‹ Libanius et les sophistesChapitre 7 sur 7 · I) EV · texte numérisé non relu

I) EV

dogmes de la vraie religion; et le silence qu’il garde sur des idées auxquelles le païen le plus insensé ne pouvait au moins dénier une irrésistible puissance devient, en quelque sorte, inexplicable quand on réfléchit que Libanius possédait de rares qualités d’esprit, et que son caractère repoussait les passions violentes (1).

Les chrétiens, et surtout les moines, lui sont odieux. Pourquoi ? parce qu’ils exercent dans la société un pouvoir tyrannique; parce qu’ils élèvent une tribune en concurrence avec celle des sophistes, parce qu’ils attirent à eux la renommée , le pouvoir et les richesses. Quant à la nature des doctrines religieuses qu’ils professent, on ne voit pas qu’il ait sur ce point une opinion arrêtée ; et quand il découvre un chrétien étranger aux défauts qui, selon sa manière de penser, sont communs aux impies , la diversité d’opinions religieuses ne l’empêche nullement d’accorder à ce chrétien son estime et de le servir au besoin. Cette remarque explique ses relations avec saint Athanase, saint Basile, saint Jean Chrysostôme, saint Jérôme, saint Grégoire de Nysse, Théodore de Mopsueste, et plusieurs autres docteurs qui furent ses amis ou ses élèves (2). Certes, si ces Pères de l’Église, qui jamais ne transigeaient avec le mensonge, eussent vu dans Libanius un ennemi déclaré du Christ, au lieu d’un homme fidèle à l’erreur plutôt par faiblesse que par conviction, ils se seraient éloignés de lui avec horreur. La foi appartenait aux chrétiens, elle faisait leur force, elle avait créé leur puissance; les païens soutenaient leur culte à l’aide de sentiments factices, qui n’excitaient plus que la pitié des chefs de l’Église.

Libanius prêtait un appui public et efficace aux amis des faux dieux. Les empereurs, les villes, les sénats et les gouverneurs recevaient ses avis, ses recommandations , et même ses censures, avec déférence. Les évêques métropolitains jouissaient dans leurs diocèses d’un crédit semblable, ce qui se conçoit facilement ; mais il est digne de remarque que deux orateurs païens,

(1) Wolff induit d’un passage de la 1586e lettre de Libanius que cet orateur avait lu le Nouveau-Testament, et particulièrement les livres de saint Paul. Cette lettre fait partie de la correspondance entre Libanius et saint Basile, dont les Bénédictins (S. Basilii op.) ont révoqué en doute, sur des motifs puissanls, l'authenticité.

(2 1 Je n’ai pu découvrir sur quelle autorité Sommerfeldt donne à Libanius, pour amis, Eusèbe, évêque deVerceil, et dix évêques schismatiques (Wolff, Epist., p. 730).

Libauius et Thémistius, l’aient exercé ouvertement au profit de leur culte.

Les empereurs voulurent même attacher à l’administration de l’État ces deux personnages. Thémistius fut préfet de Constantinople en 384; Valens et Valentinien offrirent à Libanius la dignité de préfet honoraire du prétoire; mais il la refusa, se rappelant peut-être le traité de Rhétorique, où Philodème développe cette proposition, vraie dans tous les temps, que les rhéteurs ne doivent pas se mêler des affaires publiques. Les seules fonctions qu’il ait acceptées, après la mort de Julien , ce furent celles de membre du sénat d’Antioche (1). Il ne faut pas voir dans les motifs qu’il donne de son refus une vaine ostentation de désintéressement : Libanius plaçait le titre de rhéteur au-dessus de tous les autres , et il le regardait moins comme le nom d’une profession que comme l’indice d’une haute supériorité morale et intellectuelle. Il loue Julien de se conduire d’abord en rhéteur, puis en général (2). Il dit de Bassus qu’il était rhéteur et homme de bien (3). « Je t’envoie cette lettre, écrit- « il à Ambroise (4), par un de mes amis, qui est le meilleur des « rhéteurs, le plus doux des hommes, et le plus habile des pré- « fets. » Enfin tout son enthousiasme se trouve dans ce mot adressé à Léontius (5) : « 11 est permis d’honorer les philosophes « après les dieux et comme étant voisins des dieux. »

Quand Libanius dédaignait des dignités si vivement enviées par ses contemporains, sa conduite dénotait autant de prudence que de désintéressement; car il est peu probable qu’il eût trouvé au sein de la cour impériale l’éclat qui environna longtemps son existence à Antioche. AVolff a inséré dans le Recueil des lettres de Libanius une sorte d’allocution, ou plutôt de réprimande, adressée par cet orateur au peuple d’Antioche (6), qui donne la juste mesure delà popularité dont il jouissait, et montre combien était vif en lui le goût des applaudissements de la multitude. «Quand je me rends, dit-il, secrètement au théâtre, vous m'ac- « cueillez par des acclamations; quand j’entre dans le temple,

(H Ep. 1046, p. 492. W.

(2) Ep.r 32 , p. 6. W.

(3 ) 'Ep. 300, p. 257. W.

(4) Ep. 1556, p. 593. W.

(5) Ep. 1524, p. 694. W 16) Ep. 1220, p. 579. W.

