‹ Lexique de la langue de Molière comparée à celle des écrivains de son temps (volume 3)Chapitre 439 sur 625 · GÊNER · texte numérisé non relu

GÊNER

En cet état, j'ai l'âme si génie

Qu'au tourment que je souffre il n'est rien de pareil. - Malb. , I , p. 1 39.

De s'aller rompre la teste pour sçavoir et esplucher par le menu de petits fatras et comme la petite oye de la religion, c'est cela qu'ils appellent perdre le temps et gêner son esprit. - Le P. Gaiussi, Doctr. eur.9 1 6 a A , p. a&3.

Quel besoin de gehenner son stile , pour suivre le train des demoiselles à bouche sucrée? - M"* de Goubhay, L'Ombre, 1697, p. 919.

a 1 3 Sortei de vos cachots avec les mêmes flammes

Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes. - Coin., Médée, 1, k.

34 11 lui disoit : je sais la peine

Qui te tourmente et qui te gêne. - Là Fort., IV, p. 38 1 : Contes, II, 19.

1699 II voit ce que je souffre, et souffre comme moi;

Tout ce que j'endure la gène. - L>., Psyché, V, 1.

Et n'allei point, gênant l'une de vos deux filles, Lui donner pour bourreaux des vèrroux et des grilles.

Moktfleuby, Dupe de toi-même, I, 1.

Si le Magistrat Réformé employé l'épée qu'il a en main pour gêner les consciences , ou il le fera à l'aveugle,. . . ou il examinera par luy-mesme le fond des doctrines qu'il entreprendra d abolir.

Bossuet, Avert. aux Proteet., in-A°, 1689-1691 ; VI3, S 96, p. 758.

Gêner, empêcher, contrarier, embarrasser, importuner.

708 Ah! qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes : Ce m'est assez d'effort que de leur obéir ; Ce doit leur être assez que mon cœur t'abandonne Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux, Sans prétendre gêner la douleur que me donne L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux. - Psyché, II, t.

i3 Britannicus le gêne, Albine, et chaque jour

Je sens que je deviens importune à mon tour. - Rac, BrU., I, 1.

569 N'allons point les gêner d'un soin embarrassant. - Id., Ath., II, 5.

Et nos jours sont soumis à d'étranges ennuis Quand notre liberté doit en être le prix. Laissez-la, laissez-la, ma sœur, sans qu'on la gêne, S'abandonner au choix où son penchant l'entraîne.

Moittfleuiit, Dupe de toi-même, 1 , 1 .

* Ce sens adouci de gêner ne parait dans nos écrivains et ne se trouve dans nos dictionnaires que fort tard; dans tous les lexiques antérieurs à ceux du P. Pomey (1676) et du P. Gaudin (1677), même dans ceux de i6àa (Oudin) et 1660 (Oudin, Duez), on ne lui donne que le sens de mettre à la torture.

Dès 1620, cependant, et en i636, on entrevoit dans le P. Monet l'adoucissement du sens primitif, une sorte de transition :

1690. «Geiner, bailler la torture. • . — Geiner, hors de torture judiciaire, serrer de près et travailler, premo, opprime : tu me geinee par tes importunes requestes ; geiner, traiter atrocement»

1677. Le P. Gandin tranche la question et consacre le sens nouveau : € Gêner, donner la gène. Gêner quelqu'un, dans le sens figuré, loy faire peine. . . Gêner Quelqu'un, luy ôter la liberté de faire ou de dire ce qu'il veut, le tenir dans une trop grande contrainte.»

En 1680 , Richelet n'admet plus le sens propre «donner la torture» ; il se borne a dire : Gène y ce mot signifie torture, question qu'on donne à un criminel; mais en ce sens le mot de gêne est vieux . . . Gêner, fatiguer, donner de la peine, violenter.»

