MAGNÉTISME TERRESTRE
Vous savez, messieurs, qu^une aiguille aimantée, librement suspendue par son centre de gravité, prend une direction déterminée, fixe pour chaque lieu et pour chaque époque ; quand l'aiguille est écartée de sa position d'équilibre, elle y revient d'elle-même après un nombre plus ou moins grand d'oscillations, sous l'action de cette force particulière appelée intensité magnétique.
Le plan qui passe par l'aiguille et la verticale s'appelle méridien magnétique ; l'angle de ce plan avec le méridien du lieu porte le nom de déclinaison , et de variation en marine; en réalité, c'est l'azimuth de l'aiguille. Cette déclinaison, mesurée par la boussole, sert aux Chinois depuis plusieurs milliers d'années, disent-ils, et aux Européens depuis le xii" siècle, pour la conduite des navires, en donnant ainsi la connaissance de la direction suivie, quand tout autre point de repère fait défaut.
L'angle de cette aiguille avec l'horizon, ou hauteur de l'aiguille, s'appelle inclinaison; c'est le complément de ce que l'on peut appeler la distance zénithale de l'aiguille.
La détermination précise de la déclinaison et de Yinclinaisoîî, à chaque lieu et à chaque époque, nécessite ua nombre immense d'observations locales, séculaires, pour déterminer le caractère général du phénomène et le dégager des irrégularités accidentelles qui se font jour, là, plus encore ou autant que pour le phénomène thermal.
Quelle est la corrélation, le lien, la dépendance, qui rattache le magnétisme terrestre aux autres forces naturelles ? C'est là, messieurs, une des plus grandes questions de la philosophie générale, à laquelle il ne sera pas donné peut-être à notre âge de pouvoir complètement ré-
pondre, mais qui sera résolue par nos neveux ; car nous sommes dans la voie.
Au début, on ne reconnaissait la qualité d'aimant qu'à un certain minéral, mélange de sesquioxyde et de peroxyde de fer, puis au nickel. Notre grand Ampère (1) a fait faire au sujet un pas de géant, en montrant des relations intimes qui existent entre le magnétisme et l'électricité ; avec lui, la terre n'était plus qu'un gigantesque solénoide où la pensée pouvait concevoir un axe magnétique, deux pôles, un équateur, et tout son cortège de méridiens et de parallèles.
L'inclinaison est nulle à l'équateur magnétique, et elle atteint à ses deux pôles la valeur de 90 degrés. La variation change suivant les lieux, d'après la situation de leurs méridiens par rapport au méridien fondamental passant par le pôle magnétique.
Si le pôle magnétique était fixe et n'était pas animé d'un mouvement de translation sur la surface de la terre, on pourrait choisir le méridien naturel de ce pôle comme premier méridien, sans froisser aucun amour-propre national ; mais le déplacement du pôle magnétique, sur lequel je vais m'arrêter tout à l'heure, rend ce choix illusoire.
Ces prémisses générales rendent-elles compte des faits? Oui, si l'on examine les lignes générales dans les parages où de vastes étendues présentent une surface homogène. Non, si l'on voit les déviations anormales qui marquent à
(1) On ne saurait trop insister sur le caractère de jeunesse de notre humaine science^ dans toutes ses branches ; en ce qui concerne le magnétisme, on voit des hommes comme Humboldt et Gauss» nos contemporains, être les premiers à ébaucher les éléments de recherches et d'observations ; à leur suite, on peut citer entre autres Barlow, Hansteen, Duperrey, etc. Voyez le Traité de M. recquerel de l'iustitut.
chaque instant, comme pour la chaleur, Thétérogénélté de la surface et la prépondérance des causes locales.
