‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du XVIIe siècle en généralChapitre 2 sur 743 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

Corneille dit d'une manière analogue, au figuré : c . . . Sou venez- tous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez. » {Mil., n, i.)

Emporter, entraîner, s'accompagnaient aussi de diverses prépositions qui en modifiaient le sens d'nne manière très-heureuse et très-variée :

« Mais tous deux l'emportant à plus d'irrévérence. (P. Corn., PoL, m, 2.) « S'emporter à un tel reproche. » (Boss) — « S'emporter à des imprécations. » (MM HK Villed.)-« Laisser emporter son esprit aux impressions de la surprise.» (Vauvkn.j

c Le souvenir des siens, l'orgueil de sa naissance, L'emporte à tous moments à braver ma puissance. % (P. Corn., Béracl., i, 1.) « S'emporter dont l'insolence, s'emporter dans des extrémités. » ( P. Coin.) — « S'emporter dans des excès. » (Retz.)

On verra encore dans le Lexique des exemples de s'emporter au delà de et de s'emporter jusqu'à, avec un infinitif.

Arrêter se construisait aussi avec dans, ou un adverbe de lien. Voir le Lexique.

Emj)êcher, prenait un régime indirect de personne, et, quoi qu'en ait avancé Voltaire, Corneille ne commettait nullement un solécisme quand il disait :

c Cet orgueilleux esprit, enflé de ses succès,

Penso bien de son cœur nous empêcher l'accès. » (Nicom., u, 4.J

On trouve dans de très-bons auteurs du seizième et du dixseptième siècle, empêcher à quelqu'un le passage, lui empêcher le$ moyens de faire quelque chose, lui empêcher la liberté de ses actions, lui empêcher le logis, le pillage des recettes, etc., lui empêcher la parole, les effets de quelque chose, etc., etc.

Causer, dans le sens de converser, pouvait aussi avoir un régime indirect, comme parler :

« Tandis que ce vieillard me cause.

Une heure se passe très-bien. » (J.-À. de Baïp, L'Eunuque, u, 3.)

« Cette-cy je creignoy Qu'elle ne vous causast de moy. > (Id., ibid., v, 2.)

c Lysis m'aborde, et tu me veux causer. » (P. Coax., La Pi. flof ., u, 5.)

On pouvait dire, souffrir à quelqu'un de, comme permettre i quêtait* un de :

« Quel monarque est si loing d'icy

Qui me rueille souffrir de vivre

Si mon roy ne le veut aussi? » -Théo*., Au Bon sur «wesii, ©*.)

INTRODUCTION. xli

« Je ne vous puis souffrir de dire une sottise. » (P. Cobn.) — « Seigneur, encore on coup» souffrez-moi de me taire. » (Th. Cobn.)

S'étudier -, dans le sens d'affecter, de rechercher quelque chose, \ était bien plus souvent qu'aujourd'hui accompagné de la préposition à et d'un substantif :

c S'étudier à brièveté. » (Calvin.) — « S'étudier au général repos du royaume,

i s'étudier à l'embellissement de la langue. > (Paso.) — c S étudier au mal. >

(Hxnri IV.)— « S étudier à l'acquisition de la prudence. • (La Mothe Lb Vatbb.)

— c S étudier à une extravagante rhétorique. » (Bayle.)— c S'étudier aux moyens

de. » (Malebb.) — < S* étudier aux enchantements. » (Rbgnabo.)

« Plus elle s'esi étudiée

A ce noble ravalement. » (P. Corn., Imit.y m, 43.)

Corneille donne encore un régime indirect à fléchir. Il dit fléchir à y pour signifier, rendre favorable à, en domptant la résistance :

€ Faites qu'à nos désirs je la puisse fléchir. » (Cinna, m, 3.)

Et en parlant ainsi, il est toujours dans la tradition de la langue :

c Si la raison, le debvoir naturel et les anciennes lois et constitutions de ce royaume n'ont peu fléchir vos cœurs à la reconnoissance de nostre légitime vocation à cette couronne. » (Lett. miss, de Henri IV., 16 juill. 1590, t. m, p. 217.)

Fléchir s'employait aussi avec ci et un infinitif :

<Le courage leur revint quand, à force de supplications, les plus basses qu'on se puisse imaginer, ils eurent fléchi le pape à écouter leurs ambassadeurs. » rMizEB., Àbr. de CBist. de Fr.t ann. 1509.)

Corneille donne encore un régime indirect à ravaler. Il dit, ravaler dans, pour signifier, rejeter dans la bassesse de, faire redescendre dans, à :

c Si dans mon premier rang ton ordre me ravale. » (Sonn. à Louis XIV»)

Il construit aussi ce verbe avec à, suivi d'un substantif :

« Qu'd des pensers si bas mon âme se ravale. » (Po/., u, 1.)

Et suivi d'un infinitif :

c n se ravale à craindre sa femme. » (Exam. de Théod.) — « Se ravaler à exprimer des menues actions. » (Trois. Disc.)

H dit en outre, se ravaler jusqu'à, suivi d'un substantif :

c Dois-je me ravaler jusque* à cet époux l » (Oth., n, 3.)

xlu INTRODUCTION.

Il emploie enfin ravaler neutralement arec efe, comme baisser *, « ravaler de son prix , » expression que Voiture avait employée avant Corneille.

Nous pourrions allonger beaucoup la liste de ces verbes construits avec des prépositions dont on ne les accompagne plus an* jourd'hui.

Le dix-septième siècle employait aussi plusieurs substantifs avec une préposition régime indirect, ou déterminatif, commç ob emploie les verbes ou les adjectifs correspondants. Le Lexique de la langue de Corneille présente quelques-unes de ces excellentes manières de dire. On y trouvera :

Chute, suivi de dans, avec un régime :

c La chute d'un méchant dam le malheur a de quoi nous plaire. » (Dtouc. Dite.)

« Et te laissera faire une chute effroyable

Dans les pièges du monde et les filets du diable. » (fmtf., 1, 34.)

Et comme exemples analogues :

c La chute de Tertullien dans le montanisme, etc. » (Ddodbt.) — « Sa chute 4tm le péché. » (Rollin.)

Nombre d'adjectifs prenaient un régime qui n'en admettait plus aujourd'hui.

On disait être savant dey comme on dit encore être ignorant de :

« Je me suis fait sçavani de tout ce beau mystère. » (J. de Scbelammb.)

« Quoi qu'il fut iTès-sçavant de son humeur et de ses tromperies. • (D'Uapé.) — « Sçavanu des arts et des sciences. » (Racan.) — • L'on estoit bien plus sçavant à Paris de ce qui se passoit à Saint-Fargeau. » (MUa os Hoirrp.)

« Savante à mes dépens de leur peu de durée. » (P. Cowt.)

On disait encore savant à, avec un substantif, pour signifier qui se connaît à :

« Pour peu savant qu'on soit aux mouvements de l'âme. » (P. Corn.) « Un homme si savant au langage des yeux. » (Id.)

« Au langage des yeux je ne suis pas savante. »(Bours., Germante, i, 4.)

Bt avec un infinitif, pour signifier qui sait très-bien :

« Sçavant à tourner les bandes en fuite. » (Rons.) — « Savante à fourber. » (P. Corn.)

« Sa haine en cent façoot à te perdre est savante. » (Id-, hmit., m, 30.)

INTRODUCTION. xliu

irneille dit, être croyable de quelque chose, pour signifier, croyable sur, concernant quelque chose :

c Si l'humble saint François en peut être croyable. » (/mtl., îv, 3.)

rient après, pour dire, qui recherche, qui poursuit avec ar-

rdemi après la nouveauté. » {Perth., iv, 1.)— « Ardent après l'estime. » [ÂUi- 4.)

€ Je n'ai point un esprit complaisant à sa rage

Jusque* à supporter sans réplique un outrage. » {Méd., u, 4.)

nniâtre pouvait être suivi de la préposition à et d'un inif:

n cesse d'estre opiniastre à maltraiter une personne qui est opiniastre à nous r malgré nos mauvais traitemens. » (Le Maistre, Plaid., xxix.)

c Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs. (P. Corn., OEd., u, 2.)

près nous être si longuement étendu sur l'usage des préposis, il est temps de dire un mot des conjonctions. Elles préent aussi un certain nombre de différences remarquables e la pratique actuelle et celle du dix-septième siècle. Voyons, exemple, quelques particularités de que conjonction. était souvent précédé de point dans le sens de seulement :

« Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince.» (P. Corn., Hor.t ni, 6.)

t cette manière de parler, condamnée par Ménage avant de rir été par Voltaire, n'a tout à fait cessé d'être en usage qu'à a du dix-huitième siècle.

«e s'employait souvent sans négation , pour signifier si ce

t, autre que, autrement que, autre chose que :

c Si j'ay rien prononcé que saincte vérité. » (D'àcbignk.)

« Et lai défend d'agir que sur elle et son père. » (P. Corn.)

« Si je conçois des vœux que pour votre service. » (ïd.)

c Si Rome se pouvoit éviter qu'à ce prix. » (Id.)

Mime que, ni était souvent accompagné de point :

c Je voos avois prié de l'attaquer lui-même,

Et de ne mêler point, surtout dans vos desseins,

Ni le secours du roi, ni celui des Romains. » (P. Corn., Nicom., m, 6.)

oitaire a vu là un barbarisme de phrase contre lequel il reimande de se précautionner. Cependant, parmi les noma exemples de cette manière de dire, rapportés dans notre

xliv INTRODUCTION.

Lexique, on en trouvera plusieurs où la négation explétive donne plus d'énergie à la phrase.

Si présente également quelques acceptions particulières. Par exemple, nous le voyons employé avec le conditionnel : « Si ton intérieur... ne lui sauroit offrir d'agréables victimes. » (P. Corh.) Nous relevons aussi beaucoup d'emplois elliptiques pour lesquels nous renvoyons à notre article.

Si, adverbe, est encore l'objet de quelques observations qu'on ne trouve ni dans les dictionnaires, ni dans les grammaires. Nous signalons particulièrement l'emploi de si peu que pour le peu que :

« Si peu que j'ai d'espoir ne lait qu'avec contrainte. » (P. Cota.)

c Deussé-je perdre si peu que j'ay \ aillant en ce monde. » (Tournkbu.)

Quelques conjonctions qui aujourd'hui gouvernent toujours le subjonctif se rencontrent assez souvent, au dix-septième siècle, avec l'indicatif. Tel est quoique, dont nous n'avons pas parlé, sous ce rapport, dans notre Lexique. Corneille a dit :

« Eh! bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme

(Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme),

J'épouserai Clarice. » (La Veuve, iv, 4, éd. 168S.)

Avant et après lui, on trouve aussi quoique employé avec le passé déterminé, avec le passé indéterminé, et môme avec l'imparfait:

« Quoique tous leurs complots ont conspiré ma perte, Toy seul me peux garder

De leur haine cachée et de leur force ouverte. • (Racan, P«., cxxxtx.) « Quoique nous eûmes encore deux conférences, ils ne firent que rebattre les mêmes difficultés. » (D'Avaux, Négoc. en Hollande, depuis 1679 jusqu'à 1684.) — < Elle jugea qu'il y avoit plus de sûreté pour elle à se mettre dans les filles de Sainte-Marie , d'où elle ne sorloit que deux ou trois fois pour aller voir M. de Nemours, quoique des officiers qui vinrent à Orléans en ce temps-là me direnl qu'elle alloit tous les soirs voir M. de Nemours toute seule avec une écharpe. > (M110 de Montpens., Mém.f 1652.) — « La reine croyoit être bien malade, quoiqu'elle se portoit beaucoup mieux. » (ld., ibid.y 1664.)

En latin quamquam, licet, s'employaient de même avec l'indicatif comme avec le subjonctif, quamquam gouvernant habituellement l'indicatif, et licet habituellement le subjonctif.

Une autre particularité de la conjonction quoique, c'est que dans les ouvrages du seizième siècle et de la plus grande partie du dix-septième, elle s'écrivait en deux mots : quoy que, quoi que, ou quoi-que, de même qu'on écrivit longtemps puis que pour puisque,

INTRODUCTION. xlv

lors que pour lorsque, etc. On allait quelquefois jusqu'à séparer quoi de que par plusieurs mots, comme le montrera suffisamment cet exemple d'un des écrivains les plus corrects de la meilleure époque : c Quoi, dit-il, que cet homme ne soit, pas péri par le scandale que vous lai ira donné, vous ne laissez pas d'être homicide. » (Nie, DécaL, 1er comm., 7* instr., sect. 2, c. S.)

« L'ancienne manière d'écrire cette conjonction, avons-nous dit dans le Supplément du Lexique, est parfaitement justifiable, et peut même paraître préférable à celle qui a été adoptée depuis. En écrivant quoi que, en deux mots , quoi gardait sa valeur de pronom, et que était seul conjonction. Quoiqu'il soit généreux, écrit à l'ancienne manière, voulait dire à quelque point, à quelque degré qu'il soit généreux, ce qui offrait une nuance différente et donnait plus d'énergie à la pensée. Le sens de cette conjonction est devenu plus vague et plus restreint depuis qu'on en a fait un seul mot, seulement la clarté a gagné quelque chose à la distinction établie par les grammairiens entre le pronom et la conjonction. »

Aujourd'hui la locution conjonctive à moins que régit le subjonctif avec ne. Autrefois, on pouvait ne pas mettre la négation, très-peu nécessaire.pour le sens, souvent fort gênante en vers, et qu'on supprime quand on rend la pensée par l'infinitif, au lieu de l'exprimer par le subjonctif :

c A moins qu'à vos projets un plein effet réponde. >

(P. Corn., Le Ment., u, 1.) c A moins que vous ayez l'aveu de Lysander. » {Âgés., îv, 2.)

€ A moins que ton secours me relève le cœur,

A moins que ta bonté ranime ma langueur. » [Imit., m, 40.)

c A moins que les continuelles assurances du bonheur de Vostre Majesté nous apprennent à souffrir son absence. (Maa de La Suze.)

Plusieurs prépositions de temps, ou locutions conjonctives, ont changé de signification. Ainsi, nous montrons, en réfutant une critique de Voltaire, qu'au seizième et au dix-septième siècle depuis que voulait souvent dire dès que, du moment que, dès là que :

« Et depuis qu'une fois il commence à déplaire,

11 ne manque jamais d'occasion contraire. » (Suite du Ment.,iv, 1.)

c U n'est rien qui ne cède à l'ardeur de régner ;

Et, depuis qu'une fois elle nous inquiète,

La nature est aveugle et la vertu muette. » (Nicom., u, 1.)

xlyi INTRODUCTION.

On verra dans le Lexique les autres exemples de Corneille avec ceux de ses prédécesseurs et de ses contemporains.

Si depuis que s'est dit pour dès que, dès que, au contraire, se trouve employé, notamment dans les Lettres de saint François de Sales, pour depuis que.

Tant que, reproché à Corneille comme un solécisme par le rédacteur des Sentiments de l'Académie sur le Cid, et par Voltaire, a été employé assez longtemps comme locution conjonctive pour signifier jusqu'à tant que, jusqu'à ce que, et môme par des écrivains comme Bossuet.

Jusque vers 1650, il était fréquent d'employer paravant pour auparavant, avant, adverbe ou préposition, et paravant que pour auparavant que, avant que.

Le seizième et le dix-septième siècles avaient une excellente locution conjonctive dont nous n'avons pas l'équivalent, soudain que, tout soudain que :

« Soudain que cette défaite est advenue. ^ (Pasq.) — c Soudain qu'elle m'a vue.» (P. Corn.) — « Tout soudain qu'il en eut aval lé une cuillerée. » (Rabbl.)

On disait aussi, soudain après que :

« Soudain après que ces gens de bien eurent depesché leurs deux ambassades. » (Pasq.)

On verra, aux articles avec, pour, une remarquable particularité de l'usage des prépositions au dix-septième siècle, celle de séparer la préposition, par un ou plusieurs mots, du verbe auquel elle se rapportait.

11 y avait aussi des locutions conjonctives qui se coupaient en deux; ainsi, bien que :

< Bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours. »

(P. Corn., Pomp., i, 1.)

Selon que :

* Et selon, bien ou mal, que vous en userez. »

[Th. Corn., Les Engagent, du hasard, u, S.)

Les adverbes donnent encore lieu à constater un certain nombre de différences considérables entre la langue du dixseptième siècle et la nôtre. Ainsi, comme a très-longtemps remplacé que dans les pbrases comparatives :

« Aussi haut comme lui. > (P. Corn., La Suiv.) — « Effrontée autant < traîtresse. » [La PL Boy.)

