CHAPITRE III
On a VU dans le précédent chapitre que certains auteurs nient absolument le mode d'hérédité que nous nommons individuel et qui se manifeste par la transmission des caractères ou qualités propres à l'individu. Ces caractères ou qualités sont nécessairement acquis, puisque, normaux ou pathologiques, ils ne se retrouvent chez aucun des ascendants. Tout individu quelconque en présente normalement un certain nombre qui le distinguent des autres unités de son espèce, sans cela ce ne serait pas un individu. C'est ce qui lui assure son identité propre. Si peu accentués qu'ils puissent paraître, à première vue, ils n'échappent point à l'observateur attentif. Chez les moutons, par exemple, où ils sont en général le moins faciles à saisir par l'observation superficielle, le berger ne manque point de reconnaître tous les individus du troupeau confié à ses soins, comme on l'a justement fait remarquer déjà.
Lorsque ces caractères d'individualité normale se transmettent, ils sont infailliblement remplacés, chez le sujet procréé, par d'autres de même ordre et de même valeur. L'individualité est une catégorie naturelle, chez les êtres vivants, comme l'espèce. L'une est tout autant irréductible que l'autre. Il suit de là, évidemment, que pour chaque individu en particulier, la caractéristique propre ne peut être que toujours nouvelle. Mais en outre de cette
caractéristique, l'individu peut contracter, sous des influences acci^dentelles ou voulues, des qualités d'ordre quelconque. C'est l'hérédité ou la puissance héréditaire, la transmissibilité à la descendance de ces qualités, qui est niée d'une manière absolue. Les faits montreront qu'elle n'est cependant pas niable pour toutes. La tâche scientifique est seulement de distinguer, d'après l'expérience, celles qui se transmettent de celles qui restent exclusivement individuelles et ne sont par conséquent point héréditaires.
D'autres auteurs, à l'opposé des précédents, soutiennent au contraire que seule la puissance héréditaire individuelle est réelle, qu'il n'y en a point d'autre. C'est en Allemagne aussi que la doctrine de V Individualpotenz (ainsi la nomme-t-on) a trouvé des partisans qui la soutiennent avec une entière conviction. Moins sincères peut-être, mais assurément plus logiques que Darwin, ils prétendent que seule cette doctrine sur l'hérédité est compatible avec celle de la sélection naturelle. Il est clair que pour comprendre les efTets attribués à celle-ci, il faut admettre au préalable, au moins comme toujours prédominante, la puissance héréditaire individuelle. L'atavisme ne peut que retarder ces effets, s'il ne les annihile pas complètement. Quoiqu'il en soit, en exagérant delà sorte l'hérédité individuelle, les auteurs auxquels nous faisons allusion l'affirment à plus forte raison dans les limites qui lui sont naturelles et qu'il s'agit seulement de déterminer d'après l'expérience.
Ceux qui s'en tiennent à constater les faits, sans se laisser influencer par les conceptions doctrinales quelconques, n'ont sur le sujet aucune hésitation. Tous les éleveurs savent qu'il y a des reproducteurs mâles qui, quelles que soient les femelles avec lesquelles on les accouple, transmettent toujours au produit leur ressemblance morphologique ou physiologique. Ils disent de ces individus qu'ils se reproduisent bien, ou encore, se ser-
vant d'un vocable peu correct, mais néanmoins fort répandu, qu'ils « racent » bien. Il va sans dire que cela se remarque surtout quand les individus sont doués de qualités éminentes, et qu'alors ils sont fort recherchés. Les éleveurs savent aussi que d'autres, également doués de ces mêmes qualités individuelles, ne les transmettent que rarement, sinon jamais, étant au contraire dénués de toute puissance héréditaire. L'histoire des chevaux anglais de course, où les enquêtes sont si faciles, pour la raison que chaque sujet inscrit au Stud Book a non seulement son Pedigree^ mais encore ses Performances^ c'està-dire sa généalogie et l'indication de ses prouesses sur le Turf, nous en offre des exemples nombreux. Citons seulement les plus fameux, sur lesquels nous aurons du reste à revenir plusieurs fois à d'autres points de vue. Nous en trouverions également dans les autres genres d'animaux, où ils ne sont pas moins communs ; mais ceux-ci seraient moins évidemment démonstratifs pour tout le monde.
Les annales du Turf anglais établissent que le célèbre coureur Eclipse, qui ne fut jamais vaincu lui-même, a procréé 334 chevaux vainqueurs dans le cours de sa carrière d'étalon, et un autre, moins universellement connu cependant, nommé King-Herod, 497. Il est à peine besoin de dire, en présence de ces nombres, que les mères de ces chevaux étaient fort diverses, et en tout cas, admettant que quelques-unes eussent elles-mêmes fait preuve de qualités éminentes, il n'en resterait pas moins la preuve incontestable d'une puissance héréditaire prédominante de la part des deux étalons. Par contre il est remarquable que le plus fort coureur qui ait paru dans ces derniers temps sur le Turf français, aisément vainqueur dans toutès les grandes courses, notamment dans celle du Grand Prix de Paris, où figure, comme on sait, l'élite chevaline de toutes les nations, Gladiateur, s'est montré reproducteur des plus médiocres. Ce cheval, aussi supérieur par la
beaulé et la solidité de ses formes que par la supériorité de son aptitude à la course, était évidemment dépourvu de toute puissance héréditaire individuelle, car on chercherait en vain dans sa descendance, bien que sa carrière d'étalon compte maintenant une vingtaine d'années, un seul gagnant de prix important. 11 était cependant luimême fils de Monarque, une des célébrités du Turf français. Son absence de puissance héréditaire, à l'égard des qualités extraordinaires qu'il a montrées comme individu et qui surpassaient de beaucoup celles de ses ascendants immédiats, lui était donc bien particulière.
Ces faits si nettement accentués dans les deux sens suffiraient pour attester la réalité du mode d'hérédité dont nous nous occupons. Contrairement à beaucoup d'autres qui ont été rapportés par les auteurs et que Darwin cite à profusion dans son chapitre sur l'hérédité (1), ils défient toute contestation. Du reste, dans l'état actuel des opinions dominantes, surtout parmi les éleveurs, il y a plutôt lieu de restreindre que d'étendre la notion de l'hérédité individuelle, ou autrement dit la notion de la transmissibilité de ce qu'on appelle les caractères acquis. Cette notion est d'importance tout à fait capitale, au double point de vue zootechnique et patliologique, mais particulièrement au sujet de l'hérédité morbide, qui ne peut en vérité relever que d'elle. L^hérédité individuelle a un rôle dans le perfectionnement industriel des populations animales, mais ce rôle n'est pas le principal. Il faut d'abord que les améliorations transmissibles soient provoquées chez l'individu par l'application des méthodes zootechniques. En pathologie, où il s'agit au contraire d'éviter la transmission, c'est la notion d'hérédité qui prime tout.
Chacune des affections individuelles reconnues héréditaires ou seulement réputées telles sera examinée en particulier dans des chapitres spéciaux. Ici il s'agit seule-
(1) Cn. Darwin, De la variation, etc., ch. xii.
ment crétudier d'une manière générale l'hérédité individuelle, afin de déterminer avec toute la précision possible les limites que l'expérience lui assigne. Il suffira pour cela de développer l'exposé des faits signalés par nous dans un ouvrage antérieur (1).
A peu près tous les éleveurs et les amateurs de chevaux sont convaincus que les exostoses qu'on voit apparaître aux surfaces externe et interne du tarse, et qui débutent toujours aux points d'insertion des ligaments de l'articulation, de môme que celles qui entourent l'articulation de la première avec la deuxième phalange, soit des doigts antérieurs, soit des postérieurs, se transmettent par hérédité. Gomme il n'est pas possible de contester le caractère accidentel de ces exostoses, désignées par les noms vulgaires de jarde, d'éparvin, de formes, ce serait là un exemple non douteux d'hérédité individuelle. D'un autre coté, on en observe aussi fréquemment sur la diaphyse des os longs et en particulier sur celle des métacarpiens et métatarsiens. Celles-ci sont appelées suros, et il est de notion courante qu'elles ne sont point héréditaires.
Dans les deux cas, il s'agit en réalité de périostoses provoquées par l'irritation du périoste, soit traumatique, soit purement mécanique. En examinant de plus près les faits, on ne tarde point à s'apercevoir que la distinction admise est le résultat de leur fausse interprétation, et que parmi ces périostoses, les unes ne sont pas plus héréditaires que les autres. En concluant autrement on s'en est laissé imposer par les apparences. ^1 priori il serait d'ailleurs bien difficile de comprendre que le siège d'une périostose pût influer sur sa puissance héréditaire. Le phénomène étant toujours le môme, et le périoste de tous les os sans exception dérivant des mômes éléments blastodermiques, on se demanderait comment celui des dia-
(1) A. Sanson, Trailé de zootechnie, 3« édit., t. II, p. 4 et suiv.
physes pourrait avoir des propriétés autres que les propriétés de celui des épiphyses, comment ces propriétés pourraient différer dans celui des os longs et dans celui des os courts. Toutefois, s'il n'y avait pas pour les faits observés d'autre interprétation possible que celle qui a été généralement admise, il faudrait bien s'incliner. Il ne manque point de choses que nous sommes bien obligés d'admettre sans les comprendre. Ce n'est pas ici le cas.
Il convient de remarquer d'abord que les périostoses tarsiennes n'apparaissent qu'à un certain moment après la naissance et qu'elles débutent toujours, comme nous l'avons déjà dit, aux points d'insertion des ligaments. Leur apparition à ce moment a été donnée comme une preuve à l'appui de ce que Darwin a nommé l'hérédité aux âges correspondants, et aussi les corrélations de croissance. Il faut aussi constater qu'on les observe à peu près toujours, sinon toujours, sur des sujets dont le tarse est faiblement constitué, à surfaces articulaires étroites, et qu'elles commencent à se développer à l'âge ori l'on exige des jeunes chevaux des efforts surpassant ceux qui sont suffisants pour le simple déplacement de leur corps. Cet âge est assez uniformément le môme pour tous, et c'est là sans doute ce qui a donné lieu aux interprétations imaginaires dont il vient d'être parlé. Dans les cas extrêmes de faiblesse articulaire, il arrive cependant parfois que les périostoses se manifestent plus tôt. Mais ces cas exceptionnels ne diffèrent point pour cela fondamentalement des autres. Alors, comme dans les conditions ordinaires, c'est toujours le défaut de proportion entre l'intensité des efforts musculaires et la résistance des insertions ligamenteuses qui est la condition déterminante de l'irritation périostique.
L'étude du mécanisme de la locomotion des quadrupèdes montre que ceux-ci, pour se donner l'impulsion en avant, contractent les extenseurs de leurs membres postérieurs et particulièrement les jumeaux de la jambe qui
agissent sur le calcandum. Les ligaments si nombreux de l'articulation du tarse, la plus complexe de toutes, supportent alors les plus fortes tensions. Les épiphyses métatarsiennes, non encore consolidées, dont les cellules ostéogènes sous-périostiques sont encore en voie de proi lifération très active, subissent des tiraillements d'autant ( plus intenses que ces épiphyses sont plus étroites, attendu que l'effort total restant le même, il est d'autant moins grand par unité de surface d'insertion ligamenteuse que ' celle-ci est plus étendue, et réciproquement d'autant plus grand qu'elle l'est moins. 11 est connu que la largeur et la proéminence des apophyses est dans tous les cas une condition de solidité des articulations.
A coup sûr on constate la présence des périostoses tarsiennes, que les hippologues appellent des tares osseuses Il ou encore tares dures, sur des sujets dont les articulations li sont d'ailleurs solidement construites et fortes, à inserl tions ligamenteuses larges. Mais ce sont des cas tout à 3 fait exceptionnels, et il n'est pas difficile d'établir que I dans ces cas les sujets ont été soumis, dans leur jeunesse, il à des travaux excessifs, dépassant la limite de résistance j< normale de leurs articulations. On établit aussi facilement que leurs ascendants étaient indemnes des tares en ques- \ tion. C'est, au contraire, parce que ceux des autres, de I ceux qui ont des articulations faibles, les montrent cons- ; tamment à des degrés divers, qu'on en attribue l'exis- I tence à l'hérédité. On cite aisément des étalons ainsi tarés dont les produits n'ont point manqué d'être affectés ! des mômes altérations. Ils ne sont en effet pas rares, surtout parmi les sujets d'origine anglaise, dits pur sang ou demi-sang, peuplant les dépôts de notre administration des haras. Mais il est à remarquer que ces sujets-là, comme leur descendance, en même temps qu'ils sont affectés des tares dont il s'agit, montrent de môme aussi leur faiblesse articulaire.
Or l'hérédité de cette faiblesse articulaire n'est pas
douteuse, pas plus du reste que celle de toutes les autres parties du squelette. Personne n'a jamais eu l'idée de la contester, et la conduite invariable des éleveurs soigneux, faisant avec la plus grande attention sélection des reproducteurs dont les articulations sont les plus fortes, témoigne manifestement de leur opinion à cet égard. 11 est donc clair, d'après cela, que ce n'est point la périostose elle-même qui s'hérite, mais bien l'aptitude à la contracter sous l'influence d'efforts musculaires peu intenses, en raison de la faiblesse articulaire qui, elle, a été transmise.
