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CHAPITRE II

THÉORIES HYPOTHÉTIQUES DE l' HÉRÉDITÉ.

La théorie véritable des phénomènes héréditaires, ou autrement dit la connaissance précise de leurs conditions déterminantes, dépend entièrement de l'état de la science sur la fécondation. Pour établir cette théorie, il faudrait savoir exactement les parts respectives qui, dans la formation de l'être nouveau, reviennent à chacun des deux éléments mâle et femelle, et les circonstances qui, suivant les cas, font varier ces parts. Il est évident, en effet, d'après ce que nous avons constaté dans le chapitre précédent, qu'elles sont le plus souvent inégales. Dans le cas d'hérédité unilatérale, celle de l'un des deux, du mâle ou de la femelle, est nulle, du moins en apparence, car il faut réserver ce qui, dans les générations ultérieures, pourra se manifester par réversion, en raison de l'atavisme. Dans celui d'hérédité bilatérale, qui est à beaucoup près le plus fréquent, tantôt prédomine l'élément mâle, tantôt l'élément femelle. Il faudrait connaître les motifs de ces prédominances complètes ou partielles.

Malgré les louables tentatives de Fol (1), de Yan Bene-

(1) II. Foi-, Recherches sicr la fécondation, ISÎ9.

den (d), de Strasbiirger (2), de Guignard (3) et de tant d'autres chercheurs, quelque intéressants que soient les faits dont la connaissance est due à leurs études persévérantes sur ce sujet si délicat de la fécondation de l'œuf et des premiers phénomènes de la genèse de l'embryon, il faut bien dire que ces faits n'éclairent encore que de lueurs très faibles la théorie de l'hérédité. On sait maintenant qu'il y a fusion entre les deux noyaux des cellules ovulaire et spermatique; qu'après cette fusion se produit une segmentation, suivie de la manifestation de sphères attractives, autour et en dehors desquelles se développent des stries radiaires ; mais les observateurs ne sont d'accord ni sur le rôle ni sur la provenance de ces sphères qualifiées de directrices. En tout cas, il est clair que la direction imprimée au développement n'est pas toujours la môme, puisque celui-ci évolue tantôt du côté paternel, tantôt du côté maternel, je veux dire que les deux noyaux cellulaires reproduisent soit les caractères du père, soit ceux de la mère, soit un mélange en proportions indéfiniment variées des caractères des deux procréateurs. Ce qu'il faudrait savoir précisément, c'est les propriétés distinctives des deux éléments primitifs qui déterminent le sens de l'évolution. Gela, nous l'ignorons encore absolument. Il y a lieu d'espérer sans doute que les efforts de la multitude de chercheurs dont les investigations se portent sur ce problème passionnant, aidés des progrès de la technique microscopique, finiront par aboutir. Toujours est-il que dans l'état actuel de la science, nous n'avons à notre disposition que des hypothèses, dont aucune, à vrai dire, n'a môme le caractère de la vraisemblance, n'en

(1) E. Van Beneden, Recherches sur la maturation de Vœuf, la fécondation et la divis,on cellulaire 1883; - Le même et A. Nevt, Nouvelles recherches sur la féamdaUoii el la division mitasique, 1887

(2) EDUAno SiusnuRGF.n, Neue UnLersucluuiç, ûber den nefruchlunqsvorgang bci den Plianerogamen als Grundlage filr eine Théorie der Zeugung,

(3) Léon GuiGNAno, Nouvelles éludes sur la fécondalion, comparaison de.^ phénomènes morphologiques observés chez les plantes et chez les ani7naux, 1 89 1 .

20 L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET l'ATHOLOGIQUE.

déplaise à leurs auteurs. Il n'en faut pas moins, en attendant, les exposer, en vue de ceux à qui elles pourraient paraître satisfaisantes, tout en faisant ressortir leur peu de valeur.

