit quelque voie infâme, ou légitime,
Que m'enseignât la gloire, ou que m'ouvrit le crime... »
Voltaire s'écrie : « Comment une voie infâme est-elle enseignée par la gloire? elle peut l'être par l'ambition. »
Infâme, ou légitime, ne se rapporte pas seulement à la gloire. S'il était quelque voie infâme que m'ouvrît le crime, ou quelque voie légitime que m'enseignât la gloire. Tel est le sens très-clair par lui-même, et que détermine la particule ou.
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c INTRODUCTION.
Autre source d'injustices contre le grand poëte. Cette édition, destinée à être un monument, n'offre pas seulement le mérite i ^ d'un bon texte. Voltaire amalgame toutes les éditions de la ma-
; nière la plus étrange, et très-souvent, quand il reprend Corneille, c'est d'après une leçon que le poëte avait rejetée; quelquefois même il lui impute des fautes dont toutes les éditions parues do temps de l'auteur sont exemptes. Ainsi, au lieu de ces vers :
« Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis
Que je sois survenu pour vous refaire amis, » (Le Ment,., ni, 1.)
ri A -t*. U Voltaire, d'après nous ne savons quel texte, a fait imprimer ' que je suis survenu , et en a pris occasion de rappeler très-grave-
ment la règle du que entre deux verbes , qui veut le second an subjonctif toutes les fois qu'on n'assure pas quelque chose. | Puisque nous parlons des légèretés de Voltaire, ajoutons encore que le Commentaire renferme de nombreuses erreurs de faits. u „, * t ',.»%i* i C'est ainsi que M. Guizot, dans sa belle étude sur Corneille et m 0 w. temps \ cite deux exemples bien frappants de l'inattention dn
* commentateur, l'un, dans Œdipe, de prendre pour une femme
un Phœdime qui vient de mourir de la peste, et à qui avait été confié le fils de Laïus; l'autre, dans Polyeuctey d'interpréter tout à fait à contre-sens une réponse d'Albin, et de prêter des sentiments lâches et bas à ce confident de Félix , qui , dans toute la pièce, est représenté comme un homme honnête et sensible, défendant courageusement Pauline et Polyeucte contre son maître. « J'écris vite, je corrige de même, » disait Voltaire à d'Alembert, le 31 août 1761, en le priant de lui faire connaître son avis et celui de ses autres confrères sur son travail. Malheureusement, on ne s'aperçoit que trop, à tant de fautes de toute natnre .j ! dont le Commentaire est rempli , avec quelle rapidité il fut écrit
\ *** ' ". et corrigé 3.
Dans la vivacité quelquefois un peu irréfléchie avec laquelle Voltaire maltraite Corneille quand il croit le prendre en faute, il lui échappe des expressions dont l'impropriété est égale à l'indécence. Il dit dans l'examen de Xicomède : « Le lâche conseil que
1 Page 278.
' L'infatigable vieillard menait de front le Commentaire m Corneille et Mi* toire de Russie sous Pierre le Grand. U fit paraître le premier volume de l'édilk* de Corneille en 1762, et ralentit nn peu le travail pour donner, en 1763, U i partie de Y Binaire de Russie.
INTRODUCTION. ci
donne Àrsinoë est petit, indigne de la tragédie; et les expressions sont aussi lâches que le conseil. » Un écrivain aussi cor-' &*"*^« rect peut-il oublier qu'il n'y a aucun rapport entre la lâcheté du\ **u*^«* style et la lâcheté d'un conseil ? (3^1 ' '
Dans les lettres qu'il écrivit à l'époque où il venait de se mettre à commenter pied à pied les vers du célèbre tragique, il parle souvent du monument qu'il élève à Corneille1. Singulier monument que ce Commentaire où la critique l'emporte si fort sur l'éloge ! Relever cent défauts pour une beauté, faire croire . ^ que Corneille, hors deux où trois pièces, avait fait de beaux mor- I ylf ,"\ ceaux plutôt que de belles tragédies , n'était-ce pas là flétrir les î^V/i'. lauriers de Corneille en y touchant 2?
Assurément, si Voltaire avait possédé un génie d'une trempe plus forte, s'il avait été capable d'un plus haut vol dans la poésie, il eût été plus frappé de certaines beautés de Corneille , beautés de diction comme beautés de pensées , et il se fût montré plus indulgent pour les fautes qui les déparent. Mais pour lui rien |^»w» *v
n'était comparable à l'élégance. C'est qu'il n'était pas véritable- l^^m ment un grand poëte. &*«**
L'auteur de tant d'ouvrages en prose marqués du cachet de ^5î|U ' l'immortalité fut, au total, un poëte secondaire. Il n'y a pas o/kV-ml besoin, aujourd'hui, de hardiesse pour dire que Voltaire tenta sans succès le poëme épique. Il se montra presque aussi inca- ;£v\.k).\ pable de la grande tragédie.
Ses partisans les plus déclarés sont obligés de reconnaître que telle même de ses pièces qu'il a composée dans la force de l'âge, comme Adélaïde Duguescliny est pleine de termes impropres, de chevilles, de remplissages, de mots déplacés, de vers diîrs ou faibles, de répétitions, de figures fausses, de traits de déclamation, et que les plus estimées renferment plus de beaux vers que de bons : il était impossible que Voltaire fût un éminent ver- o*r* ^ * sifiçateur, avec la théorie qu'il professe à peu près dans toutes 7?of iV« les remarques du Commentaire, à savoir que a les vers, pour être Ju'u^fiM bons, doivent avoir l'exactitude de la prose , et que , pour juger * '* ^ ^ si des vers sont mauvais, il faut les mettre en prose; que, si cette » x prose est incorrecte, les vers le sont aussi8. »
1 Volt, et U prés, de Brosses, Leit. inéd., à M. de La Marche, 19 déc. 1761. ( f «^ (^ '
* Voir, dans les Lett. inéd., la lettre à Duclos, du 13 mai 1761. *»*» *>f.
