‹ Liberté, causerie faite a la Société Générale des Etudiants de l'Université de LouvainChapitre 2 sur 4 · LIBKRTK · texte numérisé non relu

LIBKRTK

Cœdis moriens illa ininistrum Rogat infelix utero dirum

Condat ut ensem Hic est, hic est fodiendus ait Ferro monstrum qui taie tulit(i)

Le bruit d'Agrippine assassinée par son fils court à Rome... Une mère assassinée par son fils !.. Ah ! votre cœur bondit, c'est l'horreur que Rome va vomir ?

Non pas, Messieurs, vous connaissez mal le cœur humain, Néron est roi... prenez garde! Non es amicus Cœsaris. Vous ne seriez plus l'ami du roi. Et maintenant écoutez : Prima centurionum tribunorumque adulatio prensantium manumgratantiumque... Amici dehinc adiré templa... proxima Campaniœ municipia victimis et legationibus lœtitiam testari (2).

Voilà, Messieurs, voilà comme on accueille ce « grand » parricide. Les centurions et les tribuns battent des mains et le félicitent ;.. ses amis vont aux temples remercier les dieux ; la Campanie envoie des députés au monstre, pour lui dire son admiration et sa joie !

(1) Senèque. Octavie, v. 368.

(2) Tacite, Ann. L. XIV c. 10.

Un seul homme, un seul fit silence et sortit du Sénat, Paetus Thrasea; il lui en coûta la vie... Comme on regorgeait, il prit de son sang dans sa main et en fit une libation à Jupiter libérateur.

(( Regarde, jeune homme! » dit-il à un Romain qui le contemplait mourir, « nous vivons dans un temps oià il est bon de se fortifier l'âme par des exemples de constance... »

Il resta seul pourtant, et nul ne le suivit. « Sibi causam periciili fecit, cœteris libej'tatis initium non prœbuit. »

O gens nata ad servitutem : o race née pour la servitude !

Et ce sont des hommes cela ! et ce sont des libres !..

Voilà ce qu'en a fait l'attouchement de César, l'amitié de César, l'amitié des grands.

Tout cela nous révolte. Messieurs, et nous sentons dans notre âme, devant ces adulations viles, des haines vigoureuses et des mépris vengeurs.

Mais, descendons en nous-même, ne rougissons pas de la vision que va nous offrir notre âme et surtout ne reculons pas devant elle. Eh, bien, je me demande si l'amitié des grands n'a pas fait de ravages en moi.

Je rencontre un pauvre, un ouvrier : il se découvre devant moi, je me découvre. C'est fort bien. Mais, deux pas plus loin, je rencontre un riche, il me salue comme le pauvre m'avait salué... je le salue... est-ce bien du même salut que j'ai fait au pauvre?.. Que de fois nous devons répondre : non ! Combien, pour le pauvre, pour l'ouvrier, n'ont qu'un geste rapide, qui s'inclinent devant le riche et se découvrent à des profondeurs plates !..

Un grand vous demande service et, comme s'il vous faisait honneur en vous priant de le servir, vous y mettez tout votre pouvoir et toute votre influence. Un petit vous demande le même service; y mettez-vous le même cœur ?

Un charretier blasphème dans la rue, vous le regardez avec mépris... Un savant, un académicien peut-être, blasphème Dieu dans ses livres et dans ses discours; le regardez-vous du même œil? Un de vos domestiques a trompé une malheureuse, vous

le chassez de chez vous... Mais ce beau monsieur en gants jaunes, qui se fait un Jeu de ces lâchetéslà, ne l'admettez-vous pas à vous serrer la main ?

Vous n'avez pas assez de mépris pour telle pauvre fille qui, mourant de faim, s'est vendue et traîne sa honte sous des haillons... Les avezvous pour la grande dame, quin'avait pas faim, elle, et qui s'est livrée ? Si vous refusez l'honneur à la première, le refusez-vous à l'autre ? Si vous reculez devant la mansarde de l'une, défendezvous à vos pieds de franchir le seuil déshonoré de la seconde ?

