‹ Libanius et les sophistesChapitre 2 sur 7 · LIDAN1US · texte numérisé non relu

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si souvent signalée, ses causes et ses résultats ont été indiqués avec tant de précision, qu’il est inutile de revenir sur ce sujet; mais il importe d’observer que l’apparition du Christianisme, loin de changer cet ancien état de choses, resserra les liens qui, chez les Romains, unissaient les institutions religieuses et les institutions politiques, et que, si les chefs de la société repoussèrent obstinément pendant trois siècles les lumières de l’Evangile, leur endurcissement provenait autant de préjugés politiques que d’attachement pour un culte qui, depuis longtemps, avait perdu tout empire réel sur les consciences.

Le soin de conserver et de défendre cette institution vicieuse et épuisée appartenait à l’aristocratie romaine, et ce fut elle qui excita et dirigea l’opposition contre le Christianisme. Le sénat de Rome, qui jusqu’au IVe siècle ne compta pas dans son sein un seul chrétien, était l’organe naturel des passions de l’aristocratie , et sa place se trouvait marquée en tête de l’armée païenne. Après le sénat venaient les familles patriciennes, les curies provinciales, les ordres, les corporations, enfin tous les individus qui , sans appartenir à ces institutions, se trouvaient cependant en contact immédiat avec elles.

Le parti païen ne se composait pas en Orient d’éléments pareils. Dès son apparition, la religion chrétienne y fut considérée sous son aspect véritable, c’est-à-dire comme le principe d’une rénovation religieuse et morale, et non d’une révolution politique. Les Grecs la repoussèrent parce qu’elle blessait leurs vieilles erreurs, leurs convictions héréditaires, et non parce qu’elle ébranlait une organisation sociale qui, à bon droit, leur était odieuse. Libres de toute préoccupation politique, les païens d’Orient se livrèrent donc avec une curiosité inquiète à l’étude des idées chrétiennes, afin de pouvoir soutenir contre les chefs de l’Eglise une discussion sérieuse, et n’introduisirent pas dans un débat purement intellectuel des haines et des préjugés populaires. Sur ce point, ils différaient complètement des païens d’Occident; ils s’en éloignaient encore sur quelques autres. Ainsi les hommes qui dirigeaient dans les provinces de l’empire d’Orient la résistance aux progrès du Christianisme n’appartenaient ni à l’aristocratie ni à la haute classe de la société : c’étaient des philosophes, des sophistes, des rhéteurs, des gens de lettres, personnages aussi influents chez les Grecs qu’ils l’étaient peu chez les Romains. On s’étonnera sans doute que

nous ne fassions aucune mention des pontifes, des membres du sacerdoce païen. En effet, la mission de lutter contre la vérité semblait leur être dévolue ; mais les pontifes ne formèrent jamais dans la Grèce une corporation chargée de conserver les dogmes du polythéisme. Uniquement occupés des actes extérieurs du culte, ils ne se croyaient pas soumis à d’autres devoirs. Les sacrifices, les jeux, les festins sacrés, la divination avec toutes ses folles pratiques composaient leurs attributions; le soin de débattre les divers systèmes enfantés par l’hellénisme était réservé aux philosophes qui, dans des écoles fréquentées par la jeunesse et par les hommes amis des recherches spéculatives, développaient et modifiaient l’essence mobile de cette religion. L’histoire atteste l’intluence qu’exercèrent ces écoles sur la civilisation grecque.

Après les philosophes nous apercevons les sophistes ou rhéteurs. La mission de ces derniers consistait simplement à enseigner l’éloquence. Aussi longtemps que la Grèce conserva sa liberté, le crédit des rhéteurs fut soigneusement contenu; mais après la conquête des Romains, et particulièrement sous les empereurs, quand l’occasion de déployer une éloquence véritable manquait toutàfait,le goût de l’éloquence factice, des déclamations pompeuses, des allocutions publiques, des panégyriques, devint si général et si vif que la profession de rhéteur prit le caractère d’une sorte de magistrature publique qui conduisait à la faveur populaire et aux honneurs. A la distance où nous sommes placés, ces orateurs ne nous apparaissent pas sous des dehors très-graves; cependant il fallait qu’il y eût en eux quelque mérite réel et qui nous échappe, puisqu’ils formèrent à l’art de parler et d’écrire des hommes qui devinrent ensuite les plus fermes soutiens de l’Eglise.

Les philosophes étaient les conservateurs des croyances païennes; ils ne poursuivaient pas seulement la recherche de la sagesse, car le but de tous leurs travaux se définissait par ce peu de mots : « La connaissance des dieux et de la sagesse. »

Est-il donc surprenant qu’ils se soient considérés comme les antagonistes naturels du Christianisme , et que le premier cri d’alarme poussé contre notre religion soit sorti de leurs écoles? Remarquons en outre que presque tous les philosophes païens du IVe siècle, appartenant;! la secte de Plotin, mêlaient à leurs méditations des pratiques théurgiques qui les mettaient souvent

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en rapport avec les pontifes. Plusieurs d’entre eux, et il suffira de citer Maxime d’Ephèse, Eustathe et Antoninus, paraissent même avoir été revêtus de sacerdoces païens, ce qui fait dire à Brucker que la ruine des idoles fut pour eux une source amère de douleurs (1), «parce qu’ils étaient aussi bien les gardiens « des sanctuaires de la philosophie que des temples, et qu’ils « voulaient être regardés non-seulement comme des philoso- « plies, mais encore comme des pontifes. »

On ne comprend pas facilement pourquoi les rhéteurs s’associèrent à toutes les haines des philosophes, car ils ne pouvaient pas ignorer que le Christianisme avait ramené les beaux jours de l’éloquence, et que l’Église appelait plus particulièrement à la défense de la foi les hommes habiles dans l’art de la parole ; mais, habitués à concentrer leurs études sur Homère et sur Hésiode, c’est-à-dire sur les écrivains qui étaient à la fois poètes sublimes et historiens primitifs des traditions païennes, ils furent amenés à empreindre d’idées religieuses leur enseignement littéraire, et conduits peu à peu à partager les préventions et les erreurs des philosophes. Lorsque l’empereur Julien disait que le culte des dieux et celui des lettres étaient unis par un lien presque fraternel (2), il rappelait aux rhéteurs qu’ils avaient pour mission de répandre dans le cœur de la jeunesse à la fois le respect des dieux et l’amour des lettres, ou, en d’autres termes, la haine de la religion chrétienne.