« vous gardez le silence et vous reportez vos cris vers les dieux ; « cependant ils n’ont pas besoin d’acclamations. » Wolff ajoute : « Je ne comprends pas plus ce qu’a voulu dire Libanius que je « ne sais dans quelle occasion il a écrit cette lettre. » Le rôle de Libanius explique ces paroles, qui sont, j’en conviens, pleines d’arrogance. Soutien de l’ancienne religion, il lutte contre le Christianisme 5 pour lui, son premier titre à la reconnaissance et aux applaudissements de ses amis est son opinion religieuse. 11 demande donc aux Antiochéens de lui témoigner leurs sentiments de reconnaissance, non pas au théâtre, où il se montre en simple citoyen, mais dans les temples, où il paraît comme le défenseur des dieux, où il cherche à réchauffer, par de pompeux discours, la piété de ses frères. « Appuyez- « moi quand je défends vos dieux, et ne me poursuivez pas « d’inutiles acclamations quand je me montre au théâtre. » Tel est le sens de cette allocution, témoignage manifeste de l’autorité exercée à cette époque par Libanius, mais autorité qui devait bientôt s’évanouir.

Le temps approche où ces encouragements, ces témoignages publics de sympathie 11e pourront plus être donnés aux ennemis de la religion. Le Christianisme dominait dans l’empire romain ; il 11e pouvait donc plus tolérer l’exercice public d’un culte dont le règne était passé , et encore moins permettre contre lui-même d’audacieuses provocations.

Théodose , à une époque qui n’est pas exactement connue, mais antérieure à l’an 384, défendit les sacrifices des victimes, sans défendre l’oblation de l’encens aux dieux ni les autres cérémonies sacrées (1). Cette loi fut le signal d’une violente attaque dirigée par les chrétiens contre les temples. Sous prétexte que les païens sacrifiaient aux dieux contre le vœu de la loi, ils pénétraient dans les édifices sacrés, les pillaient, les saccageaient , et souvent même entreprenaient de les démolir. Les amis des faux dieux, comprenant qu’ils n’avaient pas les moyens de s’opposer à ces violences, et qu’ils ne pouvaient plus espérer d’être vengés par un nouveau Julien, tombèrent dans l’accablement. Libanius, ayant voulu recourir aux autels, aux prières et à la puissance des dieux, dit (2) que

(1) T. II , p. 162. M.

(2) T, II , p. 63. M.

tout ce qu’il put faire fut de pleurer secrètement devant leurs statues, sans oser seulement leur adresser une parole ni laisser voir ses larmes. Les païens qui faisaient le voyage d’Alexandrie pour y adorer Sérapis regardaient comme une obligation d’aller, avant de se rendre au temple, visiter le philosophe Antoninus , fils de Sosipatra, célèbre magicienne. Si la conversation se portait sur la philosophie, il ouvrait les trésors de sa science, dit Eunape, et parlait avec délices; mais si quelqu’un jetait imprudemment au milieu de ces doctes discours des questions plus élevées encore et relatives aux choses divines, alors, au lieu de répondre, il levait les yeux au ciel et restait muet et immobile comme une statue. Les pressentiments des philosophes et même la fameuse prédiction de l’hiérophante d’Éleusis sur la ruine prochaine des temples commençaient à se réaliser (1).

Libanius ne pouvait, dans de telles conjonctures, garder le silence ; car ses discours étaient raccompagnement obligé de tout ce qui se passait d’important dans l’empire. 11 plaça son espoir dans la faveur dont Théodose l’avait toujours honoré, autant que dans l’effet de son éloquence, et écrivit, peut-être au commencement de l’année 384, son discours sur les Temple,s, dont je vais faire connaître le but et non l’esprit, que l’on devine aisément (2).

En cette année 384 le sénateur Symmaque rédigeait, au nom du sénat de Rome, son manifeste pour la défense de la religion païenne , manifeste qui fut accueilli avec enthousiasme par les païens d’Occident , et regardé comme l’exposé exact et éloquent de tous leurs griefs. 11 est donc permis de penser qu’il y eut entre ces deux hommes, qui s’aimaient tendrement l’un l’autre, un accord pour faire entendre au même moment, dans les deux empires, des piaiutes dont la simultanéité devait augmenter le poids.

Symmaque, lorsqu’il éleva la voix en faveur du polythéisme romain, se fit l’avocat des intérêts de l’aristocratie. Sa thèse était donc purement politique, et il eut soin de ne pas joindre à ces doléances solennelles des plaintes, des récriminations d’un ordre inférieur. Libanius n’était pas dans une position pareille; il ne pouvait se dire le défenseur des institutions na-

(1) Eunape, p. 52.

(2) T. il , p. 155 — 204. M.

tionales ni des usages de la patrie, car en Orient il n’y avait plus, depuis bien des siècles, ni patrie ni institutions nationales. Libanius se rendait l’organe de beaucoup de païens sincères, de rêveurs qui se flattaient de rattacher les idées anciennes aux idées nouvelles, et de nombre de gens qui prétendaient au droit de n’être pas violentés dans leur indifférence ; mais ces polythéistes fervents, ces philosophes et ces indifférents, quoiqu’ils formassent un parti nombreux, n’exerçaient plus d’influence sur l’esprit de la société. En Orient, l’opinion dominante et populaire était, en dépit de quelques apparences superficielles, l’opinion chrétienne, et Libanius n’était pas assez aveuglé par ses préjugés pour ignorer qu’en défendant la cause des idoles il n avait aucun secours à attendre de cet assentiment du plus grand nombre, qui double l’ardeur et le talent d’un sectaire. Sans doute il aurait pu agrandir son sujet en rattachant la cause particulière des païens au principe de la liberté générale des cultes, et c’est ce que Thémistius avait fait sous le règne de Jovien; mais Libanius se formait une trop haute idée de la vertu des rites sacrés pour consentir h développer cette opinion : que le sentiment religieux est tout, et que le culte n’est rien. Il fut donc ainsi amené à rédiger, non pas une franche apologie de ses opinions , mais une supplique parfois timide, parfois hautaine, et d’une assez faible portée.

