‹ Liberté, causerie faite a la Société Générale des Etudiants de l'Université de LouvainChapitre 4 sur 4 · TOUS DROITS RESERVES · texte numérisé non relu

TOUS DROITS RESERVES

Mesdames, Messieurs,

Plusieurs d'entre vous ont visité les catacombes de Rome. Sans doute ils se souviennent de l'impression mystérieuse qui saisit le cœur dans ces galeries sombres.

Ce n'est pas le seul aspect d'un couloir taillé dans le tuf granulaire, qui agite ainsi l'âme ! On n'éprouve rien de semblable dans un tunnel ... Non! ce qui fait battre alors le cœur est de race plus haute qu'une sensation d'obscurité vulgaire.

C'est la figure majestueuse du passé qui apparaît dans cette nuit sainte... C'est la solennelle histoire

EN AKRIQUK.

des premiers temps de l'Église, qui se déroule sur ces murailles abruptes; c'est le premier peuple chrétien qui ressuscite et revit, dans cette Rome souterraine qui revit avec lui.

Voyez : l'autel est là, décoré de ses peintures maladroites, mais belles pourtant dans leur symbolisme antique. Cette loge dans les murs, c'est le tombeau d'un martyr : ses os sont encore là, avec la petite fiole de verre qui renferma son sang ; celte poussière brune, c'est son sang !...

Et ils reposent là par milliers ces héros, qui pour le devoir ont donné leur vie.

Et je ne sais, devant ces témoins muets de leur courage, le cœur s'agrandit. On dirait que l'air embaumé par la cendre de ces vaillants, est imprégné de force et d'énergie, et qu'en le respirant le caractère se trempe. Le chrétien lève le front avec plus de fierté, il sent que son âme est de la race de ces grandes âmes; qu'il a hérité, dans la filiation de la grâce, le lot de leur noblesse et l'honneur de leur rang.

A tous ce spectacle est bon; même à ceux qui ne reconnaissent pas le Christ pour leur maître, il est fortifiant et saint. Si amoindri que soit à leurs yeux le martyr, il n'en demeure pas moins un

homme d'un incomparable cœur, fidèle jusqu'à la mort aux convictions de sa vie, et, par le sacrifice de son sang, relevant, victorieuse, de dessous le talon des tyrannies, la liberté des âmes.

Je voudrais ce soir, par la pensée, visiter avec vous, non pas les catacombes, mais un champ des martyrs pourtant, et dans ce champ, vous arrêter devant deux tombes.

Je ne les ai point choisies à Rome, mais en Afrique ; les préoccupations de l'heure présente vous expliquent ce choix. Je voudrais vous montrer quels grands cœurs ont germé là, sur cette terre où flotte aujourd'hui le drapeau de notre patrie.

C'est vers l'Afrique, en effet, que depuis quelques

années se porte l'attention de l'Europe. Prenez la

carte du monde; elle y offre un spectacle à peu près

f unique. Détachée partout des terres voisines, sauf

en un point : Suez, où elle touche à l'Arabie, elle

I semble regarder, d'un œil de défi, l'Europe au

" Nord, devant elle et à sa droite, l'Asie, la mère des

peuples. L'Asie, l'Europe surtout, ont tourné

autour d'elle, et par les bords, l'ont envahie, mais, arrêtées bientôt, elles n'ont pas su pénétrer à son cœur. Le Portugal, l'Espagne, la France, la Grande Bretagne, l'Allemagne, la Néerlande, la Belgique aujourd'hui, y déroulent leur pavillon, mais si près des mers et des rives des grands fleuves, qu'elles semblent aux aguets toujours et craintives, se réserver, pour fuir, ces voies ouvertes, où l'Africain ne les poursuivra pas.

En dehors de cette bande étroite qui a sa géographie et son histoire, l'Afrique est encore pour nous comme un livre fermé : on l'a bien nommée (( le continent mystérieux ».

Mais sur cette bande connue, que de monuments glorieux, que de souvenirs grandioses ! Celui que d'abord je veux faire revivre devant vous, Messieurs, me paraît magnifique. Il eut pour scène Carlhage, et pour temps la première moitié du Iir siècle de notre ère.

Carthage occupait cette pointe du nord de l'Afrique qui avance dans la mer comme pour toucher la Sicile : trente lieues à peine l'en séparent. Elle avait été fondée, dans une ancienne colonie Sidonienne, par la vieille noblesse de Tyr, exilée à la suite d'une révolte populaire. Aussi eut-

elle dès l'origine, grâce à cette population patricienne, un caractère de distinction aristocratique qui ne s'effaça point. Elle domina bientôt tous les établissements phéniciens delà côte d'Afrique.

Au troisième siècle avant le Christ elle menace Rome. Elle possédait alors ce que nous appelons aujourd'hui le Maroc, Alger, la Tunisie et la Tripolitaine. Elle avait passé la mer et envahi l'Espagne jusqu'à l'Ebre. Scipion la chassa d'Europe en 202; mais ce ne fut qu'en 147 avant J.-C, que l'armée romaine eut définitivement raison d'elle. 80,000 hommes alors commencèrent le siège de la ville. Elle était défendue par Asdrubal. Les 5o,ooo hommes qu'il pouvait opposer aux Romains se rendirent : on leur promit la vie sauve ; quand ils jetèrent leurs armes et qu' Asdrubal rendit son épée, sa femme, frémissante, le traita de lâche, puis, sous ses yeux, elle égorgea ses deux enfants et se jeta dans lès flammes. Cette fière païenne, qui préfère la mort au joug, est sauvage peut-être, mais elle est grande, et je découvre en elle, comme une vision lointaine des Africaines stoïques dont je vais vous dire l'histoire.

Carthage subit les lois de l'empire du monde. Elle n'en subit pas seulement les lois, elle en

lO EN AFRIQUE.

subit les mœurs. La civilisation romaine s'y infiltra. Voisine de la Grèce, Carihage avait déjà subi l'influence d'Athènes. Il se fit en elle comme un mélange des grandeurs d'esprit romain et hellénique, répandues sur un fonds de fierté et d'éléva tion naturelles, qui lui venait du vieux sang phénicien et des traditions tyriennes.

Au temps où se place mon récit, un Africain né à Leptis, Septime Sévère, tenait le sceptre de l'empire. II avait épousé une Syrienne, Julia Domna, très éprise des lettres et de la philosophie. Il avait pour premier minisire Plautien, Africain comme lui, mais d'extraction vulgaire.

Ce n'est pas sans dessein, Messieurs, que je vous rappelle ces détails. Le nom de Carthage, celui d'Afrique surtout, aurait pu amener dans vos esprits, par une association d'idées très naturelle, la pensée d'un peuple et d'une ville encore mi-sauvages, à peine sortis des grossièretés de la barbarie; vous auriez pu vous figurer dans mes héros, des hommes et des femmes durs à la douleur et à la

EN AFRIQUE. il

souffrance, et sousl'écorce d'un corps séché par le soleil et la mer portant des cœurs rudes, inaccessibles aux émotions fines des civilisés.