Occupons-nous d'abord de celle de Darwin, à laquelle l'auteur a donné son véritable nom et qu'il a en outre qualifiée de provisoire, avec la bonne foi qui lui était habituelle. « Je viens, dit-il (1), de rappeler les principaux faits qu'il serait désirable de pouvoir rattacher entre eux par quelque lien intelligible. Je crois que la chose est possible, moyennant les suppositions suivantes qui, la première et la principale étant admise, ne paraîtront pas improbables, car elles s'appuient sur diverses considérations physiologiques. On admet presque universellement que les cellules, ou les unités du corps, se propagent par division spontanée ou prolifération, conservent la même nature et se convertissent ultérieurement en différentes substances et tissus du corps. A côté de ce mode de multiplication, je suppose que les cellules, avant leur conversion en matériaux formés et complètement passifs, émettent de petits grains ou atomes, qui circulent librement dans tout le système, et lorsqu'ils reçoivent une nutrition suffisante, se multiplient par division, et se développent ultérieurement en cellules semblables à celles dont ils dérivent. Pour être plus clair, nous pourrions appeler ces grains des gemmules cellulaires, ou, puisque la théorie cellulaire n'est pas complètement établie, simplement des gemmules. Nous supposons qu'elles sont transmises par les parents à leurs descendants, se développent généralement dans la génération qui suit immédiatement, mais peuvent souvent se transmettre pendant plusieurs générations à un état dormant, et se développer plus tard. Nous supposons que ce développement dépend de leur union avec d'autres gem-

(1) CiiABLES Dakwin, De la variation des animaux, etc., t. 11, ch. xxvi, p. 398.

THÉORIES HYPOTHÉTIQUES DE L'HÉRÉDITÉ. 2i

mules pcartiellement développées, qui les précèdent dans le cours régulier de la croissance. Nous verrons, lorsque nous discuterons l'action directe du pollen sur les tissus de la plante mère, pourquoi j'emploie le terme d'union. On suppose que les gemmules sont émises par chaque cellule ou unité, non seulement pendant l'état adulte, mais aussi pendant tous les états de développement. Enfin, je suppose que dans leur état dormant, les gemmules ont les unes pour les autres une affinité mutuelle, d'où résulte leur agrégation en bourgeons ou en éléments sexuels. Donc, à strictement parler, ce ne sont pas les éléments reproducteurs, ni les bourgeons, qui engendrent les nouveaux organismes, mais les cellules ou unités mêmes du corps entier. Ces suppositions constituent l'hypothèse provisoire que je désigne sous le nom de pangenèse. Des idées à peu près semblables ont été proposées par d'autres auteurs. »

Darwin ajoute en note que le professeur Huxley a appelé son attention sur les idées de Buffon et de Bonnet. « Le premier, dit-il, suppose (1) que les molécules organiques existent dans la nourriture consommée par tout être vivant, et que ces molécules sont, par leur nature, analogues aux divers organes par lesquels elles sont absorbées. Lorsque les organes se sont ainsi complètement développés, les molécules n'étant plus nécessaires, se rassemblent et forment des bourgeons ou les éléments sexuels. Si Buffon avait supposé que ces molécules eussent été formées par chaque unité séparée dans tout le corps, son idée et la mienne eussent été fort semblables. «

Du temps de Buffon, où la notion de la constitution cellulaire du corps était inconnue, où l'on n'avait aucune idée de la cellule, il eût été en vérité difficile de supposer que les prétendues gemmules pouvaient être formées par chaque unité séparée dans tout le corps. Ce que

(1) Hist. nat. gén., édit. de t. H, p. 54, C2, 329, 333, 420, 425.

Darwin appelle gemmule, BufTon le nomme molécule organique, et apparemment cela ne peut dans tous les cas provenir que de l'alimentation, car l'auteur anglais sans doute n'admet pas que la cellule ait la faculté de le créer de toutes pièces. La différence n'est donc en réalité que dans les mots. Au fond, les deux hypothèses sont identiques. Les deux illustres naturalistes, s'inspirant l'un et l'autre uniquement de leur féconde imagination, ont eu, à plus d'un siècle d'intervalle, la même idée. Cela, du reste, n'a rien de surprenant.