INTRODUCTION. xlvh

« Vous en prendrez autant comme vous en verrez. • (Suite du Mem.} 1, 6.) « Tons les rois ne sont rois qu'autant comme il vous platt. »

{Nicom., ni, 2.)

Nous croyons inutile d'indiquer ici, même d'une manière trèsabrégée, les exemples analogues que nous ont fournis les écrivains les plus célèbres des quinzième, seizième et dix-septième siècles. Disons seulement que l'auteur le plus rapproché de nous, chez qui nous avons rencontré cette manière de dire , est le fameux jurisconsulte Pothier, en particulier dans son Traité du prêt à usage, publié vers 1770.

Quelques grammairiens modernes ont établi une distinction assez subtile entre au moins et du moins, tout au moins et tout du moins. Dans l'ancienne langue, ces deux locutions adverbiales n'offraient entre elles aucune différence, et de bons écrivains du dix-huitième siècle les prenaient encore, à leur gré, l'une pour l'autre.

Dedans aujourd'hui ne peut être qu'adverbe ; il a été préposition, et ce n'était pas du tout un solécisme, comme l'a cru Voltaire, de lui donner un régime. On s'en convaincra en lisant, avec les exemples de Corneille, ceux de Jean de La Taille, de d'Aubigné, de Théophile, du cardinal de Richelieu, de Racan, de la marquise de Courcelles, de Charles Sorel, de Monttleury, etc.

Dessus, dessous, ont aussi été prépositions, et ont longtemps joué le même rôle que sur, sous.

L'adverbe de lieu oh se prenait quelquefois pour quand, comme Yubi des Latins, et aussi pour tandis que. Il s'employait, en outre, et pourrait encore s'employer pour dire dans lequel, dans laquelle, en qui ; auquel, à laquelle, à quoi, sans ou avec interrogation; sous lequel, sous laquelle; chez lequel, chez laquelle.

Enfin cet adverbe faisait fréquemment pléonasme, et se mettait pour que :

« Ce n'est pas là, madame, où je prends intérêt. »

(P. Corn., Sophon., v, 4.

< Aussi ce n'est qu'en eux où mon espoir se fonde. »

(Racan, Berg., v, 2.)

L'adverbe presque s'écrivait quelquefois avec une s, non-seulement en vers, mais même en prose, par euphonie :

« Presque* au désespoir. » (J.-A. db Baïf, Êclog., xm.

xlviii INTRODUCTION.

c Et presque* entre nous Nous vînmes en un rien des paroles aux coups. » (Id.t AnHg., 11,2.)

« J'en eus presque* envie aussitôt que de vous. » (P. Corn., Méd., u,l)

« Dans les occasions presques inévitables de corrompre leur innocence. > (A. Godbau, Dise, sur les ordres sacrez, il, 1.)

Même, adverbe, s'écrivait aussi généralement, en prose et en vers, mêmes, mesmes.

Longtemps, que nous n'employons plus guère que comme un adverbe, et en l'écrivant en un seul mot, était une sorte de locution substantive qui se prêtait aux modifications les plus variées :

« Avoir un si long temps des sentiments si vains, C'est assez mériter l'honneur de vos dédains. »

(P. Corn., Poès. div.t Sur le départ de la marquise de B. A. F.)

« Son père peut venir, quelque long temps qu'il tarde.» (Id„ Le Ment.,i,îj

« Je n'ay pas délibéré le faire pour un si long temps. > (Lett. miss, de Henri tf.) — « J'ai repris ces études que d'autres occupations avoient interrompues un/on long temps. » (Maucroix.)

Nous renvoyons au Lexique pour voir d'autres exemples, dont plusieurs appartiennent à notre temps. Us montrent tous que la locution substantive remplace avantageusement l'adverbe, lequel n'est pas susceptible des mêmes variétés d'emploi.

Entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre, il n'y a pas seulement des différences de mots et de significations. Les différences de construction et de syntaxe ne sont pas moins nombreuses ni moins essentielles. Par exemple, l'infinitif était trèssouvent régime indirect d'un autre verbe :

« Ma guérison dépend de parler à Mélite. » (P. Corn., MéL, v,9.}

* Votre bonheur dépend de vous aimer toujours. » (Quih., Rol.t in, 6.)

c Notre salut dépend de tout précipiter,

De n'être point surpris. » (Id., Astr., iv, 1.)

« L'espoir de votre amour, la paix de vos États,

Tout dépend d'immoler cette grande victime. » (ld., Tkés.9 v, 3.)

« 11 vit que son salut Dépendoit de lui plaire, et bientôt U lui plut. (Rac, Baj., i, 1.)

On n'a pas tout à fait abandonné cette manière de dire, mais elle est bien moins usitée qu'autrefois. Par imitation des constructions latines, on employait souvent

INTRODUCTION. xux

le subjonctif dans des cas où Ton mettrait aujourd'hui l'indicatif:

c Nous ne nous soucions pas quels nom soyons en effect, comme quels noms en la connoissance publique. » (Charron.)

On dirait en latin quales simus.

c Je crois qu'il soii fou. > (Malb.) *

Ici le subjonctif est employé parce que la pensée renferme quelque doute, et qu'en latin ce mode était spécialement affecté à l'expression d'une idée dubitative. C'est par la même raison que Corneille a dit aussi avec le subjonctif :

c II eroii que mes regards soient son propre héritage. » {MéL, iv, 1.)

« Tous présument qu'il ait un grand sujet d'ennui. » {Cinna, i, 4.)

Que, ainsi placé entre deux verbes, exigeait généralement que le second fût mis au subjonctif.

Souvent aussi l'on employait l'imparfait du subjonctif pour le plus-que-parfait :

c Un mot seul, un souhait dût l'avoir emportée. >

(P. Coaif., La Toit, d'or, ), 5.) c Hais puisque son dédain au lieu de te guérir Ranime ton amour qu'il dût faire mourir. » (Id., Clit.9 1, 4.)

Mty c'est-à-dire eût dû.

Notre Lexique établit, par des exemples qui remontent jusqu'au Livre du chevalier de la Tour, combien cette construction est ancienne dans la langue. Elle s'explique, d'ailleurs, parle fait que notre imparfait du subjonctif a été formé du plus-que-parfait latin.

L'imparfait du subjonctif s'employait aussi fréquemment pour le conditionnel, et parmi les exemples que nous citons, il y en a d'empruntés à de très-anciennes poésies françaises, comme la Vie du pape Grégoire le foand. Contentons-nous d'en rappeler un de Pierre Corneille :

c Et toutes vous dussiez prendre, en un jeu si doux,

Comme même plaisir, même intérêt que nous. > {Clit., v, 3.)

Vous dussiez, c'est-à-dire vous devriez.

Enfin l'imparfait du subjonctif se prenait quelquefois pour l'imparfait de l'indicatif :

c Tu croyois que son cœur n'eût point d'autres atteintes. »

(P. Cork., La Cal. du Pal., iv, 4.)

C'est-à-dire, tu croyais que son cœur n'avait point...

l INTRODUCTION.

Nous omettons beaucoup d'autres différences de syntaxe et de construction, afin de pouvoir nous étendre un peu sur la plus importante que nous ayons eu à constater et à étudier, c'est-àdire l'ellipse du pronom personnel après certains verbes. Nous croyons très-utile de reproduire ici, sous une forme un peu différente, la substance de ce que nous avons dit sur ce point de grammaire et sur ce procédé de style demeurés jusqu'à maintenant inexpliqués et même inaperçus. La théorie que nous avons tirée de l'observation d'un nombre immense de faits se rédoit à ceci:

Le pronom personnel se supprime généralement après les verbes faire, laisser, mener ; regarder, sentir, voir, entendre, écouter, suivis eux-mêmes d'un autre verbe qui achève le sens. Alors le régime suit les verbes qu'accompagnent faire, laisser, etc., ou bien, s'il les précède, c'est un pronom personnel, un pronom relatif, ou un adjectif indéfini, comme tout.

Nous espérons qu'on lira dans son entier cette étude capitale, qui comprend près de deux feuilles de notre second tome; c'est pourquoi nous nous bornerons à rappeler ici d'une manière abrégée quelques-uns des nombreux exemples que nous avons empruntés à des écrivains de mérite très-divers, afin que la généralité de l'usage fût mieux constatée.

Qu'on observe d'abord comment le pronom se supprime après les verbes que nous avons dits, précédés du régime :

c Seigneur Dieu! ta méfait esbahir! » (Labivzy, Le Jfor/., u, 2.)

Me fais ébahir, et non pas me fais m ébahir.

< ... Révolter tous les citadins d'an EsUtet Us faire cntretmer. » (Choliêik» Les Apres-Dinees, un, f* 137, v.)

Les faire entretuer, et non pas les faire s entre tuer.

c Voyez à qnoy l'amour lafaUoû abaisser. » (D'Uifé, f Astrée, i, 1.)

La faisait abaisser, et non pas la faisait s'abaisser.

c La peur ne me fera ny taire ny dédire. • (Racak, Berg., iv, 5.)

Me fera taire, me fera dédire, et non pas me fera me taire, me fera me dédire.

• Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme...

Méfait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir. » (P. Coax., Mit., i, 1 )

Me fait plaire, et non pas me fait me plaire.

INTRODUCTION. u

« Lui procurant du bien elle croit la fâcher,

Et cette vaine peur la fait ainsi cacher. » (Id., La Suiv., m, 6.)

La fait cacher, et non pas la fait se cacher.

m Hélas ! mais qu'à propos le ciel fa fait méprendre. »

(Id., La PL Roy., îv, 7.)

Va fait méprendre, et non pas l'a fait se méprendre.

* Voilà cet accident qui le fait retirer; » (Id., ibid.t v, 5.)

Le fait retirer, et non pas le fait se retirer.

c Cela le fit opinidtrer davantage en son entreprise. > (Foret., Le Rom. bourg., i.)

Le fit opiniâtrer, et non pas le fit s'opiniâtrer.

m Et va errant par un chemin

Qui, le détournant de sa route,

Le/aici eguarer à la fin. • (Lamv., Le Laquais, u, 2.)

Le fait égarer, et non pas le fait s'égarer.

m Et si du bon chemin on Va fait écarter, Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. >

(Mol., V École des femm.,m, 3.)

Va fait écarter, et non pas t'a fait sf écarter.

« L'honneur qu'il a (le clergé de France ) d'être assemblé presque sous vos yeux U fait acquitter avec plaisir d'un devoir qu'il . vous rend avec justice. » (Flbch., Leu.)

Le fait acquitter, et non pas le fait s'acquitter.

« Et me fit consumer dans une plainte vaine... > (Sénecé, Sat.)

Me fit ccfisumer, et non pas me fit me consumer.

« Ceux que l'opinion fait plaire aux vanités. » (Malh.)

Fait plaire, et non pas fait se plaire.

« Le sieur César fit un pas de clerc de s'amuser aux forts, et nous laisser cepentint fortifie r. » (Montldc.)

.Vous laisser fortifier, et non pas nous laisser nous fortifier.

• Les Romains les laissoient consumer par leurs propres forces. • (Mbzkr.)

Les laissaient consumer, et non pas les laissaient se consumer.

m Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre. •

(P. Corn., L'ïllus. corn., m, 3.

Les laissiez battre, et non pas Us laissiez se battre.

lu INTRODUCTION.

« Va flatter, si ta veux, la douleur de Flavie,

Et me laisse ictaireir de l'état de ma vie. • (Id., Théod., iv, 1.)

Me laisse éclaircir, et non pas me laisse m éclaircir.

• Il vaut mieux qu'ils en aient cette idée, que de n'en point avoir du tout : ce qui arriverait peu à peu, s'ils la laissoient effacer de leur esprit par un silence pernicieux. » (M albbr.)

La laissaient effacer, et non pas la laissaient s'effacer.

m La plupart des merveilles de Dieu nous échappent et, après les avoir légèrement regardées, nous te* laissons effacer de notre esprit. » (Nicole.)

Les laissons effacer, et non pas les laissons s'effacer.

• Bien serais aise que les veines Bien entrebattre encore ung coup. »

(Le Débat de la Nourisse'etde la Chamberibrt.)

Les visses entrebattre, et non pas les visses s9 entrebattre.

« Si j'avois un prétexte à me mécontenter, Tu me verrou bientôt résoudre à le quitter. •

(P. Corn., La Gai. du Pal., n, 6.)

Tu me verrais résoudre, et non pas tu me verrais me résoudre.

« Ne vous étonnez point, vous Ten verre» dédire. » (Id., Perth., ni, 3.}

Vous l'en verrez dédire, et non pas vous /'en verrez se dédire.

m Le dépit de les voir multiplier s'éloit tourné en fureur. » (Fluory, Mœurs des Chrétiens.)

Les voir multiplier, et non pas les voir se multiplier.

L'ellipse est aussi fréquente, ou plu lot aussi constante quand le régime suit :

• La grandeur de son amour faisoit esmerveiller tout le monde. » (Harqdir. n'ÀNG., VHeptam., 19- nouv.)

Faisait émerveiller, et non pas faisait s'émerveiller.

m Quel envieux démon, et quel charme assez fort

Faisoit entre-choquer deux volontés d'accord?» (P. Corn., La

Faisait entre-choquer, et non pas faisait sy entre-choquer

m Ses intrigues firent mutiner leur armée. » (Mézbr., H\ i, n, 11.)

Firent mutiner, et non pas firent se mutiner,

m Ses intrigues firent mutiner leur armée. » (Mézbr., Hist. de France avant Chris, u, 11.)

INTRODUCTION. lui

« Ne laissons perdre en vain le temps. » (Ronsard.)

Laissons perdre, et non pas laissons se perdre.

• Si, par YOtre négligence, nous laissions fortifier les Espagnols... » (Richkl., Mém., xx.)

Laissions fortifier, et non pas laissions se fortifier. '

« C'est peu de laisser assoupir La ferveur du plus saint désir.

Par notre lâcheté nous ta laissons éteindre. » (P. Corn., Irnit., i, 18.)

Laisser assoupir , et non pas laisser s9 assoupir; laissons éteindre, et non pas laissons s'éteindre.

• Pour laisser affaiblir par la guerre ces deux puissances voisines. » (Pilliss.) Laisser affaiblir, et non pas laisser s'affaiblir.

• Il laissa séparer son armée victorieuse. » (Mbierat.) Laissa séparer, et non pas laissa se séparer.

« Brienne s'arrêta court, et laissa évaporer la bile de Colbert. • (Choisy, Mém.% h.)

Laissa évaporer, et non pas laissa s9 évaporer.

« Laissant emporter son esprit aux impressions précipitées de la surprise. » (Vautoi., Caract., xvm.)

Laissant emporter, et non pas laissant s'emporter.

m Je sens, je sens glacer Mon sang, mon cœur, ma voix, ma force et mon penser. > (Jodellb.)

Je sens glacer, et non pas je sens se glacer.

• Et je sens refroidir ce bouillant mouvement, Quand il faut pour le suivre exposer mon amant. »

(P. Corn., Ciraia, i, 1.)

Je sens refroidir, et non pas je sens se refroidir.

« On se dissipe, et on sent ralentir toutes ses bonnes volontés. » (Fin.)

On sent ralentir, et non pas on sent se ralentir.

m Ce père s'étant fait expliquer tout ce qui me regardent, sentit lui-même enson zélé. > (Prbv.)

Sentit enflammer, et non pas sentit s'enflammer.

m Qu'il attende le temps qu'avecque ma fortune Nous voyons appaiser et les vents et Neptune. »

Nous voyons apaiser, et non pas nous voyons s'apaiser,

lhf INTRODUCTION.

m A peine de leurs lacs roi-je sauver personne. » (D'Àuiiwi)

Vois-je sauver, et non pas vois-je se sauver.

« J'en vis enfler la vague; voyant réunir toute la famille royale. • (P. Coin.)

Vis enfler, et non pas vis s'enfler; voyant réunir, et non pas voyant se réunir.

• Il pense voir en pleurs dissiper cet orage. » (Racisi/j

Voir dissiper, et non pas voir se dissiper.

tira briser son vaisseau. » (Fém.)

A vu briser, et non pas a vu se briser.

Nous renvoyons au Lexique pour les exemples des antres cas, et pour tous les autres détails où nous entrons sur cette construction que Ménage n'avait pas comprise, où La Harpe a vu un solécisme1, et dont le secret a échappé à des philologues comme M. Génin, dans son Lrxique de Molière, et semble même n'avoir' pas été aperçu par les rédacteurs du Dictionaire historique de l'Académie française, ainsi qu'on le Terra par le fait rapporté dans notre livre.