Pourquoi cette différence entre les grands et les petits ?... Oh ! vous me donnerez bien des raisons auxquelles je ne veux pas contredire, mais je vous prie de ne pas trop oublier, s'il vous plaît, que si vous aviez vécu du temps de Jésus-Christ, notre modèle, notre maître, notre Dieu, ce n'est pas parmi les grands, c'est parmi les petits que vous l'auriez trouvé, parmi les charpentiers de Nazareth et les pêcheurs côtiers du lac de Tibériade.

Quand on est chrétien, Messieurs, il est bon de noter cela !

5o LIBERTÉ

Certes, en vous parlant ainsi des fascinations de la gloire, je ne prétends pas que l'universalité des humains en devient la victime. Il y a de grands et fiers caractères qui y résistent et la mettent aux pieds.

Il vous souvient de Papinien. Caracalla lui demandait d'écrire l'apologie de son fratricide. « Non ! » répondit le jurisconsulte : « il est plus aisé de commettre un crime que de le justifier ! »

Et ce Gaulois à qui Caligula costumé en Jupiter, du haut du trône où il rendait la justice, demandait : « Que penses-tu de moi ? » et qui répondit : « Tu me parais une grande extravagance. »

Au palais de David, Bethsabé, la femme d'Urie a paru. Urie était mort, on le savait et, sans doute, dans les coins cachés, tout bas à l'oreille, avec de grandes indignations ou de vulgaires sourires, les courtisans s'étaient conté l'intrigue et le crime que cet assassinat devait couvrir ; mais personne, dans cette troupe d'adulateurs, personne n'avait l'âme assez libre pour reprocher au roi

LIBERTÉ bi

sa faute, ou, du moins, pour s'en aller et laisser là cette cour où l'adultère venait d'avoir ses entrées. Et, dans la complicité de ce silence, David dormait en paix.

« Va donc! n dit le Seigneur à Nathan, « puisque les autres se taisent, parle, toi. » Et Nathan, le prêtre, se leva et partit : « O roi, dit-il à David, « deux hommes vivaient dans la même ville, l'un riche, le second pauvre. Le riche avait des brebis en masse. Le pauvre n'en avait qu'une, une petite, qu'il avait achetée et nourrie, qui avait grandi avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans son verre, couchant entre ses bras : elle était comme sa fille.

» Un étranger survint au riche, et celui-ci, pour lui faire fête, ne toucha point à ses troupeaux, mais il vola la petite brebis du pauvre^ la tua et en servit la chair à son hôte...

)) — Ah ! vive Dieu ! s'écria David, cet hommelà est le fils de la mort !

» — Cet homme-là, c'est vous ! lui dit Nathan, et voici ce que vous dit le Seigneur : « Je vous » avais fait roi d'Israël, je vous avais donné les 1) palais de Saûl, et ses femmes, et Israël, et Juda. 1) N'était-ce pas assez ? Pourquoi avez-vous pris

» la femme d'Urie ? Pourquoi avez-vous rué Urie » sous le glaive des fils d'Ammon ?.. A mon tour, » maintenant ! Ce glaive ne sortira plus de votre » demeure, et c'est de votre sang que je tirerai » les maux qui fondront sur vous. Je disperserai » vos trésors et vos femmes, et je les jetterai à » d'autres, sous les yeux de mon soleil. Car ce » ce que vous avez fait, vous l'avez fait dans » l'ombre ; moi, je le ferai dans la pleine lumière » du jour ! »

David courba le front, et Nathan, sa mission faite, releva son manteau et s'en retourna à sa demeure ! 'Voilà, Messieurs, voilà l'âme libre !

Je pourrais citer bien des traits de ce genre à'I'honneurde l'homme, j'en trouverais à toutes les époques de l'histoire ; mais le temps me presse et je me borne à un seul. Napoléon était consul, la France courait à lui : « Ruerc in servitiuin consules, patres, eques, quanto quis illustrior, tanto magis falsi acfestinantes » (i).