L'équateur magnétique, ou ligne d'inclinaison zéro, pirésente de nombreuses brisures ; les intensités magnétiques changent par soubresauts ; les déclinaisons^ régulières en général sur tes océans, présentent entre autres deux lunettes saillantes, ou points singuliers : l'un en Sibérie, l'autre dans le Pacifique, entre les Sandwich et Otaïti« Évidemment là, certaines causes locales viennent perturber le côté général du phénomène. Malheureusement, sur mer, on ne peut observer que la déclinaison^ et même grossièrement; on n'y peut pas obtenir Y inclinaison^ qui exige la stabilité de T observatoire. L'une de ces deux variables, isolément obtenue, ne peut servir à rien pour TétaUblissement de la théorie ; on ne peut donc pas utiliser les lieux où le phénomène est le plus régulier, pour déduire ensuite des lois ainsi constituées les plus ou moins à faire intervenir dans chaque lieu d'après les irrégularités locales»
Malgré cela, on peut déjà préciser la nature du phéno« mène, en suivant la trace de Barlow, qui avait électrisé une sphère de métal et constaté l'action de cette sphère sur l'aiguille aimantée, dans des conditions analogues, mais régulières, à celles de nos observations terrestres.
Le pôle magnétique Nord se trouvait, en 1830, sur cette terre de Boothria Félix, auquel la reconnaissance de John Ross donna le nom du grand Anglais qui avait consacré une somme considérable à aider deux des plus illustres marins de l'Angleterre, dans l'accomplissement d'une expédition scientifique à laquelle l'Amirauté britannique avait refusé son concours.
Quant au pôle magnétique Sud, il n'est pas nécessaire ment sur le même diamètre que le premier, attendu que rien n'affirme que le barreau théorique à substituer à notre
terre béiérogëûe » soit nécessairement an barreau recti • ligne et non point brisé ou incurvé en passant parle centre; et cette raison seule détruirait toute la régularité des parallèles et des méridiens magnétiques»
Notre pôle de la terre, le pôle Nord magnétique, et un lieu, Paris, par exemple, forment on triangie où Ton connaît la distance de Paris au pôle, l'angle du méridien àe Paris avec le méridien magnétique, ou variation^ et la distance de Paris au pôle magnétique ou complètement de Y inclinaison.
On peut donc facilement calculer la distance du pôle magnétique au pôle de la terre, ainsi que la longitude magnétique.
En opérant sur un même lieu, Paris, par exemple, avec des observations séculaires^ on pourra connaître la loi générale qui préside à la rotation du pôle magnétique, en ayant ainsi une seule erreur particulière due à rinfluençe locale, infloence qui elle-même aura sa loi propre, ajoutam son effet à celui de la loi d'ensemble.
Ce mode d'élucidation est le seul qui puisse permettre de démêler une loi générale au sein de ce cbaos inextricable, en apparence, des observations recueillies dans chaque lieu (1).
En prenant les observations conjugnées de déclinaison et d'inclinaiscm pour Paris, et en calculant les valeurs polaires correspondantes, on peut construire la courbe qui serait décrite sur la surface de la terre par le pôle magnétique, dans le temps, si le globe en entier avait une constituticm^ homogène à celte de la ville cbmsie.
(1) Quelques chercheurs, en établissant des formules isolées d'interpolation sur le mouvement à Paris de la déclinaison et de Vinclinaison, ont méconnu gravement Tesprît intrinsèque du sujet, et ils ont donné par là une prewe de leur manque stbsda de sens idmliflque.
Puis, on devra calculer également, et construire toutes les courbes polaires qui seraient décrites, d'après les observations de tous les autres lieux.
Ces courbes sont-elles identiques? Affectent-elles une forme générale qui permette de dessiner une sorte de courbe moyenne pouvant correspondre à une loi d'ensemble?
On ne peut même pas répondre à ces questions préliminaires et élémentaires ! 11 n'y a guère que cinquante ans que Ton sait observer Y inclinaison, et encore ne Ta-t-on observée d'une manière suivie que sur quelques rares points, et sur aucun des points où le phénomène pourrait offrir le plus de régularité. On manque donc de données pour asseoir la loi expérimentale.
Or, rappelons-nous que si Newton a pu conquérir, comme le disait Lagrange, un nom sans rival dans l'histoire, puisqu'il n'y avait qu'un monde à découvrir, et que c'est lui qui a formulé sa loi ; du moins Newton a dû forcément s'appuyer sur les grandes lois expérimentales de Kepler, lois dont l'énoncé était le résultat du génie aux prises avec des groupes d'observations plusieurs fois séculaires.