Non, Messieurs, nous touchons encore au siècle d'Auguste : toutes les grandeurs de la civilisation romaine sont debout. Carlhage est une grande ville, elle a ses temples, son forum, ses bains publics, ses théâtres et ses arènes ; elle a toutes les splendeurs et tous les raffinements de Rome, Les lettres y sont en honneur comme à Rome, les arts, les sciences même y sont cultivées. Le luxe et la mollesse y régnent. A certains points de vue même, Carthage était mieux faite que Rome pour accueillir ce règne. La grande mer qui la baignait, avait creusé à ses pieds les profondeurs d"un port magnifique, où les navires de l'Italie venaient chercherles pierres précieuses del'Inde, l'écaillé, l'ivoire, l'ébène, l'encens, les parfums, les bois précieux, les perles de la Taprobane et du Golfe persique, trois fois plus chères que l'or; en retour ils y versaient des sommes immenses. Pline évaluait à 2 1 ,000,000 de francs le seul commerce annuel de la pourpre.

Les richesses dont l'Italie s'appauvrissait affluaient ainsi vers Carthage. Les grands qui l'habitaient étonnaient les Romains par l'ostentation

de leur faste et de leur splendeur ; leurs maisons étaient des palais où brillaient les marbres et les soies fines, leurs villas s'élevaient aux bords d'une mer calme et transparente, caressées par des brises tièdes, embaumées par toute celte végétation orientale si vive, si riche, si brillante, si chaudement colorée par le soleil.

Au milieu de ces douceurs charmantes et énervantes, tout à coup sonna, comme le tocsin dans la nuit, 1 edit d'une persécution sanglante.

La dixième partie de la population de Carthage adorait alors le Christ.

La communauté chrétienne n'était d'ailleurs, ni cachée, ni inconnue. Nous sommes au temps de Tertullien, Messieurs. Ce grand génie, mais rude et excessif, faisait retentir Carthage et Rome du bruit de ses apologies éloquentes. Le paganisme surpris s'étonnait et admirait, tandis que les chrétiens,tremblants parfois devant ce zèle que les tempéraments de la prudence n'arrêtaient pas, remerciaient Dieu de leur avoir donné, pour les

EN AFRIQUE. i3

défendre, une âme si haute et une voix si vibrante.

Fort près de Carthage, l'école d'Alexandrie était devenue une véritable université chrétienne. Clément et Origène y enseignaient, et leur éclat était tel, que sur les bancs du didascalée, on voyait s'asseoir à côté des étudiants chrétiens, des philosophes en renom, de grandes dames, des officiers de l'empire.

Le succès grandissant de la doctrine nouvelle donna ombrage à la femme de Sévère; elle était lettrée, je vous lai dit, et présidait avec sa sœur et ses deux nièces, Syriennes comme elle, un cénacle de beaux esprits. Elle enjoignit au rhéteur Philostrate de composer un livre qui fît échec à l'Évangile du Christ. Philostrate écrivit la vie d'Apollonius.

Mais Sévère lui-même prit ombrage du Christ, et dans sa barbarie d'autocrate, il lança, en 202, l'édit dont je parlais tantôt. Les termes même n'en sont point parvenus jusqu'à nous. Spartien se borne à dire ceci : « Sévère défendit sdus de graves peines de se faire juif; il décida de même pour les chrétiens. »

C'était un procédé nouveau. Rome ne condamne plus, comme au temps des persécutions anc'ienne>, la simple profession du christianisme, c'est sa pro-

pagalion ultérieure qu'elle veut entraver, se flattant ainsi de le faire mourir d'inanition. Elle n'empêche plus les chrétiens de vivre, elle les empêche de naître. Il est évident que si ce procédé réussissait, les jours du christianisme étaient comptés; il devait mourir de sa belle mort, avec la génération présente. Et le tyran s'en flattait bien.

J'admire comme les hommes calculent et raisonnent juste !.. Le mal est que Dieu est là et qu'il intervient.

Or, en ce temps, un chrétien, Saturus. rhéteur ou maître de philosophie sans doute, enseignait à quelques catéchumènes les divines leçons de l'Evangile. L'édit de Sévère les obligeant à d'exceptionnelles prudences, ils convinrent de se réunir, non plus à Carthage, mais dans quelque hameau voisin appelé Tuburbium. Ils se rendaient séparément dans la demeure convenue, et écoutaient leur maître avec une vénération affectueuse, désireux de pouvoir bientôt l'appeler leur frère.

Furent-ils vendus par un traître? Leur passion n'en dit rien. Mais un jour, tandis qu'ils s'assemblaient, avant l'arrivée du miître, des soldats romains se ruèrent sur la maison, l'envahirent et cernèrent le petit troupeau.

EN AFRIQUE. i5

Il y avait là deux esclaves : Revocatus et Félicité, frère et sœur, deux tout jeunes gens : Saturnin et Secundulus, et une patricienne : Vivia Perpétua. Elle était de grande naissance, disent ses Actes, et d'éducation très distinguée. Son père et sa mère vivaient encore. De ses deux frères l'un était catéchumène comme elle. G était une jeune mariée, elle avait vingt-deux ans à peine et elle nourrissait son premier enfant (i).

Tous les cinq furent saisis et gardés à vue, peutêtre dans la maison même où on les avait arrêtés, peut-éire dans celle des magistrats municipaux de Tuburbium. Ils allaient attendre là la décision du juge.

Quand le maître Saturus arriva, voyant ses élèves dans les chaînes, il n'hésita point, il se livra lui-même. On ne le sépara point d'eux et il fut gardé dans la même demeure.

Arrêtons-nous, Messieurs, car ce n'est point un

{ \) Passio sanctarum Pcrpctuœ et Felicitatis ciim Sociis cariim. Apiid Ruinart.

l6 EN AFRIQUE.

simple récit que je veux vous faire, c'est une grande leçon que je veux vous montrer.

Voici des âmes en face du devoir.

Leur devoir est là, clair à leurs yeux. La vérité du Christ et de son évangile leur est apparue dans une lumière victorieuse : il la leur faut confesser ; voilà le devoir!.. Il leur en coûtera la vie... La vie n'est pas une raison contre la vérité... ils sacrifieront leur vie ; ils ne trahiront pas la vérité ; ils mourront fidèles au devoir.

Je vous ai parlé du devoir l'an dernier, et du courage qu'il faut à l'àme humaine pour le servir.

Il y a plus, Messieurs.

