‹ Liberté!Chapitre 17 sur 34 · QU · texte numérisé non relu

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SUR LE SgiU^

PRONONCÉ

A 'L'ASSEMBLÉE NATIONALE

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Û 8imB 8 LE 7 SEPTEMBRE 1848

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Citoyens, devons-nous commencer la constitution de 184'8 par un préambule? Telle est la question que vous avez avant tout à résoudre. Quel doit être ce préambule? Cette deuxième question ne peut venir qu'après la solution affirmative de la première. C'est donc spécialement sur cette question préalable à toutes que j'appelle l'attention de l'Assemblée. Doit-elle admettre un préambule pour commencer la constitution? ;^

Je suis étonné, citoyens, qu'en parlant au nom des progrès de la République, et en se montrant dévoué à son existence future, on vous demande d'abolir la pensée d'un préambule. J'ai la conviction, et je désire la faire passer dans vos esprits, que la première nécessité de la constitution actuelle, c'est une déclaration de droits. Il s'agit ici de s'entendre, citoyens, sur un point important, si important, que la solution de la question qui vous occupe devra avoir sur le pays, comme sur la constitution, une influence décisive.

Laissons aux organes avoués d'une opinion que nous ne saurions admettre les déclarations Solennelles par lesquelles on vient dire à cette tribune que tout ce qui est arrivé jusqu'ici s'est passé sans aucune connaissance des choses ni de la politique; qui viennent nous parler ici comme si nous avions toujours agi en présence de dieux inconnus, et qui précipitent dans un même mépris les hommes les plus marquants des dernières époques de notre histoire et les grandes assemblées qui se sont immortalisées et qui ont immortalisé le pays. {Trèsbienl) Peu nous importe, à cet égard, leur opinion; ce que nous avons à examiner, nous, citoyens, c'est la vérité des choses; c'est dans l'appréciation des hommes, les époques, et dans l'appréciation des époques, les nécessités des temps.

Oui, citoyens, dans l'intervalle d'un siècle, deux hommes ont fait dans le monde une grande apparition pour ce qui touche à nos destinées sociales; c'est Montesquieu, c'est Rousseau, dont on a parlé avec tant de dédain; et puis on a vu une grande assemblée, celle de 1791, permettez-moi d'ajouter pour l'histoire une autre grande assemblée, la nôtre, qui est l'expression libre de la volonté du peuple, et qui représente la situation actuelle du pays dans toute son étendue et dans toutes ses parties. N'est-ce donc rîen? citoyens, que cette première pensée de Montesquieu appelant les hommes à reconnaître leurs droits si longtemps méconnus, si longtemps abolis, si longtemps foulés aux pieds ? Penseur profond, philosophe sérieux, il a retrouvé, comme on l'a dit, les titres du genre humain ; c'est une assez grande gloire pour que l'Assemblée nationale de 1848 donne à son nom l'expression de respect qu'il méiite. (Très-hien! très-bien !)

Quant à Rousseau, philosophe généreux, ingénieux, sympathique, il n'a peut être pas porté dans l'examen des questions sociales et politiques de son temps toute la rigidité que ces questions exigent ; mais il a préparé merveilleusement ce que nous avons vu éclater quelques années plus tard, et nous pouvons aussi lui apporter sa portion de gloire. (Ouï! oui!)

Et l'assemblée de 1791! Comment! elle n'est rien, elle n'a rien conçu? Mais sur quoi repose donc aujourd'hui l'état social dans lequel vous vivez? sur quoi repose donc aujourd'hui l'état politique sous lequel vous vivez? N'est-ce pas sur cette belle et magnifique proclamation des droits de 1791 que vous n'avez jamais pu abolir au milieu de toutes les circonstances, si fatales pour la révolution, qui ont éclaté tant de fois et sous des faces si diverses dans le pays que nous habitons? La déclaration de 1791 a proclamé des droits naturels, imprescriptibles, qu'on avait effacés des codes, qu'on avait effacés des lois, mais qu'on avait voulu inutilement proscrire. N'est-ce donc pas à cette proclamation que vous devez la consécration solennelle et de la liberté, et de la sûreté, et de la propriété, et de tous ces biens, droits sacrés, aujourd'hui connus, adoptés, sur lesquels nous n'avons en quelque sorte qu'à porter nos regards pour que nousmêmes nous les définissions?