La distinction établie ici peut sembler oiseuse, au point de vue pratique. Elle ne l'est cependant pas, même à ce point de vue. En effet, dans le cas visé plus haut d'un étalon taré bien que doué d'ailleurs d'articulations solidement construites, on devrait sans elle écarter cet étalon de la reproduction, dans la crainte de voir ses tares se répéter chez ses produits, môme en l'absence des efforts excessifs auxquels il a lui-môme été soumis. Etant supposé doué par ailleurs de qualités éminentes et d'une forte puissance héréditaire individuelle, on se priverait ainsi gratuitement de ses services, qui pourraient être très importants.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment. Nous examinons au point de vue purement théorique la puissance héréditaire individuelle, afin de déterminer, d'après l'expérience, quelles sont les propriétés acquises qui en jouissent et celles qui en sont dépourvues. Ce qu'on vient de voir montre, à n'en pas douter, que contrairement à l'opinion la plus répandue, et dailleurs contradictoire, puisqu'on admet l'hérédité pour les unes et non point pour les autres, les périostoses, manifestement accidentelles, rentrent dans le dernier cas. Il est permis d'affirmer qu'elles ne sont pas transmissibles par hérédité. On ne peut donc point les invoquer comme exemple d'hérédité individuelle. C'est à tort et faute d'information
suffisante que, sur l'autorité des éleveurs de chevaux, acceptable seulement sous bénéfice d'inventaire, comme du reste celle de tous les empiriques, elles ont été par les auteurs considérées comme transmissibles. 11 y a eu erreur dans l'interprétation des faits.
La môme erreur a été aussi commise au sujet de certaines mutilations superficielles, qui se pratiquent couramment sur les animaux. Il faut également examiner de plus près ce qui les concerne et mettre ainsi les choses au point.
Ces mutilations les plus fréquentes portent 'sur les oreilles et sur la queue. Chez certaines variétés de chiens dont la fonction est de combattre, comme les bouledogues et les ratiers, pour une raison facile à saisir, il est habituel que les conques auriculaires soient considérablement raccourcies par excision dès la jeunesse. Chez d'autres, l'opération est seulement affaire de mode, non d'utilité. Dans tous les cas il est constant que la descendance de ces individus ainsi mutilés naît avec les conques auriculaires intactes, ayant la forme et les dimensions propres à leur espèce, encore bien qu'elle compte une longue suite d'aïeux ayant subi la même mutilation, car celleci se pratique invariablement sur les sujets de cette espèce depuis un temps immémorial. Pour quiconque connaît ces faits d'observation courante et constante, il est évident que le traumatisme en question ne donne aucune prise à l'hérédité, ni individuelle ni autre. Et ces faits sont d'autant plus probants en ce sens qu'il existe à la fois chez les deux reproducteurs, le père et la mère, les deux sexes étant toujours également traités dans les variétés de chiens dont il s'agit.
Il n'est pas moins habituel d'amputer la queue des chevaux à des hauteurs variables. Mais en ce qui les regarde, comme dans la plupart des cas on se borne à les priver de quelques coccygiens, le nombre normal de ceux-ci étant essentiellement variable, le fait ne se prête
pas bien à la vérification qui nous occupe. Nous avons à notre disposition, dans le môme genre de mutilation, des faits que l'on peut qualifier d'innombrables et au sujet desquels le doute n'est pas possible. Avec sa longueur naturelle, la queue des moutons descend au moins jusqu'au niveau du tarse, et le plus souvent bien au-dessous de ce niveau. Il est d'usage constant, depuis des siècles, de l'amputer aux agneaux mérinos, southdowns, hampshiredowns, leicesters, peu de jours après leur naissance, à quelques centimètres seulement de sa base. Chez les femelles surtout on a soin qu'elle laisse la vulve à découvert. Bien que l'opération se soit ainsi répétée sur chacune des générations dont le nombre se compte par centaines, elle n'a pas cessé pour cela d'être nécessaire. Les agneaux, dans les troupeaux dont les sujets sont traités de la sorte, n'en naissent pas moins avec leur queue entière, de longueur normale.
Il a été fait à diverses reprises, chez les Bovidés, des tentatives analogues en vue d'obtenir des familles privées de cornes frontales, comme le sont naturellement tous les individus de la race particulière dont l'existence fut déjà signalée par les auteurs grecs et latins dans le pays des Scythes, oii cette race se montre encore aujourd'hui, et en outre en Islande et en Écosse où elle est surtout prospère. Cornevin en a notamment rapporté une (1) poursuivie dans le département de la Haute-Marne durant une vingtaine d'années. Sur les deux premiers reproducteurs, mâle et femelle, les cornes furent amputées à leur base et l'on excisa môme la table frontale d'où émane la cheville osseuse. L'opération dut ôtre répétée sur leur descendance à chacune des générations, dont le nombre atteignit en ce cas une dizaine. A la dernière comme à la première, on vit néanmoins les cornes frontales naturelles à la race se développer au moment normal. Les
(1) Ch. Cornevin, Joiivri. de mé'l. vétér. el de zootechnie, 1886, p. 229.
veaux héritaient, comme ceux issus d'individus non mutilés, de frontaux capables de faire surgir, à ce moment, les chevilles osseuses qui servent de support aux cornes et dont la pousse en provoque la formation. Le traumatisme, en ce cas, ne devient donc pas plus héréditaire que dans ceux de la mutilation des oreilles ou de la queue.
Il est du reste de connaissance vulgaire que les manchots ou les amputés des membres inférieurs ne procréent point des enfants privés d'un bras ou d'une jambe. Mais comme il n'est pas habituel de voir deux manchots ou deux amputés s'unir en mariage, on a toujours la ressource, pour expliquer le fait, de l'hérédité unilatérale du côté du reproducteur intact, qui est, dans l'occurrence, habituellement sinon toujours, la mère.
Cette ressource manque dans les races humaines où certaine mutilation, imposée par un rite religieux, est pratiquée d'une façon universelle depuis une longue série de siècles, et non pas seulement accidentelle comme la précédente. On veut parler de l'excision du prépuce, que subissent invariablement tous les juifs et tous les musulmans. Évidemment, si la privation du prépuce avait acquis la puissance héréditaire, il y a belle heure que la circoncision serait devenue, dans les rites religieux des peuples qui la subissent, un pur symbolisme. On sait bien qu'il n'en est pas ainsi. Aujourd'hui comme aux temps de Moïse et de Mahomet, les enfants juifs et les enfants musulmans doivent être circoncis effectivement. Sans doute on voit quelques petits juifs et quelques petits musulmans naître avec un prépuce court et môme sans prépuce. Les partisans systématiques de l'hérédité des caractères acquis n'ont point manqué d'en relever des cas à l'appui de leur opinion. Mais comme ces cas se présentent en proportion égale chez les enfants chrétiens, dont les parents ne sont point circoncis, cela leur enlève toute valeur probante en faveur de l'hérédité. Il est clair
dès lors que le phénomène doit être attribué à une condition déterminante autre.
Les faits incontestables qui viennent d'être exposés montrent bien, faisons-le remarquer en passant, la vanité des hypothèses de Buffon, de Darwin et de Ilaeckel sur la théorie de l'hérédité. Apparemment les organes amputés dont il s'agit, par conséquent disparus, ne peuvent fournir ni à l'ovule, ni à la cellule spermatique, soit les molécules organiques dont parle le premier, soit les gemmules ou les plastidules des deux autres. Cependant ces organes réapparaissent avec leurs caractères naturels dans le produit résultant du développement de l'ovule fécondé. Ces faits,^ au contraire, n'atteignent point celle de Weismann. Ils concordent avec son idée de la continuité d'un plasma germinatif. Malheureusement pour celle-ci, nous allons en voir de non moins incontestables qui la contredisent formellement et qui concernent les mômes organes.
Deux auteurs simplement préoccupés de décrire ce qu'ils avaient vu nous ont appris (1) qu'en Tunisie, sur les moutons de la race que nous avons appelée asiatique ou syrienne, on observe souvent l'atrophie congénitale de la conque auriculaire. Cette atrophie plus ou moins complète se montre tantôt d'un seul côté, tantôt des deux à la fois. Le fait, disent-ils, est bien connu des Arabes, qui nomment akrout (sourd) le mouton qui la présente. Il leur est défendu par les rites de le sacrifier dans les fêtes religieuses, tout mouton akrout étant réputé impur.
Nous connaissons depuis assez longtemps une variété de moutons chinois, appartenant précisément à la môme race introduite en Chine à im moment précis que nous indique le Chou-Kincj^ et chez laquelle la malformation en question est devenue, sinon tout à fait constante, du moins très générale. Cette variété s'est répandue, à titre de curiosité, dans les jardins zoologiques de l'Europe,
(1) Fuay et BouTiNEAU, Les animaux domestiques de la région de Gabès (Tunisie). Jouvn. de méd. vêLër. et de zootec/t., 3° série, t. XIV (1890), p. 368.
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SOUS le nom de Yiingti ou de Junkti, et là on a pu observer, de temps à autre, des retours des conques auriculaires normales ou à peu près. La règle n'en est pas moins que ces moutons naissent sans oreilles. Il est clair que pour créer cette variété on a fait en Chine sélection d'individus nés accidentellement comme les akrout de la Tunisie et qu'elle s'est ensuite perpétuée par hérédité plus ou moins persistante. Le phénomène primitif est évidemment d'ordre tératologique. On verra par la suite qu'il n'est point le seul de même ordre qui soit doué de la puissance héréditaire.
Ce même phénomène se montre fréquemment aussi chez les lapins, et chez eux comme chez les moutons il se reproduit ensuite par hérédité. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de le constater personnellement, en particulier parmi les sujets élevés au Jardin zoologique d'acclimatation du Bois de Boulogne. Dans une portée de lapine pourvue de ses deux oreilles et fécondée par un mâle également intact sous le même rapport, on voit apparaître un individu auquel il en manque une, quelquefois les deux. Cet individu, accouplé plus tard, en reproduit d'autres
I dans le même état. Le résultat est à peu près sûr lorsque
I les deux reproducteurs sont l'un et l'autre dans cet état,, parce qu'alors il n'importe point que l'hérédité soit unilatérale ou bilatérale.
Une autre malformation, qui, celle-là, est plus commune, pour la raison qu'elle a été cultivée, se montre de même chez les lapins. Elle consiste en ce que les conques auriculaires, au lieu d'être dressées comme elles le sont normalement dans l'espèce, deviennent tout à fait tombantes. Tantôt il n'y en a qu'une qui présente la particularité,
! tantôt les deux. Dans ce dernier cas, les éleveurs amateurs qualifient l'individu de lope ; dans le premier, il est dit demi-lope. Il s'agit, comme on le comprend bien, d'une
i atrophie plus ou moins complète des muscles redresseurs de la conque. En accouplant entre eux les individus nés
accidentellement avec cette malformation congénitale, on a obtenu des variétés lopes ou demi-lopes fort estimées des amateurs de choses extraordinaires. Ici nous n'en retiendrons que la preuve fournie en faveur de l'hérédité de ces sortes d'accidents.
On connaît de même une variété de chiens de chasse, dits chiens du Bourbonnais, qui se distingue par la queue très courte. Dans les autres variétés de chiens d'arrêt, la queue longue, mince et effilée, est au contraire une beauté très estimée. Les chasseurs appellent cela un beau fouet. En certaines régions, pour des motifs dans le détail desquels nous n'avons point à entrer ici, ce long fouet a des inconvénients dans le travail de quête du chien qui cherche le gibier. Aussi les chasseurs prennent-ils le parti de le faire raccourcir par amputation. La connaissance de ce dernier fait n'a pas manqué d'entraîner sa conséquence apparente. On a attribué généralement, sans plus ample informé, la formation des premiers sujets de la variété bourbonnaise à l'accouplement d'individus dont la queue avait été ainsi raccourcie par amputation intentionnelle.
Il y a lieu de penser que les auteurs dont l'opinion est sur ce point conforme à celle du vulgaire des chasseurs n'ont pas eu connaissance des faits signalés plus haut, relatifs aux moutons, ou bien que, s'ils les ont connus, ils n'en ont pas tenu compte, ce qui serait en vérité surprenant ; car il n'est évidemment à aucun degré probable que les lois de l'hérédité soient différentes à l'égard des chiens et des moutons. Ce qui s'observe avec une si grande constance chez ces derniers ne peut point faire défaut chez les premiers. Il faut donc chercher une autre interprétation pour les faits observés. Et il y en a une qui se présente tout de suite, quand on est éclairé par l'ensemble des phénomènes héréditaires.
Tous ceux qui ont eu l'occasion de constater un assez grand nombre de fois ce qui se passe dans la reproduc-
tion des chiens savent qu'il n'est pas très rare d'en voir naître avec la queue raccourcie. Gela se montre pour ceux issus de parents à queue intacte, comme pour ceux appartenant à des variétés où il est d'usage de mutiler l'organe. Hermann von Nathusius, qui nécessairement a dù s'occuper du sujet (1), dit qu'on ne sait pas, jusqu'à présent, si l'observation est plus fréquente dans un cas que dans l'autre. A notre connaissance, il n'existe point à cet égard de statistique. Notre auteur, qui était lui-même grand éleveur de chiens, comme du reste de toutes les autres sortes d'animaux domestiques, à son beau domaine de Hundisburg, ajoute que dans les cas qu'il a observés et où, sur une portée de jeunes chiens, un, deux ou davantage avaient la queue raccourcie dès leur naissance, il s'est présenté aussi souvent que les parents étaient exempts de mutilation ou qu'ils avaient subi celle dont il s'agit.
Il existe de même en Angleterre, dans l'île de Man, une variété de chats privés de queue. Celle-ci est réduite à un court moignon couvert d'une toufife de poils. On nous a présenté dernièrement, à la Société d'anthropologie, un sujet sur lequel j'ai pu constater qu'ils ne diffèrent que par là des autres chats domestiques, contrairement à ce qui en a été dit par Darwin. Il paraît probable que cette variété est originaire du Japon, où elle existe également.
