LETTRE DE FÉNELON SUR L'ABSOLUTISME
VOUS êtes trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous.
» Vous demanderez peut-être, Sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire.
» Le voici :
y> Ils doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, si vous ne voulez qu'il vous humilie; qu'il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole ; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs; qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'Etat, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux , dans vos malheurs , que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé, et qu'il vous contraigne de faire des restitutions essentielles à votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire dans un état paisible et triomphant ?
» La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d'être contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous. »
EÊktm de l'absolntlsme et de la eentrellsatlon.
Ces effets sont à peu près tous indiqués dans la lettre de Féaelon que nous venons de rapporter, et depuis lors ils se sont manifestés partout dans une pleine mesare. Le grand saint Thomas les avait déjà signalés quatre siècles auparavant en parlant de l'absolutisme païen, dont le principal caractère était, selon lui, « de produire des âmes basses et pusillanimes, incapables de toute œuvre virile et généreuse*.» Toutefois, comme on n en a pas encore apprécié toute l'influence et la perversité, on nous pardonnera d'en faire ici une courte énumération.
Premièrement, la centralisation absolutiste enlève à la majeure partie de la population toute intelligence des affaires et des intérêts publics. L'autonomie est pour toutes les classes de la société une école où elles se for-
* la servilem dégénérant animutn, et pusillanimes fiant ad omne Tirile opas et strenaum. De Regim. princip,, lib. l, cap. m.
ment à la vie civile et politique. Si elle entraîne çà et là des inconvénients que prévient la centralisation , les écarts mêmes fournissent souvent Toccasion d'abandonner des vues erronées et de faire de salutaires expériences. Là où manque cette école de la vie, il ne peut y avoir que des idées souverainement fausses, et la haute appréciation des aflEaires est livrée en proie aux ignorants et aux inexpérimentés. Aujourd'hui, les conséquences de cette centralisation sont ressenties au suprême degré. Les grands écrivains de la presse périodique sont des hommes de parti qui traitent toutes les questions au point de vue de leur coterie et demeurent complètement étrangers à la pratique de la vie. La même réflexion s'applique à nos assemblées politiques, où Ton ne voit guère parsdtre que des hommes vivant eux-mêmes sous l'empire des idées que la presse et les assemblées s'efforcent d'accréditer. De là ce bavardage superficiel dont le monde est véritablement inondé.
Deuxièmement, la centralisation absolutiste étouffe les vertus civiles qui sont l'omement de la vie publique, mais surtout ces grands et généreux dévouements dont les époques précédentes nous offrent tant d'exemples. Une conséquence naturelle de l'autonomie est que, dans toutes les sphères de la vie publique, un grand nombre de places deviennent des postes d'honneur, et que, dans tous les rangs de la société, les meilleurs esprits trouvent l'occasion de faire quelque sacrifice à la chose publique.
Tout acte inspiré par un sacrifice volontaire ajoute à la valeur de l'homme. La centralisation, au contraire, a pour conséquence que toutes les affaires sont admi-
nistrées par des fonctionnaires salariés. Or, si honorable que soit la condition des fonctionnaires, il arrive infailliblement qu*un grand nombre de places sont occupées par des hommes qui ne servent que par intérêt, et non par dévouement au bien général.
Troisièmement, la centralisation ravit à la classe du peuple attachée aux travaux matériels toute occasion de s'occuper d'intérêts supérieurs, et favorise ainsi les sentiments vulgaires, la poursuite immodérée des jouissances et du lucre. La participation aux affaires de la vie publique est, avec la religion , un puissant moyen d'arracher l'homme aux choses futiles, basses, matérielles, et de lui inspirer des goûts plus élevés.
Quatrièmement, la centralisation détruit ces innombrables organisations au moyen desquelles les hommes se réunissent et s'associent pour concerter et administrer leurs affaires ; elle jette l'individu dans l'isolement et prépare ainsi les plus grandes commotions sociales.
«Comment se fait-il, dit un orateur français, que nos pères aient fait tant d'efforts, tant de sacrifices pour établir l'égalité parmi nous , dans l'espoir, qui paraissait d'ailleurs raisonnable, d'arriver par l'égalité à la fraternité, et que ce soit précisément sous ce régime égalitaire qu'aient éclaté les haines les plus furieuses de classe contre classe? » A cette question, M. Odilon- Barrot, lui-même un vieux libéral, n'hésite pas à répandre : «c C'est parce que toute notre société est individualisée, et que l'Etat y est seul fort et vivant. La cause du mal, qu'on ne la cherche pas ailleurs que dans cet excès de centralisation... Il s'agit de rétablir dans la formule de 1789 le mot de liberté qui en a été re-
tranché, et sans leqael les deux autres termes d'égalité et de fraternité sont des contre-sens. » Plus loin, le même écrivain dit en parlant de Paris : « G*est une vaste fourmillière qui travaille, consomme, s*amuse, sans aucun lien commun. On habite le même quartier, la même maison, et l'on n'a aucun rapport; on se rencontre, on ne se connaît pas; rien qui réunisse, point d'institutions municipales... On Ta dit avec vérité, c'est un amas de pous3ière qui , lorsqu'il est soulevé par la tempête, ne peut être dirigé ni contenu ; il renverse tout et n'a plus d'autre loi que le hasarda »
Cinquièmement, voilà pourquoi la centralisation est une des principales causes de révolution. Comme les Français ont fait là-dessus de nombreuses expériences, écoutons encore ces remarquables paroles de l'auteur que nous avons cité : a Ceux qui nous disent que nous sommes révolutionnaires par légèreté et par tempérament , font eux-mêmes preuve de plus de légèreté que de science et d'observation. Il y a une date, en e£Fet, qui suffirait à elle seule pour les réfuter : c'est celle de 1789. Avant cette époque, nous avions traversé plus de huit siècles sans révolutions; est-ce que nous étions, par hasard , plus sérieux, plus constants, moins légers, enfin, que nous ne le sommes aujourd'hui? Je crois, au contraire , que si notre caractère s'est modifié depuis cette époque , c'est en ce sens que nous sommes devenus, en passant à travers tant de graves et tristes épreuves, un peu moins légers, et surtout beaucoup moins gais que nos pères ne l'étaient sous l'ancien ré-
^ De la Centralisation et de ses effets. Paris, 1861.
