Liberté, causerie faite a la Société Générale des Etudiants de l'Université de Louvain
Ou AND Ulysse, après sa très longue odyssée, arriva enfin à fouler le sol de la patrie, il retrouva Ithaque, son palais, sa femme, sa nourrice et son chien.
Tout avait vieilli, mais rien n'avait changé ; Ulysse reconnut si L'ien toutes choses et les retrouva si bien en place, que Pénélope,défiante jusqu'alors, le reconnut lui-même à ce trait.
(i] Monseigneur Cartuyvels, Vice-Recteur de l'Université.
Si, de nos jours, après une absence aussi longue, un émigré quelconque s'en revenait au pays, peutêtre aussi retrouverait-il son chien, sa nourrice, même Pénélope, mais, à coup sûr par le temps d'embellissements, de rues droites, d'expropriations et de renversements où nous vivons, il courrait grand risque de ne pas retrouver sa maison et de ne plus se reconnaître dans Ithaque.
Il n'y a pas. Messieurs, que les maisons et les villes qui changent ainsi ! Lorsque, à quarante ou à cinquante ans, il arrive à un homme de se replier sur lui-même et, sans sortir de son esprit, d'y faire un voyage en arrière, pour revoir ce qu'il était à vingt ans, les mêmes surprises l'attendent et le frappent... Il cherche, mais sans les trouver, ses idées, ses convictions d'alors, ses admirations et ses enthousiasmes, ses affections généreuses et la vaillance de ses élans juvéniles. Là aussi, des expropriations se sont faites : expropriations par larges zones ; là aussi, on a renversé, redressé, reconstruit, si bien que l'on s'y reconnaît à peine.
De notre esprit de vingt ans, si peu de chose reste debout ! et c'est merveille de voir comment un même esprit, en si peu de temps, soit devenu si différent de lui-même.
Ce retour aux pensées d'autrefois a ses côtés utiles, et l'on en peut tirer grand bénéfice. C'était un de ces retours que je faisais, il y a deux ans, en vous parlant de V Illusion, c'en est encore un que je compte faire aujourd'hui en vous parlant de la Liberté l
Liberté! Ah ! que ce mot magique vibrait bien sur nos lèvres, à vingt ans.. .Nous dressions le front plus haut, pour le prononcer avec plus de fierté, et il sonnait à nos oreilles comme une fanfare glorieuse. « Dieu, Patrie et Liberté; » il n'y avait pour nous que ces trois religions au monde, mais toutes trois étaient de vraies religions dans nos cœurs de jeunes hommes ! Depuis le commencement de nos études humanitaires qu'avions-nous fait autre chose que dresser des autels,dans nos âmes, à Dieu, à la Patrie et à la Liberté?
Qu'avions-nous retenu de ces auteurs latins et grecs qui, durant un si long temps, avaient sollicité, sans toujours les obtenir, notre attention et
nos études? Nous entendions à moitié leur langue, nous savions vaille que vaille leur grammaire, nous pouvions peut-être en réciter de mémoire quelques lambeaux, mais nous avions sucé le lait de leurs pensées, nous avions bu leur esprit. Nous avions lame pleine des souvenirs de Rome et d'Athènes ; nous avions passé six ans au milieu des luttes du tribunal revendiquant, sans trêve et sans repos, la liberté du peuple, et nous tenions du côté des tribuns ; nous avions assisté aux combats de la Gaule contre Rome envahissante ; nous luttions, nous aussi, avec les blonds guerriers de la Germanie ; nous avions entendu dans nos forêts ces chants de liberté, inspirés par des vierges couronnées de gui et de chêne.
La voix de Tacite, brève, frémissante dans son indignation contenue, nous l'avions entendue tomber vengeresse, comme un marteau d'acier sur le front de tous les despotismes.
Nous avions entendu Démosthènes fatiguant les échos de la tribune aux harangues, et luttant à lui seul, comme une armée, pour faire face aux entreprises de Philippe contre la liberté athénienne.
Et tous ces exemples, glissant l'un après l'auire dans nos cœurs, y avaient creusé un sillon où
LIBERTE g
l'invincible amour de la liberté couchait ses racines.
Cet enseignement de l'âme qui nous venait des lettres par contrecoup, et à l'insu de ceux-là mêmes qui croyaient ne nous enseigner que des mots et des phrases, trouvait un singulier appui dans nos leçons religieuses.
Ce petit catéchisme, qui semble n'être fait que pour nous apprendre la loi de notre esprit et de notre volonté, est incontestablement, de tous les livres du monde, celui d'où découlent les plus hautes et les plus saisissantes leçons de liberté... De chacun des devoirs qu'il nous enseigne, descend sur nous un droit, et c'est sur ce droit que notre liberté s'assied en reine comme sur un trône.
L'histoire de l'Église, si pleine de larmes et de sang, où les cachots, les chaînes, l'amphithéâtre, la hache, les fauves, semblent s'acharner sur le chrétien, comme sur une proie qui leur revient de
lO LIBERTÉ
droit, qu'est-ce encore sinon de la liberté, une leçon suprême?... Ils meurent ces martyrs, c'est vrai, et le bourreau, quand il a essuyé le sang de son fer, semble pouvoir se réjouir à l'aise dans son triomphe.
Mais, à travers les siècles qui vont suivre, il n'y aura pas un homme ayant un cœur qui, au souvenir du bourreau et du martyr, ne crache à la figure du bourreau et ne s'agenouille, le front baissé, devant le martyr. Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas une puissance immortelle dans le droit, violé, brisé, tué par la force brutale?
Croyez- vous que quand je vois César, lui, le fort, avec ses licteurs et son armée, couper la gorge à une petite sainte Lucie, à une fille de seize ans, qui n'a rien pour se défendre, croyez-vous que je vais m'incliner devant César?