De plus, nos courbes théoriques, règles des mouvements des cieux, ne dépeignent que des moyennes en deçà et au delà desquelles oscillent les véritables valeurs, par des écarts secondaires analogues à ceux de précession et de nutation.
Et pour la loi du mouvement du pôle magnétique, il doit y avoir une superposition d'un déplacement séculaire, puis annuel, puis diurne, chacun d'eux ayant sa loi propre dans le temps.
Ce n'est pas tout ; ce mot de /oe n'offre quelque intérêt à l'esprit de Thomme, qu'à la condition de se traduire par une formule simple et même linéaire^ ou proportionnalité
du premier degré; ainsi, lorsque Kepler étudiait les mouvements de la planète Mars, son intuition en quelque sorte divinatoire Ta conduit à constater la proportionnalité de la surface au temps ; cette magnifique loi des aires est en réalité fort complexe quand on veut calculer l'angle ou Tare parcouru, mais elle satisfait à cet attribut de la simplicité qui frappe si vivement Tintelligence.
Dans le cas du magnétisme, ces leçons du passé trouvent leur emploi. Quand bien même la courbe décrite par le pôle magnétique serait une circonférence ayant pour centre le pôle de la terre, on ne pourrait pas en conclure la loi du mouvement par un simple calcul proportionnel, s' appliquant à l'angle, ou à la surface décrite, ou à telle autre grandeur spéciale.
Le trait qu'on a marqué en rouge sur la figure n'a aucun caractère de vérité constatée ; il a pour but de préciser le sens de la question, sans plus. Ainsi, en 1663, la déclinaison étant nulle à Paris, le pôle magnétique pouvait être dans notre méridien, en se trouvant à une distance du pôle Nord égale à la différence entre l'inclinaison et la latitude; puis, en 1830, le pôle magnétique se trouvait au lieu indiqué.
Supposons que la courbe décrite soit une circonférence, et admettons la régularité du mouvement, il faudrait alors une période d'environ GOO ans pour que le pôle magnétique accomplisse sa révolution; en tous cas, on ne peut rien affirmer; ce ne sont là que des vues, non point des vérités.
Cette hypothèse, en dehors des balancements ou écarts annuels et diurnes, rend bien compte du sens général du phénomène; ainsi, avant 1663, la déclinaison était Est, puis elle devient zéro, puis elle passe à l'Ouest en croissant, puis elle reste stationnaire pendant le parcours dans
(ôâ )
la direction UDgeotielle, puis elle diminue revenant vers r£st pendant le parcours de la partie concave de la courbe.
En dedans de cette courbe supposée, on voit que la déclinaison ne peut pas avoir de maximurriy et qu'elle doit constamment marcher de la gauche vers la droite.
€ela est juste comme ensemble; mais les calculs faits avec les données de Paris ne s'accordent pas avec cette courbe, et il doit y avoir une influence locale donnant lieu paiement à un balancement autour d'une position moyenne se rattachant à la loi supposée.
Comme mode d'expérimentation, on pourrait composer un groupe d*aimants artificiels ou de solénoïdes dirigés séparément suivant les rayons d'une sphère, affectant ainsi la forme d'une pelote sur laquelle on a piqué des aiguilles. Chaque aimant isolé agirait sur une aiguille aimantée ; puis l'ensemble agirait à la façon d'un seul aimant commun dont la loi, comme équateur y axe et pôles ^ dépendrait des rapports entre les intensités de chaque aimant séparé.
Je ne saurais insister davantage sur ce point sans amener une discussion nécessairement hérissée de chiffres, et sans m'écarter du but de ce travail. Je me borne à dire que le phénomène du magnétisme terrestre est intimement uni à celui de Y insolation y et que la loi de dépendance entre ces deux phénomènes sera surprise ou dévoilée tôt ou tard. C'est une des questions considérables de la science contemporaine à laquelle des observations polaires bien conduites apporteraient un concours capital. Un observatoire complet, établi à demeure dans ces régions réservées, pourrait avancer d'un siècle l'ensemble des sciences physiques (1).