1 Hem. sur Pol., i, 1. — Voir encore les Rem. sur Seri.t i, 1.
uf introduction.
\m \\<ir\><:9 dan« fe*« Ofarirctî'/ni *ur le style des tragédies de Voltaire, ;i relevé k« fautes innombrables dont elles fourmillent
i fl e*t peu de pièce* an sujet desquelles il n'ait lien de dire : «Ces
' ver* réunirent toutes les sortes de fautes '. »
. Ij:h rnorc-aux les plus forts et les plus purs restent enx-
rnéme* au-dessous du grand style tragique : ces vers détachés et sautillants , ces sentences continuelles , ces phrases briliantée«, ces ;intithêses de pensées et d'expressions prodiguées à chriqiif; instant, toutes ces gentillesses conviennent peu à la tragédie. Chez Voltaire, comme chez La Harpe et chez de Belloy, la poésie* française n'était plus reconnaissante de ce qu'elle avait été au dix-septième siècle. On loue l'auteur de Zaïre et de Mérope d'avoir contribué aux progrès de l'art théâtral en introduisant plus rte rapidité dans l'action, en ajoutant à la pompe du spectacle, en raccourcissant la tirade, en réduisant le nombre des monologues ; cnliii, en rendant la scène française plus vivante et plus i brillante. Ce sont la des titres honorables, mais ils ne sont pas suflisants pour donner le droit de marcher après Corneille et Racine. I. 'instinct un peu ratliné de Voltaire Ta trompé quand il a voulu se taire critique. S'il a si souvent attaqué Corneille à tort et sans cause, c'est que leurs deux génies étaient trop différents pour que le philosophe comprit et sentît le poëte. C'est parce que Voltaire était peu fait pour comprendre des beautés d'un certain caractère qu'il s est tant efforcé d'abaisser Corneille au-dessous de Racine, et même au-dessous de Quinault*. A cet esprit si amoureux de lYlègance il manquait des qualités d'un ordre supérieur, celles mômes que Corneille posséda si excellemment. Ses théories sur le style et sa poétique s'en res- MMUeu! t'.e^ïov.ibhMnent, Il entendait parfaitement la propriété d^ tiMsiii'v, m.;i* îï \ a\,*i: u::c sorte de style qu'il ne savait pas scuîir il iv îw^v.i: ;\*> le soùt iù> In-aatês maies et libres. .*> t**;:; Vor.:hor.>:.isir.e que coït exciter ce qu'il y
a ■:.■* >*. ,* io*. *. ;.c:. .-*::* jlcr-âsr &• ajc^iaiC dont
. \ . . .x v.'.w ..■» i . v.: ■ *. . mv : ir*. c li* **ritt-
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INTRODUCTION. cm
a de pins élevé et de pins sublime dans l'auteur dn Cid et de |A*+»'i r< Polyeucte, et il se choquait à l'excès des aspérités dans le style, *f£™ '' des inégalités dans les pensées qui ôtent souvent aux œuvres de *** •****• Corneille la perfection classique. Il partageait aussi le sentiment de ceux qni jugeaient que Bossnet aurait dû davantage épurer cf.fb>iM son style. Il trouvait que les plus belles oraisons funèbres du grand évêque de Meaux sont pleines de fautes *.
c II est remarquable, a dit un excellent juge, que, tout en pré- (f1*1*^ férant, jusqu'à l'injustice, Racine à Corneille, il ait plus imité les | «V ^'t4* intrigues compliquées du second que la simplicité du premier, t^fT t* et plus souvent les incorrections et les incertitudes de la langue (DAf t— de Corneille que la pureté et la hardiesse contenue de celle de Racine *. »
Voltaire avait parfaitement conscience de l'infériorité relative de J * y son théâtre. Mécontent de tant de pièces peu durables échappées! à sa brillante facilité, il allait jusqu'à avouer n'être « jamais parvenu à faire un seul ouvrage qu'il ne regardât comme très-médiocre*. » Ailleurs il dit qu'enchanté des chefs-d'œuvre du siècle passé, autant que dégoûté du fatras prodigieux des médiocrités de son temps, il va expier les siennes en se faisant le commentateur de Pierre Corneille 4. L'écrasante supériorité de ses illustres devanciers l'humiliait, il l'a souvent confessé; quelquefois aussi îjm>? elle l'irritait, et quand il se mettait à son rôle de commentateur avec cette mauvaise disposition, les négligences et les plus légères fautes de l'auteur du Cid lui paraissaient des énormités. En appuyant avec une sévérité si vétilleuse sur les extrêmes défauts de Corneille, en les cherchant avec une attention si éveillée, en les étalant avec tant de complaisance, et en les grossissant à plaisir, ]/^s\t ne parait-il pas avoir songé à faire excuser les siens propres , et | • £ ^" ne nous révèle-t-il pas sa pensée secrète quand il dit, avec un ,M*M ton de commisération qu'on a justement pu trouver comique : f
c Je n'ai point de terme pour exprimer la peine que me font les fautes de ce grand homme. Elles consolent, au moins, en faisant voir l'extrême difficulté de faire une bonne pièce de théâtre. »
Si les fautes du maître incomparable le consolaient, incontes-
• Uu. inéd.t à M. l'abbé d'Olivet, 1* avril 1766. 2 D.Nisard, Util, de la Uu. franc., 1. lV,ch.v, § 3. 9 Rem. sur Pulch., préface du commentateur. « Mèlang. de Itoèr.
civ INTRODUCTION.
tablement ses inimitables beautés excitaient aussi son dépit. Un . xwtiutv critique aussi modéré que sagace a parfaitement dit, à propos * U* de la mauvaise humeur de Voltaire contre la Métromanie de Piron , et contre le Méchant de Gresset : « Il y a deux choses dont il n'était pas incapable : être mécontent de lui, et ne pas le par- «f****» donner aux autres '. » Le même écrivain a observé avec autant *!* j de raison que , dans le Commentaire sur Montesquieu , Voltaire (/^ih»»« ; semble plutôt s'impatienter contre la gloire de l'auteur de Y Esprit \ L** ; des lois que contre ses erreurs 2.
