TENDRE. — TENDRESSE
Cette locution se rencontre encore, en style familier, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle :
Mon cher ami, vous avez ramené le beau temps à Dijon; ramenez-y tout duntmps l'indulgence et l'équité. (Volt., Lelt. inéd., à M. le Mto de Florian, 16 juill. 1777.)
TENDRE, adj., attendrissant :
Qui ne se roi t touché d'un si tendre spectacle?
De pareils changements ne vont point sans miracle. [Pol.t v, 6.}
TENDRESSE, au plur., pour signifier la qualité de ce qui est tendre, et marquer en même temps les manifestations de cette qualité :
Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de Cinna et de Pompée, mais il a quelque chose de plus louchant, et les tendresse* de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. (Exam. de PoU)
On n'emploie plus aujourd'hui tendresse au pluriel que pour signifier caresses, témoignages de tendresse, d'affection vive. Outre le sens qui fait l'objet de cet article, et qui est très-rare, le dix-septième siècle se servait très-fréquemment de tendresse^ au pluriel, pour exprimer la passion de l'amour :
Comme à traiter cette alliance, Les tendresses des cœurs n'eurent aucune' part, Le vôtre avec le mien a peu d'intelligence. {Agés., i, L)
Si vous voulez, Seigneur, rappeler mes tendresses, Il me faut des effets, et non pas des promesses. (Sur., u, 3.)
Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses. (Racinb, Mithr., i, 1.) Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur
Des tendresses de notre cœur! (Mol., Psyckê, u, 1.)
Quoi, vous me flattez, ma cousine, et vous ne voulez pas que j'aie les dernières tendresses pour vous? (Bdsst, Mém., Lett. à MM de Sévigné, 30 juillet 1654.*
Cet emploi se retrouve, quoique rarement, au dix-huitième et au dix-neuvième siècle :
Mais, 6 dieux ! quel devoir barbare
A mes tendresses le ravit? (M"eDuFRÉifOT,JÎ^.,Journ. d'une amante )
— tendresse se disait de même au pluriel pour exprimer une affection très-vive autre que l'amour :
D'un amour paternel vous flattez les tendresses ;
Mon fils n'est point de rang à porter ces richesses. [L'Illus. com.t i, S.)
J'aimois cet enfant avec des tendresses infinies. (MM Scabron, Leu,,k MM Fou-
quet, 4 sept. 1659.) — Peut-être que nous la verrons un jour rentrer d'elle-même
dans les voies de la nature, et reprendre ces tendresses, ces affections autrefois si
s, et qu'on zèle on on dépit inconsidéré a. ce semble, comme étouffées. $àiftir. Plaidoyers, u.) — Un prince chassé de son pays par ses sujets a des tem- ' extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique. Lett., à Hu* de Roannez, éd. Louandre.) — Quelles conteurs assez vives oient vons représenter et la constance do père, et les extrêmes douleurs du »T d'abord le visage en pleurs avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la i— cbe collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes, tantôt se |rtuii entre ces bras et ce sein paternel, il semble, par tant d'efforts, vouloir ret«ir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. (Boss., Oraison funèbre ê* Ctmdé.)
Tons savez sa coutume, et sous quelles tendresses
Sa haine sait cacher ses trompeuses adresses. (Rac, MWtr., i, 5.)
On doit encore relever dans Corneille l'expression de tenmksses d'amour :
Tout n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. (Exam. de Sertorius.)
TENIR a, regarder comme :
LA mouebicb. Plaisante illusion !
cutoh. Mais funeste à ma tête,
Sur qui se déchargeoit une telle tempête, Que je tiens maintenant à miracle évident Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent. {Mél., v, 1.)
Mais si tu ne les perds (tes pas et tes discours), je le tiens à miracle.
(La Veuve, u, 1.) Et, dans ce haut degré de puissance et d'honneur, Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. (Pol., u, 1.)
L'amour même d'un roi me seroit importune,
S'il falloit la tenir à si haute fortune. {Suite du Ment., u, 1.)
Et tiendroit à malheur le bien de se voir libre, Si l'attentat du Nil affranchissent le Tibre. (Pomp., îv, 4.)
Il a tenu toujours vos ordres à bonheur. {Agés., v, 6.)
Me le permettez-vous, madame? Et puis-je croire
Que vous tiendrez enfin ma flamme à quelque gloire? {Attila, v, 7.)