Après avoir montré que les écrivains de la fin du dix-huitième siècle et ceux du dix-neuvième ne suppriment pas généralement le pronom personnel, notre conclusion, — et nous aimons 4 la répéter, — est que, dans la généralité des cas, et quand la clarté est parfaite, la manière de notre grande ère littéraire nous parait préférable à celle qui y a été substituée par scrupule grammatical.

Très-souvent les verbes qui suivent sentir, voir, laisser, mener, ont une signification passive, que sentir et voir soient employés d'une manière active ou réfléchie. Ce gallicisme était autrefois bien plus fréquemment usité qu'aujourd'hui :

« ... Sentiroit, me voyant. blester sa conscience. » (Trion.)

« 0 double désespoir dont je me sens poursuivre. » (Schblahmi.)

4 Et selon qu'on se sent trop emporter vers l'une, se pencher vers l'autre. » (Pasc.) — « Sr sentit saisir d'un excès de joie. » '%P. Coax.}

1 Rapportant ces vers de Corneille '/mil. d'une ode lot.) :

Rt tant craindre le brait qui gronde sur m tète, Voit brisrr à «et ptedt r effort de la teopète,

il dit qu'il faut absolument voit s* briser. (La*., 3* p., 1. it eh. i, sert, S.)

INTRODUCTION. lt

c Par d'inquiétants transports me tentant émouvoir. » (Id.)

c Ce qui désespéroit le plus de si braves hommes, c'étoit de se voir assommer comme des bêtes prises dans un piège. » (Vaugelas.)

c Que Ton voue ébranler par la fureur de l'onde

Les fondements du monde. » (Racan.)

c J'ai mis fin à tous ces discords Par qui la Loire en ses deux bords

Youoii ensanglanter son onde. » (Id.)

c Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage, Et tu n'as rien perdu pour le voir différer, » (P. Corn., Le Cid, u, 3.) c L'autre tout débonnaire, au milieu du sénat

A vu trancher ses jours par un assassinat. » (Id., Cinna, n, 1.)

c Ayant fait la matière, il la laisse mouvoir et arranger au gré de quelque autre. > (Boss.) — < Mais beaucoup plus de modération pour les laisser borner (les conquêtes) par la justice. » (Hdst.)

c On te mène égorger , innocente victime. » (Tristan.)

Dans tous ces exemples, que nous n'avons pas voulu trop multiplier, la signification passive est très-sensible.

Indépendamment de l'intérêt qu'offrent ces études, au point de vue de la grammaire historique et philosophique, tous ceux qui s'occupent avec soin de l'art d'écrire y reconnaîtront, nous l'espérons, une véritable utilité pratique. Le plus^ grand nombre des lecteurs seront peut-être plus frappés de certaines autres différences entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre, parce qu'elles ne demandent pas, pour être bien saisies, une aussi grande attention.

Ils verront, dans de nombreux articles, combien de mots des plus usuels se prenaient autrefois dans des acceptions différentes de celles qui sont restées.

Blâme, qui ne se dit plus que d'un sentiment ou d'un discours par lequel on condamne une personne ou une action, a signifié déshonneur, mauvais renom, honte, turpitude.

Étonnement, aujourd'hui, n'exprime plus que la surprise. 11 se prenait dans le sens d'épouvante, d'abattement, de consternation. Étude, qui, dans le sens de cabinet $ étude, ne se dit plus que du bureau d'un notaire, d'un avoué, se prenait dans la langue générale pour chambre, cabinet où Ton étudie, où l'on compose. Quand Corneille, quand Saint- Amant, quand Boileau parlent des fruits de leur étude, ils désignent les productions de leur cabinet d'étude, selon l'expression de Racan :

n Ces vers, produits dans mon estude, Récitent tes commandements,

lvi INTRODUCTION.

Et j'en fais de ma solitude

Les plus doux divertissements. • (P#. cxyui.)

Impression se prenait pour édition.

Secrétaire, comme l'italien secretario, voulait dire, celui à qui Ton confie ses secrets, confident :

« Tu seras de mon cœur l'unique secrétaire

Et de tous mes secrets le grand dépositaire. > (P. Corn., Le Jfcfii.,u,6.)

Cette signification si naturelle datait au moins du quatorzième siècle, et nous en citons de nombreux exemples, tirés du Roman de Perce forest, de Froissard, des Cent Nouvelles du roi Louis XI % de Ronsard, de Joacliim Du Bellay, de Passerat, de Malherbe, de Go m beau, de Ménage.

Secrétaire voulait encore dire quelquefois écrivain public :

«Proche Saint-Innocent, il se fit secrétaire; Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. »

(P. Corn., L'itlus. corn., î, 3.)

Tel mot, toujours pris maintenant au sens actif, s'employait également au sens passif. Par exemple , hôtesse ne voulait pas dire seulement celle qui donne l'hospitalité, mais aussi celle qui la reçoit, comme dans ces vers :

« Humevent, n'a ce pas esté

Toy, grenier de méchanceté

Qui tantost devant ma maison

As, sans propos, et sans raison

Si mal mené ma pauvre Imtesse. » (J.-A. de Baîf, Le Brave, h, 5.)

« Toi qui as vu faire caresse

A mon host avec mon hostesse. » (ld., ibid.)

« L'honneur de recevoir une si grande hôtesse. » (P. Corn., Mèd., iv, 5). Recueillir signifiait souvent résumer, condenser, ramasser :

■ Pour recueillir ce discours. • (P. Corn.) — « Pour recueillir en peu de mots toute la doctrine que... » (Richel.) — « Pour recueillir mon raisonnement» (Boss.) — « Pour recueillir tout mon dessein. » (Fléch.) — « Une récapitulation qui recueille en peu de mots toute la force de l'orateur. » (F en.)

Le dix-septième siècle, comme le seizième et l'époque antérieure , ce connaissait pas la distinction établie depuis une centaine d'années par les grammairiens entre en imposer, commettre une imposture, mentir, et imposer, inspirer du respect, de l'admiration, de la crainte : selon nous, cette distinction tourne au profit de la clarté du sens.

INTRODUCTION. Lvn

Ressentiment se prenait très-souvent dans le sens de reconnaissance, de souvenir reconnaissant ; se ressentir, dans celui de témoigner sa reconnaissance ou son ressentiment.

Nulle part on ne trouve d'explication capable de bien faire entrer dans l'intelligence de nombre de ces termes dont la signification a changé, et qui ne sonnent plus la même chose (pour emprunter une expression du dix-septième siècle). Nous les avons approfondis avec un soin qui sera peut-être apprécié. Indiquons en particulier le grand article COURAGE, dans le sens de cœur, ou dans le sens d'animus, spécifié et déterminé en bien ou en mal par le contexte ou par une épithète ; et le grand article OMBRAGE, dans le sens d'ombre, de nuage, d'obscurité, signification trèsancienne , très-longtemps conservée, au propre et au figuré, et dont l'omission dans les dictionnaires rend les définitions qu'on y donne obscures et illogiques.

Pour expliquer les vers où Corneille se sert d'ombrage pour ombre y au figuré, où il parle de

« ... cent nuages Qui jettent mille ombrages Dans l'œil mal éclairé, » (/mil., i, 3.)

et ceux où il fait dire à Laodice, au sujet d'un raisonnement où elle o ne voit goutte : »

■ J'ai devant les yeux toujours quelque nuage Qui m'offusque la vue et m'y jette un ombrage, •

nous sommes remonté jusqu'au quinzième siècle, et nous avons suivi la trace de cette signification jusqu'au commencement du dix-huitième.

Nous avons vu, — pour rappeler seulement quelques phrases,— qu'on disait, au propre : «c Être au soleil ou à Yombrage. » (Grin- Gore.) « Les ombrages de la nuit. » (Blaise d'Auriol.) « Vombrage du cadran. » (J. de Schelandre.) « Un nuage qui cache le ciel par son ombrage. » (La Faiseuse de mouches.) « Voir œil à œil sans ombrages. » [Le Miserere du reclus de Moliens.) « Relever les ombrages par des couleurs vives. (Inventaire universel des Fantaisies de Tabarin.) « Bien observer l'art de la peinture aux raccourcissements, aux ombrages et aux proportions. » (D'Urfé.; « Le jour efface les ombrages des nuits. » (Sénegé.)

Et au figuré : « Un ombrage qui s'évanouit, » en parlant d'un vain raisonnement. (Calvin.) « Les ombrages de conceptions in-

lhîi INTRODUCTION.

formes; les ombrages et les vaines images de la fantaisie. » (Mohtaigne.) « L'ombrage de l'apparence. » (Lariyet.) « Les ombrage* de la matière, » opposé à la clarté de l'entendement. (Chapelain.) «Ne laisser aucun ombrage ni aucun scrupule dans les esprits, sur une question. » (Brueys.)

Pour donner encore plus d'évidence à notre preuve, nous montrons ensuite qu'on a dit aussi ombrager pour ombrer, et ombrageux pour ombreux, sombre.

Mais le plus curieux, assurément, de ces mots dont la signification s'est successivement transformée, est le verbe dispenser , qui est arrivé , dans plusieurs de ses acceptions, à signifier absolument le contraire de ce qu'il voulait dire autrefois , et de ce qu'exprime son étymologie. Nous ne pouvons pas transcrire ici notre grande étude sur ce mot important qui a été bien souvent pris à contre-sens , même par d'estimables philologues ; à peine en pouvons-nous indiquer les résultats principaux.

Dispenser, dans l'ancienne langue, s'employait très-fréquemment avec un nom de personne, pour signifier autoriser. Ainsi Ton disait, dispenser quelqu'un à, l'autoriser à :

« Accueilli d'autre n'en sera

Que mon mary dans ma pensée.

Ce qu'on vouldra l'on pensera;

D'aulire ne seray compensée.

Car à ce ne suis dispensée,

Quelque mal que j'aye ou souffrance. •

[Colin qui loue et despile Dieu en un moment à cause de sa femme.)

« Quoi ! s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée

A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? > (P. Corn., #>o/.,ut,2.)

De même sans régime indirect :

« Or donc puisqu'il a commencé Sans avoir été dispensé, Sagon n'a eu tort de respondre Pour telles injures confondre. • (Resp. à VÊpist. de eelluy qui ne s'est point nommé, adressée à Marot, à Sagon et à La Hueterie, à la suite des CEuv. de Cl. Marot, édit. de Le Duchat, 1731.)

Dispenser à, avec un nom de ebose pour sujet, autoriser à, livrer à ; faire qu'on s'abandonne à :

« Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser

A quoi l'occasion me pourra dispenser, » (P. Coiut., Cfii., n, 9.)

« A trop d'emportement ton zèle te dispense. » (T. Cobn., StHicon, il, 9.)

INTRODUCTION. lix

Et avec à, suivi d'an infinitif :

c II n'y a rien qui dispense plus à parler que la méfiance recogneue. > (D'Urfr\ LAttrie, i, 4.)

Dispenser de, suivi d'un substantif, ou d'un mot en tenant la place, autoriser à :

« Sorti de Rouen, je t'en dispense.

Pour voir Sagon quelque matin. »

(Math, de Boutignt, Le BabaU du Caquet de Marot.)

Dispenser de, suivi d'un infinitif, accorder la permission de, autoriser à :

« El vous dispencero De faire ce qu'il vous plaira. »

(Grjngorb, Le Jeu du Prince des Sotz, Sottie.) Je vous dispense et permets de favoriser en cestc eslection tels des autres cardinaux... que... » {Lett. miu. de Henri IV, 28 oct. 1604.) — «Enfin le mary dispense sa femme de s'accommoder à la volonté du roy. » (Louis Goyon, Div. leçons.)

Être dispensé de, être autorisé à :

• Constance, fille de Roger de Sicile, fut tirée d'une abbaye de nonnains de la ville de Païenne, et dispensée de se marier. » (Bouchkt, Séries, v.)

On trouve en outre être dispensé pour, suivi d'un infinitif, dans le sens d'être autorisé à :

« Que le caresme et jeusnes viennent, je suis dispensée pour manger de la chair. » {Caquets de C Accouchée, 1" journ.)

Corneille emploie aussi dispenser absolument, toujours dans le sens d'autoriser :

« L'occasion convie, aide, engage, dispense. » {Suite du Ment., ni, 5.)

Se dispensera, suivi d'un substantif, s'abandonner, se livrer à, se donner la liberté de faire une chose :

m ... Se dispenser à un amour parjure. » (P. Corn., Perth.)

• ... Se dispenser à mille impiétés. • (Id.t La Suiv.)

• ... Se dispenser à trop d'emportement. » (Th. Corn., Timocr.)

m Se dispenser à la raillerie. • (Cyrano.)—» Se dispenser à une liberté trop grande.» (MM de Yilleo.) — « Se dispenser à des extravagances. » (Id.) — « Se dispenser i de honteux soupçons. > (Crbb.)

Se dispenser d, suivi d'un infinitif, se licencier à, prendre la licence de, se laisser aller à :

• Quand je me dispensas à lui mal obéir. » (P. Corn., Rodog., i, 5.)

lx INTRODUCTION.

« Se dispenser à s'écarter de son sujet. » (Batle, heu.) — « Se dispenser à faire des digressions. » (Id., ibid.)

Se dispenser de, suivi d'an substantif, se permettre telle chose : » Je me dispensera^ de ce mot. » (Pasq.t LeU.)

Et se dispenser de, suivi d'un infinitif, s'accorder la licence de, prendre la liberté de :

« Se dispenser de faire nue chose ; se dispenser de parler. » (Pasq.) — • Se dispenser de prendre an long délai. » (Malh.)

Se dispenser, absol., prendre une liberté :

■ Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure

S'osera dispenser... » (P. Corn., Mil., 111,6.)

Nous établissons également que le substantif dispense s'est employé pour dire permission, autorisation en général.

Comment s'est fait ce changement si complet dans la signification de dispense et de dispenser? Dispense a voulu dire, d'abord, autorisation quelconque , puis l'autorisation spéciale de ne pas faire une chose, signification elliptique qui a fini par prendre le dessus. De même le mot dispenser a signifié d'abord autoriser, puis on l'a employé pour dire autoriser à ne pas faire, d'où l'acception actuelle.

Par un pareil procédé de l'esprit, quantité d'autres mots français, comme rien, personne, aucun, ont passé du sens positif au sens négatif.

Certains mots, dont le sens n'a pas changé depuis le dixseptième siècle, ont néanmoins été de notre part l'objet d'une étude sérieuse. Tel est le substantif avis, dont nous croyons avoir éclairci la signification, en en donnant, à l'aide du vieux français, la véritable étymologie. On verra, dans le Supplément, qulavis ne vient pas de l'italien, comme on l'a prétendu, mais de la préposition à et de l'ancien substantif vis, signifiant vue, apparence, ce qu'on voit, ce qu'on croit voir, de sorte qu'avis vent dire proprement vue de l'esprit.

Nous avons encore étudié certains vieux mots qui se rencontrent dans divers écrivains du dix-septième siècle, comme la particule affirmative mon, sur laquelle nous avons écrit un véritable mémoire : il n'avait jusqu'ici rien été dit que de très-incomplet sur cette locution ; l'occasion s'en offrant, nous avons voulu épuiser le sujet.

INTRODUCTION. lxi

Tel mot> aujourd'hui vulgaire, a été noble; exemple, poil, qui, jusque vers la seconde moitié du dix-septième siècle, se disait daas le style élevé aussi bien que cheveu, chevelure :

« Par les lis de vos mains, par vostre poil doré. >

(Pb. Desportes, Amour* de Diane, I, 95.)

« An lieu d'orner son poil, déshonores sa main. »

(P. Corn., Clit., v, 4, 1" édit.)

Artisan ne désignait pas seulement celui qui exerce un art mécanique, un métier; il s'appliquait à ceux que nous appelons des artistes, soit peintres, comme dans La Fontaine, soit sculpteurs, comme dans Boileau, soit même poètes, comme dans Corneille; et eette signification s'est conservée jusque dans la première partie du dix-huitième siècle :

« Parrhasios étoit un artisan d'un vaste génie et d'une fertilité d'inventions universelle. » (Rollin, Hi*f. anc.} 1. XXII, c. v, art. 2.)

Certains mots* se prenaient indifféremment l'un pour l'autre en style figuré, tandis qu'aujourd'hui leur usage est beaucoup plus restreint et déterminé. Par exemple, on disait un cœur de rocher, comme un cœur de roche :

n Ce n'est pas que ce cœur soit un cœur de rocher, C'est que malaisément il se laisse toucher. »

(L'abbé de Torche, Le Démêlé de f esprit et du cœur.)

Cette locution se rencontre plusieurs fois dans le Recueil de IHècts galantes de madame de La Suze, et nous en citons d'assez nombreux exemples dans notre livre.

Tel autre mot, qui ne s'emploie maintenant que dans un sens défavorable, se prenait dans un sens favorable. Le verbe débiter en fournira un exemple dans le Lexique.