Elle était toute jeune, de sang très noble, à peine fiancée. Elle est traînée devant le préfet de Syracuse. On lui ordonne de sacrifier; elle refuse. Le préfet insiste; elle refuse toujours. Elle croit au Christ, elle s'est donnée à Lui, elle ne trahira ni la liberté de sa foi, ni la liberté de son cœur. Elle parlait bien, la jeune fille, et sa voix touchait, comme une mélodie, le cœur des assistants, car on
vit ce préfet, le lâche, recourir à cet argument de toutes les tyrannies aux abois :
« — Nous verrons ce que vous direz quand je vous ferai battre.
» — Dieu m'inspirera », répondit l'enfant, « ce n'est pas moi qui vous parlais, c'est l'Esprit-Saint qui est en moi.
» — Ah! vous avez l'Esprit-Saint en vous? » — Il habite dans les âmes pures!
» — Alors j'ai moyen de le chasser de chez vous ». El il ordonna de la traîner aux lieux infâmes.
Un frémissement courut dans les veines de la vierge; elle pâlit, mais soudain, reprenant son courage et sa fierté : « Dieu est là », dit-elle. Oui, Dieu était là!
Les licteurs s'avancèrent, ils prirent la vierge par les bras; ils la voulurent traîner, mais, immobile comme une statue de marbre blanc, enracinée dans le sol comme un roc invincible, elle ne bougea point. Ces brutaux s'acharnèrent, leurs mains s'enfonçaient dans ses chairs avec les plis de sa robe blanche; ils la secouaient comme on secoue un arbre qu'on veut abattre, mais, souriante, invincible, elle se tenait debout.
« Qu'on la brûle ! » dit le préfet. On rangea des fagots autour d'elle et on y mit le feu... Les flammes montèrent en crépitant, mais, sans la toucher; respectueuses et caressantes, elles firent autour delà vierge comme une guirlande glorieuse.
« Tuez-la! » cria le tyran vaincu. Et un soldat lui enfonça son épée dans la gorge.
Elle tomba toute empourprée du sang qui jaillissait.
Elle tomba, mais pure et libre.
Et je saurais aimer César après cela!... Allons donc!
Non, non! c'est sur la terre sanglante que je me jetterai, ce sont les pieds et les mains de cette enfant que je baiserai, que je laverai dans mes larmes, et, quand je me relèverai, les lèvres teintes de son sang, il y aura dans mon cœur un serment, solennel comme ceux d'un baptême : je haïrai César et je mourrai s'il le faut, pour la cause de l'assassinée, parce que je sens là, dans mon âme, que c'est la cause du droit, de la justice et de la liberté.
LIBERTÉ l3
Il n'y avait pas que cet enseignement littéraire et ces leçons religieuses pour enflammer dans nos cœurs ces grands enthousiasmes ; le temps où nous vivions, les échos qui nous venaient des deux mondes, l'air même que nous respirions et qui passait alors sur l'Europe, tout était imprégné de ce grand et généreux amour.
Le Nouveau-Monde nous apparaissait dans le lointain brumeux de l'Océan, à travers les pages immortelles que venait de lui consacrer Tocqueville. L'Ancien, dans les modèles d'éloquence anglaise fouillés au collège, dans Montalembert, dans Lacordaire, dans de Broglie, dans toute cette phalange géniale, éclose comme au même jour et à la même heure, muette alors sous le pied de fer de l'Empire, mais frémissante et jetant par intervalle des cris qui retentissaient d'un bout du monde à l'autre.
Et la Pologne et l'Irlande ! Quel discours se faisait alors, même dans la chaire chrétienne, qui ne contînt une protestation brûlante, indignée, marquant d'un fer chaud les geôliers de ces deux nations aux chaînes.
Elle nous venait avec l'écho sonore, la grande voix d'O'Connell, parlant aux Irlandais son fier et
valeureux langage ; elle nous venait sur les brises, avec les parfums d'Eryn, la verte Eryn, 1 emeraudc des mers. Nous l'entendions à Clarke, devant cinq mille Irlandais pendus à ses lèvres.
(( Hommes de Clarke, disait-il, vous savez que la seule base de la liberté est la religion ; vous avez triomphé parce que votre voix, qui s'est élevée pour la pairie, s'est d'abord exhalée en prières devant le Seigneur.
» Maintenant, des chants de liberté se font entendre dans nos campagnes : leurs sons parcourent nos collines, ils ont rempli nos vallées, ils murmurent dans les eaux de nos fleuves, et nos torrents, avec leurs voix de tonnerre, crient aux échos de nos montagnes : « l'Irlande est » libre ! »
Ai-je tort, Messieurs, de vous appliquer, à vous, cette histoire de nos premières émotions de jeune homme ? Est-ce que j'oublie qu'une génération nous sépare ? Je ne le pense pas.
Car enfin, ces auteurs dont on faisait notre
LIBERTÉ l5
nourriture, ils ont été la vôtre ; les livres que nous lisions vous les lisez, et si vous écoutez le son que rend aujourd'hui notre siècle, il chante aujourd'hui comme alors : « Liberté! liberté ! »
Je ne me trompe donc pas si je vous crois formés à notre image, et si je juge de ce qui se passe dans 1 vos esprits et dans vos cœurs, par ce qui se passait dans nos esprits et dans nos cœurs.
Il y avait là, je viens de le dire, un grand, un immense amour de la liberté, mais il entraînait à sa suite une admiration enthousiaste et un grand amour de l'homme !
Ne l'avions-nous pas vu, à travers les siècles de son histoire, toujours amoureux de liberté, marcher fier et le front levé, impatient du joug, révolté de toutes les tyrannies et, tôt ou tard, à prix de sang, vainqueur de tous les despotismes.