Il tiendroit à faveur et bien haute et bien rare,
De le savoir, madame, avant qu'il se sépare. (Pulch., v, 2.)
n n'est pas naturel de craindre et fuir l'honneur, De tenir le mépris à souverain bonheur. (Imit., u, 12.)
Qui tient les mépris à bonheur. ilbid., m, 7.)
Aussi veux-je tenir à faveur souveraine D'avoir peu de ces dons qui brillent au dehors. (Ibid., m, 92.)
Le poète dit d'une manière qui paraît plus particulière :
Mais je tiendrais à crime une telle pensée. [Héraet., if, 7.)
Selon Voltaire, tenir à crime n'est pas français. Cependant, dans toutes ces phrases, la signification est la môme, et l'analogie est parfaitement observée. La dernière édition de l'Âca-
demie dit simplement : tenir à honneur, tenir à injure. Le seizième et le dix-septième siècles variaient avec toute aisance et liberté cette forme heureuse :
Tenant à peu le hasard de l' Estât et la certaine raine du roy et de ses sujets. (L'Hospital, Le But de la guerre et de la paix.) — Je tiendray le plaisir que vous me ferés en ceste endroict à une obligation particulière. (Lett. miss, de Henri If, t. v, p. 174.)
Estimant que ton cœur, par douceur diverti,
Tiendroit ses lâchetés à quelque conscience. (Régnier, £lig.% h.)
Ils tiennent à grandeur d'estre bornez par des déserts et des terres inhabitées. (D'àblànc, Comm. de Ces., Guerre des Gaules, vi, 2.)— Lucrèce alors tint à bonheur de n'avoir pas commencé le récit de son aventure. (Furetièrb, Roman bourgeois* î.) — Je tiens à tant de bonheur l'honneur de vos bonnes grâces dont il vous platt m'assurer, que je n'ai point de paroles qui puissent assez dignement vous exprimer la joie et le ressentiment que j'en ai. (Richhliku, Lett., à la reine d'Angl.) — Il n'y a personne, sans doute, qui ne tint à beaucoup de gloire de toucher à un tel ouvrage. (Molière, Le Sicil., xn.)
Tenir à, dans le sens de regarder comme, s'est employé aussi avec un nom de personne :
Il n'y avoit en toute l'armée petit ne grand qui ne se louât et qui ne tînt le roi d'Espaigne à vaillant et très-puissant roi. (Le Roman de Jehan de Paris,)
— être tenu a quelqu'un, lui être obligé, lui avoir de l'obligation, lui être redevable :
Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien ! (L'JUus. corn., i, 3.)
On trouve très-fréquemment tenu dans ce sens , avec ou sans régime indirect :
Je seroye bien tenu à vous
Et le verroye voulentiers. (Farce des Gens nom.)
Il se réputoit tant tenu à luy de ce que tel soin avoit de son bien et advancement... {Le Livre des faits du mareschal de Boueicaut, m, 18.) Car à eulx tenu je me sens.
(Villon, Grant Testament, Ballade de bonne Doctrine, cilyu.) Que le Mignon, comme tenu
A elle souvent en parloit. (Coquillart, Enquesu.)
Le jour de la conversion de saint Paul (25 janvier 1515), mon fils fut oinet et sacré en l'église de Reims. Pour ce suis-\e bien tenue et obligée à la divine miséricorde. (Journal de ilfB* Louise.) — Monsieur, je suis plus tenu à vous qu'* tous les hommes du monde. (Màrg. d'Ang., Bept., xiv* nouv.) — Il leur semble à tous que Dieu est bien tenu à eux de ce qu'ils ont fait le voyage de Genève. (Calv., Instii. chrët., 1. î, c. xiv.) — Il m'embrassa me disant ces mots : 0 monsieur de Montluc, que tous tant que nous sommes de cette maison vous seront tenus! (Montluc, Comm., 1. u.) — En ce faisant, nous serons perpétuellement tenus à vous. (Larivey, Facétieuses nuicls de Straparole, v* nuict, fable u.) Je suis beaucoup tenue à la douce nature,
Qui m'a voulu donner de si riches présens. (Id., ibid., fable iv.)
Pour les infinies obligations dont je luy suis tenu. (Id., Le Morfondu, 1, %.)
J'en suis bien tenu à Dieu, qui m'a mis hors de tant de peines. (Id., Le laquais* v, 2.) — Elle ne peut nier qu'elle vous soit tenue des bonnestes offres que vous luy faites. (Fr. d'Amboisb, Les Ncapol., 1, 2.)-* Ce dequoy vous et moy luy tommes plus tenux, c'est qu'il nous trait te trop doucement. (Satire Ménippée, Harangue de M. d'Aubray.)