Les rhéteurs comprirent si bien cette double obligation, et y conformèrent si attentivement leur conduite, qu’on avait fini par les regarder presque comme des ministres du culte, et que leurs discours étaient devenus le complément habituel des cérémonies religieuses (3).

Les philosophes attaquaient directement la religion chrétienne, tandis que les rhéteurs se bornaient à défendre l’ancien culte 5 et, même en le défendant, ils le considéraient moins comme une religion que comme la source véritable et unique du beau dans les arts d’imagination. L’examen d’aucune ques-

(1) Historia critica philosophiœ , t. II, p. 270.

(2) Fabricius , Biblioiheca Grœca, t. VII, p. 302.

(3) Libanais, 1. II, p. 73. M. — Quoique Tertullien ait dit que le manteau de sophiste n’était pus incompatible avec la profession de Christianisme, il n’en est pas moins vrai que les sophistes, quand ils embrassaient la vraie religion , renonçaient aussitôt à leur métier. Saint Augustin regrette vivement d’avoir continué de paraître dans la chaire du mensonge après sa conversion (Conf. IX, 2).

tion dogmatique n’entrait dans le domaine de leurs études. Plus nombreux, plus actifs, vivant plus dans le monde extérieur que les premiers, ils donnèrent à la résistance païenne un caractère vif et passionné; ils la rendirent sinon populaire, au moins bruyante , sorte de succès que les sophistes, malgré leurs talents, ne pouvaient obtenir. Il n’existait pas d’ailleurs chez ces derniers une aussi grande confiance dans l’efficacité de leurs efforts qu’il serait naturel de le supposer; les doctrines néo-platoniciennes ayant quelques points de contact avec le Christianisme, il fut facile aux philosophes doués de pénétration de prévoir que ces doctrines ne pourraient pas longtemps résister à un adversaire qui les connaissait trop bien pour ne pas savoir comment il fallait les attaquer pour les anéantir. Je trouve dans les nouveaux platoniciens d’Alexandrie beaucoup de science, d’habileté, de ressources, mais peu de confiance en eux-mêmes. Proérèse, Anatole de Laodicée, saint Yictorin et même saint Augustin passèrent du platonisme au Christianisme. Les rhéteurs, au contraire, qui ne possédaient que des notions incomplètes sur les grandes questions agitées à cette époque, restaient inébranlables, on 11e peut pas dire dans leurs convictions, mais dans leur respect instinctif pour les traditions et les anciens usages de la société païenne, et surtout dans leur haine contre les docteurs chrétiens, dont la parole entraînante dépeuplait leurs écoles.

Il est plus facile de deviner que de décrire la stupeur et le désespoir qu’éprouvèrent ces deux corporations quand elles apprirent que Constantin venait d’embrasser la nouvelle religion; car l’ouvrage où était déposée l’expression amère de leur douleur, les Commentaires historiques d’Eunape, ne nous est point parvenu. Cependant, autant qu’on en peut juger quand on rapproche et que l’on compare les jugements portés sur ce prince par Julien, Entrope, Victor, Eunape, dans ses Vies des sophistes , et Zozime, la conduite de Constantin ne fut pas considérée sous le même point de vue en Orient et en Occident. Les Romains virent dans le premier empereur chrétien le turbator priscarum legum (1), c’est-à-dire un empereur qui, au mépris des obligations les plus sacrées, abandonnait la défense des lois et des institutions nationales. Son crime était donc à leurs

(I) Ammien Marcellin, I. XXI, c. 10.

yeux un crime purement politique. Les païens de l’Asie, au contraire, jugèrent Constantin comme un prince à petites idées, à vues étroites , qui avait eu la faiblesse de se laisser séduire par les Galiléens , quand il avait, pour ainsi dire, sous la main les mystères sublimes de la philosophie alexandrine, dont Jamblique venait d’étendre et d’affermir la puissance. Cet acte mémorable fut donc pour les philosophes, qui, selon Cédrène (1), étaient les seuls à se plaindre de la conversion de Constantin, le fruit d’une erreur privée qui révélait la faiblesse d’esprit de cet empereur, mais laissait en définitive les choses dans le même état. Certes l’aveuglement ne pouvait guère aller plus loin.

Le parti païen d’Orient, voyant que Constantin ne portait aucune atteinte à la liberté de l’ancien culte, que le feu des sacri fices restait allumé, que les privilèges des pontifes étaient respectés, retrouva, après quelques moments de surprise, toute sa sécurité : elle fut de courte durée. Quand, par des faveurs de tout genre accordées aux chrétiens, l’empereur eut fait marcher vers les églises une foule de gens jusque-là incertains, les chefs du parti païen comprirent que le pouvoir politique mettait au service des idées nouvelles des moyens de séduction auxquels le plus grand nombre résisterait difficilement, et que le moment était venu pour eux défaire un appel aux idées, aux moeurs et aux intérêts dont la garde leur était confiée, d’échauffer le zèle de ce qui restait encore d’amis des dieux, sans se laisser accabler par un revers de fortune qui forçait les croyances nationales à se placer sur la défensive.