1 683. L'abbé Danet est plus net encore : il conserve bien au substantif gttne son sens primitif; mais on lit ensuite : «Getner, contraindre. Mon habit me gttne ou je suis gttné et contraint dans mon habit ; ... sa présence me gtme fort ; la stérilité du sujet gttne mon esprit. . . »

' Enfin, en 169A, l'Académie fixe définitivement les divers sens : vGttner, tenir en contrainte, mettre quelqu'un dans un état violent, en l'obligeant de faire ce qu'il ne veut pas , ou en l'empescbant de faire ce qu'il veut . . . Getner se dit aussi de certaines choses

3ui contraignent, qui incommodent le corps, qui ostent la liberté des mouvemens. . . On it qu'un architecte, qu'un ingénieur est g*»**' par le terrain, par la situation de la place , quand il n'a pas la liberté d'exécuter ce qu'il voudrait. On dit de mesme qu'un orateur a esté gttné par le peu de temps qu'on luy avoit donné pour parler.»

GENS, personne, masculin et féminin.

881 Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir

Celles de tous les gens du plus exquis savoir. - UEt., II, 11.

La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés. - Crû. de CEc. des Fem. , se. i .

Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci.

Pourquoi aller offenser toutes ces personnes-là, et particulièrement les cocus, qui sont les meilleurs gens du monde. — Ibid., se. 5.

N. B. La première édition, porte bien meilleur* au masculin, ainsi que celles de iG84 , 1697 et 1710 (Coll, de$ Gr. Ecriv.).

1 6 1 5 Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien

Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien. - Tari. , V, 1 .

1773 Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses. - lbid. , V, 4.

643 Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps,

11 se met au-dessus de tous les autres gens. - Misanth., II, 5.

1 98 Combien de gens font-tfr des récits de bataille Dont ils se sont tenus loin. — Amph., I, 1.

Vous êtes, par ma foi! de malheureuses gens l'un et l'autre.

L'Av.,l\, 1.

3i Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,

Les bas amusements de ces sortes d'affaires. - Fem. sav.9 I, 1.

1307 Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands, C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savants. Ces certains savants-là peuvent, à les connoître, Valoir certaines gens que nous voyons paraître. — Oui, si Ton s'en rapporte à de certains savants; Mais on n'en convient pas chez de certaines gens.

Fem. sav., IV, 3.

Hélas ! maman me disoit bien

Qu'à gens d'eau, de bois et de corde,

N'y a point de miséricorde,

Et qu'ils sont pires que marrans.

Richbb, Ovide bouffon, 1669, p. 364.

7 Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course Qu'ils sont au bout de leurs écus.

La Font., I, p. aa3-aa£ : Fabl., III, 7.

3o Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.

Id. , III, p. a66: Fabl., XII, i3.

Je vous laisse deviner quelles gens c'étoient.

Id., IX, p. a53 : Lettre à sa femme.

Nous sommes gens à qui il ne faut pas grand'chose pour faire bonne chère.

Rac, VI, p. Sai : Lettr.

* «Ce mot de gens tout seul est un vieux mot que nous avons renouvelé : je me connois un peu en gens ; vous n'avez point de charité pour les gens.*

BouHOUfis, Ariste et Eugène, 9° édit., 1671, p. 191.

Nos grammairiens se sont longuement occupés de l'emploi du mot gens, de son genre, etc. Malherbe, le premier, trouvant dans une Élégie de Desportes, «tous mes gens», le corrige en « toutes mes gens». - Voir Bhuhot, Doctr. de Malherbe, in-8°, p. 357.

Vaugelas : «Gens* Ce mot a plusieurs significations; tantost il signifie personne, tantost les domestiques, tantost les officiers du Prince en la Justice, et tantost des personnes qui sont de mesme suite et d'un mesme parti. Il est tousjours masculin en toutes ces significations, excepté quand il veut dire personnes, car alors il est féminin si l'adjectif le précède, et masculin si l'adjectif le suit. Par exemple on dit : crJ'ay veu des gens bienfaits, nbien résolus. . . » Au contraire on dit : «Voyla de belles gens, ce sont de sottes gens. . . » 11 n'y a qu'une seule exception, en cet adjectif tout, qui estant mis devant gens y est tousjours masculin, comme «tous les gens de bien, tous les honnestes gens», îusques là qu'on ne dit point «toutes les bonnes gens* , ce mot tout ne se pouvant accommoder devant gens avec les autres adjectifs féminins qu'il demande.» - Vaugelas, édit. Ghaasang, II, p. 191.

