RÉVOLUTION
bonne grâce la place que Dieu lui a destinée, sont quelque chose de vraiment sublime. Voilà les sentiments que le christianisme suggère aux hommes dont il fait l'éducation. Au contraire , la liberté qui s'inspire de Tégoïsme , cette peste du cœur humain , cette passion qui ravage tout et ne respecte rien ; la volonté qui se laisse envahir et dominer par l'orgueil, la sensualité et la convoitise , est un feu dévorant qui sème partout la dévastation et la ruine. Cet égoïsme qui cherche à détruire Tordre social pour se substituer à sa place et se satisfaire aux dépens de tous, voilà ce qu'on nomme la révolution ; voilà l'esprit que nous voyons s'insinuer et dominer partout dans le temps présent.
On voit par là combien la liberté politique est étroitement liée à la liberté sociale. Plus l'homme est moral, plus il est affranchi de 1 egoïsme et du joug des mauvaises passions , plus aussi il est possible d'augmenter la somme de ses libertés. Celui qui sait gouverner son propre cœur n'a pas besoin d'être enchaîné extérieurement. Un peuple vraiment chrétien pourrait jouir de la plus complète autonomie , tandis que la révolution et l'esprit révolutionnaire sont ennemis de toute liberté. L'homme animal dont parle l'Ecriture abuse de toutes les libertés et aboutit nécessairement à l'absolutisme.
Pouvoir eivil. — Autorité politique. — Souveraineté
L'exercice de l'autorité publique, du pouvoir souverain, de l'autorité civile , voilà ce qui constitue le droit de cette autre forme de gouvernement qui rassemble et maintient en corps politique les différents membres d'une nation. L'abus égoïste de cette puissance est ce qu'on nomme l'absolutisme ou la fausse centralisation.
La prospérité de la vie sociale dépend donc , en second lieu , du bon exercice que l'Etat fait de la puissance et de l'autorité qui lui appartient. Non-seulement le christianisme donne aux membres qui composent le corps de l'Etat, aux individus qui.entrent dans la construction de l'éditice politique , leur suprême et dernière perfection, mais il communique encore à l'Etat luimême sa plus haute consécration, en même temps qu'il lui marque ses vraies limites, lui révèle sa vraie grandeur, l'assied sur ses légitimes fondements, et l'empêche de dégénérer en absolutisme et en fausse centra-
lisation. Un Etat qui entendrait et exercerait son autorité selon l'esprit du christianisme, offrirait le plus complet idéal de la puissance en ce monde. Là même où les représentants de ce pouvoir sont étrangers à l'esprit chrétien , comme cela arrive fréquemment depuis les derniers siècles , l'autorité publique est encore à un niveau incomparablement plus élevé que dans les Etats non chrétiens. Mais qu'on ne se fasse pas d'illusion : la dignité, la solidité et la vigueur de la puissance souveraine ne dépendent pas de son extension illimitée; elles ne consistent pas à penser pour tout le monde , à tout diriger, tout décider, tout gouverner : elles consistent surtout à éviter l'abus égoïste du pouvoir, à restreindre l'autorité dans les bornes que lui assignent la raison et la nature même des choses, et enfin à user aussi parfaitement que possible des moyens d'action qui sont de son ressort.
Aucune erreur n'est plus funeste et à la fois plus généralement répandue que celle qui fait consister la force d'un Etat dans l'étendue de son pouvoir. Ce sentiment est aussi absurde que celui qui ferait dépendre la santé du corps humain de sa circonférence. Une loi divinement instituée et qui s'applique à toutes les choses humaines , loi admirable, mais tendre et délicate , c'est que partout l'autorité et la liberté doivent se contrebalancer réciproquement. Toute autorité, même l'autorité paternelle qui préside aux premiers développements de l'enfant, même l'autorité que le Christ a établie dans son Eglise , aurait de funestes effets si elle s'exerçait sans égard pour le sanctuaire de l'âme , pour la liberté que Dieu a accordée à toute créature. D y a dans les
régions de la vie politique des multitudes innombrables d'individus. Il y a d'abord l'homme proprement dit, puis toutes les personnes morales, selon la belle expression de la langue du droit, puis les diverses organisations où se meut la vie humaine, et enfin l'organisation suprême où l'Etat déploie sa puissance et réunit toutes les individualités en un seul faisceau. Or, si ce dernier et suprême organe franchit ses bornes légitimes, s'il absorbe et dévore les autres membres du corps politique et social, il ne conservera plus qu'une apparence de vie et ressemblera au malade dont la vie aboutit à la mort. Plus l'Etat usera de sa puissance dans cette direction, plus aussi il abandonnera son domaine propre et manquera à sa véritable mission, au grand détriment de tous.
Le pouvoir qui appartient en propre à l'Etat s'exerce dans trois régions principales :
Dans la première région, nous trouvons la plus magnifique prérogative de la puissance temporelle, celle qui concerne l'administration de la justice. Que ne pourrait -on pas faire ici pour le bonheur de l'humanité ! Je me bornerai à quelques courtes observations.
L'Etat doit user de sa puissance pour protéger les droits de tous et pour faire rendre la justice promptement et à peu de frais. Que de choses nous manquent encore pour jouir de ces premiers biens de la vie civile! Parmi les exigences de notre temps, aucune n'est plus légitime que celle de demander que tout droit rencontre un tribunal qui le protège. C'est un des points sur lesquels la presse catholique ne saurait insister avec trop
d'énergie. La protection d'un droit méconnu a toujours été considérée dans le christianisme comme une vertu morale du premier ordre.
L'administration de la justice comprend en outre la confection des lois : c'est là aussi un des grands privilèges de l'autorité souveraine. Ici encore le système de nos Etats modernes offre bien des lacunes et des inconvénients. Il ne suffit pas que les lois soient justes, il faut encore qu'elles soient simples. Quelle différence entre le temps passé et le temps présent! Avant le Vieux Miroir des Saxons, l'Allemagne n'avait point de lois écrites : est-ce à dire qu'on aimait moins la justice? Au contraire, le sentiment de l'équité et de la droiture était profondément gravé dans les consciences, et l'on possédait sur toutes les questions de droit des règles infiniment respectables. Le droit était incarné dans les traditions , dans les usages et dans les mœurs, et avec un pareil ordre de choses l'individu ne perdait ni son autonomie ni sa liberté d'appréciation. Quel magnifique spectacle que celui d'un tribunal où siégeaient des hommes qui portaient la loi gravée dans leur conscience, et où chacun était en état de suivre et de comprendre les débats, d'apprécier la sentence qui était prononcée! Comme tout est changé depuis que le romanisme païen nous a envahis! Chose remarquable! l'esprit moderne proteste contre la Rome chrétienne, et il adore la Rome du vieux paganisme ! Il nous injurie, nous autres ultramontains, parce que nous vénérons le Pontife de Rome comme le centre de l'Eglise, et lui, poussant jusqu'à l'excès le culte de l'ultramontanisme païen, ne connaît point de but plus élevé que celui
d'empoisonner les vieilles mœurs de notre peuple par le mélange de l'esprit du paganisme.