Les immolations de victimes sont interdites; il est seulement permis aux païens de brûler de l’encens devant leurs dieux. Les chrétiens, excités et dirigés par les moines, pénètrent dans les temples pour s’assurer que les païens ne sacrifient pas en violation des lois, et, sous prétexte que cette infraction a été commise, ils se livrent à des dévastations ; plusieurs temples ont été démolis et des pontifes même ont péri dans ces scènes tumultueuses. Tels sont les faits que Libanius dénonce à l’empereur et dont il sollicite la répression.

Après un exorde dans lequel il fait allusion à ses ennemis et au danger qu’il court en traitant un tel sujet, et après quelques flatteries adressées, selon l’usage, à l’empereur, Libanius explique comment les hommes ont été conduits à élever des temples, puis à construire des villesautourdeces templcs.il rappelle l’ancienne politique des Romains dans l’établissement et l’administration des choses sacrées, et commence un exposé ra-

EX LES SOPHISTES

pide de tous les griefs des païens contre les prédesseurs chrétiens de Tliéodose. Cet exposé est rempli d’assertions hasardées ou complètement fausses.

Constantin, pour embellir la ville qu’il fondait, dépouilla divers temples de l’Asie de leurs plus belles statues; mais on ne pouvait pas dire, comme le fait Libanius, qu’il les réduisit tous à la pauvreté (1); car les temples de l’Occident restèrent intacts , et les ouvrages d’art transportés à Constantinople ne formaient pas à eux seuls toute la richesse des édifices sacrés de la Grèce et de l’Asie. Constance, selon Libanius, défendit les sacrifices (2), ce qui est une erreur manifeste. Yalens et Valentinien sont également accusés, sans plus de motifs, d’avoir renouvelé cette interdiction et autorisé seulement l’oblation de l’encens (3). L’orateur passe rapidement sur ces faits, car il est pressé de mettre en scène ses véritables adversaires, les hommes vêtus de noir , c’est-à-dire ces moines qui mangent plus que des éléphants, passent leur vie à boire et à chanter, et volent le bois, les pierres et le fer des temples (4). Ces gens élèvent trophées sur trophées contre la loi, et leur fureur n’est pas seulement dirigée contre les temples des villes, ils attaquent aussi ceux qui décorent les villages; cependant les temples des campagnes ne sont pas moins que les autres la demeure des dieux, et en les renversant on tarit la source des moissons.

Les hommes vêtus de noir se répandent dans les campagnes, pillant les récoltes, bouleversant les métairies, donnant même la mort à ceux qui tentent de s’opposer à leurs excès; et si on leur demande en vertu de quel droit ils commettent ces violences, ils répondent qu'ils font la guerre aux temples. Ces moines, qui prétendent servir la Divinité par le jeûne, enlèvent le bien des particuliers. S’en plaint-on aux pasteurs, c’est-à-dire aux évêques , on est repoussé avec dureté. Les citoyens de l’empire qui sont ainsi livrés aux sicaires, aux incendiaires et aux voleurs, ne sont-ils donc pas des sujets du prince? Les moines disent que la loi défend les immolations et que nous immolons ; ils mentent. Interrogez les colons cliré-

(1) T. Il, p. 162. M.

(2) T. II, p. 163. M.

(3) Ibid.

(b) T. II, p. 164 — 165. M.

liens qui habitent près de ceux à qui on reproche d’avoir sacrifié. Sans doute on immole des bœufs, mais c’est afin de pourvoir aux festins sacrés, qu’aucune loi ne défend.

Ils disent qu’il faut détruire les temples afin de forcer les païens à embrasser le Christianisme ; mais une religion ne s’enrichit pas de pareilles conquêtes. «En matière de religion on « doit, non pas violenter, mais persuader (l). » Principe trèsbeau, sans doute, mais dont les païens ne se rappellent que depuis qu’ils sont devenus les plus faibles.

Les moines prétendaient que la destruction des temples tournait au profit de l'empire romain. Libanius répond en développant une idée qui, à cette époque, avait beaucoup de vogue parmi les païens, et surtout parmi ceux de l’Occident, savoir : que l’ancienne religion était le principe de la grandeur romaine, et que la nouvelle serait la cause de sa ruine. Il objecte ensuite que les sacrifices sont permis à Rome et à Alexandrie. Vous avez laissé cette liberté à l’Égypte, parce que l’Egypte vous nourrit, et que vous savez que si, par la volonté des dieux, le Nil n’inondait plus ce pays, l’empire serait affamé. Mais un motif analogue ne peut-il pas être allégué en faveur des temples des autres provinces?

Les destructeurs de temples disaient encore qu’ils ne faisaient sous Théodose que ce qui avait été permis sous Constantin. Libanius recommence l’histoire des empereurs chrétiens antérieurs à Théodose, et juge tous ces princes avec une injustice choquante. Les malheurs de la famille de Constantin, il les attribue au mépris de ce prince pour les rites sacrés; les guerres de Constance contre les Perses n’eurent pas d’autre cause. Constance craignait le retour du printemps, car chaque printemps lui apportait la guerre. Libanius choisit mal ses exemples, car Julien avait certainement assez fait pour les dieux; Valens, de l’aveu de l’orateur, respecta les temples situés dans les limites de l’empire, et même ceux des peuples étrangers; cependant ces deux princes furent, dans leurs expéditions militaires, bien moins heureux que Constantin et que Constance.