Quoi qu'il en soit, le fait est que l'atrophie partielle ou totale de la queue est au nombre des phénomènes tératologiques qui se présentent, et non pas seulement chez les chiens et les chats. Elle a été aussi observée chez les porcs, et peut-être môme plus fréquemment. Nous avons déjà vu des exemples de la puissance héréditaire dont jomssent ces phénomènes tératologiques, et nous en verrons encore d'autres par la suite. Ce qui est donc le plus probable, on oserait presque dire ce qui est certain, si les
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documents précis ne faisaient ddlaut, c'est que les variétés des chiens et des chats à courte queue sont issues de sujets nés ainsi accidenLellement avec la queue raccourcie, comme celle des moutons chinois privés de conques auriculaires est de même d'origine tératologique. L'hérédité, dans ces variétés de chiens et de chats, ne paraît pas niable. En tout cas, rien ne s'oppose à ce qu'elle soit admise, n'étant pas en opposition avec les faits connus. Ceux-ci, au contraire, la confirmeraient. C'est l'hérédité seule de la sorte de traumatisme en question qui, d'après ces faits, n'est point admissible.
Comme preuve de l'hérédité des malformations congénitales, la transmission des doigts surnuméraires, dans les races humaines, a été souvent citée. Il n'y a guère d'auteurs qui n'en aient fourni des exemples. On trouve même à cet égard, dans l'ouvrage de Darwin, où il y a comme toujours un grand luxe de citations, des observations bien difficiles à accepter, comme celles entre autres où il est question de doigts surnuméraires ayant repoussé avec leur ongle, même plusieurs fois, après avoir été amputés dans la jeunesse. C'est ordinairement un pouce qui, soit aux mains, soit aux pieds, soit aux mains et aux pieds à la fois, est ainsi en excédent. Parfois le pouce surnuméraire se montre à une seule main ou à un seul pied. C'est ce qu'on appelle le cas de sexdigitisme.
Depuis que l'atavisme est devenu une notion courante, dont il arrive à chaque instant qu'on abuse étrangement, des tentatives pour rattacher ce cas à un type ancestral éteint se sont souvent produites. La hardiesse des raisonnements de cette sorte ne recule devant rien. Ce n'est pas seulement chez les polydactyles qu'il se montre. On l'observe aussi chez les monodactyles. Les musées anatomiques contiennent des membres de chevaux sur lesquels on constate l'existence de deux doigts au lieu d'un seul, le doigt supplémentaire étant généralement moins long
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que l'autre et n'ayant par conséquent point servi à l'appui sur le sol.
On connaît l'hipparion des temps tertiaires, Equidé à trois doigts complets. Nos chevaux actuels passent, aux yeux des transformistes, pour en être des dérivés, par suite d'atrophie, pour défaut d'usage, des deux doigts latéraux, représentés chez eux par les métacarpiens et métatarsiens rudimentaires. C'est pourquoi les cas de didactylie chevaline semblent moins invraisemblablement pouvoir être attribués au retour ou à la réversion. Pour peu qu'on eût l'esprit rigoureux, il faudrait toutefois une forte dose de bonne volonté pour l'admettre. Quand nous en serons à l'étude de l'atavisme ou hérédité de race, nous essaierons de marquer, d'après l'expérience, les limites de son fonctionnement. Quant à présent, que les doigts supplémentaires, lorsqu'ils se manifestent chez un individu, soient un phénomène réversif ou un simple phénomène tératologique, comme j'en suis personnellement convaincu, il s'agit seulement de savoir s'ils jouissent de la puissance héréditaire. A cet égard l'observation peut nous éclairer.
Or sur ce point il ne saurait y avoir doute, car les faits constatés ne comportent pas la moindre chance d'erreur d'interprétation. On a vu tant de fois le sexdigitisme persister, dans certaines familles, et la présence d'un pouce supplémentaire, qui est le cas ordinaire, se constate si facilement, qu'il n'est pas possible d'en attribuer la persistance à autre chose que l'hérédité. Cette persistance a ■été surtout observée dans les familles où les unions avaient eu lieu entre consanguins. Cela se comprend sans peine, ainsi qu'on le verra lorsque nous nous occuperons en particuher de la consanguinité. Mais elle s'est montrée fréquente aussi en dehors de la condition visée. Yoici ce que Darwin en a dit (1) :
« La présence de plus de cinq doigts est une grande
(1) Ch. Dahwin, loc. cit., p. 13.
anomalie, car ce nombre n'est dépassé normalement chez aucun mammil'ère, oiseau et reptile existant, et cependant, les doigts surnuméraires sont fortement héréditaires. Ils ont été transmis pendant cinq générations successives, et ont, dans quelques cas, disparu pendant une, deux, ou même trois générations, pour reparaître ensuite par retour. Ces faits sont d'autant plus remarquables que, comme l'a fait observer le professeur Huxley, on sait que la personne affectée n'en avait pas épousé une autre conformée de même, de sorte que la cinquième génération ne devait pas avoir plus de 1/32 du sang de son premier ancêtre sexdigité. D'autres cas sont plus remarquables encore, par le fait qu'à chaque génération l'affection paraissait devenir plus prononcée, quoique dans chacune la personne affectée se soit toujours mariée avec une qui ne Tétait pas, et ces doigts additionnels ayant été amputés peu après la naissance, ils n'ont pas pu se fortifier par l'usage. Le D"" Struthers donne l'exemple suivant : « Un doigt supplémentaire parut sur une main à « la première génération ; dans la seconde, sur les deux « mains ; dans la troisième, trois frères l'eurent sur les « deux mains, et un d'eux sur un pied ; à la quatrième (( génération, les quatre membres présentèrent l'ano- (( malie. » Il ne faut pas cependant s'exagérer la force d'hérédité, car le D"" Struthers assure que les cas de nontransmission des doigts surnuméraires, ou de leur apparition dans les familles où il n'y en avait pas auparavant, sont plus fréquents encore que les cas héréditaires. »
On voit fort bien dans cette citation les effets de l'idée seulement générale que les auteurs, et Darwin en particulier, se sont faite de l'hérédité, dont ils semblent ignorer les modes divers. D'abord, en admettant que les descendants de cinquième génération ne devaient pas avoir plus d'un trente-deuxième du sang de leur ancêtre sexdigité, il y est raisonné comme si, à chaque génération, le produit héritait nécessairement toujours de ses deux
HÉRÉDITÉ INDIVIDUELLE. 'ô3
reproducteurs par portions égales. C'est en vérité l'opinion commune, bien qu'elle soit à chaque instant contredite par l'observation. Cette opinion ne tient aucun compte de la puissance héréditaire individuelle, que nous avons pour objet, dans le présent chapitre, de mettre en évidence, et que les faits déjà rapportés attestent de la manière la plus nette. Il est clair précisément que dans le cas considéré, du moment que la personne affectée de sexdigitisme n'en avait pas épousé une autre conformée de même, il a bien fallu que sa puissance individuelle prévalût. Si les deux sangs, comme l'on dit, s'étaient partagés par moitié, ce n'est pas six doigts qu'eût présenté le produit de la première génération, mais seulement cinq et demi. Et ainsi de suite pour les suivantes ; de sorte qu'à la cinquième il n'y eût plus eu qu'un trente-deuxième de doigt supplémentaire^ ce qui est manifestement absurde. C'est aussi en raison de ce que l'hérédité individuelle du sujet sexdigité fécondant un conjoint normal, ou étant fécondé par lui, ne prévaut pas toujours, qu'on observe des cas de non-transmission. Il se peut même que deux conjoints sexdigités donnent naissance à un produit normal. Il suffit pour cela que l'un et l'autre soient également dépourvus de puissance héréditaire individuelle. Alors c'est l'hérédité de la race, l'hérédité ancestrale ou l'atavisme qui aura prévalu.
Cela ne touche en rien à la force d'hérédité des doigts surnuméraires en elle-même, au sujet de laquelle Darwin dit ensuite qu'il ne faut pas se l'exagérer. On ne peut ni l'exagérer ni l'amoindrir. Elle est ou elle n'est pas. Nous ignorons absolument le déterminisme de la malformation en question, lorsqu'elle apparaît pour la première fois dans une famille. Des explications qui en ont été tentées, aucune ne paraît satisfaisante. Mais quant à ce qui est de sa transmissibilité héréditaire, il n'est pas possible de la nier. Qu'elle ne soit point infaillible, que môme, si l'on s'en rapporte au D-'Struthers, les cas de non-transmission
(les doigts surnuméraires, ou de leur apparition dans les familles où il n'y en avait pas auparavant, soient plus fréquents encore que les cas héréditaires, ce que d'ailleurs, faute de statistiques rigoureuses, nul n'est en mesure de garantir, les lois connues de l'hérédité rendent parfaitement compte de tout cela. L'infaillibilité de l'hérédité dépend de conditions qui seront indiquées plus loin, à leur place.
A l'égard des malformations digitales, un fait curieux, personnellement observé, doit être consigné ici. Je connais très intimement une famille dont la grand'mère, encore vivante, présente aux deux pieds une particularité consistant en ce que le petit orteil, plus long que dans l'état normal, au lieu de suivre sa direction ordinaire, est déjeté transversalement sur le voisin, de façon que sa face plantaire s'appuie sur la face dorsale de celui-ci, presque en regard de l'articulation métatarso-phalangienne. Ce petit orteil ne prend ainsi aucune part à l'appui sur le sol. On ne voit aux pieds de l'unique fille de cette grand'mère aucune trace de la môme particularité. Mais elle-même a trois enfants. L'aîné, qui est un garçon, en est lui aussi indemne. Des deux autres, qui sont des filles, l'une en est affectée aux deux pieds, comme sa grand'mère, et l'autre à un seul. Il n'y a donc pas de doute que la malformation en question soit héréditaire.
L'hérédité d'une malformation bien autrement accentuée a été de même établie par une remarquable observation de Bédart, que nous allons rapporter presque en entier (1) : « L'année dernière, dit l'auteur, je rencontrai mendiant sur les places publiques de Toulouse deux fillettes présentant les malformations des pieds et des mains dites par ectrodactylie : pieds fourchus et doigts absents aux deux mains. Les ayant interrogées, j'appris qu'elles
(1) Bédart, Ectrodactylie quîidruple des pieds et des mains se transmettant pendant trois générations. Comptes rendz(s hebdomadaires des sca>ices de la Socie'lé du biologie, série, t. IV, 1802, p. aC7.
étaient non pas les deux sœurs, mais les deux cousines germaines ; ce degré de parente m'amena immédiatement à faire un interrogatoire plus complet, lequel m'apprit que toute une famille présentant des difformités analogues était campée dans une voiture aux portes de Toulouse.
« J'obtins facilement de les faire venir dans mon cabinet et j'en pris immédiatement les photographies que vous avez en ce moment sous les yeux.
« La partie intéressante de cette observation est la transmission de cette double difformité des pieds et des mains à trois générations successives, ainsi qu'il résulte de la généalogie de cette famille, originaire du Périgord. Elle y possède sa résidence fixe, voyage pendant la belle saison, revient en hiver y jouir du petit pécule amassé durant la campagne d'été ; elle ne veut pas être confondue avec les vagabonds qui habitent ordinairement les maisons roulantes ; j'insiste un peu sur ce point pour montrer que nous ne sommes pas en présence d'une généalogie fantaisiste ; M. le professeur Testut, de Lyon, connaît ■ également cette famille dans la localité qu'elle habite ; famille presque fière de posséder un état civil présentable remontant jusqu'à la quatrième génération ; chose assez rare parmi les pauvres habitants des maisons roulantes.
c( Mais au point de vue tératologique, cette généalogie est fort intéressante. Qu'on en juge plutôt :
« Proportion des difformités. — Les arrière-grand-père et grand'mère, tous les deux bien conformés, ont un fils unique, Auguste, qui vient au monde avec les pieds fourchus et une difformité des mains dont les souvenirs de sa fille ne permettent plus de préciser exactement le type; elle dit qu'il lui manquait les phalanges des doigts? ectrodactylie probablement.
« Ce fils, Auguste Faurie, difforme, épouse une femme bien conformée, dont il a quatre enfants, savoir :
« 1" Louis Faurie, cantonnier, pieds et mains crochus ;
se marie avec une femme indemne; 3 enfants: 1 garçon et 2 filles, tous difformes; d'un second mariage il a 1 garçon indemne.
« 2° Élisabelh Faurie, pieds et mains crochus ; mari éc à un homme bien conformé; 2 jumeaux: 1 garçon indemne, 1 fille difforme, Marie.
« 3° Marie Faurie, pieds et mains crochus; se marie au sieur Fabre, indemne, en a 7 enfants : 3 filles, Nathalie, Clémentia, Delphine, toutes les trois difformes; 4 garçons : Louis, difforme, les 3 autres bien conformés.
« 4° Michel Faurie, indemne ; se marie à une femme indemne et a 5 enfants indemnes.
« En résumé, fauteur commun, difforme, le grandpère Auguste Faurie, aeu4 enfants : 3 difformes, 1 indemne ; qui lui ont donné 18 petits-fils ou petites-filles, dont 8 difformes et 10 indemnes. Si nous écartons la famille Michel Faurie (où père, mère et 5 enfants sont bien conformés), la proportion des enfants difformes est 8/13, à
peu près les 2/3.
« Yoilà pour le nombre. Voyons maintenant la répartition des difformités suivant le sexe :
(3 difformes : 1 garçon, 2 fiHes.
ire génération, sur 4 enfants. ^ j indemne : I garçon.
. , S 8 difformes : 0 lilles, 2 garçons. 2» génération, sur 13 enfants. ^ ^ indemnes : 5 garçons.