(1) La mesure de tous les genres de {grandeurs dont l'objet forme l'ensemble de notre science inorganique revient toujours, directement ou Indirecte-
Il est encore un phénomène célèbre, celui des aurores boréales, que l'on croit pouvoir rattacher, par un lien étroit de dépendance, à Félectricité et au magnétisme terrestre. Cette connexion a été niée parfois, en s* appuyant sur ce que Taiguille aimantée n'était pas toujours influencée, et d'une manière régulière, par la venue de l'aurore; mais tous ceux qui ont vu ce phénomène n'ont jamais émis un doute à ce sujet, quelle que soit d'ailleurs leur impossibilité d'expliquer sa loi. On paraît admettre que les cristaux ténus de neige et de grésil, en suspension dans les parties élevées de l'atmosphère, établissent une sorte de diaîne hétérogène et discontinue entre les mailles de laquelle s'effectuent des décharges électriques qui illuminent alors la coupole des cieux. Un travail récent et remarquable, inséré dans les Mémoires de U Institution Smitksonnienne de Wasinghton, cherche à établir que les aurores boréales se produisent seulement dans la zone des grands froids, comprise entre 70 et 80 degrés de latitude,
ment, à la mesure d'une longueur linéaire ou angulaire. Ainsi les surfaces, les volumes^ s'apprécient en combinant ensemble des grandeurs linéaires ; le poids se transforme en longueur par la romaine, d'après l'application du principe du levier; la chaleur se mesure par la dilatation linéaire de divers métaux ou liquides ; les lumières elles-mêmes peuvent être comparées entre elles au moyen des épaisseurs de lames liquides transparentes nécessaires pour absorber Tonde lumineuse ; des expériences précises effectuées d'après ces bases seraient des plus intéressantes en tant que photométrie; on croit par exemple que 600 mètres d'eau suffisent à éteindre la lumière du jour; les puissances de pénétration ou d'absorption seraient reliées mathématiquement entre elles, d'après les valeurs connues des indices de réfraction; il y a beaucoup à faire dans cette voie. De même on peut construire un petit appareil très-simple permettant d'apprécier la déclinaison et Vintensilé magnétique; en même temps que V inclinaison serait mesurée par une longueur linéairSy avec un petit calcul intermédiaire et quelques corrections. Cet appareil sera prochainement expérimenté à Paris, et s'il donne de bons résultats, il servira pendant l'expédition.
et que l'intérieur de cette zone ne semble pas contribuer à ces étranges et éblouissantes clartés. Cette affirmation, si elle était justifiée, servirait de nouvelle induction en faveur d'une influence électro-magnétique, influence accentuée d'une manière spéciale dans les régions de l'extrême froid.
Je puis renvoyer les amateurs de belles descriptions aux récits de nos explorateurs français du Spitzberg, dans le voyage où M. Xavier Marmier était historiographe. Je dirai seulement, d'après ce que j'ai vu, que l'aurore boréale, dans son état simple, quand elle est dépourvue de Y arc et de la couronne lumineuse, offre l'apparence de taches brillantes d'un blanc laiteux, d'une mobilité excessive, d'une allure saccadée à laquelle il est impossible de refuser le caractère fulgurant, ressemblant à des éclairs larges dont le mouvement^serait un peu ralenti, et dessinant sur la voûte céleste des figures bizarres, évoquant devant l'imagination le souvenir de ces fantastiques héros de ballades allemandes, se poursuivant en groupes dans le vague du rêve avec des vitesses vertigineuses.
En termes de physique élémentaire, on peut croire vraisemblablement que le ciel reproduit alors une sorte de gigantesque tube de Geissler^ où les décharges électriques font apparaître des lueurs analogues; cette expérience se reproduit journellement dans tous les cabinets de physique. En somme, sur ce sujet difficile, tout ce que l'on sait, c'est que l'on ne sait rien ; et ce n'est que par des observations polaires, bien vues par des hommes sachant voir, que Ton peut arriver à quelque coiinaissance.
En terminant l'exposé de ces divers jalons scientifiques, et avant de passer à l'examen de ce qui concerne les
glaces, permettez- moi, messieurs, d'ajouter quelques réflexions qui sont à leur vraie place. 11 s'agit, pour moi, de défendre une grande cause, qui est aussi maintenant la vôtre, la cause de l'expédition au pôle Nord. Je veux répondre à quelques objections qui m'ont été faites, et que je veux, non pas amoindrir, mais indiquer dans toute leur réelle ampleur.
