INTRODUCTION. LUI
Louvain et à Bruxelles soiU inconciliables entre elles ; on tient dans les deux camps à le proclamer bien haut ( ' ) ; par contre, on emploie volontiers les mêmes arguments, dès qu'il s'agil d'obtenir des concessions de la part de TÉtat (•). Les Universités de Gand et de Liège sont dans une position toute différente et moins avantageuse : ne pouvant être inféodées à un parti, elles trouvent aux Chambres moins de défenseurs intéressés à les soutenir, et le pouvoir dont elles relèvent subit lui-même le contre-coup des fluctuations parlementaires. Mais elles ont dans le pays un point d'appui plus solide qu'on ne l'avait pensé d'abord. Les hommes modérés de toutes les opinions leur ont tendu la main : elles ont surnagé malgré tout. Peu à peu, d'ailleurs, les professeurs des quatre Universités ont appris à se connaître et à s'estimer, et les uns comme les autres ont fini par se dire qu'il y avait place pour tout le monde au soleil. Ainsi les prévisions des prophètes de malheur ne se sont point réalisées; on fait i^Ius que de se tolérer réciproquement: non seulement les aspérités se sont adoucies, mais dans l'état du pays , l'opinion des gens qui voient clair est que les Universités de l'État sont la première sauvegarde des institutions libres elles-mêmes. Si la jeunesse tout entière était élevée au profit des partis, la lutte engagée depuis la rupture de YUnion deviendrait avec le temps une guerre d'extermination, dont le résultat, quel qu'il fût, exposerait la nation à de nouveaux hasards et mettrait tout d'abord nos chères libertés en péril.
Modération, sagesse pratique et fermeté, ces trois mots formulent la ligne de conduite imposée aux deux Universités de l'État. La politique militante doit leur rester étrangère: hors de là, point de salut pour elles. Leur enseignement doit être acceptable & droite comme à gauche, puisqu'elles vivent des deniers publics. On rendra cette justice à l'Université de Liège, qu'elle ne l'a jamais entendu autrement. Les familles libérales n'ont rien à objecter à l'enseignement de l'Etat, écrivait en 1848 M. Helfferich {'); à l'heure qu'il est, le publiciste allemand pourrait encore s'exprimer de la même manière. Ajoutons
(' ) Qui oe se souvient des polémiques philosophiques de MM. Laforêt et Tiberghicn, et de VAunuaire publié en i840 par Us étudiants de Bruxelles ?
(*) Voir les discussions sur la proposition Brabant-Dubus, tendant à obtenir pour rUnivcrsilé catholique la personniflcation civile, et sur le legs fait par Verhaegen à l'Université libre de Bruxelles.
[*}Delgien, etc. Pforzheim, 1848, in-8^, p. â09.
LIV INTRODUCTlOiN.
du reste que la très-grande majorité des libéraux belges, surtout à Liège, sont plutôt des partisans de la tolérance que des apôtres ou des adversaires directs de telle ou telle théorie politico-religieuse ou sociale. Restons tout à fait sur notre terrain. A Liège donc règne un libéralisme très-décidé, mais constitutionnel avant tout, nullement radical, et fort peu disposé, en fait d'éducation, à favoriser un système qui tendrait à peser d'une façon quelconque sur la liberté de penser des jeunes gens. Or, la liberté de penser n*est nullement le libre examen des rationalistes purs ; elle implique qu'on puisse ôtre rationaliste, mais aussi qu'on puisse ne l'être pas. Il y a d'autre part à Liège une minorité catholique*politique très-respectable, et qui demande à son tourque l'enseignement ne flroisse pas ses convictions religieuses. C'est ce qui a été profondément et heureusement senti dans notre Université : personne n'y a sacrifié sa manière de penser; les professeurs appartiennent à telle ou telle fraction de l'opinion, c'est leur droit; mais ils se sont fait un devoir, dans leurs leçons, de ne passionner la jeunesse que pour les idées sur le terrain desquelles tous les hommes de conscience peuvent, nous allions dire doivent se rallier. De là lui est venue, à une époque où l'enseignement réorganisé par l'État ne paraissait pas être né viable, une confiance dont elle est légitimement fière. Allumer le flambeau de la science et former des citoyens, non des hommes de parti, tel a été, tel est encore son idéal ; tel a été le secret de sa vigueur croissante et de sa sécurité profonde, alors même que dans le courant de ces dernières années, des influences malsaines, venues de l'étranger, avaient exalté une partie de ses élèves au nom de théories qu'ils ont été les premiers à répudier, lorsque le torrent est rentré naturellement dans son lit (V. C'est ainsi que le vieil esprit liégeois a déteint sur l'Université et a reçu en retour, de son influence, une force et une activité nouvelles. Hais les difiicultés à vaincre ont été d'autant plus ardues, que l'indépendance du Corps académique comme tel , vis-à-vis des partis extrêmes, semble avoir médiocrement plu à leurs coryphées, préoccupés par dessus tout de recruter des renforts. Il a été un temps où l'autorité supérieure elle-même a pris ombrage des réunions hebdomadaires de quelques professeurs, qui n'avaient d'ailleurs pour but que de fortifier l'institution en provoquant d'utiles réformes, et surtout
(* ) Âllnsion au premier Congrit des étudiants (i865).