Oui, l'homme nous paraissait beau, grand et fier, et volontiers, comme Dieu au moment où cette royale créature sortit de ses mains, nous nous serions écrié devant lui : « Oh ! oui, c'est bien ! c'est très bien ! »
Avez-vous vu l'aigle dans le ciel, planant, calme et fort, entre l'abîme d'en bas et l'immensité d'en haut ?
Il €St libre, il est roi. L'abîme d'en bas est à lui : il y peut descendre et il le contemple ; l'immensité d'en haut est à lui : il y peut monter et il la perce de son œil noir.
Avez-vous vu le lion debout sur les rocs qui bordent le désert ?
Il est libre, il est roi. Ce sol, qu'il foule et qu'il serre dans sa griffe puissante, est à lui ; ce désert qu'il balaie de ses regards est à lui. Voyez-le : ses muscles d'acier l'élancent, sa crinière ondule au vent, il bondit, il vole, il est le maître dans son empire !
Ainsi de l'homme : libre et roi. La terre est à lui, il l'a vaincue ; le ciel est à lui, il l'a sondé; et, plus loin que le ciel des étoiles, le ciel de la pensée est à lui. Comme l'aigle, il y vole; comme le lion, il y règne en possesseur et en maître.
Ne mettez pas les fers à ces libres, à ces rois : ils les briseraient. Ne leur forgez pas un joug : leur front n'est pas fait pour le porter.
Messieurs, les États-Unis ont dressé, à l'entrée d'un de leurs ports, une statue colossale. Les pieds posés sur un môle battu par les flots, la face tournée vers l'Océan, elle lève par dessus sa tête un fanal étincelant. C'est ainsi que nous
)ns élevé dans nos esprits et dans nos cœurs la
lie de l'homme.
Les pieds sur la terre qu'il possède, la face tournée vers l'Océan qu'il a mis au Joug, les yeux levés vers le ciel des pensées et des amours sublimes et, dans la main, le fanal de la liberté.
Des circonstances nouvelles m'ont mis à même de voir fréquemment, au Jardin d'acclimatation d'Anvers, des lions et des aigles. Ce sont, en général, des animaux fort calmes. L'aigle, les pieds posés sur un roc de ciment romain, ou sur une branche morte, a un œil noir superbe sous des sourcils légèrement froncés ; Je l'ai regardé souvent, il m'a regardé ; eh bien, franchement, Je n'ai jamais découvert, ni dans son regard, ni dans son allure, la moindre velléité de se briser le crâne contre les barreaux de sa cage. J'en puis dire autant du lion. Pourvu que le belluaire leur serve à temps la viande et les os qu'ils décharnent, ces rois, ces libres, semblent accepter leur sort en très grande patience.
l8 LIBERTÉ
En serait-il ainsi de l'homme; y aurait-il pour lui, comme pour le lion et l'aigle, l'homme des livres, des historiens et des poètes, et un autre homme, l'homme vrai, l'homme de chair et d'os: que nous coudoyons chaque jour dans les rues?.." Peut-être !.. Au temps des études, c'est bien certainement le premier avec qui nous avons été en commerce ; depuis, c'est l'autre. Voyons de près,si vous le voulez bien, cet autre homme.
Mais, avant de pousser davantage notre examen, peut-être serait-il utile de fixer nettement ce que nous entendons sous le mot de liberté. Si quelqu'un s'était avisé de nous interroger à ce sujet au sortir de nos éludes humanitaires, nous aurions été fort embarrassés de lui répondre.
Dans nos esprits de vingt ans, une idée s'éveillait à ce mot, mais fort vague, mal terminée, comme un lambeau d'étoffe peluchée sur les bords.
Plus tard, en philosophie morale, les définitions nous sont venues par demi-douzaines, nettes, précises cette fois, mais si inattendues pour la plupart, que nous n'y reconnaissions plus notre liberté d'autrefois. Je me souviendrai toujours d'avoir assisté à^ la dissertation d'un très savant et très habile; homme, fort de mes amis, qui, pour définir la;
liberté humaine, partait de la liberté divine — sans doute d'après ce principe qu'il faut passer du connu à l'inconnu!.. — il aboutissait à ce résultat très curieux, que l'idéal de la liberté était de ne pas être libre. Il ne s'exprimait pas précisément en ces termes, mais, au fond, équivalemment. Nous ne l'imiterons pas, Messieurs, si savant qu'il fut, et ne faisant pas ici un cours de philosophie, nous nous mettrons plus à l'aise.
Je sais que des devoirs m'obligent : devoirs envers Dieu, devoirs envers moi-même, devoirs envers les autres.
Je sais qu'en me soumettant à ces devoirs, Je fais bien ; qu'en les violant Je fais mal.
Je sais tout cela ; mais je sens que je puis ou m'y soumettre, ou les violer, d'après que ma volonté se détermine à l'un ou à l'autre. Je veux davantage.
Je n'entends pas être contraint, ni à faire mon devoir, ni à l'enfreindre. Or, je puis être contraint par deux forces, la force matérielle et la force morale.
Je ne veux subir ni l'une ni l'autre, qu'elles me sollicitent au bien ou au mal, qu'importe? je ne veux pas de ce joug, je ne veux pas de cette poussée, je veux ma liberté de bien ou de mal faire, et c'est
ainsi que je l'entends. Cicéron l'avait définie avec un bon sens admirable : « Potestas vivendi iit velis. » C'est bien cela, c'est elle, ma liberté de vingt ans.
Or, Messieurs, de la liberté ainsi comprise, je ne me demande pas si elle est légitime, si elle est de droit naturel ou de droit positjf, s'il la faut admettre en thèse ou tout simplement en hypothèse ; je n'ai garde de soulever ces questions dangereuses, je n'ai nulle envie de jouer avec le feu : on s'y brûle, et mon expérience ne m'a que trop prouvé que se brûler fait mal.
