Lexique sommaire de la langue du duc de Saint-Simon
En publiant ce Lexique, nous avons voulu présenter aux lecteurs des œuvres du Duc de Saint-Simon, sans aucune prétention scientifique , un simple essai sommaire, mais déjà instructif, sur la langue de ce grand écrivain.
La richesse, la variété, l'originalité, l'abondance du langage de Saint-Simon, peuvent soutenir sans peine la comparaison avec les modèles les plus achevés du Siècle de Louis XIV.
La langue de Saint-Simon est en général celle du XVIIe siècle; mais il s'y mêle, pour l'agrément de celui qui l'étudié, des restes de celle du XVIe siècle dans plus d'un archaïsme, et certaines innovations qui révèlent la venue du XVIIIe.
L'examen du style de Saint-Simon, l'étude grammaticale de sa phrase, la recherche littéraire des tours anciens ou nouveaux qu'il prend pour rendre sa pensée, avec une originalité inimitable, ne sont pas de notre domaine.
A la lecture des pages qui suivent, on partagera sans doute notre regret, quêtant de mots naturels, expressifs, bien français, aient été perdus par l'usage, même chez les lettrés.
Comme le dit Fénelon [Lettre sur les occupations de l'Académie française) : « Notre langue manque d'un « grand nombre de mots et de phrases, il semble qu'on l'a « gênée et appauvrie, et parfois le vieux langage se ^ fait regretter ».
Une partie de cette vieille langue a disparu, saignée à blanc, suivant l'expression de M. Emile Deschanel, par les Académistes et par la bégueulerie moderne, à laquelle l'Angleterre a tant contribué.
Pour nous, si nous avons été affligé des pertes, nous avons été stupéfait parfois de l'enrichissement de la langue du XX0 siècle par la création de certains termes dans la langue scientifique. On nous permettra do> citer le mot le plus long dont se soit accrue la langue française : Tctramctkylparadiamhlophcnylorthodoxiphcnylméthanc, créé pour désigner une substance propre à fabriquer le bleu verdàtre [Revue des Deux-Mondes 15 juin 1901 : Les fleurs, par Victor de Bled). Ce mot gigantesque ne nous console pas de la perte d'autres termes plus vivants et d'une allure moins malgache, dont usaient nos pères.
Quoi qu'il en soit, l'étude des mots n'est pas sans intérêt. Que de fois nous sommes-nous plu à la lecture de quelques pages d'un de nos bons dictionnaires! Peutêtre des amateurs des œuvres de Saint-Simon trouveront-ils quelque plaisir semblable, en voyant ici réunies les expressions les plus caractéristiques de sa manière d'écrire !
Chez le duc de Saint-Simon, on constatera, sans éton-
nement, que beaucoup d'images ou de métaphores sont empruntées à la langue de Ja vénerie; l'auteur les avait retenues de ses conversations avec Claude, son père, le louvetier de Louis XIII; car lui-même ne fut pas un amateur sérieux de la chasse.
Nous avons jugé utile de joindre à renumération alphabétique des mots l'étymologie qui leur est donnée par les maîtres de la science moderne. L'étymologie a d'autant plus d'intérêt qu'elle ne nous donne pas seulement la signification véritable des termes, mais qu'elle nous éclaire sur les origines de la langue française. Elle nous fait bien voir que celle-ci fut, pour une grande partie, le long développement de la langue vulgaire romaine. Elle révèle aussi l'influence sensible qu'exercèrent sur le langage de notre nation, soit de longues invasions, soit la venue en France, au XVIe et au XVIIe siècles de reines italiennes ou espagnoles. La cour, avec leurs modes, imita certaines de leurs façons de parler, et de la sorte plus d'un mot exotique s'acclimata chez nous.
On remarquera peut-être avec surprise, que , dans le cercle si limité cependant de nos recherches, l'étymologie d'un certain nombre de mots est demeurée fort douteuse, ou même inconnue; nous nous sommes résigné à ces lacunes; le temps n'est plus où l'on faisait hardiment descendre al fana à'eqaus. Nous avons donné les étymologies les plus probables, car, en pareille matière, la certitude fait souvent défaut.
Nous n'avons pas borné notre travail à rénumération
des mots pris en eux-mêmes et considérés isolément ; nous n'en avons pas exclu ces locutions originales et singulières qui, sous la plume de l'auteur, prennent une tournure neuve et saisissante par un rapprochement inattendu et par un sens particulier d'expressions connues.
Nous n'avons pas écarté davantage, de parti pris, certains mots qui sont d'un usage courant de nos jours et qui ne sont pas exclusivement propres à Saint-Simon. Dans plus d'un cas, nous avons voulu mettre en lumière de la sorte les modifications d'acceptions, les altérations de sens, et souvent les affaiblissements de termes autrefois plus expressifs et plus forts.
Nous avons poursuivi la composition de notre Lexique, d'après les idées que nous venons d'exprimer, en mettant à profit les recherches de nos érudits devanciers et spécialement les savants écrits de M. de Boislisle. M. de Boislisle a promis aux lecteurs de son édition définitive des Mémoires de Saint-Simon, un lexique complet dont nous n'avons encore malheureusement qu'une faible partie. Les travaux de MM. Chérucl, Hatzfeld, Arsène Darmesteter, Antoine Thomas, Littré et Brachet ont été souvent mis à contribution par nous dans une large mesure; spécialement, nous avons eu souvent recours au Dictionnaire de MM. Hatzfeld, Arsène Darmesteter , Antoine Thomas, publié en 1900 par Delagrave, sous le titre de : Dictionnaire de la langue française depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours. Nous avons trouvé dans cet excellent ouvrage diverses solutions que nous avons reproduites en indiquant leur origine.
Notre épée de chevet a toujours été cependant le dictionnaire de Littré, base de la linguistique française ; nous avons suivi l'édition publiée en 1873 par Hachette, sous le titre de Dictionnaire de la langue» fr ançaise .
Certains mots reviennent fréquemment dans les Mémoires de Saint-Simon; nous n'avons en général cité qu'un seul exemple d'une même expression.
Les citations empruntées à M. de Boislisle sont extraites de l'édition des Mémoires, en cours de publication dans la Collection des grands écrivains de France éditée par Hachette. Nous avons également relevé, mais en petit nombre, quelques expressions employées par Saint- Simon clans divers écrits, autres que les Mémoires, que M. Faugère a publiés à la môme librairie, sous le titre à' Œuvres inédites de Saint-Simon.
Pour abréger, les citations seront rapportées de la façon suivante :
B — de Boislisle.
C — Chéruel.
H — Dictionnaire de Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Thomas.
L — Dictionnaire de Littré.
Enfin l'édition de Saint-Simon à laquelle nous renvoyons pour les Mémoires est celle de MM. Chéruel et Ad. Régnier fils, en -21 volumes, parue, en 1873, chez Hachette. Les chiffres qui suivent l'indication de chaque mot se réfèrent, le premier au volume, le deuxième à la page des Mémoires de Saint-Simon, à défaut d'indication particulière.