Quant à celle de Bonnet, Darwin a raison de la considérer comme n'ayant rien de commun avec la sienne. L'hypothèse des germes et de leur emboîtement diffère en effet essentiellement de celle qu'on vient de voir. Celle des produits du germe-cellule primaire fécondé, du professeur Owen, et celle des unités physiologiques de Herbert Spencer, en diffèrent peut-être moins, mais ne sont toutefois pas non plus semblables.

En tout cas, le caractère purement imaginaire de l'hypothèse de Darwin se met de lui-même en évidence par le seul énoncé de quelques-uns des faits invoqués à son appui. « L'existence de gemmules libres, dit l'auteur entre autres choses (1), est une supposition gratuite, mais qui ne peut être considérée comme très improbable, puisque les cellules peuvent se multiplier par division de leur contenu. Les gemmules ne diffèrent des vrais ovules ou bourgeons qu'en ce qu'on les suppose capables de se multiplier dans leur état non développé. Or, une telle capacité n'a rien d'improbable. On a vu le blastème de l'œuf se diviser et produire deux embryons ; et Thuret a vu la zoospore d'une algue se séparer en deux parties, qui toutes deux ont germé. Un atome de virus variolique assez ténu pour être emporté par le vent, doit se multiplier des milliers de fois dans l'individu inoculé. On a

(1) Loc. cit., p. 402.

récemment vérifié qu'une parcelle infiniment petite de la mucosité provenant d'un animal atteint de la peste bovine, placée dans le sang d'un bœuf sain, augmente si rapidement, qu'au bout de peu de temps la masse entière du sang est infectée, et que la moindre quantité de ce liquide contient assez de poison pour communiquer, dans moins de quarante-huit heures, la maladie à un autre animal. »

Maintenant qu'on sait que ces infiniment petits, qu'on appelle des virus, ne sont pas autre chose que des êtres monocellulaires, des microbes, des microcoques, des bacilles, etc., il devient impossible de les assimiler aux gemmules de l'auteur. Mais il poursuit ainsi : « La conservation des gemmules libres et non développées dans le même corps depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse, peut paraître improbable, mais nous devons nous rappeler combien les graines peuvent rester longtemps dormantes en terre et les bourgeons dans l'écorce de l'arbre. Leur transmission de génération en génération peut paraître encore plus improbable; mais encore ici nous devons songer que bien des organes rudimentaires et inutiles ont été et sont encore transmis depuis un nombre infini de générations. Nous allons maintenant voir comment la transmission longtemps continue des gemmules non développées explique bien un grand nombre de faits.

« Comme chaque unité, ou groupe d'unités similaires du corps, émet des gemmules, et que celles-ci sont toutes contenues dans le plus petit ovule ou graine, ou dans chaque spermatozoïde et grain de pollen, leur nombre et leur ténuité doivent être infinis. Je reviendrai sur cette objection qui paraît d'abord si formidable, mais je dois faire remarquer ici qu'une morue peut produire 6 867 840 œufs, un ascaride environ 64 000 000, et une seule orchidée à peu près autant de millions de graines. Dans ces divers cas, les spermatozoïdes et les grains de pollen doivent exister en nombre bien plus considérable. Or, lorsqu'il s'agit de nombres pareils, que l'intelligence ne peut saisir,

il n'y a pas de bonne raison pour repousser notre hypothèse actuelle parce qu'elle suppose l'existence de gemmules quelques milliers de fois plus nombreuses. »

Assurément, dans le domaine des suppositions tout est permis. La réalité des gemmules admise, leur nombre n'est plus une difficulté, du moment qu'on les suppose infiniment petites. Mais nous avons entendu dire par des mathématiciens que le nombre actuellement infini est impossible. Passons toutefois, pour l'instant.