II en est de même d'étaler, qui n'est plus guère usité qu'avec l'idée d'ostentation, d'affectation, et qui s'employait dans le sens général de faire voir, avec idée de l'intensité de l'action. Si Ton veut bien lire notre article, on verra qu'étaler se pourrait prendre encore dans cette signification favorable.

Nous avons eu, en outre, l'occasion de constater qu'un certain nombre de mots, de significations, ou de locutions, à peu près abandonnés pendant un certain temps , avaient repris faveur à la fin du dix-huitième siècle ou de nos jours.

Voltaire déclarait qu'épandre était vieilli : des poètes , comme

lxh INTRODUCTION.

Lamartine et Victor Hugo, le reprirent avec raison et avec succès, au sens propre et au figuré.

Le commentateur de Corneille regrettait encore la proscription du mot cxorable. Ce terme sonore , intelligible , nécessaire, comme l'appelait Voltaire, a été employé, au dix-huitième siècle, par Montesquieu :

« Qu'excrable à la prière (le prince) il soit ferme contre les demandes. »

L'usage, alors, en était encore exceptionnel, mais à la fin du siècle il commence à s'accréditer; Mirabeau l'adopte, et le fait retentir à la tribune, où il dît, en parlant du peuple en insurrection, «qu'il est violent, mais exorable. » Mercier l'enregistre dans sa Néologie; enfin il devient plus commun au dix-neuvième siècle ; Victor Hugo s'en sert dans Cromwell, et Chateaubriand dans ses Études historiques.

Outragevx, dont Voltaire constatait encore la désuétude , tout en ne faisant pas scrupule de l'employer, a été depuis repris universellement

Mercier remarquait dans sa Néologie que le « vieux mot étreinte » avait été presque entièrement banni. Il est redevenu, à notre époque, d'un usage très-fréquent, au propre et au figuré.

Nous aurions pu étendre ces remarques à plusieurs autres mots. Nous nous contenterons d'en ajouter une.

Louis Racine, dans le Discours préliminaire de ses Remarques sur les tragédies de son père, observait que le mot fallacieux n'avait pu se soutenir, quoiqu'il fût très-sonore, que Corneille l'eût employé , et que Bossuet s'en fût servi dans son Histoire universelle. — L'aigle de Meaux parle, en effet, dans son Second Discours sur l'Histoire universelle, des dangereuses insinuations et des discours fallacieux de l'esprit malin, et on lit dans une admirable scène d'im des chefs-d'œuvre de P. Corneille :

« Serments fallacieux, salutaire contrainte,

Que m'imposa la force, et qu'accepte ma crainte!

Heureux déguisement d'un immortel courroux.

Vains fantômes d'État, évanouissez-vous. » (Rodoy., u, 1.)

Voltaire, répétant l'observation de Louis Racine, a dit à son tour : « L'éloquent Bossuet est 'le seul qui se soit servi après Corneille de cette belle épithète, fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné ? »

INTRODUCTION. lxiii

Le célèbre commentateur n'est pas ici tout à fait exact. S'il n'avait pas été un ennemi si acharné de l'abbé Des Fontaines, il aurait pn lire dans son Dictionnaire néologique, dont la première édition est de 1726 :

• Fallacieux. Vieux mot qui signiûoit trompeur. On commence à le remettre en usage. « Un raisonnement oblique et fallacieux. » [Helig. prouv. par Us fa us.)

La phrase alléguée est de l'académicien Hou te ville; son ouvrage fut publié en 1722, et réimprimé en 1741, un an avant sa mort.

Du reste, on le sait, Des Fontaines ne citait ces locutions peu usitées que pour critiquer les auteurs qui s'en étaient servis.

Ronbaud, dans ses Nouveaux Synonymes français, publiés en 1785, en déclarant que fallacieux est un mot autorisé, qu'il est beau, qu'il est nécessaire, constatait aussi qu'il n'était pas entré dans l'usage. Il a depuis été adopté. L'Académie, en le donnant dans la cinquième édition de son Dictionnaire (1811), dit bien qu'il est vieux; mais la sixième édition (1835) se contente d'observer qu'il ne s'emploie guère que dans le style élevé. Plusieurs écrivains de notre siècle en offrent de beaux exemples, comme le suivant :

■ Et l'enfant hésitait, et, déjà moins rebelle, Écoutait des esprits l'appel Jallacieux. »

(V. Hugo, Ballades, La Fée et la Péri.)

Un certain nombre de mots ont changé de genre. 11 suffira de rappeler : épitaphe, idole, insulte, voile de vaisseau, qui étaient souvent masculins.

D'autres, que nous faisons toujours masculins, pouvaient être féminins, comme âge, échange, risque.

Il y a encore d'importantes différences à constater pour le nombre des substantifs. Ainsi certains mots s'employaient au pluriel avec des significations qu'ils n'ont plus. On disait, en prose et en vers, les beautés d'une femme, pour signifier ses charmes, ses appas :

« Elle dont les beautés captivent mille amants. »

(P. Corn., la Veuve, i, 5.)

• Hais l'empire certain qu'exercent vos beautés

Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. > (Id., Cinna, ni, 4.) « Ses vertus ne la font point régner plus sagement que ses beautés la font régner de bonne grâce. • (Malh., Leu., à la princesse de Conti, 29 mars 1614.)

lxiv INTRODUCTION.

« J'entends de tous côtés Publier vos vertus, seigneur, et ses beautés. » (Rac, Bér., u, î.)

On disait aussi, en prose et en vers, mes passions, pour signifier mon amour :

m Elle remarque en lui tant de perfections,

Que les moins éclairés verraient ses passions. » (P. Corn., Mil., n, 1.;

« Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes. » (Id., Pomp., îv, 3.)

« Je commençay à lui remonstrer combien grande estoit l'amitié que je loy

port ois , et comme à son grand honneur elle pouvoit soulager mes passions. ■

(Labivey, Les Êcol.% v, 10.)

« Lorsque devant vous je soupire, Qu'est-il donc besoin de vous dire De combien de soins ennuyeux

Mes passions sont traversées? • (Racan, Odt.

« Elle me donna tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes premières pâmons. » (Sorbl, Francion, v.)

Voir encore, dans le Lexique, les articles captivité, colère, courroux, désespoir, éternité, ostentation, pureté, dans le sens de sentiment pur, rage, etc.

Cet usage de pluraliser un grand nombre de termes abstraits, qui sembleraient devoir toujours garder le singulier, peut compter parmi les caractères les plus frappants de la langue du dix- \ septième siècle. On voit, par les critiques de Voltaire sur Corneille, qu'il était déjà bien oublié au dix-huitième siècle. Nous avons ! cru fort utile de consacrer un de nos articles les plus étendus, i l'article HONTE, à l'étudier sur un grand nombre de mots, et d'à- I près des exemples multipliés. Nous établissons ainsi qu'au sei- I zième et au dix-septième siècle quantité de termes abstraits s'em- / ployaient au pluriel, non-seulement pour marquer la répétition i des faits et des actes, mais encore pour marquer l'état, la dispo- C sition, seulement avec augmentation de force dans la signification, m et avec l'idée, nécessairement, d'un état, d'une disposition qui se ™ reproduisent plusieurs fois.

Le Commentaire sur Corneille, par Voltaire.

Dans cet aperçu sommaire et limité , nous n'avons pu qu'indiquer et esquisser un petit nombre des caractères distinctifs de la langue du dix-septième siècle. Peut-être en aurons-nous dit assez pour donner une juste idée des changements et des vicissitudes subis par la langue dans l'espace d'un siècle. Que de différences l'on a pu remarquer entre la diction de Corneille et de Bossuet et celle de Voltaire ! Quand ce brillant poète, tout pétri de l'esprit moderne, entreprit, en commentant Corneille, de juger le style de l'autre siècle , il était bien difficile que tant de manières de parler vieillies et oubliées ne lui parussent pas des étrangetés et des incorrections. Ainsi s'expliquent déjà les injustices du fameux Commentaire, dont nous voulons maintenant parler avec étendue, ayant consacré une partie si considérable de notre livre à le réfuter.

Rappelons d'abord, pour le commun des lecteurs, quelques faits historiques, et, par des détails précis, puisés principalement dans la correspondance de Voltaire, dans celle de d'Alembert, et de plusieurs autres amis du patriarche, ainsi que dans les mémoires et journaux du temps, faisons connaître quelle fut l'occasion du Commentaire de Voltaire sur Corneille, pour quel objet et dans quelles dispositions d'esprit l'auteur de Mérope et de Zaïre se fit éditeur et critique.

Titon du Tillet, ancien maître d'hôtel ordinaire de la reine» s'était généreusement chargé d'élever une nièce du grand Corneille, fille de Jean-François Corneille, le seul mâle qui restât de ce nom, et fils lui-môme d'un cousin germain de Pienç Corneille. M. du Tillet était un homme passionné pour les beaux-arts. Il

lxvi INTRODUCTION.

publia, en 1734, des Essais sur les honneurs et sur les monument* accordés aux illustres savants pendant la suite des siècles , où il donne, en un style dénué d'agrément, une légère idée de l'origine et des progrès des beaux-arts; mais il se distingua principalement en faisant construire à grands frais un Parnasse en bronze, où Ton voyait les figures de quelques poètes et de quelques musiciens français; en le faisant peindre et graver par des artistes distingués; en en faisant la description qu'il distribua à diverses personnes dont il espérait que le concours pourrait l'aider à faire exécuter ce monument en grand dans un jardin ou sur une place publique; enfin, ce généreux citoyen dont le nom mérite un long souvenir fit frapper à ses dépens une suite de médailles dont vingt-buit représentaient les poètes et six les musiciens les plus célèbres du siècle de Louis XIV.

Cependant, parvenu à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, il se trouvait avoir perdu presque tout son bien, qui avait toujours été trèsmodique. Il lui devenait impossible de suffire aux besoins de sa pupille. Voltaire était alors dans tout l'éclat de sa renommée; il avait maintes fois pris la défense des malheureux, et leur avait accordé des secours; enfin, tout le monde déjà vantait son humanité. Le malin philosophe avait dans le temps lancé contre le bon du Tillet une assez sanglante épigramme, pour le punir d'avoir trop facilement accordé les honneurs de l'apothéose i des littérateurs obscurs; ce n'en fut pas moins à lui que l'auteur du Parnasse français songea à s'adresser pour trouver un nouveau et plus puissant protecteur à la descendante du grand poète. Il fut secondé dans ce dessein par M. du Mollard, membre de plusieurs académies, et connu par une savante dissertation sur toutes les tragédies anciennes et modernes qui avaient eu Electre pour objet. Un poète, Le Brun, secrétaire des commandements du prince de Conti, unit sa voix à celle de l'ami dévoué des beaux-arts. Ce lyrique célèbre écrivit une ode à M. de Voltaire en faveur de mademoiselle Corneille. Flattant l'orgueil de son illustre confrère en Apollon , il lui disait :

« S'il était tin mortel, qui, du nom de Voltaire, Portât chez nos neveux l'honneur héréditaire. Ce nom serait alors son immortel appui ; Et Méropc, et Brut us, Sémiramis, Ahire,

Et la tendre Zaïre, Elèveraient leurs voix, et parleraient pour lui.

INTRODUCTION. lxvii

Eb ! cependant aux yeux de sa patrie entière. Du grand nom de Corneille une jeune héritière Voit couler dans l'oubli ses destins et ses pleurs! Et d'un astre jaloux l'inflexible vengeance»

Lui versant l'indigence, Épuise sur ses jours la coupe des malheurs ! •

Et il peignait, avec toutes les couleurs de sa brillante poésie, la misère de la* descendante d'un si grand homme, languissant dans les horreurs d'un indigent oubli ; puis , recourant à la pompe de la prosopopée, il prêtait la parole à Corneille lui-même qui consolait sa petite-fille, et lui promettait un protecteur dans un rival de son nom, dans Voltaire, ce poète glorieux dont les plus illustres morts avaient droit d'être jaloux, ce mortel bienfaisant par qui tant d'infortunés avaient déjà été secourus. C'est à lui qu'il faut s'adresser, ma fille, disait l'auteur du Cid à sa malheureuse descendante :

« Dis-loi que si Hérope eût devancé Chimène, De son chaos obscur dégageant Melpomène, Sans doute il eût brillé de l'éclat dont j'ai lui; S'il eût été Corneille, et si j'étais Voltaire,

Généreux adversaire, Ce qu'il fera pour toi, je l'eusse fait pour lui. •

Voltaire saisit cette occasion comme la plus excellente aubaine. Avec son admirable instinct, il y vit aussitôt un moyen d'augmenter sa renommée, non-seulement en France, mais chez les étrangers. Il s'empressa de répondre à Le Brun que, vieux soldat du grand Corneille, il serait trop heureux d'être utile à la petitefille de son général. « Quand on bâtit des châteaux et des églises, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, ajoutait-il , il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que par les plus grands du royaume. » Cependant il offrait à la petite-fille de Corneille l'asile de son château. Sa nièce, qui aimait les beaux-arts et réussissait dans quelques-uns, lui donnerait l'éducation la plus honnête. Une partie de cette éducation serait de voir jouer quelquefois les pièces de son grandpère , et de broder les sujets de Cinna et du Cid. Madame Denis aurait soin d'elle comme de sa fille , et lui-même chercherait a lui servir de père ' .

Quelques jours plus tard, le 22 novembre 1760» il écrivit aussi,

1 Lettre du 5, ou du 7 novembre 1760.

lxviii INTRODUCTION.

des Délices, à mademoiselle Corneille, pour lui témoigner combien lui et madame Denis, sa nièce, seraient heureux de la recevoir.

Voltaire se rappela que, pendant son séjour en Angleterre, il s'était passé un fait qui lui pouvait servir d'exemple. Il existait une fille de Milton, et cette descendante du sublime auteur du Paradis perdu était réduite à la dernière pauvreté. On le sut à Londres , et incontinent elle fut riche. Voltaire voulut faire de même la fortune de la nièce de Corneille, en rééditant à son profit les œuvres du grand poète.

c J'ai mis dans ma tête, écrivait-il, de faire voir aux Anglais que nous savons comme eux honorer les beaux-arts et le sang des grands hommes. J'ai imaginé de faire une magnifique édition des tragédies de Pierre Corneille *, etc. »

Quand Voltaire avait conçu une idée , il fallait qu'elle fût vite réalisée, ou du moins mise en train d'exécution. Quoi qu'il arrivât, il était décidé à « donner son temps et son argent pour le succès d'une entreprise qu'il croyait honorable et utile à la nation 2. » Mais son bonheur ordinaire l'accompagna dans cette circonstance. Deux personnes qu'il n'avait jamais eu l'honneur de voir, à qui même il n'avait jamais écrit, madame la duchesse de Grammont, et M. de La Borde, banquier de la cour, « commencèrent seules cette entreprise, avec un zèle, disait-il, sans lequel elle n'aurait jamais réussi 8. » La duchesse de Grammont s'en montra la protectrice déclarée et fit souscrire un nombre considérable d'étrangers. M. de La Borde procurait, de son côté, plus de cent souscriptions.

Cependant Voltaire faisait supplier le roi de permettre que son nom fût à la tête des souscripteurs , et de daigner encourager la souscription pour la valeur de cinquante exemplaires; et Louis XV en prenait deux cents. L'infant, duc de Parme, souscrivait pour trente au lieu d'une douzaine qu'on lui demandait. Presque tous les princes du sang souscrivaient. Le duc de Choiseul se faisait inscrire pour vingt. La marquise de Pompadour, à qui Voltaire n'avait pas même écrit, en prenait cinquante, et son frère douze. Les académiciens se signalaient à l'envi, et, les premiers de tous, le comte de Clermont, le cardinal de Bernis,

i Volt, et le prêt, de Brosses, Leil. inéd., à M. de La Marche, 26 juin 1761. t Un. inid.de Volt., à M. de La Touraille, 14 auguste 1761. 8 Lettre du 21 auguste 1761, du château de Ferney.

INTRODUCTION. lxix

le maréchal de Richelieu, le duc de Nivernois; Watelet, non content de prendre cinq exemplaires , se chargeait de graver et de dessiner le frontispice; M. Bouret, bien qu'il connût à peine Voltaire , souscrivait pour vingt-quatre exemplaires. Et tout cela se faisait avant qu'il y eût la moindre annonce imprimée, avant (ju'on sût de quel prix serait le livre. La compagnie des fermiers généraux souscrivait pour soixante , et plusieurs autres compagnies suivaient cet exemple. Cette noble émulation devenait générale. A peine le bruit de cette édition projetée s'était-il répandu en Allemagne, que l'Électeur palatin, la duchesse de Saxe-Gotha et d'autres princes et seigneurs s'empressaient de la favoriser. L'empereur et l'impératrice souscrivaient pour deux cents exemplaires, le roi de Prusse pour cinquante, le roi de Pologne pour vingt-cinq, l'impératrice de Russie pour deux cents ; enfin la souscription était aussi bien accueillie partout, et notamment en Angleterre, où les plus nobles lords, les hommes d'État et les riches négociants rivalisaient de générosité.