Libanius s’appesantit ensuite sur une idée juste, mais qui n'est pas à la hauteur du sujet qu’il traite. Les temples sont

des constructions élégantes ou somptueuses ; au lieu de les abandonner à la fureur dévastatrice des moines , fureurs que les magistrats sont souvent forcés, dans l’intérêt de la sûreté publique, de modérer, ne serait-il pas plus naturel de les faire servir aux usages publics ? Tout le monde déplore la ruine d’un temple magnifique, grand comme une ville, et si riche qu’on le comparait à celui de Sérapis à Alexandrie; il était situé sur les confins de la Perse, près d’une cité à laquelle il servait de citadelle ( 1). Ce temple a été renversé sur un ordre particulier de Théodose, trompé, dit Libanius, par un officier (sans doute Cynégius) qui, étant esclave de sa femme, obéissait à ceux qui mettent leur vertu à s’habiller de deuil et à se couvrir de sacs. Remarquons que Libanius reproche souvent aux femmes d’employer leur influence sur leurs époux pour les attirer du coté des chrétiens et les exciter ensuite à des violences contre les amis des dieux.

Il termine son discours en suppliant Théodose d’opposer son autorité à tous les désordres dont il vient de dérouler le tableau, et déclare que, si les moines se présentaient de nouveau pour renverser les temples qui ont résisté à leurs précédentes incursions , fussent-ils munis d’un rescrit de l’empereur, les habitants des campagnes ne manqueraient ni à eux-mêmes ni à la loi (2). Cette menace adressée si audacieusement a Théodose eut en partie son effet; les païens d’Alexandrie défendirent le temple de Sérapis les armes à la main. Marcel, évêque d’Apamée, périt en combattant contre les défenseurs des temples de son diocèse. Pendant plusieurs années le repos de la Syrie fut troublé, non par les discussions des chrétiens contre les païens, mais par leurs combats.

Le discours sur les Temples doit occuper une place importante parmi les documents historiques relatifs à l’extinction du polythéisme grec, parce qu’il montre combien les païens avaient , à l’époque du règne de Théodose , peu de foi en leur religion et combien leur opposition était peu sérieuse. Libanius adresse à un empereur, dont la longanimité n’était certes pas la première vertu, des reproches sévères, des paroles bles-

(1) J. Godefroy croit que ce temple était situé à Edesse ou à Palmire (p. 192, note 5. R.); mais Tillemont pense ( Hist . des emp., t. V, p. 233) qu’il est plutôt question ici du temple de la Lune à Carres.

LIliANIUS

santés et d’imprudentes menaces. 51 se plaît à braver son courroux, déclare avec emphase qu’un pontife doit savoir ou se taire ou mourir (I), poursuit de ses invectives amères des hommes puissants, non-seulement à la cour impériale, mais dans tout l’Orient; et cependant cet étalage de dévouement et de grands sentiments a lieu dans le but d’obtenir que des édifices, où il n’est plus permis de célébrer les cérémonies sacrées d’après le rite ancien, soient conservés intacts. On dirait que l’orateur obéit moins à des sentiments religieux qu’à une sorte d’attachement instinctif pour des édifices précieux par leur antiquité et leur magnificence; car il demande comme une grâce qu’ils soient affectés à un service public et garantis contre la fureur destructive des moines. Les sacrifices, c’est-à-dire l’acte principal des cérémonies du culte païen, sont interdits et remplacés par cette oblation de l’encens qui avait toujours été regardée par les Grecs et par les Romains comme un faible témoignage de piété ; les lois de l’ancien rituel païen sont abrogées, et il ne reste plus aux amis des idoles qu’une image défigurée de leur religion. Libanius ne se plaint pas de cette atteinte si grave contre la liberté de son culte; il consent à louer Valons et Théodose d’avoir reconnu le droit des païens d’offrir l’encens à leurs dieux : tout son intérêt se porte vers des temples, monuments privés de vie, dans lesquels le sang des victimes ne peut plus couler. L’orateur semble reconnaître que l’hellénisme ne sera jamais remis en possession de ses droits, et que les lois rendues contre cette religion insensée sont des faits irrévocables sur lesquels il convient, même aux païens, de garder le silence. Symmaque, demandant à Valentinien II que la statue de la Victoire soit replacée au sein du sénat, ne cède pas à l’influence d’un respect superstitieux pour ce simulacre; il personnifie le culte national tout entier, la gloire et l’avenir de la patrie, dans cette image dont la restauration dira que l’ancien culte est remis en jouissance de ses privilèges et redevient la religion de l’État. D’aussi hautes prétentions n’excitaient pas le zèle de Libanius, et, en le voyant renfermer ses doléances dans une pétition sans objet, nous apprenons qu’en Orient la cause du paganisme était regardée, par les chefs et les

(1) Eunape (Vit, Prisci ) dit qu’à une époque qui, sans doute, correspond au règne de Thôodose, plusieurs sophistes se donnèrent la mort de désespoir

défenseurs avoués de cette religion, comme une cause perdue.

Tillemont pense que ce discours fut composé à Constantinople, où Libanius se trouvait en l’année 384, et ajoute : « Cette « pièce est une pure déclamation que Libanius a composée pour « se satisfaire lui-même ou la réciter à Antioche devant ses « écoliers et d’autres païens; mais il n’a jamais eu la hardiesse « de la prononcer devant un prince aussi zélé que Théo- « dose(l). » L’historien allemand Schroeckh partage celte opinion, mais croit que le rhéteur fit en sorte que l’empereur eût connaissance de son factum (2). Lors même que le discours sur les Temples n’aurait point été prononcé devant Théodose, ce qui est fort probable, il faudrait se garder de le confondre avec cette multitude de déclamations sans importance qui attestent plutôt la faconde que le talent véritable de Libanius. Parvenu à un haut degré de renommée, professant ouvertement ses opinions religieuses, cet orateur ne pouvait traiter un tel sujet sans exciter parmi les païens une sensation d’autant plus vive que tout indiquait que bientôt de pareils efforts ne pourraient plus être tentés impunément.

Ne tenant nul compte des réclamations des païens, Théodose continuait de donner à l’Église des preuves éclatantes de sa foi , et au polythéisme des témoignages non moins positifs de son mépris et de son aversion.

