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CHAPITRE Xlll

De toutes les affections héréditaires aucune n'est plus que la syphilis intéressante à étudier à notre point de vue. Aucune en effet ne peut mieux, ni même aussi bien mettre en évidence le caracti^re général du phénomène de l'hérédité pathologique, sur lequel, comme on l'a vu dans les chapitres précédents, les médecins se sont si souvent mépris, surtout à l'égard des affections du système nerveux. C'est à son sujet, en outre, qu'a été seulement reconnue la distinction pourtant si essentielle dans tous les cas entre ce qui est congénital et ce qui est véritablement héréditaire.

Bien que, se plaçant avant tout au point de vue clinique, les auteurs de l'article spécial du Dictionnaire encijclopédiqiie des sciences médicales aient adopté un titre cfui pourrait prêter à la confusion (1), ils ont cependant parfaitement établi cette distinction. A la syphilis infantile dont ils avaient à faire la nosographie particulière ils ont attribué trois origines différentes. « Au point de vue strict de la physiologie pathogénique, disent-ils, cette vérole-là devrait être dite tantôt vérole spermatique lorsqu'elle provient du père ; tantôt vérole ovidaire quand elle vient de la mère infectée avant la conception; tantôt vérole sanguine,

(1) Paul et Émile Diday, art. Sypiiius, § vni, Syphilis congénila/e ou héréditaire ou encore infantile, p. 535 du t. XIV.

niÎRÉDITÉ DE L\ SYPHILIS. àli dans le cas où elle est communiquée, soit au fœtus par sa mère infectée après conception, soit à la mère par le fœtus infecté du fait de son père. »

Nous ne nous arrêterons point sur ces désignations qui peuvent être avantageusement remplacées par celles de syphilis héréditaire etde syphilis congénitale, suffisamment compréhensibles. Qu'elle vienne du spermatozoïde ou de l'ovule, l'affection est au même litre héréditaire dans les deux cas ; quand elle vient seulement de la mère par infection ultérieure du fœtus, elle n'est que congénitale. Nous n'avons pas à nous occuper ici de la question de savoir si, selon ses origines, elle présente des différences cliniques. Ce qui nous intéresse au plus haut point, c'est la caractéristique pathologique de la syphilis infantile comparée à celle de la maladie de l'adulte d'où elle provient.

« La division des accidents en primitifs, secondaires et tertiaires, disent nos auteurs, division qui dans la syphilis acquise est rationnelle au triple point de vue clinique, anatomique et thérapeutique, ne peut être logiquement appliquée aux accidents de la syphilis héréditaire. N'est-on pas en effet frappé tout d'abord des différences que présentent dans leur évolution clinique les deux syphilis que, à ce point de vue particulier, on serait presque en droit d'appeler deux maladies distinctes? Sans parler de l'absence d'accident primitif local, circonstance due au mode particulier d'infection, et en nous bornant à l'examen du cours des symptômes, nous ne voyons pas aussi franches ces périodes de fermentation, puis de repos du virus, dont les alternatives sont la caractéristique de la vérole de l'adulte. Ici la marche est soudaine, rapide et relativement continue, les symptômes se succèdent sans interruption et, si les poussées exanthématiques sont successives et s'éclipsent parfois momentanément, les lésions organiques profondes subsis tent toujours, suivant un cours ininterrompu et une marche constamment progressive.

'■ÎTi- I/IlftnitnTTÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

De plus, l'ordre des symptômes est interverti, les lésions viscérales et osseuses préexistent la plupart du temps aux lésions de la peau et des muqueuses et l'éruption papuleuse la plus évidemment secondaire par sa forme apparaît chez un enfant dont les os, le foie, etc., sont depuis longtemps le siège de néoplasies spécifiques auxquelles la nomenclature usuelle pour la syphilis acquise appliquerait le nom de tertiaires.

(( Si la distinction des prétendues périodes de la syphilis est contredite par l'ohservation clinique, elle n'est pas davantage vérifiée par l'étude anatomique. L'examen histologique montre en effet qu'en dépit des apparences l'altération fondamentale de tous les organes est univoque. Partout, dans le pemphigus et la roséole aussi bien que dans les gommes pulmonaires ou rénales, dans la sclérose du foie et dans la lésion caractéristique des os, la lésion primitive est constituée par la prolifération des corpuscules embryonnaires du tissu conjonctif. Il est vrai que ces lésions ne sont pas toujours seules, mais les autres n'existent jamais sans elles et leur sont étroitement subordonnées, en ce séns que, si les cellules propres du parenchyme des organes sont altérées ou détruites, cette altération n'est pas essentielle, mais purement mécanique : elles meurent par compression.

« Ces considérations développées avec un grand talent par M. Parrot, ont amené cet auteur à la conclusion suivante : « Dans tous les organes frappés par la syphilis « héréditaire, c'est la charpente conjonctive qui est pri- « mitivement atteinte, et cela, à la surface du corps « comme dans sa profondeur, dans la peau aussi bien que « dans le système osseux...; le tissu conjonctif tend à « prendre la place de tous les autres, ou à se développer (( au milieu d'eux en masses plus ou moins compactes ; « il est le foyer du travail morbide et la maladie est une « hypersclérose génératrice. »

« Cette vue anatomique, vérifiée par les observations

HÉRÉDITÉ DE lA SYPHILIS. 375

microscopiques les plus exactes, jointe aux résultais de robsorvation clinique, nous ompOche de reconnaître une division tout à fait arbitraire des symptômes de la syphilis héréditaire. Ni l'examen clinique, ni l'étude histologique des produits morbides ne peuvent autoriser le médecin mis en présence d'un nouveau-né infecté à déclarer qu il présente soit des accidents secondaires, soit des accidents tertiaires. Tout ce que l'on peut dire d'un enfant atteint de syphilis constitutionnelle, c'est qu'il est affecté depuis plus ou moins longtemps, que son affection est plus ou moins profonde, plus ou moins grave, qu'elle peut être o-uérie ou guérir spontanément sans avoir donné naissance à des lésions viscérales incompatibles avec la prolongation delà vie, que le nombre des appareils ou des organes malades est plus ou moins grand ; mais il est absolument impossible de catégoriser chez lui comme chez l'adulte les symptômes en périodes tranchées. »

Et un peu plus loin : « On le voit, les progrès de l'investigation histologique, le perfectionnement de l'observation clinique, l'autorité des pathologistes contemporains les plus accrédités, tout s'accorde pour confirmer, pour appuyer de preuves nouvelles la séparation profonde entre les deux syphilis ; séparation que, dès 1853, l'un de nous (P. Diday) avait formellement énoncée, et justifiée surtout par des aperçus physiologiques et des indications tirées de l'examen comparatif des symptômes, dans la vérole acquise et dans l'héréditaire. Déjà, notamment, il spécifiait en termes exprès (p. 208) « que cette dernière s'ac- « compagne, dès les premiers jours, de lésions viscérales « inconnues à la syphilis acquise. »

D'après cela, qui n'est plus contesté par personne, il est clair que, dans le cas de la syphilis, ce n'est pas la manifestation syndromatique quelconque qui s'hérite, mais bien la lésion, ou plutôt l'aptitude à la lésion essentielle appelée par Parrot hypersclérose génératrice. C'est ce qu'il faut encore désigner par son ancien nom de virus

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syphilitique, puisque la connaissance précise de l'agent de transmission n'apas encore été révélée par les recherches bactériologiques. L'adulte contaminé par ce virus sur un point quelconque de ses muqueuses ou de sa peau manifeste d'abord les accidents locaux appelés primitifs, puis l'organisme s'infecte ensuite par le système lymphatique et l'infection s'accuse par les accidents dits secondaires et enfin par les accidents tertiaires. Cette infection syphilitique, communiquée au fœtus par les voies héréditaires de l'ovule ou de la cellule spermatique, môme seulement par la contamination placentaire, ne se présente plus avec des caractères semblables, ni cliniques ni anatomo-pathologiques. Cela semble être une tout autre maladie, de l'avis de tous les syphiligraphes. « L'histoire delà syphilis congénitale, disent les auteurs cités plus haut, est si spéciale sous le rapport de l'étiologie, de la nosologie et du traitement; elle a une importance pratique si considérable, que nous avons cru devoir la détacher de l'ensemble de l'article consacré à la syphilis. »