Mais cela ne suffit pas, citoyens; non, la proclamation de 1791 ne peut pas être suffisante à l'époque où nous vivons* Elle avait été faite dans un temps où les idées politiques et sociales n'étaient pas encore complètement élucidées; sans doute, ceux qui viendront après nous trouveront mieux que nous. La perfectibilité, c'est l'homme ;

la perfectibilité est dans notre nature, dans notre essence. Le mouvement qui nous a été donné, c'est celui qui nous pousse vers elle.. {Bravo! bravo !)

Sans aucun doute, on trouvera dans cinquante ans mieux que nous ne trouvons aujourd'hui; mais c'est pour cela même que nous trouvons aujourd'hui mieux que Ton n'a trouvé il y a cinquante ans.

À. ces grandes époques de rénovation qui sont la gloire des sociétés qu'elles régénèrent, n'est-il donc pas nécessaire de proclamer la situation nouvelle? Ne faut-il pas marquer dans l'histoire nettement l'état nouveau et laisser sur cette mer agitée autant de phares qui éclairent l'avenir. ( Trèsbien! très-bien!)

(Moyens, deux grandes époques dans notre révolution sont aujourd'hui marquées par le temps : 1789 et 1848.

À travers 1789 et 1848, nous avons assisté à des événements terribles ou merveilleux; mais, dans les circonstances décisives, vous avez eu l'approche du peuple, son pouvoir, sa main; c'est en vain qu'on voudrait méconnaître cette incontestable vérité, que 1793, 1830 et 1848 ont fait éclater avec tant d'énergie.

D'autre part, ne vous y trompez pas, citoyens, savez -vous ce qui fait le mal des nations, ce qui excite les révolutions à côté des choses physiques qu'il ne faut pas oublier? C'est le danger de ne pas apprendre suffisamment au peuple ce qui lui est dû et ce qu'il doit lui-même ; c'est le danger de ne pas l'éclairer assez sur ses droits et ses devoirs. Eh bien, une proclamation en tête d'une constitution a pour objet spécial de faire connaître

SUR LE PROJET DE CONSTITUTION i 8 1

au peuple dans quelle situation il se trouve dans le pays.

Entendons-nous bien. Assurément le peuple c'est nous tous; aucun de nous ne veut abandonner ce qui lui appartient dans cette universalité du peuple. Mais ce que nous comprenons ici, sur les bancs où nous sommes assis, il faut le faire comprendre à tous : il y a nécessité dans notre société moderne que chacun ait l'intelligence de ses devoirs et de ses droits. N'est-ce donc pas une grande chose pour le législateur suprême, pour celui qui représente la souveraineté du peuple, d'apprtndre en quelque sorte au peuple lui-même un aperçu des droits qui lui appartiennent et que nul ne peut lui ravir?

Je crois donc, citoyen*, sous ce premier aspect, qu'il y a nécessité de faire un préambule; mais permettez -moi de porter votre attention sur quelques points plus importants encore.

Savez-vous quelles sont parmi nous les constitu lions qui n'ont pas voulu de préambule? Ce son. celles dans lesquelles le pouvoir absolu commen çait à se montrer ou s'est complètement établi.- Depuis Tan 8, vous ne voyez plus de proclamations de droits.

À quelle époque le pouvoir constituant a-t-il voulu ces proclamations?

Pourquoi le pouvoir constituant a-t-il voulu proclamer les droits en 1791 ? Parce qu'il fallait les faire connaître. Pourquoi les réclamons-nous en 1848? Parce qu'il faut les fixer et les déterminer.

Au premier pas de la révolution, proclamation des droits; au dernier jour de la révolution, déclaration des droits.