En 384, ou au commencement de l’année 386, le préfet du prétoire Cynégius reçut de l’empereur la mission de se rendre en Egypte, foyer de la philosophie néo-platonicienne, afin d’y faire fermer les temples et d’y interdire le culte des idoles. Il s’acquitta fidèlement de cette mission et ne circonscrivit pas les effets de son zèle dans les limites de l’Egypte. Trois ans plus tard commença cette célèbre expédition contre les temples nombreux de l’Egypte, delà Syrie et de la Palestine, dont l’histoire a conservé les détails curieux, et durant laquelle on vit des évêques marcher a cette pieuse démolition, moins comme des chefs d’Église qui vont combattre l’erreur que comme des généraux qui vont donner l’assaut à des villes ennemies. J’ajouterai, pour compléter le récit des revers éprouvés par le paganisme, que Théodose interdit, par une loi qui ne nous est

(1) Hist. des emp ,, t. V, p. 23/j.

(2) Chrisiliche Kirchengescliichte, VII , 232.

point parvenue, l’oblation de l’encens aux dieux. De tous les anciens rites il ne restait donc plus que les festins sacrés et les jeux publics, cérémonies qui n’avaient avec le polythéisme que des rapports très-éloignés.

Cependant Libanius adressait ou feignait d’adresser à Théodose de longs mémoires dans lesquels il lui donnait des conseils sur la législation, l’administration de l’Etat et la distribution de la justice... Son discours sur les prisonniers est une critique sévère de la conduite des gouverneurs , et, loin de s’en irriter, Théodose continuait d’honorer Libanius des témoignages de sa bienveillance. Souvent le rhéteur eut besoin d’y recourir; car, vers l’année 386, il se vit sur le point d’être enveloppé de nouveau dans une de ces affaires de divination auxquelles un mot, une plaisanterie donnait naissance, et qui d’ordinaire coûtait la vie à quelques malheureux. La sédition d’Antioche fournit ensuite a Libanius l’occasion de montrer son amour pour ses concitoyens et son crédit près des magistrats. En cel te triste circonstance, les chrétiens et les païens se réunirent pour conjurer un malheur qui les menaçait également.

11 est facile de reconnaître qu’à cette époque le découragement avait pénétré dans l’âme de Libanius; la manière dont il s’exprime sur la défaite de Maxime en est la preuve. On sait que la guerre éclata , entre cet empereur et Théodose, en l’année 386, et que Maxime succomba. Les païens d’Occident appuyèrent de tous leurs efforts le compétiteur d’un prince l’ennemi déclaré de leur religion. Symmaque lui décerna de magnifiques éloges; mais Libanius, au contraire, écrivant à Mardonius, lui disait (1) :« Tous nos amis savent les vœux que « je forme pour l’empereur ; ils le savent aussi les dieux qui le « protégèrent quand il combattit le tyran... Je souhaite que son « empire soit stable, et que ses fils parviennent à l’âge où ils « pourront remplacer sur le trône leur père parvenu à la der- « nière vieillesse. L’un partage déjà l’empire avec lui, l’autre « le partagera bientôt. Quant à moi, quelque triste qu’il soit de « conserver la vie au prix de tant de douleurs, je souhaite de « vivre jusqu’au jour où je pourrai voir le père entouré des « Dioscures. » Qu’était donc devenu ce sentiment si vif d’indignation qui avait dicté à Libanius le discours sur les Temples?

(1) T. Il , p. 72. M.

RT LES SOPHISTES

Théodose, voyanl que la mollesse des magistrats provinciaux empêchait les lois précédentes de recevoir leur exécution, adressa en 391, au préfet Augustal et au comte d’Égypte, un rescrit pour ordonner la clôture des temples et défendre de nouveau toute espèce de sacrifices (1).

L’année suivante il rendit enfin la loi générale contre l’ancien culte, qui fut la dernière de ce genre publiée en Orient, parce qu'en effet il était impossible d’en rendre une plus étendue et plus sévère dans ses prohibitions (2). A partir de l'an 392, il y eut encore des païens en Asie, quelques temples restèrent ouverts, les mystères d’Eleusis même furent encore célébrés, les jeux olympiques de Daphné, dont Libanius se montre si occupé, ne cessèrent que dans le siècle suivant (3) ; mais ces exceptions avaient pour principe la faiblesse ou l’indifférence des magistrats ; car tout acte de paganisme, quel qu’il fût, public ou privé, était désormais placé au rang des crimes.

Libanius avait atteint un Age avancé quand sa religion subit ce dernier outrage. Rien ne révèle dans sa Fie, écrite par lui-même, ni dans sa correspondance, la douleur dont son âme dut être navrée. On y voit un vieillard qui se plaint de ses rivaux, de ses nombreux ennemis (4), du malheur des temps, et qui, se rappelant les agitations de sa longue carrière, de cette vie de rhéteur passée, pour ainsi dire, sur un théâtre, regrette de survivre à sa puissance, à sa popularité, à ses amis, et de se trouver seul dans une société qui ne le comprend ni ne l’écoute plus (5). 11 cherche cependant encore à affermir dans les croyances païennes ceux de ses amis qui lui sont restés fidèles; il les engage à élever leurs enfants dans le respect des dieux et des anciennes coutumes, dernier moyen de perpétuer quelques restes de l’erreur. Il écrit à Ariston (6) : « Ces jours doivent être regar- « dés comme des jours de fêtes, si vos affaires sont dans une telle «situation que vous puissiez célébrer cette solennité (1). Pour

(1) Cod. Th. 1. 16, I. 10, 1. il.

(2) Id. I. 12.

(3) Tillemont, Mém. eccl. , I. X, p. 540.