Non ! je me demande tout simplement si vraiment l'homme est tant amoureux de cette libertélà ; si vraiment il la tient en haute estime ; si vraiment il répugne à la contrainte ; s'il est impatient du joug et des chaînes. Voilà la question et je n'en agite pas d'autre.
Voyons
Il vous est arrivé. Messieurs, du moins quand vous étiez enfants, d'assister à des séances où un
opérateur quelconque faisait passer sous vos yeux ce qu'en langage de foire on appelle des tableaux fondants. Une vue de quelque monument célèbre ou de quelque grande ville est là, sur la toile, nette, précise, brillante et lumineuse.
Vous êtes en contemplation devant elle.
Tout à coup, par derrière, dans un lointain vague, apparaît une illumination indécise, elle n'efface pas la vue première, mais elle la trouble et la noie dans un brouillard. Bientôt la nouvelle venue marque sa silhouette, la première pâlit et s'efface ; enfin la nouvelle se dessine en traits purs, en pleine lumière, et de la première il ne reste plus rien.
C'est très joli à voir ces tableaux fondants ; la toile les reçoit et les porte les uns après les autres, sans garder d'aucun la marque ou le souvenir.
Messieurs, la toile de notre cœur porte ainsi les uns après les autres, des amours fondants et des adorations fondantes, et si, de quelques-unes elle garde un souvenir, d'aucune pourtant elle ne conserve une trace bien profonde. Les dieux s'y succèdent ; nul n'y trouve un temple fidèle. Sans doute, nous ne détrônons pas brusquement le dieu de
l'heure présente ; non, il est bien notre dieu, notre unique dieu... mais derrière lui, dans le lointain, nous admettons vaguement un dieu nouveau auquel nous jetons 'des miettes d'adorations. Seulement, ce dieu nouveau ne reste point en place ; il marche, il avance, il se fait de nos adorations une part toujours grandissante, aux dépens de la part du vieux dieu qui s'appauvrit ; un jour, il prend le tout : du pied, il renverse le dieu qui le précéda et monte à sa place sur l'autel.
Le jeune homme que nous venons de voir, frais sorti des études, charmant de naïveté et de candeur, porte donc dans son âme, cette belle divinité de sa jeunesse ; la liberté ; il l'aime, il lui a fait des serments.
Mais, voici qu'au premier pas qu'il fait dans le monde, au premier détour de son chemin, il se trouve soudainement face à face avec un dieu nouveau : l'or.
Dieu vraiment étrange. Messieurs^ et qui s'incarne sous une multiplicité de formes particulières
suivant la nature et le dessin de la monnaie des différents pays du monde. Prenez donc une monnaie d'or d'un pays quelconque. Voilà le dieu ! Qu'estce que c'est ?.. Vous ne me contredirez pas si Je vous réponds : c'est de l'or manufacturé... Et l'or qu'est-ce que c'est ? L'or est un métal jaune, quand il est vu sous une épaisseur assez grande, verdâtre, quand il est vu par transparence, en lame mince. Sa densité, et le reste !.. Vous I connaissez tout cela, Messieurs les chimistes ! Et c'est là le dieu nouveau ? Oui, c'est là le dieu nouveau, et je n'hésite pas à le dire, c'est un dieu puissant ! Cette petite monnaie ronde, brillante et sonore, regardez- la ; vos yeux n'en éprouvent pas bien grande jouissance, vos doigts ne frémissent guère en la caressant, vos lèvres répugnent à son goût fade ; si vos oreilles se plaisent un instant à sa sonorité pétillante, elles la trouveront bientôt monotone ; mais jetez-la dans le flot du mercantilisme humain, comme dans les contes d'Aladin on jetait une bague à la mer, et soudain, empressées, rieuses, agaçantes, toutes les joies, toutes les douceurs, toutes les suavités, toutes les délices, viendront à vous, les bras ouverts, pour vous y enlacer ! Vous les aurez à
vos pieds, captives et soumises ; elles vont vous endormir dans l'enivrement de leurs caresses !.. Voilà le dieu !
Oui, c'est un dieu puissant.
Il aborde le jeune homme : « Travaille, lui ditil, et je me donnerai à toi ! » Et le jeune homme écoute. Il travaille ! Ah ! c'est bien, Messieurs ! c'est très bien !
Je n'ai jamais vu sans émotion, le samedi, quand le soir tombe, l'ouvrier, ses outils sous le bras, s'avancer vers son patron ou son chef, pour toucher sa semaine: il découvre d'une main son front mâle où la sueur perle encore, et il tend l'autre.
Ah ! ce n'est pas le geste suppliant de la prière ! Non, c'est l'expression respectueuse mais fière et confiante du droit.
J'ai donné mon travail : j'attends l'or promis. Et l'or vient. Dans les mains de cet ouvrier, de ce père, soudain, il se transforme, ce n'est plus de l'or... c'est un jupon ou un bonnet pour sa femme, une petite blouse, un jouet, un bonbon pour son enfant : c'est du pain, de la viande peut-être, du feu, de la lumière pour tous. C'est du bonheur et de la joie ! Ah ! que c'est beau cela, Messieurs !
Ce père a donné son travail, c'est-à-dire quelque chose de sa sueur, de son sang, de sa vie ; il l'a donné à la société ; la société l'a transformé en or, et, par un retour admirable, cet or, entre ses mains, se transforme en sang, en force, en vie, pour lui, pour sa femme et pour son enfant. C'est de son sang et de sa vie qu'il les nourrit, c'est son sang et sa vie qui font leur sang et leur vie ! Oui, cela est beau et grand.
