LA LIBERTÉ MORALE
quellè l'homme se constitue pour ainsi dire juge de luimême et du monde entier, et remplit, mais d'une façon incomparablement plus haute et plus générale, le même office que les tribunaux humains dans une sphère plus restreinte, l'Eglise lui attribue une telle indépendance, qu'elle intime à l'enfant lui-même ce précepte divin : Tout ce que vous faites contre votre conscience, qu'il vienne du dehors ou d'ailleurs, est un péché, et vous devez être prêt à mourir plutôt que d'agir jamais contre ses inspirations.
L'Eglise reconnaît sans doute qu'il peut y avoir une conscience erronée ; elle a soin surtout de nous rappeler les conséquences fâcheuses qu'entraîne une erreur coupable de la conscience, et le compte terrible que Dieu fera rendre à l'homme lorsqu'il évoquera à son tribunal éternel les actes du tribunal humain, et les jugera selon les lois de son inviolable justice.
Liberté de eonvietion.
L'Eglise ne se borne pas à reconnaître la liberté morale et à enseigner que « tout ce qui est contraire à la conscience est un péché ; » elle admet aussi la liberté rationnelle, et proclame avec saint Paul que l'obéissance de la foi doit être conforme à la raison, rationabile obsequium. Cette nouvelle liberté de l'esprit humain occupe la seconde des grandes régions de la vie intellectuelle, celle de la connaissance de la vérité. Non-seulement l'Eglise catholique croit que la liberté du choix est une condition essentielle du bien moral, mais elle exige que l'adhésion à la vérité, pour être digne de l'homme, émane du libre assentiment de la raison. Il ne suffit pas que les motifs du bien moral et de la vérité rationnelle, que les éléments qui constituent la moralité d'un acte et sont nécessaires à la connaissance du vrai, existent hors de l'homme; il faut
encore qu'ils naissent de son fond intime et personnel. De même qu'on ne saurait bâtir sa maison sur le terrain d'autrui, on ne saurait fonder la vraie moralité humaine sur une volonté étrangère, ni la vraie conviction personnelle sur la pensée d'autrui.
Quelque bonne que soit la volonté d'autrui, quelque vraie que soit sa pensée, il faut qu'elles deviennent la volonté et la pensée de notre âme avant d'être la base morale et raisonnable de notre volonté et de notre pensée individuelles. Ce droit immense et vraiment terrible, où se révèle avec la dignité de l'homme le péril de sa condition, Dieu nous l'a acccordé envers lui-même, à plus forte raison vis-à-vis de nos semblables.
L'Eglise applique absolument les mêmes principes aux vérités surnaturelles. Saint Thomas, traitant du fondement de la foi, disait :
« Deux choses sont requises pour la foi : un objet digne de créance, et l'adhésion à cet objet. Pour donner son assentiment, il ne suffit pas d'avoir un motif extérieur, par exemple, de voir un miracle ou de céder à la persuasion d'un homme qui nous exhorte à croire ; il faut encore une cause intérieure qui nous excite audedans de nous-même à donner notre adhésion. Voilà le vrai et principal motif de la foi.
» Cette cause (intérieure), les pélagiens la faisaient consister uniquement dans le libre arbitre; mais ils se trompaient.
» La foi est sans doute un acte de la volonté, mais il faut qu'auparavant la volonté ait été préparée par la grâce divine. Et voilà pourquoi le consentement, qui
est l'acte principal de la foi, dépend de Dieu qui excite les cœurs par sa grâce*. »
Il nous est aisé maintenant d'expliquer le vrai caractère de la foi chrétienne : c'est l'assentiment de la volonté et de la raison, aidées de la grâce divine, aux vérités révélées de Dieu. La foi est un don divin, en ce qu'elle a pour objet des vérités que Dieu nous a manifestées d'abord par les prophètes de l'Ancien Testament, puis par son propre Fils, et en ce que l'adhésion à la foi est accompagnée de l'intervention paternelle de Dieu, qui éclaire, excite et fortifie l'esprit humain. Ce qu'un médecin fait pour l'œil du corps, Dieu le fait dans son amour pour l'œil obscurci et troublé de la raison : il le guérit, le fortifie et l'éclairé afin qu'elle puisse connaître les vérités révélées et y donner son assentiment. Telle est la part de l'influence divine dans l'adhésion à la foi. A cette action divine doit correspondre le libre travail de l'homme; il faut que l'âme humaine, quand Dieu se révèle à elle, se donne à lui de toutes ses forces, avec toute la joie et l'allégresse dont elle est capable, et quelle lui rende d'infinies
» Ad fidcm duo requiruntur, quorum unum est ut credibilia proponantur; aliud est assensus ad ea.