Dans les commentaires donnés par M. Ghassang à la suite de cet article, Patru se borne à faire remarquer que «Marot, en son Cantique à la Déesse Santé, fait gens féminin , quoique l'adjectif suive» :

Les vieilles gens tu rends fortes et vives.

Th. Corneille complète la Remarque de Vaugelas en empruntant une observation du P. Bouhours, que nous donnons plus loin.

Quant à l'Académie française, elle se borne à dire, sans discussion, que crlout le monde a esté du sentiment de M. de Vaugelas». - Vaugilas, édit. Ghassang, II, p. 191-199.

Le P. Bouhours, après avoir approuvé la Remarque de Vaugelas, ajoute : «Mais il y a

un cas à quoy M. de Vaugelas n'a point pris garde; c'est quand, dans la menue phrase, il y a un adjectif devant et un adjectif ou un participe après. On demande s'il les faut mettre tous deux au mesme genre, selon la règle générale, ou si Ton doit mettre le féminin devant et le masculin après. Par exemple s'il faut dire «D y a de certaines gens qui sont bien sots*, ou crbien sottes» ; <rCe sont les meilleures gens que j'ai jamais veues» ou vveûs». Les plus sçavans dans la langue croyent qu'il faut dire sots et veûs au masculin , par la raison que le mot de gens veut toujours le masculin après soy. C'est une bizarrerie étrange qu'un mot soit masculin et féminin dans la mesme phrase ; mais ce sont ces sortes d'irrégularités qui font en partie la beauté des langues.» - Bouhours, Rem. nouv., 3° édit., 1689, p. 85-86. - Ménage, Observ. sur la lang. franc., 1679, I, p. 59-54; - Ahdit di Boisregabd, Réfl. sur l'usage pris, de la lang. franc., a* édit., 1699, p. 960.

Gens, avec un nom de nombre indéterminé.

655 Et je connois des gens dans Paris plus de quatre

Qui , comme ils le font voir, aiment jusques à battre.

Fâch., II, U.

i3i3 Moi, je serois cocu? — Vous voilà bien malade I Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, Qui de mine, de cœur, de biens et de maison, Ne feroient avec vous nulle comparaison. - Éc. des Fem., IV, 8.

Jamais il ne parut si sot que parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui. - Criu de TEc. des Fem.. se. a.

Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n'entrer point.

M'élant proposé ... de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre. - Coin. , Examen de La Vente.

* L'emploi d'un nom de nombre, déterminé ou indéterminé, devant gens a donné lieu à de grands débats entre le P. Bouhours et Ménage , son implacable ennemi.

tt J'ajoute, dit Ménage, aux Remarques de M. de Vaugelas que gens ne se dit point d'un nombre préfix. On dit beaucoup de gens, beaucoup de jeunes gens, mais on ne dit point dix gens , dix jeunes gens ... M. d'Ablancourt n'a pas su cette finesse de la langue . . . , ayant dit en son Marmol, t. II, p. 79 : cr Ali • . . prit son ami. . . et dix autres jeunes gens «de leur faction.» - Méjuge, Observ., 1679, t. I, p. 56.

« M. Ménage, répond le P. Bouhours, condamne également dix gens et dix jeunes gens; mais, avec tout le respect que je luy dois, je doute que dix jeunes gens soit mal dit. . . 11 est certain qu'on ait tous les jours «ce sont trois honnestes gens»; et les Censeurs à'Ariste et d'Eugène (ouvrage du P. Bouhours) ne se sont pas avisé de reprendre cet endroit : « . . . Il y avoit en eux plus de bonnes qu alitez qu'il n'en falloit pour faire quatre «honnestes gens». Gela me fait croire que, quand on met un adjectif ou quelque chose devant gens, on peut y joindre un nombre déterminé : dix jeunes gens, quatre honnestes gens.» - Bouhours, Rem. nouv., 3° édit., 168a, p. 87-88; - Cf. Th. Gobr., Comment, sur Vaugelas, dans le Vaugelas, édit. Chassang, H, p. 199.

Ménage ne se tient pas pour battu. Après avoir reproduit la Remarque du P. Bouhours, il ajoute méchamment : trLe P. Bouhours, pour la confirmation de sa Remarque, se cite lui mesme ensuite, ce que je remarque parce qu'il m'accuse sans cesse de vanité pour

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