*y . Nous avons reconnu eiî quantité d'endroits du Lexique, et nous * I répéterons ici que les critiques de Voltaire sont très-souyentj[ustes ï au point de vue du dix-nuitième siècle. Pour qu'elles fussent enk I tièfemcnt irréprochables , il faudrait seulement que hi commen- * ^ \ tateur eût toujours établi une distinction entre la correction d'une «t** %m*> époque et celle d'une autre. A propos de ces vers :
€ Et l'eût mise en état, malgré tout son appui,
l De se plaindre à Pompée auparavant qu'à, lui, » % (Ponip., m, 4.)
w* ' Voltaire dit: «Auparavant qu'à lui n'est pas français. Cet adverbe absolu n'admet aucune relation, aucun régime. Il faut avant qu'à lui. » Assurément, auparavant que ne se disait pas au dix-huitième siècle, et ne pourrait pas davantage se dire aujourd'hui. Mais nous avons prouvé qù 'auparavant a été longtemps préposition, et a servi aussi à former des locutions conjonctives. Pour montrer qu'auparavant que se disait très-bien avant Corneille, il suffit de ces exemples non cités dans le Lexique :
€ Aujourd'huy je trouveray bien,
Auparavant que je sommeille,
Là où luy rendre la pareille. » (J.-A. de Baïf, L'Eunuque, iv,4.
< Auparavant que de combattre. > * (Id., ibid., se. 7.)
Quand Voltaire dit : « Depuis ne peut être employé pour quand, pour dès là que, lorsque. Ce mot depuis dénote toujours un temps passé, » il dit vrai pour son époque et pour la nôtre, mais il a tort de laisser sous-entendre que du temps de Corneille cet emploi fût fautif.
1 D. Nisard, Hisi. de la litt. franc., 1. IV, ch. vi, § 3.
2 Id., t*id.,l.IV, ch. vin, S 6.
INTRODUCTION. cv
Voltaire blâme Corneille d'avoir dit parler à moi, au lieu de me parler :
€ Qu'il entre. A quel dessein vient-il parler à moi ? » (Héracl., n, 4 )
La remarque du commentateur était bonne pour son temps, elle le serait de même pour le nôtre; mais Corneille, en disant m** ,' *<*%* parler à moi, suivait l'usage, et l'usage élégant d'alors; avec tous *****««*• ** ses contemporains, il remplace encore notre lui datif par à lui, à elle; manière de dire excellente en ce qu'elle permettait de distinguer les genres.
Nous ne voudrions pas nous rendre coupable envers Voltaire j C cv J de l'excès de sévérité que nous lui reprochons contre Corneille. *
Il aurait dû comprendre qu'il n'est pas d'un esprit suffisamment grave de précipiter des sentences contre un poète comme Corneille. Nous sentons, nous, quels égards nous devons, dans notre modeste rôle de lexicographe et de grammairien, à un écrivain ******& -jf comme Voltaire. Nous ne voulons donc pas trop insister sur ses erreurs de critique, et nous reconnaissons volontiers qu'assez •*• U*+* souvent ses appréciationssur la langue et le style du grand poète **/*îjJ sont exactes, fines et utiles. Nous lui rendons cette justice dans «^^vk le Lexique toutes les fois que l'occasion s'en présente , en particulier aux articles ARBORER, BANQUEROUTE, COLÈRE, DÉ- PART, DÉPIT, GAGNER, JETER.
Nous devons seulement ajouter une remarque. Les critiques justes que Voltaire a faites à Corneille sur le fond même de ses pièces, sur la froideur de ses dissertations politiques, sur son dialogue, qui, à force d'être raisonné, ressemble aux déductions d'un logicien, sur sa pompe quelquefois emphatique, sur le ton bourgeois qui avilit le ton sublime , sur l'obscurité de quelquesunes de ses intrigues, et sur l'embarras de plusieurs de ses expositions; toutes ces critiques avaient été faites par Boileau, ^,\IJ qui, sans nommer Corneille, l'avait suffisamment désigné dans divers endroits de Y Art poétique.
Conclusion.
Plusieurs esprits difficiles, au dix -septième siècle, ne trouvaient pas i\ Corneille une pureté de style suffisamment académique. « 11 n'a jamais parlé bien correctement la langue française. » disait Yigneul-Marvillc l, et Corneille lui-mêmfe acceptait assez, facilement la critique sur ce point. « Étant demeuré pro- « vincial, dit-il, ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve « quelquefois le caractère a. » Prévention d'un côté et modestie de Vautre. l>e l'étude comparée que nous offrons au public 3 ressort avec évidence que Corneille, qui se forma à une époque où il n'y avait encore rien d'assuré, rien de résoin dans la langue, est en général beaucoup plus correct qu'on ne l'a cru longtemps, mais d'une correction libre et hardie, qui s'émancipe de toute régie non nécessaire. Après des preuves si nombreuses et si fortes , tout le monde devra convenir qu'on peut reprocher à Voltaire un excès outre de sévérité dans sa critique, sans être de ce* *■» petit* écoliers k» dont les objections le choquaient et l'indiguaicnK Il restera démontré irrèfragablement que les « fatras de Pierre Corneille * ■» ont été singulièrement grossis par son centf1 mentateur.
