CHAPITRE XV
l'hérédité et le progrès social.
Nous n'avons jusqu'ici envisagé le sujet de l'hérédité biologique que dans ses rapports avec les races et les individus en état de santé ou de maladie. Nous avons essayé d'en dégager les lois, en prenant pour base les résultats bien constatés de l'observation et de l'expérience, et d'en faire une application exacte aux cas particuliers, surtout aux états morbides où, à notre connaissance, elle avait le plus besoin d'être précisée,' la notion y ayant été obscurcie par les auteurs qui nous ont précédé. C'est cette notion principalement qu'il importait de rendre nette, afin que les faits qui s'y rapportent devinssent clairs. Peut-être pouvons-nous nous flatter d'y avoir réussi. En tout cas tel a été le but de nos efforts.
Maintenant, avant d'abandonner ce sujet, nous allons tenter de nous élever jusqu'à des considérations d'un ordre encore plus général, dont les historiens et les politiques pourraient sans doute tirer quelque profit, les uns dans leurs interprétations des événements, les autres dans leurs combinaisons. Les ouvrages des premiers et les actes des seconds semblent s'être toujours un peu trop sentis de ce que leur culture intellectuelle, cette haute culture dont on a tant parlé dans leur monde en ces derniers temps, n'a pas été assez scientifique et est restée trop subjective. Ils y ont acquis une forte tendance à ne
considérer les sociétés liumaines que comme des agglomérations d'âmes, sur lesquelles la volonté plus ou moins puissante de quelques individualités peut agir à son gré. Ils s'y sont surtout imprégnés de cotte fausse notion, dérivée de la philosophie spiritualiste fort en honneur encore dans nos universités, que l'homme est le môme partout, sous les différences seulement superficielles qu'il présente. En fait il n'en va cependant pas ainsi.
D'un autre côté, le domaine de l'histoire et celui de la politique, réunis sous le vocahle nouveau de sociologie, ont été envahis par ce qu'on appelle la doctrine de l'évolution. A cette doctrine sont venus de toutes parts des adeptes, renchérissant à qui mieux mieux sur les idées de son fondateur, et dont la plupart n"en connaissent visiblement que des fragments de seconde main. Tandis que celui-là ne l'a présentée, vaste conception d'ailleurs du monde organique, que comme une hypothèse non improbable et ne l'a nulle part affirmée comme certaine, ils n'hésitent point, eux, à la tenir pour la représentation exacte de la réalité. Les uns y ont été amenés par le désir non dissimulé de réagir contre les anciens dogmes. Ils s'avouent sans détour partisans de la philosophie matérialiste. Les autres, à l'opposé, n'y voient que le moyen employé par le créateur pour accomplir ses desseins, qu'ils se montrent tout heureux de pouvoir ainsi expliquer. Les adeptes de la doctrine se sont en effet recrutés dans tous les camps philosophiques, spiritualistes, matérialistes, panthéistes, etc., ce qui montrerait suffisamment que tous ont le trait commun de raisonner sur des conceptions purement imaginaires, sur des hypothèses non vérifiables, dont quelques-uns sont arrivés à se persuader que c'étaient des vérités scientifiques.
C'est le cas de celle dont il s'agit ici et qui, appliquée à l'objet dont nous nous occupons, a donné matière à de copieuses dissertations oii elle n'avait vraiment rien à voir. Que les sociétés humaines, en tant que sociétés, évoluent.
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c'est ce qui n'est pas contestable. Ce sont de véritables-organismes, et à ce titre elles ont, comme l'orgamsme individuel, des phases de développement, une enfance, une adolescence, un âge adulte, une maturité et une viedlesse. On en a môme vu mourir ou disparaître. Est-ce à dire que toutes obéissent à la môme loi d'évolution et qu'il n'y en ait point d'immuables ou à peu près, que tous les hommes aient la môme origine, et que toutes les sociétés aient fatalement passé par les mômes phases de développement? De ce qu'on y découvre, en remontant vers le passé jusqu'aux temps préhistoriques, des analogies, convient-il de prendre ces analogies pour des identités ? Oui, quand on cherche des preuves à l'appui d'une doctrine préconçue ; non, quand on se préoccupe seulement de trouver la vérité, l'esprit vraiment libre de toute conception doctrinale, comme il convient en matière scientifique, où les faits seuls ont une valeur réelle.
Laissons donc de côté toutes ces conceptions philosophiques, dont notre éducation classique nous a si malheureusement imprégnés, et mettons-nous, pour aborder notre sujet, simplement à la recherche des faits, que nos exposés antérieurs nous permettront, je crois, d'interpréter exactement. L'ethnologie et l'ethnographie des nations, non plus que leur histoire, ne sont pas encore assez avancées pour que nous puissions en emprunter à toutes, même à beaucoup. Mais sachant, ainsi qu'on l'a établi, que les lois de l'hérédité sont communes à tous les êtres organisés qui se reproduisent par génération, il va de soi que ce qu'il nous est permis de constater chez quelques-unes de celles qui nous sont le mieux connues ne peut manquer de se produire chez les autres. Or, ce qui se produit et ce que je me propose de montrer comme résultant de nos études, c'est que partout l'hérédité est un obstacle au progrès social, non pas un obstacle capable de l'arrêter, mais qui contribue puissamment à ralentir sa marche. Et c'est justement l'erreur des sociologistes par-
tisans de la doctrine évolutionniste ou darwinienne d'avoir au contraire cru qu'elle la favorisait, comme c'est celle des classiques de n'en avoir jamais tenu aucun compte ou de l'avoir mal connue.