Et c'est justement là ce qui, dans l'étude de l'hérédité, donne à l'affection syphilitique un si grand intérêt. C'est le cas le plus frappant de cette prétendue hérédité dissemblable sur laquelle nous avons tant insisté à propos des maladies du système nerveux et qui a été si facilement admise par tous les auteurs. Rien n'est en effet plus dissemblable, en apparence, au point de vue clinique où se placent plus volontiers les médecins, que la syphilis infantile ou héréditaire et la syphilis de l'adulte dite acquise. Pourtant qui est-ce qui conteste que l'une dérive de l'autre et que la première soit la syphilis, comme la seconde? La différence n'est-elle pas seulement dans les manifestations, absolument comme il en est pour les maladies nerveuses d'un môme ordre de lésions? L'héritage, dans ce cas comme dans tous les autres, est au fond toujours semblable. On le reconnaît pour la syphilis, parce que c'est évident en raison de l'identité' de lésion dans toutes les manifesta-

tions cutanées, muqueuses, viscérales ou osseuses. Il faut donc bien le reconnaître aussi pour toutes les autres afTections héréditaires.

Certains auteurs, en tète desquels se place Cullerier, ont contesté que la syphilis puisse être transmise à l'enfant par le père. Après lui Notta, Charrier, Mireur, Langlebert, en France, Sturgis, Adam Owre, à l'étranger, ont soutenu la môme opinion. Cela reviendrait à nier purement et simplement l'hérédité de la maladie, car si la mère seule la transmettait il serait impossible de discerner, de son chef, la provenance ovulaire de la placentaire. L'infection parla mère a toujours été admise depuis le xv" siècle. On a vu (p. 6) qu'au temps de Buffon elle était de notion courante. Il en était de même à l'égard du père, jusqu'au moment où parut le travail de Cullerier. L'argument sur lequel s'appuient les contestations consiste en ce que des cas plus ou moins nombreux ont été constatés, dans lesquels des enfants nés de pères syphilitiques sont restés indemnes de syphilis. Cet argument ne serait valable qu'à la condition qu'aucun contraire ne pût lui être opposé. Comme il n'en est pas ainsi, il prouve seulement que dans les observations recueillies par les auteurs cités, et oiî la mère sans doute était saine, l'hérédité a été unilatérale et maternelle, ce qui arrive en principe aussi souvent que pour la paternelle. En nous occupant de l'hérédité en général nous avons eu plusieurs fois l'occasion de signaler l'abus qui a été si fréquemment fait de ce mode d'argumentation négative. Encore une fois, n'y eût-il qu'un seul fait de transmission paternelle, pourvu que ce fait fût bien constaté et indéniable, il suffirait. Il faudrait seulement en conclure que les chances de transmission sont faibles, non point qu'il n'y en a aucune.

Mais les choses ne se présentent point de la sorte, d'après les auteurs que nous devons suivre, n'ayant aucune compétence personnelle en la matière. Ils établissent au con-

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traire, comme on va le voir, que les cas dans lesquels la transmission par le père est démontrée ne sont point rares. « Déjà en 1854, disonL-ils (1), P. Diday en avaiU-éuni un assez grand nombre emprunlés à Swediaur, Berlin, Dcpaul, Guérard, Baehr, etc. ; on en trouve dans la science d'autres signés de Vidal, Cazenave (in T. des syphil.), Trousseau, Brébant, Violet, Baerensprung, Langslon, Parker, Jordan, Mayr ; ce dernier a dressé de sa pratique personnelle une statistique de 19 cas, et il est à regretter qu'il n'ait pas donné plus de développement à ses observations qui seraient intéressantes, si l'on en juge par les deux qui en ont été publiées en détail. Contre toutes ces preuves, l'objection est la môme : on reproche aux auteurs de n'avoir pas soumis la femme à un examen suffisant. Mais, quand des médecins de la valeur de ceux que nous venons de nommer affirment qu'ils ont examiné la mère complètement et en temps utile^ il nous semble que leur parole ne saurait être mise en doute. On ne peut sincèrement accuser des observateurs aussi sérieux d'un aussi grand nombre d'erreurs volontaires ou involontaires, dans une constatation aussi facile, sur un point dont ils ne pouvaient méconnaître l'importance capitale dans le débat. Ce serait les accuser ou d'ignorance ou de mauvaise foi, et ce n'est pas dans un ordre d'idées semblables que, entre polémistes scientifiques, on cherche d'ordinaire les éléments d'une discussion. Que si la controverse admettait de telles suspicions, les partisans de l'influence paternelle ne seraientils pas en droit de dire à leur tour à leurs adversaires : « Vous avez pris pour syphilitiques chez la mère des « symptômes qui n'étaient pas ceux de la syphilis » ? Quand nous entendons Trousseau dire : « Je crois que la syphilis « se ti^ansmet du père à l'enfant, alors même que la mère « est exempte de toute contamination... Il est des cas qui « s'imposent, j'en ai rencontré assez pour être convaincu, »

(\) Loc. cit., p. 5i7.

nous nous refusons à croire qu'il ait menti aux autres et à lui-même.

<( On a reprocli(5 trop souvent aux partisans de l'influence paternelle de reproduire à l'envi les observations de leurs devanciers pour que nous soyons tentés d'encourir le môme reproche en rééditant des faits anciens. Aussi bien nous bornerons-nous à, quelques exemples précis empruntés à la pratique de l'un de nous et publiés déjà dans les An7iales de demiotologie (t. V, p. 294) :

« J'ai soigné, il y a près de douze ans, un brave com- « merçant, atteint d'une syphilis moyenne, mais tenace. « Il se maria après un an de maladie, libre alors de toute (( manifestation visiblement compromettante, mais sujet (( à des récidives buccales qui apparurent à diverses « reprises après son mariage. Sa femme, deux fois enceinte (( pendant les trois premières années, donna le jour à deux « enfants dont le premier succomba à la syphilis au bout « de trois mois, dont le second eut des symptômes bien « caractérisés desquels un traitement méthodique et une « hygiène appropriée finirent par triompher.

« Or, j'étais plus que le médecin, j'étais l'ami de cette « excellente famille. Peu de jours se passaient sans que « j'y fisse une apparition; confident discret des symptômes « du mari, je l'étais aussi des soupçons qui malgré moi « germaient dans l'esprit de la femme. Peu à peu elle « avait vu clair à travers les réticences, les mystères dont « s'entourait l'ancien coupable, et certes, si elle eût eu « quelque lésion spécifique, ni elle qui Tappréhendait, « ni moi qui devais m'y attendre, nous ne l'aurions laissée « passer inaperçue. Eh bien, elle n'a rien eu en fait de '( syphilis. Et cependant les deux enfants ont été syphi- « li tiques.

a Second fait : Dans mon voisinage demeurait un autre « ménage également à portée de mes soins. Le mari avait « eu, peu de temps avant de contracter alliance, la syphilis » dont il paraissait guéri. La femme au bout d'un an,

« devint enceinte. Elle accoucha à terme, n'ayant jusque- « là présenté aucune lésion spécifique. Elle eut deux « jumeaux qu'elle nourrit.

