IV PREFACE
connaître à quelle occasion, dans quelles dispositions d'esprit, et dans quelles intentions secrètes ou avouées, Voltaire entreprit, écrivit et relit à plusieurs fois son fameux Commentaire; enfin, d'apprendre comment cette censure du grand poëte fut jugée à Tépoque, comment elle Ta été depuis, et comment eDe doit l'être par un esprit impartial et éclairé.
Cet ouvrage, auquel nous ne pensions pas d'abord donner une si grande extension , est terminé par un Supplément important, qui demande à être rapproché des diverses études auxquelles il se rapporte. Du reste, il offre plusieurs articles essentiels dont il n'avait pas été question dans le livre.
Je voudrais bien n'avoir pas à recommander de consulter avec un égal soin Y errata placé à la fin de chaque volume. Malgré l'extrême application que j'ai apportée à relire les épreuves d'un travail si délicat, je me suis aperçu trop tard de quelques fautes plus ou moins graves; et un plus grand nombre encore aurait échappé à mon attention fatiguée, sans le secours que j'ai reçu, pour la révision de cet ouvrage, de la part de mon frère Eugène, qui, depuis plusieurs années, m'aide dans mes longs et pénibles travaux avec un zèle intelligent, amical et dévoué, dont je parlerais plus à Taise s'il ne s'agissait pas d'une personne qui me touche de si près.
INTRODUCTION. cxix
Corneille, malgré ses inégalités, est tout au premier rang de ces heureux et bienfaisants génies ; et rappeler à l'étude attentive de ses œuvres complètes, comme Ta fait l'Académie française, est un des plus grands services qui pouvaient être rendus à la langue : il est, avec Bossuet, celui de tous nos auteurs qui peut le mieux corriger nos timidités scrupuleuses, et redonner de l'essor à notre style devenu généralement trop terre à terre.
Celui de P. Corneille respire une énergie, une fierté, une indépendance rares dans notre littérature classique, qu'il doit et à sa nature, et aux inspirations des poètes espagnols, des Calderon, des Lope de Véga, des Guillem de Castro, même des Roxas. La puissance de composition et la grandeur dans la pensée comme dans l'expression le rendent incomparable.
A cette belle ordonnance, à cette force de style, à cette profondeur de pensée, on reconnaît à la fois l'homme inspiré et l'écrivain laborieux. Corneille laissait souvent aller sa plume au courant de son génie : il en sortait quelquefois des spontanéités sublimes, parfois aussi des vers négligés et faibles. Mais habituellement il ne se fiait pas à sa rare facilité, il travaillait et retravaillait toutes ses pièces morceau par morceau. On lit dans les notes manuscrites de Tralage : « M. de Corneille a refait jusqu'à trois fois le cinquième acte de sa tragédie d'Othon. Cet acte lui coûtait plus de douze cents vers, à ce qu'il disoit, tant il avoit peine à se contenter. »
Ces soins patients étaient donnés aux délicatesses et aux curiosités du style, autant qu'au fond des choses. C'est grâce à cette application persévérante qu'il parvenait à ces formes architecturales, qu'il enfonçait la signification des mots, selon l'énergique expression de Cicéron',et créait ces vers frappés pour durer comme l'airain.
Tout le monde est d'accord pour rendre hommage à la grandeur, à la majesté du style de Corneille, à ces qualités fortes et puissantes qui arrachaient de si enthousiastes admirations aux contemporains, dont Ch. Perrault s'est fait l'écho quand il a dit : c II seroit malaisé d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reçurent. La moitié du temps qu'on donnoit au spectacle s'employoit à des exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux endroits, et lorsque par hasard il parais-
• Verbum procudere. (De Oratore, m, 3.)
cxx INTRODUCTION.