Quantum vero ad assensum..., causa exterius inducens, sicut miraculum visum, vel persuasio hominis inducentis ad fidem non est
sufficiena causa Et ideo oportet ponere aliam causam interiorem,
quœ movet hominem interius ad assentiendum... et est principalis et propria causa fidei. Hanc autera causam Pelagiani ponebant solum liberum arbitrium; sed hoc est falsum. Credere quidem in voluntate credentium consista, sed oportet quod voluntas prœparetur Deo per gratiam. Et t'tfeofides, quantum ad assensum, qui est principalis actus fidei, est a Deo interius movcnte per gratiam. Secund secund., quaest. VI , art. I.
actions de grâces pour l'avoir délivrée de son impuissance. Ces deux actions combinées constituent le grand miracle de l'histoire humaine, je veux dire cette foi solide et inébranlable, cette sainte conviction qui surpasse infiniment toute persuasion humaine, et qui a produit les innombrables martyrs de la foi chrétienne.
Cette double liberté morale et rationnelle est ce qui forme proprement l'essence de la liberté humaine. Celui qui la possède, possède la vraie dignité de l'homme, fut-il privé de toutes les autres libertés ; celui qui ne l'a pas, manque de ce qui fait sa vraie grandeur, fût— il en possession de toutes les autres libertés et investi de tous les honneurs du monde.
L'abus de cette liberté consiste, pour la volonté, dans le choix du mal, et pour la raison, dans le choix de l'erreur. Quand l'homme, au lieu d'adhérer au bien suprême, abuse de sa liberté pour se faire l'esclave des passions les plus abjectes, quand il fait servir à l'esprit de mensonge et de ténèbres la raison qui lui a été donnée pour voir la lumière éternelle, il tombe dans la plus profonde dégradation.
L'Ecriture aussi a fait mention de cette double liberté.
Le Sauveur, conversant un jour avec les juifs qui s'enorgueillissaient de la liberté qu'ils avaient reçue de Dieu de préférence à tous les peuples de la terre, leur dit ces paroles : « Si vous demeurez dans ma doctrine, vous serez véritablement mes disciples; vous connaîtrez ma vérité, et ma vérité vous rendra libres. » — Mais ils lui répondirent : « Nous sommes les enfants d'Abraham, et nous n'avons jamais été les esclaves de
personne, comme vous l'affirmez en disant : « Vous serez libres. » — Jésus repartit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui fait un péché en devient l'esclave... Mais si le Fils vous affranchit, vous serez véritablement libres 1 . »
Une autre vérité qui découle de là et qu'on rencontre souvent dans les épîtres des apôtres, c'est que la liberté consiste à se soumettre aux ordres de Dieu et à obéir à ses lois.
« Que chacun, disait saint Paul, demeure dans l'état où il a été appelé. Avez-vous été appelé étant esclave, soyez sans inquiétude;... car celui qui, étant esclave, est appelé au service du Seigneur, devient l'affranchi du Seigneur; et celui qui a été appelé étant libre devient esclave de Jésus-Christ 2 . »
L'Ecriture sainte met surtout en relief la folie de ceux qui, privés de la vraie liberté morale, soupirent après d'autres libertés. La deuxième épître de saint Pierre 3 nous en offre une peinture saisissante et qui convient trait pour trait à un grand nombre d'hommes de notre époque. Après avoir parlé de ces esprits qui méprisent toute autorité et qui, dans leur téméraire orgueil, ne craignent pas de semer partout des divisions ; qui blasphèment ce qu'ils ne comprennent pas, passent leurs jours dans les délices, dont les yeux sont pleins d'adultère , qui séduisent les âmes légères et inconstantes, l'apôtre termine sa description par ces remarquables paroles : « Ils promettent la liberté aux hommes, quoiqu'ils soient eux-mêmes esclaves de la corruption. »
1 J<;aii, vin, 31. — » I Cor., vu, i2. — » 11 Pierre, II.
n LIBERTÉ DE CONVICTION .
En traitant de la liberté morale et de la liberté de conviction , nous avons par là même fait connaître les vraies conditions et facilité l'intelligence de toute autre liberté, comme la suite le démontrera.