On a remarqué que, pendant les dernières années du règne de Constantin, un nombre considérable d’écrivains distingués appartenant au paganisme se préparaient, par de graves études, aux succès (pii devaient plus tard illustrer leurs noms. Ce réveil inattendu du génie païen a été attribué soit à la longue paix qui termina le règne de ce prince et qui fit retrouver aux Romains un bonheur dont ils avaient perdu le souvenir, soit aux efforts de Constantin pour ranimer dans ses Etats la culture des lettres, efforts qui n’ont pas été niés par tous les détracteurs habituels dece prince. A ces deux causes j’en ajouterai une troisième, qui est la conversion même du fils de Constance Chlore. Les philosophes et les rhéteurs, privés désormais de l’appui du pouvoir,

sentirent que, s’ils ne redoublaient pas d’ardeur, leurs écolesallaient être abandonnées, et que leur crédit périrait. Ils s’appliquèrent donc à donner à leur enseignement plus d’intérêt, plus de force, plus d’éclat, et ne négligèrent aucun des moyens qui pouvaient prévenir le découragement de leurs disciples et arrêter l’essor que Constantin venait d’imprimer aux idées chrétiennes. Les Vies des sophistes d’Eunape présentent un tableau curieux de l’activité qui régnait à cette époque dans les écoles païennes. Édèse , Sopûtre, Eustathe , Théodore, Euphrase avaient recueilli et faisaient fructifier l’héritage de Jamblique; Thémistius ouvrait cette célèbre école qui, pendant vingt ans, obtint le beau titre de reine de l’éloquence (1). Partout on voyait accourir près de ces maîtres fameux une jeunesse avide de savoir et d’éloquence, et qui déjà avait puisé au foyer domestique un amour exalté pour les croyances helléniques. C’est au moment où l’esprit païen s’épuisait à donner ce dernier signe de vie que l’éducation de Libanius commença. Quand on songe qu’il était né à Antioche, la ville d’Orient la plus dévouée aux idées chrétiennes, qu’il fut pendant sa jeunesse uni par les liens de l’amitié à quelques hommes qui s’élevèrent au rang des plus célèbres docteurs de l’Église, qu’il avait reçu de la nature un esprit vif, facile, brillant, et plusieurs des qualités qui font le véritable orateur, on se plaît à croire que, s’il eût. été abandonné à lui-même, il aurait suivi le mouvement général et mis ses talents au service du vrai Dieu. Mais les traditions reçues dans sa famille l’attachèrent à une religion mourante et le firent entrer dans une carrière où il fut , pendant tout le cours de sa longue vie, continuellement abreuvé de dégoûts, de déceptions et de tristesse.

La jeunesse de Libanius eut quelque chose de nomade. Nous le voyons quitter Antioche pour aller étudier à Athènes, puis abandonner Athènes pour Constantinople, revenir à Athènes, retourner à Constantinople, etc. Gardons-nous toutefois de penser que l’agitation de cette vie fut le résultat d’une disposition d’esprit particulière à Libanius. Les jeunes gens qui se vouaient à la profession de rhéteur étaient condamnés à de continuels pèlerinages scientifiques, et leurs premières années ne se passaient pas, comme celles des philosophes, dans le calme de la

(1) Grégoire de Nazianze, Ep. 139, p, 340.

méditation. Destinés non-seulement à donner des leçons d’éloquence, mais à parler soit devant l’empereur ou les magistrats, soit devant le peuple assemblé sur la place publique ou au théâtre, soit devant une société d’élite réunie dans un temple ou dans des thermes, ils étaient forcés de parcourir les provinces, d’errer de gymnase en gymnase, afin d’entendre discourir les maîtres de l’art, de se tenir au courant des changements que le goût du public pouvait éprouver, et de se faire connaître. Leur vie ressemblait beaucoup à celle des comédiens de nos jours.

La ville qui alors exerçait une attraction irrésistible sur tous les amis des lettres, chrétiens ou païens, philosophes ou rhéteurs, Grecs ou Romains, était Athènes. On voyait affluer dans ses murs tout ce que l’empire possédait d’hommes célèbres, puissants ou destinés à le devenir. Ils se liaient les uns avec les autres, et la diversité de religion, de parti ou de fortune, ne rompait pas toujours, dans la suite, l’amitié contractée sous les auspices des muses (1). Les païens étaient particulièrement attirés vers Athènes parce que le culte des dieux s’y maintenait dans tout son éclat (2), et que les mystères d’Eleusis y avaient repris, sous l’influence de l'école théurgique d’Alexandrie, une partie de leur ancienne vogue; aussi ne parlaient-ils d’Athènes qu’avec enthousiasme; elle était toujours pour eux la ville sainte , la ville de la sagesse , les communs délices des dieux et des hommes (3).

Dire que Libanius passa quatre années dans cette ville, qu’il ne la quitta pas sans former le projet de la revoir bientôt, que toujours il prononçait son nom avec un transport voisin de l’extase, c’est indiquer un sentiment que son imagination ardente se plaisait à exalter, mais que tous ies rhéteurs partageaient avec lui.

Je ne veux pas, je le répète, écrire la biographie de Liba-

(1) Synesius nous apprend (Epist. 54, p. 190, b, c) que plusieurs de ses amis, et des prêtres même, se fondant sur des songes , le menaçaient de quelque malheur s’il ne faisait promptement le voyage d’Alliènes. Une autre raison contribua à le décider: c’élait de n’être plus obligé de regarder avec admiration ceux qui revenaient de cette ville. « Car ces gens, ajoute-t-il, quand ils sont avec nous, se croient des demi-dieux « parmi des mulets, non pas qu’ils entendent mieux que nous Aristote ou Platon, mais o parce qu’ils ont vu l’Académie, le Lycée et lePorlique. » Libanius, au contraire, disait ( Ep . 1389, p. 369) :u II faut bien augurer de ceux qui viennent d’Athènes. »

(2) S. Basile, Opéra omnia, t. I, p. 787.

(3) Libanius, t. II, p. 176. M.

nius ; je passerai donc rapidement sur l’époque ou cet orateur luttait contre la difficulté de conquérir une place parmi les orateurs fameux. Qu’y trouvons-nous , en effet? Rien que la preuve d’un fait suffisamment connu, savoir : que les débuts d’un rhéteur donnaient naissance à des conflits de calomnies et. d’apologies exaltées ; que l’intrigue se mêlait de cette importante affaire, et que souvent le magistrat était contraint d’intervenir pour calmer les animosités ou prévenir les voies de fait.