Haeckel qui, sur à peu près tous les points, a exagéré la doctrine de Darwin, n'a pas admis son hypothèse de la pangenèse, la trouvant insuffisante pour expliquer les faits. Il lui en a substitué une autre, mais non pas toutefois en la donnant pour telle. Ce n'est point dans ses habitudes d'esprit. Il a plus de hardiesse. Son prédécesseur anglais se borne à dire le plus souvent que les choses qu'il pense ne sont pas impossibles, ou qu'elles ne sont pas improbables, ou qu'elles sont vraisemblables. Ilaeckel, lui, affirme toujours sans hésiter. Aussi, sur la question de l'hérédité, nous a-t-il donné ce qu'il appelle la théorie de la périgenèse. Ses idées ont été parfaitement résumées par Dejerine('i}. Nous ne saurions mieux faire que d'en emprunter l'exposé à cet auteur :

« Haeckel, dit-il, compare l'organisme à un Etat, les citoyens faisant partie de ce dernier étant représentés dans le corps humain par les cellules. La cellule cependant n'est point pour Haeckel un organisme élémentaire irréductible. Au-dessous d'elle est le cytode, masse albuminoïde sans enveloppe et sans noyau; les cellules et les cytodes constituent ce que cet auteur appelle les unités vitales. La matière vivante qui les constitue est le plasso7i, c'est la substance primordiale, moins avancée en organisation que le protoplasma, ce dernier n'étant qu'une différenciation morphologique plus avancée du plasson. Pour

(1) J. Dejerine, L'hérédité dans les maladies du système nerveux, p. 6, 1886.

Hacckcl, le plasson se résout en molécules de plus en plus petites, dont le dernier terme est constitué par \qs plastidules. Ce qui différencie la plastidule (molécule de la matière organisée vivante) d'une molécule de matière inorganique, c'est non seulement la composition chimique et le" groupement atomique, mais encore un mouvement que la plastidule seule possède et qui lui permet de s'approcher ou de s'éloigner de ses voisines.

« Pour Haeckel, chaque atome est animé et doué d'une certaine somme de force, Tatome possède une « âme », il est doué de sensation et de volonté ; ce sont là des propriétés, dit-il, qui ne sont pas caractéristiques des organismes, et c'est dans les propriétés des plastidules qu'il faut chercher ce qui caractérise l'essence de la vie.

« Par l'hypothèse d'un mouvement ondulatoire ramifié « et se propageant sans interruption des plastidules, con- « sidéré comme la cause efficiente du phénomène biogéu nétique, nous voyons la possibilité de ramener l'infinie « complexité de celui-ci au mouvement mécanique des (( atomes, lesquels sont ici, comme dans tous les phéno- « mènes de la nature inorganique, soumis aux lois phy- « sico-chimiques. En donnant le nom de périgenèse à ce « mouvement ondulatoire et ramifié des plastidules, nous (c voulons exprimer la propriété caractéristique qui disu tingue ce mouvement, en tant que ramifié, des autres « processus rhythmiques analogues. Cette propriété repose « sur la force de reproduction des plastidules, qui est « déterminée par la composition atomique spéciale de « ces dernières. » Ainsi s'exprime Haeckel au sujet de la constitution des plastidules; plus loin il ajoute : « Parmi « les propriétés des plastidules, la plus importante nous « paraît être la capacité de reproduction, ou la mémoire « qui existe dans tout processus évolutif, et en particu- " lier dans la reproduction des organismes; toutes les « plastidules possèdent de la mémoire, cette aptitude « manque à toutes les autres molécules. L'hérédité est la

« mdmoire des plastidules; la variabilité est la réceptivité « des plastidules. La première produit la stabilité, la « seconde, la variété des formes organisées. Dans les « formes très simples et très constantes, les plastidules « n'ont, si j'ose le dire, rien appris ni rien oublié. Dans « les formes organiques très développées et très variables, « les plastidules ont beaucoup appris etbeaucoup oublié (1 ). »

« Cette hypothèse est basée à la fois sur la théorie moniste et mécanique. Chaque plastidule possède les propriétés de la matière, le sentiment de conscience et un mouvement ondulatoire rhythmique et, par l'acte créateur, une certaine quantité de protoplasma ou de la matière albuminoïde des parents est transmise à l'enfant, et avec ce protoplasma un mode individuel spécial de mouvement moléculaire. Ce sont ces mouvements moléculaires qui suscitent les phénomènes vitaux et en sont la vraie cause. Il y a ainsi un mouvement plastidulaire primitif qui est transmis par la cellule mère et conservé. L'action des circonstances extérieures, d'où résultent l'adaptation et la variabilité, produit une modification de ce mouvement moléculaire.