Les sociétés humaines ou les nations sont composées de races. Presque toutes en comptent plusieurs, plus ou moins mélangées entre elles. Ces races se distinguent par des caractères morphologiques qui déterminent le type normal ou spécifique de chacune d'elles. Ce type a jusqu'à présent résisté, quoi qu'on en dise, à toutes les variations du milieu. Aussi loin qu'on puisse remonter dans le temps on le retrouve, pour chacune, tel qu'il se présente encore aujourd'hui. C'est ce que nous apprennent les recherches anthropologiques sérieuses. Les variations observées ne portent que sur des attributs d'ordre tout à fait secondaire, susceptibles d'amplification ou de réduction, qui n'influencent en rien l'architecture du type. C'est Ja confusion de ces attributs secondaires variables avec les caractères typiques fixes, et l'absence de définition nette, qui se rencontre à tout instant dans les ouvrages de l'école dite transformiste, à commencer par ceux de son chef, sans parler des variations purement supposées, qui sont cause des erreurs de cette école et font prendre le change sur la valeur de ses affirmations. Il se peut que sa conception fondamentale sur l'origine des espèces organiques soit vraie. En tout cas on ne peut lui refuser la qualité d'hypothèse intéressante et même séduisante, digne d'un grand esprit. Mais nous n'en avons aucune preuve expérimentale, et au contraire toutes celles tirées de l'observation qu'on a voulu en donner se tournent contre elle. L'hérédité môme, qui devrait, d'après la doctrine, en suite de la sélection naturelle permettant la seule reproduction des plus aptes, assurer la conservation des variations progressives, est précisément ce qui agit, d'après l'expérience, en sens opposé. Nous avons vu que l'hérédité de race est la plus puissante de toutes et qu'elle finit tou-
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iours par prévaloir contre tous les autres modes du phénomène héréditaire, notamment contre l'hérédité mdividuelle. Depuis le temps que, dans les sociétés humâmes, les races se mélangent de tant de façons par des croisements de toute sorte, leurs types naturels n'en ont pas moins persisté. Troublés un instant par ces croisements, ils se rétablissent bientôt par réversion aux formes ancestrales. Telles les espèces de chiens de notre époque, figurés déjà sur les monuments de l'antique Egypte, dont il a été parlé. Telles toutes les espèces animales qui nous sont le mieux connues. L'hérédité les conserve, en raison des lois que nous avons exposées et, je crois, démontrées d'une manière qui défie toute objection, avec une persistance que l'avenir ne démentira sans doute point.
Mais les races n'ont pas seulement des caractères morphologiques qui les font reconnaître et distinguer à la vue. Chacune a ses aptitudes physiologiques propres et notamment sa mentalité particulière, qui nous intéresse avant tout ici. Ces aptitudes sont susceptibles, par la culture, d'acquérir des développements qui deviennent ensuite, comme on l'a vu, transmissibles par l'hérédité. Si elles peuvent se développer ou se restreindre, se diriger dans tel ou tel sens, si en un mot elles sont susceptibles d'éducation, il ne parait point qu'elles puissent être créées, qu'on les puisse faire naître dans une race qui en serait naturellement dépourvue. Et c'est cependant une erreur commune de croire qu'il en est autrement. Et cette erreur a été partagée parles plus grands esprits. On entend parler souvent, par exemple, de religion universelle, de morale universelle et éternelle, comme si l'on ne savait pas que l'humanité se partage, sous le rapport rehgieux, qui est un des modes les plus accusés de la mentalité, au moins en deux fractions absolument opposées. Qu'est-ce qu'il y a de commun entre le bouddhisme oriental et le déisme occidental? Et qui est-ce qui, à moins de méconnaître absolument les enseignements de l'histoire et ceux de
rethnographie, pourrait contester sérieusement que la morale est relative aux temps et aux lieux? Telle chose que nous considérons aujourd'hui comme immoralen'étaitelle pas tenue par nos ancêtres pour parfaitement licite?