Mais, Messieurs, aux rudes travailleurs de la matière et de la pensée, l'or se donne avec parcimonie et à regret. Et tandis qu'il leur découvre, comme une tentation, les faveurs qu'il tient en réserve... « Renonce à une part de ta liberté... sers ! je me donnerai à toi davantage ! »
Le dieu nouveau approche, Messieurs, la liberté va pâlir.
Beaucoup refusent, beaucoup préfèrent renoncer à ces nouvelles faveurs de l'or et garder leur liberté intacte. Mais, Messieurs, beaucoup acceptent et vendent une part de leur liberté.
Ils s'enrégimentent dans la caste des servants et des sujets.
De l'ouvrier au sujet, du travailleur au servant, il semble qu'il n'y ait qu'un pas. Oui, mais le pas est immense ! L'ouvrier, le travailleur a un patron ! le servant et le sujet ont un maître ; ils servent, ce mot dit tout Voilà l'homme si amoureux de la liberté faisant son premier pas sous le joug.
Je suis prêt à le reconnaître, le mal n'est pas grand, l'entaille faite au drapeau de la liberté est à peine visible : ils n'ont asservi que le travail de leurs mains, leur coçur reste libre... D'ailleurs le contrat de vente n'est pas éternel, il leur est loisible de le rompre à toute heure. Oui, tout cela est vrai.
Je vous prierai toutefois de relire le Don Juan de Molière ; dernièrement on en citait un court passage dans un discours très éloquent, mais c'est toute la comédie qu'il faut revoir.
Il y a là un sujet, Sganarelle, au service d'un maître. Don Juan. Dans le contrat de son service, il n'a engagé que le travail de ses mains et il peut le résilier à toute heure.
Ce Sganarelle — en dépit de la coutume — a de la foi, de la conduite, du bon sens. L'horrible
vie de son maître lui répugne, et parfois son indignation déborde... mais que Don Juan fronce le sourcil, menace du bâton ou du congé et, sur le champ, Sganarelle trahit tout : bon sens, conduite et foi :
« — Ne trouves-tu pas que j'aie raison d'en user de la sorte, » lui demande Don Juan, après une de ses infamies ?
« — Hé ! monsieur !..
» — Quoi ! parle.
» — Assurément, vous avez raison, si vous le voulez, on ne peut pas aller là contre ; mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire ! »
Tout le rôle est dans cette phrase et je ne connais pas de formule plus complète et plus achevée de la servitude.
«■ Vous avez raison, si vous le voulez, si vous ne le vouliez pas, vous auriez tort. » C'est l'acceptation absolue, sans hésitation, sans réserve, du vers antique :
Sic volo, sic jubeo ; sit pro ratione voluntas.
Est-ce que je ne m'égare pas encore un coup, Messieurs, en m'arrêtant à ces considérations-là ?
Car enfin, je parle à un auditoire, où jamais l'or ne tentera personne en offrant un pareil service. Vous marchez tous dans ces carrières que l'on a nommées carrières libérales, parce que seules elles conviennent aux libres.
Mais, Messieurs, l'homme n'asservit pas que le travail de ses mains : il peut asservir le travail de son intelligence. C'est une autre forme de sujétion et de service, la plus répandue peut-être de nos jours.
Enlevez de dessus les choses, la couverture des noms qui est souvent trompeuse : regardez bien. Dans cette innombrable armée d'écrivains, de buralistes, de fonctionnaires, qui s'échelonne de toutes parts dans nos pays, du plus bas au plus haut, qu'y a-t-il autre chose que des servants et des sujets ? J'allais dire des domestiques.
C'est leur intelligence qui sert, c'est le travail de leur esprit qu'ils enchaînent ; mais qu'importe, ils servent, ils sont enchaînés.
Eux aussi n'ont livré, semble-t-il, pour avoir un peu d'or, qu'une petite part de leur liberté...
Est-ce vrai cela ?
Est-ce qu'ils ont gardé le reste ?
Est-ce vrai qu'ils sont libres ?
Est-ce que l'or n'est pas venu leur dire un jour à l'oreille : « Tu as dans ton esprit des pensées qui me déplaisent... tu les cacheras ? »
Beaucoup ont répondu... « Oui, Je ferai silence. »
« Tu as, dans ton cœur, des amours et des adorations qui ne sont pas les miennes, étouffe-les. »
Beaucoup ont répondu : « Oui, j'étoufferai tout dans mon cœur. »
La liberté s'est voilé la face ; l'or montait au trône.
Et ce n'est pas tout, un jour est venu où l'or a voulu davantage.
« Mens à tes pensées : ta vieille foi, la foi de ta mère, vends-la ; tes espérances, persifle-les ; ton Dieu, marche dessus. »
Beaucoup ont répondu : « Oui, je vends ma foi, je mens à ma pensée, je trahis ma conscience, je marcherai sur mon Dieu ! »
Ainsi, dans des temps qui ne sont pas si loin... — sont-ils passés ces temps-là?. . — devant le voyageur qui abordait les côtes du Japon, sur le sable du rivage, on couchait un crucifix : « Marche dessus », disait l'or !.. « C'est ton Dieu », criait la liberté... et le malheureux, pâle et tremblant, hésitait un instant devant cette trahison suprême ;
3o LIBERTÉ
mais, fermant les yeux devant son propre crime, la main ouverte à l'or qui allait venir, il marchait sur le Christ.
Qu'est-ce qui reste encore de liberté dans ces âmes-là ?
Elles sont vendues, elles sont esclaves, ce n'est plus un homme : c'est une chose aux mains d'un maître.
« — Ce duc d'Enghien me gêne... qu'on le condamne à mort.
» — Quel est son crime ?
» — Il me gêne.
» — Mais il est innocent ?
» — Qu'on le condamne à mort, il me gêne. »
Et il s'est trouvé des juges pour courber la tête devant l'or qui parlait par la bouche de César.