Nous vivons à une époque de fabrication , et l'Etat moderne est devenu un véritable atelier de législation. Les lois sont coulées au moule ; des chambres innombrables, constituées en permanence, confectionnent sans relâche de nouvelles lois , et plusieurs journaux ne font guère autre chose que publier de nouvelles ordonnances. Les membres de nos chambres modernes croient que là est leur véritable mission , et que plus ils font de nouvelles lois, plus ils contribuent à la félicité du genre humain. Ils se proclament avec une complaisance ineffable les ouvriers de cette manufacture législative.
Pour l'esprit moderne, l'idéal du progrès, de la civilisation et de la science , serait d'avoir chaque année de nouvelles majorités dans les chambres, de nouveaux ministres, de nouveaux fonctionnaires, de nouvelles lois en tout et pour tout. Comprend-on combien un tel état de choses affaiblit le respect de la loi, et faut-il s'étonner que la majeure partie du peuple soit complètement étrangère à la connaissance des lois, c'est-àdire à ce qui constitue le droit en vigueur. Ces sortes de notions sont devenues le privilège d'une caste, les juges et les avocats, qui s'en occupent pendant une vie entière. Quiconque n'est pas en mesure d'achever ses études, de fréquenter les universités, de fouiller pendant de longues années les recueils de lois et d'ordonnances, de se tenir au courant de toutes les sentences, souvent contradictoires, prononcées par les tribunaux suprêmes , doit absolument renoncer à
porter un jugement personnel sur ce qui fait loi dans son pays.
Parmi les milliers d'habitants que compte l'Allemagne , il en est à peine un seul qui possède des notions un peu complètes sur les lois qui le régissent. En présence d'une question de droit , ils sont à peu près tous dans la situation d'un homme qui voyagerait en un pays dont il ignorerait la langue. Si la nécessité les force à se choisir un guide, ils apprennent alors , dans les longs détours et les fatigantes péripéties de leurs procès, ce qu'ils doivent penser de l'état de leurs affaires. De là vient aussi cette grande incertitude qui règne dans les matières du droit. Il n'est point de procès dont on puisse présager le dénoùment avec quelque assurance , et où le peuple n'éprouve pas un sentiment analogue à celui d'un joueur qui attend la fin d'un jeu de hasard. C'est là ce qui explique -l'importance extraordinaire que les parties attachent au choix d'un avocat habile : donnant ainsi à entendre qu'elles attribuent moins le succès à la justice de leur cause qu'à la faconde d'un orateur. Si le droit disparaît de plus en plus de la conscience du peuple, si on ne le considère plus comme une affaire qui intéresse la conscience et la moralité, si l'on ne regarde plus comme juste que ce que l'on gagne devant les tribunaux , quelles que soient d'ailleurs les réclamations de la conscience individuelle, c'est à ce déplorable état de choses qu'il en faut attribuer la cause. Ainsi s'émousse et s'éteint le sentiment de la justice , qui est cependant une des colonnes de l'ordre social. Combien il y aurait à faire pour simplifier les lois et mettre un terme à toutes les équivoques!
La seconde des grandes obligations du pouvoir civil est d'accorder une protection bienveillante à tout ce qui est marqué du sceau de la justice. Ici encore l'Etat peut exercer la plus salutaire influence. Telle est ici-bas la condition de l'homme que, sans le secours d'autrui, il ne peut ni pourvoir à sa conservation ni développer toutes ses facultés. La plus légère réflexion suffit pour nous convaincre que nous vivons journellement du secours d'une multitude d'hommes, aussi bien en ce qui touche aux besoins de notre âme qu'à ceux de notre corps. L'Etat ne doit donc pas se borner à protéger avec soin les droits de tous, il doit encore accorder à chacun l'assistance nécessaire à la prospérité de ses intérêts temporels, promouvoir et soutenir le bien moral autant qu'il le peut sans empiéter sur les droits des individus.
Une troisième et grande mission du pouvoir civil concerne les relations internationales. Quel progrès ne pourrait-on pas espérer sur ce point de l'application des plus élémentaires principes du christianisme? Aujourd'hui, les relations des peuples entre eux sont presque toujours subordonnées aux exigences de l'égoïsme et au droit du plus fort, déguisé sous l'hypocrisie d'une sagesse humaine pleine de finesse et d'astuce. Combien les affaires en iraient mieux si ces relations étaient réglées, en toute sincérité et franchise , selon les mêmes principes de justice et de charité que le chrétien observe dans ses rapports avec ses semblables , chaque fois qu'il ne veut pas passer à ses propres yeux pour un fourbe et un voleur! Faire
triompher dans la grande politique l'application des principes les plus vulgaires de la vérité et de la justice, c'est là, assurément, pour la presse catholique, une belle et noble tâche.
L'Etat par la grâce de Dieu.
« Par la grâce de Dieu ! » — Voilà une locution que tous, amis et ennemis, ont singulièrement maltraitée ! Combien en est-il , de part et d'autre , qui n'ont jamais pris la peine de réfléchir et de s'éclairer sur son vrai sens ! Cependant on ne discontinue pas, jlans les hautes comme dans les basses régions , de disputer avec une vivacité pleine d'amertume soit pour la défendre soit pour la condamner, comme si la première condition pour s'entendre n'était pas de s'accorder sur son véritable sens , au lieu de faire les hypothèses les plus arbitraires sur la valeur que lui attribue la partie adverse. J'avoue , pour mon compte , que la royauté « par la grâce de Dieu, » telle que l'ont entendue depuis la réforme plusieurs princes catholiques et non catholiques, ainsi qu'un grand nombre de leurs serviteurs , n'est à mes yeux qu'une abominable idolâtrie.
Prise dans sa véritable acception, au contraire, je
l'honore comme une vérité féconde , profondément enracinée dans la raison et dans le christianisme, et la seule qui assigne à l'autorité temporelle son véritable fondement. La presse catholique n'en devrait jamais perdre de vue la signification réelle ; elle devrait constamment combattre, d'une part, les adversaires de la vraie royauté par la grâce de Dieu, et, d'autre part, l'interprétation erronée qu'en donnent ses faux partisans.
Ainsi, premièrement, « par la grâce de Dieu » ne signifie pas que Dieu transfère immédiatement le pouvoir à telle ou telle personne en particulier. Quoique plusieurs princes soient arrivés au pouvoir par la violence et l'injustice, on ne saurait nier cependant que leurs successeurs aient eu le droit de se dire souverains « par la grâce de Dieu. » De même que la propriété vient de Dieu, quoique la manière de l'acquérir ne soit pas toujours conforme à sa volonté , de même le pouvoir qui existe dans l'Etat vient de Dieu aussi, bien qu'il ait été acquis dans le principe par des moyens illégitimes.
Deuxièmement, « par la grâce de Dieu » ne signifie pas que tous les actes du pouvoir émanent en quelque sorte de Dieu, ni qu'il faille les respecter comme tels. Les apôtres, tout en exhortant les fidèles à obéir aux empereurs païens à cause de Dieu, ne craignaient pas de leur résister quand ils passaient les bornes de leur autorité légitime. L'autorité est de Dieu, mais non l'exercice de l'autorité. Gomme toutes les facultés et les forces que l'homme a reçues de Dieu, cet exercice tombe dans le domaine de sa liberté. C'est dans ce sens
que l'autorité paternelle émane de Dieu, malgré les nombreux abus qu'on en peut faire.