Voltaire avait bien raison de voir dans ce succès le plus bel éloge des arts , et la preuve du respect de l'Europe entière pour Corneille *.

Cependant le résultat matériel était considérable. L'édition produisit cent mille francs de bénéfice, partagés entre le libraire et mademoiselle Corneille, dont la dot s'éleva environ à quarante mille écus. Le patriarche, qui fit lui-même sa part de sacrifices, put ainsi établir convenablement « la cousine de Chimène , de Cornélie et de Camille. » Il maria mademoiselle Corneille à un gentilhomme de son voisinage, dont les terres touchaient les siennes, qui avait environ huit mille livres de rente , et qui était « sage et doux, fort aimable, fort amoureux et fort aimé '. » • Telfut donc le premier objet et le premier résultat de l'édition de Corneille entreprise par Voltaire \ Mais quand il eut formé le projet de cette édition, une autre idée s'offrit promptement à son

1 Lettre du 20 auguste 1761.

7 Lettre au comte de (Ihenevières, 1763.

* C'est en 1764 qu'on vit enfin paraître cette édition impatiemment attendue, et qu'une maladie de Voltaire avait fait craindre de n'avoir jamais, a Le grand homme qu'il s'agit de commenter, l'excellence du commentateur, les pompeux éloges que l'on fait du commencement, tout, disait Bachaumont, à la date du 8 mai 1762, contribue à piquer la curiosité.» La nouvelle s'étant répandue, à cette même époque, que Voltaire était gravement malade, la crainte d'être privé de

lxx INTRODUCTION.

esprit et le domina bientôt ; ce fut de joindre aux œuvres du grand poète un commentaire historique et critique. L'étude assidue qu'il avait faite toute sa vie de l'art dramatique le mettait en droit, pensait-il, de commenter les tragédies d'un grand maître1. Néanmoins sentant combien était délicate une entreprise qui regardait l'honneur de la nation, et où il s'agissait d'avoir « raison sur trente pièces2,» il voulut tout d'abord intéresser l'Académie française dans son projet, pour donner ainsi à l'œuvre d'un académicien particulier l'autorité de l'Académie tout entière; non pas qu'il prétendit la rendre responsable de son Commentaire, mais il voulait, disait-il, profiter de ses lumières, et qu'on sût qu'il en avait profilé'. Il soumit son plan à cette compagnie et le fit aisément approuver, ainsi que la dédicace qu'il adressa le 8 août 1761, par l'intermédiaire de Duclos , secrétaire perpétuel. Il désirait plus , il voulait que l'Académie fût de collaboration avec lui, et qu'elle fît du Commentaire sa propre affaire : rien pouvait-il l'intéresser davantage? Pour exciter ses confrères à ne pas manquer les jours des assemblées , à être bien assidus , il leur disait : « Y a-t-il rien de plus amusant, s'il vous plaît, que d'avoir un Corneille à la main, de se faire lire mes observations , mes anecdotes , mes rêveries, d'en dire son avis en deux mots, de me critiquer, de me faire faire un ouvrage utile, tout en badinant4? »

Il écrivait à Duclos, environ deux mois plus tard : « Je répète encore que mes importunités ne doivent pas lasser la patience de mes confrères , que c'est un amusement pour eux dans les séances, que deux mots en marge m'instruisent, non-seulement pour la pièce qu'on examine, mais pour les autres, que je dois

l'édition de Corneille ne fut pas une des moindres causes de la consternation dont toute la littérature fut frappée.

L'édition donnée par Voltaire forma douze volumes grand in-8°, contenant, outre le Théâtre de P. Corneille, les deux, pièces de Thomas restées au théâtre, Y Ariane et le Comte d'Essex, que le commentateur enveloppa dans sa critique, qu'il disséqua, pulvérisa, et réduisit à rien, suivant l'expression de l'auteur des Mémoires secrets (6 mai 1764) ; la Bérénice de Racine, et plusieurs pièces étrangères que Voltaire avait traduites pour servir d'objet de comparaison à certaines tragédies de Racine, c'est-à-dire une traduction de YHéraclius de Caldcron, avec des notes, et une traduction littérale en vers blancs du Jules César de Shakespean.

1 Comment, sur Corn., Réponse à un académicien.

3 Leu. inéd. de Volt.% Lett. à M. de Chenevières, lOoct. 1761. * Leu. inéd., Lett. à Duclos, 7 oct. 1761.

4 Lett. à d'Àlemberl, 31 auguste 1761.

INTRODUCTION. lxxi

me conformer aux sentiments réunis des personnes éclairées, et qu'enfin mon ouvrage ne peut être utile qu'après avoir passé par vos mains l. »

Il demandait qu'on nommât des commissaires pour examiner chacun de ses commentaires, et indiquait M. Saurin comme pouvant rendre de grands services 2. Dans sa dévorante impatience, il voulait qu'il n'y eût pas un moment de perdu. « Songez, disait-il à ses confrères pour activer leur zèle, songez que j'ai soixantehuit ans, que je n'ai qu'un souffle de vie, et que, si je mourais interopus, l'ouvrage irait comme moi à tous les diables. »

A mesure qu'il avançait dans son travail, conçu à peu près suivant le plan des Remarques de Louis Racine sur les tragédies de Jean Racine, il en envoyait des cahiers, ou, comme il disait, « des recueils de doutes3» à l'Académie pour avoir son sentiment, et quand il l'avait, disait-il, il « marchait à son aise et d'un pas sûr 4. » D écrivait encore à un de ses amis, homme du monde : «Je consulte l'Académie toutes les postes, et je soumets toujours mon opinion à la sienne. J'espère qu'avec cette précaution l'ouvrage sera utile aux Français et aux étrangers \ »

Il en référait à l'Académie sur toutes les difficultés qu'il rencontrait dans la lecture du poète, sur la grammaire, sur le style, sur le goût, sur les règles du théâtre6. Il recourait surtout à l'avis et aux instructions de ses confrères pour ce qui concernait les chefsd'œuvre de Corneille, a L'on peut impunément , disait-il , se tromper sur la Galerie du Palais et sur Agésilas; mais je ne hasarderai rien sur les pièces que l'admiration publique a consacrées, sans avoir demandé plusieurs fois des instructions 7. »

Duclos et d'Alembert, d'Alembert surtout, lui transmettaient l'avis de l'Académie. Ainsi, d'Alembert lui mande, à la date du 8 septembre 1761, qu'on a reçu ses Remarques sur les Horaces, sur Cinna, et sur le Cid, la préface du Cïdet l'épltre dédicatoire; que tout cela a été lu avec soin dans les assemblées ; qu'on^ a été très-content de ses Remarques sur les Horaces, et beaucoup

1 Lett. inéd., à Duclos, 5 nov. 1761.

* Lui. inéd., au môme, 21 auguste 1761.

3 Leu. inéd., au même, 7 oct. 1761.

4 Lettre à d'Alembert, 15 sept. 1761.

* Lett. inéd., à M. de Chêne vières, 10 oct. 1761.

* Jbid.% Lett. à Duclos, 5 nov. 1761.

' laid., au même, 7 oct. 1761.

r,itu r.VTRODLCTIO.V.

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Voî^iiie, pour rJiv-r^^ï raison- que nous aurons lieu d'expliquer, '•tait ii-AVA disposé à .se montrer tort sévère dans l'appréi:\nYvtu deno-uvren de Pierre Corneille. II fut entraîné jusqu'aux plue n-jn attables exresde violence, d'injustice et de dcnigremeut pur hi eolêre qu'il repentit du bruit répandu à l'avance, qu'il n'a- Vfiît. fiilreprr de commenter Corni'ill»1 que pour avoir l'occasion d'oui muer la mémoire et d 'iusultt-r le génie du grand poète1. Les efforts mf'rinw que Irritèrent des amis pour modérer ses fougues m* cn-vircnt qu'à aigrir sa hile. Il lui semblait qu'on voulait opprimer lu liberté de mou esprit, et il s'écriait:

• (hiui ' Mc-.Ikm imi iiiiuirant aura dit ce qu'il pense de Jésus, et je ne dirai pas In \ciitit nui \ni|il di'lfMinlili'.H pire, es de Pierre, et sur les défauts sensibles des IiiiIhh* ' (Mi1 puulieti, je parlerai ; le hou goût est préférable au préjugé. Sakeâ trl'cn tu ni ', ■

\y\ leiiiliiMi, A l'origine, était un de ceux qui recommandaient le plu* A Yultiiirc la modération, et surtout les égards. Dans une iHhndu III mars 1702, se plaignant de ce qu'on n'avait pas reçu depui- Innutomp* k\o ses notes à l'Académie, il lui disait :

• Ou en « ti lVdiliiMi Ao foineille'' 11 \ a bien longtemps que nous n'avons w\\\ de \o« noto* Vu nom de Oie il >o\c? sur\o> gardes: a\ez raison autant «|M \\ xoh- pi un ihai* %o\r# poli, o est où w»s ennemis vous attendent: ils vous avt'Iui.-t.-Mi pom peu t|ue \,u> ni.*lii.utw;. Corneille, et quand tous n'y sera plu* il m« I» m in »oAt« i.« uni p«Mi ù.re qui \«u$ axuz ra:$on : ne seiez-tons

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y ï axerhl eivore que ses adxer$airv> verraient en lui unZoile,

• % ,- \ mi^m p.i* k\,-\ oV ,vr.x>^r.ï .-.*j.> & :«.ii.n* >xjiu ie Paris, qn'aa w^iv.i .«î. ■ o M'.ror» ■ « i'.'.r. ii. . r\ v, •*, , , ,.â> xr. .> ; rt ^.rd à îa publica- H»* ■ «'' »«• « «•■ ■•■» •*.*•-. * l'iv.iA ;.:;■<■.* ;*.-in.M. f^r^ium^iii écrivait '^',x *■ * x* ••■■, » » s •. » . K , • .:. n j* .- v ;.-. |. j..^ î.; çbj m, jj Voiiairv a wi«»-»-» \,-t f. .'. ,«. v t.^.-. i... v -p. : çaf ;k.rf tL Lbelie dif-

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INTRODUCTION. lxxiii

s'il laissait subsister dans ses Remarques le ton sévère qui se montrait surtout dans celles sur Rodogune, et qui avait paru offenser quelques-uns de ses confrères de l'Académie.

Voltaire se fàcba un peu des remontrances de d'Alembert, il loi répondit d'un ton à demi piqué, mais en des termes qui marquaient un parti pris de sévérité et de rigueur :

« Le nom de Zoïle me pique, mon cher philosophe, il est très-injuste. Je vais au delà des bornes quand je loue Corneille, et en deçà quand je le critique. Je erois, d'ailleurs, faire un ouvrage très-utile, et que la comparaison des pièces de Shakespeare et de Calderon avec Corneille, sur des sujets à peu près semblables, est un grand éloge de Pierre, et un service à la littérature. Je ne me relâcherai en rien, parce que je suis sûr que j'ai raison : j'en suis sûr, parce que j'ai cinquante ans d'expérience, parce que je me connais au théâtre , parce que je consulte toujours des gens qui s'y connaissent, et qui sont entièrement de mon avis. Est-ce à vous à vouloir des ménagements, età conseiller la faiblesse ? Que m'importe que le préjugé crie, quand j'ai pour moi la raison? Je ne songe qu'au vrai et à l'utile ' . »

Et il invitait son cher philosophe à prendre lui-même le parti de la vérité, et à n'avoir point de faiblesse bumaine. D'Alembert répliqua; il repoussa bien loin la pensée d'avoir voulu comparer son maître à Zoïle; mais il persista dans ses conseils de modération, surtout dans ses recommandations d'observer des formes. S'il y a des coups de bâton à donner à l'auteur de Rodogune, que ce soit, lui disait-il, « comme Alcidas à Sganarelle, dans le Mariage forcé, avec de grandes protestations de respect et de désespoir d'y êtreobhgé3. »

A toute occasion d'Alembert s'efforçait de retenir les emportements de Voltaire contre Corneille : au fond, il lui conseillait principalement de mettre moins de franchise dans son procédé. Û voulait que Voltaire fît pour le Commentaire ce que lui, d'Alembert, avait fait pour l'histoire de la Destruction des Jésuites. « N'oubliez pas, lui répétait-il sans cesse, de le louer beaucoup quand il est sublime; et quand il est rabâcheur, faites-le sentir sans le dire : vous y gagnerez et l'art y gagnera, parce que vous direz vrai et ne blesserez personne*. »

Dans une autre lettre, écrite après un long silence qui faisait craindre à d'Alembert que Voltaire n'eût été mécontent de la li-

1 Lett. du 12 juill. 1762.

3 Lett. du 31 juill. 1762.

5 Lett. du 17 nov. 1762.

lxxiv INTRODUCTION

berté avec laquelle il lui avait dit son avis sur le Corneille, le rusé Bertrand conseillait à Raton de faire plus de révérences en donnant des croquignoles, et de multiplier les croqui gnôles et les révérences1.

C'était dire poliment au patriarche qu'il était un peu grossier. Mais si on l'accuse d'insolence, celui-ci prétend qu'il use de toute la réserve compatible avec la vérité :

« On me trouve on peu insolent, dit-il, et je pense que vous me trouver bieo discret ; car, entre nous, je n'ai pas relevé la cinquième partie des fautes : il ne faut pas découvrir la turpitude de son père. Je crois en avoir dit assez pour être utile; si j'en avais dit davantage, j'aurais passé pour un méchant homme2. >

Cependant il ne tarda pas, en publiant de nouvelles éditions, d'en dire bien davantage. Et il y fut excité par celui même qui, au commencement, l'avait le plus engagé à la modération et aux ménagements. D'Alembert était un homme sans consistance dans ses jugements, surtout quand ils étaient opposés à ceux de Voltaire. Après avoir d'abord taxé son maître d'un excès de sévérité contre Corneille, il finit, en habile flatteur qu'il était, par lui reprocher son trop d'indulgence. Tl voulait que la nouvelle édition du Commentaire que Voltaire préparait fût beaucoup moins douce que les précédentes :

« On dit, lui écrivait-il, que vous réimprimez le Commentaire de Corneille fort augmenté. Vous ferez bien. Je ne trouve de tort que de n'en avoir pas assez dit. Les pièces de Corneille me paraissent de, belles églises gothiques3. »

> ? Grandeur de l'art chrétien, sublimité de la poésie cornélienne, ! le sec géomètre ne savait pas mieux comprendre l'une que l'au- ; tre. Voltaire, au moins, n'était pas incapable de goûter la belle et grande poésie. Cependant il aurait fini par le faire croire, si l'on n'avait su que le dépit et mille petites passions étaient en partie cause de ses violences et de ses injustices à rencontre du premier restaurateur de la tragédie parmi les modernes.

Dans le Commentaire même, Voltaire laisse percer, aussi bien que dans sa correspondance, combien les critiques qu'on lui avait adressées sur les premières pièces l'aigrissaient et augmentaient sa disposition à la sévérité : il tenait à montrer c qu'aucune cabale ne l'avait jamais intimidé 4. » Dans les Remarques sur Serto-

' Lett. du 9 juill. 1764.

* Lett. à d'Alembert, 8 mai 1764.

3 Lett. de d'Alembert à Voltaire, 1" fév. 1773.

4 Rem. sur Sertorius, n, 5.

INTRODUCTION. lxxv

ri**, il avoue que s'il est entré dans presque tous les détails des deux premiers acies de cette pièce, c'est non-seulement « pour éviter le reproche qu'on lui a fait de n'en avoir pas assez dit, » mais encore « pour répondre au reproche ridicule que quelques gens de parti, très-mal instruits, lui avaient fait d'en avoir trop dit. » Il se fit donc un point d'honneur, dans les dernières éditions, de 1 redoubler de sévérité et de dureté; il y « reprend quatre fois plus de fautes, nous dit-il lui-même, parce que des gens qui ne savent pas le français ont eu le ridicule d'imprimer qu'il ne fallait pas s'apercevoir de ces fautes \ » L'humeur que lui causait la contradiction rejaillissait ainsi sur Corneille même.