Libanius subit cette épreuve, et il en avait conservé un si durable souvenir que, dans sa vieillesse, écrivant l’histoire de sa vie, il n’oublia pas la plus petite des circonstances qui se rapportaient à son expulsion de Constantinople. Cet acte de rigueur, auquel Eunape assigne pour motif, et h tort, un fait honteux (l), mais qui fut le résultat d’une accusation de magie intentée contre Libanius par deux rhéteurs ses rivaux, eut lieu en l’année 346 : il était alors âgé de trente et un ans. Sans doute il avait déjà donné beaucoup de preuves de son attachement à l’ancien culte ; car, dans ses Mémoires , il se représente comme ayant dès sa jeunesse recherché avec avidité le commerce de ceux qui vivaient plus avec les dieux qu’avec les hommes (2). Cependant les passions religieuses ne le dominaient pas encore complètement, et à cette époque il n’était que rhéteur.

Forcé de quitter Constantinople, il se retira à Nicée, puis à Nicomédie. Il passa dans cette dernière ville cinq années qu’il déclare les plus heureuses de sa vie. On le conçoit facilement quand on se rappelle que Thémistius adressait aux habitants de cette puissante cité l’éloge suivant : « Je n’exciterais « pas à l’étude de la philosophie une ville dans laquelle les tem- « pies des Muses, de Mercure et d’Apollon seraient abandon- « nés pour les théâtres, les bains et de misérables courses de « chevaux. Je me suis attaché à vous parce que je vous sais « amis de la sagesse (3). » Déjà le nom de Libanius était répété avec distinction dans les écoles de l’Asie, quand Julien, sur l’ordre de Constance, se retira à Nicomédie. L’empereur défendit particulièrement à son neveu de fréquenter l’école de Libanius; et le sophiste sous lequel le jeune prince avait précé-

(1) Vit a Libanii , p. 97. Ed. Boissonad.

(2) T. II, p. 11. M.

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dominent étudié à Constantinople, que l’on croit être Écébole(l), lui lit aussi promettre, avec de grands serments, qu’il ne prendrait jamais de leçons de Libanius. Julien n’osa pas violer cet engagement; mais, ne pouvant ni voir ni entendre celui que la voix publique désignait à son admiration, il recherchait ses écrits et s’appliquait à les imiter. Il réussit si bien dans ce genre de travail qu’on le regarda longtemps comme ayant été l’élève de ce rhéteur.

Ainsi, vers l’année 351, Libanius était déjà suspect à la cour impériale, et elle éloignait soigneusement de lui un jeune prince qu’elle faisait élever dans les croyances chrétiennes.

Libanius, vivement blessé de cet acte de défiance, dit qu’Écébole, qu’il qualifie de mauvais sophiste (2), obtint l’éducation du jeune prince comme récompense de la haine qu’il portait aux dieux.

Après avoir transporté son école à Constantinople, Libanius revint à Nicomédie. Peu après il mit un terme à ses voyages, et rentra, en l’année 354 , à Antioche, qu’il ne quitta plus. C’est donc de cette ville, chef- lieu du Christianisme, qu’il dirigea pendant près de quarante ans l’opposition des païens contre la religion. Mais telle était alors la puissance des idées chrétiennes que, du sein de son école d’éloquence, qu’on peut à bon droit appeler une école de paganisme, sortirent deux des plus éclatantes lumières de l’Église, saint Basile et saint Jean Chrysostôme. Le premier étudia sous Libanius à Constantinople, le second à Antioche, et, malgré la profondeur de l’abîme qui plus tard sépara le maître des disciples, jamais les liens d’un tendre attachement ne cessèrent d’exister entre eux.

L’état de l’ancien culte avait depuis quelques années reçu en Orient de graves modifications. Je vais donner sur ce changement si brusque de la politique des empereurs quelques éclaircissements , d’autant plus nécessaires qu’il règne beaucoup d’obscurité soit sur les lois, soit sur la conduite de Constance, relativement aux païens.

On lit dans le Code Théodosien deux lois de cet empereur : l’une, dont la date correspond peut-être à l’année 353, l’autre qui est datée de l’année 356 (3). Toutes deux prononcent la

(1) Tillemont, Hisl. des Empereurs , t. V, p. 489.

(2) T. II, p. 263. M.

(3) Codex Theodosianus, I. 16, t. 10; I. 6 et 7.

peine de mort contre ceux qui auront sacrifié ou rendu un culte religieux aux idoles. Cependant trois écrivains, partisans zélés de l’ancien culte , Ammien Marcellin , Symmaque et Eunape, ou déclarent hautement qu’il n’entreprit rien contre le culte des Romains, ou laissent voir implicitement que, sous son règne , les sacrifices et les autres cérémonies de la religion païenne s’accomplissaient sans difficulté. Si l’on joint à cette contradiction évidente les preuves données par Labastie dans son Quatrième mémoire sur le souverain pontificat des empereurs romains (1), on restera convaincu que les deux lois dont il est ici question n’étaient que de simples projets insérés à tort dans le Code Théodosien. Mais ici se présente une nouvelle difficulté. Libanius, dans son vingt-sixième discours, trace le tableau le plus sombre des persécutions qui, sous le règne de Constance, furent exercées contre les païens, et affirme que ce prince renversa les temples et abolit tous les rites sacrés (2). Que croire? Dira-t-on que dans ce discours, prononcé sous le règne de Julien, Libanius, pour flatter son parti et le rendre plus digue d’intérêt, se plut à exagérer les torts de Constance envers les dieux ? Mais cette objection n’est pas applicable à la correspondance intime de ce sophiste ; en écrivant à ses amis , il ne pouvait pas inventer des faits ni chercher à tromper des hommes aussi bien instruits des événements qu’il l’était lui-même. Or, il adresse à Numenius une lettre où il lui rappelle qu’il y avait danger de la vie à sacrifier sous le règne de Constance, et le loue d’avoir eu le courage de braver ce péril (B).

Un rhéteur nommé Acacius lui envoie un discours qu’il a prononcé dans le temple d’Esculape en l’honneur de ce dieu. L’orateur démontrait la puissance du fils d’Apollon à l’aide des inscriptions gravées sur les murailles du temple par les convalescents ; puis il décrivait tragiquement les insultes faites au dieu par les chrétiens, les attaques, l’incendie, les autels souillés , les suppliants repoussés du temple et frappés, etc., etc (i).

(1) Academie des Inscriptions , t. XV, p. 97.

(2) T. II, p. 591. M.

(3) Ep. 14, 11, p. 647. W.