. Et, remarquez-le, citoyens, c'est une reconnais-

sance des droits indi\iduels que vous faites, c'est le droit de chaque citoyen que vous allez (établir. Mais quel est ce droit? C'est le droH naturel que Dieu a donné à chaque individu pour qu'il agisse lui-même; c'est l'homme, l'individu ayant son existence à lui, son indépendance à lui, son travail à lui. Si l'on ne proclame pas ce droit individuel, Favez-vous ce qu'on oublie? C'est le respect de la société pour l'individualité de l'homme, du citoyen. Non, l'homme n'a plus d'individualité sérieuse quand il n a plus de droits reconnus. Savez vous alors la théorie qui prévaut? C'est que la société est maîtresse des individus, c'est que c'est elle qui agit, qui fait tout, c'est que tout se résume en elle; en d'autres teimes, c'est que l'Etat absorbe le citoyen. Et voyez-vous où vous allez avec l'abolition des droits de l'homme? Yous allez au communisme. {Interruption.. — Bravos. — C'est vrai! cest évident!) Yous allez au communisme que vous redoutez tant! La déclaration du droit individuel, au contraire, en donnant à chacun le droit qui lui appartient, lui donne par cela même son devoir à remplir, lui inspire à la fois l'amour du travail et la dignité de son être. ( Très bien ! très-bien !)

Yo là des véritcs certaines.

Oui, encore une fois, proclamez le droit individuel! Yous donnez à chacun son droit, vous imposez à chacun son devoir. Ne proclamez pas le droit individuel; que le droit individuel soit méconnu, qu'il soit violé, qu'il périsse, vous entrez dans la voie que vous redout z le plus; vous rendez la société seule maîtnsse; la dignité de l'homme n'est plus rien par elle-même ; il faut qu'il rentre sans cesse dans le lit que lui a fait la

société; et dès ce moment vous avez, n'en doutez pas, toute la force du communisme, ce remplacement de toute la grandeur de l'individualisme. ( Très-bien I très bien !)

Voilà, citoyens, les réflexions générales qui peuvent répondre à des réflexions générales d'une autre espèce, ingénieusement présentées hier par un orateur. Mais si vous arrivez à l'examen luimême des choses, est-ce que vous ne comprenez pas combien il est nécessaire, dans le temps où nous vivons surtout, de mettre sous les yeux du peuple son code, sa loi, son évangile politique, ce que vous avez justement appelé son dogme politique? Oui, son dogme politique, car il y a pour les républiques un dogme politique, comme il y a pour tous les hommes un dogme religieux.

Oui ! notre dogme politique à nous, c'est la liberté, l'égalité, la fraternité, la plus pure, la plus magnifique de tou es les religions politiques. [Ap* plaudissements. ) C'est avec raison encore qu'on ajoute, comme symbole ou comme complément nécessaire, la propriété, la famille, le travail. Eh bien, apprenez donc à chacun, à tous les hommes qui sont réunis dans votre société française, apprenez leur ce que c'est que la liberté, ce que c'est que l'égalité, ce que c'est que la fraternité; apprenez-leur ce que c'est que la propriété, la famille, le travai'; et quand on le saura bien, quand vous l'aurez déclaré d'une manière positive, et vous le pouvez, soyez -en sûrs, quand un code politique sera mis dans la main de tous, alors vous aurez fait un pas immense vers le calme et la paix des esprits. ( Oui oui! — Très-bien!) Chacun, comprenant son droit, comprendra son devoir.

Voilà, citoyens, la grande tâche que vous devez

accomolir et qu'on prétend ra\ïr à votre patriotisme. {Non! non!) Accomplissez-la grandement, avec courage, comme il convient à la Constituante après la révolution de Février.

Citoyens, les constitutions ne se font pas san* de graves motifs; l'idée de faire une constitut'on ne se présente pas à l'esprit des peuples, des grandes assemblées, sans les raisons les plus décisives. Les constitutions se font au moment de ces grandes crises politiques qui appellent une société à se retourner sur elle-même, à voir d'où elle est partie, et à voir où elle est arrivée.

Pensez -vous donc qu'après avoir franchi un abîme on veuille n'embrasser qu'une ombre? (Non! non!) La révolution de Février veut son droit, sa consécration. {Applaudissements . — Oui! oui! — Longue interruption.)

Quelques voix. Elle a la République !

le citoyen crémieux. Est-ce qu'on croit, par hasard, que la révolution de Février n'est qu'un acaccident, qu'elle ne doit rien produire dans nos destinées et dans les destinées du monde? Est-ce que la constitution que nous allons faire va simplement se borner à quelques articles nouveaux que nous ajouterons sur un parchemin, et qui iront s'enfouir avec tant d'autres? S'il en est ainsi, que faisons -nous dans cette assemblée? Travaiikmsnous pour huit jour?, ou travaillons-nous pour l'avenir? travaillons-nous pour une satisfaction d'amour-propre, ou pour une satisfaction populaire? travaillons-nous pour nous seuls , ou travaillons-nous pour tous? {Applaudissements.)