« L'un, le garçon, présenta au deuxième mois une « syphilide pustulo-squameuse compliquée de désordres « digestifs, el il succomba en dépit du traitement ; l'autre, « une petite lille, n'eut jamais le moindre indice de « syphilis; elle a aujourd'hui douze ans et se porte à « merveille ainsi que sa mère. »

Avant de poursuivre, faisons remarquer en passant cet exemple curieux de gestation gémellaire dans lequel l'un des jumeaux a manifestement hérité de son père à la fois la sexualité et l'état pathologique, tandis que l'autre héritait de sa mère son sexe et son état sain. On n'en pourrait guère citer de plus frappant en faveur de l'hérédité unilatérale. Cela dit, continuons notre citation :

« Eh bien, ajoutent nos auteurs, ces cas abondent dans la science ; les auteurs cités plus haut en ont publié de semblables où la santé de la mère est affirmée sous la garantie de praticiens qui ont examiné par eux-mêmes et en temps opportun durant la grossesse. Ce qui répond, ce nous semble, à cette insinuation de Cullerier que si, dans la pratique civile, on a en pareil cas déclaré les mères indemnes de vérole, c'est « parce qu'on a été retenu par « maintes considérations morales et sociales queleméde- « cin prudent ne doit pas enfreindre ». Si le médecin, dirons-nous à notre tour, s'est décidé par prudence à laisser l'examen incomplet, il n'a point l'habitude de se donner comme l'ayant fait complet; mais par contre, lorsqu'il déclare l'avoir institué tel, soutenir qu'il a été prudent^ c'est sortir de la discussion, c'est simplement dire qu'il a menti !

« D'ailleurs la vérole est-elle donc une de ces maladies à siège profond, obscur, unique, qui puisse aisément se dissimuler? Oui, sans doute, à son début, pendant quelques semaines, mais non pour le médecin de la famille, qui

sait là où il peut chercher le mal, là où il éclatera fatalement tôt ou tard une manifestation ostensible multiple et incessamment renaissante. »

Après des considérations sur l'infection de la mère par le fœtus engendré par un père syphilique, qui sont pour eux une preuve indirecte d'hérédité paternelle, les auteurs concluent ainsi sur ce point : « Nous poserons donc comme conclusion que, lorsqu'une femme devient enceinte d'un homme syphilitique, en supposant, bien entendu, qu'elle n'ait 'pas pris la vérole par transmission directe de son mari, il peut se présenter trois cas :

« i" L'enfant naît sain, la mère restant saine (faits de Cullerier, Notta, Charrier, Mireur, Langlebert, etc.);

« 2° L'enfant naît syphilitique, la mère restant indemne de symptômes apparents (faits de P. Diday, Depaul, Trousseau, Brébant, Mayr, Baerensprung, Langston, etc.);

« 3° L'enfant naît syphilitique après avoir infecté sa mère (Hutchinson, Trousseau, P. Diday, Caspary, Maignot, Beyran). » ^

L'opinion commune sur la transmissibilité héréditaire de la syphilis paraît donc bien solidement établie, malgré les contestations dont elle a pu être l'objet. Ces contestations, par le genre même de l'argumentation sur laquelle leurs auteurs se sont appuyés, ne sauraient avoir, ainsi que nous l'avons montré, aucune valeur. Les faits qui ont servi de base à ces auteurs sont eux-mêmes parfaitement conformes aux lois de l'hérédité. On sait, en effet, que la transmission d'un état quelconque, existant chez un seul des procréateurs, ne peut pas être considérée comme infaillible, et qu'en principe les hérédités unilatérales ont des chances égales. L'alliance d'un sujet syphilitique et d'un sujet sain peut donc tout aussi bien donner naissance à un produit sain qu'à un produit syphilitique, pourvu toutefois que le sujet infecté ne soit point la mère, car alors aux chances d'hérédité se joignent celles, autrement fortes, de contamination fœtale. Le fœtus ayant en ce cas

L'IllïltftlJlTIÎ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

hérité exclusivemenL de son père demeure exposé à V\nfeclion par le sang maternel qui le nouri-it, et l'on ne voit pas bien comment il y écliappcrait.

Il suit de là que pour la population la syphilis de la femme est considérablement plus dangereuse que celle de rhomme. L'enfant de la femme syphilitique, s'il échappe à l'hérédité pathologique en héritant de son père ou de l'un de ses aïeux maternels ou paternels, a presque toutes les chances, sinon toutes, d'être contaminé durant son séjour dans l'utérus et de contracter ainsi la syphilis congénitale. Celui de la femme saine et de l'homme infecté, échappant de même à cette hérédité pathologique, demeurera sûrement indemne. Et l'on a vu qu'il y échappe souvent, puisque c'est sur des faits de non-transmission de la syphilis paternelle qu'ont été fondées les contestations relatives à sa transmissibilité possible.

En outre des considérations d'hérédité unilatérale ou atavique, cette transmissibilité dépendrait, paraît-il, de l'état même de la syphilis paternelle, d'après nos auteurs. « Peut-on, disent-ils (1), avec les notions acquises à la science, d'après l'état actuel du père, d'après les symptômes qu'il présente ou qu'il a présentés au moment de la conception, d'après le temps écoulé depuis les derniers accidents, d'après l'intensité plus ou moins grande de sa maladie, et le traitement plus ou moins rigoureux, plus ou moins récent qu'il a suivi, prévoir quel sera le sort de l'enfant qui va naître ? L'examen attentif des observations publiées ne permet de donner à cette question qu'une solution approximative. Très certainement, un homme en pleine première poussée secondaire sera plus sûr d'infecter sa progéniture qu'un sujet qui, ayant payé presque tout son tribut, n'a plus pour unique symptôme que quelques érosions opalines superficielles, se déclarant tous les deux ou trois mois, à la suite d'excès de fumer, à la langue ou aux

(I) P. et E. DiDAY, loc. cit;, p. 551.

lèvres, et disparaissant sans qu'un Lraitement interne soit nécessaire. Mais, môme dans ceL état si rassurant en apparence, môme dans ces conditions de choix, l'immunité n'est rien moins que certaine. Nous en avons vu, avec M. Rollet, un exemple que nous n'oublierons pas de sitôt. D'autre part, et comme compensation en quelque sorte, il peut arriver qu'un homme encore sujet, et actuellement en proie à des symptômes syphilitiques bien caractérisés, procrée un enfant sain. Mais parfois le fait s'explique, soit parce que la maladie du père était parvenue ou confinait à la phase, disons mieux, à l'état tertiaire, soit parce que l'enfant ainsi affranchi offrait une ressemblance frappante de constitution avec sa mère restée saine. Somme toute, il faut retenir ceci : c'est que le pouvoir infectant du père est en rapport direct avec la date de son infection, diminuant graduellement à mesure que celle-ci a parcouru son cours (nous parlons, bien entendu, d'une vérole à évohition régulière, c'est-à-dire graduellement décroissante). Un autre fait paraît acquis, et pratiquement il a une grande importance, c'est qu'un traitement mercuriel suivi par le père immédiatement avant la conception diminue les chances d'infection de l'enfant. Quel praticien n'a vu des femmes mariées à d'anciens syphilitiques avorter nombre de fois, jusqu'au jour où le mari se soumet à un traitement spécifique? Citons aussi à titre de renseignement, et non pas de loi établie, cette opinion de Vogel que « les enfants les moins exposés sont « ceux d'un père dont la syphilis est déjà fort invétérée et « s'est localisée dans les os, comme la syphilis tertiaire, « après avoir quitté la peau et les muqueuses ». Rappelons à ce sujet deux cas que nous empruntons à Lancereaux :

« F..., âgé de vingt-huit ans, se marie après un traitement prolongé pour des manifestations secondaires; peu de temps après son mariage, sa femme devient enceinte; au septième mois de la grossesse elle met au jour un

384 L'HËriÉDiTÉ noumale et pathologique.

enfant mort-né syphilitique; elle n'a jusqu'ici présenté aucun accident spécifique.