Pour avoir si souvent défendu, au moins historiquement, M diction de Pierre Corneille, qu on ue nous soupçonne pas d'avoif pris notre p,v. ti d\uhuirer tou: dans ce poète. Nous reconnaissons avec les juges les ptus sévères tout ce qui loi a manqué à
t>v< Jcx it **,v> a* r, Corset*, l^ port. l*U. p«t. tn-15. Il dit encore tt
«ftta+*«4tva . * ïvut W* xtfW, .naw U f.*èrf*se l'ut fcoaune qaï eommeDçal t«*ta*K U «I «mOmw ^tiiitwint U pw»«« o« je sus ne. »
INTRODUCTION. cvn
Tégard de la pureté, de l'élégance, de l'harmonie, du tour poétique, de toutes les convenances du style. Ses fautes ne sont pas seulement comme ces rares paillettes de cuivre qu'il ne faut point se plaindre de trouver mêlées aux plus abondantes veines de l'or le plus pur. Elles sont nombreuses; elles sont souvent graves. Voltaire dit plusieurs fois dans ses notes qu'il « a passé beaucoup de fautes contre lalangue , et contre l'élégance et la netteté de la construction ; qu'il a craint de faire trop de remarques, et de marquer une affectation de critiquer1. » En bien des endroits il a souvent reproché à Corneille, comme des solécismes et des barbarismes, certaines manières de dire très-correctes à l'époque; mais, d'un autre côté, il n'est pas une des pièces du célèbre poète où il n'ait réellement négligé de véritables manquements contre la correction et contre Je goût. Nous supprimons la plus grande partie d'un travail où nous-même , pour montrer combien la langue bronche fréquemment dans les vers de Pierre Corneille, nous avions relevé un nombre assez considérable de fautes de diverse nature qui ont été passées dans le Commentaire. Nous nous contenterons de rappeler, d'une manière générale, quelquesunes de celles qu'on rencontre le plus dans l'auteur du Cid et de Rodogune, et dont plusieurs ont droit d'étonner les lecteurs habitués à la perfection si continue de Racine.
Tout en se tenant bien éloigné de l'esprit de Voltaire qui pèse presque toujours les vers au poids de la prose et confond constamment la propriété prosaïque avec la propriété poétique , on doit avouer que, même dans les chefs-d'œuvre, quelque terme impropre vient çà et là corrompre la pureté à'e la phrase et la beauté du vers de Corneille. Nous en avons signalé plusieurs dans ce Lexique; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, l'expression singulière épancher une grandeur 2.
Non-seulement Corneille pèche de temps en temps contre la perfection du style, mais il pèche quelquefois contre l'essentiel de la langue. La langue de la première partie du dix-septième
1 Rem. sur Rodog., m, 6.
2 Vo luire a signalé dans Corneille beaucoup d'impropriétés et de disconvenances de diction dont nous n'entreprendrons certes pas de justifier le poôte. Noos indiquerons en particulier ses remarques sur Pompée, i, 1, 77; î, 3, 40; 1,4,2; h, 1,57; v, 5, 9. — Sur Rodogune, u, 3, 89; n, 6, 59; ni, 4,83; m, 5, 18,25; iv, 1, 39. La plupart des expressions critiquées dans ces remarques ne sont, à coup sûr, ni du bon français, ni de la bonne poésie.
cvm INTRODUCTION.
siècle avait bien plus d'aisances que celle d'aujourd'hui, et les règles en étaient moins sévèrement obligées. Mais certains préceptes de style sont de tons les temps, et personne n'a le droit de les violer.
Nicomède, qui renferme des vers si magnifiques et si fièrement tournés, oifre des exemples d'incorrections inexcusables et intolérables. Ainsi, dans ce passage de la scène six du cinquième acte :
* laodice. Par le droit de la guerre il fut toujours permis
D'allumer la révolte entre ses ennemis :
M'enlever mon époux, c'est vous faire la mienne. AEiiNoii. Je la suis donc, madame, et quoi qu'il en avienne... »
La mienne est pour mon ennemie ■, je la suis est pour je suis votre ennemie. Nous avons montré que tout le dix-septième siècle, daa< des cas semblables, faisait accorder le pronom le. Mais ici, dans je la suis, la remplaçant la mienne, quand la mienne répond k'ennemit, lo lecteur est eboqué de voir l'expression rendre si mal la pensée.
c L'ame doit se roidir plus elle est menacée. > {Mid., i, 5.
Ce plus manque d'un relatif. La pensée est, Pâme doit d'autant plus se roidir qu'elle est plus menacée.
• Vois, comme leur orgueil facile à s'ébranler
Tombe d'autant plus bas que haut il crut voler. » 'Jmit.t M, *>•!
Aprta plus bas% la symétrie demanderait plus haut.
Voltaire, tout en vêtillant Corneille à l'excès, a lui-même justement signalé dans ses tragédies des incorrections positive?» comme il le fait par la remarque suivante.
• II» <N«ub*ttr>KLt plutta «I Tua* *t fiativ umé«.
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INTRODUCTION. cix
Les vers suivants offrent encore des constructions vicieuses :
c Mais V amour de TÊtat, plus fort que de moi-même,
Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux,
Le plus digne héros de régner en ces lieux. » (D. Sanche, u, 2.)
Plus fort que de moi-même ne peut pas se dire pour, plus fort que l'amour de moi-même, ou que celui de moi-même. Il est également irrégulier de dire, le plus digne héros de régner •, pour, le héros le plus digne de régner.