(4) Ep. 607, p. 292,

SC

On 11e peut donc pas nier que des violences eussent été coin mises contre le culte des païens. Ces violences étaient-elles autorisées par une loi? Je ne le pense pas ; mais je suis en même temps porté à croire que, dans beaucoup de lieux, les magistrats chrétiens se servirent des lois rendues par Constance, en 357 et 358, contre les sacrifices prohibés, c’est-à-dire contre les immolations qui étaient faites dans l’intention de dévoiler l’avenir (1), pour porter obstacle à l’exercice légal du culte. A cette époque, les païens, sous prétexte de sacrifier selon l’usage ancien, sacrifiaient avec l’intention cachée de consulter le destin ; les magistrats chrétiens, ne pouvant pas lire au fond des consciences, prenaient sur eux, quand ils étaient secondés par l’esprit des populations, d’interdire les sacrifices de tout genre (2).

S’il règne de l’incertitude sur le caractère et la date des lois rendues par Constance contre l’ancien culte, il n’y en a aucune sur la politique suivie par la cour impériale, surtout vers la fin du règne de ce prince. Une corruption inouïe avait, sous la protection des eunuques et d’une foule d’hommes avides, envahi le palais. Les riches propriétés du clergé païen étaient l’objet de la convoitise des courtisans, et le faible Constance, obéissant à un mouvement irréfléchi de piété, leur abandonnait ces propriétés ou plutôt les livrait à un pillage public. La saisie des biens appartenant aux temples, acte important, nécessaire, devait être longtemps méditée et exécutée avec prudence; l’empereur ne la considéra que comme un moyen d’enrichir ses amis, et, sans prendre aucune mesure d’ordre ni de conservation, il laissa dilapider le riche domaine des idoles. Cette spoliation blessa une multitude d’intérêts, fit naître des conflits et exalta le ressentiment des païens.

En 349, Libanius, prononçant le panégyrique de Constance et de Constant, n’avait pas balancé à décerner de magnifiques éloges à ces deux princes. Plus tard, il écrit à Thémistius et lui dit encore : « L’empereur est le meilleur des hommes, « comme tu es le meilleur des philosophes (3). »

Telle était, à cette époque, sa sécurité ou l’étendue de ses il-

(1) Cod. Theod., 1. 9, t. 16, I. 4, b.

(2) Sluffken, de Theodosii in rem christianam meritis. Lugd. Bat., 1828, p. 28.

(3) Ep. 1319, p. 614. W.

kisions qu’il ne craignait pas de célébrer la sagesse de Constantin , et de déclarer que le consentement universel plaçait ce prince au-dessus de tous ses prédécesseurs (l). Quand ensuite il vit les effets de la piété du premier empereur chrétien se révéler sous le règne de ses fils , et amener si vite la confiscation des biens du sacerdoce païen, alors il ouvrit les yeux, s’efforça de racheter des louanges données trop vite, et déchira avec amertume la mémoire d’un prince qu’il ne qualifiait plus que de législateur impie (2). Dans sa vieillesse, alors que tant d’autres empereurs chrétiens avaient occupé le trône, il se rappelait encore avec indignation celte époque où tout ce qu'il révérait avait été, selon lui, abandonné avec dédain aux outrages des impies. En reprochant à Constance moins ce qu’il avait fait que ce qu’il avait laissé faire, Libanius usait peut-être de son droit; cependant la postérité s’est, avec raison, refusée à placer, sur la foi du rhéteur, Constance au nombre des princes qui ont appelé la violence au secours de leurs convictions.

Le moment, était venu où le paganisme allait reparaître, pour quelques instants , sur le trône. On sait les événements qui firent passer le pouvoir entre les mains de Julien.

Ce jeune prince représentait, avec une singulière exactitude, le paganisme tel qu’il existait en Orient. Ses opinions, ses croyances, ses mœurs étaient celles d’un sophiste d’Alexandrie, et nullement d’un prince de la famille impériale. Toute restauration de l’ancien culte aurait satisfait les rhéteurs et les philosophes ; mais celle qui fut opérée par Julien porta au plus haut point leur fierté et leur bonheur, car elle parut être leur ouvrage. Ils voyaient le trône occupé par un empereur formé à leurs leçons, qui les aimait, les recherchait, ne se trouvait heureux que dans leur société ; de l’âme duquel ils avaient habilement retiré tous les germes des idées nouvelles, pour y déposer la confiance la plus vive dans les vieilles erreurs du polythéisme rajeunies par l’école d’Alexandrie. Pouvaient-ils, après le règne de Constantin et de Constance, et quand déjà l’Église était parvenue à affermir son influence politique, espérer une révolution aussi favorable à leurs intérêts et aussi tlatteuse pour leur vanité?

(1) T. II, p. 117. M.

(2) Idem, p.'U. M.

UlSANiUS

Le premier acte de Julien fut d’appeler près de lui Maxime d'Éphèse et Chrysaullie, qui l'avaient initié aux mystères divins, et qui, par leurs pratiques superstitieuses, avaient jeté dans son esprit, avec tant de folles erreurs, la pensée qu’un jour il serait appelé a monter sur le trône et à relever les statues des dieux.

Maxime traversa l’Asie comme uu triomphateur 5 les sénats des villes venaient à sa rencontre pour le féliciter; le peuple l’accompagnait en poussant des cris de joie (I). Chrysanthe, effrayé par des pronostics funestes (2), ou éclairé tout simplement par son bon sens, refusa de prendre place dans cette cour, véritable école de sophistes, qui allait tenter la plus insensée des entreprises. Jamblique d’Apamée refusa également de renoncer, en faveur de Julien, à sa vie méditative ; mais le fameux Priscus vint partager le crédit de Maxime. Si l’on en croit Libanius (3), ces deux philosophes ne quittaient jamais l’empereur; ils se présentaient partout à ses côtés comme ses deux démons familiers. Libanius ne pouvait pas prétendre à exercer sur l’esprit de l’empereur autant d’empire que les Maxime , les Priseus, les Chrysanthe, les Minière, les Jamblique, les Aristomène , les Oribaze; il était rhéteur et non pas philosophe. Julien chérissait en lui l’ami lidèle des dieux, l’orateur habile et renommé, que l’on écoutait avec ravissement ; l’écrivain pur et ingénieux, dont les nombreux écrits réchauffaient partout l’amour des lettres; il lui témoignait même une sorte d’adoration, en lui écrivant, par exemple (4) ; « Je t’aime et j’aime jus- « qu’a ton nom, comme ces personnes éprisesd’une malheureuse « passion. » Toutefois, Libanius n’avait pas approfondi avec Julien les secrets de la science qui dominait entièrement l’esprit de ce prince, dont la confiance intime était réservée aux philosophes, qu’il regardait comme des intermédiaires sacrés entre la Divinité et lui. Julien appela tous les ennemis du Christianisme, sans distinction de secte ou de profession, à prendre part à la restauration des autels du mensonge; cependant sa véritable affection appartint exclusivement aux sophistes, qui. pendant