(4) Ses deux principaux ennemis étaient Acacius et Tuseianus de Phrvgie (Suidas, t. II, p. 444).

(5) Ep. 882 , p. 403. W.

(6) Ep. 1405, p. 645. \V.

(7) Il parle des calendes de janvier, que les Grecs avaient empruntées aux Romains.

« vous, envoyez, toujours des présents conformément à l’usage, « laissez après vous des gardiens de cette coutume. »

« Je ne sais, dit-il ailleurs , quel est le bruit de guerre qui « tout à coup s’est répandu (il parle de la guerre qui s’éleva en « 394 entre Théodose et Eugène); les amis des Muses, qui sont « si peu nombreux, suivent l’étendard de Mars et non celui « d’Apollon. Pour moi, accablé comme je le suis par les années, « je reste dans mes foyers. » Ainsi il ne forme aucun vœu en faveur d’Eugène, qui avait eu l’audace de relever en Occident les idoles. Le dépérissement général des croyances païennes, qui portait des populations entières à passer avec bonheur et enthousiasme sous les étendards du Christianisme, agissait aussi, on le voit, sur l’esprit de Libanius. Cet homme, qui autrefois flétrissait avec une éloquence si ardente la politique de Constance, ne trouve plus assez de force dans ses convictions, ni assez de chaleur dans son âme, pour condamner , même dans le secret d’une correspondance intimer, le prince qui venait de porter le coup de mort à la religion romaine. Pour excuser ce découragement, il parle sans cesse de son grand âge, de ses infirmités, et désavoue sa vie tout entière et sa profession, en écrivant une longue lettre sur l’utilité du silence (1). On assure qu’au moment où il allait mourir, ses amis, lui demandant à qui il remettait le sceptre de l’éloquence, il répondit qu’il aurait choisi Chrysostôme si les chrétiens ne le lui avaient pas enlevé (2).

Lorsque Zozime, Eunape, et probablement d’autres historiens païens dont les écrits ont été perdus, déchirèrent systématiquement la mémoire de Théodose, ils agirent conformément à l’opinion du parti païen beaucoup mieux que Libanius quand il demande aux dieux la stabilité du règne de ce prince ; mais la situation de l’historien, qui conçoit le plan d’un ouvrage d’après un certain ordre d’idées et l’exécute librement, ressemble peu à celle d’un orateur qui, lancé dès sa jeunesse dans le plus grand débat qui ait jamais agité le monde , se retire de l’arène après de longues années d’une lutte malheureuse, fatigué de combattre inutilement et de décrier ce qu’il voitfaire et ce qu’il ne peut empêcher. Ce qui doit plus surprendre que les éloges décernés à Théodose par Libanius, et même que l’abattement où ce so-

(2) Sozomènes , llisl. cccl., I. VIII, c. 2.

phiste finit par tomber, c'est cette déclaration qui sertd’exorde aux Mémoires qu’il écrivit sur les vicissitudes de sa vie (1) : « Les dieux ont tellement mêlé pour moi les biens et les maux « que je n’ai été, pendant le cours de mon existence, ni très- « heureux, ni très-malheureux. »

Libanius a vu renverser les autels de ses dieux, fermer et détruire leurs temples, outrager ses plus ehères croyances; deux fois les opinions religieuses qu’il professait ont fait planer sur sa tête un imminent péril ; des hommes avec lesquels il sympathisait par ses idées comme par ses intérêts ont été sous ses yeux conduits au supplice ; le triomphe des chrétiens, contre lequel il a lutté pendant plus de quarante années, est affermi pour toujours ; et cependant il trouve qu’il n’a pas été malheureux; il descend dans le tombeau avec une douce quiétude, apanage de ceux qui ont vécu dans les temps calmes, éloignés des affaires publiques, étrangers a toute vive préoccupation. En faisant cet aveu, il montre qu’un sentiment très-voisin de l’indifférence religieuse s’était emparé de son âme. S’il eût possédé quelque peu de la sainte conviction qui animait ses deux illustres amis, saint Basile et saint Jean Chrysostôme, il aurait pensé qu’un homme qui laisse en mourant la société livrée à des idées réputées par lui dangereuses, et qu’il a toujours combattues, peut a bon droit se dire très-malheureux; mais la résistance de Libanius et des rhéteurs à la victoire du Christianisme ne prenait pas sa source dans cette foi sincère qui agite et tourmente l’homme même quand il est sur le bord de sa tombe. Les docteurs chrétiens, en dirigeant tout l’effort de leur génie contre les philosophes néo-platoniciens et en dédaignant les menées et les vaines déclamations des rhéteurs, ont suffisam ment montré quels étaient au IVe siècle les seuls adversaires contre lesquels il fût digne d’eux de combattre. Mais que pouvaient les philosophes les plus profonds, les sophistes les plus subtiles, les rhéteurs les plus ingénieux, que pourront-ils, eu quelque temps et en quelque pays que ce soit, contre celui qui a dit : Ayez confiance . j’ ai vaincu le monde (2)?

(1) T. il , |». 1. M.

(2) Johan., XVI, 33.

Paris. — imprimerie d’A. Heké et O, 32, rue de Seine.

défenseurs avoués de cette religion, comme une cause perdue.

Tillemont pense que ce discours fut composé à Constantinople, où Libanius se trouvait en l’année 384, et ajoute : « Cette « pièce est une pure déclamation que Libanius a composée pour « se satisfaire lui-même ou la réciter a Antioche devant ses « écoliers et d’autres païens; mais il n’a jamais eu la hardiesse « de la prononcer devant un prince aussi zélé que Théo- « dose(l). » L’historien allemand Schroeckh partage cette opinion, mais croit que le rhéteur fit eu sorte que l’empereur eût connaissance de son factum (2). Lors même que le discours sur les Temples n’aurait point été prononcé devant Théodose, ce qui est fort probable, il faudrait se garder de le confondre avec cette multitude de déclamations sans importance qui attestent plutôt la faconde que le talent véritable de Libanius. Parvenu à un haut degré de renommée, professant ouvertement ses opinions religieuses, cet orateur ne pouvait traiter un tel sujet sans exciter parmi les païens une sensation d’autant plus vive que tout indiquait que bientôt de pareils efforts ne pourraient plus être tentés impunément.