Je sens en moi une liberté souveraine, invincible, immortelle, la liberté de ma pensée ; elle lient à mon âme par toutes ses racines, elle est mon âme tout entière. Le ciel et la terre, se conjureraient contre elle qu'ils ne pourraient rien, rien, vous dis-je, et je sens là, que je pourrais laisser passer tout ce fracas du ciel et de la terre, et rire de leur impuissance solennelle. Or, voici que je ne sais quel empereur, au nom de je ne sais quels édits, entend mettre aux fers et ployer sous le joug ces libres énergies de mon âme, et où mon coeur veut dire : Oui, m'obliger à dire : Non.

Mais qu'est-ce que c'est donc qu'un empereur pour commander à mon âme ?

Un empereur, mais il commande au monde !

Et puis ?

Un empereur, mais il peut vous faire lier pieds et mains et vous faire jeter dans ses cachots.

Et puis ?

Mais il peut vous faire égorger sur l'heure.

Et puis?

Mais que reste-t-il encore, et que faut-il de plus?

Il reste de toucher à mon âme, et votre empereur n'y atteint pas ! Je ne connais pas votre empereur, je ne connais que deux maîtres : la vérité et la justice. C'est eux seuls que je sers, eux seuls devant qui s'incline ma liberté.

Toute cette théorie est limpide... Vous mépriseriez celui qui lâchement reculerait.

Mais, Messieurs, quand, au sortir de ces théories que l'esprit accepte avec une aisance si naturelle, il faut en venir à l'œuvre et à la réalité des choses, oh ! comme tout le corps frémit, comme le sang se glace.

Voyez cette pauvre Félicité... elle est esclave, mais tient-elle moins à la vie ?.. Elle est toute

jeune et dans un mois elle attend de Dieu an fils!..

Voyez Perpétue... à 22 ans !.. dans tout le premier et ravissant bonheur d'une famille à peine fondée, riche, noble, considérée, entourée de toutes les délicatesses d'une vie de patricienne, toute chaude des baisers et des caresses de son premier enfant... Et il faut mourir!

Ah ! s'il vous plaît, entrez donc dans le cœur de ces deux femmes !.. Et si je ne m'arrête ici qu'à elles, c'est qu'elles éclipsent par leur héroïsme leurs compagnons, préparés mieux à souffrir par un sexe plus fort et une éducation plus rude. Je fais d'ailleurs comme l'Eglise, qui nomme Perpétue et Félicité, tous les jours, dans la messe de tous ses prêtres, et rappelle les autres au martyrologe par ces simples mots : « et leurs compagnons ».

Il y a enfin une raison supérieure qui me fera mettre Perpétue en lumière ; je vous ai dit qu'elle était lettrée ; elle a écrit elle-même ce que j'.ippellerais volontiers le journal de sa prison et de son interrogatoire. Saturus le revit peut-être et le retoucha, mais le fonds venait bien d'elle. Luc Holsîein le retrouva, en i663, parmi les manuscrits du Mont Cassin, et ces pages que Tertullien avait

connues, que saint Augustin avait citées, forment aujourd'hui l'un des plus purs et des plus beaux monuments de l'antiquité chrétienne.

Dans cette prison temporaire, comme d'ailleurs dans toutes les prisons romaines, il suffisait de payer une somme modique aux gardes, pour avoir auprès des prisonniers un accès fort libre. Perpétue vit venir à elle son père et son enfant, le bien-aimé de ses entrailles... Oh ! les larmes qu'elle versa en le pressant contre son sein, et comme elle le baisa, ce pauvre petit qu'elle allait laisser orphelin. Tandis qu'elle l'allaitait, son père, encore imbu des vieilles traditions païennes, la suppliait de revenir aux dieux de Rome, décéder devant l'édit, d'avoir pitié de lui-même et de son enfant, de ne pas déshonorer sa vieillesse. Il épuisait toutes les ressources de son esprit, toutes les inspirations de son cœur, il la pressait par toute son âme.

(( Père, lui dit-elle, voyez-vous le vase qui est là ?

— Oui, répondit-il.

— Puis-je dire que ce n'est point un vase?

— Non, répondit-il encore.

— Eh bien, je ne puis pas davantage dire que je ne suis pas chrétienne. »

« Alors, passant soudain de la prière à la fureur, ce pauvre père exaspéré se précipita sur moi comme pour m'arraclier les yeux . . . mais il ne fit autre chose que me frapper « sei vexavit tantiim », et il s'en alla. »

Il restait, ne le pensez-vous pas, entre les bras de Perpétue, un tentateur plus doux et plus puissant, son fils !.. Ici je ne puis pas décrire, c'est à vous de sentir dans vos cœurs !

Oh ! l'heure présente était douce... Que lui importait le reste de l'univers, puisque son enfant était là avec elle, qu'elle le tenait sur ses genoux, qu'elle se mirait dans ses yeux, qu'elle voyait ses petils bras s'ouvrir vers elle et ses lèvres sourire !

Elle le contemplait, elle le couvrait de ses baisers, elle le serrait sur son cœur, on eût dit qu'elle voulait épuiser, avant de mourir, la coupe de cet amour qu'on allait lui arracher des mains !

F"élicité, songeuse, contemplait cette mère... elle... elle ne goûterait jamais ces douceurs maternelles !.. La loi romaine était implacable .. On attendrait l'heure de sa délivrance, puis son cnfiint

lui serait ravi, on le donnerait à une nourrice étrangère, tandis qu'elle irait à la mort !..

La mort, la mort ! à un si Jeune âge ! La mort, quand leur cœur mettait à peine les lèvres à la coupe du bonheur. La mort quand la vie leur réservait encore tant de sourires !

Et pour vivre, pour échapper au bourreau ou à l'amphithéâtre, il suffisait d'un mot, d'un seul. Et remarquez-le. Messieurs, ce mot eût été vrai. Ils n'étaient pas chrétiens, ces prisonniers de Tuburbium. L'eau du baptême n'avait pas coulé sur leurs fronts. Saturus seul pouvait revendiquer ce titre !.. N'était-ce pas une échappée ouverte à leur faiblesse ? Ils vont la fermer devant leurs pas.

Ils supplient Saturus decombler enfin leurs désirs, et Saturus, voyant que l'heure du combat était proche, et qu'il faudrait de la force à ces âmes, Saturus les baptisa. « Je fus inspirée par l'Esprit, dit Perpétue, et tandis que l'eau coulait sur mon front, je ne demandai qu'une chose : d'être forte dans la souffrance de ma chair: nihil aliiid nisi sufferentiam carnis. »

Après peu de jours, soit que l'ordre fût venu de presser l'exécution de 1 edit, soit que la nouvelle de leur baptême eût exaspéré le Procureur romain, on enleva les martyrs et on les traîna dans les cachots de Carthage, recipimur in carcerem.