« La chose est claire, la transmission se fait plus facilement par les filles : toutes sont difformes ; sur 9 garçons,
6 sont indemnes. » • j •
Bédart ajoute quelques autres remarques, puis il décrit minutieusement, avec figures à Tappui, les types des difformités dont il s'agit : tout cela n'a pas d'intérêt pour notre objet actuel, qui est seulement la constatation du fait héréditaire d'une difformité congénitale quelconque des mains et des pieds. Sous ce rapport l'observation ne laisse rien à désirer.
On conserve encore, principalement comme objet de
curiosité, dans certains haras de rAllemagiie du Nord, une famille de chevaux appelés Weia^geboren, pour la raison que leur peau est absolument dépourvue de pigment. Ce sont à proprement parler de véritables albinos. Cette famille est originaire du Hanovre. On sait parfaitement son histoire, qui ne remonte pas très loin, et il est à peine besoin de dire qu'elle est issue d'un individu né accidentellement avec le caractère en question, ce qui se présente, comme on sait, dans tous les genres d'animaux où l'albinisme est bien connu, soit partiel, soit complet. Chez les chevaux en particulier, les parties de la peau ainsi anormalement privées de pigment sont appelées taches de ladre. Elles sont très communes sur les lèvres et sur les doigts. L'existence de cette famille créée par sélection pour satisfaire un caprice princier montre nettement que l'albinisme, d'abord individuel, s'est ensuite transmis par hérédité.
Il y en a un autre cas bien plus étendu, dans un autre genre d'animaux. C'esi celui de la variété des lapins russes qui, eux aussi, sont albinos, sauf qu'ils présentent des petites bordures noires aux oreilles, et parfois du pigment au bout du nez. La manifestation de l'albinisme chez les lapins en général et aussi chez les lièvres est un fait de connaissance vulgaire, tellement elle est commune.
Dans le même ordre de phénomènes trophiques, la variété des mérinos à laine soyeuse de Mauchamp, dont il a été déjà parlé, nous fournit aussi une remarquable preuve de l'hérédité des variations individuelles congénitales. On sait en effet que cette variété a eu pour point de départ un unique agneau né en 1827 dans le troupeau mérinos de M. Graux, avec le caractère spécial de lainage qui l'a distinguée, caractère qui s'était déjà et qui s'est encore depuis montré du reste de môme accidentellement dans d'autres troupeaux.
Il résulte des faits précédemment exposés que si les traumatismes de la peau, des muscles, des cartilages, du
périoste et môme des os, ne paraissent à aucun degré doués de la puissance héréditaire et ne sont en conséquence point transmissibles, il n'en est pas de môme pour les mallormations congénitales ou tératologiques quelconques. Celles-ci se montrent, au contraire, dans la plupart des cas observés, sinon dans tous, car il faut faire la part de ce que nous ne connaissons pas, héréditaires au premier chef. Des traumatismes visés jusqu'à présent, on ne peut toutefois pas conclure également pour tous les traumatismes. Les faits observés par Brown-Séquard, et quelques autres de môme ordre, tendent à établir que les choses se passent différemment lorsqu'une partie importante du système nerveux est intéressée. On a eu le tort, en sens inverse, de trop généraliser la signification de ces faits. Ce serait une faute de raisonnement blâmable au môme titre d'en méconnaître la valeur, en leur opposant ceux dont il a été question d'abord. Les observations négatives, quelque nombreuses qu'elles puissent ôtre, ne peuvent infirmer une observation décidément positive bien constatée, fût-elle seule. C'est ce qui a été trop souvent oublié, notamment par certains auteurs allemands de notre connaissance, qui ont poussé le procédé de raisonnement dont il s'agit jusqu'à l'abus.
Dans la descendance des cobayes, chez lesquels il a tant de fois pratiqué l'hémisection de la moelle épinière ou la section du sympathique au cou, en vue de les rendre épileptiques, Brown-Séquard a souvent observé la manifestation de l'épilepsie, bien que cette descendance n'eût point elle-même subi l'opération. Au bout d'un certain temps il s'est ainsi constitué dans son laboratoire des familles épileptiques dont le chef seul, remontant à plusieurs générations, avait été opéré. C'est inconsciemment que le fait a été obtenu et non point de propos délibéré, ce qui ne peut qu'accroître la valeur de l'observation. En outre de l'épilepsie, la section du sympathique au cou provoque, du côté correspondant, une altération trophique
de l'œil. On a observé que cette altération se transmettait héréditairement.
Les déformations crâniennes ethniques, dont s'occupent les anthropologis tes, peuvent aussi fournir une moisson de faits intéressants à notre point de vue. Ces déformations se pratiquaient couramment dans les anciennes populations américaines, et, d'après les crânes conservés dans nos musées, elles affectaient des types divers, dont l'un des plus curieux, sans contredit, est celui de l'aplatissement d'arrière en avant, ou d'avant en arrière, comme on voudra. Chaque peuplade avait du reste, à cet égard, sa mode particulière, dont il paraît difficile de démêler le motif. Ce qui est curieux, c'est que la vie soit compatible avec de telles déformations. Ce qui ne le serait pas moins, c'est de connaître l'influence qu'elles pouvaient avoir sur le développement intellectuel des individus qui les subissaient. A cet égard nous ne sommes pas renseignés.
Chez nous il s'en produit d'analogues, depuis un temps immémorial, mais qui ne sont point de môme intentionnelles, et qui sont bien loin en outre d'atteindre les mêmes degrés d'intensité. Il y a d'abord celle qu'on appelle la déformation toulousaine, caractérisée par le front fuyant et le sinciput en quelque sorte pointu ; puis celle qui a été signalée pour la première fois par Lunier, dans le département des Deux^Sèvres. Celle-ci consiste en un sillon plus ou moins profond, situé transversalement le long de la suture fronto-pariétale. L'une et l'autre ont été attribuées à l'influence de la coiffure dont les enfants sont pourvus dès leur plus jeune âge, dans les deux régions. Dans le pays toulousain, c'est un bandeau serré sur le front qui agirait ainsi; en Poitou, c'est un fil de fer, dit fil d'archal, qui, en forme de cercle interrompu, se termine de chaque côté en arrière de l'angle du maxillaire, maintenant de la sorte serré sur la tête le bord antérieur de la coiffure, dans l'étoffe de laquelle il est cousu. Les
femmes dites pelboises, des environs de Melle, continuent de porter durant toute leur vie cette sorte de coiffure.
Il n'y a pas apparence que les déformations crâniennes des anciens Américains aient été héréditaires. Il semble au contraire, d'après les documents que nous possédons, que les procédés usités pour les réaliser se soient répétés sur les enfants, dès leur naissance. A ce moment, comme on sait, le crâne est chose très malléable. Au sujet des déformations toulousaine et poitevine, beaucoup moins accentuées, il y a peut-être lieu de faire une distinction. Quant à la dernière, la continuité de l'usage du fil d'archal rend impossible de trancher la question de savoir si elle se transmet ou non par hérédité. On a admis qu'elle n'était point héréditaire, mais en réalité l'on n'en sait rien. Il faudrait, pour s'en assurer, suivre le développement d'enfants soustraits à Tinfluence de la coiffure locale et issus de parents affectés de la déformation. C'est ce qui n'a jamais été fait.
A l'égard de la forme toulousaine, sur laquelle Delisle nous a donné de nombreux documents (1), il n'est pas du tout sûr, malgré les assurances contraires de cet auteur et de plusieurs autres, qu'elle ne soit point un caractère de race. On l'observe, en dehors de Tancien pays des Tectosages, sur des individus qui, dans leur enfance, n'ont point subi l'influence du bandeau toulousain. Dans la ville même de Toulouse, que j'ai habitée durant plus d'une année, il m'est arrivé de voir de nombreux enfants et de nombreux adultes appartenant à des familles oîi l'usage de ce bandeau est constant, et qui n'avaient pas du tout le crâne toulousain. C'est qu'à Toulouse comme ailleurs les races sont fort mélangées.
L'asymétrie crânienne, et aussi l'asymétrie faciale, ont été attribuées, la première surtout, à la coutume qu'on a de coucher les enfants au berceau toujours sur le cùlé, et
(1) F. Delisle, Dullet. de la Soc. d'anthropologie de Paris, 1889, p. 049, et 1890, p. 288.
le plus souvent sur le môme côté. En songeant au mode de développement du crâne, dépendant de celui de l'encéphale (nous parlons, bien entendu, de l'évolution normale), cette idée toute mécanique ne pourra manquer de paraître hasardée. Je connais une jeune fille qui présente une asymétrie crânienne et faciale très nette. Sa mère, qui Ta nourrie elle-même et élevée, a suivi de point en point, sur la question du couchage comme sur toutes les autres, les prescriptions du Brochard, qui lui inspiraient ime confiance absolue. L'enfant, toujours tête nue, était couchée durant des temps déterminés tantôt sur le côté droit, tantôt sur le gauche. Il n'y aurait donc point de place, dans le cas, pour l'interprétation mécanique. Mais le père de cette jeune fille, que je connais tout aussi bien que je la connais elle-même, a précisément la tête asymétrique comme elle, et ce n'est pas seulement par là qu'elle lui ressemble. Cela me paraît être un fait d'hérédité incontestable. J'ai quelques raisons de penser, sans être en mesure de le garantir d'une manière aussi positive, que la même forme crânienne existe également chez le grandpère paternel.
Donc si les déformations crâniennes, produites intentionnellement ou non après la naissance par des actions mécaniques, ne se montrent pas douées elles non plus de la puissance héréditaire, l'asymétrie, qui peut être considérée comme une déformation congénitale, paraît au contraire la posséder d'une façon non douteuse. Il en est de ce cas comme de celui des traumatismes en général. Comme il est bien établi maintenant que c'est le développement de l'encéphale qui commande celui de la boite crânienne, il est probable que l'asymétrie affecte primitivement les hémisphères cérébraux plutôt que la boîte osseuse.
Ceci nous conduit à examiner l'hérédité psychologique, comme on l'a nommée à tort évidemment, car dans son cas ainsi que dans tous les autres il ne peut s'agir que
«2 L'HÉRÉDITÉ NORMALli ET PATHOLOGIQUE.
de la Iransmissiou des organes des Ibnclions cérébrales avec leurs degrés divers d'activité.
Constatons d'abord que cette sorte d'hérédité ne fait doute pour personne. Les auteurs en ont cité de nombreux exemples, qui sont à la connaissance de tout le monde. Quelques-uns ont seulement admis ce qu'ils ont appelé des exceptions. Lucas, entre autres, a signalé comme telles les cas des fils de Henri IV, de Louis XIV, de Pierre le Grand, de La Fontaine, de Crébillon, de Goethe et de Napoléon (1). On en trouverait facilement de non moins frappants parmi les contemporains encore vivants.
Il y a là une méprise pure et simple. Ce qui est présenté comme une exception à l'hérédité en est au contraire une formelle confirmation. Les faits cités prouvent seulement que dans les cas considérés, les fds n'ont pas hérité de leur père, dont la valeur intellectuelle nous est connue. Avaient-ils hérité de leur mère? C'est ce que nous ignorons, l'histoire ne nous ayant point donné la mesure de ses facultés. Ils peuvent, en fait, n'avoir hérité ni de l'un ni de l'autre de leurs parents immédiats, mais bien d'un .ancêtre plus ou moins éloigné. On hérite toujours de ■quelqu'un. Nous avons déjà fait remarquer que la prétendue loi d'innéité de Lucas n'est qu'une chimère. Et sur le sujet particulier qui nous occupe, Ribot a formulé une affirmation inacceptable lorsqu'il a dit (2) : « En fait, l'enfant hérite de ses deux parents. L'un des deux n'a jamais une action exclusive. L'un des deux a toujours une action prépondérante. Cette prépondérance a lieu de deux manières : d'un sexe au sexe du même nom ; d'un sexe au sexe du nom contraire. Nous avons vu que l'une et l'autre sont fréquentes. » L'observation, plus facile et plus nette chez les animaux que dans les familles humaines, où les générations se succèdent à plus longs intervalles, montre qu'il n'est pas exact, de cette façon
(1) P. Lucas, Traité philosophique, etc., t. I, p. 177. (ï^ Th. Ribot, De l^hérédilé psychologique, p. 191.
absolue, que le produit hdrite de ses deux reproducteurs : l'hérédité est souvent unilatérale; que l'un des deux n'a pas toujours une action prépondérante, quand elle est bilatérale. Elle montre aussi, comme nous l'avons déjà répété plusieurs fois, que ce produit n'hérite parfois ni de l'un ni de l'autre. Quant à la transmission à l'un ou à l'autre sexe, qu'on a si singulièrement appelée hérédité croisée, nous verrons, en nous occupant de l'hérédité du sexe en particulier, que celle-ci n'a rien de commun avec le sujet dont il s'agit ici.
« On sait, dit Dejerine (1), que Michelet, grand partisan de l'hérédité croisée, expliquait ainsi la médiocrité intellectuelle des fils de beaucoup de grands hommes, les fils héritant des qualités intellectuelles de leur mère. Goethe disait tenir ses caractères physiques de son père, et de sa mère, sa verve mordante et caustique, son instinct prodigieux de conservation personnelle, son horreur de toute impression violente. On trouve dans l'histoire de chaque pays des faits très probants en faveur de l'hérédité croisée, Henri YIII et ses filles, Gustave-Adolphe et Christine de Suède, Necker et Mme de Staël. »,
En réalité, de ces exemples on trouverait tout autant dans le sens inverse. Le résultat dépend simplement des puissances héréditaires individuelles en présence. Il n'y en a point qui soit particulière à un sexe plutôt qu'à l'autre. Le produit peut hériter, on ne saurait trop le redire, d'un seul de ses procréateurs ou des deux à la fois. Dans ce dernier cas il héritera du sexe de son père et des qualités intellectuelles de sa mère, ou inversement, sans qu'on puisse savoir, jusqu'à présent, ce qui détermine ces phénomènes. La loi qui les régit n'est pas encore connue. Ce qu'on sait seulement, c'est que les auteurs qui en ont voulu donner la raison se sont égarés, ainsi qu'on vient de le voir.