Renan a répété bien des fois que l'immobilité des peuples sémitiques, leur répulsion pour tout progrès, était due uniquement au fatalisme de leur religion. Sans doute les croyances mahométanes ne sont point de celles qui peuvent pousser à la recherche du mieux. Mais c'est à coup sûr se faire une forte illusion de penser qu'il eût été au pouvoir de Mahomet, quelque grands que fussent son autorité et son prestige, d'imposer ces croyances à son peuple, si celui-ci n'y avait pas été disposé par ses aptitudes naturelles mômes. Est-ce que le martyre des premiers chrétiens a empêché le christianisme de s'emparer du monde occidental? On est plutôt tenté d'admettre qu'il a au contraire favorisé son extension. Et le massacre des Albigeois, et les dragonnades des Cévennes, et tant d'autres violences de même ordre, quels effets cela a-t-il eus sur les schismes qui se sont produits? Non, les croyances ne s'imposent pas ! En ces matières, chaque peuple, chaque race, obéit à sa mentalité particulière. Les initiateurs qui semblent les avoir fait prévaloir sont ceux qui ont eu l'habileté de comprendre cette mentalité et de la diriger dans le sens de leurs desseins. Il eût été aussi impossible à Mahomet de faire des Syro-Arabes des chrétiens qu'aux fondateurs du christianisme d'amener au fatalisme musulman les peuples dits de race latine. Les races, comme les individus, ne tombent que du côté où elles penchent. L'éducation classique, si fortement subjective, entraîne toujours à donner, dans les événements historiques, une importance exagérée aux individualités. De même dans les choses de la politique. Leur influence n'est assurément ni nulle ni négligeable. A un moment donné ces individualités trouvent la formule saisissante de ce qui est encore à l'état de vague aspiration dans les esprits de la masse :
L'HÉRÉDITÉ ET LE PROGRÈS SOCIAL. *il elles marquent la route et elles sont suivies. Si la notion fruste n'y existait pas préalablement, elles ne réussiraient point à l'y faire pénétrer.
La comparaison de deux des nations européennes, la nôtre et la nation allemande, toutes deux de mômes croyances religieuses et de môme culture intellectuelle, va nous montrer que chacune a bien sa mentalité propre, et qu'il en est dès lors ainsi pour toutes les autres. Toutes ont assurément des traits communs, qui appartiennent à l'humanité entière. Parmi ces traits communs on a rangé la religiosité dont on a voulu faire la caractéristique d'un prétendu règne humain. La réalité est venue trop de fois lui donner des démentis pour que ce règne éphémère ait pu subsister. Il faut bien se résigner, quand on étudie avec compétence certaines races humaines de laMélanésie et de l'Afrique australe, à reconnaître que leurs grossières superstitions n'ont rien du caractère religieux, et que par conséquent rien ne les sépare de l'animalité, pas môme leur qualité de primates, puisqu'elle leur est commune avec les singes dits anthropoïdes. Pas plus fondés, scientifiquement, ne sont ceux qui veulent, par contre, faire admettre la dérivation des uns aux autres. La méthode scientifique exige qu'on s'en tienne à la constatation de ce qui est. Mais si le sentiment religieux, essentiellement caractérisé par la notion d'une vie future se continuant après la mort en un lieu quelconque, ne se rencontre point chez toutes les races humaines, il n'en est pas moins vrai qu'il y est très général, et que s'il est vrai aussi que chez les plus avancées en civilisation il se trouve des individualités qu'il a complètement abandonnées, elles ne forment qu'une minime exception. Se pourrait-il qu'il y disparût tout à fait, avec le temps? Certaines personnes l'espèrent et s'en flattent. Bien que je sois, pour mon compte, à cet égard absolument émancipé, je crois qu'il est au moins permis d'en douter. En tout cas ce n'est pas la philosophie matérialiste, soit dit en passant,
qui pourrait en hâter le moment, car elle ne fait que substituer une conception métaphysique à celle qu'elle voudrait remplacer, et l'on sait que cette conception ne date pas d'hier, puisque Lucrèce l'a déjà formulée. Si elle doit disparaître, si elle n'est pas inhérente à la mentalité générale de nos races ainsi que j'ai forte tendance à le penser, c'est seulement la science positive qui, par sa diffusion, la remplacera en lui substituant le sentiment de la réalité. Mais encore un coup, il ne semble point que ce moment soit près d'arriver. On en verra plus loin le motif.
Toujours est-il, en reprenant notre propos, que les races ont dans leur mentalité des traits communs qui les rapprochent et aussi des traits distincts qui les séparent. C'est de ces derniers que nous devons nous occuper dans notre comparaison.
Au moment de la conquête romaine on divisait notre pays en deux régions, dont l'une était la Gaule celtique et l'autre la Gaule belgique. La première était habitée par ceux que les historiens ont nommés les Celtes et qui s'appelaient ainsi eux-mêmes, d'après César, et la seconde par ceux qu'ils ont appelés Kymris. Sous ces deux noms, dont le dernier n'a été accepté ni par les archéologues, ni par les anthropologistes, il y avait sûrement au moins deux races fort distinctes par leur type physique, et vraisemblablement davantage. Les uns, les Celtes, étaient bruns, les autres blonds. On sait maintenant que les premiers n'habitaient pas seulement la partie des Gaules située au-dessous de la Loire, et que sur cette partie ils n'étaient pas seuls.