Ne tenant nul compte des réclamations des païens, Théodose continuait de donner à l’Église des preuves éclatantes de sa foi , et au polythéisme des témoignages non moins positifs de son mépris et de son aversion.

En 384, ou au commencement de l’année 386. le préfet du prétoire Cynégius reçut de l’empereur la mission de se rendre en Egypte, foyer de la philosophie néo-platonicienne, afin d’y faire fermer les temples et d’y interdire le culte des idoles. Il s’acquitta fidèlement de cette mission et ne circonscrivit pas les effets de son zèle dans les limites de l’Egypte. Trois ans plus tard commença cette célèbre expédition contre les temples nombreux de l’Egypte, delà Syrie et de la Palestine, dont l’histoire a conservé les détails curieux, et durant laquelle on vit des évêques marcher à cette pieuse démolition, moins comme des chefs d’Église qui vont combattre l’erreur que comme des généraux qui vont donner l’assaut à des villes ennemies. J’ajouterai, pour compléter le récit des revers éprouvés par le paganisme, que Théodose interdit, par une loi qui ne nous est

(1) Hist. des emp,, t. V, p. 23/j.

(2) Christliche Kirchengeschichte, VII , 232.

point parvenue, l’oblation de l’encens aux dieux. De tous les anciens rites il ne restait donc plus que les festins sacrés et les jeux publics, cérémonies qui n’avaient, avec le polythéisme que des rapports très-éloignés.

Cependant Libanius adressait ou feignait d’adresser à Théodose de longs mémoires dans lesquels il lui donnait des conseils sur la législation, l’administration de l’Etat et la distribution de la justice... Son discours sur les prisonniers est une critique sévère de la conduite des gouverneurs , et, loin de s’en irriter, Théodose continuait d’honorer Libanius des témoignages de sa bienveillance. Souvent le rhéteur eut besoin d’y recourir; car, vers l’année 386, il se vit sur le point d’être enveloppé de nouveau dans une de ces affaires de divination auxquelles un mot, une plaisanterie donnait naissance, et qui d’ordinaire coûtait la vie a quelques malheureux. La sédition d’Antioche fournit ensuite à Libanius l’occasion de montrer son amour pour ses concitoyens et son crédit près des magistrats. En cette triste circonstance, les chrétiens et les païens se réunirent pour conjurer un malheur qui les menaçait également.

11 est facile de reconnaître qu’à cette époque le découragement avait pénétré dans l’âme de Libanius; la manière dont il s’exprime sur la défaite de Maxime en est la preuve. On sait que la guerre éclata , entre cet empereur et Théodose, en l’année 386, et que Maxime succomba. Les païens d’Occident appuyèrent de tous leurs efforts le compétiteur d’un prince l’ennemi déclaré de leur religion. Symmaque lui décerna de magnifiques éloges; mais Libanius, au contraire, écrivant à Mardonius, lui disait (1) :« Tous nos amis savent les vœux que « je forme pour l’ernpereur ; ils le savent aussi les dieux qui le « protégèrent quand il combattit le tyran... Je souhaite que son « empire soit stable, et que ses fils parviennent à l’âge où ils « pourront remplacer sur le trône leur père parvenu à la der- « nière vieillesse. L’un partage déjà l’empire avec lui, l’autre « le partagera bientôt. Quant à moi, quelque triste qu’il soit de « conserver la vie au prix de tant de douleurs, je souhaite de « vivre jusqu’au jour où je pourrai voir le père entouré des « Dioscures. » Qu’était donc devenu ce sentiment si vif d’indignation qui avait dicté à Libanius le discours sur les Temples?

(1) T. II , p. 72. M.

Théodose, voyant que la mollesse des magistrats provinciaux empêchait les lois précédentes de recevoir leur exécution, adressa en 391, au préfet Augustal et au comte d’Égypte, un reserit pour ordonner la clôture des temples et défendre de nouveau toute espèce de sacrifices (1).

L’année suivante il rendit enlin la loi générale contre l’ancien culte, qui fut la dernière de ce genre publiée en Orient, parce qu’en effet il était impossible d’en rendre une plus étendue et plus sévère dans ses prohibitions (2). A partir de l’an 392, il y eut encore des païens en Asie, quelques temples restèrent ouverts, les mystères d’Eleusis même furent encore célébrés, les jeux olympiques de Daphné, dont Libanius se montre si occupé, ne cessèrent que dans le siècle suivant (3) ; mais ces exceptions avaient pour principe la faiblesse ou l’indifférence des magistrats ; car tout acte de paganisme, quel qu’il fût, public ou privé, était désormais placé au rang des crimes.

Libanius avait atteint un âge avancé quand sa religion subit ce dernier outrage. Rien ne révèle dans sa Lie, écrite par lui-même, ni dans sa correspondance, la douleur dont son âme dut être navrée. On y voit un vieillard qui se plaint de ses rivaux, de ses nombreux ennemis (4), du malheur des temps, et qui, se rappelant les agitations de sa longue carrière, de cette vie de rhéteur passée, pour ainsi dire, sur un théâtre, regrette de survivre à sa puissance, à sa popularité, à ses amis, et de se trouver seul dans une société qui ne le comprend ni ne l’écoute plus (5). 11 cherche cependant encore à affermir dans les croyances païennes ceux de ses amis qui lui sont restés fidèles; il les engage à élever leurs enfants dans le respect des dieux et des anciennescoutumes, dernier moyen deperpétuer quelques restes de l'erreur. 11 écrit à Ariston (6) : « Ces jours doivent être regar- « dés comme des jours de fêtes, si vos affaires sont dans une telle «situation que vous puissiez célébrer cette solennité (7). Pour

(1) Cod. Th. 1. 16, I. 10, I. 11.