(1) Loc. cit., p. 18.
Mais ce qui importe surtout, c'est de savoir si les ' facultés intellectuelles, sinon acquises complètement chez un individu, du moins développées par l'exercice ou la gymnastique de leur organe, sont transmissibles à sa descendance. La question peut être résolue par l'observation des animaux. Les faits abondent pour l'éclaircir. Nous signalerons seulement les principaux, qui suffiront à la démonstration.
Pour établir d'abord que l'excitabilité, ou plutôt l'activité fonctionnelle des éléments nerveux quelconques, acquise par l'individu, est transmissible à la descendance, l'exemple de ce qui s'est passé et de ce qui se passe pour les chevaux de course paraîtra sans doute frappant. Chacun de ces chevaux a une histoire parfaitement authentique, et ici il est à peine besoin de dire qu'il n'y a point d'erreur possible, leur généalogie étant parfaitement connue, tandis que dans les familles humaines, si la maternité n'est jamais douteuse, il n'en est nécessairement pas ainsi pour la paternité. On pourrait même dire qu'en aucun cas celle-ci n'offre les garanties scientifiques exigibles, ceci soit dit sans offenser personne.
On sait que les familles actuelles des chevaux anglais de course sont issues d'un petit nombre d'étalons orientaux dont les origines et les noms nous ont été conservés. On sait aussi que leur variété diffère de celle qui lui a donné naissance non seulement par la taille et la conformation corporelle, mais encore par une excitabilité neuromusculaire qui permet aux sujets de cette variété d'atteindre à la course une vitesse à peu près double de celle dont les ascendants orientaux étaient capables. Chez les chevaux anglais de course, qu'ils soient nés en Angleterre, en France ou ailleurs, les vitesses constatées ne descendent pas au-dessous de 14 mètres. Cela n'est pas uniquement dû à la plus grande longueur de leurs enjambées et au mode particulier de leur galop. Il faut en outre, pour atteindre de telles vitesses, une répétition beaucoup
plus fréquente des mouvements des membres dans l'unité de temps. En faisant la théorie physiologique générale de la gymnastique fonctionnelle, nous avons établi qu'en ce cas l'action réflexe a été substituée aux actions conscientes comme dans celui du doigté du pianiste exécutant, à un rythme précipité, des quadruples croches. Or il n'y a point de doute que l'aptitude en question soit due à l'entraînement méthodique auquel les chevaux de course ont été soumis et dont les pratiques se continuent invariablement sur tous. Percivall l'a fait remarquer depuis longtemps et personne ne l'a jamais contesté.
A ces conditions de vitesse, qu'on s'est appliqué à développer de plus en plus, ont été sacrifiées des qualités de l'ordre évidemment intellectuel dont faisaient preuve les chevaux de course du siècle dernier. Au premier rang de ces qualités que les auteurs signalent figurait l'émulation. Youatt raconte (1) qu'un cheval du nom de Foresler^ n'ayant encore jamais été vaincu, se vit un jour, près du poteau d'arrivée, sur le point d'être dépassé par un concurrent nommé Eléphant. 11 prit alors le parti de le mordre à la joue, pour l'empêcher d'avancer. Il est clair que ce cheval courait pour son compte, par amour-propre réel, et non pas seulement excité par l'éperon ou la cravache de son jockey.
Ce que nous avons dit précédemment de la descendance à'Eclipse et de King-flerod, déjà cités comme preuves de puissance héréditaire individuelle, et ce que nous pourrions dire de beaucoup d'autres dont les cas, pour être moins remarquables, sont tout aussi probants' montre que les propriétés du système nerveux acquises par l'entraînement sont transmissibles avec une grande facilité. Il est évident que cette descendance si nombreuse de vainqueurs sur le turf devait la plus forte part, sinon ia totalité, de la supériorité qu'elle a montrée à l'hérédité
(1) William Youatt, Histoire du cheval anglais, dans The Horse.
du système nerveux fortement excitable de ses auteurs. Chez les chevaux de course en généra], l'excitabilité va d'ailleurs jusqu'à un tel excès, qu'elle les rend parfois d'un caractère difficile, au point qu'ils en sont intraitables. Du reste l'importance que les éleveurs attachent aux généalogies, dont ils ont pris le soin d'assurer la garantie par l'institution à\x Stud-Book, suffirait toute seule pour prouver qu'aucun d'eux ne doute de la transmissibilité de la principale qualité de leurs chevaux.
D'autres faits plus spécialement relatifs aux facultés intellectuelles sont encore plus topiques. Ceux-ci nous sont fournis par les chiens, que les philosophes spirilualistes, soit dit en passant, auraient bien besoin d'observer de plus près.
Tout le monde connaît ce qu'on appelle, parmi les chiens de chasse, un chien d'arrêt. Les preuves d'intelligence que les chiens de cette sorte donnent, dans l'exercice de leur métier, le moindre chasseur au fusil le sait. Mais ce n'est pas de cela que nous voulons parler. Les psychologues les attribuent délibérément à l'instinct, que d'ordinaire ils ne savent d'ailleurs point distinguer nettement de l'intelligence. Le véritable instinct du chien, à quelque espèce qu'il appartienne, est de chasser pour son propre compte, en sa qualité de carnassier. Quand son flair lui a indiqué la présence d'une proie, il la poursuit pour s'en emparer et la dévorer. Les chiens de meute ont conservécet instinct intact. Une fois lancés sur la piste de la hôte,, ils lui donnent la chasse jusqu'à ce qu'elle soit forcée ou acculée, puis ils l'attaquent, et la curée leur donne satisfaction. Dans le cas des chiens d'arrêt, rien de pareil. Ceux-ci ne chassent plus pour leur compte, mais bien pour celui de leur maître, en faisant abnégation de leurinstinct. Arrivés en présence du gibier, ils le fascinent du regard pour l'arrêter, en prenant une attitude particulière qu'ils conservent jusqu'à ce que ce gibier ait été tué, ou blessé, ou manqué par le chasseur, en un mot, jusqu a ce
qu'ils aient entendu le coup de fusil. Si le gibier est tué, ils se précipitent dessus, non pas pour le manger, mais pour le rapporter au chasseur. S'il est seulement blessé et s'il court, ils le poursuivent, l'atteignent, le saisissent entre leurs mâchoires et le rapportent de môme.
Nul n'oserait prétendre sérieusement que tous ces actes soient accomplis pour obéir à un instinct quelconque. Il est évident, au contraire, que leur mobile est l'opposé de celui qui, chez tout carnassier, détermine la conduite en présence d'un animal herbivore ou granivore. Le chien d'arrêt oublie donc son intérêt, pour ne songer qu'à celui de son maître. Il fait, comme nous l'avons déjà dit, acte d'abnégation véritable. Piètrement, dans un remarquable mémoire (1), nous a fait connaître, d'après des documents certains, le moment oiî le phénomène s'est accompli et les circonstances de son accomplissement. Nous savons que les chiens d arrêt ne sont point d'une espèce différente de celle des chiens dits courants ou chiens de meute. Les caractères spécifiques sont les mêmes chez les uns et chez les autres. Il y a seulement des variétés de chiens d'arrêt, comme aussi de chiens courants. Avant le mémoire de Piètrement, connaissant l'identité spécifique, on ne pouvait pas douter que les premières variétés fussent dérivées des dernières, parce que cela était nécessaire. On ne pouvait point admettre, en effet, comme naturelles ou instinctives les aptitudes du chien d'arrêt, témoignant d'un développement intellectuel, et j'oserai dire moral, infiniment supérieur à ce qu'on observe chez le chien courant, surtout chez le chien de meute, qui est proprement une brute. Après ce mémoire, on sait de la façon la plus satisfaisante comment le fait s'est rroduit et comment l'instinct a été vaincu par l'éducation, développant les facultés intellectuelles.
Aujourd'hui, qui oserait nier que l'aptitude des chiens
.//^«^TA* ^'^y"™ENT, L'origine et l'évolution intellectuelle du chien d'arrêt, milet. de la boc. d'anthropologie de Paris, 1888, p. 320.
d'arrêt se transmet par hérédité? La transmissibilité est tellement notoire, qu'elle est devenue proverbiale. Bon chien, dit-on, chasse de race. Il n'est plus, depuis bien longtemps, besoin de dresser les chiens à l'arrêt du gibier, à moins qu'ils ne soient point d'origine pure. Et encore ici la grande importance que les chasseurs attachent à cette origine est témoignage non douteux. Tout au plus prend-on la peine d'enseigner aux jeunes la meilleure manière de rapporter ce gibier, et à cet égard quelques leçons suffisent, préparés qu'ils sont par leur héritage à en profiter.
Peu d'exemples pourraient être plus probants en faveur de l'hérédité des aptitudes intellectuelles acquises. Mais celui que nous fournissent les chiens gardiens de troupeaux, encore appelés chiens de berger, l'est au moins autant. Le développement intellectuel, chez ces chiens, n'est pas inférieur à ce qu'il se montre chez les chiens d'arrêt. Pour les avoir beaucoup observés, j'inclinerais même à penser qu'il leur est supérieur. Eux aussi, en se soumettant aux exigences du métier qu'ils font, n'accomplissent rien qui soit dans le sens de leur instinct. Il est vraiment curieux de suivre leurs actes de policiers, auxquels ils se livrent d'ailleurs sans qu'il soit besoin d'aucun commandement. Quand ils sont deux, ce qui est le cas ordinaire pour les troupeaux nombreux, ils se partagent la surveillance, inspectant chacun un des côtés défendus et ramenant dans l'ordre les moutons qui s'en écartent. S'ils sont d'âge différent, c'est le plus ancien qui distribue les rôles. Leur intelligence est vraiment surprenante. J'accompagnais un soir le berger de l'Ecole de Grignon conduisant son troupeau au pâturage. Le plus âgé de ses chiens était sur nos talons, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment. Les moutons suivaient en bon ordre le chemin. Tout en causant avec moi qui recueillais des renseignements auprès de lui (les bergers sont en général de bons observateurs), le nôtre s'aperçut
qu'il lui manquait deux brebis. Alors, sans se retourner et sur le même ton que celui de notre conversation, il dit simplement à son chien : « Brisack, mon ami, il nous manque deux brebis ; faut aller les chercher à la bergerie. » Brisack ne se le fit pas dire deux fois : il fit demitour, partit au galop vers la bergerie et ramena les deux brebis.
Le successeur de ce berger, actuellement à l'Ecole, a deux beaux chiens dont un a le défaut de mordre un peu trop fort les moutons qui s'e'cartent de la ligne. Pour éviter l'inconvénient qui en résulterait, durant le temps qu'il est dehors avec le troupeau, une petite pièce de bois placée dans sa bouche, à la manière d'un mors de bride, s'oppose à ce qu'il puisse rapprocher ses mâchoires et par conséquent mordre. Dès que le troupeau est rentré, on Yoit ce chien s'approcher du berger et, par des regards suppliants, solliciter de lui qu'il le débarrasse de son bâillon. Tant que dure son service, il ne fait aucune tentative pour s'en affranchir lui-même. Il se résigne parfaitement à la gêne qu'il ne peut manquer d'en ressentir.
Tout cela montre à quel point les chiens dont nous parlons sont devenus intelligents. A des degrés plus ou moins élevés ils le sont tous, et bien au-dessus de la moyenne des chiens les plus mêlés à la société humaine, en laissant de côté ceux dont la fonction est de combattre, conformément à leur naturel. Mais ce sur quoi l'on doit insister ici, c'est que les chiens de berger, pour remplir la leur, ont nécessairement acquis des habitudes cérébrales tout autres que celles entraînées par l'instinct carnassier. Ces habitudes leur sont venues par l'éducation, comme pour les chiens d'arrêt. En ce qui les concerne, nous ne savons pas au juste à quel moment l'éducation a été commencée. C'est vraisemblablement à une époque bien antérieure, dès que les hommes ont eu des troupeaux. En tout cas il y a belle heure que ses effets sont devenus héréditaires, car dans les variétés nombreuses de chiens
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de berger, dont celles de la Brie et de la Beauce sont chez nous les plus remarquables, il n'est plus guère besoin de s'en préoccuper. Les vieux instruisent les jeunes, qui naissent avec l'aptitude au métier et se mettent promptement au courant de ses détails. Là, comme parmi nous, il y a des familles supérieures, des familles d'élite, dont la supériorité est maintenue avec soin par une sélection attentive qui, dans les sociétés humaines, cède malheureusement souvent le pas à des considérations d'un autre ordre, ce qui produit les prétendues exceptions à l'hérédité dont il a été parlé. A l'égard des chiens de chasse ou des chiens de berger, comme à l'égard du reste de tous les animaux dont la reproduction est sous notre direction, ces considérations n'interviennent point. Les unions se font exclusivement en vue du but visé. C'est pourquoi les résultats sont plus constants.
La transmission héréditaire des aptitudes intellectuelles acquises peut être considérée comme suffisamment démontrée par les faits que nous venons d'exposer. La zootechnie nous en fournit de non moins démonstratifs au sujet des autres aptitudes fonctionnelles de l'individu. Parlons d'abord de l'aptitude digestive qui, étant la plus généralement exploitée, a dès lors le plus d'intérêt pour le zootechniste. Les animaux comestibles sont pour lui des machines dont la fonction économique est de transformer leurs aliments en produits plus utiles, c'est-à-dire ayant une plus grande valeur commerciale. Plus ils se montrent capables d'opérer la transformation, plus ils sont avantageux à exploiter. La grande capacité digestive convenablement alimentée entraîne l'achèvement hàtif du squelette, l'évolution plus prompte de la dentition permanente, en un mot ce qu'on appelle la précocité ou maturité pi'écoce. Celle-ci a pour conséquence, chez ces animaux, le développement de l'aptitude à la formation de la graisse et à son accumulation dans le tissu conjonctif lâche. En ce sens on les tient pour améliorés.