Quoi qu'il en soit, et sans pénétrer plus avant dans l'ethnologie des anciens habitants de notre pays, qui a fait en ces derniers temps l'objet de nombreuses recherches poursuivies par tous les moyens qu'une telle étude comporte, nous avons au sujet de leur caractéristique mentale dominante des renseignements sur lesquels tous les historiens ont toujours été d'accord. La diversité des
L'HÉRÉDITÉ ET LE PROGRÈS SOCIAL. 413 races et leurs mélanges infaillibles ne pouvaient empêcher que les Gaulois eussent un tempérament commun et des institutions au moins analogues, sinon identiques, sur toutes les parties du territoire qu'ils habitaient. Ils formaient une confédération de petits peuples reliés par leur culte. Nous savons qu'ils étaient braves, guerriers, indépendants, aimant à choisir leurs chefs, impatients de toute autorité, glorieux, artistes amoureux de la forme et surtout de la couleur, volontiers indisciplinés et prompts aux divisions, chatouilleux sur le point d'honneur, inter- . rupteurs incorrigibles dans les assemblées.
Tel était, avant la période gallo-romaine, le fond du caractère gaulois. L'acte de Brennus, entre autres, en est un signe. La civilisation gréco-latine en est venue polir les aspérités, mais non pas le changer. Après avoir lutté avec acharnement contre les légions romaines, définitivement vaincus par suite de leurs incurables divisions, les habitants des Gaules ont fini par s'assimiler leurs vainqueurs, puis par devenir avec eux la proie des Germains, entraînés par la chute de l'Empire romain, due à la décadence des mœurs. Là commence cette longue période de féodalité par laquelle la mentalité germanique s'est affirmée chez nous de conquête en conquête, alliant bientôt à la violence du guerrier le pouvoir spirituel de l'évêque, jusqu'à ce qu'elle atteignît son apogée sous le sceptre de Charlemagne, empereur d'Occident. Opprimé, foulé, mélangé d'éléments nouveaux et réduit à l'état le plus misérable, notre ancien peuple de Gaule, de caractère si fier, ne supportait pas sans impatience le joug de fer sous lequel il était courbé. L'histoire est pleine de ses révoltes toujours réprimées dans le sang. Depuis le commencement du XI" siècle il n'a pas cessé de lutter, avec des fortunes diverses, contre ses oppresseurs pour son affranchissement, obéissant à son instinct démocratique. Invoquant d'abord l'appui de ses rois contre les exactions des seigneurs féodaux, il a fait ensuite cause commune
avec eux, avec Louis XI et Richelieu, pour arriver à l'unité française par la monarchie ahsolue, qui atteignit son apogée sous le règne de Louis XIV, comme s'il avait voulu, en réduisant son ennemi à une seule tète, s'en débarrasser plus aisément. Alors la noblesse matée, ruinée et avilie, ne comptait plus. C'en était fait du régime féodal. Par contre, les lettres et les sciences avaient pris un essor jusqu'alors inconnu, et la Révolution française se préparait. Elle ne pouvait pas tarder à éclater. Les indignes successeurs de celui qu'on a appelé le Grand Roi l'avaient rendue inévitable.
C'est dans cet événement amené de si longue main et dont il n'y a certes aucun analogue dans l'histoire universelle, que s'est bien montrée sous tous ses aspects la constitution mentale de la nation française, héritière des anciens Gaulois. Au milieu des plus terribles péripéties par lesquelles aucun peuple ait jamais passé, ayant à lutter pour son existence même et obligée pour cela d'avoir recours aux moyens les plus violents, aussi bien contre ses ennemis de l'intérieur que contre ceux de l'extérieur, elle ne s'est pas un seul instant départie de cet esprit clair, méthodique, généreux, qui l'a toujours caractérisée. Tandis que les uns faisaient face à l'ennemi, les autres organisaient en pénétrant jusque dans les plus petits détails. Et ils n'ont pas seulement stipulé pour les besoins de la nation française, leur sollicitude s'est étendue à l'humanité entière. Ils ont proclamé les droits de l'homme et du citoyen. C'est ce qui ne s'était encore jamais vu et c'est ce qui donne à la Révolution française son caractère unique. Les décrets de la Convention sont des monuments impérissables de la grandeur de notre nation, qu'il ne sera jamais donné à aucune autre d'éclipser.
Bien des fois par ses fautes et par ses erreurs, faites surtout de confiance et de crédulité, elle s'est vue à deux doigts de sa perte. Elle s'est toujours ressaisie et relevée,
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faisant ainsi preuve d'un énorme ressort, et toujours plus vivace et plus puissante qu'auparavant. Les esprits superficiels la prennent pour légère, parce qu'elle est gaie, spirituelle et de bonne humeur, aimant jusqu'à la passion la gouaillerie. Son histoire montre que sous cette apparence, qui nous fait d'ailleurs accueillir partout avec plaisir, en raison de notre commerce agréable, se cachent les qualités solides qui assurent la puissance et la grandeur du pays. Nous nous critiquons et nous nous dénigrons même volontiers entre nous, ne fût-ce que pour le plaisir de faire de l'esprit. Nous prenons toute chose volontiers par son côté plaisant. Mais cela ne nous empêche pas de faire en riant des actions sérieuses. Ceux qui ont été témoins de l'attitude de la population parisienne, et notamment des femmes, durant le blocus de la ville par les armées allemandes, n'auront pas envie, je pense, de l'accuser de légèreté. Les Français sont sérieux quand il le faut. Les défaillances et les vices ne leur sont, hélas! pas inconnus, pas plus qu'aux autres. Mais sous ce rapport ils peuvent aisément supporter la comparaison. Ils les rachètent par des qualités qu'on ne pourrait pas facilement leur disputer.