Les prisons de Carthage étaient affreuses ! Perpétue jette un cri d'angoisse ! « J'ai eu peur, ditelle, jamais je ne m'étais trouvée dans des ténèbres aussi noires! Expavi, quia nunquam experta eram taies tenebras. » Et ce nest point tout hélas ! elle est là jetée pêle-mêle avec toute la tourbe des malfaiteurs et des bandits, dans la "promiscuité du vice et de l'infamie ; les soldats la brutalisent, l'injurient, la font rougir sous leurs sarcasmes grossiers. Ses frères dans le Christ la consolent et la défendent, mais que peuvent-ils contre sa douleur suprême : novissime macerabar sollicitudine infantis,v mon cœur surtout saignait à la pensée de mon enfant. Je me sentais sécher à la pensée du petit fils qu'on m'avait enlevé. »

Mais bientôt deux diacres, à force d'argent.

obtinrent des gardes que celte odieuse torture fût adoucie : on leur permit de passer tous les jours quelques heures dans une salle mieux aérée et plus fraîche, où l'air et la lumière du moins consolaient les martyrs.

Durant ces heures la mère de Perpétue lui apportait son petit enfant, et elle l'allaitait. Ses frères venaient la voir et ensemble ils parlaient du ciel et du triomphe. Il y avait bien des larmes qui coulaient entre eux, mais elles reconfortaient l'âme. Puis, quand l'heure était passée, Perpétue embrassait son fils, le remettait à sa mère et rentrait dans son cachot sombre.

Ces revoirs tristes et doux, suivis d'une solitude si affreuse, ce pauvre enfant dont il fallait se séparer tous les jours, et que tous les jours elle revoyait plus pâle et plus chétif, dépérissant faute de ces mille soins continus, que seule peut donner une mère, cette prison infecte, les forçats qu'elle coudoyait sans cesse, toute cette torture de tous les instants épuisèrent la santé de Perpétue : elle devint malade et, sachant oij le mal la rongeait, elle supplia qu'on laissât son enfant demeurer avec elle. On ne le lui refusa point.

« Oh! que je fus vite guérie alors, écrit-elle...

Ma prison devint un palais; je ne l'aurais pas échangée pour rien au monde ! Statim convalui et factiis est mihi carcer subito quasi prœtorium, ut ibi mallem esse quant alibi. »

Oh! que c'est bien le cœur de la mère qui parle là et comme on reconnaît son cri !

Une chose frappe à la lecture du journal de Perpétue. Elle y parle des visites que lui font son père, sa mère, ses frères, les diacres Tertius et Pomponius, mais nulle part elle ne mentionne son mari ; il n'est question de lui que dans le court prologue qui ouvre sa passion, et où on la dit mariée, à la coutume des patriciennes, wzfl/ro7za///er nupta. Ce silence singulier ne peut se suppléer par aucun document historique.

Il ouvre le champ à plusieurs hypothèses.

Peut-être était-il païen, et en apprenant la conversion de sa femme l'avait-il abandonnée. Touiefois, il avait dû savoir en l'épousant, que sa mère et l'un de ses frères étaient baptisés, que l'autre était

catéchumène, et que son père seul gardait encore respect aux dieux de l'Empire.

Peut-être était-il mort?

Peut-être, enfin, était-il chrétien lui-même, et, à la nouvelle de l'arrestation de sa femme avait-il fui et s etait-il caché, comme le conseillait aux fidèles l'évêque Clément.

Quoi qu'il en soit, Perpétue ne le vit point dans sa prison : sa mère et ses frères seuls jusqu'au bout lui demeurèrent fidèles.

« Madame ma sœur, domina soror, lui dit un jour un de ses frères, vous voici haut élevée par le baptême, priez Dieu maintenant de vous faire voir si c'est le martyre qui vous attend, ou si, après avoir traversé l'épreuve des chaînes, vous nous serez rendue. »

— « Et moi, continue la pauvre femme, moi qui savais que je conversais avec Dieu, et qui avais reçu de lui tant de bienfaits, je lui promis avec confiance et je lui dis : « Demain je vous l'annoncerai » .

Elle demanda à Dieu cette vision de l'avenir, et

elle la raconte dans des détails d'une saveur orientale, toute imprégnée déjà du symbolisme chrétien. « Elle vituneéchelled'or, si grande qu'elleatteignait les cieux... Saturus y montait, mais aux pieds, sur le sol, un dragon s'était couché terrible etmenaçant. Saturus se retourne vers Perpétue : « Venez, lui ditil, je vous aiderai, mais prenez garde que le dragon ne vous déchire ». Elle répondit : «Au nom du Seigneur Jésus-Christ, il ne me fera point de mal » et mettant le pied sur la tête du monstre, elle l'écrasa d'un coup. Puis elle monta, et au sommet elle vit s'ouvrir devant elle un jardin immense. Au milieu, sous des arbres ombreux et fleuris, était un vieillard, en habit de berger; il trayait ses brebis. Il leva la tête, regarda Perpétue et lui dit : « Soyez la bienvenue, ô ma fille », puis il lui fit boire une gorgée de lait. Perpétue joignit les mains et la foule qui l'entourait chanta : « Amen. » Jem'éveillaiàcemot,ajoute-t-elle, et je sentis dans ma bouche une saveur inconnue et d'une douceur incomparable. Je compris que c'était la mort qui m'attendait, je le dis à mon frère. De ce jour je n'eus plus d'espoir!., »

L'heure vint où les prisonniers durent paraître devant le juge. Le bruit s'en était répandu, et un peuple immense accourut au forum.

Le vieux père de Perpétue voulut tenter un dernier effort : il courut à elle : « O ma fille, lui dit-il, ayez donc pitié de mes cheveux blancs! Ayez pitié de votre père! Je vous aimais plus que tous mes autres enfants ! . . Songea à votre fils qui va mourir sans vous. » Et en parlant ainsi il baisait les mains de sa fille, il se jetait à ses pieds, il ne l'appelait plus sa fille, mais suppliant il lui disait : « Madame!.. »

Perpétue pleurait à chaudes larmes!.. Elle mit son enfant entre les bras de son père : « Père, lui dit-elle, je suis entre les mains de Dieu : il n'arrivera au forum que ce qu'il voudra. »

Elle fut entraînée par les soldats et le pauvre père se retira dans une désolation déchirante.

Le récit de Perpétue est fort bref sur l'interrogatoire qui fut fait aux martyrs, mais d'autres actes permettent d'y suppléer.

Ces procédures à Rome et à Carthage étaient

entourées d'un grand éclat. La tribune qui servait de tribunal, dressée sur le forum, dominait toute la foule; le juge — c'était alors Hilarien, procureur intérimaire, car le proconsul Minutius Timianus était mort depuis l'arrestation des martyrs — le juge siégeait sur un trône, entouré de tout l'appareil militaire des gouverneurs romains. Le petit groupe enchaîné monta sur l'estrade et parut devant lui.