Ils s'en allèrent, ces vieux soldats, le front baissé, la main crispée sur la poignée de leur sabre qui semblait frémir. C'était la nuit, une nuit sombre, ils l'auraient voulue plus noire pour mieux cacher leur honte. Ils s'asseient à Vincennes,
LIBERTÉ 3l
dans une casemate silencieuse, et le duc d'Enghien, à peine arrêté de quelques heures, est arraché brusquement à son lit et amené devant eux. L'interrogatoire fut long, ils auraient tant aimé découvrir au moins un semblant de crime, dans le malheureux dont on leur demandait le sang... Mais rien ! Devant cette victime jeune, belle, chevaleresque et fièrement innocente, la conscience des juges eut un sursaut !.. Hullin écrivit au consul pour demander grâce... La lettre partit... et, dans le silence et l'angoisse, on attendit la réponse... A quatre heures de la nuit, le courrier revint... La lettre d'Hulin était apostillée... la main du Consul avait écrit par dessous de sa grande écriture fiévreuse : « Condamnez à mort, »
Les juges frissonnèrent. Entre César et la liberté de leur âme, qui vont-ils choisir?.. Il n'y eut plus une hésitation, Messieurs... tous, l'un après l'autre, saisirent une plume tremblante et, refoulant dans leur cœur le droit, la vérité, l'honneur, la liberté qui s'insurgeait, ils écrivirent comme le maître avait dit : « Condamné à mort. »
A quatre heures et demie, un feu roulant retentit dans les fossés de la citadelle : le duc d'Enghien
tombait la face contre terre, la poitrine trouée par vingt balles.
Il y a, Messieurs, quelque chose de plus odieux que l'or demandant à un homme le sacrifice de sa liberté, de sa conscience, de sa foi, lui demandant de plonger ses deux mains dans le sang d'un juste... C'est l'or demandant à une mère l'âme de ses enfants !
Ah ! nous sommes en pleine histoire contemporaine cette fois-ci !
Elle est allée, la malheureuse, tendre la main à la bienfaisance officielle : ses petits enfants avaient froid, ils avaient faim, ils étaient mal couverts : le travail de son mari ne parvenait pas à satisfaire aux nécessités de sa famille.
Elle est allée, et elle a trouvé l'or sous la figure d'un commis aux écritures, personnage bien payé, bien chauffé, bien nourri, jouant à perfection, dans la machine administrative, le rôle d'un engrenage sans cœur; bien vulgaire d'ailleurs et doué de cette impertinence faquine, qui semble
de nécessité de moyen à ces plumitifs de bas étage.
Elle lui a tendu la main et il lui a dit : « Donne à tes enfants les maîtres que nous voulons, nous, et que tu méprises, toi, et alors nous te remplirons la main. Sinon, non! tu n'auras rien pour eux, tu n'auras rien pour toi, ni viande, ni pain, ni charbon, pas même le médecin quand ils seront malades, pas même un cercueil quand ils mourront. »
Elle n'a rien répondu la mère, mais couvrant ses yeux de son tablier d'ouvrage, elle s'est mise à pleurer de grosses larmes amères et cuisantes comme le désespoir.
O larmes cruelles, ô larmes bénies, ô larmes d'une martyre, les anges vous ont recueillies dans leurs mains indignées : ils vous ont portées devant Dieu, et là, au pied de Jésus-Christ, le Dieu pauvre, fils d'un pauvre, frère des pauvres, là, vous criez vengeance ! Ah ! vous serez entendues, et sur la conscience de mon pays, vous pèserez plus que tout le sang versé dans vingt guerres intestines.
Cèdera-t-elle?.. Elle est revenue, elle a revu ses petits enfants frissonnants et affamés . Elle a revu
son mari, elle lui a tout conté ; puis, muets, ils se sont regardés l'un l'autre : elle, dévorant ses sanglots, lui, morne et songeur... Tout à coup, par un éclair des yeux, ces deux âmes se sont comprises : « Non ! non ! nous ne vendrons par l'âme de nos petits enfants, nous souffrirons, nous mourrons s'il le faut, mais nous ne vendrons pas l'âme de nos petits enfants. »
Le vieux crucifix de bois qui pendait à la cheminée de la mansarde, dut tressaillir d'aise ! Voilà des cœurs chrétiens comme il vous en faut, ô mon Maître ! des cœurs comme en portaient vos martyrs! des cœurs prêts à mêler leur sang au sang de votre cœur.
Messieurs, dans la seule ville d'Anvers d'où je viens, elles sont deux mille huit cents ces mères, ils sont deux mille huit cents ces pères, qui ont répondu : « non, plutôt les voir mourir! » N'est-ce pas, que c'est un magnifique spectacle. Ah! je vous l'avoue, lorsque, dans les rues, je croise une pauvre femme et que, dans ses yeux, je découvre cette sympathie respectueuse que le prêtre rencontre encore de nos jours dans les âmes fidèles, je me sens ému, mon cœur bat plus vite et je me découvre bien bas, bien bas, car je me dis que
j'ai peut-être devant moi, une de ces sublimes martyres !..
Dans ces cœurs-là, Messieurs, la liberté triomphe et l'or est vaincu... Mais, que c'est étrange!., c'est surtout le pauvre qui triomphe et qui vainc l'or. On dirait que le métal jaune, l'ayant moins touché, a moins de pouvoir sur lui... Tandis que ces pauvres ont crié : « non, vous n'aurez pas nos enfants, nous mourrons plutôt que de vous livrer leurs âmes... » n'avons-nous pas entendu des riches, à la face du pays qui les écoutait crier eux : « je ne vous avais pas donné mes enfants jusqu'aujourd'hui, je vous demande bien pardon : les voici maintenant, je vous les vends, pour un fauteuil à la Chambre ou au Sénat!.. » n'avonspas entendu ce honteux et tremblant discours de lâche!