gime... L'explication en est bien plutôt dans le vice de notre organisation politique et sociale ; elle est dans la trop forte concentration et désagrégation de la société , dans la rupture de tout équilibre entre la puissance de l'Etat et les forces individuelles, dans la centralisation enfin. y>
L'auteur allègue ensuite et développe les trois raisons pour lesquelles la centralisation aboutit nécessairement à la révolution. La première est l'excès de responsabilité qu'elle fait peser sur les gouvernements, l'esprit de dénigrement et d'hostilité qu'elle entretient chez les peuples. La seconde est l'énorme disproportion qu'elle produit entre la capitale et les provinces ; la troisième, enfin , est l'obstacle qu'elle oppose à toute réforme ^. Laissons l'auteur s'exprimer lui-même sur le premier point.
a n y a en politique une règle invariable : c'est que pouvoir et responsabilité sont choses corrélatives et indivisibles. Vous ne pouvez créer une attribution sans qu'elle soit à l'instant même, et par la force des choses, accompagnée d'une responsabilité quelconque, légale ou morale. Accroître outre mesure les attributions du pouvoir central, c'est donc accroître outre mesure cette responsabilité.
D D'un autre côté, dépouiller l'individu de toute participation aux afifaires communes, c'est non-seulement le décharger de toute responsabilité , mais lui en faire perdre jusqu'à la conscience. C'est le porter invinciblement à s'en prendre à son gouvernement de tout ce qui
^ M. Odilon-Barrot oublie la raison principale, Tesprit d'irréligion, qui naît aussi en grande partie de Tabsolutisme politique.
peut lui causer quelque dommage , ou même de ce qui peut contrarier ses désirs.
r> C'est de cet excès de responsabilité pour TEtat, d'une part, et de cette absence de toute responsabilité pour rindividu, de Tautre, que sont nées toutes nos révolutions. »
Mais c^est surtout dans le gouvernement parlementaire que la centralisation fait sentir ses funestes effets. Ecoutons encore sur ce sujet la même autorité :
« Le pouvoir, armé de toutes les forces de sa centralisation, pèse sur l'assemblée, dont il lui faut conquérir la majorité à tout prix. Cette centralisation devient alors le grand instrument du gouvernement ; elle sert à pervertir le jeu des institutions, et elle se pervertit ellemême à cet usage. L'administration cesse d'être. le moyen de distribuer avec justice et discernement les ressources de l'Etat ; elle est exclusivement consacrée à conquérir et à conserver une majorité dans le parlement. Tous les intérêts sont subordonnés à celui-là ; et comme le pouvoir, dans cette lutte d'influences, est armé de toutes pièces et qu'il a affaire à des individualités impuissantes, isolées, qui ne se rattachent à rien et dépendent d'une opinion elle-même travaillée par les influences centralisatrices, la victoire ne saurait être longtemps douteuse. »
Nous n'avons pas besoin de rien ajouter à cette énumération des funestes effets de la centralisation dans les gouvernements représentatifs. Les Etats modernes n'en offrent que de trop fréquents exemples. Un pouvoir tout-puissant, soutenu par un parti politique, armé d'une multitude innombrable d'instruments et
recourant souvent à des moyens injustes , voilà ce qui forme les chambres, et les chambres ainsi constituées ne font qu'accroître l'omnipotence de l'Etat. C'est là pourtant ce qu'on appelle une représentation populaire ! Ces fâcheux effets de la centralisation se font sentir dans tous les Etats de l'Europe dans la mesure où elle 7 est appliquée. Mais ces résultats seraient bien plus funestes encore si, comme il y aspire de toutes ses forces, ainsi que nous l'avons vu, le faux libéralisme parvenait à enlever à l'Eglise toute indépendance et à l'asservir au pouvoir temporel. Puisse donc la presse catholique ne 3e lasser jamais de lancer la pierre au front de ce nouveau Goliath !
deux eamiM de Ut palltiqve contemparaine.
Nous pouvons maintenant préciser avec exactitude les deux grands principes contradictoires qui inspirent et dirigent les deux partis politiques du temps présent.
Quand on veut établir une distinction entre les partis politiques y c*est sur les principes plutôt que sur les formes extérieures qu*il faut porter son attention. C'est là ce que Ton oublie trop souvent de nos jours , où un grand nombre d'esprits superGciels apprécient leurs idées politiques d'après des formules et des mots dont ils n'ont jamais approfondi le sens.
Le devoir de tout homme qui est appelé à exercer une mission publique, le devoir de la presse catholique surtout, est de se faire une idée nette des principes qui sont en jeu dans la vie politique des peuples modernes.
Les termes de « conservateur x> et de k libéral , » si fréquemment employés , nous paraissent surtout telle-