— « Sacrifiez aux dieux, leur dit-il, les immortels empereurs l'ont ordonné ainsi. »

Saturus, le maître, répondit : « Mieux vaut sacrifier à Dieu qu'aux idoles.

Hilarianus. — Réponds-tu en ton nom ou au nom de tous?

Saturus. — « Au nom de tous, car tous nous sommes du même avis.

Hilarianus s'adressant aux autres : — « Est-ce vrai?

Tous. ■ — C'est vrai, c'est bien notre volonté.

Le magistrat ordonna alors d'écarter Félicité et Perpétue. Il essaya de convaincre les hommes mais ils furent inébranlables.

Découragé de ce côté, il rappela Félicité et Perpétue, puis s'adressant à la première.

Hilarianiis. — Comment t'appelles-tu?

Félicité. — Félicité.

Hilarianus. — As-tu un mari?

I Félicité. — Oui, mais il n'est pas ici.

Hilarianus. — De quelle condition est-il?

Félicité. — Du peuple.

Hilarianus. — As-tu des parents?

Félicité. — Non, mais Revocatus est mon frère.

Hilarianus. — Aie pitié de toi-même, jeune femme, et sacrifie afin de vivre, car je vois que tu portes un enfant dans ton sein.

Félicité. — Je suis chrétienne, il me faut tout sacrifier pour Dieu.

Hilarianus. — Prends souci de toi-même, car tu m'inspires de la compassion.

Félicité. — Tu ne me persuaderas pas?

Hilarianus. — Et toi, Perpétue, que répondstu, veux tu sacrifier?

Perpétue. — Mon nom le dit, je suis Perpétua, je ne change point.

Hilarianus. — As-tu des parents?

Un cri sortit delà foule, et se frayant un passage, on vit le père de Perpétue gravir en courant les marches de l'estrade, tomber à genoux devant sa

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fille, et dans ses bras tendus élever son petit enfant qui pleurait. « Aie pitié de ton fils, criait-il, aie pitié de ton fils ! »

Perpétue sentit son cœur se briser : les sanglots lui montèrent à la gorge, elle détourna la tête, et les yeux qu'elle leva vers le ciel débordaient de larmes sanglantes !

« Perpétue, lui dit le juge, songe à ton père et à ton enfant, sacrifie pour le salut des empereurs. »

Perpétue répondit d'une voix que les pleurs entrecoupaient : « Je ne puis pas ! je suis chrétienne ! » Alors le juge eut une inspiration barbare : il fit chasser le père et l'enfant à coups de verges. « Oh ! écrit Perpétue, comme ces coups déchiraient mon cœur. » Mais la voyant inébranlable, Hilarien coupa court et condamna Perpétue, Félicité, Saturus, Revocatus et Saturninus à mourir sous la dent des fauves.

On les ramena en prison. A peine entrée dans son cachot, elle envoya le diacre Pomponius rechercher son enfant. Son père le lui refusa. Ce fut pour elle la mort qui commençait. « Pourtant Dieu fut bienveillant, dit-elle, j'ai su que mon pauvre petit fils n'a plus demandé le sein, et mon lait ne m'a pas incommodée. »

EN AFRIQUE. 3l

J'ai besoin d'interrompre mon récit, Messieurs, je devine ce que vous éprouvez dans vos âmes et j'y veux répondre.

Ce vieux père éploré, suppliant et que l'on rebute, ce petit enfant qui pleure, et qui n'a plus de mère, oh ! que tout cela fait mal !

Cette fille, cette mère, qui brise son cœur sans doute, mais qui du même coup brise tant d'autres cœurs, n'est-elle pas impitoyable et dure ?..

Nous croyons ce qu'elle croit, nous servons le même Dieu, et pourtant notre foi est si tiède et nos âmes si molles, que devant ce spectacle, je ne sais, peut-être, hésitons-nous. Peut-être l'aimerionsnous mieux moins grande et plus tendre, moins aimante de Dieu et plus inclinée vers la terre. Oh ! que nos cœurs ont donc perverti nos esprits !..

Et il y a plus. Messieurs, à ceux qui ne croient pas. Perpétue est un scandale !

Dans un livre écrit sous l'Empire, par un familier de l'empereur, ministre de l'instruction publique en France, voici ce que je lis : « Historien des faits

humains, je dois, dans la Sainte, voir aussi la femme qui brave publiquement les lois de son pays, — les lois de son pays ! comme si la loi prévalait contre la justice et la tyrannie contre le droit !.. — et montrer la mère abandonnant l'enfant, la fille exposant le père... Il faut bien le dire, cette jeune femme qui allait à la mort en marchant sur le cœur de tous les siens, est un héros d'une nature particulière. Elle mourait pour elle-même afin de vivre éiernellcment, les vrais héros meurent pour les autres (i)... »

Qu'est-ce que c'est que ce discours où le bon sens est outragé autant que le courage? Et qu'estce que veut dire cette rhétorique, sinon qu'il faut trahir le devoir, quand le devoir ferait saigner un cœur ; livrer la liberté de son âme et la vendre, pour conserver des biens, tendres sans doute et très doux, mais de race moins noble pourtant que l'honneur et la dignité humaine ! A la place de Dieu, dont ce beau ministre n'avait guère souci, mettez l'empereur ; voici la traduction de son discours : Cette jeune femme pour se conserver à son père et à son fils aurait dû vendre l'empereur.

(i) Duruy, Histoire des Romains, T. VI, p. 226, 227.

Qu'en penserait le ministre ?

Allons plus loin : un général, de peur du coup de feu qui l'enlèvera à sa femme et à sa fille, devra fuir et se cacher derrière les murs d'une cave ou d'un blicher. S'il se faisait tuer il mourrait pour luimême, pour les vaines satisfaction de l'honneur militaire ; les vrais héros meurent pour les autres. Mais il meurt pour la patrie ?

Ne meurt-elle pas pour Dieu ?

En thèse générale, si sur le chemin du devoir, vous rencontrez un cœur à la traverse... rebroussez chemin, lâchez, trahissez le devoir, mais soyez sensible, et respectez le cœur !

Eh Messieurs, nous aboutissons à une belle morale ! et quelle charmante éponge à passer sur nos chutes et nos défaillances de toutes les heures ! « Oh ! si je n'avais pas cédé, si je n'avais pas failli, si Je ne m'étais pas déshonoré et avili, ce pauvre cœur eût eu si mal ! »

Et ne voyez-vous pas que c'est la mort de toute grandeur, de tout héroïsme, de tout courage, que c'est la mort de toute vertu !

Toujours le devoir et la liberté nous demandent des sacrifices ; grands ou petits, nous les leur devons, et qui les leur refuse est vil. Ce sont des

dieux à qui nous devons tous immoler, sous peine de devenir infâmes. Quand ils nous demandent d'immoler nos passions, nos désirs, les inclinaisons naturelles d'une âme désireuse de jouir, les ambitions d'un esprit énamouré de vaine gloire, il faut que nous leur offrions ces victimes.

