Lexique des oeuvres de Brantôme
Si les auteurs des dictionnaires de la langue française, depuis Furetière jusqu'à M. Littré, ont mis plus ou moins à contribution les écrivains du XYP siècle^ si parfois un glossaire a été joint aux éditions récentes des poètes et des prosateurs de cette époque, il n'a pas encore été publié^ à ma connaissance, pour aucun de ces écrivains^ un travail spécial analogue à ceux dont plusieurs classiques du siècle suivant ont été l'objet dans ces derniers temps. L'édition de Brantôme, que j'ai commencée il y a tantôt seize ans, touche à sa fin et il m'a semblé qu'elle devait être complétée par un lexique qui^ suivant la manière dont il serait rédigé, présenterait peut-être une certaine utilité pour l'histoire de notre langue. Afin qu'il n'eût pas une étendue trop considérable, je me suis borné en général à y insérer les mots qui ne figurent point dans le Dictionnaire de l'Académie ou s'y trouvent soit avec une acception soit avec une forme différentes de celles que leur donne Brantôme. Ils sont suivis de citations qui permettront de contrôler les définitions dont je les ai accompagnés.
Ce qui peut rendre un pareil lexique assez intéres-
sant c'est que les ouvrages où Brantôme a déployé tant d'esprit et de talent, nous offrent ceci de particulier, qu'ils nous donnent une idée parfaitement exacte de la langue de la cour à l'époque où il y a vécu; et à ce propos, il est nécessaire d'entrer dans quelques explications.
La cour sous François V « donnoit loy à la France universelle, touchant le bon langage' », mais il n'en fut plus de même sous ses petit&-fils. Pendant qu'à la suite des controverses religieuses, notre langue prenait, sous la plume des écrivains protestants, un éclat, une <K>rrection et une force inconves jusqu'alors, un travail en sens inverse s'opérait à la cour. Calfamne de Médicis, du vivant de son mari, avidt déjà introduit près d'elle quelques-uns de ses eompatriotes ; ceux-^i accoururent en foule lorsqu'elle eut en mains le pouvoir, cr Pour quarante ou enqirante Italiens que f on voyoît autrefois à la cour, dit Henri Estienne, maintenant on y voiit une petite ItafKe. » Jamais la France n'avait subi une p^reifle invasion d'étrangers, et notre langue ne tarda pas à en sviAc le contre-coup.
De plus, lorsque la paix de Citeau-Cambrésis nous força d'abandonner le Piémcmt que nous avions glorieusement gardé pendant ipttts de vingt ans, les gentilshommes de l'armée d'occupation qui, pour la plupart, n'avaient qu'xme fort médiocre înstinction littéraire, rapportèrent à la coih*, outre }e laisser-aller grammatical du langage des canips, une foule <le locutions et de termes italiens dont ik se servirent^ et très souvent
I. H. Eftiame, p. 78 des i^aiogUÊ* dont nous paifons plus loin.
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en les estropiant ^ soit par habitude^ et pour plaire à la reine et à ses favoris florentins, soit pour faire pa* rade de leur savoir et de leurs services militaires « delà les monts ». Aussi grâce à ces causes diverses le bon vieux français subit-il> dans les classes élevées de la société^ une altération contre laquelle cherchèrent en vain à reagir les lettrés et, entre autres^ Henri. Estienne dans ses piquants Dialogues du nout^eau langage français itaUamzé*.
« De dise courtisans^ dit41 (p. 127), en exceptant ceux qui ont quelques lettres^ vous n'y en orriez pas huict parler vint mots (de ceux qui ne sont pas des plus ordinaires et vulgaires)^ sains et entiers et sans aucune dépravation. Ëncores y a-il bien d'avantage^ c'est que, comme si ce mal de dépraver ainsi le langage estet contagieux^ les uns le prennent tellement des autres que ceux mesmement qui ont des lettres en sont un peu infectez'. «Cette « dépravationi», le grand poète de l'époque^ Ronsard^ la signalait aussi en recommandant à ses disciples de « n!affecter par trop le parler de la cour^ lequel est quelquefois très
X. c Le» oourdMiis ne se sonoient que d^amuMer quelques mou noo^ ^rentx desquels, oa bien on mal, ils puissent faire la piaffe, s H. EsdcMBiey p. S58.