Outre des fautes contre la propriété des termes et l'exactitude des constructions, les tragédies de notre poëte, admirateur passionné de Sénèque, de Lucain, même de Stace, offrent encore de nombreux exemples de mauvais goût. Le goût est même plus souvent en défaut chez Corneille que la grammaire proprement dite, surtout dans ses premières et ses dernières pièces. Malherbe se vantait d'avoir dégasconné la cour. Lorsque Corneille parut, elle n'était plus gasconne , elle était italienne. Les affectations et les recherches prétentieuses et mignardes d'outre-tnont se sentent principalement dans quelques comédies1. Les concetti des Italiens, les agudeze des Espagnols déparent de nombreux passages des chefs-d'œuvre mêmes de Corneille.
1 Voir, en particulier, la Suiv., v, 2 : « Rival/ qui que tu sois, etc.; » la Galerie du Palais, îv, 3 : « Je n'en ai que trop vu, » etc.; et v, 5 : « Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre, etc.; jusqu'à ... vous approcher d'eux ; » et Ctilandre, î, 10 :
• Noires divinités, qui tournez mon fuseau, Vous faut -il tant prier pour un coup de ciseau ? •
et. iv, 1 :
« Prenez a voire tour quelque pitié des miens... •
jusqu'à :
• Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. »
Le Menteur offre aussi plusieurs exemples de mauvais goût que Voltaire n'a pas relevés. Ainsi dans ces vers de la seconde scène du premier acte :
« Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme, D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme. Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain, Si je ne puis toucher le cœur avec la main. •
Toucher est employé au sent propre en parlant de la main, et au sens figuré d'émouvoir en narlant du cœur.
c* INTRODUCTION.
Chez ce poète dont le style est bien plus imagé1, bien pins haut en couleur que celui de Racine, la critique sévère est souvent obligée de relever le mauvais emploi des figures. Les théories de Voltaire qui iraient à détruire le langage de la poésie sont surtout excessives en ce qui concerne les métaphores, contre lesquelles il exerce une rigueur géométrique. Cependant plusieurs de celles qu'il a reprises chez Corneille sont réellement vicieuses. Des juges moins suspects en ont également critiqué quelques-unes, comme
1 Corneille a conservé jusque dans l'Imitation ses habitndes de style imagé. Dés les premiers chapitres du livre premier, on rencontre cette poétiqne expression, porter les couleurs dune chose poar signifier en avoir les apparences. Dans le même livre, laisser attiédir est dit d'une manière également poétique, au figuré, poar laisser refroidir : !
« Nom laissons attiédir son impuissante ardeur. • (1., 11.)
Pins loin on rencontre ces vers expressifs :
i Et combien est poissant* à dérouiller le vite
L'aigreur des tribulations. • (ui, 50.)
Dérouiller le vice, pour signifier enlever la rouille du vice, le déraciner de l'âme, pourrait paraître une création de Corneille ; mais Ronsard avait dit auparavant, en parlant de l'amour :
« Celuy tous dérouilla la honte de jeunesse. •
[Les Vers d'Eurym. et de Callirée, Élég. du poète à Euryn.)
On pourrait encore relever, dans C Imitation, beaucoup d'expressions neuves et poétiques, comme un tommeil croupissant, dans ces vers :
i Et qu'une lenteur morne, un sommeil croupissant
Tiennent enveloppé de tant de nonchalance,
Qu'à tous les bons effets je demeure impuissant. • (iv, 3.)
La mutine insolence, dans cette belle traduction du latin, Qui sibi ipsi violtnium fréquenter facit :
• Et lui-même à toute heure il se fait violence
Pour vaincre de ses sens la mutine insolence, * (i, 14.)
Dans l'édition de 1652, Corneille avait mis :
« Pour vaincre de la chair la brutale insolence. » Dans l'édition de 1654,,il corrigea :
« Pour vaincre de la chair la coupable insolence, •
Ce n'est qu'à la troisième édition qu'on le voit arriver à cette épithéte si neuve, si énergique et si poétique.
Voilà un bel exemple des heureuses corrections d'un poète qui, d'ordinaire, réussissait surtout au premier jet.
INTRODUCTION. eu
celles de ces vers fameux dont Boileau, Racine et Fénelon1 ont fait sentir le faux :
€ Impatients désirs d'une illustre vengeance,
Dont la mort de mon père a formé la naissance, etc. » [Cinna, 1, 1.)
Les figures de Corneille pèchent souvent pour n'être pas continuées, comme dans ces vers :
« Une heure de froideur à propos ménagée,
Rour r embraser une âme à demi dégagée,
Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris
D'un bien dont cet orgueil fait, mieux sentir le prix ; » (Mil., iv, 1.)
ou pour être incohérentes, comme dans ces autres vers écrits à une très-longue distance des premiers :
c Mille autres le diront que pour ce bien suprême, Vainqueur de toutes parts tu t'es vaincu toi-même ; Ils diront à l'envi les bonheur* que la paix Yd faire à gros ruisseaux pleuvoir sur tes sujets. •
{Au Roi, sur la paix de 1678.)
La continuation affectée de la même image est encore un défaut où Corneille y obéissant au goût de son époque , tombe quelquefois dans ses tragédies , et qui choque justement , parce que les spectateurs n'aiment pas à être détournés de l'émotion du drame pour suivre une allégorie curieusement préparée et prolongée.
Bien des expressions singulières déparent aussi sa versification, si riche soit-elle d'ailleurs :
> C'est votre foudre, à ciel 1 qu'à mon secours j'appelle ;
Œdipe est innocent, je me fais criminelle.
Par un juste supplice oses me désunir
De la nécessité d'aimer et de punir. » (CEd., îv, 5.)
Désunir de la nécessité d'aimer et de punir nous parait une singularité de style dans le goût de Lucain. Les vers suivants ne sont pas d'une facture plus heureuse :
o Savez- yous ce qu'il aime ? Il est hors d'apparence
Qu'il fasse un tel refus sans quelque préférence,
Sans quelque objet charmant, dont f adorable choix
Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois. » (Sur., m, 3.)