(1) Eunape, Vila Maximii , p. 79,

(2) Ici. p. 77 , 78.

(3) T. II , p. 218. M.

(4) Ep. 44 , !'• 84. Ed. Heyler.

son règne, furent non-seulement ses amis, mais ses confidents, et malheureusement aussi ses conseillers.

Libanius dit que Julien le trouva et le laissa pauvre; il l’en remercie (1); car il ne considéra pas la révolution qui venait de s’opérer comme une occasion d’agrandir sa puissance et d’augmenter sa fortune. Cependant il accepta les fonctions de questeur, qui à cette époque 11e consistaient guère qu’en celle de secrétaire de l’empereur (2), et furent pour Libanius un simple titre honorifique.

Tout entier au bonheur qui remplissait son âme, il ne {tarait avoir été dominé que par deux pensées : exciter la piété des autres par l’exemple de la sienne, et empêcher que quelques fanatiques n’entraînent son parti dans les voies d’une imprudente réaction. Les lettres qu'il écrivit pendant le règne de Julien montrent combien les croyances et les cérémonies de l’ancien culte exerçaient encore d’empire sur certains esprits. Libanius n’est occupé que de sacrifices, fêtes, jeux, repas sacrés, pieux discours; pour lui toute la religion est là. 11 trépigne de joie en écoutant le récit qui lui est fait d’une cérémonie en l’honneur de Diane ; il s’enquiert de la magnificence du festin, du nombre des convives et de l’éloquence des discours (3). Comme il admire ce Pythiodorus qui, marchant en avant de Maxime, quand ce philosophe traversa l’Asie avec Julien, faisait partout ouvrir les temples, relever les simulacres, couler sur les autels le sang des victimes , et décidait ainsi les consciences llottantes à revenir aux idoles (4)! Avec quel soin minutieux il rend compte à Julien des fêtes célébrées à Antioche en l’honneur de Calliope ! Indépendamment des jeux équestres, ily eut, dit-il, des représentations théâtrales; les cérémonies furent célébrées dans le théâtre; le peuple poussait des acclamations très-bruyantes, et le préfet Alexandre donnait l’exemple, etc.... (5). 11 écrit à Sopolide, qui se trouvait à Athènes: « 11 faut appeler et croire heureux celui qui participa « à une telle fête, qui put regarder le dieu et son temple , « qui vit le dieu porté processionnellement dans la ville après

(1 ) Ep. 372 , p. 184. W.

(2) Zozime, I. V, c. 32.

(3) Ep. 622 , p. 297. W.

(4) Ep. 506, c. 290. W.

(5) Ep. 723. p. 346. W.

LIBAMUS

« une station faite hors des murs, selon les rites. N'était-il pas « au comble du bonheur celui qui envisageait le dieu et jouissait «du spectacle de son culte spécial; qui pouvait, en peu de « jours, visiter plusieurs endroits et dire: J’ai vu l’Aréopage, «j'ai vu la citadelle, j’ai vu les déesses (les Euménides) apaisées « après une longue fureur? » Lorsqu’un étranger se présente devant lui, la première question qu’il lui adresse est celle-ci: « Sacrifiez-vous aux dieux(l)?» Et si l’étranger lui répond affirmativement, alors Libanius témoigne sa joie et l’engage à s’assurer par ses propres yeux de la piété des païens d’Antioche (2). Tel est enfin son bonheur que, quelquefois, il oublie ses anciens ressentiments et pardonne même à Constance, trouvant que, sous la prétendue persécution commandée par ce prince, les rhéteurs ont agrandi leurs pensées, mûri leur talent, affermi leur courage, et que ces avantages sont sans doute une compensation accordée par les dieux (3)? « Naguère, « dit-il (4), nous appelions la mort; aujourd’hui nous voudrions « vivre autant qu’Arganthon. » Quand on réfléchit que, pour parvenir à ce haut degré de piété, Libanius n’avait pas eu besoin de recourir au néo-paganisme prêché par les Alexandrins, on apprend avec surprise que la vieille religion hellénique réduite, pour tout moyen d’influence , a ses pompes, à ses traditions et à la puissance de l’habitude, alimentait encore le sentiment religieux dans certains esprits.

Le règne de Julien fut l’époque la plus heureuse et j’ajouterai la plus honorable de la vie de Libanius; car, pendant ces dix-huit mois, si longs pour les chrétiens et si rapides pour lui, il ne cessa de recommander à ses amis la prudence, et de s’opposer à ce que la restauration du paganisme ne tournât en une persécution contre les chrétiens. Il était convaincu que ce culte portait en lui-même un principe de force suffisant pour consolider sa victoire, et il ne voulait pas que ce triomphe fût entaché de violence. Beaucoup de païens éclairés pensaient avec Julien (5) que la fausse opinion sur les dieux ne peut être vaincue ni par le feu ni par le fer ; mais cette opinion

(1) Ep. 1467 p. 670. W.

(2) Ep. 607, p. 292. W.

(3) Ep. 1467, p. 670.

(4) Ep. 606 , p. 290.