Quand ils nous demandent nos vies, nous leur devons nos vies... Quand ils nous demandent plus que la vie.., car, dites-moi, neserait-ilpasplus doux d'accepter la mort, pour une mère, que de sacrifier un fils?., eh bien, il faut savoir donner plus que sa vie, il faut savoir sacrifier un fils !

Et savez-vous pourquoi cette Perpétue, la noble, et cette Félicité, l'esclave, sont si incomparablement grandes ?.. Est-ce parce qu'elles vont mourir tantôt seulement?.. Non, tant d'autres sont morts ainsi, que nous admirons sans doute, mais qui ne nous donnent pas ce frémissement du cœur et ce tressaillement de l'âme, que vous avez senti devant ces jeunes africaines. Pourquoi donc ? Parce que, mis en face de l'accumulation des sacrifices que Dieu leur demande, notre esprit se confond... Toutes les amertumes et toutes les angoisses sont là, dans la coupe que Dieu leur fait boire, et elle déborde. Il n'y a pas une place de leur cœur qui ne doive être brovée.

I Et elles ne reculent pas, elles souffrent toutes les tortures de lame... En connaissez-vous une qui leur soit épargnée ?.. elles les souffrent toutes... Elles pleurent, oh oui, mais elles ne faiblissent pas... Et maintenant vaillantes, héroïques, sublimes, incomparables à rien de la terre, elles vont mourir.

On avait transporté les martyrs dans une prison nouvelle, sous l'amphithéâtre. On les réservait pour les jeux qui devaient fêter l'anniversaire de la naissance de Géta, le fils de Sévère. On les mit aux ceps. Perpétue cessa d'éi^ire son journal. Secundulus, un de ses jeunes compagnons, mourut épuisé par la douleur et l'horreur des cachots infects.

Les autres passaient les longues journées de la prison à se préparer pour le combat, à prier, à se donner le courage des saintes victoires, à penser au ciel, si proche !

Mais pour Félicité, le bonheur de mourir pour son Dieu était mélangé d'une crainte. La loi romaine était formelle, elle ne pouvait mourir

avant d'avoir mis au monde l'enfant qu'elle portait dans son sein ; et elle s'attristait en songeant que l'on retarderait pour elle Iheure du martyre, qu'elle ne mourrait pas à côté de Perpétue, sa sœur et son amie. Car, entre enfants du Christ, il n'y a ni libres, ni esclaves, et la patricienne aimait l'humble fille, sans se soucier qu'autrefois sur la place publique elle avait été vendue.

Or le jour approchait, on était à la veille. Félicité supplia Perpétue de prier avec elle ; elle supplia Saturus et ses frères, et tous à genou.x prièrent Dieu d'écouter la pauvre esclave.

Et, tandis qu'ils priaient, les douleurs la saisirent.

Comme elle gémissait, un des gardes lui dit en ricanant : « Quoi! vous vous plaignez! que sera-ce donc demain quand vous serez sous la dent des bêtes?.. Elle répondit : « Aujourd'hui c'est pour moi que je souffre et c'est moi qui souffre ; mais demain je souffrirai pour le Christ et ce sera le Christ qui souffrira en moi ! »

Ce fut une petite fille qu'elle mit au monde. Elle la prit dans ses mains, la contempla en souriant, puis elle la baisa avec beaucoup de larmes, et la remit à une chrétienne qui l'adopta.

Tous étaient prêts maintenant.

EN AFRIQUE. By

La plupart d'entre vous, Messieurs, ont pu voir, ou le Colysée de Rome, ou les arènes de Nimes. Toutes les grandes villes de l'empire avaient un amphithéâtre bâti sur ce modèle ; plus de quarante, rien qu'en France, avaient le leur. Les ruines qui nous en restent permettent de les reconstituer aisément. C'étaient de grands édifices circulaires, dont la partie centrale formait l'arène proprement dite. Tout autour étaient disposées, à ras du sol, les cages des fauves, les loges des belluaires et des soldats, et les salles oij l'on traînait les cadavres, oij l'on donnait le coup de grâce aux mourants. Par dessus ce premier cercle s'élevaient, par étages et en amphithéâtre, des gradins où venaient s'asseoir les spectateurs. Les arènes de Nimes s'élevaient ainsi à 21 mètres de hauteur, le Colysée de Rome à 5 1 mètres : 24000 spectateurs pouvaient y prendre place à Nimes, 80000 à Rome. Comment ces foules en étaient arrivées à trouver une joie, dans la vue du sang d'hommes et de femmes qui coulait là à flots, dans la vue du hoquet et des convulsions de la

mort, je ne puis ni l'expliquer, ni le comprendre ; mais le fait est là vivant dans son ignominie. Rappelez-vous que Trajan, après son second triomphe dacique, fît se battre et mourir, au Colysée, 1 0,000 gladiateurs : hommes et bêtes on égorgea pendant io3 jours. Et les spectateurs ne manquèrent pas un seul jour.

Imaginez-vous donc l'amphithéâtre de Carthage; la foule y est accourue, avide et palpitante. Les gradins du bas sont remplis par les magistrats et les notables de la ville; au milieu d'eux, sous un vélum aux franges d'or, siège Hilarien, le représentant de la puissance romaine. Plus haut, sont rangés les chevaliers et les citoyens : cives; plus haut encore le bas peuple et les esclaves. Un bruit confus et tumultueux monte et s'entrecroise de toutes parts, entrecoupé de cris d'impatience.

Tout à coup, sur un signal du gouverneur romain, il se fait un grand silence: une porte s'ouvre sur l'arène, les martyrs sont là.

Saturus marchait à leur tête, calme et fier ; Saturninus et Revocatus le suivaient ; puis, dans sa robe de patricienne, les cheveux relevés sur le front par un peigne d'or, parée comme pour une fête, Perpétue. Appuyée sur son épaule, l'esclave

Félicité, toute pâle encore et chancelante, s'avançait. Perpétue chantait !

On les conduisit devant Hilarien, suivant la coutume, ils le saluèrent : « Dieu vous jugera comme vous nous avez jugés » lui dit Saturus. Hilarianus sourit et donna ordre de les fouetter.

Deux rangées de soldats se formèrent, armés de lanières plombées... les martyrs entre ces deux haies, sous les coups qui sifflaient, sortirent de l'arène. Et le peupla riait à grands éclats.

Revocatus et Saturninus furent rappelés les premiers, et l'on ouvrit sur eux la cage d'un tigre. Le tigre se précipita et d'un bond les mit en sang, puis il rentra dans sa cage. On lâcha sur eux un ours qui les écrasa. Et comme ils gisaient inanimés, on harponna leurs corps et on les traîna mourants hors de l'enceinte.