Enfin, « par la grâce de Dieu » ne signifie pas que le pouvoir soit illimité et tout puissant de sa nature. C'est justement de cette fausse interprétation qu'est né l'absolutisme d'un grand nombre de rois. « Par la grâce de Dieu » signifie bien plutôt un pouvoir aussi limité que possible. Celui qui fait dériver sa puissance de Dieu , avoue implicitement qu'il ne peut l'exercer qu'en demeurant lui-même soumis à Dieu, en respectant les bornes que la volonté divine lui a posées dans ses commandements , dans la loi morale , dans l'ordre général du monde et dans les droits qui ont été conférés au reste des hommes.
« Par la grâce de Dieu » signifie bien plutôt : l'ordre politique n'est pas l'œuvre unique des hommes , il est avant tout l'ouvrage de Dieu. La puissance qui y réside n'est pas une invention humaine, mais une institution divine totalement indépendante de la volonté des hommes. De même que Dieu a établi les grandes lois de l'ordre général de l'univers sans le concours de la volonté humaine, il a ordonné, par un acte de sa souveraine puissance, que partout où des hommes vivraient ensemble sous un régime normal et régulier, il y aurait au milieu d'eux une autorité suprême, soumise à la divine Providence, qui surveille la marche de l'histoire à travers les siècles. Il ne reste aux hommes d'autre alternative que celle-ci : ou reconnaître l'autorité , ou la détruire avec la perspective de répudier toute civilisation comme tout progrès de l'humanité, et de tomber dans les horreurs de la barbarie.
Telle est la véritable explication de la formule « par la grâce de Dieu ; » elle est confirmée par le bon sens et par la révélation surnaturelle.
C'est dans le même sens que saint Paul écrivait aux Romains : « Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures ; car il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu , et toutes celles qui sont , c'est Dieu qui les a établies. Celui donc qui résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu; et ceux qui y résistent s'attirent la damnation. Car les princes ne sont point à craindre quand on ne fait que de bonnes actions , mais seulement quand on en fait de mauvaises. Voulez-vous donc ne point craindre l'autorité? faites bien et vous en recevrez des louanges. Car le prince est le ministre de Dieu pour le bien. Que si vous faites mal, vous avez raison de craindre , parce qu'il ne porte pas l'épée en vain. H est le ministre de Dieu, un vengeur pour punir celui qui fait mal. Il faut donc vous y soumettre nonseulement par la crainte de sa colère , mais encore par l'obligation de votre conscience. Pour la même raison, payez le tribut , parce qu'ils sont ministres de Dieu , le servant en cela. Rendez donc à chacun ce qui lui est dû, le tribut à qui le tribut, les impôts à qui les impôts, la crainte à qui la crainte , l'honneur à qui l'honneur. Ne devez rien à personne , sinon de vous aimer mutuellement ; car celui qui aime le prochain a accompli la loi *. »
Avec quelle sublimité de paroles l'Apôtre exprime cette vérité : que la puissance est d'institution divine ,
1 EpUre aux Romains, xm, 1-8.
et que les princes eux-mêmes sont les ministres de Dieu! De là cette conséquence que nous devons leur obéir et les respecter par devoir de conscience.
L'apôtre saint Pierre enseignait la même doctrine lorsqu'il écrivait : « Soyez soumis à cause de Dieu à toute créature humaine, soit au roi, comme occupant le premier rang, soit aux chefs, comme étant envoyés de sa part pour tirer vengeance des malfaiteurs et récompenser les bons ; car la volonté de Dieu est qu'en pratiquant le bien vous fassiez taire l'ignorance des insensés , comme des hommes libres et non comme des hommes qui abusent de leur liberté pour cacher leur malice , mais comme de vrais serviteurs de Dieu. Honorez tous les hommes , aimez la fraternité ; craignez Dieu, honorez le roi. Pour vous, serviteurs, soyez soumis à vos maîtres en tout respect, non-seulement à ceux qui sont bons et modérés , mais à ceux qui sont mauvais et fâcheux. Car c'est une grâce quand quelqu'un endure , par devoir envers Dieu , les contradictions et les injustices 1 . »
Nous retrouvons ici les mêmes idées que précédemment : un chrétien est tenu de croire que c'est Dieu qui a établi l'autorité j il doit lui être soumis et l'honorer à cause de Dieu, par obligation de conscience et parce que Dieu le veut ainsi ; il doit se mettre en garde contre ceux qui s'efforcent de le détourner de ce devoir sous prétexte de liberté évangélique, et considérer que cette obéissance ne lui enlève point la liberté qu'il possède en qualité de chrétien; car s'il obéit aux hommes, ce
* I Pierre, il, 13-19.
n'est point à cause des hommes, mais parce qu'il est serviteur de Dieu.
Entendue dans ce sens , la formule « par la grâce de Dieu » convient non-seulement aux rois et aux princes, mais encore à toutes les lois par lesquelles Dieu soutient la belle structure et la savante harmonie de l'univers. Toute puissance légitime , tout droit réel existe aussi bien « par la grâce de Dieu » que le droit des souverains et des monarques.
Ces pensées ont trouvé dans le couronnement et le sacre des rois, tel qu'il a été en usage pendant dix siècles dans le christianisme, une grande et touchante expression. L'Eglise a fixé le mode et la forme de cette cérémonie dans le livre intitulé Pontifical, où sont indiqués les rites qu'on observe dans le sacre des évêques. On y trouvera donc, sous la forme la plus solennelle, les idées que la chrétienté d'alors se faisait de la royauté « par la grâce de Dieu. » Je veux indiquer ici les principales circonstances de cette cérémonie avec les paroles qui les accompagnent.
Le roi doit se préparer plusieurs jours d'avance, par la prière et le jeûne, à cette action solennelle. Cela est d'autant plus convenable qu'elle se rattache au sacrifice de la messe pendant lequel le roi reçoit sous les apparences du pain et du viri le Souverain au nom duquel il doit exercer sa royauté , et que les ministres du Seigneur proclament en face de tout le peuple que c'est
Dieu lui-même qui confère au prince la dignité royale. Le couronnement a lieu autant que possible un dimanche , et l'église est ornée avec une rare magnificence. En face de l'autel un trône est érigé pour le roi et un autre pour la reine. Les degrés du trône royal sont moins élevés que le plus haut degré de l'autel, afin que le roi de la terre se souvienne qu'il ne doit point se placer au-dessus du roi du ciel. L'épée du roi, la couronne, le sceptre et l'huile sainte sont déposés sur l'autel. Tous les évêques du royaume sont obligés d'assister à la cérémonie. Quand le roi, habillé en costume de chevalier, paraît sur la scène, le métropolitain, ou Yêvêque qui préside à la cérémonie, lui adresse la parole en ces termes :
« Sire, comme vous devez recevoir de nous, qui tenons ici, — malgré notre indignité, — la place de Jésus-Christ notre Sauveur, l'onction sainte et les insignes de la royauté, il convient que je vous fasse souvenir du fardeau que vous êtes destiné à porter. Vous allez recevoir aujourd'hui la dignité royale et prendre sur vous le soin de gouverner les peuples fidèles qui vous sont confiés. C'est là, en vérité, parmi les mortels, une place éminente, mais aussi pleine de dangers, de fatigues et d'embarras. Or, si vous considérez que toute puissance vient du Seigneur Dieu , par qui régnent les rois et les législateurs ordonnent ce qui est juste, vous devez savoir que vous rendrez compte à Dieu même du troupeau qui vous est confié.