Voilà les questions auxquelles il faut répondre,

quand il s'agit de l'examen de cette question : ferons-nous un préambule?

La révolution de Février, pour moi, je le dis en toute conscience, voici comment je l'ai comprise, la voici t^lle qie ma pensée la comprend encore. (Ecoutez! écoutez!)

Elle estv nue h un moment inattendu pour tous, j'en conviens; mais en même temps qu'elle arrivait inattendue, elle avait été préparée de longue main par tout ce qui s'était passé depuis de longues années. Jetez un coup d'œii sur les années qui ont précédé la révolution de Février; rappel zvous tout ce qui s'était usé, depuis 1791 , d'assemblées populaires, de pouvoirs despotiques, de grandeurs, de gloire, de ruse et de corruption. Ah! quand on a parcouru le souvenir de cette histoire de soixante années, comment se demander encore si le jour n'était, pas venu de proclamer cette République éternelle qui doit enfin donner à tous les droits, protection, sûreté, garantie^ qui doit donner à tous la possibilité de vivre dans la société, qui nPILt une société que lorsque tous ceux qui lui appartiennent vivent et se maintiennent sur le lieu que le créateur leur a assigné. (Très bien!)

Si nous n'entendons pas ainsi la Révolution, je n'y ai pas participé, je ne la reconnais pas, je ne sais ce qu'elle est ; je n'en veux pa?, ce n'est pas la mienne. (Bravos sur plusieurs bancs.) Mais si, nous l'entendons ainsi, j'en veux ma parf, comme vous en voudrez la vôtre. (Très-bien!)

Citoyens, la révolution de Février est venue après dix-huit ans d'une véritable surprise, d'un véritable dol fait aux institutions démocratiques. Nous avions proclamé, en 1830, la royauté d'un homme

48t) DISCOURS

pris à côté de celui qui avait été mi vergé pour avoir violé la loi et la constitution. '

Nous avions cru, dès ce moment (c'était chez nous une foi entière) que la liberté serait respectée, et que la souveraineté du peuple, alors proclamée comme le dogme sur lequel reposait la charte de 1830, serait à toujours respectée aussi; mais, citoyens, ne l'oubliez pas, que ce souvenir vous reste au moment du vote, une discussion très-vive s'éleva dans le sein de l'Assemblée, pour savoir si les mots de souveraineté du peuple seraient insérés dans le préambule de la constitution. Savez-vous ce qu'on répondit? Ce qu'on vous répond en ce moment : 11 ne faut pas déclarer, dans un préambule, la souveraineté du peuple, parce que ces mots: souveraineté du peuple, sont difficiles à comprendre, sont difficiles à bien saisir (Très-bien! très- bien!)] et d'ailleurs, comment le nier ? On déclare daos le préambule que le trône est vacant de droit et de fait, et puis, vous avez renvoyé trois rois à la foi?. Ebt-ce que vous n'avez pas établi la souveraineté du peuple? Oui, en fait, nous l'avions établie. Mais voyez, en droit, ce qu'est devenue la souveraineté du peuple. Que d-vint-elle en 1&32, en 1834, en 1835? que deviot-elle surtout dans ces dernières années de honte qui nou's avilissaient, nous la France, nous le peuple français (Applaudissements) oui, qui nous avilissaient aux yeux de l'Europe et qui nous dégradaient à nos propres yeux ! (Approbation. — Longue interruption.)

Qu'était-elle devenue, cete souveraineté? Est-ce qu'on y songeait? Est-ce qu'on savait ce que c'était que le peuple? Youlez-vous que je vous rappelle ce que c'était sous la charle de 1830? C'étaient les

100,000 électeurs aux pieds desquels on se prosternait au moment des élections, et qu'on repoussait ensuite avec dédain, comme tout le reste du peuple, quand on n'avait plus besoin d'eux, On revenait à eux au moment décisif, et alors quelle conduite tenait le Gouvernement fondé sur la souveraineté nationale? Les intérêts moraux, on en faisait litière, mais les intérêts matériels, on les élevait à la hauteur de Dieu. Oui ! on les adorait, et pour eux, il n'était pas de bassesse qu'on n'ait faite, point d'abjection qu'on n'ait réclamée. (Vive agitation. — On applaudit à gauche.)