Ducis, le vieux poète, résistait.

Napoléon, qui savait à son heure mettre en jeu toutes les séductions, l'invita à dîner à la Malmai-

(i) Tacite, Ann. L. i, c. 7.

son ; puis, après le repas, il s'empara de lui et l'emmena dans le parc.

La conversation s'ouvrit ainsi :

(( Comment êtes-yous venu ici, papa Ducis?

» — Dans une bonne voilure de place qui m'attend à la porte et me ramènera le soir.

» — Quoi! en fiacre? à votre âge, cela ne convient pas !

» — Général, je n'ai jamais eu d'autre voiture.

» — Non, cela ne se peut pas, il faut qu'un homme de votre âge, de votre talent, ait une bonne voiture à lui, bien simple, bien commode. Laissez-moi faire, j'arrangerai cela ! »

Il passait alors dans le ciel une bande de canards sauvages.

« Général, dit Ducis, vous êtes chasseur; voyezvous cet essaim? Il n'y a pas un seul de ces oiseaux qui, de loin, ne sente l'odeur de la poudre et ne flaire le fusil du chasseur. Eh bien, je suis de ces oiseaux. Je me suis fait canard sauvage. »

Cette réponse fit scandale à la Malmaison.

Napoléon y revint plus tard. Trois numéros du Moniteur annoncèrent en vain sa nomination de sénateur : il refusa ; on lui offrit la croix d'honneur, il se borna à répondre : « J'ai refusé pis. »

Mieux valait au fier vieillard sa liberté et son indépendance.

« L'Europe est à Buonaparte, » disait comme lui de Maistre, « mais mon cœur est à moi! »

C'est là le cri de l'homme libre.

Est-ce tout, Messieurs? L'or et la gloire sont-ils les seuls dieux de ce monde, qui trament des entreprises contre la liberté de nos cœurs. Non! le ciel mondain abrite à côté d'eux une divinité dernière. La bible, dans le Livre de la Sagesse, lui donne son vrai nom : l'étrangère! « Extraneam. » Étrangère en effet! Étrangère à notre esprit, dont elle s'empare pour le tourner aux frivolités vaines;., étrangère à notre volonté, qu'elle amollit, qu'elle affadit jusqu'à lui enlever le dernier ressort d'énergie;., étrangère à notre cœur, dont elle souille les saintesaffections, pour les remplacer par des amours sauvages;., étrangère à notre paix, qu'elle ronge par des remords honteux ;.. étrangère à notre bonheur qu'elle piétine dans des accès d'ivresse étour-

dissante,et dont elle nous jette, après, les lambeaux déchirés et salis.

Oui, c'est bien l'étrangère!..

Saint Paul dans sa franchise l'appelle plus court : la chair !

« Mon fils, dit Salomon, sois en garde contre l'étrangère! Ses premières paroles tombent de ses lèvres, douces et transparentes comme les gouttes d'un rayon de miel... Les dernières sont amères comme l'absinthe et aiguës comme un glaive à deux tranchants! — Favus distillans labia meretricis, nitidius oleo giittiir ej'iis. Novissima autem illius amara quasi absynthum et aciita quasi gladius biceps » (i).

Voilà l'ennemie !