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent.
(Mol., V Étourdi, i, 7.) Que lui demandoit son amant?
Un bien dont elle iioit à sa valeur tenue.
(La Font., Contes, La Fiancée du roi de Garbe.)
— tenir la vie de quelqu'un, lui en être redevable :
Zéthez, et Calais, et Pollux, et Castor,
Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie. (M éd., u, 2.)
— tenir, employé d'une manière remarquable, dans le sens d'avoir appris, en parlant d'une nouvelle :
Mais de qui tenez-vous la mort de D. Garcie,
Vu quo depuis un mois qu'il vient des députés,
On parloit seulement de peuples révoltés. (D. Sanche, v, 3.)
— tenir, pour signifier tenir captif:
Et pensant au bel œil qui lient ma liberté,
Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté. (L'Illus. corn. ,n, 2.)
— tenir la foi de quelqu'un, comme avoir sa foi :
C'est le dieu des chrétiens, c'est le mattre des rois,
C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix. (Tkéod., ut, S.)
— tenir promesse, tenir sa promesse :
C'est donc ainsi, monsieur, que vous tenez promesse?
(Suite du Ment., m, S.)
— tenir peu de compte, comme faire peu de compte :
Que de cette faveur vous tenez peu de compte ! (L'Illus. com.% iv, 8.)
— tenir pour, neutre, demeurer du parti de, rester fidèle à :
Je ne veux pour tout prix qu'enlever Aristie,
A qui devant vos yeux, enfin mattre de moi, ^
Je rapporte avec joie et ma main, et ma foi. . ;..: *$
Je ne dis rien du cœur, il tint toujours pour elle. {$**., V, t J
— tenir a, fig., dans le sens de dépendre 'de, avec une négation :
U ne tiendra qu'au roi qu'aux effets je ne passe. (Nieom., i, 3.)
« Souvent en ce temps-là, remarque Voltaire, on supprimait
350 TÉPIDFTÉ.
le ne quand il fallait l'employer, et on s'en servait quand il fallait l'omettre. Le second ne est ici un solécisme. « Il tient à vous,» c'est-à-dire il dépend de vous que je passe» que je fasse» que je combatte, etc. « Il ne tient qu'à vous » est la même chose « qu'il tient à vous; » donc le ne suivant est ici un solécisme. »
Cette phrase pourrait, ce nous semble, signifier, si je ne passe pas aux effets, le roi seul en aura été cause, et l'expression ne serait pas incorrecte, quoique assez particulière.
— a moi ne tiendra pas que, pour dire, il ne tiendra pas à moi que :
À' moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime
Ne me quitte bientôt pour un autre moi-môme. (La PL Roy., 1, L)
— en tenir fort avant, être vivement épris d'une personne :
Tiacis. Tu crois donc que j'en tiens ?
cloris. Fort avant. (MéL, u, 4.J
— tenir du barbare, avoir quelque chose de barbare :
Mais votre fermeté tient un peu du barbare. [Uor.t n, 3.)
On a dit, et on pourrait très-bien dire encore, d'une manière analogue :
U se trouva enfin dans la troupe un homme qui n'étoit ni bien ni mal fait, qui avoil la physionomie fort ingénue, et qui montroil tenir beaucoup du stupidt- (Furetière, Roman bourg.)
TÉPID1TÉ, fig., en langage de dévotion, tiédeur, l'opposé de ferveur :
Et bien loin de tacher qu'une cbaleur si belle
Prenne de jour en jour une force nouvelle,
Nous laissons attiédir son impuissante ardeur,
Qui de tipidiié dégénère en froideur. (/mil., i, 11.)
Si telle est ma foiblesse et ma tipidité.
Au milieu d'un secours de puissance infinie... (Ibid., îv, 3.)
Qu'il est de lâches, qu'il en est Dont la tipidité s'y plaît (dans l'assoupissement), Jusqu'à le rendre volontaire,
Et dont la nonchalance aime à prendre aux cheveux
La moindre occasion d'éloigner un mystère
Qui les obligeroit d'avoir mieux l'œil sur eux. (Ibid., iv, 10.)
On a dit exactement dans le môme sens, longtemps avant Corneille :
Tipidité est de ceste condicion qui est lentement aimer Dieu et estre lent à tout bien. (Modus et Raeio, ms., f* 286, v«.)