Quelques lignes plus loin, à propos de certains vers un peu familiers ou négligés, il s'écrie avec colère et ironie :

€ Quels vers ! quelles expressions ! et de petits écoliers oseront me reprocher d'être trop sévère ! » Lui, trop sévère ! 11 se « repentira toute sa vie d'avoir été trop indulgent *. » *

Mais où il laisse surtout éclater la rancune et la bile qui l'a- 1 * ***** niment, c'est dans la préface des Remarques sur Suréna. Après *>*«vi %<^j avoir parlé du « style ridicule dans lequel Corneille fait l'amour + *"? dans ses vingt dernières tragédies, et dans quelques-unes des ^J **V premières, » et avoir déclaré que quiconque ne sent pas ce défaut ,1 "^* est sans aucun goût, que quiconque veut le justifier se ment à lui- ^ wî>^ même, il ajoute : '»

• Ceux qui m'ont fait un crime d'être trop sévère m'ont forcé à l'être véritablement, et à n'adoucir aucune vérité. Je ne dois rien à ceux qui sont de mauvaise foi. Je ne dois compte à personne de ce que j'ai fait pour une descendante de Corneille, et de ce que j'ai fait pour satisfaire mon goût. Je connais mieux les beaux morceaux de ce grand génie que ceux qui feignent do respecter les mauvais. Je sais par cœur tout ce qu'il a fait d'excellent. Mais on ne m'imposera silence en aucun genre sur ce qui me parait défectueux.

« Ma devise a toujours été, fart quœ sentiam3. >

Si, malgré son habitude de parler conformément à cette devise, il retint encore quelque chose sur le cœur, même dans les dernières éditions du Commentaire, il s'en dédommage amplement dans sa Correspondance. Dans ses lettres intimes, il traite souvent % l'auteur d1 'Horace, de Polyeucte et de Rodogune, à peu près comme il ferait Alexandre Hardy ou Pradon. Il y ridiculise sans vergogne

• Bem. sur Serlorius, n, 5.

' Lelt. à d'Alembert, 19 oct. 1764.

a Rem. sur Serlorius, îv, 2.

lxxvi INTRODUCTION.

« les détestables pièces et les détestables sujets du raisonneur ampoulé, qui ne fut jamais tragique que dans trois ou quatre pièces, quand il fit un petit voyage en Espagne *. » — « Plus je Us ce Corneille, écrit-il encore à un de ses particuliers amis, plus je le trouve le père du galimatias, aussi bien que le père du théâtre*, t

Voltaire acheva donc et refit ainsi plusieurs fois son Commentaire, tantôt retenu, tantôt aiguillonné par ses confrères et ses amis, s'abandonnant par moments à sa fougue de critique et à ses impressions d'homme de goût un peu timide, et dans d'antres moments se laissant emporter à son admiration pour les beautés si neuves et si originales du grand poëte qu'il interprétait.

Après avoir donné son édition de Corneille, il fit imprimer séparément les notes, à l'usage de ceux qui avaient le théâtre de ce poëte. Suivant Bachaumont, cette nouvelle répandue â l'avance jeta beaucoup de discrédit sur l'ouvrage, qui avait «peu de considération dans le monde littéraire 3. » Peu importait à Voltaire. La critique était assurément le premier objet qu'il avait eu en vue, et il voulait la répandre le plus possible.

Ceux qui s'attendaient à voir Corneille maltraité par son commentateur furent néanmoins stupéfaits quand ils virent de combien de fautes, et de quelles fautes énormes, le grand écrivain était accusé, et surtout avec quel mépris il était insulté.

Voltaire disait, en 1778, dans la Lettre à l'Académie française, placée en tête d'Irène:

• Lorsque je commentai le grand Corneille, j'envoyai toutes mes remarques à M. Duclos, qui vous les communiqua. Vous les examinâtes; et cette édition de Corneille semble être aujourd'hui regardée comme un livre classique pour les remarques que je n'ai données que sur votre décision. •

Cependant l'Académie n'avait pas approuvé tout dans le Commentaire, et elle fut la première à le trouver trop sévère à l'égard de Corneille. D'Alembert écrivait à Voltaire, le 8 septembre 1761 :

c II nous a semblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de l'auteur, et quelquefois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, il faut que vous ayez si évidemment raison que personne ne puisse être d'un avis contraire; dans les aa-

1 Lett. à La Harpe, 27 juill. 1770.

* Lett. à d'Argental, sept. 1751.

» Mém. 'secret*, 1" mai 1764.

ustice et de la convenance. Backaumont, excellent juge, »ment ennemi du fameux philosophe, témoigne qu'on était , et se montre lui-même très-mécontent « de la critique et dure que M. de Voltaire fait de Pierre Corneille *. » aint à plusieurs reprises de « son acharnement à rabaisser d homme 2. » Suivant le rédacteur des Mémoires secrets, le i commentateur « a moins prétendu faire voir le grand vieux Corneille. » 11 a positivement voulu le dégrader, et loie souvent à cette fin les moyens les plus perfides*. îmont, dans son mécontentement, va jusqu'à se ranger réron, et a trouver ses critiques justes ; il souhaiterait seu- € que la défense de Corneille fût entre les mains d'un ranête homme4. »

mi était un des amis et des admirateurs de Voltaire. Ceît il fut, lui aussi, vivement choqué du Commentaire. Il été longtemps sans le lire, bien qu'il le vît sur toutes les îées de Paris ; mais enfin, écrit-il, « il m'a fallu ouvrir î deux ou trois fois, au moins par distraction; et toutes les i l'ai jeté avec indignation, parce que je suis tombé sur des grammaticales qui m'apprenaient qu'un mot ou une phrase neille n'étaient pas en bon français : ceci m'a paru aussi le que si l'on m'apprenait que Cicéron et Virgile, quoique s, n'écrivirent pas en aussi bon italien que Boccace et te. Quelle impertinence ! Tous les siècles et tous les pays ir langue vivante, et toutes sont également bonnes. Chacun

lxxviii INTRODUCTION.

contre les injustices du Commentaire sur Corneille, on distingue encore madame du Deffand. Dans sa correspondance avec le célèbre philosophe, elle prend plusieurs fois contre lui la défense du grand tragique.

L'immodéré vieillard avait donné trop beau champ à ses ennemis. Us profitèrent avidement de cet avantage'. Le plus ardent, et non pas le moins spirituel de tous, Fréron, ne pouvait manquer une si favorable occasion de tomber sur l'homme contre lequel il aimait tant à guerroyer. Il se fit écrire une Lettre à M. de Voltaire sur son édition de Corneille. C'est un des meilleurs articles du rédacteur de V Année littéraire, et Bachaumont en a partf dans les termes les plus élogieux :

« C'est, dit-il, une plaisanterie facile et légère sur l'affectation avec laquelle M. de Voltaire oppose sans cesse Racine à Corneille, pour le déprimer, le dégrader, le mettre au-dessous de rien. Quant au style, cette fiction ingénieuse vaut toutes les dissertations qu'on pourrait faire sur cette matière. On y donne, en passant, différents coups de patte aux écrits les plus répréhensibles de l'auteur. Celui d'une pareille facétie parait avoir du talent pour ce genre d'ouvrages1. •

Fréron, sous le nom de son correspondant anonyme, reprochait à l'éditeur de Corneille de « réimprimer ce grand homme pour rabaisser sa gloire, pour relever ses défauts, pour faire de ses écrits une critique injuste , ou plutôt une satire amère. »

L'apostrophant sur le haut ton, il lui disait :

« Vous nous prenez apparemment pour des Visigoths avec vos remarques. Est-ce que nous ne savons pas aussi bien que vous que le style de Corneille a vieilli; que des tours, des expressions, des constructions qu'il a employés sont proscrits par l'usage, et seraient aujourd'hui des solécismes? Vous avez beau répéter fastidieusement que c'est pour les étrangers et pour les jeunes gens que vous écrivez. Est-ce que les étrangers et les jeunes gens ignorent qu'on n'écrit pas aujourd'hui en français comme on écrivait il y a plus de cent ans? Votre intention perce à travers le masque dont vous vous couvrez. Vous avez voulu, par vos remarques, écarter de la scène les chefs-d'œuvre de notre théâtre, persuader aux comédiens et au public que ce sont des écrits informes et barbares...

« Votre dessein se découvre surtout par l'affectation que vous avez d'accabler de notes critiques les plus belles pièces, les plus belles scènes, les plus beaux endroits de Corneille, et de laisser sans observations ce qui ne vous cause point d'ombrage, c'est-à-dire les pièces qu'on ne joue plus, et dont souvent une scène vaut mieux que tout ce qui s'est fait depuis, en exceptant Racine '. »

1 Mém. secr., 29 avril 1764, t. II, p. 48.

2 V Année littéraire, 17G4, Lett. iv, t. III, p. 97-100.

INTRODUCTION. lxxix

Et après être entré dans quelques détails, le fougueux critique concluait ainsi :

m Je ne vous ai donné qu'une très-légère idée de ce recueil bassement satirique, où M. de Voltaire outrage le goût, l'honnêteté, sa nation, ses maîtres, tous tes compatriotes, les Anglais, la terre entière. Que signifient toutes ces fureurs ? Cest que H. de Voltaire est le premier des hommes pour le talent, l'esprit, le génie; c'est qu'il est fait pour donner des leçons à sa patrie, au genre humain; c'est que son poëme est au-dessus de tous les poèmes, ses tragédies au-dessus de toutes les tragédies, ses contes an-dessus de tous les contes, ses histoires audessus de toutes les histoires; c'est qu'il faut briser toutes les images des prétendus grands écrivains qui ont paru avant lui, et sur cet amas de marbres mutilés élever la statue du sublime, de l'immortel, de l'honnête, du bienfaisant, du sensé, du judicieux Yoltaire 1 . •

Il y a là bien de la passion ; on sent non-seulement l'adversaire , mais l'ennemi ; et on s'explique , sang^ les excuser, les colères impétueuses et les vengeances de l'auteur irrité qui porta son ressentiment jusqu'à exposer en plein théâtre le rédacteur de Y Année littéraire à la risée et à l'indignation publique, sous le nom de Wasp, ou Frelon, dans la trop fameuse Écossaise.

H faut pardonner à Fréron un peu d'animosité contre un homme qui l'ayait si souvent outragé d'une manière sanglante, et l'excès qu'il met dans ses récriminations ne doit pas empêcher de rendre justice à ce qu'il a dit de raisonnable et de sensé pour la défense de Corneille. Mais ce qui diminue beaucoup son mérite, c'est que pendant vingt ans il a déployé encore plus de zèle à soutenir et à exalter Crébillon, non pas seulement pour son chef-d'œuvre de Rhadamiste, mais pour des pièces généralement médiocres comme Electre, Sémiramis, Xercès, Pyrrhus, Catilina, et que, prodiguant à tort et à travers ses éloges, il a vanté jusqu'à Dorât et Poinsinet.

Au nombre de ceux qui eurent la louable hardiesse de contredire ouvertement le commentateur de Corneille, il faut encore citer Clément (de Dijon), qui fit à peu près pour l'auteur du Cid et de Polyeucte ce que Des Fontaines, combattant l'abbé d'Olivet, } avait fait pour l'auteur de Phèdre et d'Athalie, dans son Racine* vengé. Dans plusieurs lettres adressées à Voltaire , il entreprit de î lui montrer à lui-même combien il avait été souvent injuste dans ses critiques sur le plan des tragédies de Corneille, sur les caractères, sur les sentiments, sur l'expression et sur le style; enfin, de lui prouver qu'il n'était pas plus heureux à corriger qu'à criti-

1 Vannée littéraire, 1764, Lett. iv, t. m, p. 313.

lxxx INTRODUCTION.

quer Corneille. Tout, dans ces lettres, n'est pas parfaitement pensé ni parfaitement dit, mais les remarques sensées et judicieuses, les raisonnements solides n'y sont pas rares.

Si Fauteur du Commentaire rencontra bien des contradicteurs, il fut d'un autre côté soutenu par un bataillon de défenseurs déterminés à l'appuyer et à l'admirer même dans ses injustices et ses erreurs. De ce nombre fut La Harpe. L'auteur du Lycée sentit peu ce que les critiques du style de Corneille renfermaient de faux ou d'excessif. Il n'a que des éloges pour « l'excellent Commentaire de Voltaire 1. » A l'entendre, on ne peut louer Corneille davantage et mieux que ne l'a fait Voltaire , et il n'y a que la populace littéraire qui se soit soulevée au moment où le Commentaire parut. Il ne parle qu'avec le plus dédaigneux mépris de « ces clameurs insensées, qui, répétées par tant d'échos, an milieu de la multitude qui n'examine point, produisirent une commotion si vive et presque universelle, qui ne se calma qu'avec le temps, mais qui n'est plus aujourd'hui qu'un ébranlement faible et sourd, comme le murmure des flots qui fait souvenir de la tempête. » Les passions les plus mesquines avaient seules excité « ce grand soulèvement de tant d'auteurs ou d'aspirants*. »

11 ne faut pas s'étonner de cette justification excessive et de ces récriminations amères. L'auteur de H 'arwick, de Gustave Wasa et de Menzikoff était loin de sentir tout le mérite de l'auteur du CU et de Polyeucte; il ne lui a rendu qu'une très-imparfaite justice dans le Cours de littérature où il le met généralement bien andessous de Voltaire, et ne le présente guère que comme un auteur qui « commet toutes sortes de fautes 8, » tandis qu'il appelle Racine et Voltaire nos modèles les plus parfaits; enfin, La Harpe a converti son Éloge académique de Racine en plaidoyer contre Pierre Corneille, ce qui lui attira cette sanglante épigramme de Le Brun :

m Ce polit homme à son pelit compas Veut sans pudeur asservir le génie :

Au bas du Fimle, il trotle à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.

Au grand Corneille il a fait a\anie.

• I.ffCét, *• p., 1. 1, c. 11. sect. 2.

* ffctf.

1 ffetf , a» p., 1. 1, c. iv% soct 4.

INTRODUCTION. lxxxi

Mais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir ce nain mesurer un atlas; Et redoublant ses efforts de pygmée, Burlesquement roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée ! »

U a voulu, lui aussi, critiquer le style de Corneille; mais, dans cette entreprise délicate , il a fait preuve de plus de légèreté et d'ignorance que de goût et de connaissance de la langue classique. Corneille emploie-t-il courber neutralement, comme dans ces vers de la Toison d'or :

« Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau. •

m Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits. »

L'auteur de Mélanie dira d'un ton tranchant : « Courber n'est point un verbe neutre ; c'est un verbe actif qui demande un régime. Ployer était le mot propre s'il eût pu entrer dans le vers. » Le célèbre professeur de littérature est-il excusable, nous ne dirons point de n'avoir pas pris seulement la peine d'ouvrir les dictionnaires , mais d'avoir oublié le vers de La Fontaine :

m II courboit sous les fruits, » {FabL, i, 2.)

et cette phrase de Montaigne :

« On voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l'un sans s'esbranler, et courber souz l'autre. » {Est., i, 1.)

La Harpe, d'ailleurs, est coutumier de ces méprises. Quelque part il reprend l'expression un général déluge, comme prêtante une mauvaise plaisanterie. Il ne se doute nullement qu'alors on ne disait pas substantivement, comme aujourd'hui, un général, par conséquent qu'il n'y avait pas lieu à ce fade quolibet, et qu'on pouvait dire un général déluge, comme un général étonnement, une générale énumération, etc. :

« Je croy que ce gênerai estonnement cessera quand j'auray dit la raison qu'il dit luy-mesme de cette merveilleuse facilité. » (Du Verdier, Hitt. <f Alexandre, i.) — Dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la générale énuméraiion de toutes les parties et de tous les cas différents. » (Entret. de Pose, avec Saci sur Êpieièie et Montaigne.)

La Harpe s'est montré d'un purisme aussi étroit en critiquant certaines expressions de Racine. Ce poète élégant dit, dans la première scène de l'acte second de Bajazet :

m Hais je m'ouvre encore aux bontés de son frère ; »

lxxxii INTRODUCTION.

et, en employant ainsi s'assurer à, pour signifier, mettre sa

confiance dans, il s'exprime comme Corneille, comme Molière,

comme La Fontaine. Cependant l'auteur de Mêlante trouve ce

vers répréhensible. Il croit important de faire observer « qu'on

; dit, je m'assure dans vos bontésy et non pas/e m'assure à vos bontés1.

C'est ainsi que la critique de Voltaire faisait école.

La Harpe, d'ailleurs, avait des raisons pour ne pas trouver à

,j redire aux chicanes par lesquelles Voltaire diminuait tant de la

| haute idée qu'on avait eue jusqu'alors du père de notre tragédie.