Foi et geienee libre.
Avant de passer à l'examen de la liberté politique, nous devons prévenir une erreur. Rien n'est plus commun que d'entendre répéter : La science libre, la libre conviction sont impossibles à un catholique. Cette affirmation est passée chez la plupart de nos adversaires, comme chez la majeure partie des écrivains de la presse périodique, à l'état d'axiome incontestable. Deux exemples bien frappants en ont été offerts tout récemment au public. H y a quelques mois, les journaux annonçaient que les professeurs de l'université de Kœnigsberg avaient agité la question de savoir si cette institution, qui avait été jusque-là exclusivement protestante, pourrait à l'avenir admettre des professeurs catholiques et juifs. On ajoutait qu'à cette occasion l'un des professeurs de l'université, réputé pour ses tendances libérales , avait soutenu l'opinion qu'on pouvait sans hésiter admettre des juifs, mais non des ca-
tholiques, attendu que la liberté de la science ne saurait exister chez ces derniers.
Il n'était pas possible de nous jeter à la figure un mensonge plus grossier, une injure plus flétrissante. Jamais rien de semblable ne s'est encore passé à l'université de Tubingue. Après qu'il eut été statué par l'article IX du concordat conclu le 8 avril 1857, que la faculté de théologie catholique était, en ce qui touchait à l'enseignement religieux, soumise à la direction et à la surveillance de l'évêque , par conséquent que l'évêque nommait ou révoquait à son gré les professeurs et les répétiteurs aux chaires de théologie, recevait leur profession de foi, examinait leurs cahiers et leurs livres, le sénat institua une commission chargée d'examiner si, dans ces conditions, la faculté catholique pouvait encore faire partie de l'université. Sur un rapport rédigé par M. Mohl, professeur de botanique, la commission répondit au gouvernement que les professeurs de la faculté catholique ne pouvaient plus être considérés désormais comme des représentants de la science libre, ni faire partie du sénat!
Ainsi, parce qu'un catholique, un prêtre catholique, est responsable envers son Eglise, envers les représentants de l'autorité ecclésiastique, principalement envers son évêque, il perdra le droit d'être un représentant de la science et d'enseigner dans une académie ! Ces messieurs ne semblent pas même soupçonner combien de telles accusations blessent profondément la conscience catholique. On va jusqu'à prétendre et l'on tâche de persuader au monde que l'amour de la science rationnelle de la part des protestants, et la résistance à cette
science de la part des catholiques constituent la différence du catholicisme et du protestantisme, et sont la véritable cause de la séparation qui s'est opérée au sein de l'Eglise.
Heureusement, la question se présente sous un tout autre aspect quand on interroge les faits les plus avérés de l'histoire.
Luther affirmait, et c'était là, il le disait lui-même, la principale doctrine qu'il opposait à l'Eglise catholique dans sa profession de foi, que le péché originel avait ravi à la nature humaine toutes ses plus belles facultés, et il en concluait non-seulement que l'homme ne pouvait plus, par ses propres forces, opérer le moindre bien, même naturel, mais que toutes ses actions étaient des péchés. Or, si la nature de l'homme est totalement corrompue, sa raison l'est nécessairement aussi; et si chacune de ses œuvres est un péché, chacune de ses pensées doit être une erreur. Luther ne recula pas devant cette conséquence ; de là son horreur pour la science, sous quelque forme qu'elle lui apparût. Ce fut là le poiut de départ de sa théorie sur la foi qui justifie sans les œuvres. L'homme étant entièrement corrompu, Luther n'admettait pas que la justification agît à l'intérieur de l'homme et le sanctifiât jusqu'au plus profond de son être; selon lui, elle n'agissait qu'à la superficie; c'était une justice purement imputative et qui se bornait à couvrir les péchés.
Avec de pareilles idées, toute combinaison des forces naturelles de l'âme humaine avec la grâce conférée par Jésus -Ch rist , devient impossible. Une nature totalement corrompue, une raison entièrement obscurcie ne
peuvent communiquer avec la vérité et la justice du Christ que par un lien tout extérieur. La conséquence logique qui en résulte, c'est qu'il existe une opposition invincible entre la pensée naturelle de l'homme et la révélation. Dire que la raison, dont le principal office est d'adhérer à la vérité, est entièrement pervertie, c'est dire simplement qu'elle ne peut plus y adhérer. La science libre, la combinaison harmonieuse des résultats de la pensée naturelle avec la vérité révélée est donc radicalement impossible. Dans un pareil état, il ne peut plus y avoir qu'une contradiction flagrante entre l'esprit humain et la vérité surnaturelle. Une seule chose reste inexplicable dans cette doctrine, celle de savoir comment une nature ainsi corrompue peut encore arriver à la justice imputative, comment elle peut s'approprier la justice du Christ et s'élever jusqu'à ces terreurs surhumaines dont parle Luther?
