INTRODUCTION. LXXIII
Il y aurait injustice à ne pas reconnaître qu*on a fait tout ce qu'il était possible de faire pour tirer bon parti de la situation. Une excellente mesure prise en 1849, par exemple, c'est la création de l'examen d'élève tmiversitairey remplacé depuis, après une suppression de quelques années, par l'épreuve de gradué en lettres. L'institution du jury offre moins d'inconvénients pour les élèves sortant de rhétorique que pour ceux qui ont décidément abordé les hautes études ; dans tous les cas, on a fait preuve de sagesse en donnant un avertissement aux familles trop aisément tentées, de nos jours, d'engager leurs enfants dans les carrières libérales, alors qu'ils ne pourraient qu'y végéter, en supposant qu'ils parvinssent à terminer leurs études. On a vu aussi un danger social dans l'encombrement de ces carrières ; on s'est dit que la seule, ressource des avocats sans clientèle était de se joindre quand même aux mécontents, dans un pays de liberté où cette attitude, à elle seule, peut être un moyen d'acquérir du relief. Ce sont les mêmes vues qui ont déterminé en 18B0 l'institution des écoles moyennes^ établissements tout pratiques destinés à la classe qu'on est convenu d'appeler la petite bourgeoisie. Soumettre k un même programme d'études tous les élèves pour lesquels Tinstruction primaire n'est pas suffisante, c'estexposerceux qui doivent, le plus tôt possible, racheter les sacrifices de leurs parents, à n'aborder la vie pratique qu'avec des connaissances incomplètes dont ils ne sauront que faire; c'est aussi induire en erreur ceux qui, séduits par des succès de collège, se trompent sur leur vocation et sont aisément disposés h rougir de la condition où ils sont nés. Offrir à chaque catégorie de jeunes gens le genre d'éducation qui lui convient, arrêter au seuil de l'Université ceux qui ne le franchiraient qu'au détriment de la société et d'euxmêmest, rien ne pouvait être plus opportun et plus prudent. La loi de 1849 sur l'enseignement supérieur et la loi de 1880 sur l'enseignement moyen, ne fOit-ce qu'à cet égard, doivent être accueillies comme de véritables bienfaits.
L'enseignement supérieur n'a point tardé à se ressentir de leur influence, notamment les Facultés de philosophie. Gomme il est convenu qu'il n'y a plus (Cenfants^ on avait vu sur nos bancs des phénix
LXXl V INTRODUCTION .
sortant de troisième ou de quatrième : fort heureusement la loi n*a point eu égard à leur précocité, et les professeurs ne se sont pas plaints de n*avoir plus pour auditeurs que des rhétoriciens éprouvés.
Cependant, comme le bienfait d*une réforme ne se fait pas immédiatement sentir, il est arrivé qu'en 1849, sous l'impression des derniers résultats fournis par le jury central, on s*est tout d*un coup jeté dans un courant d'idées justes en elles-mêmes, mais paradoxales quand on s'y abandonne sans réserve. Les programmes des examens étaient surchargés; en les simplifiant outre mesure, on a perdu de vue que les sciences isolées brûlent et dessèchent l'esprit (*). Il est de fait que les élèves ne connaissent pas mieux le droit positif depuis qu'ils négligent le droit naturel, et que leur quasi-nullité en histoire ne les rend pas plus forts en philosophie. Ils possèdent mieux leur exameti, peut-être; mais l'organisme des sciences n'existe point pour eux ; ils vont droit au but immédiat sans s'élever, par la comparaison, à un point de vue philosophique, et l'étude des sciences morales elles-mêmes, réduite à sa plus simple expression, n'éveille pas en eux des méditations fécondes.
Le programme condensé auquel ils ont à satisfaire, en revanche, ils doivent le posséder tout entier tel qu'il a été enseigné, parce que, dans le système du jury combiné, c'est h leurs professeurs qu'ils ont à répondre. Une conséquence inévitable delà loi nouvelle a donc été Vinscription globale. On peut défendre cette dernière mesure au nom d'un intérêt disciplinaire; en elle-même, elle n'est propre à stimuler ni les professeurs ni les élèves. Elle rapetisse l'enseignement supérieur; elle transforme les Universités en fabriques de diplômes.
Pour ne pas emprisonner tout-à-fait la jeunesse dans un cercle de Popilius, on a institué des cours libres, sur des matières non portées au programme. Quelques cours ont réussi comme ils méritaient de réussir; mais il n'y a guère à compter, l'expérience l'a prouvé, sur un zèle durable de la part des auditeurs. Le fantôme du jury suit partout l'étudiant, qui en vient presque à se reprocher d'avoir meublé son esprit d'autre chose que de ce qu'il doit savoir.
Qu'arrive-t-il alors? Que les jeunes docteurs qui brûlaient du désir de faire preuve de talent, pour conquérir tôt ou tard une chaire académique, finissent par changer de mobile, et que le recrutement
(<) Expression du P. Gratry.