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Liberté!

Trois jeunes gens dînaient au restaurant d'un sieur Monnier : ils entonnèrent le chant de la Marseillaise. Un ah et de la Chambre d'accusation les renvoya devant ia Cour d'assises, comme prévenus du délit prévu par l'art. 5 de la loi dti 17 mai 1819, alors toute récente, le chant de la Marseillaise étant qualifié de cri séditieux publiquement proféré.

La salle d'audience envahie de .bonne heure était encombrée dans le tribunal et dans sa vaste enceinte.

Le ministère public soutint vivement l'accusation. La Marseillaise n'avait pas été écrite dans l'arrêt d'accusation et Favocat général ne l'avait pas lue.

Me Crémieux, au milieu d'un profond silence/ prit la parole et â'exprima en ces termes :

Messieurs les jurés, la Marseillaise est donc un chant séditieux ! On est presque séditieux à soutenir le contraire. Chanter la Marseillaise , c'est, d'après le ministère public, vouloir la chute de celte

PL.vmOYERS

famille des Bourbons qui, depuis six ans, fait le bonheur de la France; c'est vouloir la chute defce roi philosophe qui a date notre pays de la Charte constitutionnelle, ancre inébranlable, assurant dans le port le vaisseau de l'Etat si souvent battu par les plus affreuses tempêtes; c'est vouloir la chute de ce mcmarque vénéré qui, selon l'expression d'un orateur célèbre, offre au ciel toutes ses vertus en expiation de toutes nos erreurs! f : slisqqfi'a iiij

S'il en est ainsi, les trois accusée font de grands' criminels, il faut en convenir ! Seulement, ils ne s'en doutent pas eux-mêmes, et leur attitude devant la justice est, assurément, leur première défaite. Avec quelle naïveté chacun d'eux avouait son crime! Comme ils étaient surpris tous trois de se trouver tout à coup des coupables si effrayants! L'habileté du réquisitoire, les phrases si éloquentes que nous venons d'entendre, ne sont pas parvenues à les convaincre, et, dans ces quelques minute? de repos qui ont séparé l'accusation de la défense, ils ont encore persisté à se croire parfaitement innocents ! Franchement, messieurs, que le ministère public me le pardonne ! Je suis tout à fait de leur avis, et j'ai peine à croire, même avant de parler pour eux, que vous ne soyez pas de notre opinion à tous quatre. La Marseillaise un chant séditieux! La Marseillaise,! ce chant immortel, au bruit duquel nos armées républicaines s'élançaient intrépides au-devant de la mort, de la gloire; qui, dominant le bruit terrible de la mitraille , portait la terreur dans les rangs ennemis! la Marseillaise ! dernier cri du soldat français succombant dans la noble lutte ; cri de triomphe de nos armées victorieuses ! chœur merveilleux qui retentissait avec tant d'éclat en Allemagne, en Italie , en Egypte,

l.\ MARSEILLAISE

où quarante siècles contemplaient nos soldats û u haut des pyramides! chant sublime, (|ui étouffa sciîis sa gloire patriotique le fier conquérant qui s'éteignit si tristement, si loin du vaste théâtre de ses triomphes ! La Marseillaise serait une poésie séditieuse ! Il faudrait la proscrire, l'effacer de nos amiaks ! Mais qui donc l'oserait? Tenez, messieufâle^ jurés, voilà le dernier volume d'un magnifique ouvrage qui s'appelle : Victoires et conquêtes des Français de 1792 à 1816, le voilà tel que me rapporte de Paris le courrier de ce matin; mon libraire me l'envoie; j'en ai coupé les premiers feuillets- Ce volume a pour titre spécial : Couronne poétique. Il renferme les plus beaux hymnes inspirés par la Révolution française. A la page 38, voilà, messieurs, la criminelle Marseillaise! La voilà, bel et bien imprimée à Paris, sous les yeux du gouvernement, sous la main de la police, entrant dans le palais du roi, qui, plus clément que notre accusateur, laisse à l'histoire ses droits souverains; qui, plus éclairé que tous, s'il se rappelle que la Marseillaise fit entendre son grondement dans quelques fatales journées, se souvient aussi de tant de jours de gloire où se mêle sa magnifique inspiration. Enfin, la voilà, cette Marseillaise^ non saisie, circulant librement à Paris, se répandant par toute la France, apparaissant à Nîmes aujourd'hui, tout juste pour se défendre ! La voilà, il nous sera donc permis de la lire, et certes en beaux caractères, pour le plaisir des yeux; oui, mais si on la chante, lés assises !

Pourtant, messieurs, comme la cour d'assises allait s'ouvrir ce matin devant trois amis de la Marseillaise, j'ai frémi en recevant ce volume, redoutant de ne pas y trouver , le chant proscrit.

0 l'IAIDÔVEKS

Peut-être y sera-t-il, mais avec quelles excuser de la part de l'éditeur ! Il dira peut-être : Pardonùezmoi de reproduire cette terrible composition ! Mais quoi? Elle a fait tant de bruit, joué un si grand rôle! Comment la passer sous silence? Lecteurs dévoués à notre chère royauté, maudissez la Marseillaise ! l'histoire veut que je lui donne une place. Pardonnez-moi!

Oui, je redoutais de trouver une note bien humble devant l'audace de la réimpression. Ecoutez, messieurs, et vous partagerez ma joie ; car, bien évidemment, après que vous aurez entendu ce que je lisais tout à 1 heure, la condamnation de la Marseillaise ne vous semblera plus possible, et vous vous réjouirez de l'acquitter. Ecoutez donc : <( Parmi ces chants, il en est un, la Marseillaise, « qu'il suffit de nommer pour rappeler à quelle in- « spiration d'un double génie, Fauteur M. Rou- | get de Lisle, dut les paroles et Ja musique. Ce ç chant précédait les colonnes républicaines, il c< soutenait les marches périlleuses et servait de (l signal à toutes nos troupes. La terreur de nos d ennemis s'en souvient comme notre propre orc(l; gueil, et n'en garantit pas moins l'immortalité. »

Voilà, messieurs, comment l'histoire, aujourd'hui, parle de ; la Marseillaise, et pendant que l'histoire l'immortalise, le ministère public la poursuit. Mais que devient l'accusation devant de telles paroles publiquement livrées à tant de mille lecteurs? Que sera-ce quand vous connaîtrez bien cette Marseillaise dont on fait uq si terrible épouvaniail, qu'on n'a pas la force de vous en faire entendre les affreuses paroles?

Messieurs, il n'est pas* de nation qui n'ait eu son chant patr.otique. Si c'est un tyran dont le pays

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