« L..., âgé de trente ans, soigné par les préparations mercurielles pour un accident primitif et des accidents secondaires, se marie avec une femme saine et, peu de temps après son mariage, sans présenter de lésions syphilitiques, il a un enfant sain qui, à sept mois, est atteint d'une gomme à la joue. »

Il résulte de tout, cela que la distinction est bien difficile à faire entre les moments où la transmission est plus ou moins probable et que dans la pratique il n'y a vraiment pas lieu de distinguer. Les syphiligraphes semblent d'accord aussi pour admettre cette proposition formulée par Simon : u La dyscrasie syphilitique s'use et s'épuise sur les premiers enfants. » Elle a, disent nos auteurs, « été démontrée avec tant de rigueur par P. Diday, que la vérité de la loi de décroissance ne nous semble pouvoir faire aujourd'hui doute pour personne ». Mais ilsy ajoutent un correctif, « en affirmant simplement, afin de n'exclure aucun des faits observés, que, plus on s'éloigne du début de la maladie, plus l'enfant a de chances d'échapper à l'infection, sans que, cependant, on puisse trouver une garantie certaine d'immunité dans l'ancienneté de la vérole des parents ».

Dans ces conditions, il me pai^aît que celui qui, homme ou femme, a eu le malheur d'être infecté de syphilis à un degré et depuis un temps quelconque, s'il veut s'épargner le chagrin de procréer des enfants non viables ou tout au moins malsains, à défaut du souci de ses devoirs à l'égard de sa progéniture, doit s'interdire le mariage. Devrait-il lui être interdit par mesure de police sanitaire ou dans l'intérêt social? C'est une autre question, qui ne serait d'ailleurs pas pratiquement facile à résoudre. J'ai reçu un jour la visite d'un ancien élève de l'École polytechnique que j'avais connu dans les terribles événements de l'année 1871, oii nous fûmes mêlés ensemble. Le malheu-

HÉRÉDITÉ DE LA SYPHILIS. 385 reux, atteint depuis longtemps d'une affection de l'estomac, en était réduit à ne plus pouvoir s'alimenter qu'avec des peptones et il traînait une existence misérable, ayant conscience de sa fin prochaine. Il avait trouvé dans les papiers laissés par son père de vieilles ordonnances médicales accusant un traitement antisyphilitique, qui avaient fait entrer fortement dans son esprit la conviction que sa maladie était un héritage paternel. Il venait me les soumettre, mais le but principal de sa visite était de m'intéresser au sort de ceux qui, comme lui, pensait-il, pouvaient être considérés comme des victimes de ce qu'il appelait un crime. Il s'était persuadé que la société avait le devoir de prévenir ce crime en mettant les syphilitiques dans l'impossibilité de procréer des enfants et il faisait tous ses efforts pour me démontrer que je pouvais contribuer à convaincre les pouvoirs publics de la nécessité d'intervenir.

Je cherchai, comme on le pense bien, à le dissuader par tous les arguments possibles de la responsabilité qu'il faisait peser sur la mémoire de son père. Quelle que pût être mon appréciation à ce sujet, tel était, dans le cas, le devoir élémentaire. Quant à la question générale, en faisant observer à mon malheureux visiteur qu'il m'attribuait un pouvoir que je ne me reconnaissais point, il me fut facile de lui démontrer l'impossibilité pratique de mesures législatives ou autres ayant pour objet de prévenir la transmission héréditaire de la syphilis. Les médecins peuvent intervenir par voie de conseil, lorsque leur avis est demandé par ceux qui veulent contracter mariage, et je n'hésite pas à penser qu'en ce cas cet avis doit toujours être négatif. Mais on ne voit pas comment ceux qui sont décidés à passer outre pourraient en être empêchés, dans l'état actuel de notre droit public.

CQAPITRE XI Y

Jusqu'à ces derniers temps la transmissibilité de la tuberculose par hérédité n'avait été mise en doute par personne. L'existence de familles de poitrinaires était, comme elle l'est encore du reste, une notion vulgaire. L'observation universelle ne la confirmait malheureusement que trop. Dans cette notion traditionnelle, les nouvelles études sur la terrible maladie, d'ailleurs si remarquables et si fécondes, sont venues jeter le trouble et faire naître au moins des hésitations, et quelquefois môme des négations.

D'abord la découverte par Villemin de sa qualité infectieuse si péremptoirement démontrée par l'inoculation, puis celle ultérieure du bacille qui est le point de départ de la lésion tuberculeuse et par conséquent, dit-on, l'agent de l'infection, bacille auquel le nom de Koch a été justement attaché, ces découvertes successives, en rangeant la tuberculose dans le cadre des affections parasitaires, ne pouvaient guère manquer de faire penser que sa transmission devrait être bien difficile, sinon impossible à comprendre, par la voie de la génération. Aussi est-ce principalement du côté des bactériologistes que sont venues les premières contestations. Les plus modérés ont cherché à faire admettre qu'en tout cas, dans la propagation de la tuberculose, la contagion a une part bien plus grande que celle qui pourrait être attribuée à l'hérédité.

Avant d'abordei' l'examen de la question, il convient de constater que l'identité entre la tuberculose de l'homme et celle des autres animaux mammifères est aujourd'hui reconnue. La maladie anciennement désignée sous le nom de pommclière, si fréquente chez les Bovidés, n'est pas autre chose que la phtisie pulmonaire. Les lésions tuberculeuses et le bacille qui les détermine sont les mômes dans les deux cas. Que la matière du tubercule soit prise chez l'homme ou chez la vache, son inoculation a toujours les mêmes effets. De môme l'aspect des cultures du bacille ne diffère point. La tuberculose bovine et la tuberculose humaine sont donc une seule et môme affection, et il en est ainsi pour toutes les tuberculoses observées chez les autres mammifères. Seule celle des oiseaux, qu'on appelle maintenant tuberculose aviaire, paraît différer.

Il faut ajouter que les affections autrefois qualifiées de scrofuleuses siégeant dans les ganglions, à la peau, dans les muqueuses, autour des articulations, ont été reconnues comme tuberculeuses. Elles sont maintenant confondues dans la tuberculose, en qualité de manifestations locales et en quelque sorte restreintes de l'infection tuberculeuse. Elles en sont de véritables atténuations individuelles. A notre point de vue, la constatation du fait, qui est du reste en accord parfait avec la marche habituelle de la tuberculose expérimentalement inoculée, aune importance capitale. On admet maintenant, à la suite des si nombreuses recherches expérimentales dont elle a été l'objet dans les laboratoires de l'Europe, et qui, nous pouvons le dire avec une certaine fierté, ont eu leur initiateur dans notre pays, que l'affection commence toujours par être purement locale, pour se généraliser ensuite, lorsque existent les conditions de sa généralisation. Et il est certain que ces conditions ne se rencontrent pas toujours, autrement dit, pour employer le langage actuel des bactériologistes, que les milieux de culture du bacille ne sont pas tous également propices ou favorables.

Pour la pathologie et surtout pour la thérapeutique de la tuberculose il y a là matière îi des réilexions d'une grande portée. Mais ce n'est pas ici le lieu de s'y abandonner. Nous devons rester dans notre sujet. A l'égard de celui-ci il n'est toutefois pas indifférent de constater que si la présence du bacille est la condition nécessaire pour l'existence de la tuberculose, ou en d'autres termes pour la constitution du tubercule, cette condition n'est cependant pas suffisante ; il en faut une autre ou d'autres dont la connaissance est moins avancée, et dont le rôle n'est sans doute pas moins important, puisque, sans cette condition ou ces conditions, le bacille ne produirait point ses effets.

Nul doute qu'il ne soit pas capable de se reproduire dans un milieu quelconque. Cela enlève toute sa force apparente à l'objection tirée de la qualité parasitaire de la maladie, à l'égard de sa qualité héréditaire éventuelle. Il se pourrait en effet que le bacille de la tuberculose fût, comme plusieurs autres microbes parmi ceux qui sont maintenant connus, répandu un peu partout et qu'il pénétrât dans tous les organismes sans pour cela pouvoir les infecter par sa reproduction, le milieu de culture nécessaire n'y étant point préparé. De nombreuses observations, dont quelques-unes seront signalées plus loin, semblent bien indiquer que les choses se passent ainsi. Elles m'ont depuis longtemps fait penser, pour mon compte, que les purs microbiologistes, dont je suis, comme tout le monde, les travaux avec un grand intérêt, attribuent en pathologie une importance trop exclusive au microbe. Ce ne serait donc pas, dans le cas, le bacille de la tuberculose qui pourrait être transmis par l'hérédité, ce serait l'aptitude à sa culture, résultant de conditions organiques dont la connaissance ne nous échappe peut-être pas complètement, car ce pourrait bien être celles qu'on a coutume de désigner par l'expression de lymphatisme ou de tempérament lymphatique. Or l'héi'édité de ce tempérament-là n'est point

HÉRÉDITÉ DE LA TUfiERCULOSE. ^89

douteuse, pas plus du reste que celle du tempérament nerveux ou de tout autre.