Et que de fois, pour justifier ces trahisons à la liberté, ces prosternements devant l'or, front et cœur à terre! Que de fois nous a-t-on dit : « mais il faut bien vivre ! . . . n Vivre ! vivre ! ah ! non ! mille fois non, riches,., comme ces pauvres, il faut savoir mourir!
Quoi ! quand l'honneur, le devoir, la liberté, la foi, quand Dieu lui-même est en jeu, il faudrait
trahir les choses et choisir la vie! Non ! vous disje, il faut savoir mourir!
Mourir d'ailleurs, il s'agit bien de mourir! Pour ces pauvres, oui, il s'agissait de mourir, mais pour vous!.. Un avancement retardé, un traitement écourté, un titre perdu, une décoration manquée, une disgrâce, vous appelez cela mourir!.. C'est de cette mort-là que vous avez peur ! En vérité, c'est fier!
Messieurs, quand deux amoureux se brouillent, ils prennent texte d'une violette dédaignée. Quand un cœur se brouille avec la liberté pour courir à l'or, il cherche des raisons contre elle... Elles valent à peu près cette violette qu'on a laissée là, sur la cheminée, au lieu de la mettre à la boutonnière ou au corsage!
Il est un autre dieu, Messieurs, qui, dans ce monde, entre en lutte avec la liberté et lui dispute l'autel de nos moeurs. Ce dieu, légèrement discrédité de nos jours, je le reconnais; ce dieu.
cette déesse si vous le voulez : c'est la gloire ! — J'aurais quelque peine à vous faire son portrait, car c'est une divinité très insaisissable.
Il y a, ou plutôt il y avait autrefois, la gloire des combats, la gloire des dignités et des charges, la gloire littéraire, la gloire scientifique, même la gloire de la vertu.
Beaucoup d'entre elles sont aujourd'hui très démodées.
Je ne parle pas de la gloire de la vertu, qui n'a jamais été fort recherchée, et pour cause : la vertu elle-même, ne désirant pas la gloire, la fuyant plutôt pour courir aux humiliations et aux oublis, il n'y avait guère que des contrefaçons de vertu qui pouvaient l'ambitionner; mais, de nos jours, même la fausse vertu serait sans succès mondains; aussi est-elle délaissée.
La gloire des combats et des armées : ce n'est pas dans notre pays, si bien neutre et si calme, qu'elle trouverait des adorateurs.
Reste donc la gloire littéraire, scientifique, artistique, et la gloire des dignités et des charges. Encore ai-je des reserves à faire sur la deuxième : charges et dignités sont salariées de nos jours ; cette espèce de gloire ne marche plus qu'au bras
de lor. Je vois bien des adorateurs tomber à genoux, mais... est-ce devant elle ou devant lui ?
Si je les interroge, ils me répondront que c'est devant elle...
Malheureusement, quand il arrive à la gloire de sortir seule,... à peine ces fidèles reconnaissent-ils la déesse ; j'ai donc lieu de croire que c'est au dieu surtout que va leurs encens.
Quoi qu'il en soit, Messieurs, le cœur du jeune homme va se trouver aux prises avec la gloire.
Comme l'or, elle commence par lui demander son travail.
Il le lui donne, ardeht et généreux, il se plonge dans les livres, dans les laboratoires de recherches; il passe ses jours, ses nuits, à scruter les mystères de la nature et de la pensée ; il fatigue sa plume ou son pinceau ; il refait vingt fois ses vers, vingt fois il recommence sa toile.
Il attend le laurier, et le laurier ne vient pas; on enterre ses mémoires dans les archives des académies, ses vers ou sa prose sont en quarantaine au bureau de rédaction des revues, ses tableaux vont au salon des refusés, sa philosophie n'a pas le sens commun, sa théologie est aventu-
reuseetsent le roussi. Le découragement le saisit, il laisse tomber les bras ; peut-être, comme Chénier, se frappe-t-il le front en s'écriant : « Il y a pourtant quelque chose là!... » Mais que faire?... La gloire vient alors doucement à son oreille et, le regardant avec un sourire, elle lui murmure un conseil à voix basse. Il se redresse, il regarde, et soudain il aperçoit, comme s'il faisait une découverte, qu'il y a une école en honneur dans le temple de la théologie, et que ce n'est pas celle qu'il portait dans sa foi et dans sa pensée ; — qu'il y a un système en vogue sous les portiques delà philosophie, et que ce n'est pas celui qu'il s'est formé dans son esprit; — qu'il y a une science du jour avec ses théories, et que ce n'est pas la sienne ; — qu'il y a un art, une littérature à la mode, et que ses mains et sa langue se sont faites à un autre art, à une autre littérature.
Il découvre tout cela... et Je l'attends ici, La liberté lui crie : « Prends garde ! ne trahis pas la vérité ; elle s'est donnée à toi dans les méditations silencieuses de ton esprit, tu l'as saisie dans les secrets de la nature où elle se cachait, tu l'as embrassée dans l'élan de ton cœur sincère ; soislui fidèle... défends-la !
» Ne trahis pas l'idéal, tu l'as découvert dans ion imagination de poète et d'artiste, tu l'as aimé parce qu'il était beau, grand et pur ; . ne prostitue pas ton pinceau ni ta plume : ils sont libres, ils sont à toi !