Écoutez encore Salomon dans son grand style :

« Je regardais par ma fenêtre, et j'ai vu le jeune homme marcher dans son inexpérience téméraire. Il traversait la place publique, il en tournait l'angle, il passa devant la demeure de l'étrangère. Il faisait sombre, le jour touchait à la nuit, à une nuit ténébreuse et noire — in obscuro, advesperascente die, in noctis tenebris et caligine. — Et voici qu'elle vint à lui, parée, toujours aux aguets pour

(i) Prov. 5, V. 3, 4.

saisir les âmes — paratam ad capiendas animas. — Caressante et pleine de sourires, elle lui tint des discours qu'elle avait polis à l'avance — quce mollit sermones suos . — Elle l'a enlacé dans ces paroles : « Irretivit eum. »

Je ne sais pas traduire ce mot là... Vous avez vu l'araignée, rapace et fiévreuse, tourner son fil vingt fois, cent fois autour de sa victime agonisante... C'est cela... « Irretivit eum. » Et elle l'entraîna par les blandices de ses lèvres — et blanditiis labiorum suorum protraxit eum. — Toujours comme l'araignée immonde qui, une fois ses fils liés, traîne son assassinée dans un recoin plus obscur de sa toile, pour la dévorer plus à l'aise.

Et lui la suivait, comme un bœuf qu'on mène à la boucherie — quasi bos ductus ad victimam, — comme un mouton stupide, qui ne sait pas qu'on va le lier sur un billot — quasi agnus ignorans quodadvinculastultus trahatur ; donec transjïgat sagitta jecur ejus — en attendant que le fer lui transperce le cœur » (i).

La liberté périt-elle au milieu de ces embûches ?

J'en appelle à vous-mêmes. Écoutez donc le

(i) Prov. Ch. 7.

langage qu'on y tient en vers et en prose, sous les emblèmes des fleurs ou de la peinture ; il n'y est question que de servage, doux servage, dit-on, de chaînes, chaînes dorées ; les mots de reine et d'idole s'y entrecroisent avec les adorations et les serments, et c'est à genoux, s'il vous plaît, que l'on y parle.

Toutes choses si parfaitement ridicules, que plus jtard, Messieurs, le cœur à froid, on en rougit îvant soi-même.

Voyez donc ce vieil Hercule, dans une robe de ;mme, couché sur un tapis, devant les pieds rOmphale! Ses yeux terribles qui faisaient trembler tous les monstres, ses yeux se sont faits à je ne sais quel pli larmoyant et idiot. Sa lèvre hautaine et puissante dessine un sourire extatique et béat. Ses mains, ses fortes mains, qui brandissaient la massue frémissante, font tourner, avec une gaucherie lourde et maladroite, un rouet! Le voilà!., voilà ce que l'étrangère en a fait. Le risible personnage que voilà, c'est Hercule, le grand Hercule !

Je remonte à la mythologie. Messieurs, mais cette mythologie-là ne laisse pas d'être contemporaine. A combien de vivants cette histoire n'irait-

elle pas?.. A combien ne pourrait-on pas la dire, en ajoutant ce vers du poète : (i)

H Quid rides? Mutato nomine De te fabula narratur. »>

« Pourquoi riez-vous ? Changez les noms, c'est votre histoire. »

Ah! si cette histoire n'était que ridicule! Mais que de fois toutes les larmes de nos yeux ne suffiraient pas à en laver la honte et les tristesses !

Elle prend le jeune homme, l'étrangère, par un de ses regards, comme dit encore l'Écriture, par un de ses cheveux, « in uno ociilorum, in uno crine colli » et elle lui met le joug. Pauvre enfant il passe à l'esclavage, il croit n'enchaîner que son cœur et c'est son front qu'il courbe. Elle lui dit des paroles d'amour. Il boit ce langage insidieux et doux, « favus distillans » et il s'en enivre ! il la croit! Naïf! naïf! il ne connaît pas la comédienne!

(t) Horace. Sat.l, i. 69.

Elle lui demande ses pensées, et aussitôt il les détourne de ces grandes et nobles recherches de l'esprit humain, il les arrache aux contemplations solennelles de la nature, aux sévères douceurs du travail et il les lui donne : ce savant, ce philosophe, ce juriste va tourner des madrigaux et se plonger dans le langage des fleurs. Ses études doivent faire son avenir!.. Il s'agit bien d'études! il donne son avenir ! . . Elle lui demande de l'or. . . il donne le peu qu'il en a ! . . Elle en demande encore! il vole... Oui, il vole, car c'est une manière de vol, avec tous ses abaissements et toutes ses hontes, que les mille prétextes dont il enfante la trame et le mensonge, pour arracher cet or à son père, à sa mère qui, peut-être, vont doubler leurs sueurs pour le lui gagner.

