Libanius et les sophistes
Dans les premiers siècles de son établissement, l’Eglise a eu des ennemis plus puissants et plus redoutables que les sophistes; elle n’en a pas rencontré de plus vains, de plus obstinés, de plus aveugles. L’habitude de sacrifier l’idée à la forme, de ne voir dans les pensées grandes et généreuses qu’un texte favorable à des phrases élégantes et harmonieuses, à des discours d’apparat, à des déclamations de théâtre ou d’académie, et de ne rien placer au-dessus du suffrage des gens de goût ou des applaudissements d’un public frivole, avait tellement énervé leur esprit et troublé leur raison que le triomphe même du Christianisme ne put leur faire comprendre ce qu’il y avait de faux dans leurs doctrines, d’insensé dans leurs espérances et de ridicule dans le genre de vie qu’ils avaient adopté. Ils restaient calmes et sans nulle crainte quand de toutes parts le monde ancien s’écroulait avec fracas, persuadés que cette immense rénovation était une tempête passagère que sauraient apaiser leur éloquence, leur vaste savoir et l’autorité qu’ils exerçaient sur la multitude. Cette confiance de la faiblesse en elle-même nous paraît un trait de caractère assez curieux pour mériter d’être examiné avec soin, et nous croyons qu’on ne jettera pas les yeux sans quelque intérêt sur le portrait que nous allons essayer de tracer de Libanius, le premier de tous les sophistes
du IVe siècle, celui qui protesta avec le plus de talent et de persévérance contre le triomphe d’une religion vers laquelle se sentaient entraînés tous les hommes vraiment supérieurs. Peut-être supposera-t-on qu’en rappelant le siècle où les Libanius, les Thémistius, les Maxime d'Ephèse luttèrent contre l'affranchissement du monde, nous avons l’intention de placer sous un voile transparent une autre époque et d’autres sophistes. On se tromperait. Aucun motif ne saurait a nos yeux excuser la moindre altération apportée à la vérité historique, aux dépens de laquelle se font toujours les allusions et les rapprochements. Le lecteur est libre dans ses appréciations, l’historien ne l’est pas dans les récits qu’il présente.
Libanius naquit à Antioche dans la première année du règne de Constantin et mourut à la fin du IVe siècle (1). Sa vie se prolongea donc pendant toute cette période de l’histoire romaine qui vit le culte des faux dieux passer de la domination à la tolérance et de la tolérance à la proscription. Si à cette circonstance on ajoute que Libanius exerça sur l’esprit de ses contemporains une notable influence et que le temps a épargné la plus grande partie de ses nombreux écrits, on comprendra que nous ayons conçu le dessein de faire connaître les illusions qui animaient les chefs du parti païen d’Orient, en recherchant et en plaçant dans tout leur jour les sentiments secrets ou avoués, les vœux, les espérances et les cruelles déceptions d’un homme que sa fidélité aux anciennes erreurs, son éloquence et l’estime publique dont il était environné désignèrent au triste et périlleux honneur de défendre devant Théodose des temples qui n’avaient plus de dieux.
Nous proposant de considérer dans Libanius, non l’orateur plus ou moins habile et disert, non l’écrivain d’un goût plus ou moins délicat et exercé, mais le défenseur des croyances helléniques, il est nécessaire de faire précéder ces recherches de quelques considérations propres à dissiper les doutes qui existent sur la situation intellectuelle et morale des adversaires du Christianisme en Orient à l’époque où ils perdirent, par l’effet de la conversion de Constantin, le seul appui qui pût encore les rendre redoutables et expliquer leur persistance.
(1) La lettre M placée à la suite d’une citation indique l’édition des œuvres de Libanius donnée par Morel (Paris, 1606 — 1627, 2 vol. in-f°) ; la lettre W, le recueil des lettres du même auteur, publié par Wolff (Amsterdam , 1738, in-f").
ET LES SOPflISTES.
Lorsque les doctrines du Christianisme commencèrent à retentir dans l’empire romain, les diverses classes de la société éprouvèrent un même sentiment de répulsion et de crainte, trop bien attesté par le nombre et l’acharnement des persécuteurs. Dans son ignorance, le peuple n’aperçut pas d’abord les bienfaits qui devaient résulter pour lui du triomphe de la loi de justice et de paix que le Christ avait révélée, et l’aristocratie était trop contraire à tout ce qui pouvait altérer, dans l’ordre moral comme dans l’ordre extérieur, l’immobilité des traditions religieuses et politiques de l’empire, pour ne pas opposer la plus énergique résistance à l’adoption de dogmes incompatibles avec la violence, l’injustice, l’esclavage, c’est-à-dire avec les fondements de la constitution romaine.
Cependant le Christianisme força ses adversaires à l’écouter, à le comprendre, et ses développements ne rencontrèrent plus d’autres obstacles que ceux qui leur étaient suscités par des intérêts politiques ou par une obstination irréfléchie. Dans cette période extrême de l’existence du polythéisme, on vit les croyances païennes, dont le petit nombre de défenseurs diminuait chaque jour, se réfugier sous l’égide de quelques institutions à l’établissement desquelles elles avaient contribué et qui ne pouvaient exister privées de leur secours, et continuer, à l’abri de ce fragile rempart, leurs protestations contre le mouvement qui entraînait la société.
Je vais faire connaître ces derniers retranchements de l’erreur, derrière lesquels se tenaient cachés tous ceux d’entre les Romains qui, au mépris de l’enseignement le plus éclatant que Dieu ait jamais donné aux hommes, espéraient encore dans la puissance des idoles.
L’étude attentive des derniers moments du polythéisme montre que cette religion avait pour soutiens en Orient des hommes très-différents, sous le rapport des idées, des mœurs, et de la position sociale , de ceux qui combattaient pour la même cause en Occident. Cette observation doit d’autant moins être perdue de vue qu’il serait naturel de penser que des hommes rangés sous un même drapeau avaient une seule manière de penser, de parler et d’agir. Marquons en peu de mots celte différence.
Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire de Rome, on y trouve la religion unie à la constitution politique. Cette alliance a été
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