soit lui-même sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne Onissoient point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de tant de gloire 1. »
Et qu'avait été l'art du théâtre aux mains des devanciers et des contemporains des débuts de ce grand homme? Il n'avait devant lui que des modèles du mauvais et du médiocre. Dorant tout le seizième siècle il n'y avait point eu de théâtre véritable : d'assez plates traductions des anciens, ou des fabliaux distribués en scène, voilà toute la richesse dramatique de cette époque. Les auteurs les plus recommandables manquaient lourdement aux premières lois de l'art. Très-peu ou point d'originalité, un goût faussé, une révoltante ignorance des convenances, à chaque instant des grossièretés bien capables de choquer ceux mêmes qui comprennent le mieux que le respect du langage consiste plus dans le sens des paroles que dans leur euphémisme; un style pitoyable de négligences, fatigant de recherches, d'obscurités, de phrases embarrassantes, d'incises multipliées à l'infini et enchevêtrées en tous sens, comme la plus mauvaise prose d'alors. Cette médiocrité se sent davantage plus on approche de l'époque où Malherbe et Corneille devaient opérer une si grande révolution. Rien de si faible que la poésie des vingt-cinq dernières années du seizième siècle ; ce qui faisait dire au cardinal du Perron : « Je crois que la langue française est parvenue , à sa perfection, parce qu'elle commence à décliner; tons ceux I qui écrivent aujourd'hui ne font rien qui vaille, ils sont tous niais ou fanatiques. » À peine un seul poète dramatique, Jean de Schelandre, l'auteur de Tyr et Sidon, peut-il échapper, pour quelques parties, à cette juste condamnation.
Ainsi Corneille dut h lui-même tout ce qu'il a été, et il a pa dire : « Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençaient à se produire et qui n'étaient pas plus réguliers que lui s. »
La seule grande influence française qui servit puissamment!* génie de Corneille, ce fut celle de Malherbe, dont des écrivains plus jeunes que lui, mais poètes déjà connus, les Claude d'Eftpilly, les Vauquelin des Yveteautf, s'étaient empressés d'adopter
1 Perrault, Les Hommes illustres, Pierre Corneille. Examen de Milite.
INTRODUCTION. cxxi
et de populariser la manière que firent irrévocablement triompher ses vrais disciples, Coulomby, Touvant, du Moutier, surtout Maynard et Racan, formés dans ces assemblées littéraires où, pendant plus de vingt ans, le poëte réformateur professa ses nouvelles doctrines en fait de composition et de style.
Corneille recueillit seulement plus tard les leçons des anciens, que d'abord il ignorait à peu près complètement. Lorsqu'une fois il eut abordé leur étude, il vit en eux les vrais modèles de l'art; mais il sut en même temps sentir tout ce qu'ils avaient laissé à faire à la création libre et originale. « Je leur porte du respect, a-t-il dit, comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver 1. » Ce champ qu'avait remué l'antiquité, il le cultiva si bien qu'il lui fit produire des fruits d'une excellence inconnue à la Grèce comme à Rome. La tragédie haute, sublime, et cependant naturelle, qu'il inaugura en France à une époque de goût corrompu , cette poésie dont toutes les beautés viennent de la force et de la plénitude du sens ; cette puissance de composition, ce talent de nouer fortement une intrigue et de dégager vigoureusement les situations les plus compliquées; cet art suprême de foire de l'admiration un des plus puissants ressorts dramatiques, et de subjuguer par le développement de ces grands sentiments qu'il puisait dans son àme et dans son caractère d'une incomparable noblesse; et avec tous ces hauts mérites, cette magie d'un style qui n'a qu'un nom, le style cornélien : où est le modèle de toutes ces choses transcendantes, à Athènes et à Rome, aussi bien que chez les nations modernes?
Même ses premières pièces, avec tous leurs défauts, même ses comédies les moins estimées, furent un immense progrès. C'est Milite (1629), malgré toutes ses imperfections, qui ouvrit la route au style simple et concis regardé alors comme trivial et universellement méprisé : la préface même de cette comédie en fournit la preuve. En la publiant, Corneille témoigne la crainte que, sa façon d'écrire étant simple et naturelle, la lecture ne fasse prendre ses naïvetés pour des bassesses.