J'imagine qu'il s'arrête ici, ne pouvant aller au delà... Est-ce peu de chose? L'avenir passera-t-il l'éponge sur ce que l'on a appelé les folies de jeunesse. Ah! détrompez-vous... Le joug a blessé ce front... peut-être les lèvres de la blessure se rapprocheront-elles... peut-être la cicatrice en sera-t-elle si fine, que l'oeil passera par dessus sans l'apercevoir. Tout est oublié...

Non! non! à une heure solennelle, à l'heure

6o LIBERTÉ

OÙ vous voudrez la mieux cacher, devant cette mère, à qui, plus tard, respectueux cette fois et sincère, vous demanderez sa fille, tout à coup, la blessure se rouvrira sanglante... et devant ce sang déshonoré elle reculera, la mère. « Non! je ne donne pas ma fille à une âme souillée. »

Ah! j'en ai vu pleurer des larmes brûlantes, je les ai entendus s'écrier avec des sanglots : « Ah! si j'avais su alors! »

N'est-ce pas que Salomon disait vrai : Amère comme l'absinthe, aiguë comme un glaive à deux tranchants.

Du moins ici, le malheureux n'a sacrifié que son avenir à lui, son honneur et son bonheur à lui.

L'étrangère veut davantage !

Elle reviendra à la charge. Plus tard, à l'homme du monde, elle apparaîtra, toujours provocante et fascinatrice, elle l'enlaceia comme elle avait enlacé le jeune homme... et, comme le. jeune homme, à la manière du bœuf des boucheries, « quasi

LIBERTÉ 6l

bos ductus ad victimam, « l'homme du monde la suivra.

« Malheureux ! » lui criera la liberté, « malheureux, ne reprends pas ces chaînes, garde ton cœur libre et ta fierté... Songe à ta pauvre femme, tu vas la tuer ! Songe à tes petits enfants, tu les déshonorerais avec toi... Arrête ! »

Et, comme dans une vision soudaine, il voit sa femme, ses enfants, à genoux, les bras tendus vers lui, criant pitié !

« Viens, dit l'étrangère, laisse-les donc là ! » et elle le tire comme on tire le bœuf récalcitrant : « protraxit. »

Et il les laisse là, Messieurs, et il va à elle.

Liberté, fierté, honneur, amour, quêtes-vous donc devenus ?

Pleure, pauvre femme, pleure toutes tes larmes, toi qui, dans un cœur si pur, lui avais gardé tant d'amour ! Pleurez mes petits enfants, pleurez sur les genoux de l'abandonnée, vous, abandonnés comme elle. Ah ! fasse Dieu qu'un impénétrable voile tombe entre vous et votre père, pour vous cacher à Jamais son opprobre et sa honte.

Il y a. Messieurs, une légende bretonne que j'entendais chanter ces jours-ci. Sa musique, sau-

vage et barbare, répond bien aux paroles qu'elle interprète. C'est « La Glu. »

« Y a vait une fois un pauvr' gas, nous raconie-l-elle,

Qu'aimait celle qui n' l'aimait pas ;

Elle lui dit, apport' moi d'main

L' cœur de ta mère pour mon chien. »

C'est affreux, n'est-ce pas ?.. La Glu demande le cœur d'une mère... L'étrangère demande le cœur d'une mère, le cœur d'une femme, le cœur d'un enfant...

Et on le les lui livre !

« Va chez sa mère et la tue Lui prit r cœur et s'encourut. »

Croyez-vous que ces pauvres cœurs n'en meurent pas ? Et s'ils survivent, ne savez-vous pas qu'à cette vie ils préféreraient la mort î . .

