LIBERTÉ DANS L'ÉGLISE. ÉGLISE ET AUTORITÉ
mais c'est justement ce que nous réclamons nousmêmes. Pour vous, vous pouvez encore moins l'admettre que tout le reste. Nous demandons l'autonomie pour le peuple et pour la commune ; vous ne l'exigez que pour les prêtres. Or, ce n'est point là de l'autonomie, c'est le régime de la tutelle et le règne de l'omnipotence cléricale! »
Afin de mieux faire ressortir la fausseté ridicule de ces affirmations et de les combattre avec plus d'efficacité, nous commencerons par donner une notion exacte de l'autorité ecclésiastique, et nous nous placerons ensuite au point de vue de ceux qui nous adressent ces reproches.
1 . Il y a dans l'Eglise une double autorité : l'une est chargée de l'enseignement de la doctrine, l'autre du gouvernement des âmes. L'Eglise s'adresse donc aux deux grandes facultés de l'âme, la raison et la volonté, et leur demande à toutes deux le tribut de l'obéissance. L'autorité qui enseigne exige l'obéissance de la raison par la foi ; l'autorité qui gouverne réclame la soumission de la volonté par la pratique des vertus chrétiennes.
2. Ces deux autorités ont l'une et l'autre des limites infranchissables. Celle qui est investie de l'enseignement ne s'exerce que sur la doctrine de Jésus-Christ et des apôtres. Le Christ ne s'est pas expliqué sur tous" les genres de connaissances et de sciences humaines ; il s'est contenté d'enseigner un certain nombre de vérités capitales, et surtout d'apprendre à l'homme dans quelle relation il se trouvait vis-à-vis de Dieu, afin de lui offrir une lumière destinée à éclairer sa marche à
travers la vie. Ces vérités fondamentales, les apôtres les ont promulguées par toute la terre, et la substance en a été résumée en quelques mots dans les douze articles du symbole. Ces articles figurent encore dans tous les livres élémentaires de la religion catholique, comme l'abrégé de ce qu'un chrétien doit croire pour obéir à l'autorité enseignante. Le reste, à quelque domaine de la science qu'il appartienne, est abandonné à sa libre recherche.
Il en est de même de l'autorité chargée du gouvernement. Elle a ses limites rigoureuses dans l'institution de Jésus-Christ, et son principal but est de maintenir l'organisation de l'Eglise telle que Jésus-Christ l'a établie , d'administrer les sacrements et de porter les fidèles à la pratique des devoirs de la vie chrétienne. L'ordre naturel tout entier échappe à sa juridiction, et l'on trouve dans tous les ouvrages qui traitent ce sujet cette proposition incontestée : La plus haute autorité qu'il y ait dans l'Eglise ne saurait dispenser des devoirs qu'impose la loi naturelle et divine 4 . L'Eglise a toujours été pleinement convaincue qu'entre ses lois et les lois de l'ordre naturel il n'y a point contradiction, mais harmonie complète ; car l'Eglise et la nature sont l'ouvrage d'un seul et même Dieu, d'une seule et unique raison divine.
3. Le caractère essentiel, de cette autorité est de s'exercer par des moyens moraux ; elle s'adresse constamment à la raison et au libre arbitre de l'homme, et
1 Dico papara non posse dispensare in impedimentis de jure naturœ (matrimonium dirimentibus). S. Alph. de Liguor., Theol. mor. t lib. VI, n. 11Ï0.
se borne à inviter ces deux puissances de l'âme à accepter volontairement son joug, et à rendre à Dieu l'honneur dont une créature douée d'intelligence et de volonté lui est redevable.
4. Mais, nous l'avons déjà dit, avant de reconnaître une autorité quelconque, il faut d'abord que l'homme admette l'existence d'un ordre surnaturel, c'est-à-dire un ensemble de vérités et de lois supérieures à sa raison et à sa volonté ; il faut surtout qu'il croie à l'existence d'un Dieu personnel, qui est lui-même la vérité et la loi éternelles.