« L'hérédité est donc, d'après la théorie précédente, la mémoire des plastidules, ou la transmission du mouvement des plastidules (la mémoire n'étant qu'une forme de vibration), transmission s'opérant en vertu du grand principe de la transformation des forces. L'adaptation au milieu, les modifications subies par l'organisme, dans telles ou telles circonstances, ne seraient au contraire que la résultante de certains mouvements acquis par les mêmes plastidules. »

Tout cela est bel et bon, mais plastidules, gemmules, unités physiologiques et molécules organiques ne sont évidemment que des produits de l'imagination, ainsi que les propriétés ou facultés qui leur sont attribuées, et dont

(1) E. Haeckel, Essais de psychologie cellulaire. Traduct. française, p. 142 et suiv.

la mémoire n'est à coup sûr pas la moins curieuse. Supposer l'existence d'éléments anatomiques, c'est-à-dire d'éléments doués de propriétés biologiques, plus petits, et môme infiniment plus petits que la cellule, peut, dans l'état de la science, paraître assez hardi. Encore faudraitil établir cette existence avec les moyens d'investigation dont nous disposons. Fût-elle établie d'ailleurs, et fût-il constaté, entre autres choses singulières, que les plastidules de ïïaeckelsont douées d'un mouvement ondulatoire ramifié (sorte de mouvement qu'on a bien de la peine à comprendre), nous n'en serions en vérité guère plus avancés au sujet de la théorie des phénomènes héréditaires. Il resterait toujours à discerner ce qui détermine les sens divers de ces mouvements ; ce qui fait que dans tel cas ce sont les plastidules provenant de la cellule mâle qui se souviennent, tandis que dans tel autre la mémoire subsiste seulement chez les plastidules constituant l'ovule. Il n'y a pas de doute que les molécules les plus ténues des éléments organiques soient douées d'énergie, au môme titre du reste que celles des corps inorganiques. On sait que c'est la propriété de toute matière. Celle-ci ne se conçoit pas plus indépendamment de l'énergie, que cette dernière séparée de la matière. 11 a plu en outre au savant allemand de gratifier chaque atome de son plasson d'une àme, de le douer de sensation et de volonté : c'est une hardiesse que quelques-uns, parait-il, admirent. Ceux qui, comme nous, ont l'invariable habitude de ne prendre que les faits pour base de la science, ne sauraient voir là qu'une des plus étranges hypothèses et des plus gratuites qui aient jamais été conçues.

Mais encore une fois, sans s'occuper de discuter la validité de ces vues des divers auteurs cités sur les éléments qu'ils ont imaginés et à la distribution desquels ils attribuent les phénomènes héréditaires, il suffit de constater que les gemmules de Darwin, les plastidules de Haeckeletles autres objets analogues n'ont acquis jusqu'à

présent aucun caractère de réalité. Ce qu'on sait seulement, c'est que les cellules quelconques sont composées (Je principes immédiats, les cellules sexuelles par conséquent comme toutes les autres, et que personne n'a jamais vu ni le plasson, ni ses prétendus éléments constituants. Ranvier (1) a établi que le noyau paraît être la seule partie véritablement vivante de la cellule, et cela du reste semble admis par tous les histologistes. Les auteurs cités au début de ce cliapitre comme s'étant occupés d'étudier les phénomènes morphologiques de la fécondation n'ont vu, dans leurs recherches si délicates et si minutieuses, que les modifications subies par ce noyau, sous des influences encore inconnues. Après les hypothèses précédemment exposées, la science n'est donc pas plus avancée qu'auparavant.