Contre cette doctrine de l'entière dépravation de la nature et de l'asservissement de la volonté humaine, l'Eglise catholique a élevé les plus énergiques protestations. Ce point de controverse a été le sujet de la plupart des discussions qui ont éclaté entre l'ancienne Eglise et les réformateurs 4 . La doctrine de Luther semblait relever les mérites de Jésus-Christ, — de là les nombreux reproches qu'on faisait à la justification des catholiques; — mais en réalité elle sacrifiait la raison et la liberté humaines, et rendait impossible le
1 Nous recommandons ici la Symbolique de Mœhler à tous ceux qui désirent s'éclairer sur ces vérités capitales. Ce livre immortel, dft à un esprit sérieux et pénétrant, se distingue par un grand fond de charité et de douceur.
rationabile obsequium, le culte et la foi raisonnables dont parle saint Paul.
L'Eglise, au contraire, sans rien enlever aux mérites du Christ, a sauvegardé en même temps les droits de la raison et de la liberté morale. Se figure-t-on ce que serait devenue l'humanité, si la doctrine de Luther sur la perversité radicale de la nature, appuyée de l'omnipotence de l'Etat, avait obtenu pendant un siècle un crédit universel? Les premiers réformateurs étaient à peine morts, et l'on voyait déjà les humanistes, qui avaient reçu de l'Eglise catholique une si puissante impulsion vers la science, et qui avaient salué par des cris de joie l'avènement de la réforme, aller s'asseoir, au déclin de leur âge, sur les tombeaux des réformateurs, et se plaindre en versant des larmes que la science avait entièrement disparu.
La doctrine catholique peut se résumer dans les propositions suivantes :
L'homme a été privé par le péché originel de tous les dons surnaturels dont il avait été orné.
Quant aux dons naturels qui forment l'essence de sa nature raisonnable : le libre arbitre et la raison, il ne les a pas perdus ; mais ils ont été affaiblis et endommagés.
Dans cet état, l'homme ne peut plus opérer aucun bien surnaturel.
Mais il peut, sans un secours surnaturel du Christ, faire plusieurs actions bonnes en soi, et connaître plusieurs vérités naturelles.
Voilà pourquoi nous disons que les païens euxmêmes ont connu plusieurs vérités et opéré le bien dans une certaine mesure.
Voilà pourquoi la rédemption n'est pas simplement une imputation de la justice du Christ, et comme un voile jeté sur les péchés de l'homme, mais une restauration et une sanctification.
Voilà pourquoi enfin nous disons qu'il n'y a point incompatibilité entre la vérité révélée et l'homme corrompu, mais guérison profonde autant que consolante de la nature humaine, et agrandissement de l'homme spirituel. La vérité surnaturelle, s'abaissant vers l'homme pleine de grâce et de miséricorde, guérit ses blessures, le fortifie et l'élève jusqu'à la claire vision de Dieu.
Voilà ce que l'Eglise a constamment enseigné; elle a toujours repoussé avec horreur ceux qui accusent le christianisme de nous forcer à croire des choses déraisonnables. Dans toutes ses écoles, elle enseigne comme un axiome qu'il n'est pas permis de croire ce que la raison condamne. Il reste donc à nos adversaires de prouver à l'Eglise que sa doctrine est absurde. Jusqu'ici, aucun ennemi de la foi chrétienne n'y est encore parvenu dans une si longue suite de siècles.
Ils affirment donc uue contre-vérité en même temps qu'ils nous injurient à plaisir, ces professeurs d'universités allemandes qui voudraient faire croire que notre foi nous condamne à la plus humiliante dégradation et étouffe notre raison; car si l'ancienne orthodoxie protestante s'est vue aux prises avec l'Eglise', c'est surtout pour avoir nié le libre arbitre , la coopé-
1 Voir l'ouvrage de M Dœlliuger intitulé : La Réforme, son développement intérieur et ses effets au sein de la confession luthérienne t 1" vol., p. 410.
ration libre et raisonnable de l'homme à la grâce divine 4 .