» — Soit, reprend la gloire, mais alors n'attends rien de moi ! Tu descendras de ta chaire de philosophie ou de théologie, pour aller mourir dans l'obscurité d'un petit village ; le silence se fera sur les mémoires et tes découvertes, on ne lira pas tes livres, nulle voix ne modulera tes poésies, nul regard ne tombera sur tes toiles et n'y cherchera ton nom ; tu vivras inconnu, comme un mortel vulgaire, oublié même avant la mort. Choisis ! »
Messieurs, beaucoup choisissent dans la fierté de leur âme : ils se lèvent, tendent la main à la vérité et à l'idéal; ils marchent à l'oubli, à la méconnaissance, aux dédains ; qu'importe ! ils sont fidèles à la liberté, ce qui leur sert de contentement et d'honneur.
Mais combien, encore un coup, combien se vendent ? Combien, pour cette gloire, trahissent la liberté, la vérité et l'idéal. Et la gloire leur vient : les académies leur ouvrent leurs portes, les rubans,
les croix constellent leur poitrine, leurs noms retentissent d'un bout de l'Europe à l'autre, leurs livres se répandent comme un flot, la foule les admire, elle les envie, elle est devant eux dans cette extase naïve qu'éveille dans un enfant ce mot : un grand homme ! . .
Passez outre. Messieurs, il n'y a là qu'une âme vendue!., une manière de chien de courre, flairant, le collier au cou, d'où vient le vent, et suivant par mille détours onduleux, à travers les taillis, rampant toujours, la piste d'une renommée servile.
Il est une autre forme sous laquelle la gloire, de tout temps, sollicita l'adoration humaine; pour pouvoir mieux l'appliquer à notre siècle, je l'appellerai d'un nom que l'Évangile autorise : l'estime et l'amitié des grands.
Il vous souvient de Pilate, prêt à sauver le Christ, parce qu'il ne découvrait en lui aucun crime. « Non es amicusCœsaris, » lui cria-t-on...
« Vous perdrez l'amilié de César... » et soudain, pâlissant sur son siège... « C'est vrai, se dit-il en lui-même, je perdrais l'amitié de César... Qu'on le crucifie ! »
Cette estime, cette amitié des grands, exerce sur l'homme une fascination presque irrésistible ; elle est de toutes les heures et de tous les instants, et pas un seul d'entre nous, quel que soit son âge, n'est abrité contre elle.
Être bien noté chez les grands, être l'ami des grands !
Remarquez que ce mot grand est relatif, très relatif. On est grand du moment où l'on est plus haut qu'un autre, et, comme l'autre peut être très petit, on peut se trouver grand à fort peu de frais. Un jeune homme est grand pour un enfant, un porion l'est pour un houilleur, un chef de bureau pour un commis en sous-ordre. Mais, en quelque point de la société que vous vous arrêtiez, si haut ou si bas que ce soit, vous rencontrerez l'homme, désirant, courtisant l'amitié du plus grand que lui, que dis-je? lui sacrifiant des victimes.
Dans une certaine mesure, cette passion ne dépasse pas les limites du ridicule ; je ne veux pas reprendre le rôle du Misanthrope et je crois bien
que, pour éviter de me mettre mal avec Oronte, je trouverais bon le sonnet à Philis : j'ai de ces péchéslà sur ma conscience.
Toutefois, prenons garde. Messieurs, relisez le Misanthrope ; Alceste est un beau, grand et noble caractère, trop grondeur, je le veux bien, mais comme il a le vrai pour lui ! et quels comédiens que tous les autres ! Phirlinte qui le contredit énonce quelque part ce principe :
«... Quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande. »
Il semble que ces « dehors civils » soient bien peu de chose et qu' Alceste ait grand tort de les refuser. Mais « dehors civils » est un terme élastique et vague ; si l'on ne prend soin de le définir, de s'arrêter à temps, il couvrira des bassesses et des infamies.
Le lion, un jour, crut bon de se confesser ; — vous savez dans quelles circonstances ; — il fit devant ses courtisans réunis, le récit de ses crimes. Qu'advint-il ? Le renard déclara que le roi n'aurait pu mieux faire ! Dehors civils !
... Et flatteurs d'applaudir I On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances Les moins pardonnables offenses !
Dehors civils !
Mais le pauvre âne ! le petit !.. Oh ! comme toutes ces vertus indignées clamèrent contre lui ! Quoi ! avoir volé de l'herbe !.. un dehors civil couvrirait cela !
Ah ! l'on va loin, Messieurs, quand on s'engage dans cette voie !.. Voulez-vous savoir jusqu'où ?
Rappelez-vous les patriciens solennels de la Rome antique. Un jour, nous les avons vus, sur leur siège d'ivoire, dans leur toge blanche, immobiles comme des statues de marbre, forcer le respect des barbares et, par la seule fierté de leur regard, arrêter, impuissante, l'épée suspendue sur leurs fronts. Voyez-les maintenant : ils courent au sénat, à grande presse. La patrie romaine est-
elle en danger ? Non ! César ne sait à quelle sauce préparer un turbot, ou l'idée lui est venue défaire de son cheval un consul : il les veut consulter sur ces graves choses.
Et ils courent !..
Croyez-vous que leur vieille fierté se révolte ? Non pas ! très humbles et très soumis, ils jouent ce rôle de cuisinier et de garçon d'écurie ; ils déli- . bèrent sur la sauce et nomment Incitatus consul.
Rappelez-vous, dans des temps plus proches, le parlement croupion de Cromwell, et, en France, ces parlements, croupions aussi, légitimant par arrêt et sur considérants les bâtards du Roi. Voyez donc toute celte cour, ces généraux, ces magistrats... grand Dieu! même ces évêques,.. humbles, petits, prosternés devant le tabouret des maîtresses royales... devant une Pompadour, une Lavallière, une Moniespan !
Ah ! l'amitié des grands !
Néron a envoyé des assassins pour tuer sa mère.
Ils l'ont trouvée seule, et comme ils l'assaillaient, elle a jeté ce cri de romaine : u Frappez-moi au sein, il a porté le monstre ! » Et elle est tombée dans son sang.