— Pour aider à l'accomplissement d'un grand acte scientifique, on demande pour vous, et de tous, — m'at-on dit ou écrit, — un concours public et volontaire. Soit; nous ne méconnaissons ni l'importance technique, ni la hardiesse,ni même la poésie grandiose d'une pareille tentative. Mais, est-ce opportun? En quoi cela peut-il servir au progrès humain ? Comment espérez-vous passionner le public en faveur d'un projet qui ne touche pas à ses appétences et à ses besoins du présent? En quoi servirez- vous les grands intérêts qui se débattent? Quel ressort civilisateur peut résulter d'un succès? Nous vivons à l'époque la plus critique de l'histoire générale, époque de genèse, de luttes, d'angoisses, de croyances traditionnelles, de négations irritantes, de recherches profondes, d'aspirations ardentes et de mortels découragements ; et c'est à ce moment, pénible et rude entre tous, qui marque une heure épineuse et solennelle de la vie des nations, que vous proposez une recherche spéculative qui ne peut préoccuper que des savants réfugiés dans la solitude scientifique, ou vivant à l'écart du tumulte social, et qui n'effleure même pas les vives, légitimes et pressantes aspirations de la conscience humaine en ce jour. Ce sont là des joujoux scientifiques devant lesquels nous restons dédaigneux et froids,
— Messieurs, la conscience humaine, depuis l'ère moderne, a pris un point d'appui solide et un nouvel essor,
en s'étayint de la science. Tout est connexe dans le vaale- ] champ de la pensée. Il n'est pas une inconnue scientifiquedont laS'JiUtlon soit indifl'érente' au progrès général. Les philosophes tle la Grèce, qni s'amusaient à de vains jeux sur les sections coniques, ne soupçonnaient pas que denx mille aos' après eux, ces eourhes, leur distraction spéculative, serviraient à la réglementation des deux, et que, grâce à elles, l'ascronomie pourrait êlre fondre.
Or, le contre-coup ou la réaction de la science astronomique sur le développement de la pensée humaine est tet que si un cataclysme supprimait nos connaissances sous cerapport, l'humanité rétrograderait d'un bond jusqu'aux déités fantasques du vieil Olympe, en croyant encore à des caprices célestes, sans avoir la notion inflexible, nette, inébranlable, du grand mot de LOI, mot qui résume la plus haute conception que nous aient léguée deux ou trois siècles au plus de recherches scientifiques.
Ne jugeons pas d'après les bornes d'un étroit horizsK, en nous hitam de dire : Cela est utile; cela est inutile.
Rien n'est inulilel une monade imperceptible ne saurait être supprimée des mondes sans faire chanceler l' univers sur sa base. Oîi donc la mettre cette molécule à sousîraireî
L'ignorance est le véritible Iléau qui pèse sur l'honiTne; c'est là sa lâche originelle; et quiconque soalèvc un coin du voile de la nature, la grande Isia égyptienne, rend aux générations suivantes, s-inoo au temps présent, un service inappréciable. La conquête scientifique des denx pôles peut remcer et fécoiwler toutes les sciences. Or, la sciencegénérale, par ses réactions salutaires sur toutes les sources d'impulsions humaines, comme base légitime et inviolable de toutes croyances, est appelée à régenter le raond<!.
. TOUS le savez, se congèie ou se transfoi-œe en un corps solide appelé glace, à la température de zéro, quand elle est calme et pure. Diverses circonstances,, entre autres !e mouvement et les mélanges salins, peuvent retacdei- le [lOÎTit de congélation; ainsi l'eau chargée de sel ne se fige qu'à des températures- inférieures, qui peuvent môme aller jusqu'à 1 b degrés au-dessous de aéro dans l'extrême saturation.
Le phénomène des glaces est un des yAu3 irapoitants de la géographie physique, et à ce titre, il rentre tout spécialement parmi les objets d'études de notre Société.