Normalement chaque individu a son cocfncient digestif propre. L'expérience montre que ce coefficient peut être accru par la gymnastique fonctionnelle. Celle-ci fait acquérir aux glandes, par l'entraînement de l'habitude, une plus grande activité de fonctionnement. Nous possédons, dans les deux principaux genres d'animaux comestibles, les Bovidés et les 0 vidés, des variétés chez lesquelles le coefficient digestif moyen se montre de beaucoup plus élevé que dans les autres des mêmes races. On s'en assure facilement en établissant le bilan de leur digestion, en analysant ce qui est entré et ce qui est sorti. C'est ce que F. Krocker, par exemple, a fait pour les moutons, par les bilans comparatifs des southdowns, des southdownmérinos et des purs mérinos allemands. C'est ce que nous avons fait nous-môme pour le cheval, l'âne et le mulet. Et il est remarquable, précisément à notre point de vue actuel, que dans les deux cas les produits de croisement ont montré des puissances digestives intermédiaires entre celles de leurs producteurs. Le coefficient digestif du southdown est supérieur à celui du mérinos allemand, ' comme celui de l'âne est supérieur à celui du cheval. Il n'y a donc point de doute que ceux du southdov^^n-mérinos et du mulet soient des héritages.
Mais le coefficient moyen, chez les southdowns dont l'histoire nous est parfaitement connue, coefficient élevé qui se transmet incontestablement par l'hérédité, ne leur est point naturel. Ils l'ont acquis depuis le siècle dernier, comme l'ont acquis de même les leicesters perfectionnés par Bakewel et les courtes-cornes perfectionnés par les frères Colling. On sait qu'avant la venue de Bakewel les moutons du comté de Leicester, ceux des Dunes du Sud, les bœufs du comté de Durham, n'étaient pas plus précoces que ne le sont ceux de l'Allemagne centrale, ceux des Ilighlands de l'Ecosse, dits black faced, ceux de la Hollande, appartenant aux mômes races. Il est donc évident que l'aptitude à la précocité, dépendante d'une plus grande
puissance digostivc, a été d'abord réalisée sur des individus par l'application des procédés de l'éleveur anglais, et que ces individus l'ont ensuite transmise et propagée par hérédité. Du reste nous en avons chez nous une preuve contemporaine et absolument indéniable. Elle ne serait pas nécessaire pour les éleveurs, parmi lesquels aucun ne doute de l'hérédité des aptitudes en question. Nous avons connu un temps où il a fallu au contraire lutter contre leur opinion unanime, pour les convaincre que la précocité pouvait se réaliser en dehors de l'hérédité. Cette preuve n'est en conséquence donnée ici qu'en vue des lecteurs étrangers aux choses de la zootechnie.
Jusque vers 1860, les moutons mérinos, exploités presque exclusivement en leur qualité de producteurs de belle laine, avaient comme bêtes comestibles une réputation détestable. Il faut dire que cette réputation était méritée, car ils donnaient alors tous une viande de qualité tout à fait inférieure. Nos études spéciales sur le phénomène de la précocité, dont la théorie physiologique a été publiée plus tard (1), après vérification expérimentale, nous conduisirent à reconnaître le fait fondamental, indiqué plus haut, de la dépendance de ce phénomène par rapport à la puissance digestive, dépendante elle-même de la gymnastique alimentaire. Réduit à nos propres ressources, nous n'étions point alors en situation de vérifier nous-même par l'expérimentation cette vue théorique, au sujet de laquelle les mérinos nous paraissaient fournir le meilleur matériel. Il fallut donc se borner à signaler le fait aux éleveurs, en faisant appel à leur concours. Quelques-uns d'entre eux, parmi les plus éclairés et les mieux disposés au progrès, se mirent à l'œuvre en Brie, en Bourgogne et dans le Gâtinais. Quelques années après, on put voir dans les concours régionaux des mérinos précoces qui firent l'étonnement des connaisseurs et dont on ne manqua
(1) A. Sanson, Mémoire sur la théorie du développement précoce des ani'maux domestiques. Journ, de L'anat, et de la physiologie, 1872.
HÉRÉDITÉ INDIVIDUELLE. ^-J point (l'attribuer l'origine à des croisements avec les animaux anglais dès longtemps perfectionnés. Chaque année depuis, l'exemple a été suivi par d'autres éleveurs, notamment en Soissonnais, où j'eus à intervenir plus directement, et maintenant personne ne conteste plus l'existence des variétés de mérinos précoces, tellement les faits se sont multipliés. Leur notoriété est établie et leur réputation a franchi les limites de notre pays. Il s'en exporte en Allemagne, en Russie et jusqu'à Buenos-Ayres et à Montevideo.
Ces variétés de mérinos, issues de la race qui, dans son ensemble, était incontestablement l'une des plus tardives de toutes, sont aujourd'hui aussi précoces que les variétés anglaises dont il a été parlé plus haut. Leur coefficient digestif est tout aussi élevé. Il serait impossible de nier qu'elles l'aient acquis à un moment relativement récent et qu'il se transmette à la descendance.
Ce n'est pas seulement la puissance digestive plus grande qui caractérise les animaux précoces. Ils utilisent en outre à un plus haut degré les principes immédiats nutritifs. C'est donc chez eux l'activité nutritive qui est surexcitée et qui se transmet ainsi par hérédité. Il va sans dire qu'elle va s'amoindrissant et qu'elle finit par se perdre, lorsqu'on cesse de lui fournir les éléments de son exercice.
De l'aptitude à la lactation dépassant ce qui est suffisant pour nourrir le jeune, aptitude dont on ne peut pas dire qu'aucune race soit naturellement pourvue, personne, à notre connaissance, ne doute qu'elle soit héréditaire. Les éleveurs sont même convaincus, et avec raison, qu'elle se transmet par le mâle issu d'une mère forte laitière. Le soin qu'on prend de faire sélection des sujets les plus aptes sous ce rapport, pour en faire des reproducteurs, soit chez les Bovidés, soit chez les Ovidés de variétés dites laitières, comme celle du Larzac, par exemple, témoigne de l'opinion commune, qui n'a du reste jamais été con-
testée par personne. On vise sans cesse l'agrandissement de l'aptitude, qu'il est d'ailleurs on ne peut plus facile de faire perdre. 11 suffit pour cela de faire passer les sujets de l'atmosphère humide dans laquelle ils vivent habituellement, dans une atmosphère chaude et sèche. Peu après leur changement de milieu, ces sujets subissent l'influence en question. On voit leur rendement en lait s'abaisser progressivement avec rapidité. Cela se comprend sans peine pour ce qui les touche en particulier. Mais le fait à noter, c'est que leur descendance immédiate se montre toujours, dès le début, inférieure à ce qu'ils étaient devenus eux-mêmes dans le milieu nouveau. Ce fait a été surtout bien observé pour des vaches de Hollande choisies parmi les plus fortes laitières de leur pays et transportées soit en Italie, soit en Russie aux environs deMoscou et d'Odessa.
On n'en finirait pas s'il fallait relater toutes les observations d'hérédité individuelle que l'on constate môme seulement dans ses propres relations, en laissant de côté celles qui ont été rapportées parles auteurs les plus dignes de foi et non sujets à caution comme observateurs. . F ai chaque jour sous les yeux un enfant qui, au physique comme au moral, est la copie textuelle de son père au môme âge. 11 en a hérité sous tous les rapports. On retrouve chez lui jusqu'aux tics paternels. Et l'on ne peut pas dire qu'en ce qui concerne ces derniers il y a peut-être là un effet d'imitation, car cet enfant n'a guère eu l'occasion de vivre avec son père qu'à de rares intervalles et il a eu le malheur de le perdre étant encore en bas âge.
En somme le mode d'hérédité dont il s'agit est démontré de la façon la plus nette, et il va de soi, d'après la définition môme de l'individualité, qu'il porte exclusivement sur des formes ou des qualités acquises. Mais il est démontré aussi que toutes ces formes ou qualités ne sont pas également transmissibles. 11 semble qu'elles ne le deviennent qu'à la condition d'intéresser d'une manière durable, ou tout au moins intense, une fonction ou un
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appareil organique de grande importance. Les modifications subies durant la vie embryonnaire ou fœtale ])araissent douées au plus haut degré' de la puissance héréditaire. En définitive on voit qu'il n'est guère possible de formuler sur ce sujet une conclusion générale et qu'il y a lieu d'examiner avec soin chaque cas en particulier.
Toutefois la notion de l'hérédité individuelle, niée par Weismann et par quelques autres auteurs, n'en conserve pas moins toute sa valeur. Cette valeur est surtout grande au point de vue pathologique, ainsi que Yirchow l'a fait remarquer en combattant de toutes ses forces les idées purement théoriques de son compatriote.
On constate, et ce ne serait pas sans surprise si l'on ne savait avec quelle déplorable facilité les assertions autorisées sont acceptées, que la plupart des auteurs ont admis non seulement cette notion incontestable de l'hérédité individuelle, mais encore celle qui consiste à attribuer à chacun des sexes en particulier une puissance héréditaire spéciale. D'après cette notion, le père transmettrait toujours les formes extérieures, la couleur de la peau et de ses productions pileuses, tandis que de la mère proviendraient exclusivement les viscères, dont dépend le tempérament. Partant de là, sans plus ample informé, un auteur allemand en a conclu naguère, avec toute apparence de raison, que dans la constitution du blastoderme les éléments de l'ectoderme sont fournis par la cellule .mâle, ceux du mésoderme et de l'endoderme par la cellule femelle. La théorie de la reproduction ainsi simplifiée n'a guère eu de succès, apparemment, car à ma connaissance aucun auteur ultérieur ne Ta mentionnée, même pour la réfuter.
Il n'en a pas été de même au sujet de la notion brute. Les hippologues anglais surtout ont fait sa fortune, et notamment Stephens qui, par son autorité, l'a imposée aux éleveurs de chevaux. La conduite de ceux-ci, dans la sélection des reproducteurs, s'en ressent de la façon la
plus précise. Quand ils indiquent la généalogie d'un cheval ils disent toujours, pour parler leur langage, qu'il est par tel étalon plus ou moins célèbre et par une fille de tel autre, preuve évidente qu'ils ne tiennent aucun compte de l'hérédité maternelle, les formes extérieures et l'excitabilité nerveuse, qu'ils nomment le sang, les intéressant seules. D'après la doctrine cela ne pourrait venir que du père.
De cette doctrine, dont nos hippologues ont fait si légèrement honneur à l'Anglais Stephens, le véritable auteur est BafFon. Elle remonte par conséquent au siècle dernier. Ceux qui n'ont pris connaissance que des œuvres de Darwin se sont empressés, de leur côté, de la lui attribuer. Elle a été exposée par l'illustre naturaliste français (1), bien avant la naissance de l'un comme de l'autre auteur anglais, dans le chapitre qu'il a écrit sur ce qu'il appelait en général des mulets, à propos des produits résultant de l'accouplement de l'âne avec la jument et de celui du cheval avec l'ânesse, qu'il a le premier nommé bardot.
D'après des observations qui, de son temps et dans sa condition, n'avaient pu être que rares et superficielles, Buffon conclut que le mulet ressemble plus à son père l'âne qu'à sa mère la jument, et qu'au contraire le bardot ressemble plus au cheval qu'à l'ânesse. Si l'on s'en rapporte en effet à l'impression d'ensemble, cela paraît exact, et l'on est conduit à tenir pour vraie la doctrine que l'auteur en a déduite avec la force de raisonnement qui lui était propre, et qu'il a exposée comme toujours en style magnifique.
Les exigences actuelles de la méthode scientifique ne peuvent être satisfaites par des observations aussi sommaires que celles dont Buffon s'est contenté. Avant d'accepter sa conclusion il faut analyser avec soin les carac-
(1) Buffon, Histoire naturelle des quadrupèdes. Des mulets. Edit. de 1775.
tères des sujets en question, pour les comparer un à un. Quand on procède de la sorte, l'on arrive aisément à constater qu'elle n'est dans aucune mesure fondée. C'est ce que nous allons montrer.
Commençons par les caractères extérieurs, qui se présentent les premiers à l'observation. Le plus frappant est celui tiré des oreilles, dont la différence est si grande entre les deux espèces accouplées pour produire les deux sortes d'hybrides dont il s'agit. A la simple vue, les oreilles d'âne sont en vérité faciles à distinguer de celles de cheval. Mais il n'en est pas ainsi quand on doit comparer des oreilles de mulet avec celles de bardot. En ce cas les chances d'erreur seraient nombreuses, s'il n'y avait un critérium certain fourni par une commune mesure. Chez aucun cheval nous n'avons vu la longueur des oreilles atteindre la moitié de la longueur totale de la tête, tandis que chez les ânes, la demi-longueur est toujours surpassée. Elle l'est plus ou moins selon l'espèce : l'âne d'Afrique a les oreilles moins longues que celles de l'âne d'Europe qui, chez nous, est exclusivement employé pour la production des mulets. Ceux-ci ont en général les oreilles plus longues que celles de leur mère ; elles mesurent toujours au moins la demi-longueur de leur tête, mais elles n'atteignent que bien rarement, à ma connaissance, la longueur et surtout le volume de celles de leur père. Il est clair, d'après cela, qu'à cet égard l'hérédité est, chez les mulets, bilatérale. Leurs oreilles ne sont nettement ni des oreilles d'âne ni des oreilles de cheval; elles sont une combinaison des deux, en proportions très variables, comme dans tous les cas analogues.