Tout cela était dans l'atavisme gaulois et n'en est que le développement. Ce développement a été longtemps retardé par la violence, par la ruse et la fourberie des éléments ethniques étrangers à notre sol, qui sont venus l'envahir les armes à la main. La caractéristique mentale du peuple français se traduit exactement par sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité, qu'il a adoptée dès qu'il a pu enfin, par le colossal effort de la Révolution, s'émanciper en luttant, durant près d'un siècle, non seulement contre l'Europe coalisée, mais encore, tâche peut-être plus difficile, contre l'habileté astucieuse des adversaires intéressés de son émancipation. On a signalé parfois avec ironie le contraste entre sa passion égalitaire et son amour incontestable pour hs distinctions honorifiques. C'est le fait
d'une observation toute superficielle. L'égalité des droits politiques n'exclut en aucune façon les travers de la vanité. Les deux choses n'ont rien de commun entre elles. L'égalité, comme feignent de la comprendre ceux qui font cette remarque, serait tout simplement une absurdité. On ne peut l'entendre que d'une seule façon, à savoir que dans une société bien ordonnée le sort de chaque individu ne doit dépendre que de son propre effort, que de sa valeur propre, et que l'État est institué pour le favoriser, non pour l'entraver au bénéfice d'une classe de privilégiés. L'égalité, c'est l'absence de privilèges organisés. Et c'est là seulement ce que, dans sa masse, a toujours voulu instinctivement le peuple français. C'est aussi ce qui lui assure l'avenir.
De bons esprits, persuadés que l'histoire ne fait que se répéter, et se laissant entraîner à cette idée d'une anthropologie purement fantaisiste que nous sommes de race latine parce que nous parlons une langue dérivée du latin, se montrent convaincus que nous sommes voués à la décadence et à la disparition, comme le peuple romain, devant être, comme lui, vaincus et conquis par des races plus jeunes et plus vigoureuses. Ils ne prennent pas garde que le peuple romain était exclusivement guerrier et politique et qu'il avait l'institution de l'esclavage. Il partageait son temps entre la vie des camps, le Forum et les plaisirs, tandis que les Français sont un peuple de travailleurs, qui prend les armes au besoin pour sa défense, qui n'est d'ailleurs pas insensible à la gloire militaire, mais qui aime avant tout passionnément le labeur et l'épargne. Les nations dont l'existence n'est fondée que sur leur puissance militaire sont fatalement destinées à périr, parce que cette puissance finit toujours par s'énerver et s'épuiser. Celles qui ont au contraire pour base le travail ont une vitalité inépuisable, pour la raison que leur puissance se renouvelle et s'agrandit incessamment. Tel est le cas de la nation française.
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En somme la France est une nation généreuse, qui clans toutes les directions de l'activité liumaine fournit sans cesse des pléiades d'hommes dont la renommée devient universelle, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, des Descartes, des Pascal, des Fontenelle, des Voltaire, des Lavoisier, des Victor Hugo. Son génie est expansif. Elle est la seule au monde qui soit, ainsi qu'on le répète non sans ironie, capable de se battre pour une idée.
La mentalité de la nation allemande est beaucoup plus simple. Mélange de sentimentalité vague, rêveuse, et d'instincts brutaux à peine réfrénés par la culture, cette nation ne connaît que de nom l'abnégation et la générosité. Les scrupules lui sont étrangers. Elle n'estime et n'a jamais estimé que la force, et elle ne songe qu'à la satisfaction de ses impérieux besoins physiques, ce qui en fait une nation de proie. L'esprit du Germain est à la fois lourd et subtil. Sa gaieté, rare, est grossière et bruyante. En art, il n'aime guère et ne cultive que la musique, que l'on dit être le plus inférieur de tous, et ses productions musicales les plus élevées ont le cachet de rêverie et d'obscurité propre à son tempérament. De même pour ses poésies, qui sont du même ordre. Il ne nomme, parmi ses poètes, que Gœthe et Schiller, mais il en a plein la bouche.
Les Allemands ont toujours excellé, par exemple, dans la philosophie, qu'il vaudrait mieux nommer de son vrai nom : la métaphysique. Ils n'ont pas leurs pareils pour les combinaisons alambiquées du raisonnement a priori. Comprendre leur pensée est pour nous autres Gaulois un travail auquel nous succombons le plus souvent. Ils se comprennent entre eux, ou du moins ils s'admirent et se vantent d'autant plus qu'ils éprouvent plus de difficulté à se comprendre. Ce que le premier et le second Faust ont suscité de commentaires n'a de comparable que les gloses provoquées par les écrits de Kant et de Hegel.