D'où vient donc cet étrange phénomène? pourquoi le rationalisme protestant moderne accuse-t-il l'Eglise d'être l'ennemie de la raison humaine et de la liberté, elle qui les a défendus contre les auteurs mêmes du protestantisme? La puissance terrible du préjugé ne suffirait pas seule à l'expliquer. Il importe de se rappeler que le rationalisme protestant, dans sa réaction, légitime à certains égards, contre l'ancienne orthodoxie protestante, est tombé dans l'extrême opposé ; il revendique maintenant pour la raison et la liberté une indépendance absolue, incompatible avec toute autorité, et par conséquent avec la nature de l'homme, créature dépendante de Dieu et de l'ordre qu'il a établi. Voilà pourquoi ce rationalisme a entièrement perdu la vraie notion de l'alliance entre le pouvoir et la liberté, et ne sait plus ce que c'est que la soumission libre et raisonnable à l'autorité légitime. Nous traiterons plus loin ce sujet, et nous l'étudierons dans tous ses détails s .
1 Les écrits de Luther, notamment celui du Serf-Arbitre, prouvent en effet que la controverse entre 1 Eglise et les réformateurs du XVI e siècle roulait sur ce point capital. Au commencement de cet ouvrage. Luther félicite Erasme d'avoir franchement reconnu qu'entre lui et l'Eglise catholique il ne s'agit point de choses accessoires, comme les indulgences, le purgatoire, le culte des saints, mais surtout et avant tout du libre arbitre, de la libre coopération à la grâce. El avec un sans-façon et une audace sans pareils il posait comme fondement de sa doctrine l'absence de toute liberté humaine.
1 Voir le chapitre xxvi : Liberté dans l'Eglise ; Eglise et autorité.
Nous arrivons maintenant sur un terrain où l'opinion catholique, la presse catholique surtout, doivent principalement arborer leur drapeau et soutenir la lutte.
Partout où des hommes vivent en société, nous pouvons distinguer deux directions fondamentales : l'une qui s'efforce de réunir en un seul corps les différents individus qui composent la société, l'autre qui veut conserver à chaque membre son individualité, son caractère et sa couleur personnels.
Ces deux tendances sont l'une et l'autre parfaitement légitimes, et découlent immédiatement de l'essence même de toute société; car nulle société ne se peut concevoir sans unité et sans des membres qu'il s'agit d'unir. Si l'une de ces deux choses manque, ou si l'une absorbe l'autre, l'idée de l'association disparaît.
Etablir pour toutes les associations humaines, dans l'Eglise comme dans l'Etat, dans les innombrables réunions qui naissent partout d'elles-mêmes comme une
LES DEUX GRANDES FORMES DE GOUVERNEMENT. 3i
suite naturelle du caractère social de l'homme, le rapport exact, la vraie harmonie de ces deux principales directions : voilà le grand problème à résoudre. Nulle société, sans cette condition, ne peut prospérer ni accomplir sa destinée. Plus les membres sont élevés, plus le lien qui les unit est étroit, plus aussi la société elle-même est parfaite, et réciproquement.
Le plus beau et le plus parfait modèle d'une telle société est l'Eglise catholique telle que Dieu l'a constituée. Ces deux éléments y existent dans toute leur plénitude; d'un côté, les facultés, les talents, les aptitudes individuels y reçoivent tout le développement dont ils sont susceptibles; et de l'autre les membres, reliés entre eux par une chaîne sacrée et supérieure à la terre, se rassemblent tous dans le sein de Dieu où ils forment une société indissoluble et tellement étroite, que l'Ecriture ne trouve pas pour l'exprimer d'autre figure que celle des membres qui ne constituent qu'un seul et même corps.
Si les autres sociétés n'ont ni un but aussi élevé ni des moyens aussi précis pour y atteindre, elles n'en doivent pas moins être édifiées sur ces bases essentielles de toute association. La société politique surtout sera d'autant plus parfaite que les membres y conserveront davantage leur personnalité et leur individualité propres, et qu'ils seront unis entre eux par des liens plus solides.
L'ennemi mortel de ces deux grandes directions de la vie politique, est la passion de l'égoïsme. Suivant qu'elle s'attaque à l'une ou à l'autre, l'Etat se trouve ou avili dans ses membres ou troublé dans son union.