Et on n'hésite pas, on les livre !..

Si du moins un jour venait, où, las de sa propre ignominie, se ressouvenant enfin de sa liberté, il brisait ses chaînes, et si, du pied, il rejetait l'étrangère...

Mais, Messieurs, le plus souvent il reste à l'homme ainsi déchu une lie de Honte qu'il lui faut boire : c'est le pied de l'étrangère qui rejette au loin une victime dont le goût lui est passé.

Après peu de jours, Dalila coupe les cheveux de Samson et appelle les soldats : ils viennent, passent des cordes au vaincu et l'emportent. Dans r entretemps, Dalila debout, les bras croisés, souriant de toutes ses dents blanches, persifle le fort d'Israël et cherche de l'œil, dans la troupe, quelque Philistin qui le remplace.

N'est-ce pas que tout cela est beau ? N'est-ce pas que tout cela est grand ? N'est-ce pas que tout cela est fier dans l'histoire de l'homme ?

Y reconnaissez-vous bien le jeune amoureux de liberté d'autrefois ? Y reconnaissez-vous bien l'homme à qui vous dressiez des statues ?

Et maintenant, Messieurs, jetez, je vous en prie, un coup d'œil impartial sur la société contemporaine : voyez le monde au milieu duquel nous vivons, ne le faites ni meilleur qu'il n'est.

ni pire, et dites-moi ; Que signifient ces cris de liberté, que nous entendons sortir de tant de poitrines, avec des sonorités si fières... Libres, ces vendus !

Ne voyez-vous pas que la liberté se détourne, pour n'avoir point sous les yeux le spectacle de leur apostasie ? Elle ferme ses oreilles pour ne pas entendre son nom prononcé par de telles lèvres.

Mais quelle leçon, Messieurs, dans ce tableau.

L'or, la gloire, l'étrangère, qu'est-ce que c'est sinon ces trois grandes concupiscences, dont l'apôtre disait qu'elles sont tout le monde ? « Omne quod est in mundo concupiscentia carnis, concupiscentia oculorum et superbia vitœ !.. »

Et c'est à ce monde que vous allez ! Cest dans ce monde que vous devez vivre !

Ceux qui les ont écoutées et qui, après les avoir écoutées, les ont suivies, avaient, à vingt ans, comme vous, ce fier et noble amour de la liberté, chaud et vivant dans leur cœur, et les voici asservis, esclaves, les plus dégradés des esclaves, car ils acceptent cet esclavage, tandis qu'ils peuvent en secouer le Joug, et c'est le pire des esclavages, car c'est l'esclavage de passions toujours inassouvies !

Pourquoi sont-ils tombés ? Pourquoi ont-ils laissé là la liberté, pour courir à la servitude ?

C'est ici, Messieurs, que je voudrais pouvoir rassembler, en une seule flamme, tout ce qu'il y a de feu dans mon cœur, pour mieux enflammer les vôtres. Ah ! si je pouvais vous faire du bien ! Si je pouvais vous faire comprendre que votre avenir, votre honneur, votre bonheur sont ici en jeu ! Car, ne vous y trompez pas, jeunes gens, l'or viendra à vous, comme il est allé à eux ; la gloire viendra et l'étrangère !

Serez-vous fort contre eux ? Leur direz-vous : « Arrière ! Ma liberté est à moi, je la garde ! Je puis me passer de vous ; mais de ma liberté, non ! »

Toute la question est là, et, suivant que vous la résoudrez, vous irez à l'honneur ou à la honte.

Pourquoi donc sont-ils tombés, eux ?

Interrogez-les.

Ont-ils voulu tomber si bas ? Ont-ils, d'un propos décidé, cherché ces déchéances ?