(5) Fubricius, Bibl. Græca, t. VII , n. 256.

n’était point partagée par la tourbe du parti, ni même par les administrateurs des villes qui, sous prétexte de venger les insultes faites aux dieux sous le règne précédent, poursuivaient avec acharnement les acquéreurs de biens sacerdotaux, et n'étaient pas même satisfaits par une prompte et entière restitution. Il convenait donc que les idées de modération fussent souvent rappelées par un homme dont la voix possédait une grande autorité, et Libanius comprit qu’il servirait mieux sa cause en remplissant ce devoir qu’en venant augmenter le cortège de sophistes qui entourait l’empereur.

Quelques faits montrent que Libanius, en cette circonstance difficile, se conduisit de façon à mériter la reconnaissance de ses adversaires. L’équité ne permet pas de passer ces faits sous silence.

Un chrétien nommé Orion, compatriote de Libanius, avait été gouverneur deBostres sous Constantin; il s’était conduit envers les païens avec une grande tolérance, respectant et favorisant même les pontifes ; cependant il fut dénoncé et forcé de fuir. Il vient trouver Libanius, et, fondant en larmes, lui parle en ces termes(l): «J’ai échappé avec peine des mains de ceux que j’avais « comblés de bienfaits , quoique je n’eusse jamais, quand cela « m’était aisé, nui à personne. Cependant peu s’en est fallu « qu’ils ne m’eussent fait périr. Si quelqu’un possède des choses « sacrées, qu’il soit contraint à les restituer , et non déshonoré « ou puni » Il raconta ensuite le pillage de ses biens et mon-

tra ses champs abandonnés, son frère fuyant, et le reste de sa famille exilé. Libanius, convaincu que ces odieuses persécutions élaient condamnées par l’empereur et suscitées par l’avidité et non par le zèle religieux, écrivit au sophiste Bélaïus, nouveau magistrat de Bostres, pour le solliciter en faveur d’Orion. Cette lettre n’ayant pas produit d’effet, il en écrivit une seconde. Je citerai celle-ci parce qu’elle met dans tout leur jour les vrais sentiments de Libanius sur le point qui nous occupe.

« Au temps de sa prospérité, Orion était mon ami ; maintenant «il est malheureux, et je conserve pour lui mes anciens senti- « ments; car je rougirais de confirmer le proverbe et de paraît1 e « fuir un ami dans l’infortune. Il pense sur les dieux diflérem- « ment de nous ; mais s’il a été trompé, il se nuit à lui-même ,

LIUAN1US

« et ce n’est pas à ses amis qu’il appartient de l’attaquer. Je de- « manderai à ceux qui aujourd’hui le persécutent de se rappe- « 1er combien de fois il les a secourus, et je les engagerai à lui « témoigner leur reconnaissance, plutôt que de chercher à en- « sevelir vivant leur bienfaiteur. Après avoir tourmenté ses parc rents et fait le pillage des Mysiens ( I ), ils tournent contre lui « leur fureur, croyant êtreagréables auxdieux, quoiqu’ils soient « très-éloignés de leur rendre le culte convenable. 11 n’est pas « surprenant de voir des hommes, entraînés hors des voies de « la raison, préférer ce qui les flatte à ce qui est bien-, niais toi, « qui, de la chaire de professeur, t’es élevé à la dignité de ma- « gistrat, tu devais contenir de tels gens, les persuader ou ré- « primer leur audace. Si Orion possède des sommes appartenant « aux temples et qu’il puisse les rendre, qu’il soit frappé et dé- « pouillé, qu’il éprouve le sort de Marsyas ; car, puisqu’il pour « rait, en restituant, être libéré, s’il se montre assez cupide pour « tout faire par amour de l’argent, sa punition sera juste ; mais « s’il est un nouvel li ns qui, le plus souvent, se couche mourant « de faim, nous ne gagnerons par les supplices qu’une seule « chose: ce sera de le rendre illustre parmi nos ennemis. Pré- « vois ce qui arriverait s’il venait à mourir en prison, et crains « de susciter un nouveau Marcus (2). Ce Marcus fut garrotté et « déchiré de coups, on lui arracha la barbe; il supporta tout «avec courage. Maintenant on le regarde presque comme un « dieu, et s’il se présente quelque part, la foule se presse autour « de lui. L’empereur, instruit de ce qui s’était passé, regretta « beaucoup le temple, mais il n’ordonna pas que cet homme fût « mis à mort. Que le sort de Marcus te serve de règle. Renvoie « Orion sain et sauf, afin qu’il ne devienne pas un objet d’admi- « ration. 11 assure qu’il n’a rien pris. Admettons qu’il soit cou- « pable : si tout l’argent est dépensé, espères-tu trouver sous sa « peau des mines d’or? Non, par Jupiter! ami et juge, ne fais < rien d’imprudent. Si Orion doit être puni, qu’il puisse se mon-

(1) Locution proverbiale.

(2) Marc , évêque <T Aréthuse, avait , du temps de Constantin , abattu un temple célébré et fait construire une église ù la place. Le peuple voulut, sous le règne de Julien, qu’il rétablit le temple. Marc, s’y étant refusé, fut soumis à d’affreux tourments. On en fut d’autant plus indigné qu’il passait pour avoir contribué à sauver Galluset Julien, lors du massacre de leur famille, après la mort de Constantin. V. Théodoret, 1. III. c. 7. Sozomènes, 1. V, c. 10.

« Irer en public sans blessures, et qu’il n’ait pas de motifs de se «prévaloir contre nous. »

Tout n’est pas générosité dans ce conseil, et ce que veut surtout Libanius, c’est, qu’on ne rende pas les chrétiens intéressants par d’odieuses persécutions ; cependant on ne peut se refuser à reconnaître qu’un acte semblable honore son caractère et prouve qu’il savait résister à l’entraînement auquel ses amis cédaient avec tant de légèreté.

Les enfants de Thalassius , habitants de la Phœnicie, furent dépouillés de leurs biens et proscrits parce qu’ils avaient aussi transformé un temple en habitation particulière. Libanius prit leur défense, et écrivit à Caïanus, gouverneur delà province, pour lui faire savoir combien il était surpris que, sous un magistrat tel que lui, l’injustice commise envers les fils de Thalassius ne fut pas encore réparée.