Voir Fénelon, Leiu à CAcad., vi.
cxii INTRODUCTION.
Il faut réfléchir quelque temps pour comprendre que
• ... Dont l'adorable choix Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois, »
veut dire : le choix qu'il a fait de quelque objet adorable empêche son grand cœur d'être touché du mérite de la fille de ses rois; et, indépendamment de l'obscurité, l'expression est bizarre.
Des fautes de cette sorte pourraient être relevées en assez grand nombre '.
Avouons-le donc, en nous affranchissant de la partialité de l'enthousiasme, la simplicité n'est pas le trait caractéristique du style non plus que du génie de Corneille; on ne peut pas dire que le mot de simplicité embrasse toute la langue de Corneille. Par une conséquence nécessaire, on ne peut pas davantage soutenir que son goût ait été sûr. Trop souvent des recherches, des affectations, quelquefois des bizarreries, gâtent ses plus sublimes beautés. Aussi n'a-t-il pas droit à être, ne peut-il pas être classique comme l'est Racine.
La poésie de Corneille pèche encore assez souvent par la dureté. L'auteur de Phèdre et d'Athalie n'aurait jamais commis la cacophonie de ces vers :
« Ces charmes à Carlhage autrefois adorés
Ont soudain réuni ses regards égarés. » (Sopfwn., u, 1.)
« Quelle gloire à Plautine, 6 ciel ! de pouvoir dire,
Que le choix de son cœur fut digne de l'empire ;
Qu'un héros destiné pour maître à l'univers
Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers,
Et qu'à moim que d'un ordre absolu d'elle-même
Il auroit renoncé pour elle au diadème! » [Oth., i, 3.)
Les tragédies de Corneille présentent nombre de vers aussi durs ; on y trouve bien rarement la douceur racinienne , ni cette souplesse , ces nuances , enfin toutes les parties délicates de l'art d'écrire où excelle l'auteur de Phèdre et d'Athalie. Aucun homme, d'aussi loin qu'il ait surpassé les autres, ne fut avantagé de tous les dons. •
1 Voltaire a signalé dans Corneille quantité de vers qui pèchent réellement contre la justesse des figures. Voir, en particulier, ses remarques sur pée, i, 1 ; sur Rodogune, n, 6.
INTRODUCTION. cxm
Il est hors de dispute que Corneille possède au suprême degré l'énergie du style, la fécondité des expressions. Personne mieux que lui ne sait presser en peu de mots un sentiment ou une pensée; toujours économe de mots et toujours prodigue d'idées.
Comme on Ta excellemment dit : « Corneille parle mieux que tout autre la langue de l'élévation de l'âme, de la dignité du rang, des affections fortes et généreuses, même des grandes pensées de la politique et de l'ambition '. »
Malheureusement cet écrivain à la nerveuse éloquence rend quelquefois sa pensée un peu obscure à force de précision, et peut paraître forcer la langue, comme quand il dit \
« Raffermis-toi, mon Urne, et prends des sentiment*
A te mettre au-dessus de tous événements. » (Sophon., v, 1.)
Nous n'osons cependant critiquer ouvertement des vers qui renferment une ellipse hardie : Des sentiments à te mettre audessus de tous événements y c'est-à-dire, des sentiments qui aillent à te mettre , qui soient capables de te mettre au-dessus de tous événements.
On sait que Boileau citait pour exemple de ce qu'il appelait du galimatias fin et double, ces quatre vers de la tragédie de Tite et Bérénice (i, 2) :
« Faut il mourir, madame, et si proche du terme Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme.
Que les restes d'un feu, que j'avois cru si fort, Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?»
Non-seulement Despréaux, mais Molière et Baron n'entendaient rien à ces vers obscurs. Corneille lui-même consulté, dit-on, par le célèbre acteur qui devait jouer le rôle de Domitien dans sa pièce, répondit qu'il ne les entendait pas trop bien non plus *.
En plus d'un endroit aussi, Corneille veut pousser trop loin ses effets de style et de pensée , et il oublie que , dans la littérature comme dans les choses de la vie , le tempérament fait la force. Ce manque de mesure lui a fait quelquefois forcer la langue par des constructions peu naturelles, et violenter son génie par des tournures trop latines, trop espagnoles ou trop cornéliennes.
Le style de Corneille, si fort de pensées, offre cependant de
1 Bonald, Recherches philosophiques, ch. ix. 3 Yoir le Bolœana.
cxiv INTRODUCTION.
fréquents remplissages, et des tautologies qui surprennent par leur opposition tranchée avec l'idée qu'on se fait du style cornélien, comme dans ces vers :
m Je sais, comme il est bon, que ses trésors ouverts
Lui seroient sans réserve entièrement offerts. » [Méd., m, V
• Sa robe dont l'éclat sied mal à sa fortune, Et n'est à son exil qu'une charge importune, Lui gagneroit le cœur d'un priuce libéral,
Et de tous ses trésors l'abandon général. » (JW-)
• El nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme, Des leçons d'Ânnibal, ou de celles de Rome.
Adieu, pensez-y AiVn, je vous laisse y rêver. » [Nicom., 1,3.)
Corneille est-il porté par son sujet, il s'élève à une hauteur sublime; la pensée ne le soutient-elle plus, il tombe à cent pieds au-dessous de lui-même. Il faut bien reconnaître ces inégalités, quand on relit avec une attention critique tant de vers qu'il est inutile de rappeler ici, parce que Voltaire en a suffisamment montré l'étonnante faiblesse.