Que faisait le peuple pendant ce temps? Le peuple honnête, généreux, le peuple courbait la tête, mais il attendait le jour où il devait la relever ; car Dieu lui a donné comme à nous un regard pour mesurer le ciel. (Bravo! bravo!)

Le peuple s'est levé ; la révolution s'est accomplie, et croyez-vous que, quand elle a été ainsi faite, ceux qui se sont momentanément trouvés à sa tête n'ont pas dû se demander quelle était la portée de cette révolution? (Ecoutez! écoutez!)

Est-ce que, par hasard, vous pensez que nous nous sommes dit tout simplement : Louis-Phiiippe n'y est plus ni sa postérité, et nous allons mettre un président de la République en remplacement?

Il y avait eu deux questions en \ 830 : Fera-t-on une monarchie entourée d'institutions républicaines? Fera-t-on une république entourée d'institutions monarchiques? L'une et l'autre étaient une égale absurdité. (Très-bien!) La monarchie, entourée d'institutions républicaines, c'est la mort de la monarchie. Aussi le fameux programme de l'Hôtel-de-Ville a-t-il été nié immédiatement par son auteur. Il ne s'est pas trouvé deux hommes en

France, je dis pas deax^ parce qu'il me semble, qu'il y en avait un ; [On rit) il ne s'est donc pas trouvé deux hommes en France qui aient déclaré que ce programme avait été convêTîu, arrêté.

Mais que nous importe qu'il y ait un peu de fable dans beaucoup d'histoire? Est-ce qu'il n'est pas vrai qu'en 1830 il y avait des résolutions arrêtées, bien conaues de l'homme que nous mettions à la tête du gouvernement, et qui, sortant des barricades de Juillet, acceptait une couronne, lavée dans le sang généreux du peuple, une couronne qui lui rappelait son devoir de chaque jour? Est-ce que cela n'est pas vrai? {Ouï! oui! de toutes parts.)

Eh bien, voyez le résultat !

Citoyens, ce qu'il nous faut aujourd'hui, c'est une république entourée d'institutions républicaines. {Oui! oui! c'est cela.)

Eh bien, les premières institutions républicaines, c'est une proclamation des droits de chaque citoyen. Entendez-vous, les droits des citoyens; car, encore une fois, si les citoyens n'ont pas de droits, ils ne peuvent pas vivre en société; les droits, c'est l'homme tout entier. 11 faut que chaque citoyen ait la liberté, ilfautTqu'il ait l'égalité, la propriété, le travail, Instruction ; si vous ne leur donnez pas cela, vous ne 'pouvez rien; rien, entendez -vous? {Acclamations à gauche.) Je vous le demande, républicains d'aujourd'hui, républicains de 1848, qu'est-ce donc qu'un homme s'isolant dans notre société, et à qui personne ne tend la main? un homme valide, un homme fort, vigoureux, ayant travaillé toute sa vie, arrivé à lage de cinquante ans, ayant la force pour travailler, et se tournant vainement de tous côtés j>our se procurer du travail? CommentI vous trouvez extraordinaire* corn-

ment ! vous trouvez, pardonnez-moi l'expression, désastreux pour la société de déclarer qu'il y a là un droit pour l'individu ! {Interruption.)

Mon Dieu, écoutez-moi ! J'ai uue propriété ; elle se compose d'une maison et de quelques arpents de terre; je vous demande votre protection pour elle, vous me la donnez; la terre, la maison, les pierres, tout cela obtient votre proteclion ; mais il y a là un homme, votre semblable, votre frère, qui n'a pas de pain, qui n'a pas une parcelle de travail et qui vous dit : J'ai acquitté ma dette de travail envers ma famille, envers l'Etat; aujourd'hui je chôme, protégez-moi, empêchez moi de mourir, car Dieu m'a créé pour vivre, et vous êtes mes frères. Vous lui répondez : Non, tu n'as pas de droits. [Bravos à gauche.)

A droite. Personne ne répond pareille chose ! — Qu'est-ce qui dit cela ?

le citoyen crémieux. Je supplie ceux à qui mes paroles peuvent paraître trop absolues d'attendre que je les continue.