» Vous devez, avant toutes choses, être animé de pieux sentiments, servir le Seigneur votre Dieu de tout votre esprit et de tout votre cœur, conserver intacte
jusqu'à -la fin la religion chrétienne et la foi catholique que vous professez dès le berceau, la défendre selon vos forces contre tous ses ennemis, rendre aux chefs de l'Eglise et aux autres prêtres le respect qui leur est dû, ne point fouler aux pieds la liberté ecclésiastique. La justice, sans laquelle nulle société ne peut subsister, vous la devez faire rendre à tous inviolablement, en récompensant les bons et en châtiant les méchants comme ils le méritent. Les veuves , les orphelins , les pauvres et les faibles, vous les devez garantir de toute oppression, et vous montrer envers tous ceux qui s'approcheront de vous plein de douceur, d'affabilité et de mansuétude, selon que l'exige votre dignité royale. Vous devez vous conduire de manière à faire sentir que vous ne régnez pas pour votre propre avantage, mais pour le bien de tout le peuple, et attendre non de la terre, mais du ciel, la récompense de vos bonnes actions. Daigne vous accorder cette faveur le Dieu qui vit et règne dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il. »
Le roi se met ensuite à geuoux et prononce solennellement, en présence de l'archevêque, le serment suivant :
« Moi, N..., par la grâce de Dieu, roi futur de N..., je déclare et promets devant Dieu et ses anges de maintenir de toutes mes forces la loi, la justice et la paix dans l'Eglise de Dieu et parmi le peuple qui m'est soumis, autant que Je pourrai le faire en me confiant à la miséricorde de Dieu et en prenant conseil de mes loyaux sujets. Je veux aussi témoigner aux évêques de l'Eglise de Dieu l'honneur qui leur revient et qui leur
est dû , et conserver intactes les donations que les empereurs et rois ont faites à t Eglise. Aux abbés, aux comtes ainsi qu'à mes vassaux, je veux rendre l'honneur qui leur revient, en suivant les conseils de mes fidèles sujets.
» En témoignage de la sincérité de ces paroles, que Dieu et ses saints Evangiles me soient en aide! »
Puis l'archevêque et les évêques qui l'entourent récitent la prière suivante :
« Dieu tout-puissant et éternel, Créateur de l'univers, Dominateur des anges, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, vous qui avez rendu victorieux de ses ennemis Abraham votre fidèle serviteur, qui avez accordé tant de victoires à Moïse et à Josué, ces chefs de votre peuple, qui avez élevé l'humble David, votre fils, à la première place de l'empire, et rempli Salomon d'une plénitude ineffable de sagesse et de paix, nous vous prions, Seigneur, d'abaisser vos regards sur notre humble prière, et de combler votre serviteur N... des bienfaitsvde vos bénédictions; environnez-le toujours et partout de la puissance de vos droits, afin que, fortifié par la confiance d'Abraham, appuyé par la douceur de Moïse, affermi par le courage de Josué, élevé dans l'humilité de David, orné de la sagesse de Salomon, il vous soit agréable en tout et marche constamment dans la voie de la justice sans jamais chanceler ; faites aussi que, couvert de votre assistance comme d'un casque, protégé sans cesse comme par un bouclier invincible, environné d'une armure céleste comme d'une ceinture, il triomphe des ennemis de la croix de Jésus-Christ, leur inspire la terreur de sa puissance et assure à vos
combattants une joyeuse victoire. Par Jésus -Christ Notre-Seigneur, qui a anéanti l'enfer par la vertu de la sainte croix, et qui, après avoir vaincu la puissance du démon, est monté victorieux au ciel; lui le fondement de toute puissance et de toute victoire de l'empire, la gloire des humbles, la vie et le salut des peuples, qui vit et règne avec vous dans l'unité du Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit— il. »
Pendant l'onction , l'archevêque prononce les paroles suivantes :
« Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu et Fils de Dieu, qui a été oint par son Père de l'huile d'allégresse plus que ses compagnons, répande lui-même par cette infusion de l'onction sainte la bénédiction sur ta tête, et la fasse pénétrer jusqu'au fond de ton cœur, afin que tu mérites de recevoir avec cette huile visible les dons invisibles, et, après avoir exercé dans la justice la puissance temporelle, de régner éternellement avec lui, qui est seul sans péché , et qui , Roi des rois , vit et triomphe avec Dieu le Père dans l'unité du Saint- Esprit, Dieu dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »
Ici, le roi dépose son armure, puis, revêtu de son costume royal, monte sur son trône, accompagné des prélats et des barons, pour assister au saint sacrifice de la messe, pendant lequel il reçoit les insignes de la royauté.
La cérémonie du couronnement est faite par tous les évêques assistants, qui prennent la couronne sur l'autel et la placent sur la tête du roi. L'archevêque, s'adressant de nouveau au roi, s'exprime ainsi :
« Reçois la couronne de l'empire qui est posée sur ta
tête par des mains indignes , il est vrai , mais par des mains épiscopales, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; et sache qu'elle représente la splendeur de la sainteté, l'honneur et l'exercice de la fermeté virile ; n'oublie pas qu'elle te donne une certaine part à notre ministère, en ce que, de même qu'on nous considère comme les pasteurs et les ministres du dedans, tu parais à côté de l'Eglise du Christ pour la défendre vaillamment contre toute attaque, pour administrer utilement, pour gouverner avec fruit le royaume que Dieu a mis en tes mains et qu'il t'a confié par la bénédiction que nous t'accordons à la place des apôtres et de tous les saints ; afin que, apparaissant au milieu de ceux qui ont glorieusement combattu , orné de vertus comme de pierres précieuses et couronné de la récompense d'une félicité impérissable, tu te réjouisses sans fin avec Notre- Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, dont tu portes le nom et dont tu es le représentant. »
L'archevêque remet ensuite le sceptre au souverain, et lui parle en ces termes :
« Reçois le sceptre de la force et de la vérité , et reconnais en cela ton devoir d'inspirer le courage aux bons et la terreur aux méchants , de ramener ceux qui s'égarent, de tendre la main à ceux qui tombent, d'abattre les superbes et d'exalter les humbles. Que Jésus- Christ Notre-Seigneur t'ouvre la porte, lui qui a dit de lui-même : « Je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera heureux. » Lui, la clef de David et le sceptre de la maison d'Israël , qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n'ouvre, qu'il soit ton guide j car c'est lui qui délivre les captifs des liens de la prison , et
qui est assis là dans les ténèbres et à l'ombre de la mort. Rends-toi digne de suivre en tout Celui dont le chantre royal a dit : « Votre trône, ô Dieu, demeure toujours et » éternellement ; le sceptre de la justice est le sceptre » de votre royaume. » A son exemple, aime la justice et déteste l'iniquité ; c'est pour cela que Dieu, ton Dieu, t'a sacré à l'image de Celui qu'il a oint de toute éternité d'une huile de joie, à l'image de Jésus-Christ Notre- Seigneur, qui vit et règne avec lui dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »
Après le couronnement du roi vient la bénédiction et le couronnement de la reine. Le roi, se levant de son trône, s'avance vers l'autel, la couronne sur la tête et le sceptre dans la main, et parle à l'évêque en ces termes :
« Père vénérable , nous désirons que vous bénissiez l'épouse que Dieu nous a donnée , et que vous l'orniez de la couronne royale, à la gloire et à l'honneur de Notre Sauveur Jésus-Christ. »
Plus tard , l'archevêque et les évêques assistants récitent encore cette prière :
« Dieu tout-puissant et éternel , sanctifiez par votre bénédiction céleste votre servante N..., que nous reconnaissons pour notre reine, au plus grand bien de l'empire. Que votre sagesse l'instruise et la fortifie partout, et que votre Eglise trouve constamment en elle une servante dévouée. Par Jésus-Christ, etc. »
Nous omettons les autres cérémonies afin de ne pas trop prolonger notre récit. Nous ne pouvons pas cependant renoncer au plaisir de citer encore les paroles que l'archevêque prononce en remettant le sceptre à la reine :
elfes expriment, en quelques mots, le plus sublime idéal d'une reine chrétienne.