Au genre de faute qui vient d'être signalé l'on peut ajouter l'habitude trop fréquente chez ce poëte de reprendre une pensé»1 en plusieurs manières et de la délayer. Le commentateur a eu li un beau champ pour sa critique; mais il Ta encore outrée, et Ta gâtée par des expressions injurieuses, surtout dans sa correspondance , comme lorsqu'il écrit, parlant de la petite-nièce du grand tragique : « M. son oncle me fatigue un peu; il est bien bavard, bien rhéteur, bien entortillé , et vous présente toujours sa pensée comme une tarte des quatre façons '. »
Nous croyons en avoir assez dit pour montrer combien nous sommes loin de prétendre voir dans Corneille des perfections qui n'y sont pas, et aussi de contester la justesse de nombre de critiques contenues dans le Commentaire de Voltaire. Ce que nom y reprenons, ce sont les méprises, c'est l'excès, c'est l'acharnement, c'est l'insulte.
Nous avons déjà fait connaître en partie les erreurs, les préjugés et les passions qui ont si souvent égaré le jugement di célèbre commentateur. Si indigné que nous ayons été quelquefois de sa glose trop souvent maligne et infidèle, nous repoussons l'idée qu'il ait obéi à un parti pris d'exagération et de dé-
> Lettre àThibouville, 26 janvier 1762.
INTRODUCTION. ex?
mûrement envieux. Personne n'est moins que nous disposé à croire que Voltaire ait prétendu abattre la statue du grand Corneille pour élever sur ses débris la sienne propre; que son intention, en examinant à toute rigueur les tragédies de Corneille, ait été d'abaisser la gloire du père de notre tragédie au-dessous de Racine , pour s'élever lui-même au-dessus de Racine. Non, la rivalité et l'envie ne sont pas des explications suffisantes ni même acceptables de l'acharnement de Voltaire contre Corneille : nous le répéterons après bien d'autres, il eût plutôt dû être jaloux de la gloire de Racine.
La différence d'esprit, l'opposition dans la manière de concevoir et de pratiquer l'art de Melpomène, et aussi un peu le dépit que lui causait le sentiment de son infériorité, tels sont donc, en y joignant ses préventions \ les principes déterminants des irrévérentes injustices auxquelles Voltaire s'est laissé emporter avec la fougue sans cesse croissante de sa batailleuse vieillesse. Au-
1 Nous tenons à dire notre pensée tout entière. Si nous déchargeons à peu près complètement et très-volontiers Voltaire de l'accusation de basse jalousie, nous soutenons qu'évidemment il a, au moins par moments, cédé à la passion, obéi a tes préjugés, servi ses haines. Et où la passion n'enlratnait-elle pas cet esprit emporté? A quels excès ne s'est-il pas souvent laissé aller? A quelles bassesses même ne s'est-il pas plus d'une fois dégradé pour atteindre ses uns, pour contenter sa haine ou sa vanité?
Une des passions auxquelles Voltaire a obéi incontestablement dans le Commim fm'rr tur Corneille, comme dans le Commentaire sur Pascal, et partout ailleurs, c'est l'esprit anticatholique. Indépendamment de ses partialités et de ses haines, toujours plus vivacesplus il vieillissait, le torrent des opinions coulait alors dans un sens si opposé à celui du dix-septième siècle, qu'il ne pouvait pas avoir de sympathie pour un poète dont l'inspiration fut profondément catholique, pour un homme qui voulut expier celles de ses tragédies qui étaient toutes profanes en cooeacrant plusieurs années de sa vie à traduire en vers l'Imitation de Jésus- Ckrisu
On voit par plusieurs endroits de sa correspondance avec d'Alcmbert combien sa bile s'échauffait, combien ses passions s'allumaient, même à propos de tragédies, dès qu'une question religieuse était en jeu. Il écrivait à son confident, le 15 septembre 1761 : « Il ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire la vérité. Je la dirai à genoux, et l'encensoir à la main.
« 11 est vrai que, dans l'examen de Polyeucte, je me suis armé quelquefois de vessies de cochon, au lieu d'encensoir. »
L'homme parle ici de l'abondance du cœur, et laisse échapper son secret. Il a beau ajouter : • Laissez faire, ne songez qu'au fond des choses; la forme sera tout autre. » On sent qu'en pareille matière il ne pourra jamais assez se dominer pour être juste, ou pour sauver du moins l'apparence.
cxvi INTRODUCTION.
cunc des productions de génie consacrées par le suffrage des siècles n'a été à couvert de la souveraineté des décisions de cet audacieux esprit; mais, en fait de style, non plus qu'en toute autre matière, on ne saurait assujettir la liberté de son jugement à l'autorité d'un homme qui a cédé si souvent à tant de causes d'erreur, et Ton ne doit respecter ses arrêts qu'abonnes enseignes.
Voltaire lui-même a dit : « On doit, ce me semble, accorder à la poésie plus de liberté qu'on ne lui en donne l. » Et cependant il a condamné chez Corneille, comme chez Molière et chez La Fontaine, quantité d'expressions qui sont du meilleur usage dans la langue poétique; ainsi que tous les auteurs du dix-huitième siècle, il a trop obéi et sacrifié à l'esprit grammairien, et l'un des plus grands profits à tirer d'une étude attentive de Corneille et de ses illustres contemporains est d'apprendre à suivre, non pas tant la rigueur de la grammaire dans ce qu'elle a de trop conventionnel, que l'instinct hardi et spontané du génie.