L'Allemagne s'est éprise, dans le courant de ce siècle, de science positive, et elle l'a cultivée avec une ardeur et
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un succès qu'on ne peut point songer à contester. Par le nombre et par l'activité de ses chercheurs, par l'outillage dont elle les a dotés, elle a, pendant un moment, tenu la tête du mouvement scientifique dans le monde. Il faut ajouter qu'elle n'a pas cessé d'ôtre au premier rang, en faisant remarquer toutefois, parce que cela n'est que juste, que son étincelle s'était allumée au foyer français, comme je l'ai déjà dit ailleurs. Mais si fortes et si remarquables qu'elles puissent être, les œuvres scientifiques allemandes se ressentent toujours peu ou prou de l'idéalisme naiif et de l'obscurité germaniques. Les faits trouvés par la recherche patiente et persévérante y sont exposés avec une scrupuleuse et minutieuse exactitude, avec une précision allant jusqu'à l'excès. Dans les analyses où l'on peut à peine répondre de la deuxième décimale, le savant allemand n'hésite pas à nous donner jusqu'à la quatrième et la cinquième. Mais en général il ne conclut point, et quand il conclut il est rare que sa conclusion soit exactement contenue dans les faits exposés. Elle est seulement la représentation de l'idée qu'il s'en est faite. L'Allemand, même le plus savant, est avant tout un idéaliste, un poète sentimental. On compte aisément ceux qui font exception. La langue est du reste la fidèle image de l'esprit national. En cette langue il y a des penseurs, il y a peu d'écrivains clairs et élégants. Il faut attendre presque toujours, pour saisir le sens, d'avoir lu complètement de longues phrases embarrassées de nombreuses incidentes. Pour ceux qui sont habitués à la phrase française, courte et rapide, oi:i les mots se succèdent logiquement, la différence de mentalité frappe au premier aspect.
Encore plus frappant est le contraste au sujet de la constitution politique. L'Allemand a le respect inné de l'autorité, le respect mêlé d'une sorte de crainte superstitieuse. Il ne comprend pas la société autrement que hiérarchisée. Au seul nom de ses princes, de ses ducs, de ses comtes et de ses barons il s'incline et se découvre. La
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notion de l'égalité sociale lui est inconnue. C'est l'opposé de la constitution démocratique. Le Prussien, race guerrière et pleine de morgue, lui a toujours été profondément antipathique, mais il le subit à cause de la sécurité nationale que lui inspirent ses talents et sa valeur militaires et de la force qui flatte son orgueil. L'organisation allemande donne ce spectacle curieux du mélange des franchises municipales les plus étendues avec un Etat quasi féodal. Et ce respect hiérarchique ne se borne pas aux supériorités de naissance attestées par le titre nobiliaire. Il s'étend à toutes celles qu'un titre quelconque a constatées. Il faut voir, par exemple, de quel ton humble l'Allemand prononce le Herr Prof essor Doctor! C'est ce qui fait d'ailleurs qu'en Allemagne les notions scientifiques se répandent et s'acceptent avec tant de facilité. L'esprit critique y est presque inconnu. La science, elle aussi, y a ses princes, devant lesquels tout le monde s'incline. Le nom de Liebig, comme celui de Schiller, est connu et vénéré jusque dans le plus petit des hameaux. Mais essayez de faire comprendre à l'Allemand que ce n'est pas la plus ridicule des sottises de se battre pour autre chose que le butin !
Enfin, dernier trait différentiel : la femme allemande, langoureuse, tendre et soumise, est la très humble servante de son mari, à des nuances près, aux divers degrés de la hiérarchie sociale. La femme française, elle, n'admet point qu'elle lui puisse être inférieure. Elle proteste toujours, au moins intérieurement, contre la situation que les institutions lui ont faite, et elle marche à grands pas, du reste, vers sa complète émancipation. Elle veut bien être elle aussi tendre et dévouée, mais à la condition que ce soit de son plein consentement et en raison du sentiment que lui inspire l'homme qu'elle a choisi.
Il n'y a donc point de doute que chaque race, plutôt chaque peuple qui est un mélange de races, a sa mentalité dominante résultant du conflit entre les mentalités
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particulières. Cette mentalité se maintient, dans le cours des siècles, par l'hérédité qui la transmet de génération en génération. Les événements peuvent lui l'aire subir des troubles momentanés, elle revient toujours, ramenée par l'atavisme. Elle est assurément capable d'évolution, de développement, de progrès en un mot, mais seulement dans le sens de sa direction propre. Il n'est au pouvoir de personne de l'en faire dévier définitivement, de lui imprimer une orientation nouvelle. Il suffit de consulter l'histoire pour s'apercevoir que toutes les tentatives en ce genre ont échoué. Elles n'ont eu que des succès apparents et éphémères. Sans remonter chez nous plus loin que la Révolution française, voyez quel a été le sort des retours offensifs de l'ancien régime et de ceux qui, sans avoir les vertus de la Noblesse, ont voulu, sous une autre forme encore plus odieuse, s'en assurer les privilèges. Un instant abusé par la ruse et le mensonge, dans sa naïve confiance, le souffle populaire les a toujours balayés. 11 en est de cela comme on l'a dit delà nature : on ne lui commande qu'en lui obéissant; ce qui signifie qu'on peut seulement le diriger, le régler dans sa propre voie, non l'en faire sortir.