Bans le mouvement général de circniation des eaii\ qui joue sur notre terre uti rôle analogoe à celni du sang artériel et du sang veineux dans l'économie animale, on voit ces eaux, évaporées par l'action des rayons solaires, se déposer soiig forme de pluies, brouillards, neiges, snr les hautes cimes de montagnes et dans les régions froides, et donner naissance à des glaciers qui se déchargent tantôt lentement, tantôt brusquement, pour produire les fleuves, et l'Ëtourner ainsi à l'état liqnide sous l'influence de celte même chaleur qui les avait engendrés.
Eu combinant les conditions particulières de latitude et d'épaisseur atmosphérique, on se rend compte, dans chaque lieu, de la hauteur à laquelle se déposent les neiges persistantes, depuis 5000 mètres sous l'équateur jusqu'au niveau de la mer dans les extrêmes régions froides du sud et du nord; dans ces zones des neiges, il se forme d'abord des masses agglutinées connues sous le nom de nevés, qui passent ensuite à l'état de glace trans-
parente, et n'affectant plus alors la forme globuleuse ou granuleuse qui apparaît dans la niasse lorsqu'elle est à son premier état.
Le phénomène glaciaire atteint une intensité extraordinaire dans les parages voisins des pôles, et c'est même la barrière qui, semblable au dragon de la Colchide, a entravé jusqu'ici tous les efforts pour explorer ces régions inconnues, et qui se dresse à notre encontre pour nous en défendre l'entrée.
Far une suite d'observations patientes et judicieuses effectuées principalement dans le massif des Alpes, on est arrivé à connaître comment le glacier se forme sous le nevéy comment il grandit, quelle est à peu près sa loi de croissance (1), comment il se meut, et s'étend latéralement par suite surtout de la regélation, en striant les roches sur lesquelles il s'appuie; et comment, enfin, il tend à se résoudre en eau ou à remonter à sa source par un changement d'état.
Dans un excellent petit livre, récemment publié, notre collègue M. William Hûber (2), a exposé l'état de nos connaissances sur la glaciologie^ terme hybride, mais consacré. Ces lois sont les mêmes pour toutes les latitudes, quoique par des altitudes différentes; et les glaciers miniatures des Alpes peuvent donner une idée des gigantesques
(i) U convient d'observer que cette loi de croissance des glaciers ne peut pas être illimitée en hauteur. A partir d'une certaine élévation, variable avec la latitude, la raréfaction de l'air dans les trop hautes régions ne permet plus le transport des vapeurs qui doivent se déposer ensuite ou se transformer en neige. Les plus hautes cimes de THymalaya doivent être en roc entièrement dénudé. M. William Hiiber n'a pas oublié d'insister sur ce point.
(2) Je suis heureux de saisir cette occasion pour pouvoir signaler aussi la magnifique publication de notre collègue M. Elisée Reclus : La Terre^ DescnpLion des phénomènes de la vie du globe. Ce beau livre vient dô paraître.
formations polaires comme une humble plante peut faire juger d'un arbre colossal.
Deux glaciers de la côte ouest du Groenland, situés vers le 78' parallèle, Tun vers le milieu environ du détroit de Smith ou de Kennedy, l'autre un peu avant, le glacier de Humboldt et celui du frère John, ont été particulièrement étudiés par Kane et Hayes, dans leurs explorations de 1854 et de 1861.
La neige s'accumule, forme un neve compacte, se transforme en glace ; le massif augmente ; la regélation se produit; et, enfin, à la longue, une partie du glacier se trouve lancée à Feau, dans la saison favorable, pour apparaître comme une montagne flottante ou ice-berg.
Nous avons vu comment le fait de l'insolation produit des différences de températures énormes dans les régions polaires, différences sans analogie avec les grandeurs équivalentes des climats tempérés. Les brisures ou fissures se produisent donc au sein du glacier avec une intensité proportionnelle à la cause génératrice; les eaux de fusion qui s'introduisent de la surface, dans ces fissures, se retrouvent alors soumises à un contact qui les congèle à nouveau ; puis l'augmentation considérable de volume que subit cette eau d'infiltration en se changeant en glace produit un effort d'expansion qui agrandit le glacier, et parfois le disloque et le décharge en partie dans la mer; c'est en cela que consiste la regélation. C'est en mai, juin et juillet, dans le Nord, en novembre, décembre et janvier dans le Sud, que ces phénomènes sont les plus intenses.
