MORTS DANS LES JOURNÉES DE FÉVRIER
La République devait se montrer reconnaissante, dès le lendemain de sa proclamation, vis-à-vis de ces héros convaincus et malheureusement ignorés qui avaient lutté pour elle et qui avaient eu un trépas glorieux en essayant de la faire triompher, en essayant de Ja faire rayonner sur le monde; aussi le Gouvernement provisoire avait-il décidé que les funérailles des victimes de Février seraient célébrées avec une imposante solennité.
Le jour des obsèques, une foule immense et enthousiasmée remplissait les rues.
Les députations des ouvriers de tous les corps d'état, de l'armée, de la magistrature, de la presse, des écoles, des anciens détenus politiques, grossies par la présence des parents des victimes, formaient un long cortège derrière ces corbillards qui portaient jusqu'à la pîace de la Bastille les rentes de ceux qui étaient morts en combattant pour la liberté et pour le bonheur de la patrie.
Quand on fut arrivé au pied de la colonne qui sert à perpétuer le souvenir de la victoire remportée p*r je peuple sur le despotisme, le citoyen Dupont (de l'Eure)
174 nrscorjis prononcé ai:\ Fi;NKr;\iLT.Ks
prit la parole, mais il la céda bientôt au citoyen Grémieux, qui s exprima ainsi : ,
Citoyens,
Voilà le soleil de la République ! il vient, dans toute sa majesté, répandre les flammes d'en haut sur ces grandes et glorieuses funérailles ; il vient proclamer lui-même au milieu de nous l'immortalité de nos frères morts pour la liberté. {Vifs applaudissemen ts . )
Heureux, citoyens, heureux ceux qui meurent pour la patrie , surtout dans notre France reconnaissante! leurs noms seront impérissables, et les souvenirs de la postérité les rappeleront à nos derniers neveux.
Il n'a pas fallu moins, citoyens, que trois révolutions successives pour conquérir enfin cette République objet de tous nos vœux et de toutes nos espérances. Que ne faudra-t-il donc pas de reconnaissance, quelles émotions n'éprouverons-nous pas en parlant de ceux qui viennent de faire la dernière conquête, et d'assurer à notre France la République qu'elle a proclamée, et que nous, ses premiers élus, nous^ avons proclamée naguère *au nom du peuple souverain ! (Bravo! bravo ! Vive la République /)
Ce peuple , citoyens , nous l'avons vu bien des fois à l'œuvre dans le demi-siècle qui vient de s'écouler; nous croyions l'avoir connu I eh bien, nous ne savions pas encore tout ce qu'il valait; il a fallu ces trois dernières journées pour nous montrer dans l'éclat le plus vif tout ce qu'il y a de patriotisme, d'ardeur du bien public, de soif de la liberté, dans ces hommes qui sont morts derrière
DES (.'OMHA'rTW'l'S DE feVhîep i/o
nos glorieuses barricades, et qui ont assuré l'établissement de la République.
Ils ont aussi un drapeau, les hommes de notre peuple ! Nos soldats suivent avec enthousiasme le drapeau de la gloire, Savez-vous le drapeau que suit notre peuple? Son drapeau, c'est une idée , cette idée, c'est la liberté, et pour conquérir cette idée, il meurt, et quand il est mort, la reconnaissance publique s'écrie : Honneur aux héros qui sont morts pour conquérir la liberté! (Bravo! bravo!)
Citoyens, en 89, on prenait iei la Bastille; en 1830, on nous donnait cette colonne en commémoration des trois grandes journées dont on a voulu depuis effacer le souvenir; aujourd'hui, en 1848, nous avons fondé la République ! Voilà la gradation. (Bravo ! bravo!) C'est le dernier combat, espérons-le, citoyens ; nos derniers neveux viendront dans cette enceinte, en rendant hommage à ces héros morts pour nous, proclamer leurs noms et s'écrier: Honneur à eux, car ils ont assuré pour jamais à la France le gouvernement républicain! (Oui! oui! — Vive la République !)
L'orateur, s'avançant vers le caveau funéraire :
Citoyens qui reposez dans cette tombe glorieuse, que notre voix pénètre jusqu'à vous ! Qu'il faudrait d'éloquence pour répondre dignement à l'émotion de ce peuple immense qui vous a poursuivis de ses longues acclamations. Ce que ma faible voix ne peut pas dire, que l'acclamation publique le dise : Honneur à vous, hier nos frères, aujourd'hui nobles martyrs de la liberté sainte ! Honneur à vous, immortels fondateurs de notre immortelle République ! (Applaudissements prolongés. )
Chez les peuples anciens, on cite quelques hommes qui se sont dévoués pour conquérir la liberté de leur pays.
En France, à Paris, c'est tout le peuple qui se soulève; ce peuple si plein de générosité, éi bouillant de courage, animé d'un si pur patriotisme ; ce peuple qui, le lendemain de la victoire, reprend paisiblement ses occupations, comme pour nous dire : J'ai fait la liberté, c'est à vous de la consacrer! {Bravo! bravo!)
Oui, chers amis de 1848, oui, chers amis de la révolution de Juillet 1830, chers amis du peuple qui vous pleure et vous exalte, vos noms seront sacrés pour nous, ils se graveront dans nos cœurs, ils entretiendront au milieu de nous l'amour de la République; nous vous porterons, tant que nous vivrons, le culte le plus saint, et à chaque anniversaire de ce jour, ceux qui seront à la tête de notre République viendront s'incliner à cette place avec respect, et du sein de la foule attendrie et reconnaissante s'élèvera ce cri : Honneur aux fondateurs et aux martyrs de la liberté. — Vive la République !
L'émotion de la foule est immense.
De toutes parts on crie : vive la République!
(WOOO f3^q Si 108