‹ Liberté!Chapitre 25 sur 34 · LE 7 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE 7 DÉCEMBRE

m. crémieux. Messieurs, j'aurais désiré qu'entrant dans la voie qui me semblait indiquée par les premières paroles qu'a prononcées à cette tribune M. le ministre de l'agriculture et du commerce, l'Assemblée décidât qu'elle renvoyait à la commission qui est chargée d'examiner le projet de loi du ministre l'examen de la proposition qui vous est faite aujourd'hui. Pourquoi avais-je ce désir? Parce qu'il me semblait qu'une question qui agite si profondément l'un et l'autre côté de l'Assemblée méritait au moins un examen plus sérieux que celui qui est fait sur une demande de prise en considé-

ration, après le simple avis de la commission d'initiative parlementaire. Je pensais qu'il y avait nécessité pour nous d'examiner cette question avec détail, et surtout avec les documents qui seront fournis à cette commission dont je viens de parler, c'est-à-dire avec les preuves que nous aurons alors du bon ou du mauvais de l'entreprise qui a été ainsi formée, de l'expérience qui a été ainsi tentée; je pensais, dis-je, qu'il y avait nécessité d'examiner cette question, et que cet examen était le meilleur moyen de mettre d'accord, pour le moment, et ceux qui veulent et ceux qui ne veulent pas, et de nous mettre ensuite en état de bien apprécier ce que nous avions à statuer.

Il m'a semblé que la majorité n'était pas de cet avis, puisqu'elle voulait la continuation de la discussion. Alors j'ai cru que, pour moi, c'était un devoir de monter à cette tribune pour répondre quelques mots seulement à celui des arguments qui paraît avoir le plus touché la majorité de cette assemblée, et je n'en suis pas surpris, car il y a longtemps que cet argument défraye toutes les discussions de ce genre qui se sont produites dans les diverses assemblées. Mais, sans aucune passion, et seulement par le raisonnement lui-même, est-il bien juste, est-il bien acceptable?

On vous dit: On vous demande aujourd'hui d'aider, par votre argent que vous prêtez, des associations ouvrières Que vous prêtiez ou que vous

le donniez, cela revient au même dans une certaine limite...

A droite. Tout à fait ! tout à fait !

m, crêmjeux... Que vous Je prêtiez ou que vous le donniez, je le répète exprès, cela revient au même

dans une certaine limite, quant aux industries particulières contre lesquelles vous allez élever une concurrence, concurrence qui sera assurée par le bienfait de l'Etat, qui cependant doit se répandre sur tous et non pas sur tel de préférence à tel autre ; et, de plus, remarquez bien quelles conséquences: vous prenez dans la main de tous pour donner à quelques-uns; il semble que vous considériez l'Etat comme quelque chose qui ne regarde personne ; mais l'Etat c'est tout le monde !

Un membre à droite. Eh bien, oui !

m. crémieux. Si vous demandez à l'Etat pour les uns et que vous refusiez pour les autres, vous commettez une injustice.

Voix à droite. Mais ce que vous dites là est précisément contraire à la proposition !

m. crémieux. Mon Dieu, je le sais bien : je donne l'argument des contradicteurs ; je tâche de le donner aussi sérieux que possible, et il est sérieux.

Un membre. Il est très-sérieux ! {Bruit.)

m. crémieux. Je tâche de le donner aussi grave que possible ; mais permettez-moi de vous le dire, toujours, dans tous les temps, vous n'avez fait absolument que cela. [Mouvement à droite.)

Voix à gauche. C'est évident !

m. crémieux. Veuillez, je vous prie, m'écouter avec un peu de silence ; l'argument est difficile, permettez-moi de le suivre. [Parlez! parlez!)

Vos lois prohibitives, vos lois de douanes, vos lois de primes, ne sont pas, permettez moi de le dire, c'est une vérité, ne sont pas autre chose, et

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vous allez le voir, que des faveurs pour lés uns, avec l'argent pris dans la poche des autres.

m. combarel de leyval. Mais non ! mais non ! Je demande la parole.

m. cordier (du calvados). C'est dans l'intérêt général ! c'est la protection du travail national tout entier !

m. crémieux. J'entends à côté de moi cette objection : c'est dans l'intérêt général. Je ne vous dis pas que ce n'est pas dans l'intérêt général ; mais laissez-moi suivre mon argument ; j'y arriverai, à votre intérêt général ; je veux d'abord prouver que, dans toutes les lois dont je viens de parler, vous prenez à la main droite pour donner à la main gauche, ou vous prenez à la main gauche pour donner à la main droite.