Le glacier, quand le profil des terres lui permet de s'établir, grandit pendant tout l'hiver, reste parfois plusieurs années ou plusieurs siècles sans se désagréger ou sans se décharger; puis, à sa limite, il retombe à l'eau pour rentrer dans le torrent circulatoire, et pour être jusqu'au moment de sa fusion le jouet des courants et des vents.
pression pénible et lugubre; il semble, par instant, que la nature s'entrevoit tout entière comme à travers une sorte de suaire ou de linceul de gaze.
Ce sont là des embryons de banquise. S'il vient un grand froid, tout se coagule, moitié glace d'eau douce, transparente, verte, moitié wev^ granuleux, neige agglutinée; puis, si la neige retombe, la mer se prend sur de vastes espaces ; à la saison d'hiver, elle se congèle probablement d'un bout à l'autre, dans la zone des froids, et Ton passe en traîneau d'Asie en Amérique. Quand arrivent les fortes chaleurs de juin, tout se disloque; c'est la débâcle, dont les débris forment d'immenses banquises ou champs de glace^ ice-fields. Il n'est pas rare de rencontrer des plaques ayant plusieurs kilomètres de superficie; cette glace de mer est peu épaisse ; vers les côtes, elle s'accroît sur place ; mais au large, elle n'émerge pas de plus d'un mètre; elle est très- hétérogène, sans transparence, d'un blanc laiteux, et elle ne recèle jamais aucun débris terrestre ou végétal. De loin, du haut de la mâture, ces surfaces semblent polies et unies comme un miroir; en réalité, elles sont fort rugueuses et rappellent les ondulations que présentent l'aspect de nos champs couverts de neige, quand la bise en a plissé le manteau blanc, grenu et cristallin. Le marin expérimenté ne doit pas pénétrer dans la mer Arctique avant que la débâcle ne soit accusée.
Dans tous les lieux où il y a des champs de glace, il y a de vastes superficies de mer; si les ice-bergs sont mêlés à ces champs^ c'est qu'ils viennent du dehors, sous l'impulsion des courants ou des vents.
Vers le nord-ouest du Spîtzberg, il y a des champs de glace et une eau profonde; Parry l'a constaté aussi bien que ses successeurs.
Dans la mer Arctique, après le détroit de Behring
jusque par delà le 73® degré nord, on ne voit que des champs de glace.
C'est une des raisons fondamentales qui m'ont fait préérer la voie de Behring comme la plus propre, et peutêtre même la seule, pour nous permettre d'atteindre le pôle.
Ainsi, Ton peut considérer comme un fait établi : que Yice-berg naît à terre et meurt à l'Océan, tandis que Yicefield a une origine entièrement maritime. Donc, et j'insiste : Terre au pôle Sud! mer au pôle Nord! D'autres motifs encore viennent corroborer cette affirmation.
En me bornant à ces indications sommaires et strictement resserrées dans les limites de mon but spécial, je dois rappeler que, malgré les sagaces travaux de Tyndall et de ses prédécesseurs, l'étude glaciaire exigera encore de longs et pénibles efforts pour nous permettre de répondre à nombre de questions d'une importance capitale ; les recherches doivent être dirigées principalement vers les deux pôles. C'est là, dans ces lieux témoins actuels de celte période glaciaire qui a joué un si grand rôle géologique dans l'histoire physique de notre globe, que sont déposées les clefs de nombreux mystères à dévoiler; c'est aux pôles, et seulement là, que nous trouverons les plus précieux et les plus féconds enseignements.
Pour préciser le caractère de réaction ou d'influence mutuelle de chaque ordre scientifique, même inférieur, sur tous les autres ordres, même les plus hauts, je puis mentionner tout particulièrement une théorie générale des déluges qui fit bruit il y a quelque vingt ans, et qui montre comment un humble problème de glace peut à lui seul remuer toutes nos conceptions générales sur le monde, sur nos traditions, sur nos croyances, sur notre histoire, et même sur l'astronomie d'observation I
On paraissait admettre que l'accumulation des glaces aux deux pôles, dans des périodes dix fois séculaires, donnait lieu à des protubérances assez fortes pour cbajiger la distribution des masses et des poids sur notre sphéroïde, et pour changer, eo conséquence, la position de l'axe de rotation, surtout quand une décharge générale des glacier» transportait brusquement les montagnes de glace sur d'autres points de la surface.