« Recevez, dit l'archevêque, le sceptre de la vertu et de la vérité , et soyez miséricordieuse et compatissante aux pauvres; témoignez aux veuves, aux pupiles et aux orphelins la sollicitude la plus affectueuse, afin que le Dieu tout-puissant vous augmente sa grâce, lui qui vit et règne éternellement. Ainsi soit-il. »
Cette auguste et imposante cérémonie n'a pas besoin d'autres explications. Outre la royauté « par la grâce de Dieu , » elle suppose nécessairement aussi un sacerdoce « par la grâce de Dieu. » L'évèque y intervient, comme lui-même le déclare, en qualité de représentant de Jésus-Christ et de successeur des apôtres, et il confesse solennellement, au nom de Jésus-Christ et comme ministre de l'Eglise, que la dignité royale est d'institution divine. Cette reconnaissance de la royauté par l'Eglise et en présence de tout l'empire est une des parties les plus significatives de l'ancien couronnement des rois. Mais l'Eglise ne s'en tient pas là ; le ministère dont Jésus-Christ l'a investie exige encore qu'elle prie pour le roi et répande sur lui les bénédictions dont le Christ l'a rendue dépositaire. Or tout cela, l'Eglise ne peut le faire sans rappeler aux princes leurs graves et pénibles obligations ; et voilà pourquoi toutes les prières , toutes les allocutions qui se font pendant la solennité du sacre sont remplies d'avertissements sévères, et respirent cette noble franchise et cette mâle vigueur qui conviennent à la vérité.
L'Etat par la grâce des hommes. — Deux fondements de l'Etat t la volonté humaine et la volonté divine.
A côté de l'ordre temporel et politique qui se dit fondé sur la volonté de Dieu et qui procure partout son culte et sa gloire, s'en élève un autre qui ne reconnaît point d'autre hase que la volonté humaine, d'autre culte que le culte des hommes, et qui ne veut travailler qu'à la glorification de l'humanisme. A l'Etat « par la grâce de Dieu » on oppose l'Etat « par la grâce des hommes. » Telle est la vraie signature, le caractère distinctif de ce qu'on nomme l'Etat moderne. Il n'est et ne veut être que l'ouvrage des hommes, bien qu'il possède dans certaines universités (d'Allemagne) des théologiens de cour chargés de lui donner quelque teinture évangélique.
Arrêtons-nous quelques instants pour étudier ce système. Il est vrai, — et Dieu en soit loué, — qu'il n'a pas encore pris une bien grande extension parmi le peuple germanique; cependant il domine déjà dans
les classes qui empruntent leur instruction à la presse quotidienne, et il menace de se propager de plus en plus. Cette manière d'apprécier le gouvernement et le pouvoir civil est une conséquence nécessaire de l'impiété, de l'athéisme et de la négation de tout ordre surnaturel. A la parole de l'Ecriture, ce parti oppose une parole toute contraire. Il dit : Aucun pouvoir ne vient de Dieu; celui qui existe est d'institution populaire; y résister, c'est résister à l'ordre du peuple et s'attirer sa défaveur.
Il importe de se bien rendre compte des suites inévitables non moins que terribles qu'entraîne un pareil système, de les produire à la lumière incessamment et sous toutes les formes possibles.
Tous les hommes sont essentiellement égaux par nature. Si l'un l'emporte sur l'autre par ses facultés naturelles, céla ne constitue point encore une différence radicale ; c'est un fait passager et accidentel , car on peut développer ses facultés et agrandir ses connaissances. L'homme, considéré comme tel, est donc pleinement indépendant de son semblable; il est vraiment souverain. Ce sentiment peut être affaibli par diffé^ rentes causes extérieures et demeurer comme engourdi au fond de l'âme ; mais il reparaît, dès que les circonstances lui sont favorables, comme une vérité profondément gravée dans la conscience individuelle.
Quand l'homme croit en un Dieu dont lui et ses semblables ont reçu l'existence ; quand il le reconnaît pour la vérité éternelle et pour le souverain maître de toutes choses, il trouve dans cette croyance même le fondement de l'autorité, et regarde comme un devoir
de s'y soumettre dans toutes ses relations avec Dieu, avec lui-même et avec ses semblables. Il comprend le précepte qui lui ordonne d'aimer son Seigneur de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces. Sous l'empire de cette loi souveraine, on voit l'ordre et la subordination la plus parfaite se développer dans la plus belle harmonie.
Quand l'homme, au contraire, croit que rien n'existe en dehors de la nature, quand il n'admet point qu'il y ait une volonté et une intelligence supérieures à sa volonté et à sa raison, son aveuglement l'amènera par une pente inévitable à considérer sa volonté et sa raison comme supérieures à tout et comme devant décider de tout. Non-seulement il se mettra à la hauteur du passé, du présent et de l'humanité tout entière, mais il se croira pleinement indépendant à leur égard. Dans tout ce que les hommes auront pensé il ne verra que des pensées humaines; tout ce qu'il trouvera établi dans l'Etat, dans la société civile et dans les associations religieuses, ne lui paraîtra que l'ouvrage des hommes et n'aura point d'autorité à ses yeux. C'est le subjectivisme poussé à ses dernières conséquences. Tous les autres hommes n'ont aucun droit de l'instruire, de lui commander, de le juger, de le punir. Leur esprit et son esprit, leur volonté et sa volonté sont au même niveau : il n'y a rien au-dessus de lui.
Dans ce système, le contrat est le seul lien de la société humaine; encore ne suffit-il pas pour obliger l'individu et le soumettre à un ordre quelconque. Tout est en marche et en progrès vers un but inconnu. Y a-t-il en soi quelque chose de vrai, de bon, de
juste? La question est encore pendante. Il est possible qu'en vertu du progrès l'homme se croie obligé aujourd'hui à ce qui demain ne lui paraîtra plus ni bon, ni vrai, ni juste. Comment pourrait-il se croire lié? Il faut que tout demeure constamment en question, et la force devient ainsi le seul moyen d'obliger les individus. La révolte contre tous de chacune de ces individualités souveraines est la conséquence nécessaire de ce système, et la dernière question qu'on se posera à soi-même ne sera plus : Que dois- je faire? mais : Que puis- je faire?