Saturus vint ensuite , amené par un soldat, Pudens, auquel depuis la prison il prêchait le Christ. On ouvrit la cage d'un sanglier féroce, la bête courut à Saturus et le renversa, puis se retournant sur le belluaire elle l'éventra. On voulut faire sortir un ours, mais il se refusa à quitter sa fosse. Tandis qu'on l'excitait, Saturus dit à Pudens : « Ces bêtes là ne me feront point de mal, mais le

tigre que l'on va lâcher tantôt me tuera » . On ferma la cage de l'ours et on lâcha le tigre ; il sauta à la gorge du martyr et d'une morsure le teignit de tout son sang ».

« Ah ! ah ! le voilà bien baptisé, cria le peuple. » Saturus était tombé : « Adieu, dit-il au soldat, souviens-toi de moi » et prenant son anneau, il le trempa dans son sang, et le lui donna en souvenir. Puis il s'évanouir, et on le traîna au spoliaire pour lui donner le coup de grâce.

Restaient Félicité et Perpétue.

Elles devaient servir au Jeu d'une vache furieuse. Suivant la coutume on les dépouilla de leurs habits, et on les enveloppa dans les mailles d'un filet.

Quand le peuple vit ainsi apparaître Perpétue, dans sa délicatesse aristocratique, et Félicité encore toute tremblante de fièvre, il eut pitié ; un grand cri retentit : « Qu'on leur rende leurs vêtements. » Et les soldats les firent rentrer dans la loge.

Perpétue et Félicité reprirent leur robe, renouèrent leurs cheveux et bientôt elles réapparurent.

La vache assaillit d'abord Perpétue et d'un coup de ses cornes la lança en l'air, puis elle se rua sur Félicité et la piétina avec furie. Perpétue, retombée de tout son poids, se releva sans blessure. Sa robe

était déchirée, elle en rassembla les plis pour se couvrir, elle rajusta dans ses cheveux son peigne d'or. « Il ne fallait pas, disait-elle, qu'une martyre mourût les cheveux épars, comme une femme désolée. » Puis voyant Félicité à terre, elle courut à elle, et la prenant dans ses bras, elle la souleva doucement

Une seconde fois le peuple fut pris de pitié : il cria : « Qu'on les achève ! » ne voulant pas les voir torturer davantage. Un gladiateur marcha vers Félicité, et d'un coup lui enfonça son glaive dans la poitrine. Un autre, novice ou maladroit, ému peut-être, courut à Perpétue, mais son arme glissa sur les côtes et la déchira. Perpétue jeta un cri, et saisissant 1 epée par la pointe, elle-même la mit sur sa gorge : « Ici, » dit-elle et le gladiateur poussa jusqu'à la garde. Un flot de sang rouge jaillit et elle tomba tout empourprée.

Ainsi moururent pour le Christ, Sainte Perpétue, Sainte Félicité et leurs compagnons, martyrs de l'Église d'Afrique.

Si j'ajoutais quelque chose à ce récit, je croirais l'affaiblir. Quelles âmes ! quels cœurs ! quelles vaillantes !

Il semble, Messieurs, que cette vision claire du devoir, ce courage du devoir, et cette hauteur d arae soit l'apanage exclusif des sociétés civilisées : qu'il en est de ces choses fines, comme de cette chevalerie antique, où la vaillance, la générosité, toutes les délicatesses d'un cœur enthousiaste étaient réservées à la noblesse du temps, et se transmettaient avec le sang et les quartiers de la race.

Sans doute, je vous l'ai dit et je le répète encore, Perpétue, Félicité, tous leurs compagnons de mort et de victoire, avaient hurné l'air de Rome et d'Athènes, ils étaient imprégnés de toutes parts de ces civilisations très élevées et très grandes.

Mais ce n'est point là, croyez-m'en, qu'ils avaient trouvé cette flamme d'héroïsme et ce magnanime courage ; c'est dans un petit livre qui s'appelle l'Évangile qu'ils ont appris à mourir ; c'est au banquet du Christ qu'ils ont mangé le pain de la force et bu le vin généreux du courage.

Ah ! si vous en doutiez, je vous demanderais ceci : je vous demanderais dechercher, dans notre société

contemporaine — elle est bien civilisée pourtant, jamais les arts, les lettres, les sciences, jamais la mécanique surtout n'a volé si haut : c'est un grand siècle et fort dédaigneux de tous ses anciens — et bien, cherchez-y donc, loin de l'Évangile et du Christ, parmi ces lettrés sans foi et ces savants sans âme, parmi ces politiciens si habiles et ces philosophes si libres , cherchez quelqu'un prêt à mourir pour sceller de son sang les convictions de sa vie!...

Et tandis que vous chercherez, j'irai moi, dans cette même Afrique, interroger l'histoire, chercher à mon tour, non plus des civilisés, mais des sauvages, des pauvres sauvages, courant nus dans leurs bois, plus près, dirait-on, de la bête que de l'homme, et je les interrogerai. « Mon frère le sauvage vous a-t-on parlé du Christ?

— Oui, homme blanc, l'on nous a appris la prière.

— Ah! mon frère, il doit y avoir des martyrs parmi vous, dites-moi leur histoire. »

Or voici ce que le pauvre noir me contera.

Ne l'oubliez pas, Messieurs, nous sommes maintenant en plein cœur de l'Afrique, dans le monde des noirs, en pleine sauvagerie, à la cour du roi

44 KN AFRIQUE.

Mtéça, visité par Baker, Speke et Stanley, aux bords du Nyanza, aux confins même du royaume du Congo. Le courage que je vais vous dire ne sortira plus d'une âme de blanc ou de blanche, mais de lame de ces pauvres noirs que nous méprisons parfois, que nous tenons en un dédain mêlé de pitié, mais qui d'un seul coup d'aile, volent si haut, que nous devrions tomber à genoux devant elle.

Je serai bref.

Il y a deux ans, Mtéça venait de mourir, et Mouanga lui succédait. Un jour, mal conseillé par un de ses officiers de cour, il prend ombrage des chrétiens, dont le nombre augmentait sans cesse dans sa tribu. II ordonne qu'on les massacre. S'il vous est arrivé de lire quelqu'un des nombreux voyages en Afrique centrale, publiés en ces derniers temps, vous saurez que des boucheries sans nom ensanglantent à chaque instant cette malheureuse terre, et que la cour du roi Mtéça y était tout particulièrement accoutumée.

Joseph Mkasa est le premier condamné au sup-

plice ; il y marche en souriant, et tandis qu'on lui garrotte les mains il se borne à dire au bourreau : « Tu diras à Mouanga qu'il m'a condamné injustement, mais que je lui pardonne de bon cœur. »

Et il incline le cou sous la hache.