Certes, il faut voir dans la grammaire autre chose que l'art de réduire à certaines règles, en apparence arbitraires, le langage des hommes. Elle est une des sciences les plus sérieuses et les plus relevées, quand elle s'applique à trouver la vraie cause de l'usage, à rendre raison de ses singularités, de ses contradictions et de ses bizarreries apparentes, enfin à établir des principes sûrs, précis et généraux. Le corps de la langue ne joue et ne marche qu'en suivant certaines règles; le véritable esprit grammatical consiste à les fixer ou à les expliquer philosophiquement, et à montrer que tous ces emplois si multipliés, si variés, quelquefois au premier aspect si illogiques, ne sont pas réglés par un usage capricieux, mais par un principe d'institution, et renferment souvent une raison d'autant plus intime et plus profonde qu'elle est plus cachée; enfin que tant d'anomalies qui ont fait si souvent la croix des grammairiens et des philologues paraîtraient à tons très-logiquement justifiables, n'étaient l'éloignement des temps où elles se sont établies, et l'oubli de tant de choses qui en a été une conséquence.
La grammaire n'est donc pas plus un vain système que la logique ; les finesses de la grammaire sont fondées sur ce qu'il y a de plus délicat dans la logique ; enfin la grammaire est la logique même appliquée à l'art d'énoncer correctement ses peu-
1 Rem. sur Sert. , 1, 3.
INTRODUCTION. cxvii
sées. Les principes du langage sont le chef-d'œuvre, le nec plus ultra de l'esprit humain; et assurément une étude approfondie et méthodique de ces principes' est le cours de philosophie le plus parfait qu'il soit possible à l'homme de suivre. Aussi est-ce avec grande raison que Quintilien a dit de la grammaire que o de toutes les études, c'est peut-être la seule qui ait plus de réalité que d'apparence, plus de solidité que d'éclat. » Et quœ vel sola omni studiorum génère plus habeat operis, quara ostentatxonis '.
La grammaire positive est utile comme la grammaire philosophique. En quoi que ce soit, des préceptes, même donnés d'autorité, et sans entrer dans les raisons, sont très-utiles à l'usage et lui servent de fondement. En quoi que ce soit, les préceptes sont nécessaires pour mettre et confirmer dans les bonnes voies, pour éclairer le chemin, pour préparer les découvertes. C'est donc une fausse prétention de croire, comme on l'a quelquefois soutenu, que l'on puisse parfaitement apprendre les langues par un pur usage et sans aucune règle de grammaire. Non-seulement les règles servent à enseigner promptement la correction, mais le goût même acquiert plus de justesse grâce aux règles qui sont bien digérées, aux règles qui, suivant une expression de l'abbé Girard, « ne sont que l'usage attentivement considéré et méthodiquement rendu. »
La grammaire est d'une grande, d'une incontestable utilité ; mais l'abus en est facile et n'est que trop ordinaire. Des règles sont indispensables, mais il les faut bien choisies, bien fondées et peu nombreuses. Il faut qu'on n'attende pas tout de ces règles, qui presque inévitablement ont le vice de ne s'étendre qu'aux genres, de n'aller presque jamais à l'espèce, et encore moins à l'individu ; et que l'on comprenne qu'elles ne peuvent suppléer au détail des réflexions produites par l'exercice et la pratique attentive des écrivains. Quintilien , en recommandant aux instituteurs de ne jamais séparer l'exemple du précepte, leur fait justement observer que la voie du conseil est longue, et que celle de l'exemple, au contraire, est aussi courte que sûre. Longum iter per prœcepta; brève et efficax per exempta. Peu de préceptes, et beaucoup d'usage, disait aussi sagement Ramus,
Qnintil., /jutff., i, 4.
cxviu INTRODUCTION.
qui avait cependant composé trois grammaires, une grecque, une latine et une française.
Malheureusement nombre de Grammairiens, dont l'influence a souvent été considérable, ont si mal compris leur mission qu'ils ont, chacun pour leur part, tristement contribué à l'appauvrissement, à la décadence du français original, expressif et sagement hardi que parlaient nos pères. La grammaire ne devait être qu'une constatation rigoureuse , on en a fait une législation arbitraire.
Si quelques grammairiens, dont l'Académie a fourni les plus illustres, ont su fixer la langue dans des principes certains, combien la plupart ont-ils gêné la libre vivacité du style! Grâce à quelques-uns d'entre eux. la langue a gagné en rigueur et en exactitude ; mais, grâce à eux aussi, combien a-t-elle perdu en souplesse, en vive allure! En dédaignant de se tenir dans le courant populaire de la langue, combien lui ont-ils fait perdre de sa vigueur, de sa naïveté! Gràoi? aux grammairiens . ou plutôt aux grammatistes. cette hardiesse créatrice qui caractérise nos écrivains originaux a dégénéré en une froide correction grammaticale, quand correction il y a.
La plupart des iègies que les grammairiens ont établies d'une façon absolue ont besoin d'être soumises de nouveau au creuset de l'observation de la pratique des grands écrivains. Autant de règles, souvent autant de démentis donnés aux plus éminents auteurs ; à chaque moment leurs décisions capricieuses frappent d'incompétence les meilleures autorités : le Commentaire de Voltaire sur rw»iïiï/V, malgré son excellence à certains égnrds, suffirait à le montrer. L'œuvre des grammairiens, en gênerai, a été de contraindre la langue sous des lois aussi étroites que hasardées. Sur ce pied-là Ton p^ut déclarer hinliment que les grammairiens jures sont les tléaux des langues. Grand bonheur pour l'originalité et !a richesse de lalacgue française que la grammaire n'ait pas été fixée au dix-septième siècle ! grand bonheur que ceux qui sont devenus les maîtres éternels de l'idiome français n'aient pas été, avant de produire leurs elufs-d œuvre, accablés sous un tas de préceptes plus ou moins arbitraires, qu'ils n'aient pas été étroitement asservis à ces formes qui restreignent, qui emmaillotteit les langues : Les hommes qui n'obéissent qu'aux lumières directes de leur esprit et à 1 excellence de leur goût, voilà ceux qui fort le plus pour la ricîitsse ces langues.