Je sais bien ce qu'on a dit : « Le droit au travail ne doit pas être accordé, mais la société ne refuse pas l'assistance à chacun, et ce qu'on peut demander, c'est l'assistance. »

Ainsi, faites un beau et grand débat sur le point de savoir si vous accorderez le droit à l'assistance à l'homme valide; venez au sein de ce" te assemblée ; nous vous entendrons, quand le moment arrivera, nous vous entendrons soutenir que vous ne pouvez aller auprès de cet homme qui se meurt, et lui donner un secours qui l'empêchera d'expirer, soutenir que ce n'est pas au travail qu'il a droit, que c'est à une simple assistance ; c'est-à-

dire quand on demandera que l'Etat, dans^l'étendue la plus absolue de ses resspurces, vienne audevant de l'homme qui réclame jiu traval, répondez, sinon par le travail, mais l'assistance, c'est-àdire par l'utilité individuelle et publique, mais l'abjection et l'aumône ! (Dénégations.) Osez donc porter ici en parallèle... (Nouvelle interruption.)

le citoyen crémieux. Au nom du ciel, citoyens, il y a place ici pour tous les systèmes, et certes, nous avertis bien vu que les talents ne marquent pas pour soutenir le-; autres. Savez -vous quel est le dogme de la révolution de Février? Savez-vous quelle est pour moi la destinée de cette révolution? C'est d'agrandir le droit individuel des citoyens qui, jusqu'à ce moment, n'ont pas été compris comme faisant partie de ce qu'on appelait le pays légal; c'est d'agrandir le droit individuel des citoyens à ce point que je leur crois le droit à l'instruciion, le droit à l'assistance et le droit au travail. Je crois que la république de Février a voulu ceci : élever les hommes par les deux points qui seuls les rapprochent de Dieu : l'instruction qui élève vers le ciel, le travail qui est la source des vertus démocratiques; car l'homme qui ne sait pas travailler n'a -au fond de la conscience aucun sentiment grand, généreux, n'a et n'inspire aucune sympathie. (Très-bien!)

L'instruction, c'est le besoin de l'âme, qu'il faut élever; le besoin de l'esprit, qu'il faut cultiver; le travail, c'est la destinée de l'homme; c'est pour lui que Dieu a Bit : Ce que tu reçus iileras de fruits sur la terre, tu le recueilb ras dans le labeur. Voilà notre destinée. Cette destinée, est-il permis k une grande république d'y faire manquer l'homme qui

SUR LE PROJET t>E CONSTITUTION \ M

la réclame ? N'êtes-vous donc pas des frères? La République n'est-elle donc pas la providence de tous les citoyens? (Bravos à gauche,)

Et quand vous mettez à côté de cette destination de l'homme ce mot divin et sacré : fraternité, -e*t-C3 que vous aurez tout fait pour votre frère quand vous lui aiiivz donné l'aumône, l'assistance, le secours? Est-ce que vous ne comprenez p:*s que, pour qu'il soit votre frère, il ne faut pas seulement qu'il soit à l'abri des nécflssrés les plus rigoureuses de la vie, il faut qu'il s'élève jusqu'à vous, O, pour l'élever jusqu'à vous, que pouvezvous lui donner? Le travail, qui le distingue, qui le relève lui-même à ses propres yeux. Alors seulement il sera votre égal, alors il sera votre frère. {Très-bien.)

Oui, citoyens, le droit à l'assistance pour Vinfirme, pour le vieillard, pour l'enfant abandonné; le droit au travail réglé par la loi pour le citoyen valide, honnête, sans ressource ; le droit à l'instruction pour tous: voilà, pour moi, ce qu'il faut nécessairement écrire dans le préambule d'une constitution sortie de la révolulun de Février. {Applaudissements.)

Et maintenant, pour terminer la discussion, on vous dit : Les préambules se boni évanouis avec les constitutions qui les suivaient; donc, ces prétendues vérités éternelles que l'on met dans le préambule ne sont des vérités que pour un temps. Et par conséquent le préambule, proclamation de vérités qui doivent être éternelles, manque tout à fait à sa condition, à sa raison d'être.