« S’il se trouve, dit-il (1), des gens qui s’écrient que nous « avons tout envahi, laisse-les parler, et bientôt tu comprendras « que les faits démentent l’accusation. Il faut nous réjouir de la « restauration des temples, mais ne pas la rendre amère h nos « ennemis, afin que nous n’entendions pas répéter aujourd’hui « ce que nous-mêmes nous disions autrefois contre ce qui se faite sait. Les Thalassius ont changé un temple en maison : ils ont « fait ce qui plaisait au prince de cette époque. Je ne les loue « pas, je dis seulement que leur action était conforme à l’esprit « du temps. Les Pliœniciens , qui aujourd'hui possèdent la « maison et l’habitent, veulent reconstruire le temple ; etpour- « quoi? O gens de bien! gardez la maison et rétablissez le teinte pie, mais ne persécutez pas ceux qui en ont été chassés. Je « crois cependant que l’on veut faire l’un et l’autre. Les dieux « n’imitent pas les usuriers cruels, et si quelqu’un restitue ce « qui leur appartient, ils ne veulent pas qu’il soit tourmenté. »

Il prit contre le célèbre préfet Alexandre la défense d’Eusèbe, accusé d’avoir, sous les princes chrétiens, vexé les partisans de l’ancien culte : c’était, on le conçoit, l’accusation banale du moment. Eusèbe avait été jeté en prison j Libanius le fit mettre en liberté en adressant au préfet une menace tout à fait digne d’un rhéteur. « Rends-moi Eusèbe , ou je ne parle plus.» Il le recueillit chez lui et écrivit en sa faveur h

(1) Ep. 1426, p. 652. W.

LIBAiSlUS

Alexandre. Il proteste que jamais Eusèbe n’a insulté ceux qui jurent par Jupiter. « Il se conduisait avec une si grande modeci ration, ajoute-t-il ( I ), qu’on aurait dit qu’il lisait dans l’avenir. » Dans les temps de révolution, bien des gens pensent et agissent comme cet Eusèbe.

Libanius embrassa encore, devant Hésichius et les pontifes, la défense d’un certain Théodule qui, de même que les personnes dont je viens de parler, avait acheté et converti en habitation un édifice sacré. Il fait remarquer ce qu’a de peu sensé et de contraire à l’intérêt des villes cette manie d’abattre des maisons élégantes pour reconstruire à la place des temples (2). On ne peut cependant pas dire qu’il eût le pressentiment que ces temples ne seraient jamais achevés.

Libanius voulait que l’ancienne religion fût replacée dans tous ses droits; que les citoyens qui avaient envahi et dépouillé les temples restituassent le fruit de leurs rapines. Il voulait que les temples fussent restaurés, embellis, ornés; car réparer un édifice sacré, c’était, selon lui (3), rendre la patrie plus belle; mais il détestait le zèle excessif de ces magistrats, récents amis des dieux, comme il le dit (4), qui, en persécutant les chrétiens, espéraient faire oublier qu’ils avaient affiché une opinion et tenu une conduite bien différentes sous les deux règnes précédents.

Libanius ne fut pas le seul de son parti à donner cette preuve de sagesse; car Chrysanlhe, qu’Eunape représente comme doué d’une rare prudence, ayant été nommé par Julien grand-pontife de Lydie, montra tant de circonspection qu’on ne s’aperçut pas dans cette province, dit Eunape, de la restauration des temples.

Je ferai toutefois observer que, dans son oraison funèbre de Julien, Libanius célèbre les apostasies nombreuses obtenues sans beaucoup de peine par ce prince (5) ; mais les discours de Libanius ne sont le plus souvent que des déclamations rédigées pour un certain auditoire dont l’orateur voulait avant tout obtenir les applaudissements, et ils reproduisent moins exacte-

(1) Ep. 636, p. 302. W.

(2) Ep. 636, p. 302. W.

(3) Ep. 669 , p. 320. W.

<5) T. II, p. 291. M.

ment ses opinions véritables que ne le font ses lettres. Or il en est une, adressée àÀlexanclre, dans laquelle on lit ces mots (1) : « Je sais que tu es rempli de piété et que tu attires beaucoup «de monde au culte des «lieux; mais ne sois pas surpris si, « parmi ceux qui sont revenus à la religion, il y en a qui dés- « approuvent intérieurement ce qu’ils font et qui condamnent « toujours les sacrifices. Ils t’obéissent en public, parce que tu « commandes, et ils s’approchent des autels; rentrés chez eux, « l’épouse, les larmes, la nuit donnent des conseils différents, « et ils s’éloignent des dieux. »

Dans une autre lettre oh il adresse au même magistrat de sages conseils (2), il lui demande quel cas on doit faire d’une fête sacrée à laquelle les citoyens prennent part en gémissant et conduits par la crainte de la prison. 11 s’efforce enfin de faire comprendre qu’on n’obtient rien des chrétiens par la violence. «Tel est, dit-il, le caractère de ces hommes (3) « que, quand on les excite par des louanges, ils vous donne- « raient les plumes d'un loup ou le lait d’une poule. Emploie- « t-on les mauvais traitements, le désespoir les met hors « d’eux-mêmes , et il n’est pas possible de les amener aux « choses les plus simples. »

L’injustice de cette réflexion ne doit pas empêcher de rendre hommage aux sentiments qui le portaient à solliciter un magistrat en faveur d’adversaires qu’il jugeait avec tant de sévérité.

Libanius n’ignorait pas que le sentiment religieux avait, depuis cinquante ans, perdu de sa force parmi les Romains; cependant il était surpris en voyant avec quelle facilité déplorable une foule de gens allaient et venaient d’une religion à l’autre; il croyait que les lois et les magistrats ne pouvaient rien pour la répression de ce scandale (4), et, dans son illusion, il espérait qu’en multipliant les fêtes, les sacrifices, les jeux et les discours publics, on réparerait le mal causé par la folie des Galiléens qui , selon Julien, avait failli tout perdre (5).

Je ne vois pas dans sa correspondance que ses amis espé-

(1) Ep. 1057, p. 501. W.

(2) Ep. 1053, p. 498. W.

(3) Ibid.

(4) Ep. 714, P< 343. W.

(5) Jul. Ep. VII , p. 10.

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