Mais dans notre recherche ce sont les faits et non pas. les théories qui importent avant tout. S'il n'est pas indrtférent de pouvoir ou non s'en rendre compte, il iaut d'abord les constater. Il faut donc d'abord savoir s'il y a des faits qui établissent incontestablement la transmission héréditaire de la tuberculose, soit dans les familles humaines, soit dans les familles de nos animaux domestiques. On sait que la maladie est commune à tous les mammifères. Par conséquent, les observations recueillies dans l'un quelconque de leurs genres sont valables pour tous.

Nocard, microbiologiste distingué et savant pathologiste, s'est occupé récemment du sujet, et il l'a exposé d'une façon qui va noùs fournir la meilleure base de discussion pour arriver à son éclaircissement. Il convient dès lors de commencer par citer complètement son texte. « Pour le public, dit-il (1), pour les médecins même, la tuberculose est encore considérée comme le type des maladies héréditaires ; on ne compte plus les observations se rapportant à des familles dont la plupart des membres meurent successivement tuberculeux. Est-ce à dire que les ascendants transmettent fatalement à leurs descendants le germe de la maladie dont ils sont atteints? Ne doit-on pas bien plutôt invoquer les occasions si nombreuses de contamination auxquelles l'enfant d'une mère tuberculeuse se trouve exposé dès le jour de sa naissance? L'allaitement, les baisers, la cohabitation étroite et continue, etc., ne jouent-ils pas un rôle capital dans la perpétuation du mal au sein de la famille?

« Les conditions de la vie sociale compliquent trop cette grave question pour qu'on puisse la résoudre par la seule observation clinique. Les A^étérinaires sont beaucoup plus

(1) Nocard, art. TuBEncui.osu du Nouveau dictionnaire pralique de médecine, de chirurgie et d'hygiène viiLérinaircs, t. XXI, p. 407, 1802.

favorisés sous ce rapport que les médecins de Tliomme : on sacrifie dans les abattoirs un nombre considérable de veaux, à peine âgés de quelques semaines; en rapprochant le nombre des veaux, trouvés tuberculeux à Faulopsie, du nombre des vaches tuberculeuses, on peut se taire une idée assez nette de la part qui revient à l'hérédité dans le développement de la tuberculose bovine.

« Les statistiques les plus modérées des abattoirs, dans les régions où la tuberculose est le plus rare, portent à 2 ou 3 p. 100 le nombre des vaches tuberculeuses; la plus grande partie de ces statistiques restent muettes en ce qui concerne les veaux ; tous les inspecteurs sont d'accord pour reconnaître que rien n'est plus rare que la tuberculose du veau. Voici quelques chiffres très démonstratifs à cet égard :

« A l'abattoir de Munich, on sacrifie chaque année en moyenne 160 000 veaux; sur ce nombre, on en a trouvé de tuberculeux, 2 en 1878; 1 en 1879; 0 en 1880; 0 en 1881 ; 2 en 1882. — A Lyon, M. Leclerc, qui s'est occupé tout particulièrement de cette question, n'a trouvé que S veaux tuberculeux sur plus de 400 000 qu'il a vu sacrifier à l'abattoir; Veyssière, à Rouen, en a trouvé 3 sur 60 000; Jôhne, à Berlin, en avait trouvé 4 sur plus de ISO 000; en 1887, Ostertag en a trouvé 6 sur 87 68o, soit moins de 0,007 p. 100. — A Augsbourg, la proportion des tuberculeux adultes a été, en 1887, de 3,62 p. 100; en 1888, de 3,95 p. 100; — pour les veaux, elle n'a été que de 0,013 p. 100 en 1887; en 1888, on n'a pas trouvé un seul veau tuberculeux. — La Saxe est peut-être le pays le plus gravement infecté de toute l'Europe : en 1890, on a reconnu tuberculeux, dans tous les abattoirs du royaume, 16,5 p. 100 des bovidés abattus; la proportion des veaux tuberculeux n'a été que de 0,04 p. 100 ; 33 sur 85 000 A caux abattus. En 1891, la moyenne générale a été de 17,40 p. 100 ; la proportion des veaux tuberculeux a été inférieure à 0,06 p. 100.

« Pour bien comprendre la valeur de ces chiffres il ne faut pas oublier que partout le nombre des vaches tuberculeuses est infiniment plus grand que celui des autres bovidés; à Copenhague, en 1888, la statistique donnait une moyenne de G p. 100 pour les bovidés de tout âge; pour les vaches la proportion s'élevait à 16 p. 100; le nombre des veaux tuberculeux est toujours très mmime et, là où on en consomme beaucoup, la moyenne générale est toujours très abaissée (Bang).

« Il faut encore tenir compte de ce que les veaux ne sont pas admis à la boucherie avant le vingtième jour après la naissance ; la plupart ont de six semaines à deux mois ; il peut donc se faire que certains de ceux qui sont reconnus tuberculeux aient été contaminés par le séjour dans un milieu infecté ou même par l'usage alimentaire d'un lait virulent. De même encore, dans la plupart des cas cités, on s'est borné à la constatation macroscopique des tubercules, sans s'assurer s'il s'agissait bien de tuberculose bacillaire; or, il est très possible que, pour un certain nombre de cas, surtout pour ceux où il s'agissait de tubercules du poumon, les observateurs se soient trouvés en présence de lésions parasitaires; le strongylus micrunis, si fréquent chez le veau, détermine chez lui des tubercules qu'il est impossible de différencier, à l'reil nu, de ceux de la tuberculose vraie.

'< Il existe cependant des observations où l'origine congénitale de la tuberculose ne peut pas être contestée. Jôhne, Malvoz et Brouwier, Crokor, notamment, ont publié à cet égard des observations qui sont aujourd'hui classiques ; il s'agissait, ou bien de fœtus presque à terme, trouvés dans l'utérus des vaches tuberculeuses sacrifiées pour la boucherie, ou bien de veaux morts ou sacrifiés quelques jours après la mise bas; dans tous ces cas, les lésions tuberculeuses, localisées au foie ou aux ganglions voisins, — ce qui montre bien que l'infection avait suivi la voie des vaisseaux ombilicaux, — renfermaient le

l/llÉlUiL)lTÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

bacille do Kocii. 11 est clair que, dans le cas de génoralisalion de la tuberculose chez une vache pleine, l'utérus gravide, le placenta et, consécutivement, le fœtus, peuvent être envahis au môme titre que tous les tissus de la mère ; — l'avortement en est d'ailleurs la conséquence la plus fréquente ; néanmoins, les cliillres que nous venons de citer prouvent que, chez les bovidés tout au moins, la généralisation vraie de la tuberculose est des plus rares.

« Robert Koch, dont on ne peut nier l'autorité en cette matière, déclare formellement qu'il n'a jamais vu ses femelles de cobaye tuberculeuses transmettre la maladie à leurs petits; pour lui, « la tuberculose héréditaire trouve (c son explication la plus naturelle, si l'on admet que ce « n'est pas le germe infectieux qui se transmet, mais cer- « taines particularités qui favorisent le développement « du germe mis plus tard au contact du corps; c'est ce « qu'on appelle la prédisposition ».