Et, encore un coup, il en est ainsi parce que les lois de l'hérédité s'opposent à ce qu'il en soit autrement. C'est là une vérité dont les philosophes et les politiques, pour mieux dire tous les abstracteurs de quintessence, comme notre Rabelais les appelle, auraient bien besoin de se pénétrer. Il y a toute une classe de fins lettrés, fort amoureux de leur moi, pleins de dédain sinon de mépris pour la démocratie, qui se croient de profonds penseurs et qui pourtant ne comprennent absolument rien à ce qui se passe autour d'eux. A leurs yeux la liberté n'est bonne et salutaire que pour une élite, dont ils sont. Le reste de la société n'est fait que pour peiner et se résigner. Il faut voir comme ils accueillent ses revendications, avec quel luxe d'épithètes ilsles accablent ouïes flétrissent. Lisez les écrits d'un Renan ou d'un Taine et vous serez édifié. Cependant
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le Ilot de la démocratie gauloise n'a pas cessé de monter, submergeant, de temps à autre, les obstacles qui lui étaient opposés par ceux dont le vrai rôle, s'ils en étaient mieux conscients, serait de le régler en en prenant la direction. Mais dans leur ignorance prétentieuse ils sont fermement convaincus qu'on peut faire accepter à des Français les institutions dont les Anglais s'accommodent. Les différences essentielles entre la mentalité gauloise et la mentalité anglosaxonne leur échappent complètement. L'homme n'étant qu'une âme servie par des organes n'est-il pas le même partout?Ety a-t-il autre chose que des âmes de diverses dignités, de divers raffinements produits par la haute culture?
Oui, la culture a une puissance incontestable. C'est elle qui détermine le progrès social en accroissant sans cesse la somme des connaissances, en augmentant sans cesse aussi notre influence sur les agents naturels. Les perfectionnements individuels, une fois acquis par l'effort, se transmettent, et c'est ainsi que le monde marche. Il n'y a pas de doute sur ce point. Notre état actuel n'est plus celui d'il y a cent ans, et celui-ci n'était plus ceux des siècles précédents. Il en était, comme nous l'avons dit, le développement. Mais si les progrès acquis, considérés absolument, se transmettent avec certitude, s'ils sont en réalité héréditaires en qualité d'accroissement d'aptitude, est-ce à dire que leur transmission soit à tout coup infaillible ? Hélas ! nous savons bien qu'il n'en est pas ainsi. Nous savons que l'atavisme vient le plus souvent primer l'hérédité individuelle, et qu'il faut ordinairement une longue suite de générations et une culture individuelle persévérante pour affermir solidement les qualités acquises. Chez l'individu bien doué, l'aptitude à recevoir les impressions nouvelles et à les élaborer se développe aisément par l'entraînement de l'habitude. Dans la race elle ne se propage qu'avec lenteur, à cause de l'incertitude de l'hérédité individuelle qui, en outre, étant souvent unilatérale, ne se manifeste pas toujours en faveur du conjoint le plus
avancé en évolution. D'un côté, l'ignorance dans laquelle les masses ont été systématiquement tenues durant si longtemps, et de l'autre l'éducation classique purement littéraire, ont certainement une bonne part dans la difficulté que les idées nouvelles ont eue chez nous à faire leur chemin, mais l'indiscipline héréditaire y est aussi pour beaucoup. Qu'on se rappelle les objections saugrenues opposées par M. ïhiers, l'incarnation de la bourgeoisie française réputée éclairée, à la première proposition d'établissement d'un chemin de fer étudié par les hommes du métier. Ces objections ne sont point venues à l'esprit d'un Anglais. C'est que le petit homme, qui n'était pourtant point une bête, avait la prétention de tout savoir mieux que personne. Comme stratégiste il s'inclinait à peine devant Napoléon, et je l'ai entendu donner des leçons d'astronomie à Le Yerrier.
Ceux qui croient qu'on peut changer du jour au lendemain la face des choses dans un pays ; qui, avec les meilleures intentions du monde, conçoivent des systèmes sociaux applicables de toutes pièces par un acte de volonté, ceux-là se font une grande illusion. Les obstacles au progrès de l'évolution sociale que la violence ou la fourberie ont établis peuvent être violemment détruits. Des institutions nouvelles peuvent favoriser cette évolution. Mais quoi qu'on fasse elle ne peut être que lente. Il faut à la mentalité nationale le temps de s'accommoder. La tâche des politiques avisés et bien intentionnés est seulement de la débarrasser de ce qui peut l'entraver, afin de lui laisser suivre sa direction normale. C'est la condition indispensable du bon ordre. Sans cela la génération suivante détruit ce que la précédente avait édifié, et c'est à recommencer. Elle ne peut, en raison des lois naturelles, hériter qu'en partie des aptitudes manifestées dans sa devancière. C'est en vain surtout qu'on viserait à se mettre en opposition avec la mentalité commune, avec ce qui fait le fond du tempérament national.