(2) Id. I. 12.

(3) Tillemont, Mèm. ecct. , I. X, |>. 540.

(4) Ses lieux principaux ennemis étaient Acacias et Tuscianus de Phrvgie (Suidas, t. II, p. 444).

(5) Ep. 882, p. 403. W.

(6) Ep. 1405, p. 645. IV.

(7) Il parle des calendes de janvier, que les Grecs avaient empruntées aux Romains.

« vous, envoyez toujours des présents conformément, à l’usage, « laissez après vous des gardiens de cette coutume. »

« Je ne sais, dit-il ailleurs , quel est le bruit de guerre qui « tout à coup s’est répandu (il parle de la guerre qui s’éleva en « 394 entre Théodose et Eugène); les amis des Muses, qui sont « si peu nombreux, suivent l’étendard de Mars et non celui « d’Apollon. Pour moi, accablé comme je le suis par les années, « je reste dans mes foyers. » Ainsi il ne forme aucun vœu en faveur d’Eugène, qui avait eu l’audace de relever en Occident les idoles. Le dépérissement général des croyances païennes, qui portait des populations entières a passer avec bonheur et enthousiasme sous les étendards du Christianisme, agissait aussi, on le voit, sur l’esprit de Libanius. Cethomme,qui autrefois flétrissait avec une éloquence si ardente la politique de Constance, ne trouve plus assez de force dans ses convictions, ni assez de chaleur dans son âme, pour condamner, même dans le secret d’une correspondance intime, le prince qui venait de porter le coup de mort à la religion romaine. Pour excuser ce découragement, il parle sans cesse de son grand âge, de ses infirmités, et désavoue sa vie tout entière et sa profession, en écrivant une longue lettre sur Futilité du silence (1). Ou assure qu’au moment où dallait mourir, ses amis, lui demandant à qui il remettait le sceptre de l’éloquence, il répondit qu’il aurait choisi Chrysostôme si les chrétiens ne le lui avaient pas enlevé (2).

Lorsque Zozime, Eunape, et probablement d’autres historiens païens dont les écrits ont été perdus, déchirèrent systématiquement la mémoire de Théodose, ils agirent conformément à l’opinion du parti païen beaucoup mieux que Libanius quand il demande aux dieux la stabilité du règne de ce prince ; mais la situation de l’historien, qui conçoit le plan d’un ouvrage d’après un certain ordre d’idées et l’exécute librement, ressemble peu à celle d’un orateur qui, lancé dès sa jeunesse dans le plus grand débat (jui ait jamais agité le monde , se retire de l’arène après de longues années d’une lutte malheureuse, fatigué de combattre inutilement et de décrier ce qu’il voitfaire et ce qu’il ne peut empêcher. Ce qui doit plus surprendre que les éloges décernés ;i Théodose par Libanius, et même que l’abattement où ce so-

(2) Sozomènes, Mut. eccl., I. VIII, c. 2.

phiste finit par tomber, c’est cette déclaration qui serld’exorde aux Mémoires qu’il écrivit sur les vicissitudes de sa vie(l) : « Les dieux ont tellement mêlé pour moi les biens et les maux « que je n’ai été, pendant le cours de mon existence, ni très- « heureux, ni très-malheureux. »

Libanius a vu renverser les autels de ses dieux, fermer et détruire leurs temples, outrager ses plus chères croyances ; deux fois les opinions religieuses qu’il professait ont fait planer sur sa tête un imminent péril ; des hommes avec lesquels il sympathisait par ses idées comme par ses intérêts ont été sous ses yeux conduits au supplice ; le triomphe des chrétiens, contre lequel il a lutté pendant plus de quarante années, est affermi pour toujours ; et cependant il trouve qu’il n’a pas été malheureux 5 il descend dans le tombeau avec une douce quiétude, apanage de ceux qui ont vécu dans les temps calmes, éloignés des affaires publiques, étrangers à toute vive préoccupation. En faisant cet aveu, il montre qu’un sentiment très-voisin de l’indifférence religieuse s’était emparé de son âme. S’il eût possédé quelque peu de la sainte conviction qui animait ses deux illustres amis, saint Basile et saint Jean Chrysostôme, il aurait pensé qu’un homme qui laisse en mourant la société livrée à des idées réputées par lui dangereuses, et qu’il a toujours combattues, peut à bon droit se dire très-malheureux; mais la résistance de Libanius et des rhéteurs à la victoire du Christianisme ne prenait pas sa source dans cette foi sincère qui agite et tourmente l’homme même quand il est sur le bord de sa tombe. Les docteurs chrétiens, en dirigeant tout l’effort de leur génie contre les philosophes néo-platoniciens et en dédaignant les menées et les vaines déclamations des rhéteurs, ont suffisamment montré quels étaient au IVe siècle les seuls adversaires contre lesquels il fût digne d’eux de combattre. Mais que pouvaient les philosophes les plus profonds , les sophistes les plus subtiles, les rhéteurs les plus ingénieux, que pourront-ils, en quelque temps et en quelque pays que ce soit, contre celui qui a dit : Aijez confiance, j’ai vaincu le monde (2)?

(2) Joha»., XVI, 33.

Paris. — Imprimerie d'A. Remis et O, 32, rue de Seine.

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