Ces hypothèses n'ont môme pas le mérite d'être claires. Il n'est point niable que les éléments du blastoderme dérivent de ceux de l'ovule fécondé, et que ceux de l'embryon dérivent de ceux du blastoderme. Une l'est pas davantage que chaque cellule provenant de la division d'une autre cellule s'accroît d'abord aux dépens du vitellus, puis des éléments fournis par le sang de la mère, et qu'ainsi l'être nouveau, formé par prolifération successive des éléments cellulaires primitifs, n'est pas autre chose qu'une agglomération ou plutôt une association de cellules, quelque compliqué qu'il soit. On n'ajoute rien au peu que nous savons sur le sujet, quand au lieu de faire dériver cet être nouveau de cellules, on le fait dériver de plastidules, si ce n'est qu'au lieu de s'en tenir à ce qui se voit et se mesure, on fait intervenir des êtres purement imaginaires en se satisfaisant l'esprit avec des mots.

La théorie de Weismann, tout autant hypothétique du reste que celles de Darwin et de Ilaeckel, a du moins le mérite de ne faire intervenir aucun de ces êtres imagi-

(1) Ranvieh, Traité lechniquc d'histologie, 2° édit., p. 189.

naires. Elle ne prend pour point de départ que les parties constituantes incontestables de la cellule, auxquelles est attribué seulement, dans la production des phénomènes d'hérédité, un fonctionnement particulier (1). Dejerme, à qui nous avons déjà emprunté l'exposé résumé de celle de Haeckel, a aussi rendu d'une façon parfaitement exacte cette théorie de la continuité du plasma germinatif conçue par Weismann. Il serait tout à fait superflu de recommencer son travail d'analyse. Mieux vaut donc se borner à le reproduire :

« D'après Weismann, dit-il (2), l'hérédité s'effectue par l'intermédiaire d'une substance à structure extrêmement fine et complexe, possédant des propriétés chimiques et moléculaires déterminées, substance qu'il désigne sous le nom de plasma germinatif (Keimplasma), et qui se transmet, invariable et immuable, de génération en génération. Lorsqu'un nouvel organisme se développe, une partie de la substance active du germe, une partie du plasma germinatif que renferme l'ovule, n'est pas employée à la formation du nouvel être, elle reste en réserve, ne subissant aucune mutation, aucune transformation; c'est cette réserve de plasma germinatif non modifiée qui sert à former les cellules germinatives du nouvel organisme. Du moment que les cellules germinatives des générations successives sont en continuité directe non interrompue, du moment qu'elles ne sont, en d'autres termes, que les différentes parties d'une même substance, la monnaie de la môme pièce, elles doivent et elles peuvent posséder une structure moléculaire semblable et parcourir, dans des conditions de développement déterminées, exactement les mômes phases et fournir un produit final identique. La continuité du plasma germinatif subsiste donc d'une génération à l'autre, et on peut se

(1) Weismann, Din ContinuiUH des Keimplasmu'n als Grund'agc einer Théorie der Vererbung, 1885.

(2) Loc. cit., p. 9.

représenter ce plasma germinatif comme une longue racine, de laquelle s'élèvent, de distance en distance, des bourgeons, des rejetons, représentant les individus des générations successives. »

On s'est demandé nécessairement d'oîi pouvait provenir le plasma germinatif admis. Weismann, partant de ce fait maintenant solidement établi par les auteurs déjà cités, que le noyau seul de la cellule mâle arrive à l'ovule, que la fécondation n'est qu'une copulation des noyaux, et que le corps cellulaire n'y prend aucune part, en a conclu qu'il provient nécessairement de ces noyaux. « La substance nucléaire, dit-il, est donc le seul vecteur des tendances héréditaires, et les découvertes de Van Beneden montrent comment cette substance nucléaire contient non seulement les tendances héréditaires des parents, mais aussi celles d'un très grand nombre d'ancêtres. Chacun des deux noyaux qui se réunissent lors de la fécondation doit contenir le plasma germinatif nucléaire des deux parents dont descend cette génération; celui-ci contient lui-même le plasma nucléaire des cellules germinatives des grands-parents, ainsi que des bisaïeuls. Le plasma nucléaire des différentes générations existe en quantité d'autant plus petite que la génération est ellemême plus éloignée. Tandis que le plasma germinatif du père ou de la mère constitue la moitié du noyau de la cellule germe de l'enfant, le plasma germinatif du grandpère n'en constitue que le quart, celui de la dixième génération en arrière n'en constitue que 1/1024% etc.