Voyons si j'ai tort. ,

Voilà une usine qui produit n importe quelle matière, du fer, par exemple ; vous pourriez avoir le fer (je prends un chiffre au hasard) vous pourriez avoir le fer à 8 fr. en le faisant venir de l'étranger; vous le^payerez 16 fr. en le prenant chez vous. Qu'est-ce que vous allez faire pour favoriser l'industrie du'fer qui est là, chez vous ? vous allez frapper d'un droit de 8 fr. l'industrie de fer chez le voisin; c'est-à-dire l'apport du fer de la part du voisin. Que va-t-il en résulter? Je ne parle pas encore de l'intérêt général ; je l'admets pour le moment; nous l'examinerons après.

Celui à qui appartient l'usine et qui, lui, produit à raison de 8 fr., ne trouvant pas à vendre „ ce fer à raison de 8 fr.> trouvera à le vendre à raison de 16 fr,, quand le droit imposé au fer

SUR LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES 2fi9

étranger sera de 8 fr. Il en résultera donc qu'il vendra au prix de 16 fr......

Une voix à droite. C'est l'ouvrier qui profite !

m. crémietjx. Permettez, je répondrai pour l'ouvrier; j'ai de la peine à développer cet argument, et je ne puis pas aller plus vite. {Parlez! parlez!)

Je vous dis ceci : les 8 fr. de droit feront vendre le fer 16 fr. à l'usine qui le produit. Qui va payer ces 16 fr.? C'est le consommateur. Supposez pour le moment que le consommateur eût pu avoir à 8 fr. le fer qu'il va payer 16, qu'en seraitil résulté? C'est qu'il n'aurait pas sorti de sa poche 8 fr. qui en sortent, qu'il n'aurait payé que 8 fr. au lieu de 16. Ces 8 fr., que vont-ils devenir? Ils vont entrer nécessairement entre les mains de celui qui produit. Où peut être l'avantage?... {Interruption à droite.)

Permettez, j'entre dans votre sens. L'avantage pour vous, c'est dans cette idée que, si l'on peut faire payer le fer 16 fr. au lieu de 8, vous développez ainsi l'industrie du fer dans votre pays, et alors vous dites : « L'industrie du fer y gagne, l'intérêt général s'y trouve, et, par conséquent, je dois frapper le fer étranger d'un impôt de 8 fr., par la raison que si je ne Je faisais pas, l'industrie du fer pourrait être éteinte. N'est-ce pas là votre idée? Voilà une vérité certaine.

Attendez, en voici une autre : Je produis du drap; le drap que je produis est moios cher que le drap produit à l'étranger, mais il né se vend pas dans l'intérieur comme il pourrait se vendre; je viens vous demander une prime pour faire sortir ition drap; vous me l'accordez* Qu'est-ce que vous faites? Vous me faites vendre mon drap à un bon

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prix, c'est vrai; mais qu'est-ce qui va payer la prime? C'est la main gauche qui va la donner à la main droite. (Mouvements divers.)

Une voix. Et la restitution des droits d'entrée, et les drawbacks !

m. crémieux. J'y viendrai, messieurs. Quand on a à lutter contre ce qui est établi depuis des siècles, il est évident qu'on doit exciter beaucoup de réclamations ; cela va sans dire. Eh bien, vous les soutenez, ces primes, cependant, et vous déclarez que c'est dans l'intérêt général; et remarquez que je ne le conteste pas. Pourquoi? Pour la dernière partie de mon argument; mais, avant d'y arriver, laissez-moi vous citer encore un fait.

Des associations considérables se sont établies depuis quelques années. J'entendais tout à l'heure Mo Desjobert dire : Jamais je n'ai donné un sou à ces associations; et je lui disais qu'il avait raison, mais que les majorités votaient l'argent. Moi, j'ai voté jusqu'à l'époque de 1843, jusqu'à l'époque où j'ai connu tout ce qui se passait relativement aux chemins de fer; mais, dès 1844, je suis monté à la tribune de l'autre Chambre, et je n'ai pas cessé, depuis cette époque, de faire ce que j'ai cru une guerre utile au pays contre toutes ces entreprises dont vous avez vu l'importance à la révolution de Février, et le gage qu'elles donnaient à leurs créanciers.

Eh bien, dans cette situation, qu'avez-vous fait?