« MM. Landouzy et Martin ont cherché à démontrer expérimentalement que la mère tuberculeuse ne transmettait pas seulement à ses produits la prédisposition, mais aussi le germe lui-même, lequel pourrait ne se développer que longtemps après sa naissance : ils auraient réussi à rendre tuberculeux des cobayes auxquels ils avaient inoculé, dans la cavité péritonéale, des fragments d'organes (poumons, foie), sains en apparence, mais prélevés sur deux fœtus humains ou sur un fœtus de cobaye, nés de mères tuberculeuses.

« Ces expériences répétées par un grand nombre d'auteurs (Leyden, Grancher, Nocard, Straus, Sanchez-Toledo, Yignal, etc..) ne leur ont donné que des résultats négatifs. Galtier a cependant réussi, dans la très petite minorité des cas, à transmettre la tuberculose par l'inoculation d'organes de fœtus nés de mères tuberculeuses.

u En résumé, s'il est vrai que le bacille de Koch puisse passer de la mère au fœtus, il n'est pas moins vrai que

ce passage est chose absolument exceptionnelle; ce que la mère malade transmet à ses produits, ce n'est pas a maladie elle-môme, c'est la prédisposition, l'aptitude à la contracter; en d'autres termes, 07i naît tuberculisable, on ne naît pas tuberculeux. Le fait ne laisse pas d'ôtre consolant, puisqu'il permet d'espérer que le terrain, si bien préparé qu'on le suppose, restera stérile tant qu'on réussira à éviter qu'il reçoive du dehors le germe de la maladie. »

D'après ce qu'on vient de lire, il est évident d'abord que Nocard a confondu tout le temps, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, la transmission congénitale avec la transmission héréditaire. Il n'a envisagé que la mère tuberculeuse et son fœtus, et préoccupé, en sa qualité de microbiologiste, du passage du bacille de l'une à l'autre par la voie du placenta, il ne dissimule point que la possibilité de ce passage lui répugne. Il s'en tire en admettant, avec Robert Koch, que c'est seulement la prédisposition à la tuberculose qui peut être héréditaire.

Nous nous sommes déjà expliqués, à plusieurs reprises, dans les précédents chapitres, sur la valeur de cette idée de prétendue prédisposition à une maladie quelconque, transmise par hérédité. Ici encore, plus peut-être que dans les autres cas, elle apparaît nettement avec son caractère de pure subtilité de raisonnement, nécessaire pour s'affranchir d'une difficulté doctrinale. Qu'est-ce qui est la condition déterminante de la maladie? Est-ce le bacille ou bien ce qui caractérise la prétendue prédisposition? Et en se plaçant à notre point de vue spécial de l'hérédité, qu'estce qui importe le plus?

En s'en tenant à la discussion de Nocard, qui peut être considérée du reste comme exprimant les idées en cours dans l'école bactériologique aujourd'hui dominante, il semblerait que la mère tuberculeuse est seule capable de transmettre cette prétendue prédisposition. Nulle part, on Ta vu, il n'est question de ce que peut devenir la descen-

dance d'un père tuberculeux. Dans ces conditions il serai bien impossible de démêler la question de l'hérédité. Comment savoir, en ne considérant que la mère, s'il s'agit d'un ovule entaché ou d'un fœtus contaminé ultérieurement? Ce n'est donc point avec de tels documents que cette question pourrait être résolue.

Quant à l'argument sur lequel Nocard a le plus insisté, il prouve seulement que la tuberculose ne se manifeste que rarement chez les veaux dès leur première jeunesse, ce qui d'ailleurs n'a rien de bien surprenant, d'après ce que nous savons de la marche générale de la maladie. Il n'en est toutefois pas de môme pour les enfants, d'après les nombreux faits consignés clans la thèse d'Aviragnet(l). On n'est nullement autorisé à conclure que parmi les sujets de six semaines à deux mois examinés et trouvés indemnes, un bon nombre, s'ils avaient vécu, ne seraient point devenus tuberculeux. De ce que, quand on les a tués, la lésion n'était pas visible, ce n'est pas à dire qu'ils n'avaient point hérité de l'aptitude à sa manifestation ultérieure. Notre auteur et ceux qui pensent comme lui ne songent pas, en raisonnant de la sorte, que justement on ne peut hériter que d'aptitudes à évoluer dans un certain sens. Et comment en pourrait-il être autrement? Comment faire tenir objectivement dans une cellule ovulaire ou dans une cellule spermatique tout ce qui sera plus tard l'individu qui en provient?

Cela montre simplement que la notion d'hérédité n'est pas encore bien claire dans beaucoup d'esprits, même des plus distingués et des plus pénétrants, et motivera, j'espère, les efforts que nous avons faits pour tâcher de l'éclaircir, surtout en ce qui touche l'hérédité pathologique. Il faut pourtant bien dire que ce sont les médecins qui semblent avoir, à son sujet, le plus besoin d'éclaircissements. En présence du mysticisme obscur du traité

(I) E.-C. AviiiAGisET, De la tuberculose chez les enfants. Th. de Paris, 1892.

de Lucas, qui parcaît jouir encore parmi eux de la plus grande autorité, on n'en est vraiment pas trop surpns. Toujours est-il qu'on les voit à chaque instant «oniondre les phénomènes congénitaux avec les phénomènes héréditaires, comme nous venons de montrer que c'est arrivé pour Nocard, à propos de la tuberculose, et qu'au sujet de ceux-ci leurs appréciations sont le plus souvent fautives.

Il n'y aurait pas lieu vraiment d'insister sur l'hérédité de l'affection tuberculeuse, l'opinion étant solidement établie à son égard, si les contestations produites dans ces derniers temps n'étaient capables, en raison de leur source, d'ébranler quelques convictions. Il y aurait tendance, si je ne me trompe, à accorder plus d'importance, dans la propagation de la maladie, à la contagion qu'à l'hérédité, ce qui serait, à mon avis, une grave erreur. Des observations personnelles, recueillies à la fois chez des familles animales et chez des familles humaines, me semblent dans le cas de mettre le contraire en pleine évidence. On va voir, je pense, par leur exposé, qu'elles sont complètement démonstratives.

Il y a une quarantaine d'années, l'administration de l'agriculture avait établi sur les monts d'Auvergne, à Saint-Angeau, dans le département du Cantal, une vacherie modèle. Son but était, d'une part, de donner l'exemple de la fabrication du fromage à la façon hollandaise, à la place de celle des grossières fourmes du pays, et d'autre part celui de l'amélioration de la race bovine qui fournit le lait nécessaire pour cette fabrication. A cet effet elle réunit dans l'établissement un troupeau choisi parmi les plus belles vaches auvergnates, qui comptait, selon l'usage du pays, quarante têtes, et elle y adjoignit les vaches et les taureaux de la variété anglaise de Devon provenant de l'Institut agronomique de Versailles, qui venait d'être supprimé. Il s'agissait de croiser les vaches auvergnates avec les taureaux de Devon, en vue de l'amélioration projetée.

Nous n'avons pas à juger ici ropéralioii au point de vue zootcchnique. Elle fut conduite par un éleveur habile, directeur de l'établissement, qui entoura, bien entendu, les vaches, les taureaux et leurs produits de tous les soins possibles. Les étables, notamment, étaient disposées et entretenues dans les conditions alors considérées comme les plus hygiéniques. Durant la belle saison le troupeau vivait, aussi selon l'usage, jour et nuit sur la montagne, au pâturage. Peu d'années après leur introduction à Saint- Angeau, les vaches anglaises moururent toutes successivement phtisiques, et les taureaux aussi. Des accouplements de ces derniers avec les vaches auvergnates étaient nées des métisses qui toutes, sauf une, à des âges plus ou moins avancés, eurent le même sort. Lorsque je visitai la vacherie en août 1868, on me montra cette seule métisse survivante au milieu d'un magnifique troupeau de pures auvergnates, qui fut peu de temps après supprimé par une sage mesure d'économie.

