INTRODUCTION. LV
en élevant TUniversité tout entière à la conscience claire de ses obligations et du rôle qu*elle est appelée à jouer dans le pays. On comprendra notre réserve à ce sujet, et au sujet des appréciations auxquelles pourrait donner lieu l'expérience qui a été faite de certaines idées émises par la Société du Samedi; mais ce que nous pouvons dire, c'est que les professeurs qui en ont fait partie ont tenté les efforts les plus louables pour créer dans FUniversité cet esprit de corps, sans lequel un établissement laisse se perdre ses meilleures traditions et ne peut jamais compter sur le lendemain. On ne saurait trop le répéter : toute force qui ne vient pas d*un principe intérieur est factice et illusoire.
Hais que ceci soit bien entendu : il ne suffit pas qu'on se groupe pour former un faisceau d'influences, pour résister à des envahissements et pour réclamer des garanties légitimes. Ce qu'il faut dans une Université, c'est un esprit de corps scientifiqtie^ si l'on peut parler ainsi. Or, est-il possible à l'Université de Liège, dans les conditions où elle se trouve, d'après ce qu'on vient de lire, lui est-il possible d'arriver à un tel résultat? Voilà l'importante question, en définitive, la question d'avenir. N'est-elle pas condamnée à une neutralité absolue, c'est-à-dire à la stérilité, de par sa constitution même?
C'est comme si l'on demandait si la science est nécessairement à la
remorque de la politique, s'il y a nécessairement une science libérale
et une science anti-libérale au sens belge de ces mots , ou si la
science, cette étoile que nous avons devant les yeux, n'habite pas
une région supérieure au théâtre de nos querelles. Félicitons-nous
de n'avoir pas, avant d'enseigner, à passer sous des fourches cau-
dines et de pouvoir prendre pour devise : Spiritus fiât ubi vult.
Indépendance scientifique n'est pas neutralité. OfTiciellement neutres
à l'égard des partis , nous avons précisément le droit et le devoir de
ne pas l'être vis-à-vis de la vérité. Mais pour que cette prérogative
et cette obligation ne soient pas illusoires, deux conditions sont
nécessaires : il nous faut la liberté intérieure et la liberté extérieure.
La première nous est assurée sans contredit : le gouvernement
n'exerce aucun contrôle direct ou indirect sur nos doctrines ou sur
nos méthodes. On s'est vivement récrié, en 1856, lorsque M. de
Decker, ministre de l'intérieur, s'émut de la dénonciation de quatre
étudiants de Gand, accusant un de leurs professeurs (') d'avoir nié,
(*) M. Brasseur.
I,V1 INTnODDCTlON.
dans son cours public, la divinité du Christ, et des propositions anticatholiques émises par un autre professeur gantois dans un livre de philosophie étranger à son enseignement (M* Le droit strict de ce dernier, comme publiciste, n'était pas à méconnaître; quant au premier, si Taccusation eût été fondée ('), on ne peut disconvenir que le gouvernement n'était pas moins tenu de faire respecter la liberté de conscience des élèves que de respecter lui-môme celle du professeur, et qu'après tout il eût été juste de dire à ce dernier : non erat his locus. La fausse position du ministre tenait à ce que, chaque cours n'ayant qu'un seul titulaire et les élèves étant tenus , depuis 1849, de suivre tous les cours, la responsabilité de l'autorité supérieure se trouvait directement engagée. A y regarder de près, M. de Decker ne fit que subir les conséquences de la situation. Mais il n'est jamais entré dans sa pensée, non plus que dans celle d'aucun ministre belge, de prescrire aux professeurs des Universités l'obligation de se rattacher à une doctrine quelconque en philosophie, en histoire, en droit naturel, en économie politique. Nous sommes libres, tout ce qu'il y a de plus libre, dans les limites de notre mandat. Cependant, comme il est diflicile, dans l'enseignement de certaines sciences, de ne pas au moins toucher en passant à des questions brûlantes, les susceptibilités peuvent toujours trouver occasion de s'éveiller. Il n'y a qu'un seul moyen de donner satisfaction à tout le monde et de prévenir le retour d'incidents tels que ceux qu'on vient de rappeler, c'est que l'Etat se décharge de sa responsabilité sur les professeurs eux-mêmes ; c'est qu'en un mot on nous accorde ce que nous appelons la liberté extérieure.
On va voir reparaître ici la question du jury. Parce qu'il y a un jury universitaire, il y a forcément un programme d'études commun à tqutes les Universités. Voilà ce qui nous lie pieds et mains et ce qui met une sourdine à la science ('). Que chaque institution d'enseignement supérieure soit rendue à elle-même ; que chacune compose son programme à l'instar des grandes Universités allemandes, et tout sera dit. Gomme complément de ce système, que les cours redeviennent libres : les étudiants, bons juges de leurs intérêts et tenus en haleine
( * ) Les Eiudes sur thiitoin de VhumanUé^ par M. F. UOBBNT. ( *} H a été reconnu qu'elle ne l'était pas.
(*} V. la brochure citée de M. Spring, p. 27. On ne saurait trop attirer l'attention sur l'argumentation puissante de notre honorable collègue.