Messieurs, ce sont ici les associations; j'entre bien plus au cœur de la question qui vous occupe. Mas qu'est-ce que c'est, que ces associations? G étaient des associations d'hommes importants qui venaient demander de l'argent h l'Etat, et qui vous

disaient : Nous ne pourrons rien faire si vous ne nous aidez pas. Et vous avez répondu à ces associations : Je vous comblerai, car remarquez bien, messieurs, FEtat leur a répondu : Je vous comblerai, et si la Chambre des députés ne les a pas comblées, si la Chambre des pairs a adopté plus tard les piojets de Ja Chambre des députés, veuillez rappeler dans vos souvenirs quelle lutte immense il a fallu soutenir, pendant plusieurs années, pour arriver à faire tomber, l'une après l'autre, les conditions les plus folles qui avaient été présentées par le gouvernement dans l'intérêt de ces compagnies*.

Eh bien, oui, nous sommes parvenus à faire abattre une partie de ces conditions ; mais ce n'est pas l'E'at qui a proposé en dernier lieu, c'est l'Etat qui avait proposé en premier lieu , et c'est 1% Ctnmbre qui, peu à peu, est parvenue à faire tomber, là où vous les avez vues, les conditions premières, qui étaient effrayantes pour ie pays. (Mouvements en sens divers.)

Permettez, j'ai tort; car ce que vous proposez aujourd'hui est bien autrement considérable que ce que vous aviez proposé auparavant. Et qu'est-ce que vous avez produit avec cela? Le plus épouvantable abus, le plus épouvantable scandale de l'agiotage ; et quand une secousse est arrivée, ces hommes, qui semblaient tenir dans leurs mains la fortune de PEtai, n'ont plus eu la moindre force pour la soutenir, et ceux qui se croyaient riches la veille ont été anéantis le lendemain. Qu'importe? vous allez ouvrir de nouvelles sources à l'agiotage ; on s'y précipitera encore avec fureur. Nous perdrons nos paroles ici , comme nous les avons longtemps perdues devant l'autre Chambre ; mais un jour

viendra où, ic« comme ailleurs, on rendra justice à nos efforts patriotiques. {Applaudissements à gauche. — Mire à droite.)

Gela est très-naturel, de rire d'un côté du trèsbien de l'autre. Je marche au milieu de la satisfaction des uns et au milieu du peu de satisfaction des autres. C'est là le rôle de l'orateur qui se croit dans le vrai, et qui le soutient.

Qu'est-ce que nous vous disons? Nous vous disons ceci : Quand, dans un intérêt public, vous avez voulu soutenir...

Voix à droite. Sous la monarchie.

m. crémieux. Ce mot de monarchie me frappe; sous la monarchie, ce devait être chose plus facile qu'aujourd'hui. La raison en est toute simple: il ne faut pas en vouloir à la monarchie , c'est son affaire, les privilèges entrent naturellement dans la monarchie.

Eh bien, vous vouliez, pardon, on voulait privilégier les grands propriétaires d'usines, et on leur donnait ou des primes ou des droits considérables; on voulait privilégier les grandes associations, et on leur donnait des sommes énormes ou des avantages considérables.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui se passe? Nous sommes en république..... c'est-à-dire qu'on a proclamé la République. {Mouvements divers.)

Un membre à droite. C'est vous qui l'avez pro« clamée. Vous pouvez vous en donner les gants.

m. crémieux. On me fait remarquer que je l'ai proclamée. Le mot était bon avant le 4 mai; seulement il m'amène à cette réponse : J'aurais voulu voir celui qui m'interrompt à ma place à l'hôtel

de ville le 24 et le 25 février. {Interruptions diverses.)

Un membre à droite. Pourquoi y alliez-vous? Etait-ce par peur?

m. crémieux. Je poursuis.

La République a été proclamée par l'Assemblée constituante, qui, elle-même, remarquez-le bien, a ordonné, par un décret, qu'une somme de trois millions serait affectée à une expérience à faire sur des sociétés ouvrières. Qu'est-ce que nous nous sommes dit, nous qui croyons que nous sommes en république? Nous nous sommes dit ceci : Il y avait des privilégiés pour la monarchie; eh bien! peut-il y en avoir pour la République? Entendonsnous; des privilégiés, non ; mais des hommes qui ne tendent pas m vain à la République la main pour se soutenir, au lieu d'ouvrir les caisses pour y recevoir l'argent de l'Etat.