J'étais accompagné dans ma visite par le vétérinaire de l'établissement, M. Maret, d'Allanches, qui en présence de cette véritable épidémie de pommelière n'hésitait pas, en me racontant les détails de ses observations, à en attribuer la marche à la contagion. Il n'avait cependant pas eu encore connaissance des travaux de Yillemin. Je ne manquai point, comme on le pense bien, de lui en parler. La tuberculose étant d'une rareté proverbiale chez les vaches des montagnes d'Auvergne et les conditions hygiéniques de celles de Saint- Angeau lui paraissant excellentes, il ne pouvait trouver, en dehors de la contamination, le motif de cette mortalité effrayante observée par lui depuis une série d'années.

Je fus cependant tout de suite frappé, pour mon compte, de ce fait que la maladie n'avait sévi que sur les sujets anglais et sur leurs métis, les purs auvergnats restant indemnes. S'il s'était agi seulement de contagion, comment ceux-ci eussent-ils été épargnés, vivant comme les

autres au milieu du troupeau, soit à la montagne, soit à l'étable? On pouvait bien admettre que, plus robustes et plus rustiques que les m(5tis, ils avaient étd dans de meilleures conditions pour résister soit à la contagion soit à toute autre inllucnce capable de l'aire naître la pbtisie. Avec les idées dominantes alors, c'est la dernière interprétation qui me paraissait le plus probable, et je la soutenais contre celle de mon interlocuteur. Il me semblait que des animaux accoutumés au doux climat de l'Angleterre, transportés ainsi brusquement dans un milieu où ils avaient à subir les hivers rudes et prolongés des monts d'Auvergne, logés dans une étable trop aérée pour ce milieu, ne pouvaient manquer- d'y devenir phtisiques. Aujourd'hui cette interprétation n'est plus possible, dans l'état de la science; mais bien que le caractère infectieux de la tuberculose ait été mis hors de doute, celle du vétérinaire d'Allanchesne l'est pas davantage. En effet, s'il est jusqu'à un certain point admissible que l'un des devons purs, arrivé tuberculeux, eût pu infecter les autres, moins résistants à la contagion en raison de leur tempérament, comment admettre qu'elle eût épargné toutes les vaches auvergnates sans aucune exception, pour n'atteindre que les métisses? Et dans le cas de moindre résistance de celles-ci, comment se ferait-il que l'une d'elles y eût toute seule échappé?

La contagion de la tuberculose pulmonaire, pour n'être pas contestable dans l'état actuel de la science, a été souvent dans ces derniers temps considérablement exagérée. Elle exige sans doute, pour se produire, un ensemble de conditions qui, fort heureusement, ne se trouvent réunies que dans des cas exceptionnels. Le fait de Saint-Angeau, que je viens d'exposer, le montre clairement, et j'en ferai tout à l'heure connaître un autre non moins probant. De ce que la matière tuberculeuse s'inocule avec lapins grande facilité, dans le laboratoire, par toutes les voies d'entrée, ce n'est pas une raison suffisante pour que, dans les con-

dilions ordinaires de la vie, le voisin ou les voisins d'un tuberculeux soient aisément et surtout infailliblement contaminés. Les purs savants de laboratoire ont eu souvent le tort, à mon humble avis, de se laisser ainsi entraîner à des inductions par trop hardies, en transportant dans le domaine de la pratique les conclusions des faits qu'ils avaient constatés. Dans le cas présent il est certain que l'observation ne confirme point leur appréciation. La tuberculose est incontestablement inoculable avec la plus grande facilité. A cet égard il n'y a plus de dissidence. La découverte de Villemin, tant de fois contrôlée, est acquise à la science. Mais on ne peut pas contester non plus, je pense, à moins de méconnaître les faits, que la contagion de la maladie soit au nombre des plus difficiles à réaliser et qu'elle ne se produise que bien rarement.

En tout cas ce n'est pas elle qui pourrait fournir l'interprétation la plus probable de ce qui s'est passé à la vacherie de Saint- Angeau, ainsi que nous l'avons fait voir. Il y en a une autre dont l'évidence me paraît maintenant frappante, et qui le sera, j'espère, aussi pour le lecteur. Les animaux anglais de Devon sont arrivés en Auvergne atteints de tuberculose à un faible degré, ce qui se montre fréquemment chez ces animaux améliorés appartenant à des familles le plus souvent consanguines. Dans leurs nouvelles conditions d'habitat, la maladie a fait chez eux des progrès rapides et ils y ont succombé. Entre temps, les taureaux ont été accouplés avec les vaches auvergnates dont on voulait obtenir des produits améliorés, et ils ont transmis à ceux-ci leur maladie. Ces vaches auvergnates étant restées toutes sans exception indemnes, ce n'est pas d'elles que pouvait venir la tuberculose à laquelle tous ces produits, moins un, ont ultérieurement succombé. Après leur mort il n'y a plus eu aucun tuberculeux dans la vacherie. Lorsque je la visitai en 1868, toutes les hôtes y étaient dans un état de santé florissante. Nul doute des lors que les cas si nombreux de tuberculose observés antérieure-

ment fussent dus à l'hérédité paternelle. Je ne crois pas qu'on puisse citer, chez les animaux d'espèce bovine, des faits où cette hérédité, la seule qui ne donne prise à aucune objection, soit plus nettement établie. J'en vais maintenant rapporter un, observé encore par moi-môme dans une famille humaine, où c'est l'hérédité maternelle qui s'est manifestée.

Une jeune femme, morte de méningite tuberculeuse constatée par l'autopsie, avait eu deux filles. La plus jeune de ces filles, mariée de bonne heure en état apparent de santé parfaite, eut trois enfants à de courts intervalles. L'ainé de ces enfants, qui était un garçon, mourut avant lage d'un an d'une affection intestinale dont le diagnostic n a pas été bien établi. Les deux autres, une fille et lin garçon, sont encore vivants et paraissent bien portants. Ils sont âgés de moins de treize ans. Quant à leur mère, elle est morte il y a quelques années de tuberculose pulmonaire avec destruction successive des deux poumons par des cavernes. J'ai assisté à son agonie. On lui avait prolongé l'existence par le gavage avec des poudres de viande. Durant tout le temps de sa maladie, qui a été de plusieurs années, son mari n'a pas cessé de cohabiter avec elle, de même que ses enfants, dans une maison où se trouvaient réunies les pires conditions hygiéniques. Etroitesse des pièces dont la plupart n'étaient jamais ensoleillées, ouvrant sur une petite cour entourée de hautes murailles et toujours sale; planchers en bois blanc jamais lavés et seulement balayés de temps à autre ; enfin tout ce qui a été donné comme favorisant au plus haut degré la contagion de la tuberculose se trouvait réalisé dans l'habitation, et aucune précaution préservatrice n'a été prise pour l'éviter. On pourrait môme dire que c'est sous tous les rapports le contraire qui a eu lieu. Malgré cela personne dans la famille n'a encore donné le moindre signe de contamination, et il y a maintenant plus de six ans que la malheureuse femme est morte. On n'en peut rien con-

dure pour ses enfants, qu'elle n'avait point ullaitds et qui après sa mort ont été placés à la campagne, en plein air. S'ils se montrent plus tard tuberculeux, ce ne serait pas une preuve en faveur de la contagion, puisqu'ils ont de fortes chances pour avoir hérité de la maladie. Mais le mari, resté indemne dans les conditions que nous avons dites, ne montre-t-il pas encore une fois que cette contagion est au nombre des plus difficiles à réaliser? Jamais peut-être ne se sont présentées des circonstances qui pussent lui être plus favorables. Et cependant elle ne s'est pas produite. Il y a là, je crois, de quoi faire réfléchir ceux qui, ne considérant que la qualité expérimentalement infectieuse de la tuberculose, l'admettent avec tant de facilité. Je ne veux pas dire par là qu'il ne soit point sage de se conduire, dans la pratique, comme s'il en était autrement et qu'il y ait lieu de négliger les précautions hygiéniques capables de la rendre impossible. Seulement il n'est pas nécessaire de les exagérer, et scientifiquement on fait fausse route quand on attribue à la contagion la part principale dans la propagation effrayante de la maladie.