« Ce dernier peut toutefois très bien réapparaître lors de la formation du nouvel être ; les phénomènes en retour montrent même que le plasma germinatif d'ancêtres d'il v a mille générations, peut affirmer sa persistance en se manifestant subitement par des caractères perdus depuis longtemps. Si donc nous ne sommes pas en mesure d'expliquer par quel processus ce retour s'effectue, et quelles en sont les causes, nous savons du moins que la chose:

est possible en général ; la très minime partie du plasma germinatif spécifique, contenant des tendances déterminées et les faisant valoir dans la formation d'un nouvel organisme dès que, pour une raison quelconque, sa nutrition se trouve plus favorisée que celle des autres espèces de plasma contenues dans le noyau. Il se développe alors plus activement que les autres espèces de plasma germinatif, et on peut bien admettre que c'est à la prédominance en masse de cette espèce de plasma germinatif qu'est dû son pouvoir sur le corps cellulaire (1). »

On voudra bien remarquer que, dans l'exposé qui précède de la théorie de Weismann, aux mots plasma germinatif pourraient être substitués ceux de tendances ou de puissances héréditaires, sans que pour cela rien autre que les termes ne fût changé. Les faits auxquels ces mots correspondent resteraient absolument les mêmes. Il est évident, d'après nos connaissances actuelles sur le phénomène de la fécondation, que les noyaux seuls peuvent être les vecteurs de l'hérédité. Dire qu'ils transmettent les tendances ou les directions héréditaires, les puissances qui orientent le développement en tel ou tel sens, ou bien qu'ils contiennent un plasma germinatif qui se continue, c'est exprimer toujours la même idée. Seulement la première expression constate un fait, purement et simplement, tandis que la seconde vise à fournir de ce fait une interprétation satisfaisante. Y réussit-elle? C'est ce qu'il faut examiner.

A l'idée de la continuité de ce plasma germinatif admis, une objection tout à fait irréductible, à mon avis, a déjà été opposée. Cette idée implique l'impossibilité de la puissance héréditaire individuelle, de la transmission par conséquent des propriétés ou des formes acquises ou manifestées accidentellement chez un individu donné. Weismann, du reste, a toujours nié, dans tous ses travaux

(I) Weismann, loc. cit., p 19-21.

-32 . L'UÉRÉUrrÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

sur le sujet, la transmissibililé de ce qu'on appelle les -caractères acquis. « Rien, dit-il (1), ne peut se dévelopfper dans un organisme, qui n'y existe déjà à l'état de disposition première, car toute propriété acquise n'est autre chose que la réaction de l'organisme à une excitation déterminée. S'il n'y a pas disposition première, l'organisme n'acquiert rien; les caractères acquis ne sont autre chose que des variations locales et générales, produites par des influences extérieures déterminées. » Etailleurs (2) : « Si le plasma germinatif n'est pas procréé à nouveau ■dans chaque individu, mais dérive du prédécesseur, sa conformation et avant tout sa structure moléculaire ne dépendent pas de l'individu lui-môme; l'individu étant plutôt le terrain aux dépens duquel le plasma germinatif ■croît; car la structure de ce dernier existe dès le début. »

Or, s'il est vrai que toutes les modifications survenues chez l'individu sous des influences connues ou inconnues, jie sont point transmissibles à sa descendance, il est pourtant incontestable que bon nombre d'entre elles, comme nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer, montrent qu'elles sont douées de la puissance héréditaire. L'observation le prouve tous les jours, et la notion de ce fait, solidement établie, est d'ailleurs l'une des bases essentielles de la zootechnie. Cela suffit pour ruiner la théorie de la continuité du plasma germinatif. Si, comme le prétend Weismann, ce plasma se transmettait invariable et immuable, de génération en génération, pour servir à former les cellules germinatives du nouvel organisme et fournir un produit final identique à tous les ascendants, il faudrait notamment faire sortir du cadre des réalités l'hérédité pathologique. On peut jusqu'à un certain point discuter sur ce qu'on appelle en termes