Tel est l'esprit qui fermenle et bouillonne au sein de l'humanité actuelle, qui éclate dans certains faits particuliers, aujourd'hui ici, demain ailleurs, comme une flamme dévastatrice ; qui mine sourdement les bases de la société comme l'insecte ronge les racines d'un arbre puissant et vigoureux. On ne joue pas impunément avec le mensonge. Quiconque le pratique en deviendra la victime. On s'est vraiment fait un jeu de l'impiété et du blasphème, et ce jeu, nous n'en voyons pas encore la fin. On a vu des rois qui s'intitulaient « par la grâce de Dieu » devenir de grands insulteurs de la religion et de la piété, et travailler à répandre le goût de ces funestes habitudes. Aujourd'hui, rien ne se pardonne plus aisément que l'irréligion. On est tout-à-fait insensible à l'endroit des offenses faites à la divinité, et déjà le droit au blasphème est considéré comme un postulat de la science. Les hommes qui nient l'existence de Dieu sont choisis pour être les instituteurs de la jeunesse, et en face d'un pareil attentat, les esprits demeurent indifférents.
On souffre même, dans l'intérêt du blasphème,
l'altération manifeste du sens naturel des mots, et Ton ne craint pas de tolérer des sectes religieuses qui appellent le blasphème un hommage à la divinité. Dieu ne supportera toujours pas qu'on se moque ainsi de son saint nom. On ne saurait, après avoir ruiné les fondements d'une maison, suspendre l'édifice en l'air et croire qu'on y habitera commodément. De même il est impossible de renverser les bases de l'ordre social sans être soi-même enseveli sous ses débris. Si l'ordre surnaturel est une chimère, la vérité est une énigme, le droit et la justice une énigme, la moralité et la vertu une énigme, l'homme en face de lui-même une énigme travaillant, dans la plénitude de son indépendance, à résoudre une autre énigme.
Absolutisme. — Centralisation.
L'abus égoïste du pouvoir politique, qu'il s'intitule « par la grâce de Dieu » ou « par la grâce du peuple, » qu'il se prétende fondé sur la volonté divine ou sur la volonté humaine, est ce qui constitue l'essence de l'absolutisme et de la centralisation illimitée.
L'absolutisme est donc l'introduction de l'égoïsme dans le pouvoir civil, de même que la révolution est le règne de l'égoïsme dans les membres du corps politique. Tous deux suppriment également l'unité sociale ; l'un en tuant la liberté, l'individualité et la vie personnelle des membres ; l'autre en brisant le lien qui soutient la société ; en détruisant, l'une la pluralité, l'autre l'unité, tandis que pluralité et unité sont des conditions également indispensables à toute société, principalement à la société civile.
Ainsi, le propre caractère de l'absolutisme consiste dans la tendance du pouvoir civil à usurper une auto-
rite sans limites aux dépens des individus et des corporations, tendance qui se révèle surtout dans une centralisation incommensurable. L'absolutisme est ambitieux et jaloux à l'excès ; il veut penser pour tous, administrer pour tous, agir pour tous, instruire et rendre heureux tout le monde. Il ne laisse aux autres que le souci de travailler, de payer et de faire des élections suivant les procédés de son libéralisme. Toute indépendance lui est odieuse et lui paraît former ce qu'il appelle un état dans l'Etat. D veut exister seul, répondre seul pour tous, être le soutien de tous. Mais c'est là aussi, pour le dire en passant, la raison de son impuissance, que la moindre commotion fait éclater d'une manière si frappante. Aucune décadence n'est plus soudaine, plus inattendue et plus irrémédiable que celle des gouvernements absolus. Ils ne reposent que sur un appui qui, eu tombant, entraîne tout le reste dans sa chute.
Au temps de l'ancien paganisme, le pouvoir absolu avait acquis, sous le régime impérial, un développement prodigieux. L'impérialisme romain était devenu une sorte de religion dont l'empereur était tout ensemble le demi-dieu et le grand-prêtre. De là cette règle de droit : Quod principi plaçait, legis habet vigorem, atpote cum lege regia populus ei et in eum omne suutn imperium et potestatem conferret, etc.* : « Le bon plaisir de l'empereur est la loi de l'univers. » Mais comme l'empereur, séparé de Dieu, était lui-même esclave de toutes les passions humaines, c'étaient pro-
1 Dig. de Constitut., lib. I, tit. iv. Ozanam, La Civilisation au cinquième siècle, t. I, p. 192.
prement les vices de l'empereur qui faisaient la loi de l'univers.
On comprend que, dans un tel ordre de choses, on n'avait pas un grand souci de la dignité humaine et des droits de l'individu. Toutefois, comme on ne connaissait pas encore toutes les ressources de la civilisation moderne, il restait encore un espace relativement considérable qui n'était pas occupé par la puissance civile, et où la liberté individuelle trouvait encore le moyen de s'exercer : circonstance éminemment favorable au christianisme naissant.
En face de cet absolutisme de l'ancienne Rome qui transforme les passions impériales en maîtresses de l'univers, le christianisme se présente au nom du véritable Souverain du monde , et renverse cette idole vermoulue par la force irrésistible de sa doctrine. Il proclame l'unité de Dieu, la délivrance du genre humain, la vocation de tous les hommes à la dignité d'enfants de Dieu, l'obligation d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes et à l'empereur , l'existence de la conscience que tout homme porte au fond de son âme comme un sanctuaire, la séparation de l'autorité spirituelle et de l'autorité temporelle.
Le moyen-âge fut véritablement l'ère de la liberté individuelle et de la liberté d'association. Assis sur le tronc sain et vigoureux des peuples germaniques, qu'une nature forte et énergique rendait éminemment susceptibles de la liberté chrétienne, il se déploya avec la variété infinie de ses formes dans toutes les régions de la vie humaine. Un pouvoir illimité concentré entre les mains d'un seul homme était chose inconnue alors.
On reconnaissait, il est vrai, dans la puissance spirituelle de l'Eglise comme dans l'autorité temporelle de l'Etat, une institution divine à laquelle, quand elle ne franchissait pas les bornes que Dieu lui a posées, il n'était pas permis de résister sans résister à l'ordre de Dieu même. Mais c'était une persuasion générale profondément enracinée dans les esprits que, dans cet ordre, tout acte arbitraire était un abus, une injustice, une violation du droit, et qu'ainsi quiconque était appelé au nom de Dieu à exercer soit dans l'Eglise ou dans l'Etat, une part d'autorité, était tenu de s'y soumettre comme le premier venu. Le pape et l'empereur, l'évêque et le prince, le prêtre et le laïque, tous sans exception étaient convaincus que, dans le commandement aussi bien que dans l'obéissance, ils étaient simplement les exécuteurs des desseins de Dieu, et que chacun était obligé de maintenir rigoureusement les bornes que la loi divine, manifestée par le bon sens et par la révélation, lui avait assignées. Il va sans dire que, même sous l'empire de ces idées, de nombreuses et violentes querelles pouvaient encore éclater; mais quant au principe même, il n'était jamais mis en question. De là viennent ces beaux exemples de franchise et de loyauté dont le moyen-âge nous offre si souvent le spectacle. On ne connaissait point alors dans les subordonnés cette bassesse de sentiments que nous appelons aujourd'hui du nom de servilisme. Dans les temps mêmes où l'on croit généralement que la puissance pontificale était parvenue à son apogée, on mettait à blâmer les abus et à censurer les faiblesses personnelles des hommes une hardiesse dont on n'a plus d'idée de nos jours.