L'aînée des filles de la femme tuberculeuse dont nous avons parlé s'est, elle aussi, mariée et elle a eu quatre enfants, dont un est mort en bas âge de diphtérie. Les trois autres sont encore vivants. Elle est maintenant âgée de trente-sept ans et chez elle aucun signe de tuberculose ne s'est encore manifesté. Tout fait penser qu'elle en est absolument indemne. Néanmoins, en raison des antécédents de famille, ses enfants ont toujours été traités, depuis leur naissance, en vue de les fortifier contre les chances d'hérédité que pouvaient faire redouter ces antécédents. L'événement a montré que les précautions n'étaient point vaines, car l'une de ses filles a été atteinte, à l'âge de huit ans, de coxo-tuberculose. L'état général excellent de cette enfant, dû sans nul doute à une hygiène toujours bien conduite, a considérablement atténué la gravité du mal, mais, grave ou non, ce mal n'en conserve

pas moins sa qualité essentielle d'afl'ection tuberculeuse. Et dans ce cas évidemment, nul n'aura l'idée de faire intervenir la contagion. Nous sommes, de la façon la plus nette, en présence d'un cas d'hérédité par atavisme de famille, d'un cas de réversion à la tuberculose de la grand'mère, dont la mère est elle-même restée indemne.

Le fait n'est pas seulement du plus haut intérêt comme preuve irréfragable d'hérédité, car il est impossible d'y faire intervenir la contamination éventuelle par l'intermédiaire du placenta, pas plus que la contagion, de même que pour le cas de Saint-Angeau, dans lequel la tuberculose a été transmise par le père ; ce fait est encore à retenir comme un exemple frappant des manifestations diverses de la tuberculose héréditaire. On y voit la méningite tuberculeuse donner naissance, d'une part, à la tuberculose pulmonaire par transmission directe, et, d'autre part, à la coxo-tuberculose par atavisme ou transmission indirecte. Dans d'autres cas on a vu l'enfant d'une mère ayant succombé à la phtisie être atteint ainsi d'une arthrite tuberculeuse soit du genou, soit du coude, soit du poignet, ou bien simplement d'abcès des ganglions de cou, avec ou sans conjonctivite, ou bien de plusieurs de ces afiFections à la fois. Jadis appelées écrouelles, tumeurs blanches, scrofules, toutes sont aujourd'hui reconnues pour des tuberculoses locales, que l'on voit parfois se généraliser ensuite. L'ancienne scrofulose n'a plus aujourd'hui de place dans le cadre nosologique. Elle a été absorbée, en quelque sorte, par la tuberculose. Il y a bien encore quelques cliniciens, spontanéistes incorrigibles, qui la considèrent seulement comme une étape entre le lymphatisme et la tuberculose, mais ils ne donnent à l'appui de leur conception que des raisonnements, non pas des faits. L'étude expérimentale des lésions, due principalement à Lannelongue, exclut tous les doutes, et il n'y a peut-être plus maintenant un seul chirurgien qui se refuse à admettre ces lésions comme tuberculeuses.

Il est donc oLabli que la tuberculose viscérale sous ses diverses formes de phtisie pulmonaire, laryngée, de tuberculose abdominale, ou méningée, engendre les tuberculoses locales ganglionnaire, osseuse, articulaire, etc. Quand on recherche les antécédents de famille des sujets atteints de ces tuberculoses locales, on y rencontre le plus souvent la trace d'un ascendant tuberculeux sous une des formes de la maladie. Inversement, il est clair qu'une tuberculose viscérale ou généralisée peut être engendrée par un sujet atteint seulement de tuberculose locale. L'héritage tuberculeux, en tant qu'héritage, ne peut point différer. L'intensité et l'étendue de ses manifestations ultérieures doivent dépendre de circonstances qui lui sont étrangères. La preuve, maintenant bien acquise par de nombreuses observations, en est que le milieu hygiénique influe sur les progrès de la tuberculose commençante au point de les arrêter complètement. Il y a pour la cure des tuberculeux un régime préconisé dont les succès ne se comptent plus. Parmi ces circonstances capables d'influer sur le processus de l'héritage tuberculeux, il ne semble pas douteux que le tempérament de l'héritier ait une part importante, qui décide du lieu oiî se développera la lésion. Or tous les lieux de l'organisme ne sont pas également favorables à son extension. On conçoit sans peine, par exemple, que cette extension soit plus facile dans le tissu pulmonaire que dans le tissu osseux. D'oii qu'il vienne donc, l'héritage reste le même. Il ne diffère que par ses manifestations ultérieures, plus ou moins étendues, plus ou moins graves selon l'importance, pour la conservation de la vie, de l'organe ou des organes atteints, c'est-à-dire selon le lieu où se produit l'évolution des tubercules. Quant à l'aptitude à cette évolution, il est clair qu'elle peut tout aussi bien être transmise par une tuberculose locale que par une tuberculose viscérale ou généralisée. Et encore une fois, dans ce cas comme dans tous les autres que nous avons passés en revue, c'est cette aptitude

seulement qui peut s'hériter, cette aptitude qu'on a mal nommée la prédisposition, et en raison de laquelle l'individu naît tuberculisable, comme on l'a dit par pure subtilité.

Mais en quoi consiste l'héritage tuberculeux? Qu'est-ce que le tuberculeux transmet par la génération à sa descendance? car il faut écarter la transmission éventuelle par la gestation, qui n'est point un phénomène d'hérédité, ainsi que nous y avons insisté. Est-ce le bacille en l'absence duquel on n'admet plus qu'il y ait des lésions tuberculeuses? Ou bien est-ce le produit qui est reconnu maintenant comme accompagnant toujours chaque microbe et auquel on tend de plus en plus à attribuer son action pathogène, ce produit qui a reçu le singulier nom de toxine et qu'il passe pour élaborer? Dans l'état actuel de la science il n'est pas encore possible de répondre à ces questions. Il semble peu probable que le bacille, si petit qu'il soit, puisse se loger dans la cellule germinative ou dans le noyau spermatique. Toutefois, comme il n'a, que je sache, guère été recherché, l'improbabilité de sa présence ne suffit pas pour qu'il soit permis d'en décider. Tant de choses paraissant improbables et même impossibles ont été reconnues réelles, qu'on ne saurait être trop réservé dans le domaine du pur raisonnement. D'ailleurs, ce qui importe avant tout, c'est le fait bien constaté. Son interprétation viendra sans nul doute plus tard, avec les progrès de la science. Or le fait de l'hérédité tuberculeuse n'est pas contestable, et l'on a vu du reste qu'il n'est guère contesté par des arguments valables. Il n'existe pas^ a-t-on dit, de cas de tuberculose congénitale dans laquelle on puisse reconnaître une hérédité paternelle directe. Celui de la vacherie de Saint- Angeau, exposé plus haut, répond péremptoirement à une telle assertion.

Au point de vue de la propagation de la maladie qui fait tant de ravages dans les sociétés humaines, cette hérédité emprunte sa gravité particulière à la marche môme nue"

suit habituellement la tuberculose. Très lente dans son évolution, il est relativement rare que ses premières manifestations soient accessibles aux moyens de diagnostic avant l'âge de la puberté. Seules ou à peu près les tuberculoses locales se montrent dans le cours de l'enfance. Il arrive donc le plus souvent que l'état pathologique se manifeste et se confirme après le mariage et après la naissance des enfants qui en résultent, alors qu'il n'est plus temps de se mettre en garde contre son hérédité. De la sorte, un grand nombre d'individus des deux sexes, bien qu'entachés héréditairement du vice tuberculeux, paraissent encore jouir de la santé la plus florissante au moment où ils se marient, et ne sont que plus tard minés par l'agent infectieux. Qui est-ce qui n'en a pas vu des exemples? Gela montre combien il importe de ne pas s'en tenir à la considération de la santé apparente des futurs époux, dans les alliances projetées, et de remonter aux antécédents de famille, qui peuvent seuls éclairer d'une manière certaine sur les chances d'hérédité.

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