Chez les bardots, au cas où l'hérédité serait nécessairement unilatérale du côté paternel, les oreilles courtes du cheval seraient frappantes. En 1875, j'ai eu l'occasion d'en observer un âgé de six mois, né dans une commune du département des Deux-Sèvres, et dont le père et la mère m'étaient connus. Il va sans dire que je n'ai pas manqué
de rexamincr en détail, en vue précisément de la vérification qui nous occupe. Ses oreilles mesuraient 23 centimètres, et sa tête 41 centimètres. Sur un mulet de même âge, né dans le voisinage, j'ai trouvé 24 centimètres pour les oreilles et 48 centimètres pour la tête. Le bardot avait donc les oreilles proportionnellement plus longues que celles du mulet. Je n'ai pas observé assez de bardots pour me permettre de savoir s'il en est toujours et môme généralement ainsi. Le plus probable est du côté de la négative. Mais le fait bien constaté, encore qu'unique, suffit pour infirmer la doctrine, puisqu'il prouve que le sujet n'avait point hérité ses oreilles uniquement du cheval son père.
On sait que lés ânes ont la crinière rudimentaire et dressée, tandis que les chevaux l'ont plus ou moins longue et tombante ; que les premiers ont la partie basilaire de la queue dépourvue de crins et couverte seulement de poils ordinaires, tandis que la queue des chevaux, d'ailleurs beaucoup plus touffue, porte des crins dès sa base. Chez eux l'absence des crins est un phénomène pathologique. On dit des sujets qui les ont perdus ainsi, qu'ils ont la queue de rat. Or, les mulets que j'ai eu l'occasion de voir dans le cours de ma carrière se comptent par milliers. Je n'en ai pas encore rencontré un seul qui n'eût la crinière tombante et la queue pourvue de crins dès sa base. Crinière et queue n'y sont que rarement aussi touffues que celles des chevaux ; mais il est impossible de les prendre pour celles de l'âne. Encore sous ce rapport l'hérédité se montre bilatérale.
Un autre caractère de la peau est encore plus décisif, parce qu'il s'agit pour lui d'être ou de n'être point.
Toutes les espèces chevalines, sauf une vraisemblablement, ont une châtaigne à chacun des quatre membres, c'est-à-dire une production cornée qui, aux membres antérieurs, siège vers le tiers supérieur de la face interne de l'avant-bras, et aux postérieurs à la face interne du
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métatarsien. Toujours est-il que c'est le cas des juments qui, en France, produisent des mulets. Les deux espèces d'ànes connues n'ont que celles des membres antérieurs; chez elles les postérieurs en sont dépourvus. Il est clair d'après cela que si les mulets et les bardots héritaient invariablement de la peau de leur père, les premiers n'auraient jamais de châtaignes postérieures et les derniers en auraient au contraire toujours. Je ne crois pas avoir, depuis plus de vingt ans, rencontré un seul mulet sans l'examiner à ce point de vue. Il est résulté de mes observations tant de fois réitérées, que la plupart des sujets ont des châtaignes postérieures complètement ou incomplètement développées. La première fois que je me suis posé la question, je suisallé, pour la résoudre, dans une des écuries de l'École militaire, à Paris, où était casernée une compagnie du train des équipages montée en mulets. Sur 21 individus qui peuplaient cette écurie, 13 avaient aux membres postérieurs des châtaignes très apparentes, 4 seulement en étaient dépourvus et les 4 autres en avaient deux peu développées et à peine visibles. - Goubaux, dans une controverse antérieure avec Emile Rousseau, avait soutenu que les mulets ont toujours les châtaignes postérieures, tandis que son adversaire soutenait, de son côté, qu'ils ne les possèdent jamais. L'un et Tautre, apparemment, concluaient d'après des observations insuffisantes. A l'affirmation de Goubaux, Jules Maury (1) opposa l'absence complète des châtaignes postérieures sur neuf mules ou mulets observés par lui à Montpellier, et la présence d'une seule rudimentaire sur deux autres.
Pagenstecher, voyageant en Sicile où les bardots sont nombreux, s'est occupé lui aussi du sujet. Yoici ce qu'il a communiqué sur ce sujet à un journal allemand (2) :
(1) J. Maury, Faits nombi'eux de chevaux et de mulets à deux et trois châtaignes. Recueil de médecine vétérinaire, 1874, p. 150.
(2) FiXhling's landwirlhscliaflHche Zeitung, mars 187G.
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« J'ai porté mon attention sur les châtaignes postérieures. Il en est résulté que les bardots en sont privés, tandis que les mulets ordinaires en ont quatre comme les chevaux. »
Il est clair qu'en cette circonstance l'auteur s'est laissé entraîner, comme Goubaux et Rousseau, à généraliser abusivement les quelques observations particulières qu'il avait pu faire. Les bardots de Sicile ne sont sans doute pas plus uniformément privés de châtaignes postérieures que les mulets de France n'en sont pourvus. Vraisemblablement, dans un cas comme dans l'autre, c'est la variabilité qui se présente. Toutefois, en prenant à la lettre l'appréciation du savant allemand, on n'en aurait pas moins une preuve péremptoire contre la doctrine de Buffon, car celle-ci exigerait que les bardots fussent, comme leur père le cheval, invariablement pourvus des châtaignes postérieures. Il faut ajouter que celui dont il a été question plus haut, observé avec soin par nous en Poitou, les avait toutes les deux bien développées.
Si des caractères superficiels et facilement saisissables par tout le monde, nous passons à ceux fournis par le squelette, qui exigent une analyse anatomique plus minutieuse, nous trouvons des arguments tout aussi démonstratifs. D'abord, pour ce qui concerne le crâne, il est remarquable que l'âne d'Europe, père des mulets poitevins, appartient au type brachycéphale, tandis que les juments poitevines sont dolichocéphales comme toutes celles de la race frisonne dont elles forment une simple variété. Si la doctrine était vraie, tous ces mulets devraient être brachycéphales, ayant hérité du type de leur père. La vérité est que sous ce rapport encore ils nous offrent le spectacle de la variabilité la plus désordonnée. Les uns se montrent nettement brachycéphales, les autres nettement dolichocéphales, et d'autres enfin ont cet indice intermédiaire nommé par Broca mésaticéphale, commun dans les populations humaines, d'origine si mélangée, et qu'il a pris à tort pour un type naturel.
Un caractère crâniologique plus spécial n'est pas moins topique. Il y a entre la forme de l'apophyse orlDitaire du frontal des ânes et celle du môme os chez les chevaux une différence des plus nettes. Chez les premiers cette apophyse, au lieu d'être régulièrement arquée comme chez les seconds, montre vers la moitié de sa longueur un angle à sommet supérieur. En outre, au lieu de se mettre, par son extrémité, en connexion à la fois avec l'apophyse temporale et le jugal, elle ne s'unit qu'avec la première, par l'angle postérieur de cette extrémité. Il en résulte un espace vide angulaire entre elle et le jugal, qui interrompt le contour orhitaire, continu au contraire chez les chevaux. Cela tient à ce que, chez les ânes, l'apophyse se relève vers la direction horizontale, l'angle antérieur de son extrémité s'écartant ainsi du jugal. Nous avons fait remarquer depuis bien longtemps que ce caractère, en raison de sa constance, suffirait à lui seul pour faire distinguer un crâne d'âne d'un crâne de cheval. Sur le vivant il en résulte que l'œil se trouve, chez l'âne, en quelque sorte abrité, ce qui donne à son regard un aspect sombre. Il est dès lors on ne peut plus facile de distinguer, chez un mulet quelconque, même sous la peau, l'apophyse orbitaire d'âne de celle de cheval. Or, en observant un groupe de mulets, on ne manque point de constater que les mdividus, sous ce rapport encore, ne se ressemblent pas. Les uns ont hérité de leur père, les autres de leur mère.
Il est connu que les Équidés présentent deux types rachidiens, quant au nombre des vertèbres présacrées les seules qui ne varient point normalement, quoi qu'on en ait dit. L'un de ces types compte trente-une vertèbres dont sept cervicales, dix-huit dorsales et six lombaires' 1 autre n'en compte que trente et c'est la région lombaire qm n'en a que cinq au lieu de six. Au premier appartiennent toutes les espèces d'Equidés caballins, hormis une • au second, toutes les espèces d'Équidés asiniens sans
exception. Il y a là encore un moyen bien simple de vérifier la doctrine. On n'a pour cela qu'à rechercher auquel des deux types se rattachent les mulots. 11 ne serait môme pas nécessaire de se livrer à des études analomiques personnelles, qui pourraient d'ailleurs présenter des difficultés dans les nombreuses régions où les mulets sont rares. En se bornant à consulter les traités d'anatomio vétérinaire, français ou étrangers, on a la solution cherchée. Les uns c^ttribuent résolument aux mulets six lombaires» les autres ne leur en accordent que cinq, et d'autres enfin disent qu'ils en ont tantôt cinq et tantôt six. On voit sans peine que les attributions fixes proviennent de généralisations abusives et émanent d'auteurs qui n'avaient eu que de rares occasions de disséquer des mulets. Mais 1& rapprochement suffirait pour montrer, à lui seul, que la vérité est du côté des derniers. Il est incontestable en effet que chez les mulets le nombre des vertèbres lombaires varie de cinq à six et que, par conséquent, les uns héritent à cet égard de leur père et les autres de leurmère. Ni l'un ni l'autre n'a donc, en ce qui les touche, une puissance héréditaire spéciale, pas plus pour le rachisque pour les autres parties de l'organisme passées en revue.
Mais il y a plus. L'hérédité paternelle est variable,, comme on vient de le voir. 11 n'en est pas ainsi pour la maternelle, qui se manifeste au contraire avec une grande constance en sens inverse de celui qui lui a été attribué. Évidemment la constitution physiologique des mulets se rapproche toujours plus de celle des ânes que de celle des chevaux. Et cela est surtout rendu frappant par leur pathologie. De l'àne ils ont la sobriété, l'endurance, la patience, la fermeté de caractère qu'on appelle entêtement, la longévité. Leurs maladies prennent à peu près toujours la forme suraiguë, et ils ne sont guère malades que pour mourir, absolument comme il en est pour les ânes. On a peine à comprendre comment un homme de
la valeur de Bullon a pu se méprendre au point de leur attribuer le tempérament de la jument. Ils ont au premier chef le tempérament asinien, et c'est ce qui, au point de vue pratique, leur donne une si grande valeur comme moteurs animés.
Buffon s'est donc manifestement trompé dans l'appréciation des faits sur lesquels il a établi sa doctrine, et avec lui tous ceux qui ont adopté celle-ci. En fût-il autrement qu'il faudrait encore savoir, avant de généraliser comme on l'a fait, si le cas ne serait point particulier à l'accouplement des Equidés asiniens et caballins entre eux. D'autres cas, peut-être encore plus faciles à analyser, nous permettraient une vérification très nette. Il y a, par exemple, celui des nombreux croisements qui ont été opérés, à la ferme royale de Rosenhain, en Wurtemberg, et dont Weckherlin nous a rendu compte. Ces croisements étaient effectués entre Bovidés zébus et Bovidés taurins, les uns et les autres fournissant alternativement le mâle ou la femelle. Dans l'une comme dans l'autre alternative, les produits ont toujours montré la bosse du zébu plus ou moins accentuée. Ils l'héritaient par conséquent tout aussi bien de leur mère que de leur père.
Les deux espèces du genre Camelm, dont l'une a deux bosses dorsales et l'autre (C. dromadarius) n'en a qu'une, ont été souvent accouplées. Tantôt le mâle appartenait à la première et tantôt à la seconde, et inversement pour la femelle. Dans l'un comme dans l'autre cas on a vu le produit naître soit avec deux bosses, soit avec une seule. On a vu autant d'exemples de double bosse chez les sujets issus d'un père à bosse unique que chez ceux dont le père (C. hactrianensis) en avait deux. Ici comme chez les mulets c'est la variabilité qui se montre.
A Grignon j'ai fait accoupler en 1872 un jeune sanglier d'Algérie avec une truie de même âge appartenant à l'espèce à larges oreilles tombantes que j'ai nommée celtique. Après le temps normal de gestation cette truie
fit six petits, dont un mourut peu de jours après sa naissance. Les cinq autres ont vécu jusqu'en 1876. Ils furent tués pour préparer leur squelette et le conserver. Tous sans exception avaient hérité des caractères spécifiques de leur race maternelle. Ils en avaient notamment la brachycéphalie et le profd facial à angle rentrant. Ils en avaient les oreilles. Quant à la couleur de la peau, deux seulement présentaient du pigment en larges taches sur le cou et sur la croupe ; les autres en montraient de toutes petites disséminées sur le corps et sur le groin. Les soies étaient uniformément blanches. Aucun par conséquent n'était né avec la livrée du sanglier son père. Du reste, une aquarelle peinte d'après nature par Nicolet en est conservée dans mon laboratoire, comme les squelettes. On y constate facilement, autant sous le rapport des formes que sous celui de la couleur, une contradiction flagrante de la doctrine que nous discutons et qui, d'après les faits dont on vient de lire l'exposé, ne s'appuie sur aucun fondement scientifique.
Deux portées de gorets, actuellement visibles à la même École, sont issues, l'une d'un verrat berkshire à peau entièrement noire et d'une truie craonaise à peau entièrement blanche, l'autre d'un verrat craonais et d'une truie berkshire. Tous les sujets de ces deux portées ont la peau et les soies blanches, sauf quelques-uns marqués de quelques taches noires disséminées. Tous ont en outre les oreilles larges et pendanles du craonais.