Depuis le quinzième siècle, on a répudié insensiblement toutes ces idées fondamentales de la liberté chrétienne et germanique, et l'on est retourné au vieux paganisme. L'absolutisme païen est redevenu l'idéal du pouvoir civil. De même qu'en matière d'art on a méprisé les œuvres du génie chrétien pour se livrer à l'étude des formes de la beauté païenne, de même qu'en philosophie on a ridiculisé les idées gothiques du moyen-âge et exhumé le panthéisme et le matérialisme païen ; de même qu'en jurisprudence on a oublié tout l'ancien droit germanique pour aller emprunter aux écoles d'Italie les idées et les formes du droit romain, et les imposer au peuple par la force; de même c'est dans l'ancien et mauvais système impérial qu'on a puisé ses idées sur les droits de la puissance civile, et le moyen-âge n'a plus été qu'un objet de railleries et d'insultes. Voilà par quelles voies l'absolutisme politique est entré chez nous et s'est assis sans contradiction sur presque tous les trônes de l'Europe.
Les peuples protestants ont notablement favorisé cette tendance en supprimant l'ancienne limite qui séparait les deux pouvoirs religieux et civil, et en les réunissant tous deux entre les mains du prince temporel. On peut se faire une idée des rapides progrès de cet absolutisme païen par la vogue subite et universelle qu'a obtenue le principe selon lequel « chacun doit avoir la même religion que son souverain : » Cujits religio, ejus et religio. Le christianisme avait renversé l'absolutisme païen par la force invincible de la conscience; les martyrs s'étaient levés devant les empereurs et leur avaient dit : « Nous ne le pouvons point;
notre consciencê, qui ne dépend que de Dieu, nous le défend. » De ce moment date la réhabilitation de la dignité humaine.
Or, c'est contre cette même conscience, dont il avait essuyé une première défaite, que l'absolutisme néopaïen a dirigé ses coups ; il a affirmé que les sujets ne doivent pas avoir de conscience, et qu'ils sont tenus de croire tout ce que croient leurs souverains.
Aussi n'est-il pas surprenant que dans une foule de pays protestants le pauvre peuple ait été condamné à passer plusieurs fois d'une religion à l'autre dans un bref délai. Dans le Palatinat, par exemple, il a changé trois ou quatre fois, dans la ville d'Oppenheim> jusqu'à dix fois avant la paix de Westphalie 1 : admettant ainsi, sur les vérités les plus importantes du christianisme, aujourd'hui une opinion, demain une opinion contraire.
C'est là peut-être la plus grande abomination dont l'histoire humaine nous offre l'exemple; quoique les empereurs de l'ancienne Rome eussent pour maxime juridique que le caprice de l'empereur était la loi du monde, ils n'avaient jamais osé se permettre de tels empiétements sur la conscience de leurs esclaves. Il était réservé au protestantisme d'adopter ce principe sans la moindre hésitation.
Quand un pouvoir civil en est là, il lui est impossible de respecter les autres libertés. Elles n'ont pas tardé en effet à disparaître toutes successivement *. Les princes d'Allemagne, prenant pour modèle le gouver-
1 Voir Dœllingcr : L'Eglise et les éy lises, p. 55. - * ld. t ibid., p. 93-155.
nement illimité de l'ancienne Rome, ont constitué leur puissance aux dépens de l'Eglise, de l'empire et des libertés de leurs sujets. Es ont été soutenus dans cette œuvre par les tendances des cours bourboniennes catholiques, qui arrivèrent à l'apogée de leur puissance dans la personne de Louis XIV. Comme catholique, il est vrai, Louis XIV ne pouvait pas dire avec les protestants « qu'il faut suivre la religion de son pays , » cujus religio , ejus religie ; mais il remplaça cette maxime par celle-ci : L'Etat, c'est moi, et il pressa tellement les conséquences de ce principe, que la France vit disparaître jusqu'aux derniers vestiges de l'ancienne liberté franco-germanique. L'absolutisme de Louis XIV est resté le suprême idéal de tous ceux qui ont exercé depuis la puissance souveraine. Les idées de pouvoir absolu sont transformées pour ainsi dire en la chair et au sang de l'humanité européenne, — la seule Angleterre exceptée, encore faut-il faire certaines réserves, — et ont totalement infecté l'ordre social. Les partis mêmes qui, dans les quatre-vingts dernières années, ont arboré en Europe le drapeau de la révolution, n'ont répudié de l'absolutisme que le nom et la forme; ils en ont retenu le fond. M. de Tocque ville a démontré avec la dernière évidence que ce qu'on nomme « l'ancien régime, » c'est-à-dire les maximes de gouvernement suivies dans les derniers siècles par tous les princes européens, s'accordent parfaitement, quant à la substance, avec les principes de la révolution 4 . C'est le même esprit sous deux formes différentes; le fond reste
1 L'Ancien régime et la Révolution. Paris, 1857.
absolument le même. Qu'un empereur romain dise : « Mon bon plaisir est la loi de l'univers; » qu'un prince protestant dise : Cujus religio , ejus religio : « Chacun doit croire ce que je crois , chaque conscience doit se régler sur la mienne; » qu'un souverain légitime dise : « L'Etat, c'est moi ; » que Robespierre dise : « La liberté est le despotisme de la raison , et la raison c'est ce que moi et le Comité du salut public vous ordonnons et ce que vous devez suivre ponctuellement, si vous ne voulez pas être traînés à la guillotine; » enfin, que le grand prophète du libéralisme moderne, Casimir Périer, dise : « La liberté est le despotisme de la loi , et la loi, c'est ce que je vous prescris avec la majorité des chambres, » — tout cela est au fond parfaitement identique et tend à un même but : l'absolutisme de l'Etat.
Nous arrivons en ce moment à la forme la plus moderne du régime absolu : l'absolutisme sous les dehors de la liberté. Cette espèce d'absolutisme étant la moins connue, et en même temps celle qui menace d'engloutir de nos jours toute vraie liberté, nous devons l'étudier avec une attention particulière. Nous croyons utile, cependant , avant de l'aborder directement , de la faire précéder de quelques réflexions propres à répandre sur cet important sujet une lumière plus vive et plus abondante.
Fénelon est incontestablement l'un des plus doux et des plus aimables caractères que nous présente le christianisme. Ceux mêmes qui ne sont pas catholiques se plaisent à rendre hommage aux qualités éminentes de son esprit. Contemporain de Louis XIV, il put voir de ses propres yeux les origines et l'accroissement insensible de l'absolutisme. Rien n'est donc plus intéressant que d'entendre le jugement qu'il en portait Nous possédons de lui une lettre où il s'exprime sur ce sujet avec toute la clarté et toute l'étendue désirables.
Contestée autrefois , l'authenticité de cette pièce est maintenant hors de doute , grâce à de récentes investigations. Cette lettre est adressée à Louis XIV, mais on * ignore si elle lui fut envoyée. Sa publication semble d'autant plus nécessaire qu'en France, à partir de Bossuet jusqu'à ce jour, plusieurs esprits distingués, éblouis par la magnificence extérieure du règne de Louis XIV, n'ont pas vu le préjudice incalculable que
ce système , radicalement mauvais , a causé à l'Eglise et à toute la chrétienté, tant au point de vue religieux qu'au point de vue politique et social.