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Une erreur fort répandue à cet égard, et qu'on ne peut pas se dispenser de signaler ici, consiste à confondre avec ce qu'on appelle l'esprit clérical le sentiment religieux inhérent aux populations de notre pays, l'esprit clérical étant entendu comme entraînant la soumission à une caste sacerdotale. Certes cette soumission existe, et il est curieux de constater qu'elle se manifeste surtout au plus haut degré parmi les populations d'origine principalement celtique, qui ne sont d'ailleurs ni les plus éclairées ni les plus morales. Mais la preuve que les deux choses ne sont pas nécessairement liées, c'est qu'on en peut citer d'autres, notamment dans les régions méridionales de la France, émancipées au plus haut degré au point de vue politique, et qui tiennent à la messe jusqu'à se révolter si l'on affichait la prétention de les en priver. Le prêtre n'a sur elles aucune autorité, ni spirituelle ni temporelle. Seulement les pompes du culte catholique, si admirablement conçues pour impressionner leur sens artistique, sont pour elles un besoin. Et c'est pourquoi du reste le culte protestant, froid et purement abstrait, n'a jamais pu gagner dans notre pays, où ce sens artistique est si répandu, qu'une faible minorité.
Les gens éclairés dont l'esprit clérical froisse les aspirations sociales espèrent volontiers que l'évolution normale fera disparaître l'idéal actuel de ces populations, parce qu'il n'est plus le leur. A ce sujet je veux citer une page d'un auteur récent (1), qui pose bien la question : « La mort, lente, mais infiniment probable, des religions, va-t-elle, dit-il, comme on le prédit, priver à jamais l'homme de tout idéal, découronner son imagination? Pour le prétendre, il faut bien mal connaître la nature humaine. Un certain idéal, petit ou grand, grossier ou noble, est essentiel à notre mentalité ; il est notre consolation, notre refuge. Mais cet idéal n'a nullement besoin
(1) Cil. LF.TOunNiîAU, L'Évolulion religieuse, p. -300, IhOî.
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d'ôLro chimérique ; ii faut môme qu'il ne le soit pas ou du moins semble ne pas l'ôLre. Si l'idéal religieux a si longtemps répondu à certaines aspirations de l'humanité, c'est précisément parce qu'on ne mettait pas en doute sa réalité. Tout esprit éclairé à soif d'idéal, d'un idéal élevé mais il ne saurait le placer dans la région des rêves : il a besoin de le croire réalisable.
« L'idéal futur ne sera plus uniforme, dogmatique, imposé. Chacun aura son idéal et le poursuivra à sa manière. Bien des voies sont ouvertes aux aspirations supérieures dans l'art, les questions morales et sociales, la science ; mais c'est sur la terre et non dans le ciel que l'on s'efforcera de donner un corps à ces aspirations. Immense est et restera le champ de l'idéal. L'art n'est pas limité, comme on l'a tant de fois prétendu, si du moins on ne le réduit pas strictement à la forme et à l'image, si on le vivifie par l'idée. Le moraliste utilitaire aura fort à faire avant d'avoir réformé l'éthique boiteuse que nous a léguée le passé. Avant d'y parvenir, il aura du temps de reste pour aspirer et rêver. Pour le savant, l'idéal est absolument sans limites : plus il sait, plus il sent qu'il ignore. L'inconnu à découvrir se peut comparer à une énorme montagne, à cime inaccessible et cachée dans les nuées ; plus on gravit péniblement le long des flancs, plus l'horizon fuit dans le lointain.
« Tout le monde n'est pas organisé pour entreprendre des recherches scientifiques ; mais il est un autre idéal à la portée de tous, celui des réformes sociales, et celui-là ne sera point épuisé avant qu'aient disparu toutes les misères, toutes les souffrances, toutes les injustices. Nos sociétés contemporaines, tout améliorées qu'elles soient, plongent leurs racines dans un passé brutal et elles s'en ressentent beaucoup trop ; sans les détruire, elles ont simplement masqué les iniquités d'autrefois. Notre édifice social a besoin d'être reconstruit bien plus que réparé, mais de pareilles réédifications exigent bien du temps et
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bien des efforts. On ne les exécutera qu'en mettant en œuvre toutes les ressources mentales, tout le cœur et tout l'esprit de l'humanité : il y faudra des vues justes et de nobles élans, de la science et de la générosité, de la raison et du courage. Quelle ample moisson pour les chercheurs d'idéal ! Môme les natures foncièrement religieuses, celles qui ressentent l'appétit du sacrifice, « la folie de la croix », auront plus d une chance de cueillir la palme du martyre, non la palme stérile de l'ascète, mais celle du novateur prêt à souffrir et à mourir au besoin pour une grande cause.
« Concluons donc que, bien loin d'entraîner la mort de l'idéal, celle des religions ne peut que le régénérer, en remplaçant la rêverie inféconde par l'effort utile, l'erreur par la vérité. »
C'est là évidemment une belle page, où l'expression est à la hauteur de la pensée. Cela revient à dire en définitive que nos races, évoluant librement et lentement, comme l'imposent les lois naturelles, dans le sens de leur mentalité héréditaire, marcheront d'un pas plus sûr vers l'idéal de bonheur que leur propre lien social leur a toujours assigné, à mesure que s'élimineront les atavismes attardés.