D'autre part, on ne saurait croire à l'autorité de l'Eglise, sans croire préalablement : 1° à la divinité de Jésus-Christ ; 2° à la fondation de l'Eglise par Jésus- Christ ; 3° à une autorité établie par Jésus-Christ dans l'Eglise pour instruire et gouverner, et assurée de la promesse qu'elle ne se trompera pas dans l'exercice de son ministère d'enseignement.
Ces vérités une fois admises, la soumission de l'intelligence et de la volonté se présente comme la première exigence de la raison et du devoir, comme le plus légitime et le plus noble usage que l'homme puisse et doive faire de son libre arbitre. Rejeter l'autorité serait, de la part de l'homme, une révolte déraisonnable et criminelle contre le Souverain du ciel et de la terre, une rébellion plus insensée et plus téméraire que celle du grain de poussière qui voudrait s'insurger contre l'ordre général de l'univers.
5. Pour nous, catholiques, nous adhérons du fond de notre âme, et pour les motifs les plus raisonnables, à toutes ces vérités, et c'est sur elles que nous fondons
notre croyance comme notre soumission à l'autorité de l'Eglise 4 .
Nous croyons à la divinité de Jésus-Christ, et dans nos sentiments d'adoration nous nous écrions avec saint Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu*! » Nous croyons que Celui qui a soumis l'univers à des lois immuables, a aussi établi dans l'Eglise un ordre régulier et une règle permanente; nous croyons qu'il a fait de cette Eglise la dépositaire de sa doctrine et de sa puissance, qu'il lui a commandé d'annoncer sa vérité aux hommes, d'administrer ses sacrements, de veiller à ce que les fidèles observent ses préceptes. Et bien què ce soient des hommes qui exercent cette puissance, les apôtres et leurs successeurs, nous ne croyons nullement qu'ils déploient une autorité arbitraire.
L'arche d'alliance est portée par leurs mains, mais elle n'est point leur ouvrage ; la parole et la loi qu'elle contient n'est ni leur parole, ni leur loi. La parole dont ils sont les échos, ils sont obligés de commencer par l'adopter ; la loi qu'ils promulguent, ils sont tenus d'y croire les premiers. Animés de cette pensée et pénétrés de cette conviction, nous croyons avec une joie profonde et dans une entière liberté d'esprit.
Ce n'est pas tout encore.
1 Loin d'exiger une foi aveugle et déraisonnable, l'Eglise catholique enseigne que la religion et l'Eglise portent des caractères si évidents de leur origine divine et de leur véracité, que tout homme impartial peut se convaincre de leur crédibilité. Si les incrédules sont responsables de leur incroyance , ce n'est point assurément parce qu'ils examinent, mais parce qu'ils refusent, sans examen sincère et raisonnable, de croire à la révélation divine.
* Jean, xx, *8.
Après nous avoir enseigné combien est raisonnable l'autorité qu'elle exerce sur nous, l'Eglise veut que nous fassions un usage continuel de notre raison et que nous la cultivions saus relâche. Et de là vient précisément la fermeté de notre conviction et le plaisir qui y est attaché.
Plus nous pénétrons avant dans l'histoire, dans la nature et dans l'àme humaine, plus nous reconnaissons combien notre foi est divine. Pendant qu'un si grand nombre d'intelligences ne parviennent jamais à s'introduire dans le sanctuaire de la vérité, qui est pourtant le premier besoin de l'homme, et tandis que le monde continue d'ériger des autels au Dieu inconnu* dont parle saint Paul, le catholique trouve dans les dogmes de son Eglise comme autant de clefs qui lui ouvrent l'accès de ce temple du Très-Haut, où il y rencontre avec la sécurité de la science la paix souveraine et le bien suprême de son âme, le Dieu pour lequel son âme a été créée.