L'axe de la terre étant modilié, les mers repreouent un nouvel équilibre, recouvrent certains points, font émerger des continents nouveaux et produisent un déluge. Les climats sont également modifiés; tels parages, comme ceux de la Sibérie, où l'on retrouve enfouis dans la glace les grands herbivores des pays tropicaux, sont plongés dans les zones froides, tandis que d'autres lieux où la période glaciaire s'exerçait avec énergie, sont appelés à jouir de climats chauds ou tempérés. De plus, les constantes astronomiques sont aussi modifiées, le jour sidéral change, la précessiou varie, et la lune est influencée.
Or, la terre a un volume de 1700 millions de lieues cubes qui représentent un poids â fois plus grand, eu égard à sa densité moyenne. Une liene cube équivaut à 6i milliards de tonnes. Les poids de ce grand corps sont distribués symétriquement autour de l'axe principal de rolatioD, axe qui dérive de la nature des choses, d'après la loi intégrale des moments d'inertie de tous les poids en jeu, en raison du carré des distances. D'après ces chiffres, vous jugerez quelle masse de glaces serait nécessaire pour modifier la position de cet axe, et si l'on peut admettre pareille cause diluvienne. Mathématiquement parlant, on peut bien prouver que la volonté humaine saurait suffire à modifier le jour sidéral ou l'axe de rotation. Ainsi, en quelques siècles, on pourrait déplacer, je suppose, la butte de
l'Hymalaya, butte saos pareille, et produire ainsi une modjGcation; mais, pratiquement, cette uoâiûcatiou nesecait sensible pour auoun de nos moyens d'ohservatioa, et le poids d'uB uionstique, comparé k celui d'un éléphant, donnerait un rapport relativement gigantesque.
Il est à croire que les plus puissants phénomènes naturels, tels que gladaires, ou soulèvements âe chaînes de montagnes, qui s'acconaplissenl sur la croûte terrestre, sont euxm^ses impuissants k produire des modiiications sensibles.
On a donné un autre motif isolé, ne pouvant servir qu'à expliquer un seul déplacement de l'axe terrestre, que je cite en passant sans vouloir le discuter ou le juger. En s'étayant d'une soi-disant ti'aditioD préhistorique, imié' séléni/e, d'après laquelle la lune, à une certaine époque, n'exi^ût pas dans les cieux, on a expliqué que cette lune alors fafâait corpe a^vec la terre, et qu'elle en avait été d^ tachée par ira violent cataclysme. En unt que calcul de poids, cette raison serait valable puisque la masse de la Inné est un quarante-neuvième de celle de la terre, mais...
En fait de science, on ne saïu'ait trop insister sur la nécessilé de réglementer l'essor de l'imagination la plus heureuse, par le contrôle sévère et brutal du chiffre. Le génie même, et l'histoire en offre une multitude de preuves, peut se perdre en lourds écarts sans cette pondération précieuse, juge suprême dont le verdict approuve, ou bien condamne, et sans appel.
i\ous avons vu que les températures extrêmes de l'été ne sont pas accusées par le thermomètre, dans les régions glaciaires, au moment du maximum de l'insolation ; en effet, chaque kilogramme de glace exige, pour se fondre, l'absorption de soixanie-dix-neuf calories ; et le thermomètre qui n'est pas influencé par cette chaleur latente, ne peut monter qu'après la dépense correspondante de chaleur. De
ce fait fort juste, on a cru pouvoir conclure, récemment, que la prétendue perturbation dans notre climature provenait des grands glaciers du Groenland à la suite de leur décharge dans l'Atlantique. En soumettant cette explication au contrôle d'un calcul grossier, mais suffisamment approché, on trouve que le nombre des calories nécessaires pour modifier d'un degré la température de la zone tempérée, ne peut pas être fourni par les glaces de provenance groenlandaise; cette raison est donc insufiisante pour rendre compte d'un refroidissement accidentel, d'ailleurs exagéré, ou inexact.