(1) Die Conlinuitat, etc., p. 7. , ,. , t. i >

(2) Weismann, Ucbcr die Bcdeutung der gcschlechtlichen Fortplnnziing fur die Selektionslheoric. 58" Vevsavi7nlimg dculschcr Nalurforscher und Aerzte in Strasburg, 1885.

généraux les caractères acquis, et prétendre avec l'auteur que ces caractères ne sont que des variations locales et générales produites par des influences extérieures déterminées, bien qu'on constate à la fois leur existence dans une suite plus ou moins longue de générations, ainsi que nous en donnerons des exemples. Mais qui est-ce qui oserait nier l'hérédité de la syphilis, entre autres états pathologiques constitutionnels, et qui est-ce qui pourrait soutenir qu'elle n'a pas été contractée ou acquise par le père ou la mère de l'enfant affligé de ce triste héritage?

Encore à propos de l'hypothèse de la continuité du plasma germinatif il faut répéter ce qui a été déjà dit pour les autres. Elle satisferait, on doit le reconnaître, pour ce qui concerne la transmission des caractères spécifiques, tout en contredisant formellement la doctrine de l'origine des espèces par voie de transformation, attendu qu'il est bien vrai que ces caractères se transmettent invariables dans la suite des générations. Évidemment, il y a quelque chose qui passe ainsi de l'une à l'autre et qui assure leur conservation. Qu'on l'appelle plasma germinatif ou autrement, peu importe au fond. Mais il n'en va plus de même quand on envisage l'ensemble des phénomènes héréditaires. Les êtres vivants n'ont pas seulement des caractères spécifiques, ils ont aussi des caractères de variété et des caractères individuels. Ceuxlà s'héritent comme les autres, non pas avec la même (infaillibilité, à coup sûr; leur hérédité est subordonnée à des conditions dont la plupart nous sont connues, mais toutefois ils s'héritent eux aussi, et ils sont essentiellement variables. Il y a donc à leur égard discontinuité flagrante. Comment concilier ce fait incontestable avec lidée de la continuité du plasma germinatif de Weismann?

De plus, au sujet de la transmission des caractères spécifiques, tout irait bien si l'on ne considérait que les générations normales ou naturelles. En ce cas les deux

noyaux mâle et femelle ayant une origine commune, leur substance nucléaire est nécessairement identique. Il importe peu dès lors qu'à la suite de la fusion l'une ou l'autre prédomine. Le résultat sera toujours le même. Mais dans les générations croisées, où il y a deux plasmas germinatifs d'origine distincte, quel est celui qui se continue? Weismann ne paraît pas avoir songé à cette difficulté. En tout cas il ne l'a point résolue. Nous voyons alors se mettre en évidence soit l'hérédité paternelle, soit la maternelle seule, soit les deux à la fois; en d'autres termes, l'hérédité est unilatérale ou bilatérale, comme nous l'avons posé. Et lorsque les produits de ces générations croisées, que nous nommons métis, s'accouplent entre eux, comme il est infaillible qu'à un moment donné l'hérédité ne se montre ni unilatérale ni bilatérale, mais bien atavique, tantôt dans la ligne paternelle primitive, tantôt dans la ligne maternelle, on ne comprend plus, en présence de ces faits, le rôle attribué à la continuité du plasma germinatif.

En définitive, on voit que l'hypothèse explicative de Weismann n'est pas plus légitime que les autres précédemment examinées. A première vue on lui reconnaît un caractère spécieux et séduisant, et dès lors, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elle ait pu être prise en sérieuse considération. En la soumettant au contrôle des faits d'hérédité que les études zootechniques mettent en évidence, on s'aperçoit toutefois aisément que les choses ne ne passent point comme s'il existait réellement un plasma germinatif doué des propriétés qui lui sont attribuées. Cette hypothèse n'est donc, elle aussi, qu'une des nombreuses manifestations de l'idéalisme allemand. Après comme avant, la véritable théorie de l'hérédité, la condition déterminante de chacun des faits observés, reste, encore à trouver.

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