Citoyen?, c'est là une singulière manière de prendre l'histoire. Qu'était-ce que la constitulioi. de 1791, abstraction faite de ce qu'elle avait de

11)2 Discoims

politique, c'est-à-dire de la forme du gouvernement, qui, certes, ne pouvait pas résister à là révolution de 1793? C'était une déclaration de principes. Est-c^ que, par hasard, cette déclaration de principes s'est évanouie? Est-ce que, depuis 1791, dans tous les temps, sous tous les régimes, nous n'avons pas réclamé partout, dans les assemblées comme devant les tribunaux, l'application de ces principes sacrés qui sont la base de la déclaration de 1791? E-t-ee qu'ils n'ont pas passé dans notre droit public? Est-ce que ce n'est pas à cette déclaration que vous devez ce que vous avez de plus précieux sur la terre : la liberté individuelle, la sécurité, la famille, la propriété? La constitution de 1791 est abolie, mais sa déclaration reste, immorttlle comme les droits dont elle parle. (Très-bien! très-bien!)

Que nous opposez-vous? La constitution de 1793 et la constitution de Tan 3. En vérité, citoyens, il semble, quand nous parlons de 1793 et de l'an 3, que nous en soyons encore à ces. temps et que nous devions être terrifiés de ce qui s'est passé à cette époque. Miis c'est de l'histoire que 1793, et de Thistoire déjà bien. ancienne. (On rit.)

Qui donc, en 1848, voudrait la république de 1793? Est-ce que notre république a autre chose de commun avec cette république de 1793 que la nécessité de faire pour le peuple tout ce qui dépendra de nous, que le saint amour de la patrie qui faisait battre tous les cœurs dans les dangers de la France? Hors de là, nous avons en 1848 d'autres devoirs, parce que nous avons une autre. situation.

On commençait la révolution en 1792 et 1793; tous ces intérêts qui avaient été boyés sous h main du peuple ou sous la déclaration de l'Assemblée nationale, tous ces intérêts s'agitaient, se ré-

criaient, et, disons-le avec conscience, car c'est là une grande vérité, ils se récriaient parce qu'ils avaient été immolés et qu'ils n'avaient p^s voulu l'être. Alors la guerre était entre eux et la République. La République a été terrible. Mais, ne roubliez pas, elle avait à sa porte l'ennemi qui l'envahissait, et, à la te e de ses ennemis, des citoyens conte lesquels elle sévissait. Sans doute la colère agrandit le cercle des victimes que les familles pleurent sur les tombes; que l'histoire nous soit un enseignement : la République renaît pure et glorieuse ; elle saura protéger tous les citoyens ; tous ne doivent plus songer qu'à une chose : faire mieux et avec le même dévouement, [Applaudissements à gauche.)

Au reste, voulez vous une preuve éclatante de la différence des temps? La révolution de 1793 avait inséré dans sa déclaration ces mots : « Celui qui attentera à la souveraineté populaire sera puni de mort. »

La révolution de 1848 abolit la peine de mort; aucun crime politique ne conduira désormais àl'échafaud. {Sensation.) Le Gouvernement provisoire a proclamé le principe devant le peuple en armes; l'Assemblée nationale, à qui nous avons transmis notre vœu, notre pensée, Ta écrit dans sa constitution. Grâces vous soient rendues, citoyens, car c'est de vous que dépendait l'abolition de la peine de mort en matière politique. Nous n'avons pas eu la prétention immense de dire : la peine de mort est abolie en matière politique; nous avions celte pensée au fond du cœur, mais nous n'aurions pas osé la mettre au bout de notre plume; nous voulions en laisser la gloire à l'Assemblée nationale ; nous voulions qu'elle vînt consacrer cette magni-

fique déclaration qui interdit à l'homme, pour des pensées, des faits, des attentats politiques, aujourd'hui vertu et demain cri/ne, de fair°, monter sur l'échafaud, comme un g and coupable, celui qui sera demain appelé triomphateur.

Entre cette déclaration de 1793, qui vo i<ait que celui qui attenterait à h s aiveraineté nationale fût puni de mort, et cette déclaration qui abolit la peine de mort pour les crimes politiques, il y a toute la différence des temps, des circonstances, des moeurs

Au reste, cette déclaration terrible ne fût jamais consacrée, non plus que la constitution elle-même.

La constitution de 1793, à peine promulguée, s'évanouit par une autre déclaration ainsi conçue : c< La constitution ne sera pas mise en vigueur e; le gouvernement est déclaré révolutionnaire jusqu'à la paix; » et vous voulez aller rechercher dans cette constitution, morte en naissant, des principes dont on n'a pas même voulu l'application !