Voici cette lettre remarquable :
« La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre , n'a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous ; elle regarde Dieu en votre personne.
» Avec toute votre puissance , vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'y a aucun mal qu'elle ne souffrît de bon cœur pour vous faire connaître les vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement , n'en soyez pas étonné , c'est que la vérité est libre et forte. Vous n'êtes guère accoutumé à l'entendre.
» Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin , pour âpreté et pour excès, ce qui n'est que la vérité toute pure. C'est la trahir que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.
» Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable ; mais eeux qui .vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance , la jalousie, l'éloignement de la vertu , la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à votre seul intérêt.
» Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui est devenue la leur, parce quelle était dans leurs mains.
» On n'a plus parlé de l'Etat ni des règles; on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir.
» On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disaiton, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière , afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable.
» Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'Etat : comme si pouviez être grand en ruinant tous vos sujets , sur qui votre grandeur est fondée.
» Il est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être même trop dans les choses extérieures ; mais, pour le fond , chaque ministre a été le maître dans l'étendue de son administration.
» Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance , et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre règle, ni pour l'administration du dedans de l'Etat, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à recevoir
sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation.
» On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu que des esclaves.
» On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre de la Hollande pour votre gloire et pour punir les Hollandais, qui avaient fait quelque raillerie , dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles de commerce établies par le cardinal de Richelieu.
» Je cite en particulier cette guerre , parce qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste; d'où il s'ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine.
» Il est vrai, Sire, que les traités de paix subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu'ils vous ont donné les places conquises : mais une guerre injuste n'en est pas moins injuste, pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sur la gorge ; on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes ; on signe comme on donne sa bourse, quand il la faut donner ou mourir.
» Il faut donc, Sire, remonter jusqu'à cette origine
de la guerre de la Hollande, pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.
» Il est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires à votre Etat : le bien d'autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement nécessaire , c'est d'observer une exacte justice.
» Il ne faut pas même prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places, parce qu'elles servent à la sûreté de vos frontières. C'est à vous à chercher cette sûreté par de bonnes alliances, par votre modération , ou par des places que vous pouvez fortifier derrière : mais enfin , le besoin de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin.
» Consultez là-dessus des gens instruits et droits; ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.
» En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Evangile.
» Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande.
» Examinez sans vous flatter, avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre si mal fondée.
» Elle est encore la vraie source dè tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre , vous avez toujours voulu donner la paix en maître, et imposer des conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Voilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, hontueusement accablés, n'ont songé qu'à se relever, et qu'à se réunir contre vous. Faut-il s'en étonner ? vous n'avez pas même demeuré dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix , vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. Vous avez établi une chambre des réunions, pour être tout ensemble juge et partie : c'était ajouter l'insulte et la dérision à l'usurpation et à la violence. Vous avez cherché, dans le traité de Westphalie, des termes équivoques pour surprendre Strasbourg. Jamais aucun de vos ministres n'avait osé, depuis tant d'années , alléguer ces termes dans aucune négociation, pour montrer que vous eussiez la moindre prétention sur cette ville.
» Une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre vous. Ceux mêmes qui n'ont pas osé se déclarer ouvertement souhaitent du moins avec impatience votre affaiblissement et votre humiliation, comme la seule ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chrétiennes.
» Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins , on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins, et on vous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume.
» Le plus étrange effet de ces mauvais conseils est la
SLR L'ABSOLUTISME. 8!
durée de la ligue formée contre vous. Les alliés aiment mieux faire la guerre avec perte que de conclure la paix avec vous , parce qu'ils sont persuadés , sur leur propre expérience , que cette paix ne serait point une paix véritable , que vous ne la tiendriez non plus que les autres, et que vous vous en serviriez pour accabler séparément sans peine chacun de vos voisins dès qu'ils seraient désunis.
» Ainsi, plus vous êtes victorieux, plus ils vous craignent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont ils se croient menacés. Ne pouvant vous vaincre, ils prétendent du moins vous épuiser à la longue. Enfin, ils n'espèrent plus de sûreté avec vous qu'en vous mettant dans l'impuissance de leur nuire.
» Mettez-vous, Sire, un moment en leur place, et voyez ce que c'est que d'avoir préféré son avantage à la justice et à la bonne foi.
» Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim.
» La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre Etat, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret, ne vit que
de lettres d'état. Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent.
» C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car, tout le royaume ayant été ruiné , vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait, en effet, si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.
» Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le roi, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux , qu'à garder quelques places de la frontière qui causent la guerre?
» Quelle réponse à cela, Sire? Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l'insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser ; ainsi on paie ceux qu'il faudrait punir.
» Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie et de l'accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhuma-
nité des peuples que vous mettez au désespoir, en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.
» Mais, pendant qu'ils manquent de pain, vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l'être. Vous craignez d'ouvrir les yeux ; vous craignez qu'on ne vous les ouvre ; vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine ; enfin, que votre salut éternel, incompatible avec cette idole de gloire.
» Voilà, Sire, l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux ; vous vous flattez sur les succès journaliers, qui ne décident rien, et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros des affaires, qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi, pendant que vous forcez les places, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgré vos victoires.
» Tout le monde le voit et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard.
» Le vrai courage consiste à ne se point flatter, et à prendre un parti ferme sur la nécessité.
» Vous ne prêtez volontiers l'oreille, Sire, qu'à ceux
qui vous flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus solides sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. Il faudrait aller audevant de la vérité, puisque vous êtes roi, presser les gens de vous la dire sans adoucissement et encourager ceux qui sont trop timides.
» Tout au contraire , vous ne cherchez qu'à ne point approfondir; mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les yeux, et vous montrer ce que vous éviterez de voir.
» Il y a longtemps qu'il tient son bras levé sur vous; mais il est lent à vous frapper, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d'ailleurs , vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vôtre qui ne l'est pas, et vous humilier pour vous convertir ; car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez point Dieu; vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave ; c'est l'enfer, et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les Juifs dont Dieu dit : Pendant qu'ils m'honorent du bout des lèvres, leur cœur est loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre , et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais, hélas ! vous ne comprenez point ces vérités comment les goùteriez-vous? Vous ne con-
naissez point Dieu , vous ne l'aimez point , vous ne le priez point de cœur, et vous ne faites rien pour le connaître. »
Nous omettons ici un passage où il est question des funestes effets du régime despotique de Louis XIV, et de l'influence non moins fâcheuse que son clergé de cour exerça sur les affaires ecclésiastiques. Nous en traitons dans un autre endroit.
Voici la fin de la lettre de Fénelon :
« La France est aux abois; qu'attendent -ils pour vous parler franchement ? que tout soit perdu î Craignent-ils de vous déplaire? ils ne vous aiment donc pas; car il faut être prêt à fâcher ceux qu'on aime , plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence.
» A quoi sont-ils bons s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous, préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire, réparer les maux que vous avez faits à l'Eglise, et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne.
» Je sais bien que , quand on parle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois; mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut?
» Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre , vous consoler, vous soulager, vous parler avec zèle, douceur et respect; mais enfin il faut dire la vérité.
» Malheur, malheur à eux s'ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre !
» Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si