A Grignon également on a fait féconder par un bélier de la variété leicester, en 1892, quatre brebis mérinos. Par leurs formes, par les plis de leur peau et par les caractères de leur toison, les quatre produits nés de ces brebis, examinés à l'âge d'un an, et surtout l'un d'entre eux, ressemblent complètement aux mères, différentes de tout point du bélier. L'inverse aurait dû avoir lieu, si la doctrine de Buffon était vraie.
Un autre préjugé, surtout populaire celui-là, fait dire
que dans les familles humaines les filles ressemblent ordinairement à leur père et les garçons à leur mère. J'ai souvent cherché à vérifier ce préjugé, et mes nombreuses observations n'ont pu encore m'éclairer sur son origine. En fait les cas m'ont paru se partager à peu près également entre les deux sexes. Au moment où ceci s'écrit, je vois précisément chaque jour les quatre filles d'un personnage connu, dont les traits me sont parfaitement présents ainsi que ceux de leur mère. De ces quatre personnes du sexe féminin, deux reproduisent la ressemblance paternelle et les deux autres la ressemblance maternelle, et l'une et l'autre d'une façon d'autant plus frappante que les types en sont plus différents. Dans une autre famille de ma connaissance intime il y a aussi quatre filles. Une seule, l'aînée, ressemble tout à fait à son père; les trois autres reproduisent les traits de leur mère. Elles ont eu trois frères dont un seul survit. Ces trois garçons ne ressemblaient ni à leur père ni h leur mère, mais bien à leur grand'mère paternelle. J'ai déjà eu précédemment l'occasion de signaler un jeune garçon qui est sous tous les rapports la copie de son père. Il a deux sœurs, dont une ressemble à sa mère et l'autre, encore très petite, se rapproche plus des traits de son grand-père maternel que de ceux de ses parents directs, lesquels étaient d'ailleurs cousins germains. Dans une autre famille qui m'est également bien connue, il n'y a encore que' deux garçons. L'aîné est le portrait de son père. L'autre ne ressemble pas du tout à sa mère, qui est très brune, tandis que lui est blond.
On n'en finirait pas s'il fallait relater tous les faits connus qui déposent contre le préjugé en question. L'observation des animaux nous en fournirait de son côté une ample moisson. Dans la portée de produits de croisement du sanglier avec la truie dont il a été parlé plus haut, par exemple, il y avait deux mâles et quatre femelles. Tous, ainsi qu'on l'a vu, ressemblaient trait pour trait à leur
mère. Ils n'avaient rien ou presque rien de leur père, seulement quelque peu de son pigment.
Il suit de tout cela l'impossibilité flagrante de reconnaître à tel ou tel sexe une puissance héréditaire spéciale quelconque. Ni à l'égard d'une partie ou d'un groupe de parties déterminées du corps, ni à l'égard d'un sexe sur l'autre, l'hérédité n'a rien de fixe. Elle dépend d'une influence tout autre, qui est la puissance héréditaire individuelle que nous avons eu pour objet d'étudier à fond dans le présent chapitre, en démontrant sa réalité. Cette puissance appartient, en principe, également aux deux sexes, et elle se montre, dans l'un comme dans l'autre, à des degrés très divers. La prédominance, qui paraît bien être la règle, s'accuse tantôt en faveur du sexe màle, tantôt en faveur du sexe femelle, sans qu'on puisse dire si, dans l'ensemble des êtres vivants, l'un est plus favorisé que l'autre. Sur un point particulier, celui de la transmission même des attributs du sexe, qui, en raison de son importance, mérite d'être examiné à part, nous verrons dans le chapitre suivant, où ce point sera traité, qu'il y a une réserve à faire. Quant au reste, le déterminisme précis des phénomènes nous est inconnu. Les faits seulement ne laissent aucune place au doute. Chaque individu a sa puissance héréditaire, faible ou forte par rapport à celle de son conjoint. Ce qui se montre le moins souvent, d'après tout ce que l'observation de la reproduction des animaux nous a appris, c'est l'égalité entre les deux. Mais il faut répéter toutefois, contrairement à l'affii-mation de Ribot, qu'elle se manifeste dans bon nombre de cas, ce qui, joint à l'indifférence de la suprématie à l'égard du sexe, suffit pour ruiner les conceptions que nous venons d'examiner.
Il en reste une dernière, qui se rattache de même au sujet de l'hérédité individuelle, par cela seulement qu'elle en modifierait plus ou moins complètement les effets, si elle correspondait à des réalités. 11 serait difficile de
Temonter à l'origine de cette conception, fortement ancrée ■dans les esprits populaires, car on la retrouve jusque dans l'antiquité. Elle se conserve encore de nos jours sans le moindre afl'aiblissement, et on la rencontre même chez des gens d'ailleurs éclairés. Plus d'un romancier de talent l'a reproduite dans ses œuvres, en se montrant convaincu qu'elle était une vérité. Dans le langage populaire on appelle cela des regards ou des eûmes. En fait on pense qu'une forte impression reçue par la mère en état de gestation, ou une sensation intense ressentie par elle, comme le vif désir de manger un fruit ou un mets quelconque, si commun chez les femmes enceintes, suffit pour provoquer l'apparition de l'image de l'objet convoité sur le point de la peau de l'enfant correspondant à celui qui aura été touché par la mère sur son propre corps, au moment oii le désir se sera produit. On recommande, d'après cela, de satisfaire aussitôt toutes les envies des femmes enceintes, et aussi, pour qu'elles fassent de beaux enfants, de n'exposer à leurs regards que des images de la beauté plastique la plus parfaite. On raconte à ce sujet une plaisante anecdote, dans laquelle la femme d'un bon bourgeois de Paris aurait habilement tiré parti du préjugé en question, car il faut bien dire dès à présent que la croyance dont il s'agit ici, pour si ancienne et si répandue qu'elle soit, n'est pas autre chose qu'un pur préjugé.
L'épouse de notre bourgeois, de race blanche comme son mari, avait, dit-on, mis au monde un enfant mulâtre. Le mari s'en étonna, comme bien on pense, et ne put manquer de concevoir des doutes sur la fidélité de sa femme. Celle-ci se tira d'affaire par l'ingénieuse et hardie explication suivante :
Tous les Parisiens connaissent le magasin d'horlogerie du boulevard Bonne-Nouvelle qui a pour enseigne un superbe nègre, dont le ventre porte une horloge. La nouvelle accouchée raconta que, passant Im jour, au temps de sa grossesse, devant ce magasin, elle fut vivement
impressionnée par la vue de ce nègre, et que là était sans nul doute le motif du phénomène constaté. Du moins, ajouta-t-elle, sur le ton de parfaite naïveté qui convenait en la circonstance, « je n'y vois point d'autre raison plausible ». Enfin, aurait dit le bon bourgeois convaincu, « heureusement qu'il n'a point de cadran sur le ventre ! »
Je ne garantis pas, bien entendu, l'authenticité de l'anecdote, qui peut bien avoir été inventée de toutes pièces. Il n'en est point de môme pour un cas dont j'ai reçu en personne la communication. Il y a une quinzaine d'années, après que j'avais entretenu, dans la leçon du jour, mes élèves de Grignon du préjugé dont il s'agit, l'un d'eux, appartenant à une famille titrée du Sud-Est de la France et qui, m'a-t-on dit, est entré depuis en religion, me fit part avec la plus profonde conviction d'un fait qui se serait passé dans son pays. Une pieuse dame, très assidue aux offices, se plaisait, durant une grossesse, à contempler les traits de son évêque, un fort bel homme, parait-il, toutes les fois qu'il était à l'autel. Cette dame accoucha d'un enfant dont la ressemblance avec l' évêque fut frappante.
En présence de la naïve objection du jeune homme, je ne me crus même pas permis de lui insinuer qu'il y avait peut-être pour ce fait une autre interprétation moins difficilement admissible que celle à laquelle il persistait à se ranger.
On connaît le cas raconté dans la Genèse (ch. xxx, V. 37-39), au sujet de Jacob et de son beau-père Laban. Celui-ci faisait garder ses troupeaux par son gendre, sans lui donner aucun salaire. Las d'un tel régime, Jacob fit adopter par Laban une convention d'après laquelle tous les agneaux qui, dans les troupeaux, naîtraient noirs ou tachetés seraient son salaire et deviendraient sa propriété. Bientôt, dit la Bible, Jacob fut propriétaire de la totalité de ces troupeaux ; et voici comment la chose arriva : Pendant que les brebis étaient en gestation, le rusé Juif
plaçait au fond des auges où elles venaient s'abreuver des baguettes de bois vert dépourvues de leur écorce et ayant acquis ainsi une coloration brune. La vue de ces baguettes les impressionnait et elles ne firent plus que des agneaux noirs ou tachetés.
Il n'y a pas à mettre en doute la réalité de la ruse de Jacob. En tout cas le récit de la Genèse montre que la croyance à l'influence des regards était déjà répandue au temps des Patriarches. Du fait en lui-môme, Piètrement a donné une interprétation intéressante (1), tirée de nos connaissances zootechniques. Il a établi que, selon toutes les probabilités, Jacob avait appris en Egypte le moyen d'obtenir ainsi à volonté des agneaux noirs ou tachetés, rien qu'en faisant fonctionner les lois de l'hérédité. Toujours est-il que Varron, Columelle, Pline, Virgile et les autres auteurs latins savaient déjà, ce qui n'est ignoré d'aucun de nos éleveurs, qu'il suffît à un bélier d'avoir la langue ou le palais pigmenté pour procréer de tels agneaux.
Ce qu'on nomme des envies se traduit ordinairement par la présence sur la peau de taches ou de tumeurs de nature érectile, pourvues ou non de poils, et plus ou moins étendues, ayant une analogie plus ou moins éloignée avec des objets connus. Il y en a une fort commune, qu'on rapproche volontiers du grain de café torréfié, et qu'on appelle mouche quand son étendue est plus restreinte et son siège au visage. Les médecins appellent ces particularités de la peau, en général, des nœvi malerni. Il n'est pas habituellement facile d'en déterminer les motifs d'apparition. Quand on a dit que ce sont des accidents trophiques se produisant durant la vie fœtale, on n'a pas beaucoup avancé la question. On s'est borné à constater le fait anatomique. Mais je puis ajouter, pour en avoir recueilli plusieurs observations et en particulier une sur
(1) C.-A. PiÉTiiEMENT, Sur un signe du bœuf Apis. Zieyue de linguistique, n" de juillet 1878. J i .
moi-môme, que quelques-uns de ces accidents, une fois produits, se montrent héréditaires. J'ai sur la peau du •dos un de ces prétendus grains de café, exactement à la même place où il en existait de même un sur la peau de mon père.
Quant à l'interprétation populaire, il n'y a plus à la réfuter après ce que, dès le siècle dernier, Buifon en a dit dans les termes suivants (1) :
« Quoique le fœtus ne tienne pas immédiatement à la matrice, qu"il n'y soit attaché que par de petits mamelons extérieurs à ses enveloppes ; qu'il n'y ait aucune communication du sang de la mère avec le sien ; qu'en un mot il soit à plusieurs égards aussi indépendant de la mère qui le porte, que l'œuf l'est de la poule qui le couve, on a prétendu que tout ce qui affectait la mère affectait aussi le fœtus ; que les impressions de l'un agissaient sur le cerveau de l'autre, et on a attribué à cette influence imaginaire les ressemblances, les monstruosités, et surtout les taches qu'on voit sur la peau. J'ai examiné plusieurs de ces marques, et je n'ai jamais aperçu que des taches qui m'ont paru causées par un dérangement dans le tissu de la peau. Toute tache doit nécessairement avoir une figure qui ressemblera, si on veut, à quelque chose ; mais je crois que la ressemblance que l'on trouve dans celles-ci dépend plutôt de l'imagination de ceux qui les voient, que de celle de la mère. On a poussé sur ce sujette merveilleux aussi loin qu'il pouvait aller; non seulement on a voulu que le fœtus portât les représentations réelles des appétits de la mère, mais on a encore prétendu que par une sympathie singulière les taches qui représentaient des fruits, par exemple, des fraises, des cerises, des mûres que la mère avait désiré de manger, changeaient de couleur ; que leur couleur devenait plus foncée dans la saison oii ces fruits étaient en maturité. Avec un peu d'attention
(1) BoFFON, Hist. natur. des animaux, ch. ix.
TIÉRÊDITÉ INDIVIDUELLE. «1
et moins de prévention, on pourrait voir cette couleur des taches de la peau changer hien plus souvent; ces changements doivent arriver toutes les fois que le mouvement du sang est accéléré, et cet effet est tout ordinaire dans le temps où la chaleur de l'été fait mûrir les fruits. Ces taches sont toujours ou jaunes, ou rouges, ou noires, parce que le sang donne ces teintes de couleur à la peau lorsqu'il entre en trop grande quantité dans les vaisseaux dont elle est parsemée ; si ces taches ont pour cause l'appétit de la mère, pourquoi n'ont-elles pas des formes et des couleurs aussi variées que les objets de ces appétits? Que de figures singulières on verrait si les vains désirs de la mère étaient écrits sur la peau de l'enfant !
« Comme nos sensations ne ressemblent point aux objets qui les causent, il est impossible que le désir, la frayeur, l'horreur, qu'aucune passion, en un mot, aucune émotion intérieure, puissent produire des représentations réelles de ces mêmes objets; et l'enfant étant à cet égard aussi indépendant de la mère qui le porte, que l'œuf l'est de la poule qui le couve, je croirai tout aussi volontiers, ou tout aussi peu, que l'imagination d'une poule qui voit tordre le cou à un coq, produira dans les œufs qu'elle n'a fait qu'échauffer, des poulets qui auront le cou tordu, que je croirais l'histoire de la force d'imagination de cette femme qui, ayant vu rompre les membres à un criminel, mit au monde un enfant dont les membres étaient rompus. »