Quant à la constitution de Tan 3, elle était la réaction la plus absolue contre les principes qui avaient dominé jusqu'à es moment. À côté de cette déclaration de Tau 3, qui a vécu pendant ci q ans, vous savez de quelle vie, au milieu des désordres du Directoire, que je ne veux pas qualifier, arrive la constitution de l'an 8 ; et depuis ce moment, plus de déclarations de droits. Le Consulat n'en veut pas, c'est trop républicain; pour l'Empire, c'est, l'œuvre d'idéologues. La Restauration, la quasi -légitimité les repoussent. Voulez-vous donc imiter ces gouvernements anti-républicains, ou revenir avec les modifications, l'extension nécessaire, aux jours de 1791?

Permettez-moi, citoyen?, une dernière réflexion: Est ce que nous avons * eu jusqu'à ce moment

une république organisa ? Est-ce qu'en 1793, quand la constitution était abolie jusqu'à la paix, et quand le gouvernement révolutionnaire existait ^eul, vous pouviez dire qu'on était en république? C'éiait une république de nécessité, une république contre l'étranger ou contre ceux qui auraient voulu être dans le pays, les fauteurs de l'étranger. (Oui! oui!)

L'an 3 était la réaction contre la République, c'était le premier pas fait vers un élément nouveau de pouvoir qu'on ne distinguait alors qu'à l'horizon, mais qui se présentait déjà. La constitution de l'an 8, c'était l'Empire; celle de 1814, c'était la Restauration.

Aujourd'hui, où en sommes-nous? Nous avons tout épuisé.

Vous vous souvenez comment la monarchie de 1789 a fini; l'état révolutionnaire de 1793, vous savez comment il a fini; le Directoire. l'Empire, la Restauration, la quasi-légitimité, tout cela s'est entassé pêie-mèle, autant de ruines les unes sur les autres. (Mouvement.) La gloire même n'a pas sauvé ce qu'il y avait de plus élevé parmi nous : le trône de Napoléon! (Sensation.) Savez-vous pourquoi? C'est que le droit des citoyens était méconnu, c'est que le peuple n'avait plus sa part dans ces gouvernements.

Eh bien, c'est pour le peuple que nous vous demandons une part, une part digne de lui; diteslui ce que vous voulez qu'il soit; dites-lui ses droits imprescriptibles, sacrés, il vous comprendra parfaitement; il sait que, la première, l'Assemblée nationale de 1848 est le produit du suffrage direct et universel.

Citoyens, la République de 1848, que vous allez fonder par une constitution, sera, nous l'espérons,

la république qui, par elle-même, doit survivre à tous les autres gouvernements; ne fût-ce que par ce seul et unique motif (je n'en veux pas d'autre), que nous avons parcouru tous les autres gouvernements et que nous savons ce qu'ils valent.

Certes, si l'on venait dire aujourd'hui, indépendamment de tous les événements qui se sont passés depuis le mois de février, si l'on venait \ous dire aujourd'hui :

Vous avez passé par tous les gouvernements, vous les connaissez tous ; nous sommes en république, la voulez-vous?

PardoD, citoyens, je sais bien que ce n'est pas ici qu'il faut adresser cette question, à vous, constituants républicain?, à vous qui avez accepté ce magnifique mandat avec tant d'acclamations ! Mais, que l'on fasse cette demande à un citoyen quel qu'il soit : quel est donc le gouvernement, le prétendant au trône qu'il préférerait^ la République? {Bravos dans plusieurs parties de la salle.)

Dites, citoyens, dites, sauf la république, quel gouvernemnt voulez-vous? (Longue agitation.) Eh bien donc, la république, c'est la nécessité du moment ; (Mouvements divers. — Interruption) y oui, la république, c'est la nécessité du moment ; je le répète, rendez-la nécessaire pour toujours ; faitesla ce que nous voulons qu'elle soit. Dites au peuple : Tu ne seras plus trompé ; tu ne seras plus joué, c'est pour toi que nous travaillons ; nous t'avons constamment devant les yeux, et pour que tu saches bien que nous respectons tes droits, que nous voulons que tu en jouisses, nous allons les confirmer, nous allons les proclamer en tête de notre constitution. {Applaudissements. — Agitation prolongée.)

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