IMPRIMERIE NATIONALE
tl DCCC XCV
Au point de vue de l'histoire et de la connaissance approfondie de la langue, les lexiques de nos grands écrivains en général, et un lexique de Molière en particulier, ont une utilité que nous n'avons pas à démontrer ici. M. Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l'Académie française, en se faisant, sans nous connaître personnellement, le protecteur de notre livre; l'Académie, en attribuant un de ses prix à notre travail, sans demande de nous et à notre insu même; les savants membres de la Commission des impressions gratuites, en proposant de l'imprimer aux frais de l'Etat; enfm M. le Ministre de l'instruction publique, en accueillant cette proposition, ont suffisamment prouvé l'intérêt qu'attachent à des études de ce genre les hommes de France les plus compétents et les plus autorisés. Si nous ne nous sommes permis auprès d'aucun d'eux d'importunes sollicitations, nous avons d'autant plus à cœur de les assurer tous, et, entre tous, M. Gaston Boissier, de notre profonde et respectueuse reconnaissance, et de faire savoir quels concours bienveillants ont rendu possible la dispendieuse publication de notre ouvrage.
Depuis plus de trente ans , avant d'entreprendre notre Lexique comparé de Molière, nous avions réuni, par goût, par curiosité, sans but déterminé, environ deux cent cinquante mille fiches de locutions ou de mots, recueillis, les uns, au hasard de nos lectures, et les autres, quand nous avons conçu l'idée de notre Lexique, d'après un plan arrêté d'avance; pour ces derniers, nous avons dépouillé avec le plus grand soin, d'abord, ces écrivains à la langue forte et savoureuse, dont la naïveté primesautière ne recule devant aucune hardiesse de langage , comme le P. Garasse , M'^ de Gournay , etc. ; ensuite , les au-
leurs comiques et les romanciers populaires ou bourgeois, comme Quinault, Boursault, Montfleury, Poisson, Regnard, etc., puis Chapelain, Sorel, Furetière, etc.; enfin les poètes burlescpies, comme Scarron, Saint-Amant, Loret, Dassoucy, chez lesquels nous trouvions nombre d'expressions d'un usage vulgaire, que nous aurions vainement cherchées parmi les classiques. Ceux-ci, d'ailleurs, n'ont point été négligés : on en verra la preuve dans nos fréquentes citations de Malherbe, Corneille, La Fontaine, Bossuet, Despréaux, Racine, etc. D'autres ressources se sont jointes à celles que nous fournissaient nos fiches : notre bibliothèque personnelle, qui compte de dix à douze mille volumes du xvii* siècle ou relatifs au xv!!"* siècle, nous a permis de consulter, sans dérangement aucun , sans fausses manœuvres et sans perte de temps, outre tes auteurs les plus variés, une collection comprenant tous les dictionnaires publiés, presque d'année en année, de i53o à la fin du xvii'' siècle, et une quantité considérable de grammaires et d'ouvrages sur la langue. Enfin , les lexiques compris dans l'admirable Collection des Grands Ecrivains nous ont été d'un grand secours : nous y avons pris, non tous les exemples qu'ils nous fournissaient, mais un grand nombre, en y joignant presque toujours des indications complémentaires. C'est h cette collection aussi, parce qu'il sera toujours facile de s'y reporter, que nous avons empnmté le texte de Molière , si consciencieusement donné par les savants éditeurs.
On s'étonnera peut-être que nous n'ayons presque jamais cité Littré : c'est que, d'une part, nous avons visé à ne pas faire double emploi avec son Dictionnaire; d'autre part, nous ne voulions pas, comme la plupart des lexiques, limiter nos citations à des membres de phrase contenant le mot sujet de l'article : nous tenions n rendre plus profitable la lecture de notre livre en offrant, autant que possible, des passages intéressants à divers titres.
Nous aurions fait plus et mieux , sans doute , si nous avions pu consulter des travaux analogues dont nous aurions cherché à reproduire les mérites , h éviter les défauts : nous n'avons trouvé aucun modèle ,
comme nous n'avons eu aucun collaborateur; aussi demandons-nous humblement au public lettré de tenir compte de nos efforts et de se montrer indulgent pour nos inévitables fautes. Eclairé par la critique, nous nous appliquerons à mériter plus complètement ses éloges lorsque nous serons en mesure de publier le nouvel ouvrage que nous avons osé entreprendre , un Lexique de la langue de Bosmet.
Aix-les-Bains, le lo novembre iSgS.
Ch.-L. LIVET,