Cette conviction et ce point de vue, la science catholique les justifie aux yeux de tout esprit sincère et impartial par d'irrécusables témoignages. La science catholique présente un spectacle vraiment unique dans l'histoire du monde , et échappe à toute comparaison. Elle n'est pas le produit d'une école, d'un pays, d'un
1 « Il me semble , Athéniens, qu'en tontes choses vous êtes reli. gieux jusqu'à l'excès ; car ayant regardé en passant les statues de vos dieux, j'ai trouvé un autel avec cette inscription : Au Dieu inconnu ! Or, ce Dieu que vous adorez sans le connaître, c'est lui que je vous annonce. » Discours de saint Paul devant l'aréopage. Act., xvii, 23.
siècle, d'une classe ; mais elle est, comme l'Eglise universelle, une science universelle aussi. Aujourd'hui déjà elle embrasse dix-huit siècles d'existence et s'étend sur toutes les parties de la terre. Dans toutes les nations et chez tous les peuples, elle compte une multitude innombrable d'hommes illustres par le savoir comme par la sainteté, initiés à tous les secrets de la science et à toutes les conquêtes de la pensée humaine. Or, tous ces hommes avouent de concert avec une parfaite conviction, non-seulement que leur intelligence et leur volonté ne sont pas en désaccord avec la double autorité de l'Eglise, mais qu'ils passent d'autant plus sûrement d'une connaissance à une autre, qu'ils se soumettent plus complètement aux vérités et aux lois éternelles que proclame leur Eglise 4 .
7. Nos adversaires auront beau contester la justesse de notre point de vue et combattre les données de notre foi par toutes les armes de la science; ils auront beau fouiller dans les entrailles de la terre, descendre jusqu'aux plus sombres replis de l'âme humaine, ou remonter le cours de tous les siècles de l'histoire du monde pour y trouver quelque chose qui semble prouver que notre foi n'est pas raisonnable. L'Eglise, exer-
1 L'incrédulité peut sans doute compter dans ses rangs des esprits distingués ; niais outre qu'ils ne sauraient être comparés avec les sectateurs de la sagesse chrétienne sous le rapport du nombre et de la valeur intellectuelle , il y a encore un point décisif qu'il ne faut pas perdre de vue. Parmi les représentants de l'incrédulité, on ne trouve que le doute et la désunion, tandis que nous, tout en jouissant de la plus grande liberté d'esprit, nous nous rencontrons tous, pour les choses essentielles , dans un centre commun : privilège qui n'appartient qu'à la vérité.
cée à la lutte, ne recule devant aucun combattant, pas même devant ces insulteurs éhontés qui ont commencé leur triste besogne sous la croix en se raillant du Chef de l'Eglise, jusqu'à ces insulteurs de nos jours qui se moquent de l'Eglise avec non moins d'audace.
Mais ce qui est vraiment intolérable, c'est de voir une partie de nos adversaires actuels essayer de faire
fendue aux catholiques, que notre raison est en désaccord avec notre foi. Ce langage, inspiré par la déraison, par l'ignorance ou par la mauvaise foi est une insulte à la vérité et à l'histoire; il ne peut être que le fruit de l'aveuglement et du préjugé. Eh bien, ce langage retentit non-seulement dans la plupart des journaux, mais encore dans les assemblées politiques, comme l'ont prouvé récemment les chambres du Wurtemberg. N'est-ce pas là le comble de l'injustice et de l'insulte envers l'Eglise catholique?
8. La source d'où partent ces accusations est dans la négation même de tout ordre surnaturel, et par conséquent de toute autorité légitime. Mais ce point de vue n'est pas celui de la raison, car une telle théorie est absurde et insensée. Ceux qui l'adoptent font consister toute la liberté de la pensée dans un subjectivisme outré et sans limites ; ils ne découvrent le principe de l'autonomie qu'à la lumière de la souveraineté absolue du peuple, et traitent de servitude dégradante la libre adhésion de l'homme à un ordre de vérités, à un ensemble de lois supérieures à la raison. Il faut que le son s'harmonise avec le son, l'étoile avec l'étoile, autrement l'ordre général sera bouleversé ; il faut que les membres