Vous avez voté le droit à l'assistance ; {Dénégations à droite.) je sais bien que la loi n'est pas encore votée; je m'entends bien, le droit à l'assistance; {Nouvelles dénégations à droite.) je vous demande pardon, le devoir du travail, le droit à 1 assistance.

Un membre à droite. Non ! lisez l'art. 13. jà

m. crémieux. Messieurs, les interruptions dans le moment actuel, sans m'écarter de mon but, ne me font pas une grande peine. Si je me trompe, j'en demande pardon aux honorables interrupteurs. J'avais cru qu'il y avait le droit à l'assistance, que l'Etat devait l'assistance comme il devait le travail, ce qui ne veut pas dire que j'ai droit à l'assistance et au travail. (Mouvements en sens divers.)

L'Etat doit l'assistance aux citoyens nécessiteux : c'est textuel, et il doit le travail/dans la mesure rie sa puissance, à ceux qui peuvent travailler.

E-t-ce que nous demandons un milliard? De quoi s'agit-il ici ? Voici ce que nous disons : Nous voulons former des associations, et nous croyons que les associations sont dans l'intérêt général du pays.

Vous avez cru, vous, que les primes, que les droits, que les avantages donnés aux grandes compagnies étaient dans l'intérêt général du pays. Vous leur avez accordé ces avantages, vous leur avez donné cet argent. Eh bien, nous venons vous dire ce que nous croyons un avantage pour le pays, ce qui pourrait avoir des conséquences très-bonnes dans l'intérêt des ouvriers, et par conséquent dans le nôtre. Nous vous demandons d'autoriser le ministre à trouver, quand il le jugera convenable, une somme de trois millions, laquelle sera distribuée, à titre de prime à rendre, à ceux qui, ne pouvant pas travailler par eux-mêmes, et désirant travailler et opposer l'association à de terribles concurrences, viendront demander à l'Etat de les aider.

Voilà ce que, nous vous demandons, et nous vous disons, par la même raison, que vous avez donné à de grandes industries, à de grandes associations que vous avez déclarées d'intérêt général, des sommes considérables qui sont restées dans leurs caisses; nous vous demandons aussi pour de petites associations qui se forment dans un intérêt général, dans un intérêt d'avenir, de prendre en considération une proposition qui vous réclame trois millions.

Maintenant, que vous étendiez ce que vous appe-

lez le principe de la loi, ce n'est pas là la question pour nous. Vous avez en ce moment une proposition nette et précise qui vous demande cette somme de 3 millions pour continuer une expérience.

M. le ministre vous disait tout à l'heure qu'il donnerait des renseignements à la commission que vous avez chargée d'examiner son projet pour les 3 millions du passé. Eh bien, je demande s'il ne serait pas facile, simple, naturel, dans une pareille question, de prouver tout le plaisir qu'on éprouve à rechercher une solution en faveur des ouvriers, en renvoyant à cette commission l'examen de la proposition qui nous est faite, pour que nous ayons tous les documents et que nous puissions discuter cette question ; car, remarquez-le bien, il s'agit tout simplement de savoir si on prendra cette proposition en considération, afin qu'en ne discute pas la question la plus vive, la plus large, sans que nous ayons pu nous procurer et porter à la tribune les calculs sur lesquels on aurait établi le droit.

Eh bien, dès qu'il ne s'agit que d'une prise en considération, c'est-à-dire d'un acte qui ne vous engage qu'en ce sens que vous aurez à discuter la question profondément, y a- t-il difficulté à accorder à ceux qui vous la réclament, au nom des ouvriers, et dans la pensée d'un intérêt général, de leur prouver qu'ils se trompent, par des documents, par une discussion sérieuse, et nou par une discussion brusquement apparue au hasard, dans cette assemblée, qui ne s'attendait, ni à droite, ni à gauche, qu'il y aurait une discussion telle que celle qui nous préoccupe.

Aiflsi la proposition qui a été faite et qui a passé

27b DISCOURS SUR LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES

sous vos yeux sera-t-elle ou non prise en considération ? voilà ce que vous avez à dire. Je vous demande, en la prenant en considération, de décider qu'au lieu d'être renvoyée à une commission spéciale elle soit renvoyée à la commission déjà chargée de l'examen du projet de M. le ministre, dont celui-ci me paraît être la conséquence, et je crois que vous aurez donné ainsi une satisfaction qui prouvera de votre bonne volonté, sauf à discuter plus tard sur le fond du débat.

Voilà ce que je vous demande. (Aux voix! aux voix /)

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