Non, Messieurs, ils voulaient, comme vous, por-

ter fiers et vaillants, la liberté de leur pensée et la liberté de leurs cœurs ; ils le voudraient encore, il y a encore, dans leur âme, à certaines heures, comme une renaissance d'énergie : ils se soulèvent à demi dans la boue, mais ils retombent, s'enfonçant toujours davantage à chaque effort comme un aigle blessé, ils sont tombés du ciel dans la fange, et là leur aile convulsive bat en vain de grands coups sans les arracher au bourbier.

Comment cette volonté s'est-elle ainsi trouvée impuissante ? Qui donc l'a contrainte et ployée ?

Ils vous répondront par un des nombreux mots dont la lâcheté humaine a coutume de couvrir ses défaites : l'entraînement !.. Ils ont été entrainés!.. Voyons ceci déplus près, Messieurs,

Que l'or, que la gloire, que l'étrangère, attire le cœur de l'homme, Messieurs, qui le niera ?

Il est évident que la fortune nous sourit mieux que la misère. Saint François de Sales disait que la dernière passion qui s'éteint dans le cœur de l'homme, c'est la passion de la gloire ! Quant à l'étrangère, saint Paul, dans sa vieillesse,ne se plaignait-il pas du soufflet de Satan, et saint Jérôme, dans son désert, à l'ombre de ses rochers sauvages; n'échappait aux souvenirs de Rome flottant devant

ses yeux, qu'en déchirant à sang sa poitrine desséchée.

Il est donc incontestable que ces dieux ont sur nous des attractions puissantes. Mais la question n'est pas là ; la question est de savoir si nous pouvons les vaincre, si c'est eux ou si c'est nous qui sommes les plus forts, si c'est eux qui nous entraînent, ou si c'est nous qui nous livrons.

Or, Messieurs, cette question-là n'en est pas une, ou, du moins, elle est résolue par chacun de vous, dans le fond de son cœur. Nous savons tous que ces dieux-là, si forts qu'ils soient, ne peuvent rien, absolument rien, sur la volonté humaine. Nous savons bien qu'il suffit d'un non viril pour les réduire à l'impuissance !.. A l'heure oîi ils l'emportent sur nous, nous sentons qu'il suffirait de vouloir, pour les briser, même au sein de leur victoire. Dieu a donné à la volonté humaine d'être invincible, et elle l'est !

Nulle passion n'est maîtresse de ma volonté,ma volonté n'est pas asservie à mes appétits, il n'y a pas d'entraînement contre lequel, dans ma puissance, je ne puisse me raidir !

Donc, au fond, ce grand mot d'entraînement ne fait qu'abriter une misérable défaillance.

Ils voulaient la liberté, soit, mais par cette fine pointe de la volonté, que nos faiblesses ne submergent jamais, qui surnage encore, comme une dernière marque de notre noblesse, au milieu du déluge d'avilissement qui envahit ces pauvres âmes. Ils voulaient par là... par ce débris du vouloir, mais le reste ils l'avaient livré, ils l'avaient vendu.

Ils auraient voulu, ils n'ont pas su vouloir.

Pour vaincre. Messieurs, il aurait fallu vouloir.

Jeunes gens, prenez donc de la force, et soyez hommes, « Sume fortitudinem et esto vir ! n Soyez hommes et sachez vouloir !.. Trempez, comme on trempe l'acier, votre volonté d'homme ! Attachezla « à tout ce qui est vrai, à tout ce qui est pur, à tout ce qui est juste, à tout ce qui est saint, à tout ce qui est aimable, à tout ce qui est honneur, à tout ce qui est discipline, — quœcumque sunt vera, quœcumque pudica... » etc. (i)

(i) Paul, ad Thim. c. 4, v. 8.

Vous la ferez ainsi à des habitudes dé justice et d'honneur.

Vous la sanctifierez ainsi, et vous la ferez forte pour le bien.

Mais ce n'est pas tout... il y a en vous-même des révoltées, qui s'insurgeront contre elle et qui comploteront avec la gloire, avec l'or, avec l'étrangère, pour vous vendre et vous livrer. Il faut mater ces révoltées. Comment ?

