POUVOIR CIVIL, AUTORITÉ POLITIQUE
d'empoisonner les vieilles mœurs de notre peuple par le mélange de Tesprit du paganisme.
Nous vivons à une époque de fabrication , et TEtat moderne est devenu un véritable atelier de législation. Les lois sont coulées au moule ; des chambres innombrables, constituées en permanence , confectionnent sans relâche de nouvelles lois , et plusieurs journaux ne font guère autre chose que publier de nouvelles ordonnances. Les membres de nos chambres modernes croient que là est leur véritable mission , et que plus ils font de nouvelles lois, plus ils contribuent à la félicité du genre humain. Ils se proclament avec une complaisance inefifable les ouvriers de celte manufacture législative.
Pour l'esprit moderne, l'idéal du progrès, de la civilisation et de la science , serait d'avoir chaque année de nouvelles majorités dans les chambres, de nouveaux ministres, de nouveaux fonctionnaires, de nouvelles lois en tout et pour tout. Comprend-on combien un tel état de choses aifaiblit le respect de la loi, et faut-il s'étonner que la majeure partie du peuple soit complètement étrangère à la connaissance des lois, c'est-àdire à ce qui constitue le droit en vigueur. Ces sortes de notions sont devenues le privilège d'une caste, les juges et les avocats, qui s'en occupent pendant une vie entière. Quiconque n'est pas en mesure d'achever ses études, de fréquenter les universités, de fouiller pendant de longues années les recueils de lois et d'ordonnances, de se tenir au courant de toutes les sentences, souvent contradictoires, prononcées par les tribunaux suprêmes, doit absolument renoncer à
porter un jugement personnel sur ce qui fait loi dans son pays.
Parmi les milliers d^habitants que compte TÂllemagne» il en est à peine un seul qui possède des notions un peu complètes sur les lois qui le régissent. En présence d'une question de droit, ils sont à peu près tous dans la situation d'un homme qui voyagerait en un pays dont il ignorerait la langue. Si la nécessité les force à se choisir un guide, ils apprennent alors , dans les longs détours et les fatigantes péripéties de leurs procès, ce qu'ils doivent penser de Tétat de leurs affaires. De là vient aussi cette grande incertitude qui règne dans les matières du droit. Il n'est point de procès dont on puisse présager le dénoùment avec quelque assurance, et où le peuple n'éprouve pas un sentiment analogue à celui d'un joueur qui attend la fin d'un jeu de hasard. C'est là ce qui explique l'importance extraordinaire que les parties attachent au choix d'un avocat habile : donnant ainsi à entendre qu'elles attribuent moins le succès à la justice de leur cause qu'à la faconde d'un orateur. Si le droit disparaît de plus en plus de la conscience du peuple, si on ne le considère plus comme une affieiire qui intéresse la conscience et la moralité, si l'on ne regarde plus comme juste que ce que l'on gagne devant les tribunaux , quelles que soient d'ailleurs les réclamations de la conscience individuelle, c'est à ce déplorable état de choses qu'il en faut attribuer la cause. Ainsi s'émousse et s'éteint le sentiment de la justice, qui est cependant une des colonnes de Tordre social. Combien il y aurait à faire pour simplifier les lois et mettre un terme à toutes les équivoques I