I tlK Lui aussi, il se figurait avoir fait mieux que Corneille, ou du moins

y*---- il aimait qu'on le lui dît. Il ne croyait pas être flatté, mais seu-

l%wv k "'; lement apprécié avec justice, quand cet adulateur Voltaire lui

; écrivait, en parlant du faible drame de Mêlante :

« On va jouer la Religieuse à Lyon ; cela vaut mieux sans doute que vingt-quatre '•>« pièces du raisonneur, et cependant... 0 qu'il fait bon venir à propos 'l ■

Par reconnaissance , le rédacteur du Journal de littérature et l'auteur du Lycée portait aux nues les pièces du philosophe, et, examinant cette question : « Quelle est la plus belle tragédie du théâtre français , » il déclarait qu'à tout le moins « Zaïre est la plus touchante de toutes les tragédies qui existent..., l'ouvrage le plus éminemment tragique que l'on ait jamais conçu3. » Probablement, dans sa pensée, Mêlante tenait le second rang. Enfin,

: passant toute mesure , il proclamait Voltaire « le plus graud tragique du monde entier 4. »

Le commentateur de Corneille fut également soutenu par un autre critique fort distingué de ce temps, Grimm, encore timide et un peu asservi au parti philosophique. L'auteur de la Correspondance littéraire reconnaissait6 que des esprits cultivés et nourris des meilleurs ouvrages de l'antiquité et des nations

' modernes étaient en droit de trouver ces commentaires légers, d'y désirer plus de vues et de profondeur, mais il était d'avis que néanmoins ils resteraient inséparables des pièces de Corneille, et qu'après tout ils seraient pour nos jeunes gens la meilleure poétique qu'ils pussent suivre. Loin d'accuser Voltaire d'être

1 Lycée, i, 3, sect. 4.

2 Lettre à La Harpe, 27 juill. 1770.

* Lycée, 3e p., 1. I, ch. m, sect. 4.

« Ibid., sect. 9.

■"» Grimm, Corre&p. lui., mai 1764.

INTRODUCTION. lxxxiii

trop sévère en général dans sa critique, il était plutôt disposé ' 1/ à lui reprocher d'avoir laissé passer beaucoup de fautes , par y*«- *«««.*« exemple de n'avoir pas relevé toutes les expressions familières ^ A141** y et toutes les négligences de Sophonisbe. Il ne peut dissimuler que J*^iV» V le commentateur ne garde pas toujours les ménagements les plus respectueux envers son auteur; mais il le juge très-excusable, et estime qu'il répare très-bien ses boutades: « Lorsque, dit-il, Thumeur le gagne dans cette occupation pénible et dégoûtante; |e^« '*•>" lorsqu'il lui échappe un mot dur ou désobligeant, voyez par , combien d'éloges il le répare, combien il craint d'offenser le public en jugeant trop sévèrement un poëte à qui il a donné le surnom de grand ! »

Dix ans plus tard , et alors qu'il craignait moins de contredire le patriarche de Ferney, Grimm parlait encore du Commentaire comme d'une œuvre excellente : « M. de Voltaire nous a rendu, ce me semble, disait-il, ua assez grand service en faisant remarquer si scrupuleusement tous les mots et toutes les phrases de Corneille qui ne sont pas en bon français. Il n'y a souvent que le tact le plus délicat qui puisse apercevoir ees légères taches. Et à quel tact peut-on s'en rapporter avec plus de confiance qu'au sien • ? »

Tous les élèves plus ou moins directs de Voltaire partagaient ces sentiments. Tous étaient disposés à trouver plus d'ail et de U^» or style dans Zaïre et dans Mérope que dans Polyeucte ou dans *

Rodogune, et par conséquent à justifier les plus excessives sévérités du commentateur. Joseph Chénier, après avoir reconnu que le O'rffit pleurer toute la France, que Cinna fixa notre langue, qu'on admira dans Horace des beautés inconnues avant Corneille, n'ajoutait-il pas : « Mais ce génie vieillissant produisit une foule de pièces &ussïjnonstrueuses pour les mœurs que pour la diction : il semblait vouloir replonger le théâtre dans la barbarie dont ses chefs-d'œuvre l'avaient tiré 2. »

Voilà les exagérations irrespectueuses et les injustices où avait I "^«^^N conduit l'exemple de Voitaire. V ^ .

Cependant, du sein même de ses plus sincères admirateurs,; *, /r %l/< il partit une protestation sérieuse, il s'essaya une réhabilita- f tion du vieux poëte méconnu et une réfutation consciencieuse, VT/'"^

1 Corresp. liti.t juin 1774. . \ £

- Dise. prél. de la tragédie de Charles IX. ,

lxxxiy INTRODUCTION.

sinon complète, du trop présomptueux et trop peu mesuré commentateur. Celui qui entreprit enfin de relever dans le détail les erreurs et les injustices du Commentaire sur Corneille 9 fut Palissot, l'auteur de la comédie des Philosophes. A l'édition de Voltaire il opposa une nouvelle édition plus exacte pour le texte , et à son Commentaire des notes rectificatives.

Dans une préface soignée, Palissot recherche d'abord les causes de tant de duretés et d'injustices auxquelles Voltaire s'emporta contre le père de notre théâtre dans les dernières éditions dn Commentaire devenu une véritable satire. Ces outrageuses violences, Palissot les attribue à un sentiment qui a pu produire des effets ressemblant à la jalousie sans avoir rien de commun avec elle. Il s'en explique ainsi :

« Nous nous rappelons parfaitement qu'à cette époque il existait encore ue foule de partisans outrés de Corneille qui semblaient avoir hérité de tonte la prévention de NM de Sévigné contre Racine, et qui ne plaçaient ce dernier poêle qu'à un intervalle immense du premier. On peut juger delà distance encore plus grande à laquelle ils reléguaient Voltaire. Selon eux, ce n'était qu'an bel esprit dont ils respectaient assez peu le jugement, et à qui par conséquent ilf étaient bien loin d'accorder du génie. Quoiqu'il eût déjà fait ta Benriâét, Œdipe, Brutus, Zaïre, Alzire, la Mort de Cètar, Métope et Mahomet % on n'eif osé établir quelque comparaison entre ce bel esprit et Corneille sans s'exposer ^ au sourire le plus dédaigneux. Telle était alors l'opinion pins on moins accréî dilée par Fonlenelle, La Molle, Crébillon père, Marivaux, Piron, et mise priacipalement en faveur par tous les amis de J.-B. Rousseau, devenu l'un des phu ardents ennemis de Voltaire, après l'avoir comblé d'éloges. Telle était, à pltti forte raison, l'opinion dominante de tous ces bureaux d'esprit présidés par de vieilles caillettes, qui donnaient le ton à tout ce qui s'appelait exclusivement h bonne compagnie.

« Or, on imagine aisément l'effet que devait produire sur une âme sensible et dévorée du besoin de la gloire un pareil excès d'injustice. On conçoit coubien Voltaire, admirateur passionné de Racine, à qui d'ailleurs il était biea permis, sans qu'on fût en droit de l'accuser dorgieil, de se juger avec U peu plus de faveur que ne lui en accordaient tous ces prétendus arbitres des réputations, devait se soulever contre une cabale jalouse, qui, non contente * l'avilir, ne laissait échapper aucune occasion de le persécuter. Ce sentiment d'indignation, porté trop loin sans doute, dut nécessairement lui inspirer, sinoa quelque malveillance pour Corneille, du moins une disposition secrète à le juger bien plus sévèrement qu'il ne l'eût fait probablement, si l'on eût moins abusé de ce grand nom pour rabaisser celui de Racine et pour l'humilier lui-même.

Jhr™ ÏT.1 6Sl ?* aiUSi' ai°mail Pa,issot' et U sensibilité délicateet ombrageuse de Voltaire devait l'exempter moins qu'un antre de cette loi

^^Xïir^na.T^'ssrï:

jusqua la vénération, apféf

INTRODUCTION. lxxxv

l'avoir franchement loué pendant longtemps dans sa prose, dans ses vers, ainsi que dans ses conversations les pins intimes, il changea involontairement de sen- > ^ timent et de langage, lorsque l'abbé Batteux se fut avisé de faire un parallèle de ■ lu Hmriade et du Lutrin. Dés lors Vohaire ne parla plus de Boileau qu'avec sèche- ', reste; il lui adressa une épitre chagrine qui commence par ces deux étranges ▼ers:

Boileta, correct auteur de quelques bons écrits, Zoîle de Quiuault et flatteur de Louis.

« Le Dom même du Lutrin lui devint odieux; et s'il se permit d'en parler une seule fois dans ses questions sur V Encyclopédie, à l'article Bouffon, où le lutrin ne devait guère s'attendre à se trouver, ce ne fut que pour le mettre fort au-dessous d'an poème anglais (The Dupentary), qui tient beaucoup plus du burlesque de Scarron que de la plaisanterie de Boileau, toujours avouée de la raison et des grâces.

« Ce n'est pas qu?il fût devenu jaloux de Boileau , qu'il avait constamment appelé le législateur du goût... 11 devint subitement injuste et dur envers lui, uniquement parce qu'on s'était servi de son nom pour donner quelque atteinte à \ la réputation de la Benriade. Peut-on , d'après ce trait, s'étonner de son humeur contre Corneille? Elle avait le même principe, et devait produire les mêmes effets. Le penchant qu'il eut toujours pour la satire put d'ailleurs contribuer \ encore aux traits d'ironie qu'il a semés dans son commentaire... > *

« C'est ainsi que Voltaire, saps éprouver le sentiment de la jalousie, put être beaucoup trop rigoureux envers Corneille, et contracter même pour lui, sans pouvoir s'en expliquer secrètement les motifs, ou peut-être en se les dissimulant, . une espèce d'aversion fondée sur ce que le nom de ce grand homme avait servi 1 longtemps de prétexte aux ennemis de Racine et aux siens pour les humilier tous ; deux. »

Ces raisonnements nous paraissent fort plausibles et tout â fait ) \ fM* acceptables.

Palissot était un «juge éclairé en matière de littérature !. » Son travail, en général, est bon, et il a été loué par des écrivains peu suspects de partialité contre Voltaire. Joseph Chénier trouvait très-judicieuses ses notes a qui modifient les décisions ou les expressions trop sévères du commentateur. Plus d'une fois, < ajoutait-il. Voltaire y répond à Voltaire, et Ton y oppose à son I ■■{ I- 1% autorité les principes qu'il a professés lui-même, ou qu'il a suivis dans ses chefs-d'œuvre a. » Nous n'avons pas besoin de répéter : que cette contre-critique est fort incomplète au point de vue de la grammaire historique et du style. Nous avons cité, dans

1 H. J. de Chénier, Tableau historique de Vital et des progrès de la littérature française depuis 1789, ch. m.

2 Id., Urid.

\JLS'\Uf

rMM

lxxxvi INTRODUCTION.

notre livre, plusieurs des bonnes observations de Palissot. Nom avons rendu la même justice à quelques remarques judicieuses de Lepan.

La critique du dix-neuvième siècle, — nous parlons de celle des maîtres , — tout en gardant de grands et quelquefois d'excessifs ménagements pour le fameux philosophe, a su contrôler seTjugements et en réformer plus d'un. Ainsi les Villemain, les Nisard, i les Sainte-Beuve, ont vu avec sagacité et prononcé avec autorité que la critique de Voltaire sur Corneille avait été souvent injuste et : outrée. Avant eux, M. de Chateaubriand avait dit : a On se refuse presque à croire que quelques-unes de ces notes soient de Voltaire, tant elles sont au-dessous de lui '. »

Désormais, le chef jadis si exalté des esprits forts n'est plus i regardé comme un grand poète ni comme un grand juge de la

,V"-"r w ' poésie. Mais on continue de s'en rapporter à son appréciation sur bien des points où il était dans Terreur. On s'est débarrassé d'an certain nombre de préjugés littéraires ; il reste encore à se détromper de beaucoup de fausses idées. Peut-être notre livre contribue- .1 • ] ra-t-il à en redresser quelques-unes par rapport à la langue et au ^ **\C' v 8*y*e ^e Corneille. Essayons, dans cet espoir, de montrer, par un certain nombre de faits précis, combien d'appréciations inexactes ou complètement fausses sont renfermées dans le Commentaire de Voltaire.

Voltaire voulait que son Commentaire « fût à la fois une grammaire et une poétique 2. » Cette grammaire et cette poétique, il les destinait principalement aux jeunes gens et aux étrangers. Le but de son Commentaire, c'est « de tâcher de former des poètes, et de ne laisser aucun doute aux auteurs sur notre langue*, i Voilà ce qu'il redit à chaque instant dans l'examen des diverses pièces. S'il relève des fautes peu importantes par elles-mêmes, c'est « de peur que les jeunes gens qui n'auraient pas la même excuse que Corneille n'imitent des défauts qu'on devait lui pardonner, mais qu'on ne pardonne plus aujourd'hui \ » Il dît encore, un peu plus loin, toujours en s'excusant de ce que sa critique a de vétilleux : « On peut trouver de telles observations

1 Chateaub., Génie du Christian. %i\oi.,xxx. 1 Leit. à d'Alemberl, 15 sept. 1761.

1 Rem. sur Nicom., m, 4.

4 Afin, sur Pompée, i, 1.

\oi

INTRODUCTION. lxxxvii

minutieuses ; mais elles sont faites pour les étrangers. Il ne faut rien omettre ' . »

C'est encore, nous dit-il, dans la pensée du service qu'il rendrait aux jeunes gens, qu'il a puisé le courage d'examiner ces dernières pièces de Corneille, qui montrent « que nul auteur n'est jamais tombé si bas , après être monté si haut. » Tant de fautes, ajoute-t-il, « feront voir aux étrangers que les beautés ne nous aveuglent pas sur les défauts; que notre nation est juste en admirant et en désapprouvant ; et les jeunes auteurs, en voyant ces chutes déplorables et si fréquentes, en seront plus sur leurs gardes *. »

C'était aussi en vue des étrangers qu'il demandait à ses confrères de l'Académie de l'aider de Jeurs lumières :

■ Souvenez-vous, disait-il, que les étrangers doivent apprendre la langue française dans ce livre. Quand j'aurai oublié une faute de langage, ne l'oubliez pas; c'est là l'objet principal. On apprend notre langue à Moscou, à Copenhague, à Bade et à Lisbonne. On n'y fera point de tragédies françaises ; mais il est essentiel qu'on n'y prenne point des solécismes pour des beautés; vous instruirez l'Europe en vous amusant3. »

11 veut former les jeunes poètes , il écrit pour les étrangers. .

Tel est l'argument où Voltaire mettra son fort quand il répondra * * aux accusations de minutie et d'excès de sévérité.

Au point de vue de tous les lecteurs en général, comme à celui des étrangers en particulier et des jeunes gens, Voltaire a raison de répéter dans l'examen de presque toutes les pièces « que la vérité est préférable à Corneille , et qu'il ne faut pas tromper les vivants par respect pour les morts 4; » — « qu'un commentaire n'est pas un panégyrique, mais un examen de la vérité, et que qui ne sait pas réprouver le mauvais n'est pas digne de sentir le bon * ; » — € que la meilleure manière de s'instruire est d'observer soigneusement les fautes des bons écrits, parce qu'elles pourraient être d'un exemple dangereux ; et de remarquer les beautés des pièces moins heureuses, parce que d'ordinaire ces beautés sont perdues •. »

1 Rem. sur Pompée, n, 4.

3 Rem.sursTàéod., i, 1.

1 Lett. à d'Àlembert, 15 sept. 1761.

4 Rem sur Seriarius, v, 6.

* Rem. sur Periharile) ni, 1.

• Rem. sur la Suite du Menteur, 1, 1.

k-Mttt) .

lxxxvih INTRODUCTION.

Toutes ces observations sont parfaitement justes. Que le critique ne fasse grâce à aucune des fautes commises par les grands écrivains, leurs innombrables lecteurs en profiteront; mais qu'il ne déprécie pas par de vétilleuses chicanes des vers à l'abri de tout reproche, qu'il ne condamne pas des manières de dire qui ne manquent ni de clarté, ni d'analogie, ni de vigueur, qu'il ne prétende pas réduire la pratique de l'art d'écrire à ses seules théories. !*... f: ^ ■:* I Voltaire, qui se met à l'affût des plus imperceptibles fautes de diction, articule à chaque instant contre Corneille l'accusation de solécisme et de barbarisme avec une légèreté dont on pourra juger par quelques exemples :

« Si le moindre du peuple en conserve un soupçon. » [Nieom., iv, 1.)

« Je l'attends de vous seule et de votre bonté,

Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,

Et dont, sans regarder service, ni famille,

Vous pouvez faire part au moindre de Castille. » (/). S anche, i, 3.'