Dans cette carrière de soixante ans de travaux tous glorieux, quoique inégaux, il exerça l'influence la plus puissante et la plus heureuse sur les grands classiques. Il communiqua l'habitude de
1 Milite* préface.
cxxii INTRODUCTION.
penser avec noblesse, il ouvrit la voie du beau et du grand; et nos plus admirables auteurs ly suivirent en évitant les écueils que leur signalaient ses fautes mêmes dont on doit l'excuser, comme venant d'imitation, tandis que la justice demande qu'on lui fasse honneur de ses plus grandes beautés, comme étant de son propre fonds.
Pour comprendre l'influence de Corneille sur les grands écrivains qui l'ont suivi, dont il n'y a pas un sur lequel le génie de l'illustre tragique n'ait réfléchi quelques-uns de ses rayons S il suffît de lire les nombreux exemples qui acccompagnent nos principaux articles. On verra combien de locutions créées ou mises en crédit par ce puissant génie ont été imitées par les prosateurs comme par les poètes. Il méritait, à double titre, d'être le maître des uns et des autres, car l'art d'écrire en vers n'est pas le seul où il se soit distingué.
Sa prose se soutient dignement à côté de sa poésie. Voltaire a dit, à propos de l'Épitre dédicatoire de Cinna : « Voilà une étrange lettre, et pour le style et pour les sentiments. On n'y reconnaît point la main qui crayonna l'âme du grand Pompée et Pesprit de Cinna. Celui qui faisait des vers si sublimes n'est plus le même en prose *. » C'est là une de ces injustices que le censeur de Corneille, soit légèreté, soit d'autres motifs, a commises au sujet du poète commenté par lui. Un bel esprit, contemporain de l'illustre tragique, a porté un jugement tout contraire. Saint- Évremond, parlant d'une lettre où l'auteur du Cid et de Polyeucte le remerciait de ses favorables appréciations, s'exprimait ainsi : a Je suis fort obligé à M. Corneille de l'honneur qu'il me fait. Sa lettre est admirable, et je ne sais s'il écrit mieux en vers qu'en prose8. » Plusieurs lettres de Corneille méritent ces éloges; mais ils sont surtout applicables à ses trois Discours sur la poésie dramatique, où tant d'idées justes et solides sur l'art qu'il pratiqua si longtemps et si glorieusement sont résumées dans le style le plus net, le plus ferme et le plus correct. L'auteur du Cid, d'Horace, de Cinna, de Polyeucte, déploie encore un talent de prosateur du premier ordre dans ses Préfaces et ses Examens, qui, avec
1 Pascal ne sut pas sentir le mérite de la poésie de Corneille, mais il notait les pensées fortes semées dans ses tragédies, pour les transporter dans le grand ouvrage apologétique dont il avait conçu le projet.
3 Comment, sur Corn., Rem. sur Cinna.
3 Lettre à M. de Lionne.
INTRODUCTION. cxxm
les Discours, prouvent que cet éminent tragique ne fut pas, comme on l'a dit plusieurs fois, livré au seul instinct du génie, mais qu'il avait profondément médité sur son art, et que personne peutêtre ne calcula plus fortement et plus patiemment ses effets de théâtre. La même supériorité de talent éclate dans des productions moindres et généralement peu connues, comme dans les diverses préfaces de la traduction de l'Imitation. Une seule pièce en prose de Corneille est inférieure; c'est le discours qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie. Cette harangue trèscourte est étonnamment lourde et négligée, et renferme des traits du plus mauvais goût, comme quand l'auteur peint l'épanouissement de son cœur et la liquéfaction intérieure qui relâche toutes les puissances de son âme. Il faut pardonner à ce fier et mâle génie de n'avoir pas été lui-même dans un compliment de pur appareil, prononcé au sein d'une assemblée dont il n'avait pas à se louer; et un discours de quelques pages, fût-il détestable, ne saurait faire oublier les nobles titres de Corneille â la gloire de prosateur comme â celle de poète.
Homme étonnant et immortel, qui, dans quelques pièces au moins, sut réunir les beautés les plus sublimes de l'une et de l'antre scène, et se montrer grand prosateur en mémo temps que grand poète; qui forma Molière et Racine, et mérita d'être étudié et imité par Pascal et Bossuet; enfin dont le génie, comme Ta reconnu Voltaire, a tout créé en France !
FIS DE L'iNTBODUCTION.