Tous les pages du roi sont rassemblés : « Que ceux qui prient passent à droite », dit Mouanga. Et aussitôt tous les chrétiens vont se ranger à droite. On en fit deux groupes : on lia ensemble tous les jeunes gens de 18 à 25 ans ; puis, ensemble encore, tous les plus jeunes. On les lia si étroitement, qu'ils ne pouvaient marcher sans se heurter les uns les autres, et ces petits qui allaient mourir, dans l'insouciance de leur âge, riaient d'une position si bizarre.

Le roi appela alors Bouzabaliao.

« C'est toi, lui dit-il, qui es le chef des chrétiens.

» Je suis chrétien, dit-il, mais le titre de chef ne m'appartient pas.

» Eh bien, l'on va te tuer d'abord.

» Oueraba, répondit le martyr, adieu! je prierai pour toi. »

Le chef des pages fut brûlé à part à petit feu.

On fit à tous les autres des fagots de bois sec, au

46 EN AFRIQUK.

milieu desquels on les roula, liant les branches par dessus pour qu'ils ne s'échappassent.

<( Déclarez simplement que vous ne prierez plus, leur disait le bourreau, et Mouanga vous fera grâce. »

« Oh ! non, répondaient-ils, nous prierons tant que nous vivrons. »

Et la sinistre besogne continua.

Tous les fagots furent placés ainsi Ic-s uns à côté des autres, sur une grande rangée.

Il en restait un à faire et une pauvre petite victime à lier... Horreur ! c'était le fils même du bourreau. Le père avait espéré que la vue des préparatifs du supplice aurait ébranlé son courage. Mais l'enfant demeurait ferme. Il se coucha dans les branches et, quand on l'en couvrit : « Oueraba, dit-il, adieu, mon père ! »

« Mon fils, lui dit alors le bourreau, viens, je te cacherai chez moi ; personne ne passe par ma hutte et l'on ne t'y trouvera pas. »

« Père, lui répondit l'enfant, Je ne veux pas me cacher, je veux être fidèle à la prière. D'ailleurs, tu es l'esclave du roi ; si tu me cachais, il te ferait mourir ; mais, père, j'ai peur du feu, tue-moi avant qu'on ne l'allume. »

Le bourreau fit signe à un de ses aides et se détourna. L'aide souleva l'enfant et lui brisa la nuque. Au moins le petit ne souffrirait pas l'horrible mort du feu.

Alors on enflamma les bûchers, et la fumée noire monta aux cieux avec des pétillements sinistres. Pas un cri, pas un gémissement, pas une larme ! Ils priaient.

Trente-quatre furent ainsi brûlés ce jour-là !

Et ceci, Messieurs, ce n'est pas aux premiers siècles de l'Église, c'était hier, c'était le 22 mai

Eh bien. Messieurs, qu'en dites-vous ?.. L'héro'isme de ces noirs, de ces sauvages, est-il de moins haute race que celui des civilisés du troisième siècle. Ne sont-ils pas de la même famille tous ces martyrs ? Qu'est-ce donc qui a fait le nègre, si grand du premier coup. Je vous l'ai dit : l'Évangile. Et en vérité moins encore que l'Évangile, les simples leçons, l'humble catéchisme d'un pauvre missionnaire.

Et maintenant laissez-moi conclure.

Certes ce fut une généreuse et magnifique pensée, qui fit concevoir à notre Roi le glorieux projet de civiliser l'Afrique centrale. L'histoire dira peut-être, qu'endormis par l'atmosphère amollissante de notre vie contemporaine, si égoïste hélas ! nous ne l'avons pas appréciée avec justice.

Qu'elle ne dise pas au moins, qu'après avoir

reconnu la grandeur de l'entreprise, nous n'y avons

pasaidé, que nous nous sommes désintéressés de ces

choses lointaines, que nous lui avons marchandé

notre or et nos cœurs. Non, cela ne sera pas!

Mais sachons bien ce que nous voulons!

Civiliser ces sauvages n'est-ce pas?

Oui, Messieurs, civiliser ces sauvages. Mais qu'est-ce que c'est ?

Leur apprendre à manier la poudre, à jeter des ponts sur leurs fleuves, à se bâtir des maisons de pierre, à se vêtir de toile ou de laine, à tailler dans leurs montagnes la route des locomotives, à imprimer des livres, à distiller des alcools?

Oui, je le veux bien.... Est-ce que c'est tout?

Mais ce n'est rien cela ! Je vous montrerai dans mon pays pas mal de gens qui savent ces choses, et qui, l'heure venue, où des sauvages se seraient inclinés avec respect, bavent et hurlent comme font des fauves dans leur tanière immonde.

Il n'y a pas de civilisation où ne règne pas le devoir.

Le devoir ne règne pas ou ne règne pas l'esprit de sacrifice, jusqu'au sang, jusqu'à la mort.

Et l'esprit de sacrifice ne règne que dans les âmes où règne le Christ, le Dieu du Sacrifice et du Calvaire.

Vous voulez civiliser les nègres. Fort bien, jetezleur vos fers, vos tissus, vos machines, vos fusils, mais avant tout, donnez leur l'Évangile !

Et je tressaille, Messieurs, en songeant, par l'exemple que je viens dire, à ce que deviendront ces chers noirs de là bas, doublement nos frères, car ils sont du'même sang que nous, et ils vivent sous le même sceptre et la même couronne.

C'est un vieux mot, Messieurs, devenu un des lieux communs de l'Apologétique et de la Chaire « que le sang des martyrs est la semence des chrétiens. ))

Perpétue ensemença le sol de Carthage.

5o EN AFRIQUE.

Les chers noirs, dont je vous ai dit la mort, ensemencent ainsi les régions vierges que notre Roi a ouvertes à la civilisation européenne.

Le sang de Perpétue fut fécond. Carlhage devint, vous le savez, l'une des chrétientés les plus glorieuses de l'histoire. Ses évéques tiennent parmi les docteurs de l'Église un incomparable rang. Il suffit de citer saint Augustin, qui eut des égaux peut-être, mais que nul ne dépassa.

Eh bien, j'espère et je crois que le sang des noirs sera fécond, lui aussi, pour l'Afrique, et que là où l'intrépidité de nos voyageurs fera jaillir du sol l'or et la richesse, la croix de nos missionnaires, par dessus ces trésors, fera germer des vertus.

Ce ne sont pas les richesses qui sauvent le monde, ce sont les vertus.

Regardez donc le drapeau qui flotte là bas sur les rives des grands lacs et des fleuves.

Il est bleu... c'est le ciel!... le ciel oii, comme nos cœurs, les cœurs des noirs tourneront leur espérance.

Et dans ses plis brille une étoile... la vieille étoile qui, devant le berceau du Christ enfant, appela les premiers noirs!

3rux., inip. Pclteuiiis, Cculcrick et Pc Sir.ct, r. Je

Tricht, V. van « HM

Liberté 271

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