Le moindre du peuple, au moindre de Castille, ce sont des barbarismes. Des écrivains comme Racan ont parlé ainsi, et trèslégitimement; mais le dix-huitième siècle ne le disait plus, l'expression est donc barbare.

« Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés... » {Sert., m, 3.)

C'est un barbarisme, parce qu'on ne peut dire qu'emporter vm place. L'auteur de Zaïre ne s'inquiète pas si l'on trouve dans Clément Marot, dans Amyot, dans Malherbe, dans le cardinal de Richelieu, dans Mézeray, dans Mascaron, dans Bossuet, dans Jean-Jacques Rousseau, etc., emporter lejjrix, emporter la victoire, emporter un honneur, emporter le dessus, et vingt autres acceptions analogues.

Se résoudre de, suivi d'un infinitif, pour se résoudre à, se résout de se perdre, lui paraît un solécisme dans Rodogune. Cependant, à l'exemple d'écrivains nombreux et autorisés , depuis le com- ; menccment du seizième siècle jusqu'à Montesquieu, il a dit luimême , dans une de ses poésies diverses : « C'est un breuvage affreux... que

« Je me rétout de prendre malgré moi. »

Fréquemment , en changeant l'ordre des mots , Voltaire en change tout à fait la valeur, et il ne se fait nul scrupule de critiquer Corneille, non sur ses propres expressions, mais sur cet arrangement infidèle.

INTRODUCTION. lxxxix

Perpenna dit, en parlant de Viriate, dans Sertorius (n, 5) :

« A lui rendre service elle m'ouvre une voie

Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie. »

« Embrasser avec excès de joie une voie à rendre service ! — On ne peut écrire avec plus d'impropriété. C'est un amas de barbarismes ! » s'écrie Voltaire. Qui reconnaîtrait les vers de Corneille ainsi bouleversés et défigurés? D'ailleurs, les expressions qui ont eboqué le commentateur n'ont ri<*n d'incorrect. Voie est employé au figuré comme moyen, et le poëte dit, embrasser une voie, comme on dit embrasser un moyen; à est pris dans le sens de pour, comme on le faisait continuellement au dix-septième siècle; avec excès de joie, offre une suppression d'article très-ordinaire aussi, et certes bien permise en poésie.

Les vers qui viennent d'être cités offrent l'occasion de faire remarquer que Voltaire ignorait combien de nuances délicates ; de significations sont attachées à la préposition à.

m A raconter ses maux, souvent on les soulage, »

dit Stratonice, confidente de Pauline, dans Polyeucte (i, 3). Nonseulement Voltaire trouve ce vers un peu fjamilier, mais il y voit une incorrection. Suivant lui, « il faut en racontant, et nou à raconter, »

Il trouve encore « un barbarisme » dans les vers suivants où à est également mis pour en :

t Sache qu'à me suivre Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre. » {Le Ment., 1, 6.)

Nous avons montré combien les deux Corneille affectionnaient l'emploi de à, avec le sens de en, devant un infinitif. Nous avons prouvé en même temps qu'il se rencontre également dans des écrivains de toute date, comme de tout genre et de tout ordre, jusqu'à nos jours.

• Il tous assure, et vie, et gloire, et liberté, •

dit Flaminius à Prusias, dans Nicomède (v, 5) :

o 11 vous assure vie! » s'écrie Voltaire, en détacbant une partie de la locution.

Ce vers précis et énergique :

« Sans lui voir en la main piquet ni javelots, » {Sert,, m, 2.)

est encore rendu ridicule par ce système de juger d'une expres-

tti r*<n

xc INTRODUCTION.

sion en en changeant la disposition, ce qui ne saurait être peraû môme pour la prose. « Il serait à désirer, dit le commentateur avec une bonhomie un peu affectée, que Corneille eût tonné autrement ce vers. Voir piques n'est pas français. »

Corneille dit , dans la scène première de l'acte second de Nicomède : ]

« Et ces grands cœurs enflés du brait de leurs combats, Souverains dans l'armée et parmi leurs soldats, Font du commandement une douce habitude. »

Voltaire s'écrie :

« Des cœurs enflés de bruit sont aussi tolérables que des tètes « au-dessus des bras. »

Mais, comme lui répondait Clément ' : « Corneille ne dit point desarurs enflés de bruit; il dit : des cœurs enflés du bruit de fafli combat*. Bruit est là pour gloire, renommée ; et la renommée, h gloire, le bruit des louanges enfle le cœur. D'ailleurs, enflé est prit métaphoriquement pour glorieux, orgueilleux ou enorgueilli; et à l'on ne dit pas un cœur enorgueilli de bruit, on dit fort bien néanmoins un cceur enorgueilli du bruit de ses combats. »

Nicomède, dans la première scène de la pièce de ce nom, dit J à sa maltresse, au sujet d'Annibal que Prusias voulait livrer ans Romains, à l'instigation de Flaminius : Je sais

« Que le roi, par son ordre, eût livré ce grand homme,

S'il n'eût, par le poison, lui-même évité Rome. • (Nicom., i, 1.)

« Eviter une ville par le poison, remarque Voltaire, est une espèce de barbarisme : il veut dire, éviter, par Je poison, la honte d'être livré aux Romains, l'opprobre qu'on lui destinait à Rome.»

Qui ne saisit la différence qu'il y a entre éviter une ville et éviter Borne, et ne sent qu'éviter Borne présente une figure de pensée d'une grande énergie?

Le censeur de Corneille affirme qu'alentir, employé dans ce vers :

« Non que ma passion s'en soit vue alentie, » (Sert., it, *•)

et ailleurs, n'a jamais été français, tandis que c'est uû des mots appartenant au domaine primitif de notre idiome, et que, aous cette forme ou sous celle d'allenter, on le trouve, au douzième et

1 Sixième bure à M. de Voltaire.

INTRODUCTION. xci

au treizième siècle, dans les Chansons de gestes à'Huon de Bor- jr7. +'i *U deaux, de Fierabrasy etc. , et partout au seizième siècle, en parti- t*4 **" culier dans F. Rémi de Beauvais, dans Joachim du Bellay, dans î? X ' ^ Montaigne. j ^ /,

If aller point sans, était une locution toute faite dont on se ser- jr

vait assez souvent au dix-septième siècle , en parlant de choses morales , pour dire, être toujours accompagné de. Corneille Ta employée dans Horace (v, 1) :

« Nos plaisirs les plus doux ne ton! point sans tristesse. »

La Fontaine a dit de même, dans une de ses plus belles fables : t La perte d'un époux ne va point sans soupirs. * {Fab., vi, 2.)

Voltaire, qui avait probablement oublié le vers du grand fabuliste, critique la phrase de Corneille par la raison que « des plaisirs , ne vont point. » C'est à d'aussi pitoyables critiques que le menait 4i»»»t»»»/ safausse théorie sur les figures. D'ailleurs, il se flattait qu'un bon '{>»»»« ^ mot lui suffirait pour faire accepter les plus mauvaises chicanes )„> . t, {< grammaticales.

Corneille, avec tous les écrivains de son âge, et avec tous ceux du précédent, emploie-t-il consentir activement, dans l'acception de souffrir, permettre, Voltaire dira : « Consentir à, et non consentir le. Ce verbe gouverne toujours le datif exprimé chez nous par la préposition à. Il est vrai qu'au barreau on viole cette - >• -m"'* règle; mais le style du barreau est celui des barbarismes. » '

Après ce trait, il est certain que personne ne contredira sa décision, et voilà Corneille bien et dûment convaincu de barbarisme.

Dans ses critiques puristes, il combat souvent l'Académie ellemême , aussi bien que la pratique générale des bons écrivains, par exemple, quand il prétend et s'efforce de démontrer que se prendre à ne peut point signifier attaquer, mais veut toujours dire le contraire, chercher un appui , un secours.

Il est facile de trouver partout des entassements de barbarismes et de solécismes quand on en crée ainsi suivant sa fantaisie.

Voltaire a des rigidités puristes qui rendraient toute poésie < impossible. Par exemple, il se choque en dix endroits de la suppression de l'article, bien qu'elle soit si souvent nécessaire dans notre poésie, et il trouve moyen, pour cette raison, de critiquer môme un vers comme celui-ci :

« La vertu trouve appui contre la tyrannie. » (Aficom., îu, 2.)

xch INTRODUCTION.

« Il faut , prortonce-t-il , trouve un appui, ou de l'appui ; trouvo un secours, du secours, et non trouve secours. » Corneille dit encore dans Nicomède (n, 2) :

t Mais gardez d'oublier votre faute, Et, comme elle fait brèche au pouvoir souverain. Pour la bien réparer, retournez dés demain* »

» , \ Le timide commentateur est de nouveau scandalisé ; et il prétend

établir en règle générale que toutes les fois que le mot faire n'est pas suivi d'un article, il forme une façon de parler proverbiale trop familière. Par ce jugement d'une rigueur scrupuleuse à l'excès, il bannit du vers héroïque des locutions très-recevables dans le style élevé, comme faire éclat, faire outrage, faire affront, faire insulte.

^ / C'est aiusi que Voltaire a grandement contribué, non-seulement par sa pratique, mais par sa critique et ses théories, à

'. '•'. établir le style impersonnel, le style terne.

ynY II s'écrie souvent : « Songez combien nous avons peu de rimes

«*%«u«. dans le style noble' ! » Ne devait-il pas se faire scrupule de diminuer encore ce nombre en condamnant tant d'expressions, ou comme vieillies, ou comme trop familières, ou comme bourgeoises? Parmi les critiques dont Voltaire harcèle la langue de Corneille, ; un grand nombre porte sur les images. Certainement le grand tragique en a hasardé de blâmables et de fausses :

t L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine. » {UIllus. corn., iv, 7.)

Il y a ici deux images incohérentes.

« De ce feu turbulent l'éclat impétueux

N'est qu'un faible avorton d'un cœur présomptueux. » [Théod., i, 3.)

u Si on assemblait des mots au hasard, il est à présumer qu'ils ne s'arrangeraient pas plus mal, » observe justement le commentateur.

Mais Voltaire s'était fait sur les métaphores un système qui devait nécessairement le conduire à condamner comme des fautes des hardiesses très-poétiques. Suivant lui, «toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sensible est mauvaise : c'est une règle qui ne souffre point d'exception. Toute métaphore doit être une image qu'on puisse peindre 2... Toute métaphore, pour

1 Comment, sur Corn., Réponse à un académicien. 3 Rem. sur HéracL, I, 1.

INTRODUCTION. xcm

être bonne, répète-t-il, doit fournir un tableau à un peintre \ » Les images qu'il reprend sur ce principe , aux endroits mêmes où il l'établit , sont très-naturelles , très-justes et très-vives. Contentons-nous ici d'un seul fait à l'appui de cette assertion, qu'il nous parait inutile de prouver longuement.

Thimagène, gouverneur des princes Séleucus et Antiochus, dit dans Rodogune (i, 4) :

m Là nous n'avons rien su que de la renommée Qui, par un brait confus diversement semée, N'a porté jusqu'à nous ces grands renversements Que sous l'obscurité de cent déguisements. •

Voltaire n'est pas content de cette pbrase. Suivant lui, « on ne dit pas, semer la renommée , comme on dit dans le discours familier, semer un bruit. La renommée diversement semée par un bruit, cela n'est pas français. La raison en est, ajoute-t-il sentencieusement, qu'un bruit ne sème pas, et que toute métaphore doit être d'une extrême justesse. »

Toujours le même refrain. Nous avons rapporté la contre- I tf \- l ■ critique très-juste de Palissot : nous pensons avec cet auteur que . .\c ""? $emer se disait très-bien et très-poétiquement pour répandre, et 7*' que, la renommée se répandant comme le bruit, l'expression de Corneille est irréprochable. D'ailleurs, avant le grand tragique, un poète peu connu, mais très-distingué , du commencement du dix-septième siècle avait dit :

• Hais le bruit glorieux que fait ta renommée De climat en climat superbement semée... »

(Adam Billaut, Ode à Mgr le card. de Richel.)

Combien peu de figures, d'ailleurs, ne pourraient être trou- 1 "•■*■ '*' vées fausses, à les examiner d'après le critérium de Voltaire !

L'excès de familiarité est encore un des défauts que Voltaire reproche le plus à P. Corneille. 11 est vrai que c'était un des vices du temps, et que Corneille s'y livrait à l'exemple de Mairet « quand les grandes images ne le soutenaient pas \ »

Mais bien des vers que le commentateur accuse d'être « du comique le plus négligé s » ont seulement un caractère de sim-

' Hem. sur Nieom., m, 8.

2 Hem. sur Horace, 1, 4.

1 Hem. $ur Nicom., m, 3.

•tl-

xciv INTRODUCTION.

plicité qui repose du grand style et fait mieux goûter la pompe des morceaux élevés.

Qui trouverait de la bassesse dans ces vers de la tragi-comédie de Nicomède (tu, 5) :

« Les mystères de cour sont souvent si cachés Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés? •

Ils ne paraissent pas assez nobles à Voltaire, qui déclare que le mot clairvoyant est banni du style noble , et qu'être empêché i quelque chose est à peine souffert dans le comique.

Nous avons montré que Bossuet et Malebranche, dans un genre de style très-relevé, n'ont pas été si scrupuleux sur l'usage du mot empêché. 5 « / Le timide versificateur découvre du style burlesque dans ce»

vers :

« Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée. » (ft>/., i, M

Un vrai poëte aurait vu une hardiçsse très-louable dans cette expression de songer une mort, employée à la manière des Latins, pour dire, voir en songe.

Cette union du simple et du grand, dont Corneille offre tant de beaux exemples, est la vraie et naïve marque d'un génie supérieur; union trop rare au dix-septième siècle, où l'idée dominante était la séparation de ces deux éléments essentiels de la vie humaine, le noble et le familier. Corneille, après des vers solennels , ne craint pas de jeter dans sa phrase poétique des façon? de parler qui ne sont pas du haut style, comme celle-ci :

«... Ce jour est encor loin, Madame; el quelques-uns vous diront, au besoin, Quels dieux du haut en bas renversent les profanes. » iNicom., m, $.'■

Et encore :

« Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée

Veut bien ïtmbarrasser du rebut de Pompée,

Il ne tiendra qu'à vous que dés demain tous deux,

De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds. » [Sert., iv, i)

Quelquefois, il faut le reconnaître, il dépasse la limite, et glisse

dans le trivial. Voltaire n'en a pas moins eu tort de vétiller le

' l grand poëte comme il Ta fait sur ce qu'il appelle son style

bourgeois. On ne comprend pas qu'un écrivain si- libre dans

INTRODUCTION xcv

nombre de ses ouvrages ait eu des idées si étroites en fait de tragédies, et, pour nous en tenir à l'objet qui nous occupe, notre étonnement est extrême aujourd'hui de voir combien de locutions heureuses et expressives, combien de tours hardis, neufs et animés il bannit du théâtre tragique, et déclare devoir être absolument proscrits du style noble. En effet, ces mots et ces formes qui, selon ce régepiéûr à la fois beaucoup trop timide et trop absolu de la poésie, ne se peuvent recevoir dans la tragédie ni dans l'éloquence, que sont-ce habituellement? Ce sont de ces aisances précieuses, de ces locutions, de ces constructions qui favorisaient la netteté , la force du sens, et contribuaient au plaisir de l'oreille ; richesses autrefois si variées , et qu'il est si regrettable d'avoir laissé perdre ou amoindrir en oubliant cet avertissement souvent répété par Voltaire lui-même : « Craignons d'appauvrir noire langue 1. »

Un reproche particulier qu'il faut encore adresser à Voltaire, c'est d'avoir témoigné un trop dédaigneux mépris pour les douze ou treize dernières pièces de Corneille, dont plusieurs ne lui parurent pas dignes du moindre examen. On ne saurait le nier, ce grand homme, qui illustra par des pièces immortelles le théâtre qu'il avait tiré du chaos, tomba fort au-dessous de lui-môme avant d'avoir atteint la vieillesse. Vainement prétend-il , en dépit des holàl et des hélas ! de Boileau, être toujours le Corneille et du Cid et d'Horace; vainement soutient-il, en s'adressant au roi même, que ses vers n'ont rien qui dégénère,

Rien qui les fasse voir enfants d'un autre père; enfin , qu' Othon et Suréna

Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.

La postérité a prononcé autrement ," et Voltaire est là-dessus un de ceux qui ont préparé son arrêt définitif. Qu'après avoir rendu hommage au génie de l'auteur du Cid et de Cinna, il déclare que « non-seulement ses douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises , mais que le style en est très - mauvais * ; » qu'il s'indigne de « la profusion de ces irrégularités, de ces termes impropres *; » qu'il se demande u par quelle fîtfa-

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