Je vais vous le dire.

N'avez-vous jamais remarqué cette singularité de la vie religieuse qui, pour fuir la richesse, embrasse la pauvreté, — pour fuir la gloire, cherche les mépris, — pour fuir la .volupté, s'énamoure de souffrance.

Singularité, ai-je dit. En effet. Messieurs, ne suffisait-il pas de renoncer au luxe et de s'en tenir au nécessaire ? de laisser là la gloire, mais de garder la simple estime? Fuir la volupté c'est bien, mais pourquoi déchirer son corps, ne suffisait- il pas de lui imposer l'abstinence ? N'est-ce pas, pour fuir un excès, se jeter dans un autre ; courir à Charybde pour éviter Scylla ?

Non, Messieurs ! C'est là ce que j'appellerai le dressage de la volonté. On l'habitue à la pauvreté,

pour pouvoir plus aisément lui tenir le frein devant les tentations de la richesse On lui fait boire l'humiliation, pour qu'à la simple estime elle trouv une douceur. On s'habitue à faire souffrir son corps, pour qu'à l'heure donnée, quand on aura à lui commander: « tu ne jouiras pas », il trouve un soulagement à obéir.

Est-ce à dire, Messieurs, que je voudrais vous voir tous vous faire moines et embrasser cette vie-là ?

Non pas ! je le voudrais que je n'aurais pas chance de réussir, n'est-il point vrai ?

Ce que je veux dire, c'est que vos volontés ont besoin d'un pareil dressage.

Vous aurez beau vouloir le bien : si vous ne cultivez pas en vous la sainte haine du mal, si vous n'arrivez pas à tenir l'or en mince estime, la gloire en indifférence et l'étrangère en mépris, vous aurez beau faire, vous êtes perdus !

Si vous n'êtes pas prêts à sacrifier à la liberté, la fortune, les succès, les places, l'estime et le plaisir, vous trahirez la liberté !

Si vous avez pour but dans votre vie aulic chose que le devoir, l'honneur, la foi, la liberté,

VOUS vous vendrez ! Retenez -le bien, vous vous vendrez !

Un jour, Messieurs, en Irlande, dans cette sainte patrie d'O'Connell, un Jeune fermier, ruiné par une année mauvaise, était traîné en prison pour dettes. Sa femme le suivait, toute en larmes, avec son petit enfant sur les bras. Au seuil de la tour où l'on devait enfermer le malheureux, son propriétaire l'arrêta : « Votez pour moi, lui dit-il, et vous êtes libre. » L'homme des champs regarda sa femme, regarda son fils et, devant ces deux trésors qui étaient le suprême bonheur de sa vie, il se mit à pleurer; il hésitait. « Non ! non ! » lui cria sa femme, — « remember your soûl and liberty, — non ! non ! souvenez-vous de votre âme et de votre liberté. »

Il saisit alors son enfant dans ses bras, il le baisa, il embrassa sa femme ; « Ouvrez, dit-il, ouvrez ! Non ! Je ne voterai pas contre mon âme et contre ma liberté. »

Jl LIBERTÉ

Jeunes gens, jeunes gens, « Remember your soûl and liberty ! — N'oubliez jamais votre âme et votre liberté. »

C^uand l'or viendra, souvenez-vous de votre âme et de votre liberté.

Quand la gloire viendra, souvenez-vous de votre âme et de votre liberté.

Quand l'étrangère viendra, souvenez-vous de votre âme et de votre liberté !

26 tévrier 188 5.

BRUXELLES. — IMPRIMERIE POLLEUNIS, CEUTERICK ET DE SMET

35, rue des Ursulines, 35.

L'Esclave des Esclaves

o>Ko

Victor Van Tricht. S. J.

t /am non ut servum, sed pro seiio carissimum fratrcm. »

« N'y voyez plus un esclave, mais au lieu d'un esclave un frère très aimé. » Paul a Phil. v. i6.

Page 1