9. Dtti» Diaioguet du nouveau langage français itaàanUéj et autrement dêtgaÎMéj principalement entre les oourtisatts de ce temps. De plusieurs iioiiTeante& qui «mt accompagné oeite nou^eamé de langage. De quelques couxtisanismes modernes et de quelques singularités courtisanes* ques. — s. d. (Genève» 1578.) SiSp.» înrS. ilya en dcnc antreéditiôns données à Anvers en XS79 et xSS3, iii-i6. L* pwiîct de ces DialogBes entre Geltophileet Phîlansoim n'oceap» pas moins de Soi pages. Le second, où $gure un tnûsiÀaM iaterloeate«r»,fihila&ètlie, a »i pages de pbs (3ia).
3.H. Estienne donne aîUeuis ù[9. iS4.6t suivanies) des rè^^pour t bien ba f ba ri s e ret,aoléQiiff ••
mauvais, pour estre langage de damoiselles et jeunes gentilshommes qui font plus profession de bien combattre que de bien parler^ ».
C'est au moment où les influences italiennes sur la langue et la littérature^ aussi bien que sur les mœurs^ y étaient toute-puissantes que Brantôme arrivait à la cour. Il les subit comme les autres, soit en jeun^ homme qu'il était^ pour se conformer à la mode, soit pour montrer sa connaissance d'une langue qu'il avait parlée dans un long voyage au delà des Alpes'; et ses écrits nous représentent avec tant de fidélité le langage « courtisanesque » que l'on y rencontre la plupart des locutions ou des termes étrangers que Henri Estienne a cherché à ridiculiser. De plus, il avait voyagé en Espagne^ accompagné les troupes de Philippe n à la prise du Penon de Vêlez, fréquenté autant qu'il l'avait pu les Espagnols^ alors maîtres de presque toute l'Italie, et il ne laissait échapper aucune occasion de faire étalage de ce qu il appelle lui-même son « gentil parler » espagnol. Delà, l'emploi de nombreux mots castillans qu'il a francisés à sa manière; et, en voulant sans doute suivre un précepte que son ami Ronsard donnait aux poètes*^ il a augmenté encore la bigarrure de son langage, en y mê-
1. Abrégé de Part poétifue^'fXxifTeB^ édition de i6ss, in-f>, t. II, p. i6a8.
2. Henri Estienne Taurait certainement rangé parmi les courtisans « romipètes ayans désir de montrer leur sayoir ». Voy. p. 35.
3. a Tu sçaiiras dextrement choisir et approprier à ton œuTre les mots les plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmement tu n'en auras point de si bons n j de si propres en u nation ; et ne te faut soucier si les Tocables sont gascons, poicterins, normans, manceaux, lionnois ou d*autres pals, pourm qu'ils soient bons et quepro-
lant par-ci, par-là^ termes périgourdînsy qu'il ne m'a pas toujours été possible d'expliquer.
On voit qu'il méritait d'être rangé parmi les gentilshommes « les plus signalés de la cour », car, sui- , vant H. Estienne, c'étaient ceux là « qui entrelardoient plus leur langage » (p. 72).
L'introduction de mots nouveaux^ tirés en partie de l'italien ou de l'espagnol^ est surtout frappante dans les choses de la guerre. C'est là principalement que c( les termes estrangers se sont emparez des domiciles qu'avoyent les termes du pays et les ont chassez bien loing * ». Qu'on nous permette de citer un passage des Contes {rEuiraf}el qui nous en présente un tableau assez piquant :
a Lopolde^ dit-il, estoit avant-hier sur la lice de
Rennes et, voyant une compagnie de gens de
pied assez bien en ordre, dit que c*estoient de beaux piétons et advanturiers. Mais il luy fut tout court respondu que c'estoit une brave fanterie; auquel fut, de pareil intérest, répliqué : fantassins ou in&nterie. Il continua, disant n'avoir onc veu plus belles bandes^ où il luy fut dit que c'estoient escadres et régimens ; et^ pour avoir équivoquement pris tels mots Tun pour l'autre, savoir : escardes et reillemens, il fut presque en danger d*estre bien frotté. Jugea semblablement que l'un d'iceux avoit une belle salade, un casquet, un bassinet^ un cabasset sur sa teste: à quoy par plus de neuf fut dit: morion. Pécha encore plus lourdement^ car d'un heaume luy
prement ils signifient ce que tu veux dire. » Abrégé de Pari poétique OEuTres, 162a, t. II, p. i6s8.